12 avril 2026

Gilles Pellerin, i bémol, nouvelles, Québec, L’instant même, 2026, 256 pages, 34,95 $.
Monsieur
Nouvelle Québécoise
Nouvelliste majeur de la littérature québécoise contemporaine, Gilles Pellerin signe i bémol, un recueil
qui témoigne d’une maîtrise rare
du « petit genre », où la brièveté devient puissance d’évocation.
Cet ouvrage renferme 76 textes très brefs, d’un ou deux paragraphes à deux ou trois pages. La nouvelle qui s’intitule « Complet » n’a qu’une seule phrase : « Pas de veine,
la femme que j’aime affiche complet. »
La onzième nouvelle aurait pu servir d’introduction au recueil car Pellerin nous dit avoir « une longue expérience de l’écriture, […] avec le souci propre aux nouvellistes de ne retenir que l’essentiel,
de jeter le superflu, de pratiquer l’ellipse,
de trouer le texte, d’en omettre tout ce que l’esprit des lecteurs peut deviner, à charge pour eux de remplir les vides… ». Il aime ça lorsque son texte devient le nôtre. « J’adore ce glissement et l’idée qu’à l’autre bout, quelque chose pétille, crépite – l’imagination. »
Pellerin écrit que ne pas avoir de bouquin l’indispose. Il ajoute que l’autobus est
son cabinet de lecture mobile. Je m’y suis pleinement reconnu. Je vais au gymnase tous les jours vers pour trente minutes de bicyclette stationnaire. Pas question de
me tourner les pouces ou d’écouter de
la musique. Je lis un ou deux chapitres
d’un roman, trois ou quatre nouvelles,
en soulignant les passages à retenir pour ma recension. J’ai presque tout lu i bémol dans le gymnase.
J’ai appris un nouveau verbe, etcætérer, et aussi comment écrire deux adjectifs en un : v/rigoureuse. Sans oublier comment raccourcir le nom d’un personnage; Steve St-Yves devient Styves.
Pellerin émaille ses nouvelles de réflexions ou d’aphorismes intéressants. En voici
un exemple : « la sympathie, même quand elle émane d’un étranger, est un baume pour ceux qui souffrent ». Et que dire de « Les personnes survivent aux comédiens, belle leçon de vie, non ? »
Je ne suis pas amateur d’huîtres mais
cela pourrait changer si je décidais de
les cuisiner « à la casino (sous le gril, avec bacon. Échalotes françaises, céleri coupé finement, sauce W, quelques gouttes de tabasco et de citron – à la fin on soupoudre de parmesan et on remet au four pendant cinq minutes au max) ».
Dans « F comme Fernand », le serveur indique que les toilettes sont en bas. Deux portes, marquées l’une d’un H et l’autre
d’un F. Se réjouissant de cette belle attention à son endroit, Fernando pousse la F.
Gilles Pellerin a passé sa vie à écrire
des nouvelles, à se soucier d’action et de rythme. Avec i bémol, il est rendu ailleurs : « j’ai l’impression d’apprendre à simplement être ».
Monsieur Nouvelle Québécoise explore
la fragilité du quotidien : le travail, le rire,
la lecture, le souvenir, la mort… autant
de motifs transposés avec justesse dans
une prose sonore et savante, jamais démonstrative. Lire i bémol, c’est comme vouloir « entrer dans chaque bistro, chaque café, sans pour autant renoncer aux trottoirs, aux carrefours et aux impasses ».
29 mars 2026

Richard Jones, Petite anthologie illustrée des Papillons de jour et de nuit, illustrée par Daniel Long et Angela Rizza, traduite
de l’anglais par Michèle Morin, Montréal, Éditions Hurtubise, 2026, 128 pages, 21,95 $.
Invitation à explorer
le merveilleux monde
des papillons
Les Éditions Hurtubise lancent
leur nouvelle collection « Petite anthologie illustrée » avec Papillons de jour et de nuit dans un format plus compact que leurs anthologies régulières. Les illustrations spectaculaires et les textes synthétiques s’adressent aux jeunes curieux dès 8 ans.
De facture soignée, avec tranche dorée et ruban signet, cet album de Richard Jones allie rigueur et accessibilité. Illustré par Daniel Long et Angela Rizza, il est traduit
de l’anglais par Michèle Morin.
On nous apprend d’abord que « le monde recèle environ 180 000 types différents
de papillons, quoiqu’il reste probablement encore de nombreuses autres espèces à découvrir, surtout dans les profondeurs
des jungles tropicales ».
On admire et étudie les papillons depuis
des millénaires à cause de leurs couleurs vives et de leur beauté. Dans la mythologie grecque, souligne Richard Jones, la déesse de l’âme Psyché était généralement représentée comme une femme dotée d’ailes de papillon.
Les naturalistes décrivent encore souvent
les nouveaux papillons en latin. La femelle Ornithoptera alexandrae (Ornithoptère de
la reine Alexandra), dont les ailes peuvent atteindre une envergure de 280 mm, a été découvert en 1906 et surnommé ainsi en l’honneur de la reine Alexandra du Danemark.
Les papillons sont des insectes métamor-phosées. Quand une chenille atteint sa taille adulte, elle entreprend une incroyable transformation. Après la mue de la dernière peau tendre, l’enveloppe chrysalide se forme.
Lorsque l’insecte est prêt à sortir, il déchire sa chrysalide et d’en extrait. Ses ailes sont alors molles et fripées. L’insecte doit donc les étendre et les faire sécher avant de pouvoir s’envoler. C’est dans les forêts tropicales humides que vit le plus grand nombre d’espèces de papillons sur la Terre.
Vous vous demandez peut-être quel est
le plus grand papillon… Attacus atlas (L’Atlas) et Thysania agrippa (Sorcière blanche), tous deux nocturnes, se disputent le titre avec des ailles pouvant atteindre une envergure jusqu’à 300 mm. Le premier vit en Inde et en Asie du Sud-Est; le second se trouve en Amérique du Sud et en Amérique centrale, migrant parfois dans le sud des États-Unis.
L’Antimachus est un des plus grands papillons diurnes d’Afrique. Les mâles ont des ailes plus longues que celles des femelles et s’étendent jusqu’à 230 mm. Leurs motifs orange et noir indiquent
que ce papillon est toxique.
Comme vous le savez sans doute,
les monarques quittent l’Amérique centrale pour essaimer dans toute l’Amérique du Nord. Avant cette migration, les papillons adultes pondent leurs œufs pour qu’une nouvelle génération y passe par le stade
de la chenille et de la chrysalide.
De nombreux papillons battent des ailes
de 5 à 15 fois par seconde environ, mais
le colibri bat des ailes entre 70 et 80 fois par seconde. Cela est trop rapide pour que des yeux humains puissent percevoir distinctement ces battements.
Les papillons sont beaucoup plus que
de jolis insectes à observer : ils sont
une importante partie de l’écosystème et peuvent nous renseigner sur la santé de l’environnement. « En identifiant et en comptant ces insectes sur un site donné pendant plusieurs années, on peut évaluer les problèmes causés par la pollution,
la déforestation, le développement urbain,
la destruction des habitats et les changements climatiques. »
Du monarque au morpho bleu, en passant par le papillon aux ailes de verre, cette Petite anthologie illustrée des Papillons de jour et de nuit célèbre une centaine des plus extraordinaires et surprenants spécimens de notre planète.
21 mars 2026

Megan Durnford et Stéphane Lemardelé, Jehane Benoit, bande dessinée, Montréal, Éditions La Presse, 2026, 156 pages, 27,99 $.
Une bande dessinée sur l
a grande dame
de la cuisine québécoise
Jehane Benoit est célèbre pour
son Encyclopédie de la cuisine canadienne, vendue à environ deux millions d’exemplaires. Comme on connaît plus ses recettes que son parcours, Megan Durnford et Stéphane Lemardelé publient une biographie de cette grande dame
de la cuisine québécoise, sous forme de bande dessinée intitulée tout simplement Jehane Benoit.
Fille d’Alfred-Wilfrid Patenaude et de Marie-Louise Cardinal, Jehane est née à Montréal le 21 mars 1904 et a grandi dans « le nec plus ultra de la bourgeoisie francophone du Québec ». Elle a étudié à
la Société scientifique d’hygiène alimentaire et d’alimentation rationnelle de l’homme, à Paris.
La documentariste Megan Durnford a effectué de minutieuses recherches pour nous apprendre que, une fois de retour à Montréal, Jehane épouse Carl Zimmerman
en 1926, un mariage qui va s’avérer malheureux. L’épouse quitte son mari après avoir rencontré Bernard Benoit, 13 ans plus jeune qu’elle.
Jehane reprend son nom de Patenaude au début des années 1940. Elle épouse Bernard civilement à Londres en 1945, puis religieusement à Montréal en 1964.
Il l’accompagnera chaleureusement dans
ses expériences culinaires et l’épaulera de plain-pied dans ses publications.
C’est en 1963 que Jehane Benoit publie
son Encyclopédie de la cuisine canadienne. Il s’agit d’un ouvrage marquant où elle adapte les grands classiques culinaires
aux ingrédients disponibles à l’époque au Québec.
Ce livre de recettes est le cadeau de mariage par excellence. Lors d’une entrevue à Radio-Canada en 1968, Jehane affirme
que son Encyclopédie « s’adresse à tout
le monde, de la jeune ménagère qui ne connaît rien à la cuisine au gourmet qui aime sauter ses crêpes et flamber ses canards ».
Toute sa vie, la grande dame de la cuisine québécoise mettra en valeur les différentes influences culturelles, simplifiera la trans-mission des recettes ancestrales, ouvrira
la cuisine sur l’ailleurs et l’adaptera avec l’utilisation des plus récentes innovations techniques, notamment le four à micro-ondes. Par sa démarche, Jehane Benoit donne à toute une génération les moyens de cuisiner.
La plages de la bande dessinée sont souvent entrecoupée de photographies, d’abord en noir et blanc, puis en couleurs. Dessins et images d’archives se côtoient dans une parfaite continuité. L’illustrateur Stéphane Lemardelé a numérisé une plaque de four et une planche à découper, entre autres, pour créer des textures dans la bande dessinée, mais jamais en ayant recours à l’intelligence artificielle.
Jehane Benoit est décédée le 24 novembre 1987, à l’âge de 83 ans. Megan Durnford et Stéphane Lemardelé brossent le savoureux portrait d’une gastronome, cuisinière, écrivaine et chroniqueuse à la radio et à
la télévision québécoise. C’est une invitation à découvrir ou redécouvrir une femme remarquable et son précieux legs à
la gastronomie canadienne-française.
La bande dessinée Jehane Benoit se situe au confluent des expériences en journalisme et en réalisation cinématographique de Megan Durnford. Auteure de Christmas in Quebec: Heartwarming legends et René Lévesque: The fascinating life of a separatist icon, elle
a entre autres collaboré à Canadian Notes & Queries, The Globe & Mail et The Gazette.
Français d’origine, Stéphane Lemardelé émigre au Québec en 1995. Très vite,
ses talents de dessinateur lui valent des commandes de scénarimages. Il est l’auteur des plusieurs bandes dessinées, dont
Le nouveau monde paysan au Québec.
18 mars 2026

Guillaume Musson, Le Crime du paradis, roman, Paris, Éditions Calmann-Lévy, 2026, 480 pages, 34,95 $.
Polar aussi haletant
que déroutant
En plus d’être l’auteur le plus lu en France, Guillaume Musso est traduit en quarante-sept langues. Il vient
de signer son 22e roman, Le Crime du paradis, pour illustrer qu’un crime n’est pas une solution,
mais plutôt une explication.
L’histoire se passe en 1928 à Cap d’Antibes où le couple américain Julian et Florence Livingstone réunit chaque été un petit cercle d’amis dans leur somptueuse résidence. Mais ce monde idyllique s’effondre la nuit où Oscar, leur fils de trois ans, est enlevé dans des circonstances mystérieuses.
Joseph Lèques, le commissaire chargé de l’enquête, se heurte à un mur de mensonges et de secrets. Son enquête avance à bride abattue. Pour camper ce personnage, Musso lui donne le nom, le physique et certains traits de la personnalité de son arrière-grand-père, mort durant la Première Guerre mondiale.
Une des invités des Livingstone est la jeune romancière Agatha Harding, un nom qui n’est pas sans évoquer Agatha Christie. Insolente et archi-déterminée, mademoiselle Harding espère s’emparer du drame des Livingstone pour écrire rien de moins
qu’un best-seller.
Guillaume Musso excelle dans l’art de ciseler le portrait de ses personnages en quelques lignes seulement. Voici ce qu’il écrit au sujet d’une infirmière américaine : « Un joli visage allongé aux pommettes douces, un chignon blond surmonté d’une tresse diadème laissant deviner une nuque droite et fine. Un sourire franc et des yeux pétillants où se lisent un mélange de malice et de joie de vivre. »
Musso aime glisser ici et là de brefs commentaires sur des auteurs bien connus. Il rappelle que Balzac pouvait boire jusqu’à cinquante tasses de café par jour pour rester éveillé et, surtout, pour stimuler son imagination. Selon Proust, écrit-il, « la vraie vie, c’est la littérature ».
Dans Le Crime du paradis, chaque personnage est marqué d’une caractéristique au fer rouge : angoisse, agressivité, désinvolture, anxiété, ressentiment, flamme éteinte, homosexualité, bonhomie, vitalité, excès, déracinement. Résultat : un polar haletant.
Si l’enquête sur l’enlèvement du jeune Oscar s’étend sur presque 500 pages, c’est parce que le commissaire a dû louper quelque chose, un élément, un détail qui l’aurait orienté sur une piste valable. « La solution est à la fois devant lui et en lui. » Encore faut-il se résoudre à faire une introspection.
Le commissaire Lequès est convaincu que
la clé de l’énigme réside dans ce que les Livingstone lui cachent, « les zones grises
de l’être humain, la part d’ombre que nous portons tous en nous ». Il en vient même à croire que l’amour déçu peut transformer un être humain en monstre.
Lorsque l’adjoint du commissaire fouille
un évènement survenu dix ans passé, son patron lui fait remarquer que tout cela est trop loin de leur enquête. « Au contraire, nous n’en avons jamais été si proches ! »
C’est la première fois que je lis un roman
où l’auteur est un personnage, un visage
du présent. Le dernier chapitre s’intitule Apostille au Crime du paradis par Guillaume Musso. On a droit à un polar aussi haletant que déroutant.
11 mars 2026

Carolyn Chouinard et Lora Boisvert,
Les secrets de l’Anse Trois-Saumons, roman, Montréal, Éditions Hugo Québec, 2026,
256 pages, 19,95 $.
Âmes errantes et autres phénomènes inexpliqués
Un roman écrit à quatre mains nous plonge dans des manifestations paranormales. Carolyn Chouinard
et sa fille Lora Boisvert signent
Les secrets de l’Anse Trois-Saumons, une œuvre où regorgent autant les hallucinations et les interrogations que les révélations et les punitions.
Les personnages principaux, Alyson et Jake, passent l’été à Saint-Jean-Port-Joli (Québec), dans l’ancienne Auberge Trois-Saumons louée par leurs parents comédiens. On raconte qu’un meurtre y a été commis deux-cents ans passés. Le propriétaire de l’auberge prévient les locataires que l’endroit est hanté par un fantôme…
Chaque chapitre est écrit au « je », donnant la parole tantôt à Alyson tantôt à Jake. On apprend très vite qu’Alyson a des dons de médium. Jake, pour sa part, est un solitaire
et un ardent gamer.
Alyson s’occupe de la petite sœur de Jake. Elle demeure sensible à des phénomènes qui ne peuvent être perçus par les cinq sens. Aly attire les âmes errantes, malveillantes ou réconfortantes, sans pouvoir exercer un contrôle.
« Ça se déclenche d’un coup et je ne peux pas arrêter les scènes qui défilent dans mon esprit. » Alyson entre alors dans la peau,
le cœur et le cerveau d’un personnage.
« Je deviens l’assassin ! »
Je vous avoue que je ne suis pas un adepte de manifestations paranormales, de fantômes, d’âmes errantes et d’autres phénomènes soi-disant inexpliqués. Je me suis néanmoins prêté au jeu des deux romancières.
J’ai appris que les pierres noires faites de tourmaline sont très efficaces contre
les mauvaises influences. Un collier de
ces amulettes agit comme un bouclier et repousse les énergies négatives.
J’ai suivi un personnage qui manipule une caméra thermique et un détecteur capable de mesurer les champs électromagnétiques, appelé « boîte à esprit ». Il s’y connaît en psychokinésie et clairaudience.
Le roman s’inspire directement d’une page d’histoire judiciaire. Dans les années 1820, un docteur Lafage, appelé aussi L’Indienne ou Malouin, a été condamné pour un meurtre commis à Saint-Jean-Port-Joli.
Lors de sa pendaison le 30 septembre 1829, il a avoué avoir commis des crimes encore plus atroces que celui pour lequel il était accusé.
« Cet homme avait une fixation sur la mort. Il voulait trouver un moyen d’y échapper. C’est pour ça qu’il faisait des expérimen-tations sur des patients ou des cadavres.
Il tuait les gens pour tenter de les ramener à la vie. »
Pour moi, Saint-Jean-Port-Joli est synonyme d’artisanat. C’est la capitale de la sculpture sur bois grâce aux frères Bourgault. Je me suis arrêté là à quelques reprises et suis toujours reparti avec une pièce signée Médard, André ou Jean-Julien Bourgault.
Le roman fait très brièvement écho à ce patrimoine artistique. On mentionne seulement que Jake s’écrase sur un banc « pour écouter un documentaire qui parle de sculpture sur bois ».
Carolyn Chouinard est la mère de Lora Boisvert. « Écrire un roman à deux, note-
t-elle dans les remerciements, est une aventure qui se compose de dialogues, d’écoute et de complicité. » L’expérience
est assez bien réussie.
4 mars 2026

Katherine Girard, Helena, tome 3,
Les derniers espoirs, roman, Montréal, Éditions Hurtubise, 2026, 372 pages, 27,95 $.
Dompter les hommes dans le Québec des années 1950
Le dernier tome de la trilogie Helena, de Katherine Girard, s’intitule
Les derniers espoirs et nous plonge dans le Québec des années 1950, époque où les femmes peinent à obtenir leur autonomie, à arriver
à choisir l’amour sans perdre leurs aspirations profondes.
On retrouve Helena, femme élancée, à l’œil fier, à la posture superbe, aux idées bien arrêtées. La romancière décrit avec force détails l’attitude fraudeuse et confiante de
la matriarche qui, à 43 ans, vient d’enterrer son deuxième mari.
Helena ne prie plus Dieu, elle s’adresse plutôt à son défunt François. « C’était
la seule manière qu’elle avait trouvée de se rassurer devant cette existence parsemée d’embûches et de surprises souvent désagréables. »
D’un chapitre à l’autre, on constate que
la jeune veuve se loge à l’enseigne de
la détermination en faisant preuve de résilience et en prenant d’importantes décisions pour assurer l’avenir de
sa famille. Malgré sa peine, la vie se poursuit, avec son lot de péripéties.
Dans ce roman, on voit comment
les hommes sous-estiment les femmes, comment ils ne sont pas prêts à les voir en position de pouvoir. Ce qui n’empêche pas Helena de prendre des hommes comme pensionnaires et d’imposer ses règles : « garder ta chambre propre; manger aux heures normales; inviter personne; rester loin de mes enfants, surtout de mes filles ».
Selon l’expression « chaque torchon trouve sa guénille », les enfants d’Helena se marient bien. Elle n’a pas pour autant élevé ses filles pour qu’elles deviennent soumises. Le mot d’ordre est : « Un homme, ça se dompte ! »
Deux garçons de la matriarche sont envoyés dans un pensionnat pour compléter leur cours classique. L’un d’eux est agressé par le frère religieux qui supervise le dortoir. Lorsqu’elle découvre cela, Helena se rue dans le bureau du directeur, l’accuse de fermer l’œil sur des actes pédophiles et retire, sur-le-champ, ses deux fils de l’institution en maudissant « les religieux qui se croient tout permis ».
Le curé, lui, se croit permis « de jouer dans l’esprit des femmes, de vouloir contrôler leurs corps ». Il somme Helena de se remarier et de donner de nouveaux enfants à l’Église. Rappelons que nous sommes
dans les années 1950, dans le Québec
rural encore pogné avec la religion et
les conventions.
Un prêtre est la dernière personne à qui Helena entend obéir. Elle est une femme
qui a ses propres opinions sur la religion,
la culture et la politique, même si ce n’est pas bien vu dans un petit village.
Un ami du défunt mari d’Helena a promis de veiller sur son épouse si jamais il lui arrivait malheur. Qu’est-ce qui anime le cœur de charmant homme : le sens du devoir ou un sentiment plus fort… ? À 57 ans, Helena peut-elle développer une nouvelle relation avec un homme ou son temps est-il révolu…?
La trilogie prend fin en illustrant comment Helena a « surmonté tellement d’épreuves, perdu tant d’êtres chers, aimé si fort, si souvent, si tendrement, eu tellement de chagrin, tellement de joies, et vécu toutes sortes d’aventures ».
Il y a dans ces trois tomes le matériau
d’un série télévisée aussi captivante que
Les Filles de Caleb.
24 février 2026

Cassandra Fournier, Née sous une fausse étoile, roman, Éditions Hugo Québec, 2026, 288 pages, 24,95 $.
Thriller existentiel sur
la recherche de parents biologiques
Être un jour l’enfant d’un couple aimant et, le lendemain, enfant de purs inconnus, voilà un thème qui a été exploité par plusieurs écrivains. Cassandra Fournier y ajoute
une touche inédite dans Née sous une fausse étoile, son premier roman qui a des allures de thriller existentiel.
Laura, 18 ans, est une artiste en devenir,
qui mène la vie normale d’une étudiante au sein d’une famille aimante, entourée de fidèles amis. Son quotidien bascule le jour où elle découvre qu’elle a été adoptée. Contre l’avis de tous, elle part à la recherche de ses parents biologiques.
La philosophie de vie de la jeune fille se résume à « agis maintenant et réfléchis après ». Cela l’amène à côtoyer des gens
qui lui font ressentir un frisson glacial. C’est comme si un éclair traverse alors sa colonne vertébrale. Elle se demande pourquoi personne n’a encore pensé à inventer une télécommande pour contrôler ses émotions, « parce que ça m’aurait bien arrangée ».
Il peut arriver que rechercher ses parents biologiques soit un peu comme gratter
ses billets de loteries, en jurant chaque fois qu’ils se révèlent perdants : « s’accrocher, espérer, et toujours être déçue ».
Depuis que Laura a appris son adoption,
elle a l’impression de s’être dédoublée d’elle-même. L’adolescente ne sait tout simplement pas comment gérer cette situation et, pourtant, cette quête de savoir qui elle est l’obsède au plus haut point.
« Il existait plein de jeunes mères célibataires qui décidaient de garder leur enfant, se dit l’adolescente. Pourquoi
ma mère n’avait-elle pas fait de même ?
À cette question, aucune bonne ou mauvaise réponse. »
La romancière écrit que l’adrénaline pure causée par les péripéties d’une recherche biologique donne à Laura l’horrible impression de tomber en chute libre. Il faut dire que l’intrigue n’est à la fois ni la réalité ni un rêve. La seule chose qui soit vraie demeure l’espérance qui se joue de
la protagoniste.
Je n’ai pas pu m’empêcher de noter que Laura établit un constat qui s’applique non seulement à elle-même mais également à
la romancière. Voici ce que Laura affirme : « L’avantage lorsqu’on a trop d’imagination et qu’on invente constamment des histoires, c’est qu’on acquiert la capacité d’inventer des personnages sur mesure et au besoin. »
Ce qui aurait pu être un simple roman psychologique se transforme parfois en polar où menace, révélation stupéfiante et monde interlope s’ajoutent à une incroyable machination familiale. Au point où Laura flotte « juste au-dessus de l’abîme, entre
le désespoir et la rage, là où tout éclate en l’espace d’une battement de cœur ».
On peut presque dire que Née sous une fausse étoile se situe à mi-chemin entre
un roman bleu (qui aurait « longuement baigné dans mille océans et mille cieux ») et un roman noir typique d’une nuit entre chien et loup. Cassandra Fournier nous fait constamment balloter entre lumière et pénombre, entre assurance et incertitude.
19 février 2026

Freida McFadden, La locataire, roman traduit de l’anglais par Karine Xaragai, Paris, City Éditions, 2026, 400 pages, 36,95 $.
Roman sanglant
on ne peut plus déroutant
Freida McFaden nous a habitués
à des thrillers psychologiques qui sont vite devenus des succès internationaux. Elle récidive avec
La locataire, un roman addictif
et machiavélique à souhait.
L’action se situe à New York, où rien ne va plus pour Blake. Vice-président d’une boîte de marketing, il est soudainement et brutalement licencié. Comment va-t-il arrivé à payer le prêt immobilier de
la nouvelle maison qu’il partage avec
sa fiancée Krista? Prendre une locataire pour les aider à payer les frais de la maison serait-elle la solution?
Après avoir interviewé plusieurs candidats, Blake et Krista déniche une dénommée Whitney Cross qui correspond exactement à ce qu’ils recherchent. Elle est sympathique, charmante, sérieuse. La locataire parfaite…
en apparence.
Or, quelque chose ne tarde pas à clocher. Peu de temps après l’arrivée de la locataire, la maison est infestée de moucherons. Puis Blake souffre d’horribles éruptions cutanées. Ensuite leur poisson rouge est tué. Blake
est persuadé que Whitney veut faire de
sa vie un enfer. Il confie à Krista qu’une psychopathe arpente leur maison, que Whitney s’est lancée dans une incompré-hensible vendetta à son encontre.
Krista accuse Blake de péter un cable pour un oui ou pour un non, d’être parano au dernier degré et de ruminer de ridicules théories complotistes à propos de leur locataire. Blake persiste à croire que l’objectif de Whitney consiste à détruire
son couple depuis le début. « Elle m’a dans le collimateur pratiquement depuis le jour où elle emménagé chez nous. »
Si Krista amène Blake à ravaler le chapelet de jurons qu’il voudrait déverser sur Whitney, elle ignore que son fiancé fait enquête sur le dossier scolaire de leur locataire. La personne contactée lui dit : « Whitney Cross… est une personne extrêmement dangereuse. À votre place,
je ne m’approcherais pas d’elle. » Trop tard évidemment.
Pendant 250 pages, Freida McFadden imagine tous les scénarios les plus sordides pour prouver que Machiavel est un ange à côté de ce que Whitney peut faire subir
à Blake. Puis voilà que la romancière nous sert un rebondissement spectaculaire,
un revirement de situation incroyable.
N’est pas démoniaque qui nous croyons…
Dans la seconde partie de La locataire, nous découvrons comment une psychopathe a
la mauvaise habitude de résoudre ses problèmes en assassinant les gens.
Elle n’hésite pas à dire : « Je ne suis pas
un monstre. Je lui ai donné du bon temps avant de l’égorger. » Attendez-vous à voir du sang couler à plus d’une reprise, sans pour autant qu’un policier fasse enquête.
Freida McFadden porte une perruque et
des lunettes afin de dissimuler son identité et de dissocier sa carrière d’écrivaine de
sa profession médicale. Elle a trouvé d’autres moyens afin de masquer avec brio l’identité de sa psychopathe qui affirme au sujet de Blake : « ce qui me plaît, c’est de le voir souffrir ».
J’ai déjà recensé cinq romans de Freida McFadden : Les secrets de la Femme de ménage, La Femme de ménage se marie ),
La Femme de ménage voit tout, Le Boyfriend et La Prof.
13 février 2026

Josée Ouimet, Le voyage de l’espoir, tome 2, Je reviendrai, roman, Montréal, Éditions Hurtubise, 2026, 326 pages, 26,95 $.
À quoi bon s’aimer
si l’on doit se quitter ?
Comment sait-on si on éprouve de l’affection ou de l’amour ? Comment départager ces sentiments pourtant si forts ? La réponse se trouve au cœur de l’intrigue que brode Josée Ouimet dans Je reviendrai, le tome 2 du roman Le voyage de l’espoir.
Le premier tome présentait Edith et Edward, deux jeunes Britanniques envoyés au Canada pour échapper aux horreurs de
la Seconde Guerre mondiale. On les retrouve chez les Gendron, leur famille d’accueil à Montréal où ils s’épanouissent loin de
la fureur du Führer.
Edith apprend le français, termine ses études et, à 18 ans, devient institutrice. Intelligente, généreuse et jolie, elle est courtisée par
des jeunes hommes cherchant une épouse. Ils essuient un refus poli car Edith a
un fiancé à Londres. Celui-ci ne lui a cependant plus donné signe de vie.
Le roman rappelle que « le Canada a
voté à quatre-vingts pour cent pour
la conscription, mais le Québec, lui, a voté contre à soixante-douze pour cent ».
Une façon pour les jeunes hommes d’y échapper consiste à se marier. On voit
des fils qui décident d’épouser leurs cousines, des arrangements convenus par
les deux familles en ces temps incertains
où rien n’est normal.
À défaut de pouvoir ravir le cœur d’Edith,
le fils de la famille Gendron lui propose
un mariage de raison. Or, la jeune femme aspire seulement à une union basée sur « un amour dans lequel elle s’abandon-nerait corps et âme. Un amour régi par
des sentiments réciproques, par une loyauté sans faille. »
Trop de si et de peut-être se bousculent néanmoins dans la tête d’Edith. Si elle n’avait pas quitté l’Angleterre, comme le lui demandaient ses parents… Si elle avait pu former un couple avec son fiancé et fonder une famille…
Josée Ouimet excelle dans l’art de camper aussi bien des personnages qui nourrissent des sentiments non réciproques que des personnages qui nourrissent des sentiments ne ressemblant en rien à de l’amitié.
Le titre du second tome, Je reviendrai, nous laisse deviner un dénouement trop facile de l’intrigue. Une petite voix ne cesse, en effet, de rappeler à Edith la promesse faite à
ses parents de revenir en Angleterre. Je ne vous cacherai pas, cependant, que ce
Je reviendrai revêt une autre signification pour le jeune frère d’Edith…
Le roman illustre bien comment des Québécois ont voulu se sauver de
la conscription parce qu’ils ne souhaitaient pas défendre un pays qui n’était pas le leur. Il explique aussi que certains se sont enrôlés tout en refusant d’aller au front. Comment ? En devenant des gardiens de prisonniers de guerre dans des camps
de détention au Canada. Ces soldats qui
ne portaient pas le brassard de combattant étaient appelés zombies.
Les deux tomes du roman Le voyage de l’espoir mêlent avec brio l’historique,
le psychologique et le romantique. On ne s’ennuie jamais.
22 janvier 2026

David Ménard, Tuxedo Kid, mon amour, roman, Ottawa, Éditions L’Interligne, 2026, 148 pages, 23,95 $.
Poétique et historique,
ce roman de David Ménard
En 1952, Léo-Rhéal Bertrand, dit
le Tuxedo Kid, est condamné pour
le meurtre de sa deuxième épouse, plus de quinze ans après avoir été acquitté de celui de sa première. Dans Tuxedo Kid, mon amour, David Ménard reprend cette histoire en donnant entièrement la parole à
la première épouse. On a droit à
un roman autant poétique qu’historique.
Léo-Rhéal Bertrand est né le 13 juin 1913 à Saint-Polycarpe (Québec). Cet homme d’une grande beauté, intelligent et charismatique épouse Rose-Anna Asselin en 1934.
Elle meurt noyée moins d’un an plus tard. Le blâme est jeté sur le mari habillé en tuxedo, mais il est acquitté au terme
d’un procès houleux.
En 1951, Bertrand épouse Dolorosa Trépanier, riche veuve d’Ottawa. Deux mois plus tard, elle périt dans l’incendie d’un camp de pêche en Outaouais. Le mari est de nouveau inculpé et, cette fois, trouvé coupable. Il est pendu le 12 juin 1953.
Tout ceci est bien connu grâce à Raymond Ouimet qui publie Tuxedo Kid : la beauté
du diable (Septentrion, 2018). Rose-Anna Asselin, elle, demeure inconnue; il ne subsiste même pas une photo de cette noyée oubliée. Qu’à cela ne tienne, David Ménard en fait l’héroïne de Tuxedo Kid, mon amour.
Ce n’est pas un roman facile à lire car
les envolées poétiques l’emportent haut
la main sur le déroulement plus historique. Il ne suffit pas à Ménard de dire que Dolorosa Trépanier a péri dans un incendie, il écrit : « Elle se perd en calcinations trépidantes et en crépitements embrasés.
Elle s’enflamme inlassablement… »
Rose-Anna devient une Ophélie bavarde
et Dolorosa, une Jeanne d’Arc rouge. Pour comprendre ce qui s’est passé, Rose-Anna « remonte aux confins de l’infini, aux extrémités de l’Apocalypse, aux limites de
la Genèse ». Ses rares souvenirs heureux deviennent « la plus grande des consolations et le pire des supplices ».
L’écriture de David Ménard est finement ciselée, son style est souvent saccadé.
Il jongle aisément avec histoire et mythologie. Une chose m’a cependant
fort irrité; c’est son recours constant à l’inversion. Il s’agit d’une figure de style qui bouleverse l’ordre habituel des mots (sujet-verbe-complément) pour créer un effet d’emphase, de rythme ou de poésie.
Ménard abuse de l’inversion ou anastrophe. J’en ai même compté sept en une seule page, dont trois phrases consécutives : « Ma peur de l’eau, je remets entre tes mains. Femme de terre, je suis… L’eau, nous ne savons point. » Cela devient lassant.
La seule explication que j’ai trouvée se trouve justement dans une unième inversion : « Jetés comme des dés,
nos cœurs. »
Tuxedo Kid, mon amour clôt une trilogie consacrée à des figures de femmes historiques occultées par leur propre légende. Il y a d’abord eu Poupée de rouille (la Corriveau), puis L’aurore martyrise l’enfant (Aurore Gagnon).
David Ménard est né en 1984 à Green Valley (Est-Ontarien). Il est à la fois traducteur, poète et romancier. Poupée de rouille a remporté le Prix Trillium, le Prix Champlain et le Prix littéraire des enseignants de français.
4 janvier 2026

Arthur Friso, Le Junk, roman, Montréal, Éditions du Boréal, 2026, 220 pages, 27,95 $.
Père alcoolique fonctionnel et famille dysfonctionnelle
Le Montréalais Arthur Friso signe
un premier roman intitulé Le Junk.
Il s’agit d’une comédie-dramatique axée sur le dysfonctionnement
des liens familiaux. Les non-dits tiennent le rôle principal.
Deux frères et une sœur devenus adultes répondent à l’appel de leur père expatrié : une semaine dans la chaleur brûlante de Hong Kong. Leurs noms ne sont jamais mentionnés. Le narrateur du roman est
le frère aîné, un intello pour qui le monde n’est ni à explorer ni à conquérir, mais à fuir.
« Hong Kong est moins une ville qu’un archipel adossé au continent; ce sont près de deux cent cinquante îles, la plupart inhabitées, qui nous tendent ici les bras. » Une ville démesurée où la circulation est dense partout, aussi bien sur les trottoirs que dans la rue, à l’image des enfilades d’immeubles collés les uns sur les autres.
Le père vit sur un bateau-maison,
un junk, amarré dans la marina d’Aberdeen où se côtoient les yachts de luxe et
les embarcations de fortune d’une bande d’expats qui se prélassent sous « cet impitoyable ciel qui, jour après jour, fait bouillir leurs cervelles et achève de les rendre totalement cinglés ».
Les expats sont des gweilos, terme cantonais utilisé dans la région de Hong Kong pour désigner les Occidentaux. Gweilo signifie, selon les traductions, « diable étranger »
ou « fantôme blanc ». Il s’agit à l’origine d’un terme raciste, qui s’est considérablement adouci avec le temps,
au point de devenir familier, voire humoristique.
Dès les premières heures de leur séjour,
les enfants découvrent que leur père est
un alcoolique fonctionnel. Cet homme qui carbure à la bière et au whisky demeure seul maître à bord sur un navire qui n’en finit plus de couler. Il est « un véritable athlète de la boisson, un marathonien de
la cuite ».
La fratrie visite divers coins de Hong Kong, s’arrêtant le plus souvent dans un bar afin de prendre un verre pour ne pas voir
le père boire. « Nous irons boire pour oublier que le père boit, boire pour oublier que le père boit à en oublier lui-même
qu’il boit. » Hong Kong est tristement comparée à une grande école d’alcoolisme.
Le style d’Arthur Friso est pour le moins éclectique. Il peut faire preuve de tournures finement ciselées, comme « ses touristes anxieux et anxiogènes », et de répliques équivoques : « Nous faisons le plein de fish balls, de siu mais et de xiao long baos. Nous laissons nos bruits de mastication tenir lieu de conversation. »
L’anglais se glisse parfois dans un dialogue : « N’hésitez pas à m’appeler si… if you ever need to get away from your fucking arsewipe of a father. » Les « bloody hell » et les « bollocks » d’un ami font écho aux « ciboire » et aux « maudite marde » du père.
Le Junk présente Hong Kong comme une sorte de Manhattan sous stéroïdes et sans issue. Mais cela ne sert qu’à obstruer
la déchéance d’un père et la facilité avec laquelle les enfants parviennent à rouvrir d’anciennes blessures qu’ils croyaient cicatrisées.
28 décembre 2025

Philippe Pelaez, Kennedy(s), roman graphique illustré par Bernard Khattou, Boulogne-Billancourt, Éditions Glénat,
coll. 1000 feuilles, 2025, 552 pages, 59,95 $.
Aux sources de la légende et du mythe de JFK
Le 22 novembre 1963, l’assassinat
de John Fitzgerald Kennedy crée un mythe et, avec lui, toutes les théories complotistes. Pour comprendre cette page d’histoire, Philippe Pelaez remonte aux sources du clan Kennedy(s), titre d’un roman graphique de plus de 500 pages.
En voulant raconter l’ascension puis la fin tragique du 35e président des États-Unis, Philippe Pelaez a été amené à se pencher sur Joseph Patrick Kennedy, le père, personnage cynique et odieux capable de frayer avec les hommes les plus puissants comme avec les plus ambigus.
Il brosse le portrait d’un patriarche « fasciné par l’argent, le pouvoir et les femmes, fondateur d’une dynastie amenée à marquer au fer rouge l’histoire des États-Unis mais aussi celle du monde ».
L’ouvrage nous apprend que Joe Kennedy voyait ses racines irlandaises comme
une tare faisant obstacle à une ambition personnelle démesurée. Cherchant
la proximité de la classe supérieure protestante et son intégration parmi l’élite bostonienne, le pragmatique Joe est prêt à tout : « manipulations financières, coups tordus, collusion avec la mafia ».
Au cours de ses quatre années de recherche et de rédaction, l’auteur s’était promis d’être objectif et sans concession. Mais il lui a été difficile de ne pas être séduit par John, garçon souffreteux et malingre qui a reçu quatre fois l’extrême onction, « enfant constamment rabroué par son frère, rétif à toute autorité autre que celle de son père,
et exaspéré par la froide désaffection de
sa mère ».
Philippe Pelaez illustre comment un héros est capable d’échapper à sa condition humaine. Il nous montre à quel point « Jack » fut un vrai héros : son ascension politique l’a transformé en légende,
son assassinat l’a propulsé au rang de mythe.
John Fitzgerald Kennedy savait qu’il allait mourir de la maladie d’Addison qui rongeait son corps depuis des années ou sous
les balles d’un tireur embusqué. Ce roman graphique illustré par Bernard Khattou est une cruelle preuve que chaque adulte est
la somme de toutes les peurs, souffrances, victoires et défaites qui ont traversé
sa jeunesse.
Le roman graphique prend fin à la page 490. Suit un brillant Dossier de 8 pages où on peut lire que « La mort de JFK n’est que la première étape d’une longue crise de confiance entre le peuple américain et
son gouvernement; il y aura le Vietnam,
la lutte pour els droits civiques, le scandale du Watergate. »
Le refus de déclasser tous les documents liés à l’assassinat de Dallas, ou de n’en livrer que des versions expurgées, ne fait qu’alimenter les théories conspirationnistes. Voilà, les mots sont lâchés : doute, soupçon, manipulation, complot.
Le clan Kennedy était de souche irlandaise. C’est sur une phrase du célèbre écrivain irlandais Oscar Wilde, que se termine
le roman graphique : « Quand les dieux veulent nous punir, ils exaucent nos prières. »
Les Kennedy restent une dynastie controversée qui détonne dans le paysage politique américain et qui n’a cessé de faire couler de l’encre : plus de 40 000 livres dédiés à John F. Kennedy depuis sa disparition.
Philippe Pelaez est né en 1970 à Castres, France. Il est professeur agrégé d’anglais et scénariste de bandes dessinées. Bernard Khattou est également né en France, à Albi en 1968. Dessinateur autodidacte, il est membre fondateur de la maison d’édition Les Requins Marteaux.
10 décembre 2025

Brice Homs, Quelque chose comme de l’or, roman, Paris, Éditions Calmann-Lévy, 2025, 432 pages, 38,95 $.
Un roman qui laisse
rouler les bons temps
Dans un petit coin de la Louisiane francophone, des bluesmen
d’une maison de retraite ont en commun la musique, la danse,
la cuisine et la langue. Le roman Quelque chose comme de l’or,
de Brice Homs, illustre comment
ils sont amenés à faire preuve
d’une profonde solidarité.
L’infirmière est une fille de la campagne, une fille des bayous. Jodi LeBlanc aime bien que le temps prenne son temps. Mais voilà que tout bascule lorsqu’elle apprend que ses pensionnaires vont être expulsés. Jodi
se rebelle, prête à remuer ciel et terre pour les sauver…
Aux États-Unis, l’année 1863 fut un tournant décisif dans la Guerre de Sécession (1861-1865), marquée par d’importantes victoires de l’Union. Les fantômes de trois soldats confédérés hantent la mémoire des résidents de la maison de retraite Bon Temps, et corsent drôlement l’intrigue de Quelque chose comme de l’or.
Le nom de la maison de retraite est de
toute évidence une référence à la phrase emblématique « Laissez les bons temps rouler », slogan très populaire durant les festivités à la Nouvelle-Orléans, notamment le Mardi Gras. On invite les gens à profiter de la vie et à s’amuser.
Ce que j’ai trouvé le plus intéressant dans ce roman est l’approche historico-sociologique de Brice Homs. Tout en décrivant des personnages attachants et une histoire touchante, il glisse subtilement quelques renseignements qui ajoutent une plus-value à son récit.
Homs souligne, par exemple, que le français cajun ou le créole de la Louisiane s’appelle kouri-vini. Il ajoute que saint Antoine
de Padoue est, « dans le vaudou de
la Nouvelle-Orléans, vénéré comme
le deuxième après Dieu ».
L’auteur nous apprend que le premier nom de la ville de Lafayette était Vermilionville. Saint-Jean du Vermilionville a été fondé
en 1821; son toponyme fait référence à
la rivière Vermilion. L’endroit fut renommé Lafayette en 1884, en l’honneur du marquis Gilbert du Motier de La Fayette, héros de
la Guerre d’Indépendance américaine.
Presque tous les noms de famille sont acadiens ou cajuns : Broussard, Cormier, Dugas, LeBlanc, Legendre, Sonnier. Selon Brice Homs, quand les gens ne savaient
ni lire ni écrire, ils signaient d’une croix à côté de leur nom, ce qui était recopié ensuite sur les registres.
C’est ainsi que des Thibodeau sont devenus des Thibodeaux, et de même pour
les Arceneaux et Boudreaux. J’ai relevé plusieurs prénoms assez inusités; en voici quelques exemples : Otheil, Polycarpe, Courville, Ozaire, Palmyre, Justus, Calliope.
À première vue, Quelque chose comme de l’or est une histoire aussi abracadabrante que picaresque. À travers des rebondisse-ments souvent mineurs, les personnages retrouvent un espoir, un but, une peur aussi. Comme le dit Jodi LeBlanc, « J’ai l’impression que la vie s’est réveillée en eux. »
Pour sortir d’une situation difficile, on crée parfois une fondation. Comme on dit fonder une famille, on devrait pouvoir aussi dire « on a famillé une fondation ». Le verbe n’existe pas, mais rien ne nous empêche de l’inventer lorsque le truc dont nous avons besoin ne peut être obtenu que collectivement.
25 novembre 2025

Piergiorgio Pulixi, Si les chats pouvaient parler, roman italien traduit par Anatole Pons-Reumaux, Paris, Éditions Gallmeister, 2025, 330 pages, 36,95 $.
À la découverte
d’un auteur italien de romans noirs et de thrillers
Il y a peu de milieux aussi cruels et toxiques que l’édition. Voilà ce que semble vouloir illustrer Piergiorgio Pulixi en signant Si les chats pouvaient parler, un ouvrage où
la mort d’un auteur de romans policiers ne laisse personne indifférent, y compris deux mascottes félines.
Pulixi nous fait d’abord connaître Marzio Montecristo, propriétaire très malcommode de la librairie Les Chats Noirs, située en Sardaigne. Nous découvrons aussi l’énigmatique Aristide Galeazzo, célèbre auteur italien de romans policiers.
Galeazzo a accepté d’écrire le dernier chapitre de son nouveau roman à bord
du bateau de croisière Mise en abyme, qui fait le tour de la Sardaigne en guise de campagne de marketing. Dès le premier jour, le romancier annonce aux croisiéristes et journalistes qu’il entend signer l’arrêt de mort de son très populaire inspecteur Brizzi.
« Brizzi va mourir, et tous ces gens qui
se nourrissent de son succès comme
des sangsues vont devoir trouver d’autres sources de revenus. J’en ai assez qu’on
se moque de moi. »
La croisière littéraire qui devait être
une sorte d’hommage culturel à Mort sur
le Nil, d’Agatha Christie, devient plutôt
une enquête criminelle puisque c’est Galeazzo qu’on trouvera sans vie dans
la bibliothèque du bateau. Le libraire Marzio Montecristo se joint au seul policier à bord pour mener les interrogatoires.
Les deux hommes commencent par se demander qui aurait pu tirer profit de
la mort de Galeazzo. En découvrant que
le meurtre a été orchestré avec un soin macabre, ils ne tardent pas à reformuler leur question : qui aurait eu le plus à perdre si Aristide était resté en vie ?
Il est évident que les seules personnes qui ont de l’estime pour Aristide Galeazzo sont ses lecteurs. Tous les autres, à commencer par ses proches, ont plus de raison de le haïr que de l’aimer.
La solution de l’énigme réside dans
la manière dont l’écrivain a été tué.
Dès que les enquêteurs auront compris précisément « comment », arriver au « qui » sera un jeu d’enfant. Ils auront l’aide de Miss Marple et Poirot, les deux mascottes félines de la librairie Les Chats Noirs, également à bord du bateau de croisière Mise en abyme.
Si les chats pouvaient parler est un roman où on apprend que tué ou être tué demeure la loi pour ceux qui veulent jouer
les premiers rôles dans un monde aussi concurrentiel et précaire que celui de l’édition. Piergiorgio Pulixi nous révèle aussi que le mariage n’est que l’officialisation de la tromperie.
Le style de Piergiorgio Pulixi demeure
assez coloré. Il écrit que le ton monocorde d’un personnage « semblait inciser l’air comme un bistouri ». Ou encore qu’une femme fait claquer ses talons « à la manière d’un métronome ». Si un homme est prévisible, c’est comme « les cycles de
la lune ».
Piergiorgio Pulixi est né en 1982 à Cagliari dans le sud de la Sardaigne. Ses romans policiers sont traduits dans une vingtaine
de pays et sont devenus des best-sellers internationaux. Lauréat de nombreux prix,
il est considéré comme l’un des principaux représentants de la nouvelle génération d’auteurs italiens de romans noirs et de thrillers.
16 novembre 2025

Collectif, Animalités, nouvelles, Longueuil, Éditions L’instant même, 2025, 144 pages, 22,95 $.
Un bestiaire littéraire
pas piqué des vers
Quatorze auteurs et autrices puisent dans leurs publications aux Éditions L’instant même depuis 1986 pour offrir une nouvelle où les frontières entre l’humain et l’animal se brouillent. Résultat : une première anthologie thématique intitulée Animalités.
Cette traversée inédite du vaste catalogue
de L’instant même révèle tantôt les liens qui unissent hommes et femmes aux animaux, tantôt les abîmes qui les séparent. On y trouve des nouvelles de Jean-Paul Beaumier, David Bélanger, François Blais, Louise Cotnoir, Camille Deslauriers, Nicolas Dickner, Sylvie Gendron, Anne Genest, Hans-Jürgen Greif, Louis Jolicoeur, Christiane Lahaie, Marie-Claude Malenfant, Gilles Pellerin et Marc Rochette.
Dans la préface, Gilles Pellerin souligne comment il est significatif que les mots animal et âme dérivent d’une même source étymologique, anima (souffle ou principe
de vie en latin). À partir de quoi s’offrent une multitude de déclinaisons.
En voici quelques exemples : mots doux (chaton, ma chouette); constellations (Grande Ourse, Bélier, Lion, Cygne); métaphores familières (tête de cochon); aphorismes (chat échaudé craint l’eau froide); expressions courantes (donner
sa langue au chat); fables (La Fontaine); contes de fées (Le chat botté).
Dans la nouvelle Constrictor (extrait de
Ni le lieu ni l’heure, 1987), Pellerin décrit
le sexe d’un homme comme un serpent fouisseur. Dans Braconnage (extrait de Quelqu’un, 2014), le personnage de Sylvie Gendron a des yeux de chat sauvage;
sa peau ressemble à du cuir, ses dents,
à des crocs étincelants.
Je ne connais pas Placid et Muzo, une bande dessinée en gags courts portant sur
des animaux. François Blais met en scène
un homme qui achète une édition rare de
ce périodique. Or, le bas de la page où figure la blague du mois, portant sur un petit cochon électrocuté, a été déchirée et
le punch a disparu. Occasion pour Blais de glisser d’autres blagues, y compris une Newfie joke.
« Pourquoi les habitants de Terre-Neuve apportent-ils leur fusil aux toilettes ? Bon, tout le monde la connaît […]. Pour tirer sur la chaîne. » Or, une nouvelle réponse surgit : « pour chasser les mauvaises odeurs ».
Christine Lahaie utilise des mots qui rongent et des phrases qui tuent. Elle nous sert aussi des expressions très colorées. En voici deux exemples : « tu t’enfonces dans la suie ouateuse de tes nuits » et « la symphonie baroque et assourdissante de tes colères d’enfant ».
Parlant de mots, j’ai cru trouver une faute dans la nouvelle de Marc Rochette. Il parle d’une ténèbre. Pour moi (et Le Petit Robert), le mot est utilisé au pluriel seulement, pour désigner une obscurité profonde ou une privation de lumière. Une recherche m’a appris que le singulier existe dans un usage plus archaïque.
Hans-Jürgen Greif signe la plus longue nouvelle (extrait de Solistes, 1997). Il est question d’un certain Robert qui apprivoise une chatte. Les caprices de cette dernière deviennent des lois auxquelles il se plie
« à la manière d’un amant qui se croit indigne de sa maîtresse ».
Après le souper, Robert écoute l’heure du concert et la chatte partage son goût pour les œuvres classiques. « Lorsque les tempi se firent plus pressants, elle balaya le tapis du bout de sa queue. » Au dernier crescendo, la chatte pousse un « Mrr-aou-aou ! »; Robert comprend qu’il doit baisser le volume.
Dans ce recueil, chaque nouvelle ouvre
un territoire singulier, allant du fantastique discret à la satire sociale, et composant
un ensemble riche de voix et de styles. Entre jeu métaphorique et questionnements éthiques, Animalités s’inscrit dans la continuité des grands bestiaires littéraires tout en reflétant l’originalité de la nouvelle québécoise contemporaine.
7 novembre 2025

Émilie Roy-Brière, Entendu en librairie, anecdotes illustrées par Xavier Cadieux, Montréal, Les Production Somme toute,
coll. Station T, 2025, 120 pages, 21,95 $.
Anecdotes livresques
assez pittoresques
Saviez-vous que chaque librairie possède un carnet secret qui contient les demandes de clients
les plus improbables, des pires glissements de titre aux meilleures réparties…? Émilie Roy-Brière
a regroupé une centaine de ces anecdotes dans Entendu en librairie.
Ce carnet donne une idée ce qu’on obtient lorsqu’on prend une poignée de lecteurs introvertis, une équipe de libraires uniques et qu’on les oblige à interagir dans un espace public. Camaraderie professionnelle, réalisme extravagant et humour font bon ménage.
Émilie Roy-Brière a roulé sa bosse entre plusieurs librairies de la région de Québec avant de se fixer chez Pantoute. Sa première perle concerne deux dames âgées qui bouquinent tranquillement, jusqu’à ce que l’une d’entre elles s’exclame : « Oh ! Trois fois par jour, c’est un livre de recettes ?
Je trouvais que c’était un peu intense,
faire l’amour trois fois par jour ! »
Tout le monde n’est pas bilingue. Lorsqu’une libraire mentionne qu’on organise un tirage pour la journée Doctor Who, une télésérie britannique, une dame demande : Docteur qui ? Tout le monde ne sait pas non plus comment fonctionne une librairie.
Une personne demande : « Tous vos livres, là… Est-ce qu’ils sont simplement exposés, comme dans un musée ? Ou est-ce qu’on peut les acheter ? »
Une dame appelle et demande si la librairie a le Dictionnaire amoureux du vin, mais dans une édition illustrée. C’est écrit par Bernard Pivot, précise-t-elle, ajoutant qu’à la bibliothèque de l’Université Laval,
on n’avait jamais entendu ce nom-là. Émilie répond : « Bah, vous savez, on n’a pas tous le même âge. » La dame rétorque : « Je ne pense pas que ce soit une question d’âge.
Je sais c’est qui Montaigne, pis je ne suis pas née au dix-septième siècle, franchement ! »
Un livre affiche parfois un titre subtil qui peut porter à confusion. Un client demande si la librairie offre l’œuvre d’Émile Zola. Émilie souligne que Zola a écrit plus
d’une vingtaine de romans… « Est-ce que c’est une intégrale que vous cherchez ? » L’homme ne sait pas : « C’est pour mon fils. C’est tout ce qu’il a écrit sur sa liste. »
Émilie l’accompagne au rayon où sont rangés les livres de Zola. De retour au comptoir-caisse, elle a un doute. Après vérification rapide sur le web, Émilie retourne pour s’excuser auprès du client : « L’œuvre est le titre du quatorzième roman de la série des Rougon-Macquart. Oups ! »
En prévision du mois des Fiertés, Emmanuelle passe deux jours à dresser
une liste d’œuvres d’auteur de la diversité sexuelle et de genre. « J’ai tellement cherché de livres LGBTQIA2S+ que je sais même
plus ce que ça veut dire. » Sa collègue lui répond : « Oh. Prend un break. Deviens straight. Pour la fin de semaine, mettons. »
Une cliente veut offrir un manga à
son petit-fils de six ans qui ne sait pas encore lire. La libraire lui propose Chi. « C’est mignon, ça s’adresse à de très
jeunes lecteurs, ce sont les aventures d’un chaton… » La cliente lance : « Oh. Non,
ça n’ira pas. Je suis allergique aux chats. »
Entendu en librairie renferme dix illustrations de Xavier Cadieux. De multiples références à la culture populaire s’ajoutent
à son humour absurde. Ces anecdotes piquantes et pittoresques vous donneront peut-être le goût de vous rendre à votre librairie préférée...
30 octobre 2025

Donna Leon, L’Épreuve du feu, roman traduit de l’anglais par Gabriella Zimmermann, Paris, Éditions Calmann-Lévy, 2025,
350 pages, 39,95 $.
Retour trop en douce
du commissaire Brunetti
L’emblématique commissaire Guido Brunetti de la romancière Donna Leon est de retour pour une enquête à Venise, cette fois sur les traces de gangs d’adolescents. Il doit compter plus que jamais sur l’aide de deux collaboratrices chevronnées.
Donna Leon ne m’est pas étrangère, loin
de là. J’ai lu et recensé une dizaine de
ses polars. Son nouvel épisode s’intitule L’Épreuve du feu et se démarque des précédents par un rythme plus lent,
une intrigue plus terne et une intensité
plus faible.
Qui sont ces baby gangs ? « Ils ont tout pour eux : ils vont dans de bonnes écoles, ils mangent à leur faim, ils partent en vacances l’été… et voilà qu’ils causent
des problèmes, et sur la piazza San Marco par-dessus le marché. »
Le rythme de ce polar est non seulement plus lent, il est parfois endormant. Il ne se passe presque absolument rien pendant
les 100 premières pages. Donna Leon
prend trois-quatre paragraphes pour monter un escalier banal, pour décrire
un temps printanier ou une pasticceria.
Brunetti travaille de près avec Claudia Griffoni, une collègue qui, tout en demeurant discrète sur sa propre vie privée, considère les potins comme une source inestimable de renseignements. Cela fait partie intégrante du caractère napolitain
de la commissaria.
L’autre collaboratrice de Brunetti est
la signorina Elettra Zorzi, secrétaire du chef de police (vice-questore). Elle fournit
une aide cruciale grâce à ses compétences en informatique et à son vaste réseau de contacts formels ou underground.
Revenons aux baby gangs. Ce sont
des ados en quête d’émotions fortes : peur, admiration, respect, émulation. Ils ne cherchent pas de gains financiers. Ils tirent plutôt fierté de leurs prouesses, qui consiste à faire du mal à leurs adversaires et à en sortir victorieux.
« Ils préfèrent filmer leurs bagarres et poster ces vidéos partout où ils peuvent et ils se glorifient de voir le nombre de leurs followers monter en flèche après chacune de leurs échauffourées avec un gang rival. » Le nombre de « Oui » ou « J’aime »
les dynamise.
Un des ados amenés au poste de police est le fils de Dario Monforte, un carabinieri de la guerre en Irak, qui a participé au désastre militaire de Nassiriyah et qui en est ressorti un héros adulé par les Vénitiens. Le roman prend dès lors une nouvelle tournure étoffée de demi-vérités et purs mensonges.
À l’instar des autres polars de Donna Leon, L’Épreuve du feu regorge de mots italiens sans traduction. Pas de problème pour commissario, dottoressa, palazzo, calle, campo, piazzetta ou buon appetito.
Dans le cas des mots plus rares, on fournit une traduction; en voici deux exemples : pelati (tomates pelées) et tramezzini (petits sandwiches triangulaires). Parfois une phrase complète : È stato un piacere (j’ai
été ravie de vous connaître).
Après de rares tensions et aucun crescendo pendant trois quarts du roman, Leon se rachète en se rabattant sur la corruption, vénérée et intouchable, pour faire
une victime intéressante. Trop peu trop
tard, à mon avis.
23 octobre2025

Andrée Christensen, Une forêt dans la voix, roman, Ottawa, Éditions David, coll. Voix narratives, 2025, 336 pages, 28,95 $.
Roman sylvestre
d’Andrée Christensen
Mon nom me prédestinait à être interpelé par Une forêt dans la voix, nouveau roman d’Andrée Christensen, puisque l’adjectif sylvestre signifie relatif aux forêts.
J’ai été ébranlé, comme les rameaux des arbres secoués par un puissant vent, pour ne pas dire
une bourrasque mythologique.
La romancière est persuadée que les arbres possèdent une parole et une musique
qui leur sont propres. Le chêne aurait la résonnance des grandes orgues; des pleurs mélancoliques se dégagent des saules;
des cris effrayés s’échappent des trembles; les peupliers émettent des rires légers.
Le personnage principal est Ariane, enfant surnommée Aria par sa mère (comme dans tracas ou embarras). Pour son père, Aria renvoie à une pièce de musique (aria des Variations Goldberg de Bach ou Ariettes oubliées de Debussy).
Ariane grandit au milieu de jardins, marais et bois, entourée d’oiseaux, d’insectes et de plantes. Tout l’incite à l’exploration. Et si ces lieux n’étaient pas ceux de la géographie, « mais ceux de l’âme et du cœur »,
de la découverte de soi…?
La jeune fille mène une vie en apparence normale jusqu’à ce qu’un secret sur ses origines lui soit révélé. « Dans le flou de mes origines, je me suis mise à rêver
mes racines. » L’ouvrage devient à la fois un roman d’apprentissage et une fable mythologique.
Une forêt dans la voix nous invite à réfléchir sur les cycles de la vie et de
la mort, sur le visible et l’invisible, sur l’éphémère et le permanent. « La nature entière nous enseigne le respect de ce qui se passe dans le secret, et dans le temps parfois long et douloureux qu’il faut pour advenir à soi. »
Certains passages du roman pourraient
vous laisser croire qu’Andrée Christensen fait preuve d’une imagination purement débridée. Son écriture est plutôt inspirée de différentes formes d’expression artistique, que l’œuvre soit musicale ou chorégraphique.
Le chant grégorien, la musique baroque,
l’art vocal du romantisme allemand, autant d’expériences artistiques qui ont transporté, nourri et transcendé Andrée Christensen. Coté danse, certaines chorégraphies ont enrichi le roman en inspirant des pistes narratives, esthétiques et émotionnelles.
Personnellement, j’ai été remué par le chant grégorien durant mon cours classique.
Sa simplicité et sa rigueur me faisaient alors vivre des émois quasi mystiques. Pourquoi m’en suis-je par la suite désintéressé ?
Parce qu’il s’agit, comme le souligne
la romancière, « d’une forme vocale où
la voix singulière acceptait de disparaître pour devenir Une, invitant à se faire
oublier soi-même ». J’étais devenu trop individualiste.
Revenons à Ariane, au moment où
une caresse devient une étreinte charnelle.
Dans un moment de passion, elle et son partenaire font l’amour « sur l’herbe tendre, enivrés du souffle odorant des lys de
la Madone, saoulés jusqu’à plus soif par
la miellée suintante des chèvrefeuilles et des lavandes ».
L’omniprésence de Dame Nature ajoute à
la richesse et à la complexité de l’expérience. Il aurait pu en être ainsi pour mon apprentissage du latin si, au lieu de décliner rosa, rosae, rosam, on m’avait enveloppé de la noblesse des grands chênes (quercus myrtifolia) ou du chant cadencé des ormes (ulmus parviflora).
Avec Une forêt dans la voix, Andrée Christensen nous plonge dans le royaume des contes et des légendes. Elle nous invite à ne pas chercher une explication logique à un phénomène qui n’est pas de l’ordre du rationnel.
9 octobre2025

Collectif, L’ultime encyclopédie des animaux, Tout voir et tout connaître sur la faune, Montréal, Éditions Hurtubise, 2025, 272 pages, 35,95 $.
1,2 million d’espèces animales connues
et beaucoup d’autres
à découvrir
Les invertébrés, poissons, amphibiens, reptiles, oiseaux et mammifères
vous intéressent ? Pour étancher votre soif de connaissances, je vous recommande L’ultime encyclopédie des animaux, Tout voir et tout connaître sur la faune.
Avec plus de 1000 photographies,
cet ouvrage vous invite à observer des centaines d’animaux dans leur habitat. Chaque double page aborde une famille ou une espèce animale, d’une manière claire et structurée, pour bien connaître le nom
des animaux, leurs particularités (anatomie, comportement, reproduction, alimentation, etc.) et leurs interactions.
Après avoir parcouru quelques pages sur l’évolution et la classification des animaux, j’ai glané quelques renseignements dans chacune des sections, en commençant par les invertébrés. Ils constituent 97 % des espèces animales, et la plupart d’entre eux sont des insectes.
Symboles de poésie, les papillons ont surtout un rôle indispensable de pollinisa-teurs. Aussi fragiles soient-ils, leur rôle consiste à maintenir les habitats floraux et végétaux en bonne santé.
Comptant environ 37 000 espèces,
les poissons représentent la moitié des espèces de vertébrés. Parmi les adaptations qu’ils ont développées, certaines sont propres à la prédation, d’autres au camouflage, ou encore à la marche. Ils ont une mémoire à long terme qui peut durer plusieurs jours, semaines ou mois, selon
les espèces.
Les requins-marteaux peuvent compter jusqu’à 17 rangées de dents sur chacune
de leurs mâchoires. Un des plus grands poissons est le cavalo féroce qui peut atteindre 2 mètres de long.
Les crapauds et les grenouilles représentent près de 90 % des espèces d’amphibiens.
Les serpents comptent, dans leur colonne vertébrale, plus de vertèbres que tout autre animal vertébré sur Terre, ce qui confère à leur corps une souplesse sans pareille.
Si les tortues diffèrent par leur mode de vie, terrestre ou non, elles se caractérisent toutes par la présence de leur carapace, leur bec dur et leur peau écailleuse
Les oiseaux, premiers animaux volants à plumes, sont apparus il y a environ 160 millions d’années. De nos jours, ils occupent tous les continents et tous les milieux de
la planète. L’enjambée d’une autruche peut atteindre 4,88 m de long. Un condor peut absorber le sixième de son poids en un seul repas et parvenir encore à décoller !
Du rongeur à la chauve-souris,
de l’éléphant à la baleine, il existe plus de
6 600 espèces de mammifères. Il y a un peu plus de 10 000 ans, les hommes commencèrent à domestiquer des mammi-fères sauvages pour la production de lait et de viande, comme moyens de transport ou comme simples compagnons.
Le guépard, l’animal terrestre le plus rapide du monde, peut atteindre et dépasser 110 km/h en quelques secondes lorsque lancé derrière une proie. Quant aux grands singes, ils sont les plus intelligents et ceux qui vivent le plus longtemps de la famille
des primates.
La plus grande partie des espèces de marsupiaux actuelles vivent en Australie
et dans les îles qui les entourent. Leur particularité est de mettre bas des petits à un stade inachevé, qui vont terminer leur développement dans la poche ventrale de leur mère.
Tous les ours sont plantigrades (ils marchent sur la plante des pieds), ont une courte queue, de petites oreilles, un odorat très fin, mais une ouïe et une vue relativement faibles. La plupart sont omnivores. Quant aux éléphants (les plus grands des mammifères terrestres actuels), ils combinent la force à d’incroyables sens de l’odorat et du toucher, et à une mémoire étonnante.
Pour chaque chapitres, l’encyclopédie propose un ou deux quiz où il faut identifier une trentaine d’animaux. Vous devrez aussi trouver l’intrus qui s’est glissé dans chaque jeu…
4 octobre2025

Jess French, Anthologie illustrée des insectes et autres bestioles, album illustré par Angela Rizza et Daniel Long, traduit de l’anglais
par Sylvie Lucas et Emmanuelle Pingault, Montréal, Éditions Hurtubise, 2025,
226 pages 32,95 $.
Immersion captivante
dans l’univers des bibittes
Des abeilles aux coléoptères,
des grillons aux mille-pattes, sans oublier les araignées, Jess French présente 90 des plus fascinantes bestioles du monde dans Anthologie illustrée des insectes et autres bestioles. Certains de ces spécimens ont été découverts tout récemment.
Sans les insectes, rien ne fonctionnerait sur notre planète. Ils décomposent les déchets, pollinisent les plantes, transportent
les graines et éliminent les organismes nuisibles. Il y a des bestioles qui portent
des noms rares comme uropyge géant, rhysse cannelle, fulgore porte-lanterne, halobate, xylocope bleu ou varroa.
L’anthologie s’ouvre sur le ver œuf au plat qui peut mesurer plus de 30 cm. Découvert aux Philippines en 2001, il est d’un bleu très foncé et couvert de taches qui rappellent étonnamment des œufs au plat.
Imaginez un papillon qui aurait l’envergure d’un merle et un corps aussi long qu’une cuillère à café ! « Eh bien, c’est l’ornithop-tère de la Reine Alexandra ! Il n’y a qu’un lieu sur terre où l’on peut trouver cette espèce à l’état sauvage : les forêts de Papouasie-Nouvelle-Guinée. »
L’auteur souligne que la limace léopard (Europe) est dotée de quatre tentacules placés sur le devant de la tête, qui lui confèrent les sens de la vue, de l’odorat,
du goût et du toucher.
Il nous apprend que la sangsue médicinale méditerranéenne a passé près de 300 millions d’années à se nourrir du sang d’autres animaux. Après un bon repas,
elle peut survivre pendant plus d’un an sans se nourrir. Elle porte bien son nom
car les médecins l’ont été utilisées pendant des milliers d’années pour prélever du sang chez leurs patients.
Un des insectes les plus anciens s’appelle poisson d’argent. Apparu il y a plus de
400 millions d’années, il vit partout de par le monde, sauf en Arctique et Antarctique. Le poisson d’argent a la mauvaise habitude de s’attaquer aux aliments, au tissu et aux livres.
Quand on pense aux scarabées, des images de l’Afrique du Nord viennent à l’esprit.
Or, il existe environ 30 000 espèces partout sur la planète, dans des environnements très divers. Elles sont dotées d’exosquelettes durs, de forme ovale, qui brillent souvent
de couleurs scintillantes.
Connaissez-vous l’osmie bicolore ? Cette abeille solitaire pond uniquement dans
les coquilles vides de certaines espèces d’escargots. « La femelle est très exigeante : cette coquille doit être de la bonne taille,
ni trop obscure ni trop lumineuse. »
Vous savez sans doute que la mouche tsé-tsé peut provoquer la maladie du sommeil. Ce qui est moins connu, c’est que, en une seule piqûre, cet insecte d’Afrique centrale et occidentale peut absorber l’équivalent
de son poids en sang.
Selon les Éditions Hurtubise, cette anthologie est le cadeau idéal à offrir aux enfants de
8 ans et plus, curieux ou passionnés par les petits invertébrés. Des illustrations et photographies à couper le souffle en font une immersion captivante dans l’univers
des bibittes.
28 septembre2025

Évelyne Ferron et par Jordanne Maynard, Histoires d’aliments voyageurs, album, Montréal, Éditions Fides, coll. Civilisations, 2025, 48 pages, 24,95 $.
Les aliments ne connaissent pas de frontières
Issus de la cueillette, de la chasse
ou de l’agriculture, les aliments sont devenus, au fil des siècles,
une source de créativité. Voilà ce que Évelyne Ferron et Jordanne Maynard démontrent avec brio dans Histoires d’aliments voyageurs.
Nos ancêtres de la Préhistoire, l’homme de Néandertal et Homo Sapiens, mangeaient-ils des fruits de mer ? Dans des grottes d’Asie et d’Europe, les archéologues ont découvert de très anciens restes de repas « contenant des coquillages et écailles provenant de divers mollusques et crustacés, comme
les palourdes, les crabes, les crevettes et
les moules ! »
Il y a près de 2000 ans, la ville de Pompéi
a été ensevelie par les cendres lors de l’éruption d’un volcan. Les archéologues ayant fouillé les vestiges ont découvert
des restaurants et ont appris que les gens
y mangeaient du canard autant que de
la viande de chèvre et même de la girafe. « Certains des aliments consommés provenaient d’aussi loin que l’Afrique ! »
L’une des plus anciennes céréales semées
et récoltées est l’orge. Ce sont les Égyptiens de l’époque des pharaons qui ont le plus cultivé et cuisiné cet aliment. Ils en
faisaient de la farine, puis confectionnaient des gâteaux dont la forme ressemblait étrangement à celle des grandes pyramides. « D’ailleurs, le mot pyramide vient du grec ancien et signifie gâteau. »
Le riz a beaucoup voyagé. Il est si important que certains peuples vouent un culte à
la déesse associée à cette céréale, Dewi Sri. « À Bali, des agriculteurs lui réservent encore aujourd’hui un petit espace sacré dans leurs champs pour qu’elle protège
les cultures. »
Le pois chiche fait partie de la famille
des légumineuses et est cuisiné depuis
des millénaires. Les premières traces de sa consommation ont été découvertes dans
le nord de la Syrie, il y a plus de 8000 ans. « Un des plus anciens plats connus faits à base de cette légumineuse est le houmous, un mot qui veut simplement dire pois chiche en langue arabe. »
C’est au Moyen Âge, il y a plus de 1000ans, qu’on a commencé à la cultiver la canne à sucre pour une production en grande quantité, ce qui nécessitait une main-d’œuvre importante. « C’est malheureuse-ment l’une des raisons pour lesquelles
les colons ont exploité plusieurs populations en les soumettant à l’esclavage. »
On retrouve la tomate depuis plus de 900 ans dans des pays comme le Mexique ou
le Guatemala. Elle fut introduite beaucoup plus tard en Europe, notamment en Italie vers 1540. « C’est au 18e siècle, dans la ville de Naples, qu’on a eu la bonne idée de garnir un pain plat d’une sauce tomate appelée marinara, l’ancêtre de la célèbre pizza napolitaine. »
En Amérique centrale, les Aztèques réduisaient les fèves de cacao en poudre, puis y ajoutaient de l’eau chaude et du piment. Les premiers chocolats chauds n’étaient pas sucrés, mais très amers et épicés. C’est environ 400 ans passés que
des religieuses espagnoles ont eu la bonne idée de mélanger le sirop de cacao noir avec du sucre et de la crème, ce qui deviendra une boisson très populaire.
En 1894, John Harvey Kellogg a fait bouillir du maïs, puis a oublié le mélange qui a refroidi. Cela a donné une pâte un peu étrange pouvant s’émietter une fois aplatie. Il suffisait ensuite de faire griller le tout pour obtenir des flocons de céréales.
« Les Corn Flakes ont donc été inventées… un peu par accident. »
Au fil de ces pages, nous découvrons que les aliments que nous consommons aujourd’hui ont tous quelque chose à raconter.
15 septembre2025

Mélanie Calvé, Les sœurs Drainville, roman, Montréal, Éditions Fides, 2025, 240 pages, 27,95 $.
Roman fleur bleue
de Mélanie Calvé
Comme j’ai eu une sœur jumelle,
un roman mettant en scène des jumeaux ou des jumelles pique toujours ma curiosité. J’ai été bien servi par Les sœurs Drainville,
de Mélanie Calvé qui campe deux filles inséparables… jusqu’au jour où l’une d’elles ressent le besoin de suivre son propre chemin.
Les sœurs Drainville est le neuvième roman de Mélanie Calvé Je vous ai parlé, plutôt cette année, d’Éveline dont l’histoire était campée dans le Québec des années 1920. Cette fois, l’action se déroule toujours dans la Belle Province, mais au milieu des années 1930.
Juliette et Simone sont physiquement identiques, partagent la même chambre et travaillent toutes deux à la manufacture Wabasso Cotton à Trois-Rivières. Elles rêvent de se marier le même jour; d’ici là, les jumelles Drainville vivent des jours calmes, chaleureusement entourées de
leur famille.
Comme on peut s’y attendre, un nuage se pointe à l’horizon lorsqu’arrive un oncle inconnu des jumelles. Léo, le père de Juliette et Simone, est en colère en voyant son frère Jean-Marie refaire surface. Ce dernier a été un déserteur lors de la Première Guerre mondiale alors que Léo a combattu au front.
Ce rebondissement permet à la romancière de souligner comment plusieurs soldats sont revenus brisés. « Si c’est pas la tête qui l’est, c’est le corps, sinon le cœur. » Elle ajoute que certains soldats auraient préféré mourir au front plutôt que vivre avec tout ce qu’ils avaient vu. « La vraie guerre, c’était pas là-bas, c’est après. »
Le père des jumelles a parfois le verbe haut, surtout en parlant à son frère, et échappe alors un juron. Un calvince n’est pas surprenant. Ce qui étonne, ce sont les Saint-Jéritole-de-poivre-bleu, calvaire du Saint-Crème et saint bâtard de bœuf noir.
Une tante des jumelles joue un rôle secondaire. Elle se croit atteinte de toutes sortes de maux qui sont neuf fois sur dix
le fruit de son imagination. Mélanie Calvé écrit que cette tante Pauline est « du genre à chercher des nouilles dans la soupe aux pois ».
La romancière brosse un portrait fort intéressant de Clara, la mère. On découvre une femme pondérée qui a trop à faire pour se lamenter sur son sort. Elle a un mari à raisonner, un beau-frère à aider, une belle-sœur à réconforter et un mariage à préparer.
La recherche d’un futur mari occupe
une large place dans Les sœurs Drainville. L’approche est différente, plus égocentrique et frivole chez Simonne, plus généreuse et réfléchie chez Juliette. Cette dernière est
la première à dénicher la perle rare,
au grand dam de sa jumelle.
Juliette rencontre les parents de son fiancé au Restaurant français, mais elle ne comprend pas grand-chose au menu : escargots de Bourgogne, escalope de veau au beurre noir, ris de veau Clamart, suprême de volaille Alexandra. Après une gorgée de vin, elle trouve cela dégoûtant, voire infect. Heureusement, les convives s’entendent à merveille.
À l’image d’une robe des jumelles, Mélanie Calvé signe un roman fleur bleue. Ce qui sauve la mise, c’est son art d’illustrer comment les relations familiales peuvent être mises à rude épreuve, même au tout début d’un mariage.
11 septembre2025

Katherine Girard, Helena, tome 2,
Les bonheurs vacillants, roman, Montréal, Éditions Hurtubise, 2025, 366 pages, 27,95 $.
Un couple qui sait compter l’un sur l’autre
Helena est de retour. Dans son tome 2 intitulé Les bonheurs vacillants, Katherine Girard campe de nouveau cette femme volontaire, intelligente
et entêtée. Le projecteur est autant braqué sur François, un mari également volontaire, intelligent
et entêté.
Bien que l’époux d’Helena fût l’arrière-grand-père de l’auteure, « il faut considérer cette histoire comme un roman, non comme une biographie, écrit Katherine Girard dans une Note aux lecteurs et lectrices, et ne pas ne pas me tenir rigueur des possibles dérives de mon imagination. »
L’action se déroule principalement à Héberville-Station, au Lac-Saint-Jean, entre 1924 et 1942. Helena, très jeune veuve et mère d’un fils, a épousé François Bouchard, celui qui a été le premier à faire battre
son cœur à tout rompre. Il lui donnera
une bonne douzaine d’enfants en vingt-
cinq ans.
Autant elle exprime facilement son amour pour son mari, autant il ne lui est pas facile d’agir ainsi envers ses enfants. « Avouer qu’on aimait, c’était courir le risque de voir le vent tourner… Mieux valait garder profile bas […] et prier en secret pour que tout
le monde reste en santé et trouve son petit bonheur. »
Dès le premier chapitre, la romancière décrit comment les habitants d’Hébertville-Station réagissent au tremblement de terre survenu le 28 février 1925, un des plus forts séismes du XXe siècle au Canada (magnitude 6,2), dont l’épicentre était situé à l’embouchure du Saguenay.
Une des rares scènes à ne pas se dérouler au Lac-Saint-Jean est un voyage du couple à Montréal le 24 juin 1926. Outre le défilé de la Saint-Jean, on assiste au dévoilement du monument destiné à honorer la mémoire des Patriotes, œuvre sculptée par l’artiste Alfred Laliberté.
Comme dans le premier tome, le curé clame haut et fort que l’union charnelle ne doit servir qu’à la procréation et que le seul rôle de la femme est d’élever une famille nombreuse (entendez un enfant à tous
les deux ans). Or, pour Helena et François,
la fusion de leurs corps fait monter
le plaisir « à mesure que leurs mouvements devenaient frénétiques, puis vint l’apogée,
le désir explosé, la jouissance ultime ».
Le plaisir de la chair est loin d’être
un péché pour eux.
Avant de devenir cinquantenaire, Helena accouchera 14 fois (elle en perd quelques-uns). Sa vie se résume à langer, cuisiner, nourrir, nettoyer, filer, tricoter, repriser, nettoyer et jardiner. Autant de verbes engageants qui entravent sa démarche
vers la liberté.
La romancière décrit comment les habitants survivent coûte que coûte à la Dépression. « Désormais, on effectuait du troc, échangeant les œufs contre la farine,
et le lait frais contre la laine; on se prêtait des outils, on échangeait des services : l’argent n’avait presque plus de valeur. »
Le roman nous apprend que, à Montréal,
250 000 personnes vivent alors des secours directs (soupe populaire, bons alimentaires). À la grandeur du Québec, le taux de chômage est de trente pour cent.
À la campagne, « au moins, on a nos champs et nos animaux ».
Helena se targue d’avoir une intuition féminine spéciale, ce qui agace son mari
qui la traite de sorcière. Il trouve que
son épouse est trop préoccupée par
des fantômes secrets et par des angoisses connues d’elle seule.
N’empêche qu’Helena a le pressentiment d’un incendie. Quelques jours plus tard,
le feu détruit trente-cinq bâtisses, jetant
une vingtaine de familles à la rue. Comme on peut s’y attendre, dans ce village,
« les gens s’entraidaient. Ils étaient tissés bien serré. »
Bon an mal an, le lien entre François et Helena demeure fort. Même s’ils ne sont pas toujours au diapason, ils savent se retrouver et compter l’un sur l’autre. On n’a pas fini d’entendre parler d’Helena puisqu’un troisième et dernier tome est en préparation.
31 août2025

Josée Mongeau, Le Cabaret de la Folleville, tome 1, Anne Lamarque, l’insoumise, roman, Montréal, Éditions Hurtubise, 2025, 440 p., 29,95 $.
Conjuguer mari et amant en Nouvelle-France
La Nouvelle-France a eu des pionnières de la trempe de Jeanne Mance et Marguerite Bourgeoys.
S’il n’en tient qu’à Josée Mongeau,
on peut ajouter Anne Lamarque au chapitre des relations… extraconjugales. Voilà ce que
le premier tome du Cabaret de l
a Folleville clame haut et fort.
L’action débute en 1662 à Bordeaux (France) et se termine en 1673 à Ville-Marie (Montréal). Anne Lamarque n’a que 13 ans lorsque son père manifeste l’intention de la marier à un veuf quinquagénaire qui lui répugne vivement. Accompagnée de son frère Jacques, qui a juré de la protéger, elle décide de fuir là où ses parents ne pourront la retrouver : en Nouvelle-France.
La traversée est une succession de hauts-fonds, écueils et rochers de surface qui personnifient autant de dangers. Rien n’est
à l’épreuve de celle qui réussit à fuir un mariage imposé et à devenir maîtresse de son destin.
Comme il y a peu de femmes à Québec pour satisfaire colons et soldats, Anne est courtisée, puis harcelée. Le refus de l’adolescente conduit à un viol. Ayant perdu sa virginité, elle craint d’engendrer un enfant non désiré. La romancière décrit comment Anne est soulagée de voir ses mois reprendre.
« Jamais elle n’avait été aussi heureuse de saigner. Avec le sang qui coulait, s’échap-paient aussi le fiel et les idées noires. Tout comme la saignée, ces menstrues allaient rééquilibrer les humeurs et ramener la paix dans son cœur. »
Anne et Paul Lamarque s’établissent à Ville-Marie en 1665. Les maisons de bois y sont construites au petit bonheur, celle du gouverneur de Maisonneuve est presque
en ruine, il n’y a aucune rue. Ce n’est pas une ville, plutôt une bourgade.
Comme à Québec, Anne subit la rustre galanterie des homme célibataires à Ville-Marie. Elle se fait accoster par des « Eh ma jolie, on va s’ébattre dans le foin, toi et moi ? », ou encore par des « Toi, je labourerais bien tes champs ! »
Ayant fui Bordeaux pour éviter un mariage abhorré, Anne Lamarque jette son dévolu sur Charles Testard de Folleville. Cet homme timide, solitaire et sans grand courage devient son mari de nom. C’est vers un autre homme qu’elle va chercher « amour, passion et réconfort qui lui manquaient tant ».
Josée Mongeau ficelle son intrigue pour décrire comment il était possible pour une femme mariée, dès les premières heures de la colonie, de perdre toutes ses craintes, toutes ses objections, toute sa pudeur pour s’abandonner sans retenue dans les bras d’un partenaire illégitime qui savait si bien éveiller ses sens.
La romancière illustre aussi comment une épouse avec quatre enfants peut avoir des journées remplies de travaux utiles, certes, mais insignifiants. Anne ne vibre que pour le cabaret qu’elle a ouvert. Il devient
« sa raison de vivre et sa fierté d’accomplir quelque chose par elle-même ». Anne entend mener sa vie sans avoir constam-ment « un enfant dans le ventre ou à
la mamelle ».
Parce que Josée Mongeau adore les mots, elle a saupoudré son roman d’expressions surannées et de termes peu usités de nos jours, pour lesquels une définition se trouvent à la fin du livre. En voici quelques exemples : blessure pour désigner une fausse-couche, viduité pour veuvage (surtout chez les femmes), butor pour parler d’une personne stupide et faquin pour faire référence à un homme qui pose des gestes indignes de son statut.
Un appendice d’une quinzaine de pages permet de démêler le vrai du faux, le réel du romanesque et les hypothèses imaginées. On y apprend que le tremblement de terre de 1663 a été le plus important qu’a connu le Québec jusqu’à maintenant; c’était un séisme de magnitude 7,3 à 7,8 sur l’échelle de Richter.
Moins d’une dizaine des quelque quarante personnages sont fictifs. Anne Lamarque, son frère Jacques, son mari Charles et
son amant Amédée sont tous réels. Parmi
les personnalités de l’époque, on trouve François-Marie Perrot, gouverneur de Montréal et le très jeune Pierre Lemoyne d’Iberville.
17 août2025

Alexis Riopel, Reportages hawaiens, Décadence naturelle, renaissance culturelle, essai, Montréal, Éditions Somme toute –
Le Devoir, 2025, 126 pages, 18,95 $.
S.O.S. Hawaï
Isolées du reste du monde pendant des lustres, les îles hawaïennes sont maintenant confrontées à de vives menaces. Dans ses Reportages hawaïens, le journaliste Alexis Riopel se penche à la fois sur
la décadence naturelle et
la renaissance culturelle de cet archipel dont la population se chiffre à 1,4 million et dont le nombre
de visiteurs est au moins sept fois plus élevé.
De septembre 2023 à août 2024, Alexis Riopel a eu la chance d’explorer Hawaï.
Il a publié des reportages dans Le Devoir, L’actualité, Liberté, Québec Science, Nouveau projet, Curium et Le Monde. Son recueil
les inclut presque tous.
Le constat de l’auteur est alarmant.
La nature indigène disparaît au profit d’espèces envahissantes. La langue hawaïenne et l’agriculture traditionnelle
ne sont plus que l’ombre d’elles-mêmes.
Les feux de brousse menacent la population.
Dans « Restaurer le paradis hawaïen » (Québec Science, septembre 2024), Riopel explique comment la flore qui a évolué dans l’archipel volcanique est maintenant
au bord de l’abîme. Des écologistes tentent de regénérer ces milieux avant qu’il ne soit trop tard.
Dans « La revivance de la langue hawaïenne » (Le Devoir, 12 juin 2024),
on apprend que cette langue a l’un des systèmes sonores les plus restreints au monde, avec seulement 14 sons. Chaque
mot signifie différentes choses à la fois.
Leur sens dépend beaucoup du contexte.
Avant les années 1970, l’hawaïen suscitait
le dédain et l’indifférence. Aujourd’hui,
une nouvelle génération de locuteurs revitalise cette langue. « Près de 2 400 élèves du primaire et du secondaire fréquentent les écoles d’immersion intégrale en langue hawaïenne, soit 50 % plus qu’il y a 10 ans. »
Dans « Le hula, fierté de la jeunesse hawaïenne » (Curium, juillet-août 2025),
on apprend que cette danse traditionnelle, jadis interdite par les colonisateurs, fait revivre les histoires anciennes du royaume d’Hawaï. « Il permet à ses interprètes d’apprendre la langue du pays, de découvrir sa culture, d’étudier son histoire, de vivre
un moment spirituel. »
La prospérité d’Hawaï n’est pas durable.
Ses ingrédients d’effondrement sont
les mêmes qu’à l’échelle planétaire.
Ils n’apparaissent que plus clairement dans un microcosme insulaire : dépendance au pétrole, incapacité de se nourrir soi-même, vulnérabilité aux catastrophes naturelles.
En conclusion, Riopel écrit qu’une question cruciale demeure en suspens. Jusqu’où, se demande-t-il, ira la renaissance hawaïenne ? « Sa cadence actuelle peut-elle se maintenir jusqu’à ce que la culture hawaïenne redevienne dominante dans l’archipel ? »
Alexis Riopel est journaliste au Devoir depuis 2018. Il couvre l’environnement, l’énergie et les sciences. En 2024, il publiait Singapour, laboratoire de l’avenir avec
le photographe Valérian Mazataud.
11 août2025

Jo Furniss, Arrêt de mort, roman traduit de l’anglais par Vincent Guilluy, Boulogne-Billancourt, Éditions Hugo & Cie, coll. Impact, 2025, 432 pages, 32,95 $.
Freiner le crime sur
une autoroute endiablée
La Britannique Jo Furniss a récemment publié un polar qui a piqué ma curiosité et stimulé mon ego d’enquêteur. J’ai lu son Arrêt
de mort en cherchant constamment
une réponse aux questions que chaque personnage suscitait.
Belinda Kidd, alias Billy The Kidd, entre dans la police à 19 ans. Aujourd’hui sergent à
51 ans, elle songe à une retraite anticipée.
En revenant de vacances en Australie, Billy se trouve coincée dans un embouteillage
sur une autoroute en banlieue de Londres.
C’est un vendredi torride. Quand elle sort
de sa voiture pour se dégourdir les jambes, Billy the Kidd découvre que le conducteur de la berline voisine est mort derrière
son volant, une sorte de pic planté dans
la nuque.
L’intrigue se dénoue 5 ou 6 minutes à la fois pendant 45 chapitres, soit de 17 h à 21 h 59. Le sergent Kidd n’est pas dans une voiture de patrouille bien équipée. Identité policière, uniforme, matraque, gants de caoutchouc, sachets sécurisés, gaz lacrymo, radio, Billy n’a rien de tout ça. « Elle allait devoir improviser. Et être prudente. »
Ce sont des attentats terroristes qui ont déclenché l’arrêt de circulation et l’embouteillage monstre, d’abord à la guerre ferroviaire à 16 h 30, puis dans le tunnel
de Deadwall à 17 h. Billy est certaine que
le tueur est dans l’une des voitures immobilisées autour de la sienne. Comment le trouver…?
En communiquant avec son collègue Dominic Day, alias D-Day, au commissariat, Billy The Kidd apprend qu’elle roulait sur une des rares sections autoroutières du pays qui ne soient point surveillées. Pas de caméra, un énorme angle mort pendant
plus de deux kilomètres. De quoi rendre
son enquête plus problématique sur cette autoroute endiablée.
Les documents dans la berline indiquent que le mort est un Américain qui voyage sous un faux nom. De fil en aiguille, on apprend qu’il a causé la mort d’un piéton anglais quelques mois plus tôt, et qu’il a pu éviter la justice britannique en rentrant aux États-Unis via une base militaire. Son retour et sa mort soudaine sur l’autoroute soulèvent l’hypothèse d’une vengeance…
Le sergent Billy mène plusieurs interrogatoires et identifie des pistes inattendues. Or, si la circulation se résorbe, elle risque de perdre le, la ou les suspects. L’horloge tourne, mais la policière ne sait pas à quelle vitesse.
Le style de Jo Furniss est entraînant. On ne s’éternise pas dans de longues et pénibles descriptions. J’ai remarqué quelques comparaisons originales : « blanche comme un paquet de kétamine », « mon doigt me lance comme un petit oiseau assommé », « il avait les dents d’un blanc holly-woodien », « disparue dans la nuit comme si elle venait de tomber d’une falaise ».
Les pensées font faire des choses aux gens. Jo Furniss illustre comment elles peuvent être à la source d’une crise de panique,
d’un suicide, d’un meurtre aussi.
26 juillet2025

Pierre-Alexandre Bonin, L’incroyable aventure de Jacques Cartier, explorateur
du Canada, album illustré par Sam Trouillas Guillem, Montréal, Éditions Bayard Jeunesse Canada, coll. Les romans-docs, 2025,
48 pages, 12,95 $.
Les explorations de Jacques Cartier en bref et avec brio
Pour initier les jeunes de 9 ans
et plus à l’histoire de leur pays, l’écrivain Pierre-Alexandre Bonin et l’illustrateur Sam Trouillas Guillem décrivent trois importants voyages dans L’incroyable aventure de Jacques Cartier, explorateur du Canada. Ce sont les expéditions
de 1534, 1535-1536 et 1541-1542.
On sait que Jacques Cartier quitta Saint-Malo le 20 avril 1534 et traversa l’Atlantique en vingt jours. L’album nous apprend que, après avoir longé le détroit de Belle-Isle,
il planta une croix à havre Saint-Servan « afin qu’elle serve de repère de navigation ».
C’est donc avant la croix de trente pieds,
aux armes de la France, plantée à Gaspé le 14 juillet 1534. Cette dernière lui permettra d’affirmer : « Je prends ainsi possession de cette terre au nom de mon roi. »
Le monarque est François 1er.
Au début de ce mois de juillet, Cartier arrive d’abord à des îles dont certaines sont reliées par des bancs de sable. Il nomme cette région Araynes (du latin arena, qui signifie sable). Une note en bas de page indique
que ce sont les îles de la Madeleine.
Toujours au début de juillet 1534, l’explorateur entre dans une baie où
le climat lui semble plus chaud encore que celui d’Espagne. « C’est pourquoi je la baptise “baie des Chaleurs”. »
L’album souligne que Cartier a été envoyé par le roi pour rapporter des richesses. Il sera plutôt le premier Français à découvrir un nouveau continent et à rencontrer pour les les peuples qui y vivent. Ses rapports avec les autochtones sont révélateurs de
la place de la colonisation dans l’histoire
de France.
En plus de décrire brièvement les trois voyages de l’explorateur, cartes et itinéraires à l’appui, l’album fournit en appendice des renseignements sur l’exploration et la colonisation du Nouveau Monde par des prédécesseurs comme Vasco de Gama, Christophe Colomb et Fernand de Magellan. Un tableau dresse une synthèse des voyages au Canada après Cartier, de 1507 à 1806.
Un autre appendice explique comment, au XVIe siècle, les voyages d’exploration étaient des périples longs et souvent dangereux.
On fournit des notes sur les outils pour
la navigation, sur les genres de navires,
sur les vivres nécessaires pour nourrir
un équipage, et sur la tâche de cartographe qui s’ajoute à celle d’explorateur.
17 juillet2025

Hervé Gagnon, Les Jours où j’ai tué Emma, roman, Montréal, Éditions Hugo Québec, 2025, 150 pages, 15,95 $.
Roman jeunesse sur
la théorie des multivers
Quand une idée met plus de
45 ans à germer dans la tête
d’un romancier, il ne faut pas
se surprendre qu’elle éclose dans une variété de possibles. Hervé Gagnon en fait la preuve avec
un court roman intitulé Les jours
où j’ai tué Emma.
C’est à travers les enquêtes de Joseph Laflamme (Maria, Adolphus, Susan) et
les romans jeunesse La Cage 1 et 2 que j’ai connu l’écrivain Hervé Gagnon. Comme
les trois thrillers historiques et les deux ouvrages pour un jeune lectorat m’avaient plu, je me suis laissé tenter par Les Jours
où j’ai tué Emma. Le résultat a été pour le moins déroutant.
En 1978, Hervé Gagnon était en troisième secondaire et bien trop timide pour parler à une fille formidable de son école. Il se base sur ce fait vécu pour concocter non pas
une autofiction mais plutôt une science-fiction, genre qui n’a jamais vraiment piqué ma curiosité.
L’intrigue des Jours où j’ai tué Emma
repose sur la théorie des multivers. Qu’est-ce que cela mange en hiver? Il s’agit de
la coexistence d’une infinité d’univers parallèles où toutes les variantes possibles de tous les événements existent. Il s’agit tout simplement de trouver le bon…
Les protagonistes du roman sont Frédéric
et Emma, deux élèves en quatrième secondaire. C’est « une version nettement améliorée d’Emma Boivin » que Frédéric
a sous les yeux. Une version femme.
Le sentiment qu’il éprouve est « à la fois violent, enivrant, terrifiant et vertigineux ».
Je n’ai jamais été dans une telle situation pour deux raisons. Un, je suis attiré par
les mecs. Deux, j’ai découvert cette orientation bien après le secondaire.
Quand Emma dit à Fred « Je t’aime énormément, mais pas “comme ça”… »,
je dois faire appel à mon imagination,
ce qui demeure possible, bien entendu.
Ce qui s’avère bizarre cependant, c’est l’infinité d’univers parallèles où toutes
les variantes possibles de tous les événe-ments existent. L’évolution psychologique
de Frédéric et d’Emma est assez mince puisque l’auteur choisit constamment de tout recommencer. Il aborde les thèmes
avec une plume fluide, mais il y a peu de place pour les traiter en profondeur.
Comme Frédéric est incapable d’aborder Emma, de lui déclarer ses sentiments, cette dernière se lasse et se met à fréquenter Maurice. Peu après, Fred apprend leur décès dans un accident de moto. La nouvelle l’anéantit.
Or, la théorie des multivers fait tout disparaître. Nouveau départ, nouvel échange entre Fred et Emma ! Encore et encore et encore… J’ai décroché. Peut-être aurais-je persévéré si Fred avait rencontré un mec
la deuxième ou la troisième fois...
Je peux juste espérer que le prochain roman jeunesse d’Hervé Gagnon lui fournira une occasion d’être plus inclusif.
6 juillet2025

Roger Turenne, Dans la cour des grands,
Le parcours audacieux d’un Franco-Manitobain, autobiographie, Saint-Boniface, Éditions du Blé, 2025, 512 pages, 32,95 $.
Minutieuse autobiographie franco-manitobaine
Un petit gars de Saint-Pierre-Jolys (Manitoba) raconte son parcours audacieux, surtout comme agent
au ministère des Affaires extérieures, puis à titre d’architecte des politiques linguistiques de deux premiers ministres manitobains. C’est Dans
la cour des grands que Roger Turenne nous révèle tout avec
une rigoureuse minutie.
Dès le premier chapitre, l’auteur précise que ses mémoires traiteront autant d’aventures imprévues que de caprices du hasard.
Il entend s’attarder aux divers choix qu’il
a dû effectués avec circonspection.
Né en 1943, Roger fait son cours classique au Collège de Saint-Boniface, puis obtient une maitrise en sciences politiques de l’Université du Manitoba. Il passe des mois
à fouiller les archives pour « comprendre comment les francophones du Manitoba naviguaient sur les écueils politiques
en tant que minorité assiégée ».
Turenne appuie des candidats franco-manitobains aux élections provinciales.
L’un d’eux est mon premier patron René Préfontaine qui subit une défaite même si
le gouvernement de Duff Roblin est réélu. Quelques années plus tard, Préfontaine déménage à Ottawa pour diriger
le programme d’aide aux minorités de langue officielle. Il m’engage comme responsable des Activités jeunesse.
Le premier emploi de Turenne est guide
de l’Assemblée législative. Il a visité tous
les édifices législatifs du pays et affirme
que « le siège du gouvernement du Manitoba les éclipse tous ». C’est là qu’il accueille trois futurs premiers ministres québécois : Daniel Johnson père, Daniel Johnson fils, Pierre-Marc Johnson.
Aux Affaires extérieures, le jeune fonctionnaire doit coordonner la visite du président du Niger, Hamani Diori. Cela lui permet d’être « témoin des premiers pas
de la participation du Canada à la Francophonie internationale ».
Turenne obtient un poste à l’étranger parce que personne ne veut aller en République démocratique du Congo. De là, il rayonne
au Congo-Brazzaville, au Rwanda et au Burundi. Chacune de ses missions est décrites avec force détails.
Le diplomate en profite pour visiter l’Afrique du Sud. Lire sur la ségrégation raciale est une chose, la confronter à chaque tournant en est une autre. « Les affiches obscènes se trouvaient partout, devant les magasins,
les pharmacies, les arrêts de bus, les toilettes publiques, les bancs, les parcs publics et
les plages. »
Lorsque Turenne passe de Kinshasa à Stockholm, il passe du plus corrompu-chaotique-répressif au plus progressiste-démocratique-égalitaire. En tant que chef de la section politique de l’ambassade, il est responsable de tout ce qui ne relève pas
du commerce ou de l’immigration.
De retour au Manitoba, Roger Turenne est témoin d’une révolution tranquille. Le Centre culturel franco-manitobain est une société d’État, « le seul du genre au Canada hors
du Québec ». Le Cercle Molière présente
des pièces de dramaturges franco-manitobains. Des auteurs-compositeurs débordent les frontières. Deux maisons d’édition sont à l’œuvre avec brio.
Il sillonne la province et se documente pour publier Mon pays noir sur blanc. Cela va changer le cours de sa vie. Son livre sert
de carte de visite lorsque le gouvernement cherche un conseiller spécial pour l’aider
à mettre sur pied des services en français
et pour assurer la liaison entre
le gouvernement et la communauté francophone.
Dans une nouvelle carrière, Turenne analyse les situations, formule des politiques, fournit des conseils menant à des décisions et négocie les résultats. Il peut se targuer d’avoir joué un rôle-clef afin que les fondements juridiques et institutionnels de la communauté francophone du Manitoba soient désormais « protégés, financés et acceptés socialement ».
30 juin 2025

Pierre Calvé, Le français grandeur nature. Portrait et défense d’une langue vivante, essai, Ottawa, Presses de l’Université d’Ottawa, 2025, 180 pages, 21,95 $.
Le français en jeans,
t-shirt, veston et cravate
Le français est probablement
la langue la plus surveillée, réglementée et critiquée sur terre. Pierre Calvé se porte à la défense d’une langue vivante dans
Le français grandeur nature et démontre qu’elle a autant le droit
de se promener en jeans et t-shirt qu’en veston et cravate.
« Le présent ouvrage, écrit-il, vise à mieux faire connaître la langue parlée naturelle,
à bien la distinguer des usages soignés, “surveillés”, parlés et écrits, et à déterminer les critères d’acceptabilité sociale et linguistique qui reviennent à chacun de
ces usages. »
Les censeurs aiment s’attaquer aux archaïsmes, jugés fautifs parce qu’ils ne sont généralement plus en usage ou en voie de disparition. Or, il faut faire une distinction entre archaïque et familier. Peignure, barbier et trâlée (ribambelle) ne sont pas des mots fautifs; ils sont géographiquement et socialement acceptables.
Les langues fourmillent d’expressions qu’on ne peut traduire littéralement sans qu’elles perdent tout leur sens ou deviennent loufoques. Exemple : I quit smoking cold turkey – J’ai arrêté de fumer dinde froide. C’est ce qu’on appelle des idiotismes. Calvé propose un quiz portant sur une quinzaine d’idiotismes, dont To pull one’s leg, Une entente à l’amiable, That’s the last straw,
À la bonne franquette.
L’auteur souligne à plus d’une reprise que 42 % des quelque 60 000 mots contenus dans Le Petit Robert ont été empruntés à d’autres langues. Outre le latin, le français
a emprunté des mots au grec, à l’italien,
à l’allemand et même à la langue celte (alouette, cervoise, chêne, sapin).
« Il faut rappeler toutefois, souligne Calvé, que cette intégration s’est faite sur
une longue période, contrairement à de nombreux anglicismes qui continuent d’envahir le français et dont l’intégration
est loin d’être assurée. »
Dans un très court texte sur le libre-échange français-anglais, l’auteur souligne la conquête de l’Angleterre par le duc de Normandie, Guillaume le Conquérant, en 1066. Durant les quelques 300 ans qu’a duré cette occupation, l’aristocratie anglaise parlait le français, langue qui a continué pendant des siècles à dominer la diplomatie.
Les anglicismes occupent quelques pages
de cet ouvrage, bien entendu. Plusieurs ont « fait leur lit » sans que personne ne les remette en question : barbecue, camping, hot-dog, tee-shirt, boycott, pickpocket.
La perception est différente selon que
l’on soit Franco-Canadien ou Français de l’Hexagone. Les anglicismes tendent généralement à s’imposer par leur omniprésence au Canada. En France, ils sont plus souvent librement adoptés pour des questions de mode et parfois de snobisme.
En résumé, une langue sert essentiellement à quatre choses : 1. à communiquer;
2. à penser, réfléchir, élaborer des idées;
3. à acquérir et emmagasiner de l’information; 4. à se forger une identité
en tant que membre d’une communauté humaine particulière. C’est la perte de l’une de ces caractéristiques qui conduit à l’assimilation.
Pierre Calcé est détenteur d’un doctorat en linguistique. Il a été professeur à l’Université d’Ottawa, notamment doyen de la Faculté d’éducation. Sa carrière a surtout été consacrée à la didactique du français et
à la linguistique franco-canadienne.
11 avril 2026

Olivier Sylvestre, Retour à Laval, théâtre, Québec, Éditions Hamac, 2026, 88 pages, 17,95 $.
Monologue touchant
sur le mot en t
École secondaire, expérimentation, homosexualité, intimidation, homophobie, masculinité toxique, amitié, autant de mots clés dans Retour à Laval, pièce de théâtre
que signe Olivier Sylvestre
(aucun lien de parenté).
Au tout début de ce monologue d’environ 60 pages, Olivier Sylvestre nous dit que
son texte est le résultat d’une plongée
dans ses souvenirs de l’école secondaire. « Il s’agit d’une autofiction, donc un mélange de vrai et d’invention. J’ai souhaité y laisser de l’espace pour que de jeunes
et de moins jeunes personnes queers d’aujourd’hui puissent s’y retrouver… »
Le personnage est Lukas, début trentaine, qui porte en lui l’adolescent qu’il a été. Lukas est invité à faire un discours à l’occasion des retrouvailles de son ancienne école secondaire, un établissement de Laval où il a jadis passé à travers ses études comme on survit à des bombardements.
Lorsque Lucas aperçoit une bande de garçons au fond de la salle, il délaisse
son discours bien préparé et refait courageusement le chemin mémoriel
des invectives – « mot en t » – que
ces garçons lui lançaient à tout moment dans les corridors. De douloureux souvenirs refont alors surface :
« si j’avais le malheur de croiser votre champ de vision, le mot, juste murmuré
ou prononcé avec les lèvres [il articule silencieusement le mot “tapette”] en me regardant droit dans les yeux, comme pour vous assurer que j’oublie pas le sort que vous m’aviez jeté »
Lucas est aujourd’hui un diplômé qui entame assez bien une carrière de comédien. Il note comment un gars avait peur d’avoir l’air gai – ou de l’être, la pire chose qui pouvait lui arriver. « Nos pères en ont eu peur toute leur vie, c’est pour ça qu’ils ont pas été affectueux avec nous… »
Quand j’ai commencé mon cours secondaire en 1961, dans le sud-ouest ontarien, il y avait un dénommé Barry dans ma classe.
Ce gars macho me traitait de sissy, équivalent du mot tapette ou pédé.
Il ajoutait parfois l’expression anglaise cock sucker, que je ne comprenais pas. Lorsque j’ai demandé à mon père de me l’expliquer, il m’a tout simplement dit de ne jamais prononcer ces mots.
Papa n’était pas un homme affectueux.
Il ne m’a jamais donné une accolade, tout
au plus une poignée de main. J’ai appris beaucoup plus tard que maman lui avait dit qu’elle parlerait de puberté avec ses filles et que lui devait en faire autant avec moi. Aucune discussion, bien entendu.
Revenons au Lucas campé par Olivier Sylvestre. Le dramaturge s’est inspiré de
la démarche des écrivains français Didier Eribon et Édouard Louis sur la sublimation de l’insulte homophobe en force émancipatrice.
Par-delà les quolibets, Lucas partage ses premières amitiés sincères et salvatrices avec des garçons bienveillants. Il démolit
le modèle de masculinité toxique qui lui a été imposé au secondaire pour nous révéler une histoire d’émancipation.
Son discours des retrouvailles prend dès lors la forme d’un hommage à toutes celles et à tous ceux qui ont survécu à leur cours secondaire.
28 mars 2026

Joanie Lamoureux, Mission Animal de compagnie ! Lequel est fait pour toi ? album illustré par Juliette Miron, Montréal, Éditions Bayard Canada, 2026, 48 pages, 22,95 $.
Chat, chien, hamster
ou perroquet ?
Tu rêves d’avoir un animal à
la maison, mais ne sais pas lequel choisir ? Joanie Lamoureux t’aidera à trouver le compagnon parfait grâce à son album-guide intitulé Mission Animal de compagnie ! Lequel est fait pour toi ?
Tu y trouveras une mine de renseignements sur les bêtes
à poils, à plumes ou à écailles.
Ce livre ne renferme pas de photos, seulement d’excellentes illustrations en couleurs signées Juliette Miron. Il indique tout ce qu’il faut savoir avant d’adopter
un chat, un chien, une souris, un cochon d’Inde, un hamster, un dégu, un chinchilla, un lapin, un oiseau de basse-cour,
un perroquet, un serpent, un lézard,
un amphibien, une tortue, un poisson,
un furet, un cochon miniature, un insecte ou un hérisson.
Les renseignements sur l’espérance de vie donnent, à titre d’exemples, 14 à 18 ans pour le chat, environ 12 ans pour le chien, de 2 à 3 ans pour le hamster, entre 6 et 10 ans pour le furet, jusqu’à 80 ans pour les grands perroquets, de 15 à 150 ans pour
la tortue et moins de 12 mois pour
les insectes.
En raison de leurs nombreuses races,
le chat et chien occupent le quart de cet album. On y apprend que le chat sphynx est sans poil et qu’il a vu le jour à Toronto en 1966. Ou encore que le bichon frisé fût le chien favori des cours royales françaises. « Son apparence élégante et son caractère enjoué en faisaient un compagnon parfait pour les aristocrates. »
Je ne connaissais pas le dégu, originaire du Chili et semblable à un lapin mais avec
une longue queue de chat. Le chinchilla, également originaire de l’Amérique du Sud, aurait la fourrure la plus douce au monde. « Chaque poil se divise en 60 petites branches fines, et on compte environ 20 000 poils par centimètre carré ! »
Le serpent peut vivre jusqu’à 30 ans,
mais je n’ai pas envie de passer une seule journée en sa compagnie. Il nécessite
un vivarium qui comporte une zone humide pour la mue, une zone froide et une zone chaude pour le confort, ainsi que des cachettes et branches pour dormir.
L’album te propose de répondre à sept questions pour découvrir le type d’animal qui te correspond le mieux. Si tu aimes prendre part à des activités en bonne compagnie, un chien, un rat ou un chat actif est parfait.
Tu préfères peut-être les animaux câlins
et doux… Alors c’est un lapin, un hamster ou un cochon d’Inde qui demeure
un excellent choix. Et si tu apprécies davantage les animaux indépendants
mais intéressants à observer, un poisson,
un serpent ou une tortue serait un compagnon idéal.
« Pars à la chasse aux infos, de conclure Joanie Lamoureux, explore des livres et pose des questions aux experts. Ton futur compagnon t’attend déjà peut-être quelque part… À toi de le trouver ! »
20 mars 2026

Jean-Charles Panneton, Histoires LGBTQ+ au Québec et au Canada, essai, Québec, Éditions du Septentrion, coll. Aujourd’hui l’histoire, 2026, 190 pages, 19,95 $.
La visibilité de
la communauté LGBTQ+ s’accentue
Comme juin est le mois de la Fierté, je vous propose des Histoires LGBTQ+ au Québec et au Canada,
un essai fouillé que signe Jean-Charles Panneton. Il s’attarde beaucoup plus à la Belle Province qu’à l’ensemble du Canada.
Son Introduction est un rapide survol depuis l’Antiquité (amour grec) jusqu’à l’étude de 2025 sur l’inquiétante hausse
de l’inconfort des jeunes québécois face à
la diversité sexuelle. Entre ces deux pôles,
il y a la première loi anti-homosexuelle (Constantin en l’an 342), la loi sur la bougrerie sanctionnée par Henri VIII (1533), le bill omnibus de Pierre Elliott Trudeau (1969) et le SIDA au milieu des années 1980.
Jean-Charles Panneton a écrit Histoires LGBTQ+ au Québec et au Canada parce que « connaître notre histoire nous permet de mieux nous mobiliser pour les combats à venir ». Le droit de manifester, souligne-t-il, s’accompagne de la responsabilité d’enrichir l’héritage des personnes qui se sont battues avant nous.
C’est en 1945 que l’affaire Gouzenko (employé à l’ambassade russe à Ottawa) met en évidence un réseau d’espionnage dans la fonction publique fédérale et dans l’armée. Les employés homosexuels seraient susceptibles d’être victimes d’un chantage de la part des communistes. « Ils pourraient trahir des secrets officiels afin de préserver leurs propres secrets intimes. » On assiste dès lors à une purge anti-LGBTQ+ qui va durer quarante ans.
L’auteur rappelle que le premier ministre Justin Trudeau a présenté des excuses à
la Chambre des communes le 28 septembre 2017 pour les mesures discriminatoires durant cette purge. C’était accompagné d’une enveloppe de 110 millions de dollars pour les fonctionnaires dont la carrière avait été brisée.
Plusieurs pages sont consacrées, bien entendu, à la décriminalisation de l’homosexualité (bill omnibus). Pierre Elliott Trudeau précise : « nous n’autorisons pas l’homosexualité. Nous disons simplement que nous n’allons pas punir, nous n’enverrons pas de police dans les chambres à coucher pour voir ce qui s’y passe entre adultes majeurs, consentants
en privé ».
Le livre mentionne l’homosexualité cachée de Pierre Bourgault, chef du Rassemblement pour l’indépendance nationale (1964) et accorde une place de choix à Claude Charron, premier homosexuel élu à l’Assemblée nationale (Parti québécois, 1970). On signale que Svend Robinson (NPD) fut le premier député fédéral ouvertement gai en 1988.
Suivent Réal Ménard (Bloc québécois), André Boulerice et Agnès Maltais (Parti québécois), Kathleen Wynne, première ministre de l’Ontario, et Manon Massé (Québec Solidaire). « L’implication politique des personnes LGBTQ+ au Québec et au Canada a donné une visibilité plus grande à la communauté tout en contribuant à faire évoluer leurs droits et libertés. »
Pendant plus de la moitié du livre, il n’est question que du Québec, d’abord du Village gai de Montréal et de la rafle policière au bar Truxx (pas un mot sur une descente semblable à Toronto). Puis un chapitre complet sur trois figures marquantes : Elsa Gidlow, poétesse de l’amour lesbien; Guilda, « transformiste précurseur de la diversité sexuelle »; Marie-Marcelle Godbout, pionnière québécoise dans la lutte pour
les droits des personnes transgenres.
Un chapitre sur les unions et mariages civils pour conjoints de même sexe se glisse entre ces deux « blocs québécois ». Le 20 juillet 2005, Paul Martin fait en sorte que le Canada devienne officiellement le troisième pays au monde, après les Pays-Bas en 2000 et la Belgique en 2003, à permettre
le mariage de même sexe.
Il n’y a pas de Conclusion à cet essai. Jean-Charles Panneton laisse le mot de la fin à Marie-Marcelle Godbout : « La victoire pour une minorité est une victoire pour l’humanité. »
17 mars 2026

Michèle Laframboise, Le Kaiju de Mississauga, roman, Ottawa, Éditions David, coll. Pigeon voyageur, 2026, 168 pages,
19,95 $.
Godzilla
contre Mississauga
L'accident ferroviaire de Mississauga, survenu
le 10 novembre 1979, a nécessité l'évacuation de 218 000 personnes, la plus grande jusqu’alors en temps de paix en Amérique du Nord. Michèle Laframboise s’est inspirée de ce déraillement spectaculaire pour écrire son vingtième roman intitulé Le Kaiju de Mississauga.
Comme je ne suis pas un fan de Godzilla, j’ignorais que le terme japonais Kaiju signifie bête étrange ou monstre mystérieux. Je l’apprends grâce à Victor Tremblay, 11 ans, jeune amateur de monstres japonais et narrateur du roman.
Un peu avant minuit, Victor sent sa maison trembler. De la fenêtre, il découvre un ciel orangé, un feu qui piétine la voie ferrée.
Il ne le sait pas encore, mais le train CP 54 en provenance de Sarnia vient de dérailler dans sa ville : 106 wagons tirés par trois locomotives, Godzilla contre Mississauga.
L’un des wagons explose. « La boule de feu monte à 1 000 pieds de hauteur et sera visible aussi loin que Niagara Falls, Oshawa et Peterborough. » Un véritable Kaiju ! Dans les minutes qui suivent, la mairesse Hazel McCallion ordonne des évacuations. Victor et ses parents doivent partir, laissant leur chat Nadia derrière eux.
Leur refuge est Square One, le plus grand centre d’achats au Canada après le West Edmonton Mall. On sert aux 7 000 personnes abritées « des biscuits aux brisures de chocolat, des petits gâteaux,
des tablettes de chocolat Hershey dont l’usine est à Mississauga ».
Lorsque la météo annonce que le secteur de refuge risque d’être à son tour contaminé par des gaz toxiques,
un nouveau déménagement s’impose
vers l’International Trade Centre. Victor y retrouve ses amis Henry et Lucie (que nous avons appris à connaître dès le premier chapitre).
La romancière ne se limite pas à raconter une évacuation épique survenue à
une époque d’avant Internet. Elle concocte une histoire surprenante qui met en
vedette l’amitié, l’entraide et l’honnêteté.
La contribution des pompiers, policiers et ambulanciers y est soulignée.
« Le plus extraordinaire, c’est que, malgré les flammes et les explosions, il n’y a eu aucun mort, même parmi les pompiers. Si, si, AUCUN mort ! En fait, la seule personne qui s’est blessée, c’est la mairesse elle-même. Hazel s’est foulé une cheville en inspectant le site du sinistre. »
Michèle Laframboise a été guidée dans
sa recherche par la société Heritage Mississauga. Certains dessins de l’autrice placés en tête de chapitre sont inspirés par des photos consultées sur le site de cet organisme et sur celui de Peel Art Gallery Museum and Archives.
Auteure franco-ontarienne qui goûte à toutes les saveurs de la crème glacée littéraire, Michèle Laframboise affiche
une nette préférence pour la science-fiction et ses paradoxes. Le projet Ithuriel, Le secret de Paloma et Rose du désert, publiés aux Éditions David, offrent
des intrigues d’anticipation complexes.
Diplômée en géographie et en ingénierie, Michèle a publié 20 romans et plus de
90 nouvelles, récoltant des distinctions au Canada et en Europe. En mots ou en images, ses histoires entraînent lecteurs et lectrices dans des mondes empreints de poésie à
la rencontre de personnages inoubliables.
10 mars 2026

Jean Panneton, Ringuet : la vie et l’œuvre de Philippe Panneton, biographie, Québec, Éditions du Septentrion, 2026, 180 pages, 27,95 $.
Beaucoup plus que
trente arpents
Dès que le nom de Ringuet est mentionné, tout le monde pense à son roman Trente arpents. Cet écrivain a labouré et ensemencé beaucoup plus que trente arpents, comme le démontre son neveu
Jean Panneton dans Ringuet : la vie et l’œuvre de Philippe Panneton.
Ringuet est le pseudonyme de Philippe Panneton (1895-1960), médecin, romancier, essayiste, poète, nouvelliste, dramaturge, conférencier, professeur, ambassadeur et cofondateur de l’Académie canadienne-française. Ce pseudonyme renvoie au
nom de sa mère.
La première partie de la biographie présente d’abord un collégien à l’esprit frondeur, qui a en horreur la morale communément admise, les conventions sociales et les idées reçues. « Ses idées
sur les arts, ses convictions antichrétiennes, son non-conformisme en tout, était à tout propos. »
Les études universitaires n’empêchent pas Philippe Panneton de signer en 1919 les 360 alexandrins de l’Idylle au jardin, une pièce en un acte. L’année suivante, il est reçu docteur en médecine. Il se rend à Paris pour se spécialiser en oto-rhino-laryngologie.
C’est en 1938 que Trente arpents paraît en France aux Éditions Flammarion. Ce premier roman de Ringuet présente la transfor-mation et même la fin d’un certain monde paysan. La critique croit d’abord que l’auteur est un Français en raison de
« la maîtrise du langage, du vocabulaire étendu et précis, de l’aisance des tournures et de la sûreté de la syntaxe ».
Trente arpents reçoit le Prix de l’Académie française et la version anglaise se voit attribuer la médaille Governor General Annual Literary-Award. « Jamais
un Canadien français n’avait obtenu
un succès littéraire aussi vaste. »
L’envers de la médaille, c’est que tous
les autres écrits de Ringuet sont soit jugés par comparaison au chef-d’œuvre incontesté, soit tout simplement relégués aux marges. Voilà le sort réservé à son essai Un monde était leur empire, à L’Héritage et autres contes, ainsi qu’aux romans Fausse monnaie et Le poids du
jour. On attendait de Ringuet le pendant
de Trente arpents, soit un substantiel
roman de la ville.
Pourtant, avec Un monde était leur empire, Ringuet demeure « le seul écrivain canadien-français à avoir tenté une synthèse de l’histoire des civilisations américaines avant l’arrivée des Européens. » La lecture de cet essai exigeait des lecteurs sérieux peu sensibles aux fictions romanesques, si réalistes soient-elles.
Selon l’écrivain franco-ontarien Jean Éthier-Blais, Ringuet était au centre
d’un réseau d’amis puissants qui furent
ses protecteurs, ce qui l’amena à devenir ambassadeur au Portugal en 1956. C’est
là que Philippe Panneton succombe vraisemblablement à un accident vasculaire cérébral le 29 décembre 1960.
Philippe Panneton a-t-il mené une prodigieuse ? À cette question, le neveu Jean Panneton répond : « Plutôt une vie réussie. Médecin, écrivain, diplomate, il fut tout cela sans médiocrité. L’orgueil, selon lui, est un sentiment élévatoire ; c’est une forme d’orgueil qui l’astreignit jusqu’à la fin à cette loi d’airain : vaincre, se dépasser. »
Étrangement, la biographie Ringuet passe complètement sous silence la vie privée de l’auteur de Trente arpents. Pas de chapitre, pas même un paragraphe sur ses fréquentations, sur son mariage. Il n’y a
que deux très brèves mentions techniques de Madame Panneton (aucune photo).
Je me suis demandé si les convictions antichrétiennes et le non-conformisme en tout de Philippe Panneton ne faisaient pas de lui un précurseur de la pensée queer…
3 mars 2026

Micheline Marchand, Fuir le feu, roman, Ottawa, Éditions David, coll. Pigeon voyageur, 2026, 150 pages, 19,95 $.
L’encre des mots pour éteindre un feu de forêt
En août 2018, Radio-Canada informe ses auditeurs d’un feu de forêt que des centaines de pompiers combattent au sud du Grand Sudbury, dans la région de Rivière des Français; on parle notamment du feu Parry Sound 33. Je soupçonne Micheline Marchand de s’être inspirée de cet incendie pour écrire Fuir le feu, pour raconter
cet incendie monstre auquel
une adolescente malvoyante
devra faire face.
Ce roman fait partie de la collection Pigeon voyageur des Éditions David, qui s’adresse
à des jeunes de 9 à 13 ans. La majorité de ces pré-ados dans le sud de la province ne s’intéresse jamais à ce qui se passe au nord de la 401. Or, Micheline Marchand leur sert une histoire à laquelle ils vont accrocher sans l’ombre d’un doute.
Cette collection offre trois niveaux de lecture : d’abord des textes courts pour
les pigeons qui prennent leur vol, puis
des textes ni trop courts, ni trop longs, pour des pigeons qui affinent leur technique de vol, enfin, des textes de longue haleine pour les pigeons prêts à partir en expédition. Fuir le feu entre dans ce troisième niveau de lecture.
La protagoniste du roman est Katya Séguin, une jeune ado malvoyante qui habite à Noëlville, sur les rives de la rivière
des Français en Ontario. Au cours d’un été chaud et sec, deux événements marqueront sa vie et celle de sa famille : l’arrivée d’Onyx, un chien-guide, et un violent feu de forêt qui fait rage non loin de leur domicile. Katya et son nouveau compagnon devront surmonter des défis de taille pour rester hors de danger.
Pour info, Onyx est un chien saint-
pierre développé par la Fondation Mira,
à Sainte-Madeleine (Québec), pour aider
les malvoyants comme Katya. On apprend qu’il s’agit d’un croisement du labrador
et du bouvier bernois.
Micheline Marchand décrit comment Katya va devoir « se débrouiller toute seule avec son chien, sans eau potable, sans nourriture, sans téléphone, sans boussole ». L’ado essayera de visualiser la rivière des Français, longue de 110 kilomètres, qui « part du lac Nipissing à l’ouest et se divise en deux embranchements : le canal du Nord et le canal principal qui se déverse dans la baie Georgienne ». On sait que
la romancière est originaire de la baie Georgienne.
Étrangement, Katya ne semble plus être malvoyante durant certaines épreuves pour échapper à l’incendie, à bord d’un canot qui chavire. Ce n’est qu’après le sauvetage qu’elle demande à son nouvel ami de lui décrire le vert des branches de conifères,
le chapelet des îles rocheuses, les camps rustiques, les chalets somptueux, les yachts et les voiliers.
Le roman inclut une référence à l’émission « Sonnez les matines » du poste CBON de la Société Radio-Canada à Sudbury et
une mention du pont William E. Smal qui enjambe la rivière des Français (et qui demeure l’un des plus grands ponts suspendus pour motoneiges au monde).
Chaque année, écrit Micheline Marchand
en appendice, des gens sont confrontés
aux catastrophes naturelles dévastatrices provoquées par les changements climatiques. Au Canada et ailleurs dans
le monde, ajoute-t-elle, les feux de forêt
de plus en plus fréquents détruisent tout sur leur passage. « Comment agir ? Pour une écrivaine comme moi, c’est en jetant quelques feuilles trempées d’encre sur
le feu dans l’espoir de contribuer à l’éteindre. »
23 février 2026

Andrée Poulin, Une maman pour Kadhir, album illustré par Pascale Constantin, Montréal Éditions Québec Amérique, 2026, 32 pages, 19,95 $.
Auteure et illustratrice unies dans un superbe docufiction
L’auteure franco-ontarienne Andrée Poulin et l’illustratrice québécoise Pascale Constantin unissent leurs talents dans un docufiction qui explore la perte d’un enfant, l’empathie et la résilience. Le résultat est Une maman pour Kadhir,
un album lumineux d’une grande délicatesse.
Le 26 décembre 2004, un séisme d’une magnitude de 9,1 à 9,3 a frappé plusieurs pays d’Asie et fait plus de 220 000 morts. Sur une plage au Sri Lanka, un bébé vivant est trouvé et transporté à l’hôpital. Quelques semaines plus tard, des tests d’ADN confirment l’identité des parents qui étaient toujours en vie. Andrée Poulin s’est inspirée de ce fait vécu afin d’écrire
Une maman pour Kadhir.
Dans ce docufiction, l’enfant retrouvé a perdu ses parents. Une jeune femme appelée Anjali le découvre derrière
un bateau de pêche échoué, le presse contre son sari mouillé, réussit de peine
et de misère à atteindre un centre médical. Trois mères de famille ne tardent pas à se présentent, chacune persuadée que l’enfant est le sien. Comment savoir laquelle dit vrai…?
« En lavant le bébé, l’infirmier remarque une tache de naissance au talon du petit.
Je vais enfin savoir si l’une de ces mamans dit vrai, pense l’homme. » Loin de moi l’idée de vous dévoiler le dénouement
de cette histoire.
Soyez assurés que le texte d’une justesse émotionnelle exceptionnelle d’Andrée Poulin évoque un drame réel sans jamais sombrer dans le pathos. De plus,
les illustrations sensibles de Pascale Constantin accompagnent le récit avec de vibrants élans de douceur et de tendresse.
Publié pour la première fois il y a vingt ans, Une maman pour Kadhir n’a
pas pris une ride et est devenu un album marquant de la littérature jeunesse contemporaine. Une réédition s’imposait.
La maison d’édition le destine à un très jeune public (3 ans et plus), mais
ce docufiction saura faire vibrer une corde sensible chez un lectorat plus large.
Andrée Poulin est originaire d’Orléans,
en banlieue d’Ottawa. Elle a publié une soixantaine de livres et a remporté plusieurs prix littéraires. D’abord journaliste, Andrée a eu beaucoup de plaisir à raconter de vraies histoires. Maintenant autrice,
elle éprouve autant de plaisir à raconter
des histoires inventées. Son plus beau défi consiste à écrire des livres qui font rire
et réfléchir.
Pascale Constantin est une illustratrice qui est née et qui vit à Montréal. Elle aime croquer sur le vif les visages et silhouettes des gens qu’elle croise dans la rue. Cette artiste a donné vie à de nombreux livres pour enfants, ainsi qu’à des jouets et applications ludiques. Son univers combine humour, tendresse et curiosité, toujours au service des histoires et des projets qui font briller l’imagination.
18 février 2026

Michel Tremblay, Paris en vrac, récits, Montréal, Éditions Leméac/Actes Sud, 2025, 136 pages, 19,95 $.
Ville Lumière
égale pur bonheur
Depuis plus de cinquante ans, Michel Tremblay fait son voyage annuel à Paris. À chaque fois,
« c’est le bonheur ». Il nous raconte ses balades, ses émotions et
ses histoires cocasses dans
Paris en vrac.
Tout commence le 15 juillet 1971. Son appartement dans le XVIIIe arrondissement, rue Doudeauville, est en plein cœur du Montmartre de L’assommoir, roman d’Émile Zola. Voilà que s’esquisse sa première promenade à travers Paris : l’itinéraire de
la noce de Gervaise.
Tremblay court opéras et théâtres, cafés
et bonnes tables, librairies et grands boulevards, invitations et mondanités.
Il le fait parfois en compagnie de gens que nous connaissons, notamment André Brassard, Denise Filiatrault et Hélène Loiselle.
On apprend que la base de l’alimentation de Brassard est « le hot-dog, les frites et
le Cherry Coke ». Il doit se rabattre sur
un steak frites tandis que son ami déguste des rognons sautés avec des petits champignons.
Marie-Claire Blais suggère à Michel Tremblay de loger à l’hôtel La Louisiane, reine Seine, « beau, bon, pas cher ». C’est là qu’il croise Hélène Loiselle qui a créé trois de ses pièces. Ils vont voir Il campiello de Goldoni à la Comédie-Française dans
une mise en scène de Giorgio Strehler,
en italien.
Au premier rang d’un balcon, Tremblay craint de tomber par-dessus la balustrade. Strehler lui offre plutôt « un vertige de théâtre comme j’en ai peu connu. La joie pure incarnée sur une scène de façon magistrale. »
1979, un autre Goldoni, un autre Strehler, toujours la Comédie-Française, mais en français cette fois : La trilogie de la villégiature (un spectacle de six heures). C’est encore une fois l’émotion unique,
le vertige exaltant que seul le théâtre peut procurer : « ce moment de pur bonheur
où tout bascule à cause d’une réplique, d’un acteur, d’un effet visuel et qui nous mène tout près de l’extase ».
Bien manger est au menu de chaque voyage. En sortant d’une matinée au palais Garnier, Tremblay décide de se payer
la traite et « d’aller déguster un œuf en gelée au Grand Café, une des choses que j’aime le plus au monde ».
En 1983, l’auteur des Belles-sœurs rencontre Yves Berger, son éditeur chez Grasset. Ce dernier lui dit qu’il n’arrive
pas à l’imposer au grand public. « Heureusement, Actes Sud m’a repêché
en 1991 et a sauvé, en quelque sorte,
ma présence dans la francophonie. »
On sait que Tremblay et Brassard ont
eu une longue relation en tant que dramaturge et metteur en scène.
Ils auraient partagé leur vie pendant quelques décennies. Paris en vrac nous apprend que, à son restaurant favori
l’Atlas, c’est Jimmy qui est en face de lui, « l’homme qui est dans ma vie depuis
près de vingt-neuf ans et que j’aime profondément ».
Tout en respectant la discrétion de l’auteur et sans vouloir lancer une fausse rumeur, je me demande s’il s’agit de Jimmy Théberge… Un toute petite note dans
une page liminaire lui accorde le crédit de la seule photo qui figure dans l’ouvrage.
Après avoir tenté de faire rire son Jimmy,
le romancier-dramaturge termine ainsi son essai déambulatoire dans la Ville Lumière : « C’est Paris. C’est le bonheur. Key West, 1er janvier – 11 mars 2025. »
12 février 2026

Didier Leclair, Faites vos jeux, rien ne va plus, roman, Ottawa, Éditions David, coll.
Les aventures de Prince Antonio, 2026,
294 pages, 26,95 $.
Héros noirs sous le régime nazi dans un polar
de Didier Leclair
Avec Faites vos jeux, rien
ne va plus, Didier Leclair nous offre son premier roman policier dont
la trame a pour cadre Lisbonne, Paris et Berlin pendant la Seconde Guerre mondiale.
Dans ce polar, nous retrouvons les trois personnages qui ont fait le succès du roman Le prince africain, le traducteur et
le nazi : Prince Antonio, le trafiquant angolais de diamants; Jean de Dieu,
le traducteur philosophe et romantique; Hans, le chauffeur, saxophoniste et homme d’action.
Je précise que, en réalité, le prince porte
un « nom kilométrique » : Son Altesse Antonio Jose Henrique Dos Santos Mbwafu du royaume Kongo. Lui, son traducteur et son chauffeur sont des Noirs dont aucun nazi ne peut croire la parole. Ils font partie des Indigènes, donc considérés comme inférieurs sous le régime raciste du Führer.
Prince Antonio se voit confier par
un émissaire du gouvernement portugais une mission auprès du régime nazi pour
le commerce du tungstène, un matériau précieux en temps de guerre. Il accepte d’aller à Berlin, car cela lui permettra de régler un vieux compte avec un capitaine allemand qui l’a escroqué pour rembourser une dette de jeu.
Le titre Faites vos jeux, rien ne va plus revêt plus d’une signification. Prince Antonio s’est fait chiper un diamant, mais « voler à un Noir n’était pas voler » dans l’Allemagne nazie. Il entend bien prouver
le contraire.
Le style de Didier Leclair est à la fois
alerte et coloré. En parlant de pistolets semi-automatiques, le romancier écrit
qu’ils « transformaient tout résistant en gruyère ». Un couteau, pour sa part, « coupe en morceaux comme
un camembert ». C’est ce qui s’appelle
avoir de la suite gastronomique dans
les idées.
Pour indiquer que certaines personnes ne changent jamais, Leclair dit « un tronc
dans l’eau ne se transformera jamais en crocodile ». Quant à l’avenue Foch à Paris, elle est surnommée l’avenue Boche où
les pas d’un général ont l’effet de coups
de poignard.
Le roman regorge de situations extrêmes. Les SS peuvent un jour envoyer une famille entière dans les camps de concentration et, le lendemain, devenir « amateurs de partouze », sans oublier d’offrir une bouteille de Mouton Rothschild 1939 au premier qui leur donnera un tuyau pertinent.
Je dois avouer que la lecture de Faites
vos jeux, rien ne va plus peut s’avérer parfois déroutante. Ne vous attendez pas à un canevas conventionnel (début, milieu et fin); vous aurez plutôt droit à une intrigue à multiples ficelles, au point de devenir « un spectateur confus par le jeu d’un magicien ».
D’un chapitre à l’autre, le romancier nous sert des rebondissements et du suspense à souhait. Il excelle dans l’art d’écrire de « bons » faux papiers.
Je signale, en terminant, que Didier Leclair publie simultanément ce onzième roman aux Éditions David et un premier recueil
de poésie intitulé Entre miel et fiel aux Éditions Terre d’accueil.
21 janvier 2026

Éric Mathieu, Fleur de cire, roman, Montréal, Éditions Tête première, 2026, 246 pages, 29,95 $.
Roman au style éclaté
et au message éclatant
Le triomphe de la liberté a fait couler beaucoup d’encre. Éric Mathieu augmente brillamment
les enchères avec Fleur de cire,
un roman qui repousse
les frontières de la résistance et
de la résilience avec un étonnant
doigté littéraire.
L’histoire se déroule dans un avenir éminemment proche où on assiste au retour en force de la religion aux niveaux social et politique. Sous le joug d’une théocratie moderne absolue, le pays est dirigé par un parti raciste, antisémite, homophobe, complotiste et antivaccination.
Il y a 89 personnages, mais l’action tourne principalement autour de Marie Vermette, jeune femme surnommée Fleur de cire,
qui meurt et ressuscite aussitôt à plusieurs reprises. Au début, elle fréquente
un pensionnat dirigé par les Dames de
la Compassion. Ce serait plus juste de dire les Dames de la Corruption ou les Dames
de la Concupiscence.
Les religieuses sont obnubilées par l’amour lesbien, par les plaisirs de la chair interdits. Leur perversité dépasse l’entendement : « plusieurs pensionnaires auraient été fouettées, humiliées, brûlées, violées avec un crucifix ».
La mort tragique d’une camarade et
la brutalité des sœurs poussent Fleur de cire à fuir. Elle trouve refuge dans une pension où s’organise la résistance féministe, syndicaliste et queer.
La révolution éclate et Fleur de cire y participe, notamment en tenant des séances de spiritisme.
On assiste à une folle aventure de libération sexuelle et politique. Des factions révolu-tionnaires bousculent l’ordre établi et défient le pouvoir clérical. Mais jusqu’où Fleur de cire peut-elle aller…? Même encouragée et soutenue par de braves révolutionnaires, réussira-t-elle à triompher du fanatisme…?
La structure du roman est résolument éclatée, Fleur de cire multiplie les registres et les types de documents : narration romanesque classique, extraits de journaux fictifs, récits morcelés, lettres, tracts révolutionnaires, poèmes, recettes de cuisine, fragments de pièces de théâtre.
Éric Mathieu n’hésite pas à dire :
« mes romans cherchent à explorer
les limites de la forme et du style, tout en s’inscrivant dans une filiation surréaliste (ou réaliste magique) ». Ses personnages vivent dans une réalité dissociée où se succèdent scènes réalistes et épisodes oniriques.
L’auteur précise que son nouveau roman n’est pas que signifiant, il est aussi signifié. Fleur de cire « explore l’oppression,
la quête de soi, la rédemption, la mémoire familiale et la critique sociale. Le politique y est central : il irrigue et structure tout
le récit. »
Quand je lis un roman, je m’y consacre presque non-stop. Je le lis en pédalant sur une bicyclette stationnaire au gymnase,
en me calant confortablement dans mon fauteuil, en sirotant un verre de vin et grignotant des pacanes ou des noix d’acajou, en m’appuyant sur trois oreillers dans mon lit à 20 ou 21 heures, voire à
2 ou 3 heures du matin.
Ce ne fut pas le cas pour Fleur de cire.
Je devais le savourer à petites doses, parfois à peine une heure par jour. Tout était tellement dense. L’imagination débridée d’Éric Mathieu me renversait. Je me demandais comment j’allais bien recenser son nouvel opus… Mon premier paragraphe a été le dernier que j’ai ciselé.
3 janvier 2026

Kai Thomas, Les Voix fugitives, roman traduit par Paul Gagné, Montréal, Éditions du Boréal, 2025, 354 pages, 32,95 $.
Un premier roman sur
les relations entre Noirs
et Autochtones
« Pour guérir notre monde, il nous faut partager les histoires qui ne l’ont pas encore été. » Voilà pourquoi le jeune romancier Kai Thomas a écrit Les Voix fugitives,
un ouvrage sur les relations entre Noirs et Autochtones dans la région des Grands Lacs.
Kai Thomas est né et a grandi à Ottawa dans une famille originaire de Trinité-et-Tobago et de Grande-Bretagne. Les Voix fugitives est son premier roman. La version originale en anglais lui a valu des éloges du New York Times et du Globe and Mail. Elle s’est classée parmi les finalistes des Prix littéraires du Gouverneur général en 2023.
Le romancier a lu de nombreux récits sur les relations entre Noirs et Blancs, entre Autochtones et Blancs, entre d’autres personnes de couleurs et Blancs, mais ne peut citer d’ouvrages explorant en profondeur les relations entre Noirs et Autochtones. Les Voix fugitives vise à combler cette lacune.
D’après l’expérience personnelle de
l’auteur, il y a de nombreux exemples de liens et d’alliances politiques entre
les communautés noires et autochtones. D’où l’importance d’intégrer de manière significative cette réalité historique dans son roman.
L’histoire se déroule en 1859 à Dunmore, dans le sud-ouest de l’Ontario, près du lac Érié. Ce village fictif a été fondé par des réfugiés noirs qui ont fui les États-Unis par le chemin de fer clandestin (Underground Railroad). Le livre réussit à faire revivre des « voix fugitives » en racontant des unions entre Noirs et Autochtones qui ont parfois joint leurs forces ou même fondé des familles.
Les Voix fugitives raconte l’esclavage et ses conséquences à travers le regard et l’amitié grandissante de deux femmes frondeuses. Petit à petit, un dialogue s’engage entre elles sous forme d’histoires racontées à tour de rôle en guise d’échange. Ce troc nous fait remonter jusqu’à la guerre de 1812, du temps où l’esclavage n’avait pas encore été aboli dans l’Empire britannique.
Bien que cela puisse ressembler à
un cliché, Kai Thomas illustre combien
il importe de connaître notre histoire et
nos origines pour façonner notre avenir.
Il s’y prend non seulement en traitant de liberté mais aussi de relations familiales
et interculturelles (Blancs, Noirs et Autochtones).
Thomas a essayé de représenter ses personnages marginalisés ou opprimés comme de puissants acteurs de leur propre expérience. Il n’hésite pas à les camper comme des êtres capables de tout ce que font les humains qui infligent des violences à d’autres personnes.
Selon le New York Times, Les Voix fugitives n’est rien de moins que « rafraîchissant et entraînant. Avec une grande force d’évocation et des descriptions immersives, Thomas explore la question de l’esclavage au Canada, pays qu’on a idéalisé comme une issue à cette condition […]. Ce roman fait la démonstration de la puissance
des récits. »
Avec Les Voix fugitives, Kai Thomas devient une nouvelle voix dans le firmament littéraire, une voix qui ne sera point fugitive.
27 décembre 2025

Clémentine Santerre, 100 merveilles du monde à couper le souffle, album, Paris, Éditions Larousse, 2025, 216 pages, 44,95 $.
Les plus beaux sites classés au patrimoine de l’UNESCO
Depuis 1978, l’UNESCO catalogue
des biens culturels et/ou naturels d’importance pour l’héritage commun de l’humanité. En 2025, 1 248 biens étaient inscrits au patrimoine mondial dont 972 biens culturels, 235 naturels et
41 mixtes. De ce nombre, Clémentine Santerre présente 100 merveilles
du monde à couper le souffle.
En comptant les sites répartis sur plusieurs pays, l’Italie est celui qui en possède le plus grand nombre (60), suivie par la Chine (59), l’Allemagne (54), et la France (53).
Cordoue en Espagne est la ville qui compte le plus grand nombre de sites inscrits au patrimoine mondial de l’UNESCO, avec quatre inscriptions.
L’auteure ne le mentionne pas, mais un groupe de 12 sites ont été inscrits simultanément lors de la toute première session du Comité du patrimoine mondial en 1978. Cela inclut le lieu historique national de L’Anse aux Meadows (Terre-Neuve-et-Labrador) et le parc national de Nahanni (Territoires-du-Nord-Ouest).
Dans 100 merveilles du monde à couper
le souffle, Clémentine Santerre attire notre attention sur un seul site canadien, soit
le parc international de la paix Waterton-Glacier qui est partagé entre l’Alberta et
le Montana. Son paysage va des montagnes aux prairies en passant par les glaciers et forêts qui offrent une grande variété d’écosystèmes.
Dans ce palmarès des sites les plus épatants, on trouve bien entendu des incontour-nables comme l’Alhambra, Versailles et l’Acropole en Europe; la Grande Muraille,
la Cité interdite, le Taj Mahal et le mont Fuji en Asie; les pyramides de Gizeh, la Vallée des rois et Kilimandjaro en Afrique; l’Amazonie centrale, Chichén Itza et Machu Picchu en Amérique du Sud.
Le classement au titre de patrimoine mondial ne s’associe pas automatiquement d’une aide financière. L’UNESCO se place plutôt « comme témoin de l’engagement de l’État en question pour protéger le site ». Un appui logistique peut être fourni.
Un site peut parfois inclure un centre-ville médiéval. C’est le cas de Bruges, Tallinn, Prague, Dubrovnik et Florence. Des villes royales ou impériales sont également sur les rangs : Budapest, Saint-Pétersbourg, Grenade, Istanbul, Bagdad, Xi’an, Kyoto et Delhi.
« Le patrimoine mondial immatériel recèle des trésors qui, au même titre que des monuments ou merveilles de la nature, méritent d’être reconnus et protégés. »
En voici quelques exemples : l’art équestre du Portugal, la baguette française, la culture du petit-déjeuner en Malaisie, le café arabe et le reggae en Jamaïque.
Des pratiques sociales, des rituels, des événements festifs et des pratiques liées à la nature font aussi partie d’un patrimoine à sauvegarder : Nouvel An persan, sauna finlandais, médecine traditionnelle chinoise, permaculture andine et yoga indien.
Les changements climatiques, les catas-trophes naturelles, les guerres ou encore l’influence de l’homme (urbanisation, tourisme de masse) peuvent « mettre
en danger les caractéristiques pour lesquelles un site a été inscrit sur la liste
du patrimoine mondial ». C’est le cas
des forêts humides de l’Atsinanana (Madagascar), victimes de l’exploitation illégale de bois précieux, ou du parc national des Everglades (Floride), grandement touché par la croissance urbaine et la pollution.
« Plus récemment, en Ukraine, le centre historique d’Odessa a été inscrit en péril
en raison des menaces de destruction liées à la guerre, alors que certains monuments du centre-ville de Kiev ont été protégés d’un bouclier bleu » (symbole de protection régi par le droit international).
9 décembre 2025

France Lapierre, Catherine Éloy, fille du roi et pionnière, biographie illustrée par Adeline Lamarre, Montréal, Éditions de l’Isatis, coll. Bonjour l’histoire, no 31,
84 pages, 15 $.
Les 780 filles de Louis XIV
Entre 1663 et 1673, la Nouvelle-France connaît ses premières filles
à marier… ou Filles du roi puisque Louis XIV leur donne une dot.
L’une d’elles est Catherine Éloy dont France Lapierre retrace une courte biographie parue dans la collection Bonjour l’histoire aux Éditions
de l’Isatis.
Cette collection offre aux jeunes de neuf ans et plus l’occasion de faire connaissance avec des personnages historiques parfois trop méconnus. Dans le cas de Catherine Éloy, on découvre comment « les Filles
du roi ont contribué à façonner la nation québécoise par leur détermination et
leur volonté ».
En 1665, Catherine Éloy quitte l’Hôpital général de Paris pour le Nouveau Monde.
Il ne s’agit pas d’une institution où l’on soigne les malades; on y accueille plutôt
les pauvres, les mendiants et les sans-familles.
En plus de payer son passage sur le navire, Louis XIV lui fournit un minimum de vêtements et d’objets de première nécessité. Le monarque promet surtout une dot à Catherine, le meilleur passeport pour
un meilleur avenir.
C’est à Ville-Marie (Montréal) que la jeune femme rencontre et épouse Mathurin Masta qui est maçon et tailleur de pierres. Elle développera des trésors d’inventivité pour habiller sa famille et cultiver la terre pour nourrir toute la maisonnée.
France Lapierre décrit avec précision comment cette fille du roi et immigrante devient rapidement une mère et une pionnière. D’abord à Ville-Marie puis à Pointe-aux-Trembles, la vie rude lui apporte des joies (naissances) et des peines (décès en bas âge). Son quotidien exige sans cesse une bonne dose de résilience.
En conclusion, l’auteure souligne que si votre nom de famille est Beaudoin, Hébert, Thibault, Roy, Vaillancourt ou Bissonnette,
le sang de Catherine Éloy coule peut-être dans vos veines. Mieux encore, on y apprend que deux des enfants de Catherine et Mathurin ont engendré une descendance qui inclut d’éminents artistes.
Cunégonde, fille aînée de Catherine, a marié Jean-Baptiste Demers, dont le grand-père est l’aïeul du bédéiste Tristan Demers.
Sa sœur Marguerite a épousé Jean-Baptiste Lalonde; leur fils François est l’ancêtre de
la poétesse et dramaturge Michèle Lalonde, ainsi que des chanteurs Jean et Pierre Lalonde.
À noter que la fille de Cunégonde, Marguerite Demers, a épousé André Bombardier, l’ancêtre de Joseph-Armand Bombardier, inventeur de la motoneige.
Entre 1663 et 1673, il y aurait eu environ 780 Filles du roi. Dans Catherine Éloy, fille du roi et pionnière, France Lapierre démolit les mythes qui ont trop longtemps entouré ces femmes au cœur des premières pages de la colonisation en Nouvelle-France.
Cette courte biographie est le 31e titre de
la collection Bonjour l’histoire aux Éditions de l’Isatis. D’autres personnages à découvrir incluent Jeanne Mance, Pierre-Esprit Radisson, Étienne Brûlé, Laura Secord et Louis Riel.
24 novembre 2025

Josée Ouimet, Le voyage de l’espoir, tome 1, Loin des bombes, roman, Montréal, Éditions Hurtubise, 2025, 350 pages, 26,95 $.
Guerre, amour et résilience féminine au cœur
d’un roman
Afin de mieux faire connaître l’histoire touchante de jeunes Britanniques envoyés à l’étranger pour échapper aux horreurs de
la Seconde Guerre mondiale,
Josée Ouimet signe Loin des bombes, premier tome du roman Le voyage de l’espoir.
En 1940, Winston Churchill crée
le programme Pied Piper pour protéger
les enfants contre la guerre. Entre juillet et septembre de cette année-là, 2 664 enfants britanniques choisis par le Children’s Overseas Reception Board sont envoyés dans quatre pays (Dominions), dont 1 532 au Canada, pour échapper aux bombarde-ments allemands.
Face à la puissance de l’armée d’Hitler,
les heures de l’Angleterre sont comptées. « L’opération Pied Pier était la seule manière que Churchill avait trouvée de conserver intacte la mémoire d’un peuple qui ne voulait pas mourir. »
Comme chaque nouvelle nuit de bombardements laisse présager
une hécatombe à Londres, Edith (16 ans) doit se résigner à quitter ses parents pour aller s’installer à Montréal, chez une amie de sa mère. Elle est chargée d’y conduire son frère Edward (7 ans) et leur voisine-orpheline Eleonore (7 ans). Le trio s’embarque à bord du SS Duchess of York, un navire de la compagnie Canadian Pacific.
Jamais les Allemands ne pourront enlever à Edith le droit de rêver et d’espérer. Partagée entre l’angoisse de savoir ses parents restés à Londres et le désir de s’adapter à
une nouvelle vie, l’adolescente accepte ce départ, signe d’absence, d’éloignement et
de grand pas dans le vide.
L’opération Pied Pier demeure un pan peu connu de la Seconde Guerre mondiale.
En plus de nous le faire découvrir, Josée Ouimet pimente son récit d’une intrigue amoureuse. Edith ne s’éloigne pas uniquement de ses parents, elle laisse
son premier amour filé entre ses doigts.
Cette flamme s’appelle Andrew et il fait partie de la Home Guard. Étendus sur
un plancher de carrelage noir et blanc épargné par les bombes, les corps d’Édith et d’Andrew sont dévorés par le désir, élan qui est aussitôt freiné par le cri de deux patrouilleurs de la Croix-Rouge.
Déçus de ne pas avoir pu aller jusqu’au bout de leur rêve érotique, les amoureux s’étreignent et se séparent, non sans promettre de revenir le lendemain. Ordre est cependant donné à Andrew de se rendre près du palais de Buckingham pour y aider les éclaireurs. Édith le retrouvera-t-elle dans la suite de ce roman…?
Le premier tome conduit nos trois jeunes Britanniques dans une famille du quartier montréalais Notre-Dame-de-Grâce. Leur quotidien va s’avérer aussi turbulent
qu’un champ de bataille.
Le voyage de l’espoir est à la fois
une histoire de guerre, une aventure romantique et un cheminement psychologique. À travers le regard d’Edith, la romancière met aussi de l’avant
la résilience des femmes de l’époque face à la place qu’elles occupent dans la société, face aux limites qui s’y greffent également.
Josée Ouimet a publié une soixantaine de romans, tant pour les adultes que pour
les jeunes. Ses sagas historiques La Marche des nuages, La Faute des autres, Dans
le secret des voûtes, L’Inconnu du presbytère et Un vent d’orage ont passionné des milliers de lecteurs et lectrices.
15 novembre 2025

Collectif, Le Guide des croisiéristes, Montréal, Guides Ulysse, 2025, 96 pages, 17,95 $.
Bien planifier
votre séjour en mer
Les croisières connaissent une popularité croissante. Caraïbes, Seychelles, Méditerranée, Maldives, les destinations de rêve ne manquent pas. Puisqu’une préparation particulière et une connaissance
des modalités de la vie à bord sont nécessaires, Ulysse offre Le Guide des croisiéristes, ouvrage inédit
de la nouvelle collection
Voyageur averti.
Il existe environ 35 compagnies de croisières que les professionnels classent
en trois catégories : Contemporain, Premium et Luxe. Dans le premier cas, on retrouve celles qui sont le plus accessibles financièrement; Norwegian Cruise Line et Royal Caribbean sont deux exemples bien connus.
La catégorie Premium est un juste milieu entre la décontraction et le luxe; ex. : Holland America, Princess et Celebrity.
Si vous pouvez y mettre le prix, les croisières de Luxe incluent Cunard, Ponant, Regent Seven Seas Cruise et Seabourn, entre autres.
Pour bien préparer sa croisière le Guide traite des agences et sites spécialisés,
des assurances, des bagages, des passeports et visas, du climat, de la santé et, bien entendu, du coût. Quant à la vie à bord,
on passe en revue l’embarquement,
les cabines, la restauration, le code vestimentaire, les achats, activités, services et excursions, ainsi que le débarquement final.
La taille des navires compte. Sur les paque-bots de petit ou moyen tonnage (5 000 à 70 000 t.), le service est souvent plus personnalisé. Ils permettent de visiter davantage des ports exotiques que
la moyenne des paquebots de gros tonnage. À noter que le centre historique de Venise limite l’accès aux navires de moins de 25 000 t.
Attention ! Si vous partez en croisière, vous prenez le risque de revenir avec quelques kilos en plus. On peut manger 24 h sur 24 : restauration rapide (pizzerias, glaciers, cafés-bars), buffets pour le petit-déjeuner, le déjeuner et le dîner, grills, menus à
la carte, restaurants de cuisine créative.
Le Guide porte spécifiquement sur
les croisières maritimes ou océaniques,
mais sachez qu’il existe aussi des croisières fluviales. C’est le cas en Europe où on peut voguer sur les eaux du Danube, du Rhin,
du Douro, de la Seine ou du Rhône. Mais aussi sur le Nil, l’Amazone, le Mississippi
et le Saint-Laurent.
J’ai fait deux croisières dans les Caraïbes
et j’ai dû payer un supplément élevé pour une chambre simple. Aujourd’hui, plusieurs compagnies offrent des cabines pour une personne pour à peine plus cher. Holland America propose même le Single Partner’s Program qui jumelle deux passagers de même sexe pour partager une chambre et payer ainsi la moitié d’une occupation double.
Un chapitre est consacré à l’empreinte écologique des croisières, à ce qu’on peut faire pour la compenser. Une section traite des excursions; on suggère de retenir
les services de guides certifiés locaux,
de visiter les ateliers d’artisans, les fermes
et les vignobles, de faire appel aux agences locales qui proposent des sorties de plein air actif, contemplatif ou d’immersion culturelle.
Enfin, le Guide définit quelque 50 termes marins, avec le mot anglais entre parenthèses; ex. : commissaire (purser), hublot (porthole), poupe (stern), tangage (pitch). Je choisis une définition au hasard. Bâbord (port-hand) : côté gauche de l’axe longitudinal du navire lorsqu’on regarde vers l’avant par opposition à « tribord ».
Ce guide de moins de 100 pages répond à presque toutes les questions que se posent les croisiéristes souhaitant faire de leur séjour en mer un succès.
6 novembre 2025

Viviane Moreau, Tout le monde tout nu! roman, Boucherville, Éditions de Mortagne, coll. Lime et citron, 2025, 288 pages, 28,95 $.
Nudité extrême dans
un roman humoristique
Y a-t-il une limite à ce qu’on peut faire par amour? Est-ce trop demander que d’accompagner
sa douce moitié dans un camping naturiste…? Viviane Moreau répond
à cette question dans son roman intitulé Tout le monde tout nu!
Les Éditions de Mortagne servent d’abord un avertissement : « Ce livre comporte
des scènes de nudité extrêmes où figurent des seins flasques et des pénis mous qui peuvent choquer la sensibilité de certains lecteurs. Âmes prudes s’abstenir. »
Depuis six mois, Roxane file le parfait bonheur auprès de Lennon. Beau, drôle, attentionné, généreux, son partenaire
a décidément toutes les qualités. Elle est tombée sur un gars qui ne craint pas
les rapprochements physiques, « qui ne cherche pas à me toucher uniquement
dans le but de s’envoyer en l’air ».
Quand arrive l’été, Roxane apprend que Lennon a oublié de l’informer d’un minuscule détail : toute sa famille passe
ses étés nu-fesses dans un camping naturiste. Incluant lui-même, son ex-
femme et son enfant.
Sa première réaction en est une de panique. Son nouveau chum est-il
un voyeur, un détraqué sexuel…? Roxane
se demande si elle doit laisser Lennon
vivre ses week-ends tout nu sans elle
ou l’accompagner au Domaine Clairevue
et se déshabiller comme tout le monde.
« C’est tellement difficile de pas juger
ce lifestyle-là. Ça demeure pour moi une pilule difficile à avaler. J’aurais mieux réagi si Lennon m’avait révélé être un fervent adepte de vaudou. Même Donjons
et Dragons m’aurait moins effrayée. »
À part ses parents, le médecin qui l’a mise au monde, son gynécologue, ses cinq ex
et Lennon, personne d’autre n’a vue Roxane sans vêtements. « Et c’est très bien ainsi », avoue-t-elle à sa meilleure amie Sofia.
D’autre part, Roxane essaie de se montrer ouverte d’esprit, de voir si elle peut comprendre son chum et sa famille sous cette nouvelle facette à fleur de peau.
Elle convainc Sofia de l’accompagner au Domaine Clairevue pour faire une surprise à Lennon. À leur arrivée, les deux femmes apprennent que seuls les couples sont admis. Elles plantent leur tente en tant
que couple… lesbien.
Adolescente, Roxane s’était fait inculquer qu’elle s’exposait quasiment à une agression sexuelle si elle se promenait
en public avec un trop gros décolleté.
Ce qu’elle fait maintenant lui donne l’impression de mettre sa vie en danger.
La romancière décrit chaque moment de loisir, soulignant à quel point « c’est nice de passer d’une activité sportive à un 5 à 7 en moins de deux minutes, sans devoir se changer ». Occasions en or pour les deux amies d’adhérer aux doctrines de tolérance, de respect d’autrui et d’acceptation de soi. Viviane Moreau illustre comment être sans vêtements peut faire tomber des barrières.
Tout le monde tout nu! est un hymne à l’amour… « et à tous les accommodements, petits ou grands, qui le rendent possible ».
Bien avant de devenir écrivaine, Vivianne Moreau a elle aussi eu la folle idée de suivre son amoureux dans un camping naturiste, le temps d’un été. Qu’en a-t-elle retiré? Une aversion pour les tentes et
les sacs de couchage ainsi qu’une tonne d’anecdotes cocasses qui lui ont inspiré
ce quatrième roman humoristique.
29 octobre 2025

Pierre-Luc Gagné, Attendre le lunch, récit, Éditions Hamac, 2025, 126 pages, 19,95 $.
Excessivité pour la bouffe
et pour l’Autre
Ce sont presque toujours
des femmes qui racontent leur expérience de troubles alimentaires. Pierre-Luc Gagné offre
une perspective masculine dans Attendre le lunch, un récit porté par une plume singulière et puissante qui offre une dimension presque sensorielle.
Né avec la faim au ventre, Pierre-Luc Gagné retrace ses premières rencontres avec son excessivité pour la bouffe. À l’aube de
la trentaine, il tente d’apprivoiser ses désirs incessants pour les gens qui l’entourent, pour l’Autre.
Quand la balance affiche 326 livres,
le narrateur contacte une nutritionniste
par les réseaux sociaux. Chaque matin, pendant un an, il dénombre les raisins
pour accompagner ses céréales. « Huit petits, pas un de plus. »
Il court chaque jour, vérifie les ingrédients au restaurant et évite le sucre. « À la fin
de l’année, le compteur affiche 186 livres.
J’ai osé l’autre extrême. »
Attendre le lunch ne porte pas uniquement sur la prise ou la perte de poids, il s’attarde aussi à l’image que renvoie le miroir. C’est important pour l’auteur, pour un homme qui aime les hommes.
« Pourquoi lui ? Parce que j’ai ressenti ce que c’est d’avoir faim de l’autre. […] Aucun autre ne m’a offert une sensation si juste
de partage d’une âme à l’autre. »
Quand j’ai pris connaissance de cette nouveauté aux Éditions Hamac, je n’ai pas pu faire autrement que voir un jeu de mot dans le titre du récit. Connaissant le lien de l’auteur avec la communauté 2SLGBTQA+,
le lunch du titre faisait écho, selon moi, à ce qu’un mec a entre les jambes.
L’éditeur annonce un récit, mais plusieurs pages sont écrites sous forme poétique.
En voici un bel exemple :
Je suis homme
qui capte les vents
qui danse dans sa tête
qui aime
qui dévore
qui implose
qui grafigne
qui censure
qui adopte
qui refuse
qui shake
qui charcute
qui sourit
qui séduit
qui embrasse les jointures
les terres nouvelles
Attendre le lunch traite autant des troubles du comportement alimentaire que de
la diversité sexuelle. Les sens et le désir,
à l’adolescence comme dans la vie adulte, sont finement décortiqués et analysés.
Pierre-Luc Gagné est né à Rimouski, quelques mois avant le référendum de 1995. Il étudie en techniques de travail social au Cégep de Rimouski avant de se diriger vers les lettres et le cinéma à l’Université Laval.
Son activité créatrice s’intéresse aux formes de l’intime. Il a publié L’Homme est un lion que je n’ai su faire rugir (Hamac, 2021) et Le jardin de la morte (Hamac, 2023).
Il a été codirecteur littéraire du collectif
de nouvelles En ces territoires, nos pas divergent (L’instant même, 2025). Attendre le lunch est son quatrième livre.
22 octobre2025

Collectif sous la direction de Pierre-Luc Landry & Cédric Trahan, Tantôt aimer, tantôt détruire, Récits de sensibilisation
aux violences dans les relations LGBTQIA2S+, Montréal, Éditions de la rue Dorion, 2025, 378 pages, 34,95 $.
Potentiel contrehégémonique
d’une démarche collective
En réunissant des récits de sensibilisation aux violences dans les relations LGBTQIA2S+ dans Tantôt aimer, tantôt détruire, Pierre-Luc Landry & Cédric Trahan proposent une praxis de la création littéraire entendue comme démarche artistique individuelle et collective, intervention sociale, engagement politique et communautaire, ainsi que vecteur de diffusion
des connaissances.
L’ouvrage donne d’abord la parole à
une équipe scientifique qui analyse l’invisibilisation de ces violences, éclipsées par l’hétéronormativité, le manque de connaissances et l’absence de services adaptés. Ensuite, dix-sept auteurices de
la diversité sexuelle et de genre mobilisent les résultats de l’enquête en travail social à travers poésie, nouvelle, récit et essai. Enfin, Tantôt aimer, tantôt détruire donne voix à deux organismes communautaires et met à disposition de tous et toutes des ressources de prévention et de sensibilisation.
On précise que les textes réunis « témoignent de la diversité des propositions exploratoires et des stratégies d’écriture contestant la domination masculine, le régime de la différenciation sexuelle et l’imposition de la binarité du genre tels que ces phénomènes sont inscrits dans la grammaire sexiste et non inclusive de la langue française ».
Il est aussi noté que 100 % des auteurices de Tantôt aimer, tantôt détruire s’identifient comme personnes LGBTQIA2S+; 82 % déclarent une identité trans, non binaire
ou créative dans le genre; 50 % habitent
à l’extérieur de Montréal, y compris en Ontario.
Les violences dans les relations intimes et amoureuses LGBTQIA2S+ demeurent encore un sujet épineux et tabou. Le projet polymorphe mené par Pierre-Luc Landry
et Cédric Trahan est le premier, à mon avis, à témoigner du potentiel contre-hégémonique d’une démarche collective alliant création littéraire, recherche scientifique et intervention communautaire.
8 octobre2025

Collectif, Complètement nature, encyclopédie traduite de l’anglais par Bruno Porlier, Montréal, Éditions Hurtubise, 2025, 360 pages, 39,95 $.
La nature dans
toute sa créativité
et son ingéniosité
La vie est apparue sur Terre il y a plus de 3,7 milliards d’années.
Les quelque 1,9 millions d’espèces d’organismes vivants décrits à ce jour par la science sont divisés en sept règnes, tels que végétal et animal. L’encyclopédie visuelle Complètement nature décortique cela avec brio.
Tous les êtres vivants mènent une lutte permanente pour produire une descen-dance. Alors que l’éléphant peut avoir seulement cinq petits au cours de sa vie, certaines grenouilles produisent – tenez-vous bien – 20 000 têtards chaque année !
Le plan de ce volumineux album aux photographies époustouflantes est le suivant : Micro-organismes et champignons, Végétaux, Invertébrés, Poissons, Amphibiens, Reptiles, Oiseaux, Mammifères, Habitats naturels. Un glossaire de 120 mots et
un index figurent en appendice.
Première surprise : « Les champignons ne sont pas des plantes; ils forment un règne distinct du monde vivant. La plupart se nourrissent à partir de matières organiques en décomposition, telles que le bois pourrissant, les cadavres d’animaux,
ou celles contenues dans la terre. »
Les végétaux sont aussi désignés sous
le nom de plantes. Pour celles à fleurs,
on explique la croissance des graines,
les racines, les tiges, les feuilles, les fleurs et les arbres. Il est aussi question des plantes carnivores, des plantes aquatiques et des plantes des déserts.
Les invertébrés désignent l’ensemble d’animaux le plus nombreux et le plus diversifié sur Terre. Exemples : escargots, pieuvres, anémones de mer, coraux, méduses, étoiles de mer, vers, insectes, parasites, scorpions, crabes et crustacés.
Les poissons, apparus il y a près de 500 millions d’années, furent les premiers animaux à développer une colonne vertébrale. On explique les sens des poissons, la nage, la reproduction,
la migration, le camouflage et la vie en bancs. Deux pages sont consacrées aux étranges poissons des abysses vivant à partir de 1 800 m sous la surface jusqu’au fond de l’océan.
Les amphibiens sont apparus il y a environ 370 millions d’années. Ils sont les premiers vertébrés à vivre sur la terre. Il en existe trois grands groupes : d’abord les gre-nouilles et crapauds, puis les salamandres
et tritons, ensuite les cécilies qui sont strictement tropicales.
Les premiers reptiles ont évolué à partir
des amphibiens. Ils dominèrent la vie sur notre planète durant l’ère mésozoïque (entre -250 et -65 millions d’années), époque à laquelle apparurent les dino-saures. Il est question de serpents, iguanes, crocodiles et tortues.
Les oiseaux ont évolué à partir d’un groupe de dinosaures il y a plus de 150 millions d’années. On explique, entre autres, leur squelette, les types de becs, les plumes,
les ailes, les nids, le vol, les rapaces nocturnes, les aigles, les canards, les oiseaux plongeurs et les autruches.
Les mammifères, eux, ont évolué à partir de formes primitives de reptiles il y a quelque 220 millions d’années. Les premiers vivaient dans l’ombre des dinosaures, mais après la disparition de ces derniers, ils purent se diversifier : carnivores, herbivores, insectivores, rongeurs, planeurs et fouisseurs.
Le dernier chapitre porte sur les habitats naturels. Il est question de forêts,
de prairies, de montagnes, de déserts,
de toundra, de régions polaires, d’océans, lacs et rivières.
Porté par un texte clair et accessible,
cette incroyable encyclopédie visuelle rend simples et captivants même les phénomènes scientifiques plus complexes. La nature s’y dévoile dans toute sa créativité et son ingéniosité.
3 octobre2025

Fabienne Gagnon, Abécédaire d’automne, album illustré par Fanny Achache, Montréal, Éditions Station T du groupe Productions Somme toute, coll. Station jeunesse, 2025, 40 pages, 24,95 $.
Une saison reçoit
ses lettres de noblesse
L’automne est synonyme de récolte et rentrée, de couleurs et costumes. Après avoir publié Abécédaire d’hiver, Fabienne Gagnon et Fanny Achache nous offrent Abécédaire d’automne, un album plein
de poésie et d’humour.
« Alerte aux araignées / L’automne est arrivé ! » Ainsi commence l’abécédaire.
La lettre A engendre 5 mots sur 6. La lettre Z, elle, en réunit 4 sur 5 : « Zut ! Les zombis zieutent Zouzou ! » Quant aux illustrations de Fanny Achache, elles sont coquines et éveillent une pure fascination.
La poésie de l’autrice Fabienne Gagnon virevolte avec les feuilles d’automne pour nous divertir et nous faire rêver. Ses courts textes s’éloignent des lieux communs normalement présentés dans un album pour jeune lectorat. Pour la lettre Q, il n’y
a pas que le Québec, loin de là :
« Pour qui les quatre quatre-quarts aux quatre-épices du Québec ?
Pour Quentin le quincailler et ses quintuplés »
Quand j’ai commandé cet album, je me suis dit que, pour la lettre H, il serait inévitable-ment question de l’Halloween. Je ne me suis pas trompé, mais je ne m’attendais pas à autant d’originalité :
« Horace l’horrible harpiste
Et Hubert le hamster hurleur
Habitent là-haut
Dans le hameau hanté de l’Halloween »
Dans ce genre d’album, on met souvent en évidence un seul mot pour chaque lettre de l’alphabet. L’imagination débridée de Fabienne Gagnon lui permet d’être on
ne peut plus généreuse. Tous les noms, adjectifs, verbes et adverbes entrent dans
la ronde. Sous la lettre S, il y a même
une préposition qui s’ajoute :
« Un soir de septembre
Sous les saules
Souris et souricettes
Sorcières et squelettes
Savourent en secret
De la soupe aux serpents »
Ce livre est parfait pour explorer l’automne avec ses plaisirs, ses évènements et même ses inconvénients à certains moments.
Des personnages humains, des animaux et des symboliques rendent les illustrations tour à tour dynamiques, drôles ou touchantes.
Fabienne Gagnon est née entourée de livres. Dès son plus jeune âge, elle écrit des poèmes en s’inspirant de la nature,
ce qu’elle fait toujours aujourd’hui. Animés par le rythme des saisons et les émotions de l’enfance, ses écrits valsent entre l’humour et l’émerveillement. Abécédaire d’automne est son sixième livre pour
la jeunesse.
Fanny Achache démarre sa vie profession-nelle en France, tout d’abord dans le cinéma, puis dans la publicité. À son arrivée au Québec, elle étudie le graphisme et se lance dans l’illustration. L’automne aux couleurs éclatantes et à l’ambiance mystérieuse est pour elle une véritable source d’inspiration.
27 septembre2025

Catherine Ferland, À boire! Alcools et buveurs, 16e-21e siècles, Québec, essai,Éditions du Septentrion, 2025, 168 pages, 19,95 $.
Fresque québécoise
de la consommation alcoolique
Le cidre, le vin, la bière, le caribou et le champagne ont arrosé le gosier des Québécois depuis plus de quatre siècles. Catherine Ferland retrace leur histoire et leur adaptation aux réalité d’ici dans À boire! Alcools
et buveurs, 16e-21e siècles.
Lors de son troisième voyage vers
le Canada à l’été 1541, Jacques Cartier fait embarquer 100 tonneaux de cidre breton. Quelques siècles plus tard, on cultivera religieusement la pomme : les cisterciens à Rougemont, les moines bénédictins à Saint-Benoît-du-Lac.
Les habitants tentent de produire leurs propres boissons alcooliques dès le 17e siècle, à commencer par la bière d’épinette, puis la root beer ou racinette et la bière
de gingembre.
Les Récollets, les Jésuites et les Sulpiciens sont les premiers à établir de petites brasseries à Québec, Trois-Rivières et Montréal. La voie est tracée pour les éventuelles tavernes. Elles seront un point de convergence des hommes du quartier.
« C’est presque une sorte de confessionnal laïc. Ce qui se dit à la taverne reste à
la taverne : c’est pratiquement le credo implicite du lieu, le code d’honneur des habitués. On ne trahit pas un chum. »
Lors de la prohibition au début du 20e siècle, le Québec tient un référendum en 1919 et la population vote massivement
en faveur de l’exclusion de la bière, du vin et du cidre de la loi sur la prohibition.
C’est d’abord l’importation de vins européens qui permettra de remplir
les verres des épicuriens de la Nouvelle-France. L’idée de cultiver la vigne et de produire du vin ne s’impose que dans
le dernier tiers du 19e siècle.
Les vignerons cisterciens se démarqueront grâce au monastère d’Oka. Ce dernier devient, en 1893, l’École d’agriculture des pères trappistes. On y compte 5 000 pieds de vigne, on y produit plus de 10 000 gallons de vin par année.
L’auteure précise que « le vin québécois n’occupe toutefois que 0,5 % des parts du marché entre 1999 et 2003. Les producteurs de l’Ontario, de la Colombie-Britannique,
de la Californie et du Chili livrent une concurrence particulièrement féroce.
Un mot sur le célèbre caribou, emblématique du Carnaval de Québec.
Il s’agit d’un mélange de vin et de whiskey. Dès 1936, l’écrivain Claude-Henri Grignon en parle comme une « boisson explosive, alcool diabolique, élixir des braves et
des draveurs ».
L’eau-de-vie, écrit Catherine Ferland, « enivre de manière rapide, voire foudroyante ». Elle mérite, ajoute-t-elle, une place à part dans la « constellation » des boissons alcooliques. L’eau-de-vie entraîne des croisades de tempérance.
Le 22 janvier 1906, l’archevêque de Québec ordonne la création d’une société
de tempérance dans chaque paroisse de
son diocèse.
Un chapitre du livre est consacré à l’absinthe, une boisson vénérée et controversée. En 1609, Marc Lescarbot, compagnon de Champlain, écrit que
le « breuvage d’absinthe » prévient
le scorbut.
Surnommée la Fée verte, l’absinthe est associée à l’univers artistique. On allègue que ses effets stimulants, « légèrement sédatifs et euphorisants », favorisent le travail créatif. La plante absinthe croît bien au Québec, notamment dans l’Estrie et
la Montérégie.
Le dernier chapitre porte sur le roi des vins, le champagne. On y apprend que 700 bouteilles sont arrivées au port de Québec en 1730. Le prix demeure cependant prohibitif. Associé aux célébrations, il est néanmoins servi lors de baptêmes et de mariages, voire lors de compétitions sportives comme les courses de Formule 1.
À boire! Alcools et buveurs, 16e-21e siècles paraît dans la collection Aujourd’hui l’histoire avec, qui propose un travail de médiation historique. L’auteure dirige
cette collection aux Éditions du Septentrion.
14 septembre2025

Raymond Ouimet, La vengeance des mal-aimés, Trois drames oubliés, essai, Québec, Éditions du Septentrion, coll. Dossiers criminels, 2025, 174 pages, 24,95 $.
Détourner le meurtre
en ordonnant
l’assassinat public
Passionné d’histoire et de généalogie, Raymond Ouimet a puisé dans
les archives judiciaires et dans
la presse du début du XXe siècle pour revisiter trois affaires criminelles ayant fait à leur époque couler beaucoup d’encre, mais ayant depuis sombré dans l’oubli.
Il les présente avec force détails dans La vengeance des mal-aimés, Trois drames oubliés.
La première affaire criminelle se déroule en 1904 à Sainte-Scholastique, dans le district judiciaire de Terrebonne. Théophile Bélanger ne supporte pas le beau-frère avec qui il est tenu de vivre. La situation s’enflamme et un meurtre est perpétré. L’accusé écope de la peine capitale et, curieusement, meurt deux fois.
Le deuxième drame se passe à l’Ile aux Allumettes, dans le Pontiac, en 1933. Michael Bradley avoue avoir assassiné cinq membres de sa famille. Il répond à deux critères du MOM : moyen, occasion, mobile. Ce dernier critère ne saute pas aux yeux des policiers.
La troisième affaire criminelle a lieu dans
la ville de Québec en 1934. Le facteur Rosario Bilodeau est accusé de six assassinats et de deux tentatives de meurtres. Était-il fou? Que reprochait-il
à toutes ces personnes?
Dans Les Souffrances du jeune Werther, Johann Wolfgang von Goethe écrit :
« Il suffit qu’une injustice du sort nous touche d’une manière fictive ou bien réelle pour que l’émotion attachée à la vengeance originaire se réveille… » D’où le titre qui coiffe l’essai de Raymond Ouimet :
La vengeance des mal-aimés.
Ouimet explique avec minutie comment « Trois homme ont causé la mort de douze personnes par désespoir et par vengeance pour mettre fin à leur souffrance. »
Il souligne que la justice de la première moitié du XXe siècle avait le bras lourd,
trop lourd.
« Souvent le gouvernement refusait même de commuer la peine capitale dans des causes où le meurtrier avait perdu la tête, et ce, même si le jury avait souligné que
le condamné pouvait se prévaloir de circonstances atténuantes. »
L’ouvrage de ce passionné d’archives fourmille de renseignements historiques.
On y apprend que la première peine de mort a été infligé en 1642 quand le sieur
de Roberval a fait pendre six hommes pour rébellion.
Entre 1642 et 1960, environ 351 personnes, dont 17 femmes, ont été exécutées au Québec. « La plus jeune personne pendue au Québec a été un certain B. Clément,
13 ans, exécuté à Montréal pour avoir volé… une vache.
« La dernière personne à avoir subi
la peine de mort au Québec a été Ernest Côté, exécuté le 11 mars 1960 à Montréal pour homicide lors du braquage d’une banque à Témiscaming le 10 juin 1959. »
En 1902, le journal Le Temps (Ottawa) a appelé à l’abolition de la peine de mort.
Ni la population ni même l’Église catholique n’étaient en faveur. Ce n’est qu’en 1976 que le Canada révoquera la peine capitale par une majorité de six voix à la Chambre des communes.
Voilà un ouvrage qui démontre à quel point il est absurde de punir l’homicide et de détourner les citoyens de l’assassinat en ordonnant… l’assassinat public.
10 septembre2025

Lamara Papitashvili, Une Terre, quatre visages, roman, Ottawa, Éditions David,
coll. 14/18, 2025, 156 pages, 18,95 $.
À la découverte
de nouveaux arrivants
Trouver sa place dans un nouveau pays pose souvent des défis.
Elle-même issue de l’immigration, Lamara Papitashvili propose, dans Une Terre, quatre visages, les récits entremêles de quatre adolescents, chacun avec son propre passé,
ses espoirs et ses blessures.
Athéna a quitté la Grèce pour Toronto.
Le Libanais Tarek s’est installé à Ottawa. Alex a suivi sa famille vietnamienne à Sudbury. Naomi a rejoint sa mère sénégalaise à Montréal. Entre déracinement, quête d’identité et espoir d’un nouveau départ, ces quatre adolescents suivront des trajectoires aussi chaotiques qu’émouvantes.
Une nouvelle amitié demeure bénéfique. C’est le cas d’Athéna avec Amy, deux filles bizarres, la première vivant dans un milieu pauvre, la seconde évoluant dans une famille très à l’aise. Elles peuvent compter sur la présence de leur père, « contraire-ment à 12 % des pères d’enfants de Toronto qui ne le sont pas », précise la romancière.
En se fabriquant surtout une image des Canadiens différente de la sienne, Tarek ne s’entend guère avec eux, ne s’intègre pas.
Sa mère lui dit : « Tu t’es refermé sur toi-même face à l’adversité d’un nouveau pays. » Résultat : deux ans après son installation au Canada, Tarek se sent toujours comme un étranger
Je ne sais pas si c’était voulu ou non,
mais Lamara Papitashvili s’est fait poétique lorsqu’elle écrit : « En onzième année,
les notes au bulletin ne sont plus
une rigolade. Or celles de Tarek sont en pleine dégringolade. » Belle rime.
À Sudbury, Alex fréquente Jessy,
une personne non binaire que l’auteure désigne sous le pronom iel. Contrairement
à Tarek, il s’intègre à pieds joints dans
son nouveau pays, ne cherchant pas, loin
de là, à vivre dans une bulle vietnamienne comme le fait sa mère.
La maman de Naomi s’est envolée vers Montréal pour des soins médicaux.
Elle parraine la venue de sa fille et de
son mari. Les retrouvailles sont difficiles
car et la mère et la fille transportent
une montagne d’émotions qu’il n’est pas facile de partager.
Un épilogue permet de réunir les quatre adolescents à l’Université de Toronto.
En passant, c’est là où l’auteure étudie présentement en littérature comparée.
Amy et Jessy sont aussi du nombre. À six, ils discutent, « certains heureux de commencer une nouvelle vie, d’autres anxieux à l’idée du changement, mais tous se remémorant leur périple d’un coin de
la planète jusqu’à L’autre bout du monde ».
C’est sans doute un cliché mais il importe de rappeler, comme le clame haut et fort Lamara Papitashvili, que ce qui fait la beauté du Canada, c’est l’union de gens issus de parcours différents. Son roman
est d’ailleurs dédié « aux nouveaux arrivants ».
La romancière est issue d’une famille aux origines géorgienne, ukrainienne et russe. Parallèlement à l’écriture de romans, Lamara Papitashvili participe à l’émission littéraire mensuelle À échelle humaine
sur les ondes de Radio-Canada. Elle anime également des ateliers de création littéraire pour adultes et adolescents.
Polyglotte, l’auteure a vécu en Géorgie,
en Syrie, en Belgique, en Espagne, en Allemagne et au Canada. Cela lui a permis d’enrichir son imaginaire avec diverses influences culturelles.
30 août2025

Pierre-Michel Tremblay, Entendre à rire, carnet thérapeutique sur les bienfaits de l’humour, Montréal, Éditions Somme toute, 2025, 132 pages, 24,95 $.
Essai poignant sur
les vertus curatives
de l’humour
En quelques minutes, un émissaire du rire peut instaurer un climat
de confiance et de détente tantôt auprès d’un enfant atteint de cancer, tantôt auprès d’une personne en perte cognitive. Pierre-Michel Tremblay en témoigne avec brio dans Entendre à rire, carnet thérapeutique sur les bienfaits
de l’humour.
Selon l’auteur, des centaines d’études « montrent sans équivoque que le rire renforce le système immunitaire, augmente la tolérance à la douleur, bonifie la santé cardiovasculaire, améliore le sommeil et l’humeur, diminue le stress, enrichit
les relations sociales ».
Dans son essai, Tremblay explore les vertus curatives de l’humour en analysant notre rapport au rire comme nécessité vitale pour affronter les zones d’ombre de nos existences, surtout en milieu hospitalier. Persuadé que l’humour est une excellente médecine, il choisit de partager le quoti-dien de quelques docteurs clowns du Saguenay, son coin d’origine.
Il ne s’agit pas de porter un sarrau blanc et un nez rouge pour se proclamer docteur clown. Une expérience préalable en art de la scène est nécessaire avant d’entamer
une formation exigeante combinant toutes les techniques de l’art clownesque, de l’improvisation et du savoir-être avec
les patients.
Pierre-Michel Tremblay s’est rendu dans
le Centre d’hébergement des Pensées (Saguenay) où il a suivi deux docteures clowns dont le nez rouge agit comme
une carte de visite magique indiquant à tous et toutes « allô, je n’appartiens pas
à la vie quotidienne ». En les accueillant, une patiente n’hésite pas dire « ça met de la vie de vous voir ».
« Le nez rouge donne l’autorisation d’être malcommode, de transgresser les règles, d’être libre des contraintes de bienséance, de faire le pitre. » L’auteur décrit une scène où il ne fait aucun doute que la docteure clown et une vieille petite dame immergée dans une absurdité perpétuelle et involon-taire se comprennent.
Quelques portes plus loin, lorsque
la réponse à la question « comment ça
se passe pour toé aujourd’hui ? » est
un morne « ouais, correct… », la docteure clown sait très bien que ça veut dire « vous le voyez bien tabarnak que j’ai pas de cheveux, que chu maigre comme un clou de six pouces pis que chu écœuré d’être malade ».
En entrant dans le Département d’oncologie-pédiatrie de l’hôpital de Chicoutimi, Pierre-Michel Tremblay demande à la docteure clown si elle sait de quel type de cancer souffrent les enfants. Elle lui répond d’abord que le diagnostic n’est pas ce qui importe, puis ajoute « sauf si c’est incurable parce que, dans ces cas-là, inévitablement, une relation d’attachement se développe ».
Chaque fois que Tremblay a accompagné des clowns thérapeutiques, il a vu des hommes et des femmes se transformant
en « étonnantes figures au nez rouge provenant d’un univers différent, des personnages possédant le pouvoir d’invoquer la joie, la légèreté et la tendresse ». Des endroits cliniques ou fonctionnels se transformaient dès lors en lieux d’épanouissement et de sérénité.
C’est parce qu’il a rencontré ces clowns sans cynisme, ces bouffons pleins de bonté, ces femmes et ces hommes pratiquant
un rire tendre pour les humains les plus fragiles de notre société, que Pierre-Michel Tremblay a senti le besoin d’écrire ce livre. Cela lui a permis de renouer de manière plus viscérale avec la dimension thérapeutique de l’humour.
16 août2025

McSkyz, Enquêtes avec McSkyz, Spécial serial killer, album, Éditions Dark Side Hachette, 2025, 64 pages, 15,95 $.
Enquêter, analyser
et décoder
Les enquêtes criminelles vous passionnent ? Voici un album qui vous plongera au cœur de cinq affaires glaçantes. Ces Enquêtes
avec McSkyz ont fait frissonner
le monde entier.
McSkyz est le pseudonyme de Joris Lavarenne, est un auteur, youtubeur et podcaster français. Ce passionné de crimes réels publie une nouvelle « histoire vraie
et flippante » (HVF) chaque vendredi soir depuis 2018. Ses HVF comptent aujourd’hui entre un demi-million et un million et demi de consultations.
Disparitions mystérieuses, séquestrations, meurtres, toutes les affaires sont décorti-quées par ses soins, de la découverte du crime à sa résolution. Dans cet album, McSkyz nous entraîne sur la trace de cinq serial killers à Hong Kong, en France et aux États-Unis.
Le premier tueur en série est Lam Kor-wan, surnommé « le boucher de Hong Kong ». Dans les années 1980, il a à peine 27 ans, le visage séduisant, la voix douce. Or, dans sa chambre fermée à double tour, il se livre en moins de cinq mois à quatre crimes sexuels inimaginables.
Au fil de l’enquête, quelques médecins légaux « abandonneront devant l’insoutenable vision de certaines vidéos
où le serial killer se met en scène en train de démembrer ou violer les corps. »
McSkyz présente le cas d’un tueur qui a pour projet de sacrifier douze personnes, une pour chaque signe astrologique.
Il envoie après coup des lettres aux médias avec des messages cryptés et signées
Le Zodiaque.
L’enquête devient « un véritable manège
à sensations ». Un suspect est reconnu coupable et condamné à 232 années de réclusion. Or, il s’agit d’un copycat. « Mais quid du Zodiaque originel ? » Et on n’est pas à l’abri d’un Zodiaque III ou IV.
Les autres tueurs en série incluent
un prédateur du numérique avant l’heure, un routier du cauchemar et un monstre dissimulé en père de famille. Chaque affaire est racontée dans une ambiance aussi terrible qu’angoissante.
Pour chaque cas, McSkyz propose des jeux de logique, d’observation et de culture générale. Les solutions figurent à la fin de l’album. Il y a un jeu qui vous invite à trouver le nom de six armes (saurez-vous faire la différence entre le revolver et le pistolet ?). Un autre jeu présente quatre
clés et quatre menottes qu’ils faut jumeler correctement.
Le cahier Enquêtes avec McSkyz a reçu des critiques généralement positives, soulignant sa qualité, son originalité et son aspect divertissant. Les lecteurs apprécient le style de McSkyz ainsi que la combinaison d’histoires et d’énigmes. Les inconditionnels du true crime trouvent que le cahier de 64 pages se termine trop rapidement, bien entendu.
10 août2025

Patricia Cornwell, Identité inconnue, roman traduit de l’anglais par Dominique Defert, Paris, Éditions JC Lattès, 2025, 384 pages, 41,95 $.
Nouvelle enquête
de Kay Scarpetta
Les livres de Patricia Cornwell se sont vendus à plus de cent vingt millions d’exemplaires. Son nouveau roman Identité inconnue décortique une vingt-huitième enquête de Kay Scarpetta, cheffe d’un institut médico-légal en Virginie du Nord, aux États-Unis.
La Dr Scarpetta est appelée sur une très étrange scène de crime. Dans un sinistre parc d’attractions abandonné, un corps à
la peau curieusement rouge a été retrouvé au centre d’un agroglyphe de pétales.
Horrifiée, elle découvre que la victime est nul autre que son ex-amant Sal Giordano, scientifique récompensé par le prix Nobel, que l’on surnomme « le chasseur d’ET » A-t-il été tué par des extraterrestres…?
L’astrophysicien a été jeté dans le vide du haut d’un objet volant. On apprend que balancer un corps dans le vide, au milieu des montagnes, de la mer ou d’un lieu perdu, a jadis été une spécialité russe.
Ces vols de la mort ont aussi été pratiqués « par le Japon, la Colombie, l’Indonésie et
la France pendant la guerre d’Indochine
et d’Algérie. »
Si un humain tue un autre humain, c’est
un homicide. Si la cause de la mort est due à un animal, il s’agit d’un accident. « Mais
si ce sont des ET, je n’ai pas de terme pour cela », affirme la médecin légiste.
Dr Kay Scarpetta pratique l’autopsie, mais il faut 19 chapitres avant que cela commence. On a d’abord droit à des descriptions fort détaillées d’un vol cahoteux en hélicoptère, puis à un interrogatoire sur la vie privée de la médecin légiste avant qu’elle ne puisse toucher au cadavre.
Juste avant cette enquête, la médecin
légiste a pratiqué une autopsie sur le corps d’une fillette. On découvre qu’il y a
un dénominateur commun entre cette mort et celle du scientifique. Peut-on croire que la même personne les a tués…?
Côté style, certaines comparaisons sont finement ciselées. La romancière écrit que Dr Kay Scarpetta « dissèque son âme comme le corps de ses cadavres ».
Les membres raides dans une housse mortuaire évoquent « un insecte tentant
de s’échapper de sa chrysalide ».
Une ancienne greffière est « une fouine avec une ouïe de chauve-souris ».
Comme le roman met en scène une médecin légiste, les rares mots scientifiques sont monnaie courante. Il est question,
par exemples, d’une hémorragie intraparenchymateuse, de cellules photovoltaïques, de taux élevés d’halopéridol, de lorazépam et de diphénhydramine.
Il y a plusieurs références à des organismes américains bien connus, notamment au FBI, à la CIA et à la NASA. S’ajoutent d’autres entités comme AFIP (Armed Forces Institute of Pathology), AFMES (Armed Forces Medical Examiner System), AARO (All-domain Anomaly Resolution Office) et DARPA (Defense Advanced Research Projects Agency).
Quand on fait remarquer à Kay Scarpetta qu’elle va devoir surveiller ses arrières,
elle répond que c’est devenu chez elle « une seconde nature ». Et pour l’adjoint de la médecin légiste, deux plus deux ne font pas toujours quatre.
Ce roman illustre plusieurs choses : le mal est dans notre nature, il faut parfois penser en dehors du cadre normal, l’Enfer existe bel et bien… sur Terre, il y a toujours des extrémistes qui veulent abattre la démocratie, sans oublier qu’il n’y a rien de pire que la jalousie. « C’est la principale cause des horreurs en ce monde. »
25 juillet2025

France et Lise Tapp, Berthe, c’est l’heure, roman, Tracadie, Éditions La Grande Marée, 2025, 518 pages, 32,95 $.
Roman à quatre mains
sur comment s’adapter
à la vie
Des nouveau-nés à l’arrière-grand-mère, il a fallu quatre mains et
500 pages pour décrire les tribulations d’une famille où l’amour, la tendresse et l’affection règnent à profusion. Le résultat est Berthe, c’est l’heure, roman de France
et Lise Tapp.
Les personnages principaux sont Blanche (arrière-grand-mère septuagénaire), Jeanne (grand-mère quinquagénaire) et Berthe (mère trentenaire). Soi-disant orpheline de père, Berthe a, très jeune, transposé sa mère dans le rôle de père et identifié sa grand-mère dans celui de sa mère.
Lise Tapp confie : « J’ai retrouvé, dans
le style de ma sœur France, le mien et m’y suis sentie à l’aise pour lui donner encore plus de substance et de vie ». Dans ce roman, la vie charrie bien des adversités avec lesquelles il faut composer.
Berthe Leclerc est élevée par des femmes
et enseigne dans un collège de filles. Bien qu’il y ait peu d’occasions de rencontrer
un homme, elle fait la connaissance
d’un radiologue nommé Charles Blais et l’épouse vers 1989. « C’est à qui dit aimer l’autre davantage. »
Émotions et évasions, sentiments et raisonnements, hésitations et interrogations, tout est décrit avec moult détails, avec
une vivacité qui se transforme tantôt en ensorcellement tantôt en litanie.
Mais lorsqu’il s’agit de moments amoureux au lit, on a tout simplement droit à un bout de phrase comme « se prodiguant mutuellement la tendresse et la volupté que leur dictent leurs élans ».
Selon les romancières, il faut laisser
les peines du passé de côté et se préparer
à vivre les joies présentes et celles à venir avec l’homme que l’on chérit. « Ce que
l’on ne pouvait changer, on se devait de l’accepter, de comprendre et de s’adapter ».
Les épreuves que Berthe traverse avec
sa famille et son mari apportent avec elles une multitude de bouleversements. Raison de plus pour affirmer que « La vie nous emporte là où nous devons aller, cela est notre destin. L’acceptation, puis l’adaptation, sont les meilleures solutions entre toutes. »
France et Lise Tapp se demandent pourquoi des gens posent certaines actions qui nous semblent incompréhensibles. La réponse qui s’impose semble être la suivante : « Parce qu’ils ont trop mal, la souffrance les aveugle, ils ne savent comment réagir. »
Le vocabulaire de Berthe, c’est l’heure est soigné. Les romancières nous servent parfois des mots rares, dont voici quelques exemples : « plaisirs réservés aux séides de l’amour, amoureux en plein amuïssement, c’est de la palinodie pure, avouer sa hâblerie, cette céphalée du réveil… ».
Curieusement, l’éditeur a décidé d’éliminer plusieurs accents circonflexes, une fantaisie dont nous nous serions bien passés. Nous avons droit à : maitriser, apparaitrait, reconnait, disparaitre, fraiche, gouter, coute, affut, entraine, au faite et j’en passe.
Il aurait été préférable d’accorder plus d’attention à la mise en page. Lors d’une question ou d’une exclamation, il arrive trop souvent que le point d’interrogation
ou d’exclamation se retrouve seul au début de la ligne suivante.
On connaît l’expression « la vie est
un long fleuve tranquille ». Elle est née sous la plume de l’écrivain et avocat français Denis Langlois, et fait partie d’une expression plus grande : « La vie est
un long fleuve tranquille, ce sont les rives qui sont dangereuses. »
L’action de Berthe, c’est l’heure se déroule principalement face au fleuve Saint-Laurent. Selon les saisons de la vie,
les personnages ne manquent pas de voguer sur des rives dangereuses.
16 juillet2025

Freida McFadden, La femme de ménage
se marie, novella traduite de l’anglais par Karine Forestier, Paris, City Éditions,
coll. Poche, 2025, 112 pages, 8,95 $.
Novella meurtrière
« Je vais te trancher la gorge, Millie Calloway. » Voilà la première phrase du premier chapitre de
la novella La femme de ménage
se marie, de Freida McFadden. Phrase prononcée le jour du mariage de Wilhelmina Calloway, alias Millie. Le texte est court, saccadé et trépidant.
Je vous ai déjà parlé de Millie dans
ma recension des romans Les secrets de
la femme de ménage et La femme de ménage voit tout. J’ai aussi passé en revue le roman La Prof, également de Freida McFadden.
Enceinte, Millie Calloway s’apprête à épouser Enzo Accardi, l’homme de ses rêves. Alors qu’elle devrait se préoccuper uniquement de sa robe et de sa coiffure, Millie est confrontée à un sérieux problème : quelqu’un ne veut pas qu’elle vive assez longtemps pour prononcer ses vœux.
Elle reçoit des appels d’un homme qui épie ses faits et gestes, comme s’il était caché dans la penderie, « une lueur meurtrière dans les yeux ». Un bref coup de fil lui apprend que cet homme veut voir le sang se répandre partout sur sa robe de mariée.
Bien que prise au piège, Millie décide de
ne pas se laisser intimider. Elle entend se marier coûte que coûte, pour le meilleur
et pour le pire. Mais le pire pourrait bien arriver plus tôt que prévu…
Frieda McFadden écrit que Millie est
un mélange à part égales de nervosité et d’excitation. « Je suis nervexcitée. » Ce qui est censé être le plus beau jour de la vie de Millie se transforme en une succession de tragédies.
Ses parents, avec lesquels elle est brouillée depuis quinze ans, ont promis d’assister à l’union civile. Or, voici qu’ils annulent leur présence quinze minutes avant la cérémonie présidée par un commissaire adjoint aux mariages dans l’hôtel de ville de Manhattan, État de New York.
Millie et Enzo savent qu’ils auront une fille. Entre les appels meurtriers (que Millie garde pour elle-même) et la robe qu’un tailleur doit ajuster à la dernière minute, les futurs époux discutent du prénom à donner à leur enfant : Felicity, Nadine, Violet, Allison, Ada.
Le roman et la nouvelle sont des genres littéraires très connus. La novella demeure plus rare. Elle compte entre 17 500 et
40 000 mots, se concentrant sur une intrigue principale, sur un événement central avec quelques événements connexes.
Freida McFadden est un pseudonyme. Originaire de New York, l’autrice est née d’un père psychiatre et d’une mère podologue. Elle est médecin spécialisée dans les lésions cérébrales. En France,
le roman Les Secrets de la femme de ménage s’est classé parmi les 10 livres
les plus vendus en 2024, trois mois seulement après sa parution.
5 juillet2025

Guy Bélizaire, Rue des rêves brisés, roman, Ottawa, Éditions L’Interligne, 2025, 208 pages, 26,95 $.
Immigration et racisme,
deux thèmes chers
à Guy Bélizaire
Malgré toutes ses crises et ses situations impossibles, Haïti demeure un pays magique qui a « un effet
de coup de foudre, attractif, ensorcelant ». Voilà ce que Guy Bélizaire illustre avec brio dans
le roman Rue des rêves brisés.
La réédition de cet ouvrage en vaut
le coût-coup !
L’action se déroule à Montréal où Christophe est né de parents haïtiens. Le père veut imposer à son fils de 17 ans un voyage
d’un mois au pays de ses ancêtres. Christophe n’y tient pas car il craint de perdre
sa première petite amie, Mélodie. Loin
des yeux, loin du cœur.
Le narrateur de ce roman est le fils, plus souvent appelé Chris. Guy Bélizaire le campe dans des situations où l’ado finit par aimer son père tout en étant emmerdé par
sa présence. Il l’apprécie, mais préfère le plus souvent se passer de sa compagnie.
Au début, Mélodie n’accueille pas très bien
le projet de voyage de son petit ami. Cela bouleverse tous ses plans. Son chagrin,
sa déception et sa colère mettent visiblement des bâtons dans les roues de son raisonnement.
L’auteur explore largement le thème du racisme, utilisant au besoin le mot en N. Jimmy, le meilleur ami de Chris, ne laisse personne l’insulter, surtout pas un Blanc.
Cela se produit une fois et Jimmy flanque
un coup de poing à son agresseur. « Désormais, je suis sûr qu’il réfléchira avant d’insulter un Noir. »
Le racisme est mis en épingle dans plus
d’une scène impliquant des policiers. Jimmy est abattu lors de l’une de ces altercations.
De toute évidence, Chris en veut à cet homme en uniforme qui a tué son meilleur ami. Il en veut « au Bon Dieu qui laissait se produire
ce genre de choses, à la société qui entretenait une telle injustice ».
Des dialogues courts mais percutants nous permettent de voir comment Chris en vient à comprendre que la vie est une vilaine comédie, une farce qui vise à faire mal, à faire souffrir. « Elle se présente avec son plus beau sourire, fait plein de promesses et un jour, paf! elle vous casse la gueule, vous laisse en miettes, avec dans la bouche un goût de fiel. »
Guy Bélizaire explore aussi le thème de l’exil, de l’immigration. Le père de Chris préfère
sa maîtresse à sa femme et elle s’appelle Haïti. L’enfant est né au Canada, il n’est pas un immigrant comme son père. « Tu ne traînes pas avec toi un passé, des habitudes et
une histoire d’ailleurs. »
Le romancier excelle dans l’art de brosser
le portrait d’un homme tiraillé entre
ses obligations de mari et de père, d’un part,
et un amour inconditionnel qu’il porte à
son pays natal, d’autre part. Le fils voit son paternel passer d’une situation autoritaire à des moments où il devient « en proie au doute, habité par un rêve plus grand que lui ».
Né à Cap-Haïtien, Guy Bélizaire vit au Québec depuis quarante ans. Il est diplômé en sciences économiques, en relations industrielles et possède également une maîtrise en administration publique. Ancien cadre supérieur à la fonction publique fédérale, l’auteur vit dans la région de l’Outaouais.
29 juin 2025

Marc Poirier, L’Acadie avant astheure, Chroniques d’histoire acadienne, Québec, Éditions du Septentrion, 2025, 234 pages, 24,95 $.
Marc Poirier, un passionné d’histoire acadienne
L’histoire est un arbre qui ne cesse de grandir. Encore faut-il l’arroser de notre curiosité et de l’éclairer de nos recherches. C’est exactement ce que fait Marc Poirier dans le recueil intitulé L’Acadie avant astheure.
L’ouvrage comprend quarante chroniques choisies parmi la centaine rédigées par Marc Poirier pour le journal Acadie Nouvelle, situé à Caraquet (N.-B.). Chacune aborde un petit bout d’histoire, chacune permet d’en savoir plus sur les origines et le destin du peuple acadien.
Le drame que fut la Déportation des Acadiens constitue un élément charnière de l’histoire de cette population, mais ne se limite évidemment pas qu’à cela. Poirier y consacre quelques chroniques, notamment à leurs architectes.
Dans « Robert Monckton : la tête de pont
de la Déportation », il note que certains qualifient ce lieutenant-colonel de « bourreau » et considèrent qu’il est coupable d’avoir participé à un nettoyage ethnique avant la lettre.
La ville de Moncton a été nommée en
son honneur (le k fut omis par erreur et l’orthographe maintenu ainsi). Ironie du sort, « Moncton est devenue l’un des chefs-lieux de la communauté acadienne, abritant plusieurs de ses institutions majeures, dont l’Université de Moncton. Certains Acadiens d’aujourd’hui y voient un pied de nez à l’histoire, alors que pour d’autres, c’est une insulte à la mémoire du peuple acadien. »
Une autre chronique présente Charles Morris comme l’architecte de la Déportation. Originaire de Boston, il est nommé arpenteur en chef de la colonie; c’est lui qui présente au lieutenant-gouverneur Charles Lawrence « un plan complet et détaillé de l’état des lieux et des façons de mener à bien l’expulsion de tous les Acadiens ».
Dans « L’expérience difficile des Acadiens au Poitou », Poirier indique que l’installation de ces derniers commence
en 1773. Environ 1 500 se dirigent vers
les « brandes » (lieux incultes) du Poitou. Le bilan de l’expérience demeure « loin
des premiers espoirs : de 100 à 150 Acadiens à peine vont y rester et ils s’intégreront peu à la population française locale ».
Contrairement à ce qu’on rapporte souvent, ce n’est pas Louis J. Robichaud qui a été
le premier Acadien à occuper le poste de premier ministre du Nouveau-Brunswick. L’auteur souligne qu’il s’agit plutôt de Pierre Veniot, député libéral qui remplace son chef démissionnaire Walter Foster de 1923 à 1925. Il sera aussi « le premier Acadien à accéder au cabinet fédéral en tant que ministre des Postes sous le gouvernement libéral de William Lyon Mackenzie King ».
Poirier rappelle que, au début des années 2000, un grand débat secouait la société acadienne entourant la demande d’excuses auprès de la Couronne britannique pour
la Déportation. La Société nationale de l’Acadie (SNA) s’est adressée en vain à
la reine Élisabeth II. « De longs pourparlers ont alors eu lien entre la SNA et le gouvernement, avec comme résultat l’adoption d’une proclamation royale désignant le 28 juillet (date de l’adoption de l’ordre de Déportation, en 1975) de chaque année Journée de commémoration du Grand Dérangement ».
J’aurais aimé que ces chroniques d’histoire acadienne incluent un tableau chrono-logique de la colonisation et de la déportation, avec une référence aux hommes et aux femmes qui ont façonné
ce parcours très particulier dans l’espace
et dans le temps.
Marc Poirier œuvre dans le milieu journalistique depuis plus de 35 ans. Après avoir couvert l’actualité pour l’Acadie Nouvelle, il a été reporter aux affaires publiques à Radio-Canada en Atlantique pendant 22 ans. Il siège au conseil d’administration de la Société historique acadienne depuis plusieurs années.
10 avril 2026

Jean-Pierre Charland, Un Canadien à Paris, tome 2, La débâcle, roman, Montréal, Éditions Hurtubise, 2026, 568 pages, 32,95 $.
Conclusion de la duologie
Un Canadien à Paris
Après avoir présenté le regard de deux étudiants québécois sur la France au milieu des années 1930, dans le premier tome
d’Un Canadien à Paris, Jean-Pierre Charland offre un nouveau tome intitulé La débâcle et nous plonge maintenant dans les débuts de
la Seconde Guerre mondiale.
L’action se déroule entre le 27 décembre 1937 (615 jours avant la guerre) et le 25 juin 1940 (297e jour de la guerre). Nous renouons contact avec Théo et sa sœur Ophélie;
le premier est devenu troisième secrétaire à
la légation canadienne à Paris et la seconde a donné son cœur à un jeune professeur de lycée.
Comme le Canada est un dominion,
la couronne britannique ne lui accorde pas
le droit d’établir des relations diplomatiques formelles avec des États étrangers. La légation canadienne à Paris a un ministre plénipotentiaire qui se rapporte au Haut-Commissaire du Canada à Londres. Elle suit « l’ambassade de la mère patrie comme
les cannetons derrière la canne ».
Ophélie apprend qu’elle peut se marier à
la mairie, ce qui lui fait dire que « le monde entier ne vit pas sous les soutanes des curés ». En vivant en France, elle se tient ainsi à distance des bondieuseries.
Théo se retrouve constamment dans des lieux de bouffe pour discuter de questions politiques avec des agents diplomatiques. On le voit tantôt assis à la terrasse d’un café des Champs-Élysées ou du boulevard Saint-Germain, tantôt dans un restaurant avenue de La Bourdonnais ou avenue Montaigne. Les échanges et partages de renseignements se font autour d’une bière et d’un plat succulent.
La légation canadienne reçoit Le Devoir et
La Presse avec une semaine de retard. L’auteur signale que tout ce que le Canada français compte de soutanes est abonné au Devoir. « Ajoutez-y les grenouilles de bénitier,
et vous avez tout le lectorat. Pour avoir
un portrait plus réaliste de la réalité canadienne-française, il faut lire La Presse. »
Avant la guerre et par la suite, Hitler persécute les populations juives. On apprend que,
en Allemagne, les femmes juives doivent ajouter le prénom Sara sur leurs papiers d’identité, et les hommes, Israël, pour qu’il soit plus facile de les identifier au moment de rogner leurs droits.
En août 1939, en se promenant près du musée de Cluny, Ophélie remarque des hommes plaçant des caisses de bois dans un camion, certaines laissant entrevoir des brins de paille, l’indice d’un contenu fragile. « Que l’on s’occupe ainsi de mettre à l’abri les objets d’art témoignait de l’imminence de la menace. »
Quand Théo discute avec son supérieur
du mérite de Winston Churchill, il reçoit
la réponse suivante : « je ne vois personne qui a fait une meilleure analyse de la personnalité et des ambitions de Hitler ».
Si vous êtes amateurs de romans historiques, vous serez bien servi avec ce tome 2
d’Un Canadien à Paris. Il explore avec brio
la question des privilèges et certaines réalités méconnues des Canadiens en Europe durant
la Seconde Guerre mondiale.
Né en 1954, Jean-Pierre Charland est
un historien, un universitaire et un auteur québécois qui a publié des ouvrages savants, des manuels d’histoire et des romans historiques dont l’action se déroule le plus souvent dans le Québec des XIXe et
XXe siècles.
27 mars 2026

Évelyne Ferron, Histoires de vêtements étonnants, album documentaire illustré
par Jordanne Maynard, Montréal, Éditions Fides, coll. Civilisations, 2026, 48 pages, 24,95 $.
Plusieurs fringues ont
une longue histoire
Que vous attrapiez les premiers morceaux en ouvrant les tiroirs ou
que vous aimiez prendre le temps de choisir vos vêtements, vous apprécierez le survol qu’Évelyne Ferron propose dans Histoires de vêtements étonnants.
Les circonstances (travail, fête, sport) et
le climat influencent nos choix de vêtements. Ce qu’on porte a une histoire. Les techniques de fabrication et les traditions des anciennes civilisations ont influencé l’évolution de plusieurs pièces de vêtement dont on ne
se passerait pas aujourd’hui.
Évelyne Ferron présente une quinzaine de vêtements, du pagne au maillot de bain en passant par le sari, le kimono, les collants,
le capot et la casquette, pour n’en mentionner que quelques-uns. Il y a même de nom étranges comme subligaculum et futou.
Le pagne remonte à plus de 100 000 ans.
Des feuilles séchées et de la paille servaient d’abord à leur fabrication. Les anciens Égyptiens ont été les premiers à tisser les fils de lin pour former une étoffe. « Toutânkhamon a même été inhumé avec une centaine de pagnes différents pour son voyage dans l’au-delà ! »
Le sari, lui, a plus de 4000 ans d’histoire. Il peut couvrir presque tout le corps d’une femme sans boutons et épingles. Côtémasculin, le pantalon remonte à plus de 3000 ans. « Cousu à
la main et fait d’un mélange de laine et de cuir,
il a été retrouvé par des archéologues dans
le tombeau d’un homme de Chine. »
Le fameux subligaculum est un sous-vêtement confectionné pendant l’Antiquité, il y a près de 2000 ans, pour rendre une partie intime du corps moins visibles. Son nom, tiré du latin, « fait référence à un vêtement porté… sous d’autres vêtements ».
Quant au futou, apparu il y a près de 1400 ans, il s’agit d’un chapeau noir recouvert de lin ou de soie possédant deux ailes qui font penser à une hélice. Il était porté à l’époque des grands empereurs de Chine.
Évelyne Ferron signale que, de nos jours,
le kimono est surtout porté lors de fêtes ou d’événements spéciaux. Il y a plus de 1000 ans, ce vêtement était une pièce de base pour
les hommes tout autant que pour les femmes.
L’autrice note que la mode n’est pas toujours synonyme de vêtements confortables. Créé il y a plus de 400 ans, le corset est un bel exemple. Quant au capot (pas la pièce de voiture),
il s’agit d’un vêtement chaud porté par les hommes en Nouvelle-France, 300 ans passés.
« Dans certains pays d’Afrique comme
le Kenya, la Tanzanie ou les îles de Zanzibar, mais aussi au Pakistan et en Inde, on porte encore le kanga. Il s’agit d’une longue pièce de tissu rectangulaire que les femmes attachent
à la taille à la manière d’une jupe. »
Avant l’industrialisation, les vêtements
étaient confectionnés sur mesure. Cet album magnifiquement illustré par Jordanne
Maynard, démontre que c’est à travers
les modes, les types de tissus et les techniques de fabrication que les vêtements racontent diverses époques.
19 mars 2026

Danielle Carrière-Paris, Des Franco-Ontariennes et Franco-Ontariens inspirants, 25 Admirables (Tome IV), Le Chaînon, volume 43, numéro 2, édition spéciale, 2026, 134 pages, 20 $.
25 Franco-Ontariens et Franco-Ontariennes admirables
Après 25 Coups de cœur inspirants, 25 Étoiles du Nord et 25 Muses du Sud, Danielle Carrière-Paris nous offre
25 Admirables, son quatrième tome
des Franco-Ontariennes et Franco-Ontariens inspirants, publié par
la revue Le Chaînon.
Elle écrit que chacune de ces personnes inspire, « discrètement ou publiquement, par choix ou en fonction de circonstances inattendues, par un métier, un combat ou un geste posé ».
On y trouve autant des piliers qui tracent
la voie pour autrui que des gens engagés qui forgent notre identité.
Ces Franco-Ontariens et Franco-Ontariennes de naissance ou d’adoption sont âgés entre
18 et 91 ans. Plusieurs activités ou professions sont représentés, notamment: arts, lettres, sport, éducation, santé, justice, médias, entreprenariat et bénévolat.
Danielle Carrière-Paris a fait appel au public pour soumettre des candidatures. Je soupçonne qu’on lui a peut-être dit que ses coups de cœur, étoiles et muses avaient passé sous silence d’importantes personnalités inspirantes.
Des noms très connus de la scène artistique figurent, en effet, dans ce quatrième tome : Jean Marc Dalpé, Patrick Groulx, Marc Keelan-Bishop, Breen Lebœuf, Nicole Paiement, Suzanne Pinel et denise truax.
Je signale, en passant, deux visionnaires: d’abord le fondateur de l’hebdomadaire
Le Voyageur, Émile Guy; puis le cofondateur des Centres d’Accueil Héritage, Pierre Gravel.
Je me réjouis d’y trouver l’activiste communautaire queer Alex Tétreault.
Voici la liste complète des 25 Admirables : Sandra Adjou Akiremy, Natalie Aloessode-Bernardin, Matthew Bombardier, Linda Cardinal, Trèva Cousineau, Jean Marc Dalpé, Fannie Desforges, Nicole Fortier, Valérie Gauthier-Fortin, Vincent Georgie, Claudette Gleeson, Pierre Gravel, Sophie Grenier, Patrick Groulx, Émile Guy, Marc Keelan-Bishop, Breen Lebœuf, Marguerite Mbonimpa, Nicole Paiement, Suzanne Pinel, Makhena Rankin-Guérin, Philippe (Phil) Rivière, Luc Sirois, Alex Tétreault et denise truax.
16 mars 2026

Collectif sous la direction d’Andréanne Beaulieu, 10 brefs essais sur le français québécois, Promouvoir, éduquer, sensibiliser, Montréal, Éditions Somme toute, 2026,
174 pages, 24,95 $.
Embrasser la diversité
du français
Dans une langue, chaque mot a
sa place selon le contexte dans lequel il est utilisé. Voilà ce qu’une brochette d’analystes sous la direction d’Andréanne Beaulieu tente d’illustrer dans 10 brefs essais sur le français québécois.
Le recueil regroupe des textes de : Anna Giaufret, Annette Boudreau, Anne Peyrouse, Anne-Marie Beaudoin-Bégin, Sarah Bertrand-Savard, Julie Auger, Bruno Courbon, Emmanuel Bouchard, Julien Beauseigle et Andréanne Beaulieu.
Le tout est coiffé d’une préface de Lise Gauvin. Elle souligne « qu’une langue est un organisme vivant apte à accueillir de multiples transfor-mations et évolutions ».
Au Québec, la langue soulève les passions depuis belle lurette, notamment en raison des enjeux politiques, culturels et identitaires qu’on lui associe naturellement. Selon Emmanuel Bouchard, le français a changé tout au long de son histoire et continuera de la faire; « cette transformation ne le place pas forcément dans une situation périlleuse ».
La sociolinguiste acadienne Annette Boudreau note que c’est en faisant un usage fréquent et quotidien de sa langue que l’on se rend compte des différentes valeurs attribuées aux manières de parler. On prend alors conscience « que l’on peut adopter un registre plus formel dans le contexte qui le demande sans pour autant renoncer à son identité linguistique ».
Elle ajoute, fort à propos, que la variation est
le propre de toutes les langues. Selon Boudreau, « il est réducteur d’assigner une identité à
un groupe donné à partir d’une seule manière de parler, à partir du registre familier par exemple, et d’en déduire que les personnes
de ce groupe sont incapables d’accéder à
une autre registre ».
Andréanne Beaulieu martèle que les ajouts
à la langue française et les emprunts illustrent à quel point la langue est en constante évolution et vivante. Le français québécois, précise-t-elle, a emprunté des mots aux langues autochtones : achigan, carcajou, ouananiche, ouaouaron, pemmican et bien d’autres. Cela ne fait pas du Québec une société assimilée.
La langue français, c’est bien connu, a emprunté des mots à plusieurs autres langues : à l’allemand (choucroute), à l’italien (allegro) et au nahuatl (chocolat), pour n’en nommer que quelques-unes.
Qu’en est-il des mots, locutions, constructions et expressions empruntés à l’anglais ? Selon Beaulieu, « l’emploi d’anglicismes peut être bien selon le contexte, mais qu’en aucun cas ceux-ci seront employés au détriment de
la langue française ».
Un jeune qui dirait « iras-tu à la fête ce soir ? » passerait probablement moins inaperçu en parlant avec ses amis que s’il lançait « tu vas-tu au party à soir ? ». Il faut être capable de faire la nuance entre les différents registres de langue. La directrice du collectif ajoute :
« Ce n’est pas parce que deux interlocuteurs parlent un français de registre familier qu’ils parlent mal. »
Le message de ces 10 brefs essais sur
le français québécois est le suivant :
on devrait embrasser la diversité linguistique, la proclamer et la propager.
9 mars 2026


Collectif, Escale à Rome, Guides Ulysse, Montréal, 2026, 192 pages, 18 cartes, 19,95 $.
Jennifer Doré Dallas, Explorez Florence et la Toscane, Guide Ulysse, Montréal, 2026, 192 pages, 15 cartes, 19,95 $.
Rome, Florence
et la Toscane
Je vous présente deux guides Ulysse pour découvrir des endroits charmants en Italie, soit Rome, Florence et la Toscane.
Une Ville éternellement envoûtante
On dit que tous les chemins mènent à Rome. Tant mieux parce qu’en utilisant le guide Escale à Rome, vous allez vouloir y revenir.
Les itinéraires proposés peuvent durer
une journée, un week-end ou une semaine.
La fondation légendaire de Rome par les jumeaux Romulus et Rémus remonte à 753 av. J.-C. Le guide présente 15 dates importantes à retenir, depuis les sept rois de Rome jusqu’à
la mort du pape François et l’élection de
Léon XIV.
Rome est une double capitale, celle de l’Italie
et celle du plus petit État du monde, le Vatican (0.44 km2). Enclavé dans Rome, le Vatican est propriétaire de basiliques à l’extérieur de
ses murs et du palais de Castel Gandolfo,
tous décrits dans le guide.
Quinze itinéraires clés en main sont proposés pour ne rien manquer des différents quartiers de la ville. Cela va de la Rome antique à
la Rome contemporaine en passant par
le Champ de Mars, le Trident, la fontaine de Trevi, le Quirinal, la Villa Borghese et la Via Appia, entre autres.
Pas facile de choisir ce qu’il faut absolument voir, visiter ou goûter. Qu’à cela ne tienne,
la section « Le meilleur de Rome » met en lumière ce que la ville a de mieux à offrir tout en facilitant l’organisation générale de votre escapade.
Cela inclut, entre autres, 5 vues exceptionnelles, 5 expériences culturelles, 5 des meilleures gelaterie, 5 pizzas, 5 classiques de la cuisine locale, 5 idées pour faire plaisir aux enfants,
5 adresses pour les aficionados du lèche-vitrine et 5 hauts lieux de la vie nocturne.
Captivante et légendaire Toscane
Après Rome, c’est la Toscane, au centre de l’Italie, qui demeure la région la plus visitée. Elle comprend neuf provinces et une ville métropolitaine. Dans Explorez Florence et
la Toscane, Jennifer Doré Dallas propose sept itinéraires clés en main pour ne rien manquer des villes et villages de la région.
Cela inclut d’abord Florence avec son superbe David et son célèbre Duomo, puis Sienne avec sa magnifique Piazza del Campo, ensuite Pise qui offre beaucoup plus que sa tour penchée. Le Chianti, à ne pas confondre avec le vin qu’on y produit, est une région névralgique
de la Toscane.
Le cité étrusque d’Arezzo vaut le détour tant pour sa place centrale que pour son marché d’antiquités. Quant à l’île d’Elbe, son Parc national de l’archipel toscan est une réserve
de la biosphère de l’UNESCO.
Après avoir goûté aux attraits classiques du nord, vous avez rendez-vous avec les marais verdoyants et les villages pittoresques de
la Maremme et du sud de la Toscane.
Ces contrées sauvages offrent « une diversité de perspectives incomparable ».
Pour chaque itinéraire proposé, un plan clair
et précis permet de se repérer dans le secteur couvert, avec localisation des attraits, activités, boutiques d’artisans, restaurants, bars et boîtes de nuit. Impossible de louper quoi que ce soit! Qui plus est, un système d’étoiles et les coups de cœur d’Ulysse guident le lecteur vers
les adresses qui se démarquent.
2 mars 2026

Récit collectif des aînés et aînées francophones du Grand Toronto, Un livre, une communauté, Salon du livre de Toronto, 2026, 108 pages.
Voix et voies
de la régions qui est nôtre
Lors de sa 33e édition, fin-février,
le Salon du livre de Toronto a publié Un livre, une communauté. Il s’agit du résultat d’une série d’ateliers d’écriture qui visaient à préserver et transmettre la mémoire des aînés et aînées francophones du Grand Toronto.
L’ouvrage renferme 29 courts textes rédigés
par 18 femmes et 9 hommes. Les récits sont regroupés selon quatre régions : Centre-ville de Toronto, Municipalité régionale de Peel, Région de Durham et Expatriées françaises du Grand Toronto (deux femmes signent chacune deux textes sous cette rubrique).
Dans la préface, Paul Savoie écrit que
« les participants et les participantes ont produit des textes qui font revivre, pour eux ou elles, une époque de leur vie dans cette région qui est la nôtre, où ils ont eux-mêmes grandi ou qu’ils ont adoptée ». Je n’y ai pas vraiment vu un semblant de fil conducteur.
Les ateliers d’écriture ont été animés par Sylvie Bérard, Soufiane Chakkouche, Camille Gallard, Suzanne Kemenang, Michèle Lafranboise, Paul Savoie et Marine Sibileau. Je soupçonne que
les consignes ont varié car on retrouve quelques textes qui ne font aucunement référence à « cette région qui est la nôtre » (surtout dans la section Centre-ville de Toronto).
Le texte de Jean-Rock Boutin, maintenant établi à Mount Hope près de Hamilton, indique qu’il est arrivé au centre-ville de Toronto en 1992
et qu’il y a rencontré Omer Deslauriers,
« un homme visionnaire qui croyait fermement que la francophonie devait se doter de ses propres institutions pour survivre et s’épanouir ». C’est ce qui a guidé Jean-Rock dans la fondation de FrancoQueer en 2006
et Action Positive VIH/sida en 2009.
Thérèse Vachon raconte comment elle a rencontré une Congolaise en bêchant dans
le jardin communautaire de Place Saint-Laurent. « Ce fut le début d’une belle amitié. » On voit comment une sympathique complicité s’est développée entre les deux femmes.
Quelques récits prennent la forme de poèmes. C’est la cas de celui que signe Jacinthe Audette, où français rime avec mots parfaits et Franco-Ontariens avec lendemains. Le texte de Claudette Morier nous apprend que
son bénévolat est né d’une annonce dans L’Express : les Centres d’Accueil Héritage cherchaient une conductrice pour leur fourgonnette. Claudette présente une vingtaine de gens qu’elle a conduits.
Qui prend mari prend pays. C’est le cas de Françoise Myner qui quitte le Québec pour s’installer à Mississauga… tout en gardant plus que sa langue. « J’ai aussi enrichi ma culture, en plus d’y trouver ma voie pour m’épanouir et me dépasser ».
Dans son récit, Madeleine Zaffarano raconte qu’elle a eu un accident d’auto et reçu
une contravention. On lui suggère de la contester en demandant une audience en français. C’est ce qu’elle fait, mais le policier ne se présente pas. « Ça se passe très vite. Affaire classée sans suite. »
Des quatre expatriées françaises, je retiens
la citation sur laquelle se termine le premier texte de Sigrid Pous : « la Francophonie, c’est
la rencontre de la diversité », dixit Boutros Boutros-Ghali, sixième secrétaire général de l’Organisation des Nations unies et premier secrétaire général de l’Organisation internationale de la Francophonie.
L’idée d’un recueil collectif était intéressante, mais le Salon du livre de Toronto aurait dû conclure une entente avec une maison d’édition pour en faire la promotion. En s’improvisant éditeur, le SLT se retrouve sans distributeur.
Il sera difficile de trouver Un livre,
une communauté en librairies et dans
les bibliothèques publiques. Je n’ai pas encore vu une façon de le commander en ligne.
22 février 2026

Marie-Ève Sévigny, Le Vieux-Québec est
une histoire d’amour – Les promenades de Jacques Poulin, essai déambulatoire, Montréal, Éditions Leméac, 2026, 156 pages, 19,95 $.
Le Vieux-Québec dans l’œuvre de Jacques Poulin
Depuis 2017, Québec fait partie du réseau Villes créatives de littérature UNESCO. Marie-Ève Sévigny l’illustre avec brio dans Le Vieux-Québec est une histoire d’amour, où elle propose six promenades qui carburent à l’essence de douze romans publiés par Jacques Poulin entre 1967 et 2015.
Il ne s’agit pas d’un guide touristique mais plutôt d’un essai déambulatoire pour découvrir la ville que Jacques Poulin a chérie comme
sa mère. Les personnages ancrés dans
le Vieux-Québec sont souvent animés de nostalgie, au point où Marie-Ève Sévigny écrit que nous leur retrouvons « de ces grands élans vers le passé qui tintent le Vieux-Québec d’un ton sépia attendrissant ».
De la fin des années 1960 à celle des années 1980, le Vieux-Québec a changé de vocation. On y a moussé le tourisme au détriment de
la vie quotidienne. Poulin s’en plaint dans
Mon cheval pour un royaume (1967) en soupirant : « Il m’a semblé que le Vieux-Québec avait commencé à mourir. »
Dans Le cœur de la baleine bleue (1970), Poulin évoque des commerces aujourd’hui disparus : Holt Renfrew, Birks, boutique de design intérieur Irène Auger ainsi que le salon de thé et restaurant Joseph Kerhulu. Ils étaient
le carrefour de citadines élégantes et fortunées, pour la plupart anglophones.
Quand Poulin dit qu’il va se promener dans
le Vieux-Québec, il faut sous-entendre
« je viens écrire ». Le labyrinthe de ce lieu devient une sorte de page blanche où l’écrivain-flâneur est accroché. Marie-Ève Sévigny souligne que « la trajectoire du piéton devient alors celle de la plume sur le papier ».
Assise sur un banc de la rue des Remparts, près des canons, Sévigny se plaît « à croire qu’en vérité les vieux murs conservent l’esprit rebelles des années beat, où vivre ensemble semblait tellement plus simple, tellement plus spontané qu’aujourd’hui ».
Parlant des années beat, le plus ancien hôtel
de la vieille capitale, Clarendon, a déjà tenu
la taverne La Chapelle dans son sous-sol où elle accueillait des hommes marginaux.
Dans Mon cheval pour un royaume (1967),
le personnage Pierre Delisle se sent chez-lui dans ce bar souterrain où « mon identité s’affirme progressivement à mesure que chacun me reconnaît ». Identité queer…?
Dans Le cœur de la baleine bleue (1970), Volkswagen Blues (1984) ou Les yeux bleus
de Mistassini (2002), la Librairie Pantoute,
la Librairie générale française et la Librairie Garneau y trouvent toutes leur écho.
La première est métamorphosée en une bouquinerie biscornue où les livres sont classés selon « le principe du désordre absolu ».
Ce principe est établi par le propriétaire Jack Waterman qui laisse traîner près de la porte les romans les plus intéressants dans l’espoir que ceux-ci se fassent dérober par les clients désargentés. Le genre de librairie que j’aurais aimé tenir; j’y aurais ajouté un bar offrant un livre gratuit lors d’une seconde consommation.
J’ai visité le Vieux-Québec au moins une dizaine de fois. En bouquinant à la Librairie Pantoute, en 2005, j’ai mis la main sur un magnifique album collectif intitulé Québec : des écrivains dans la ville (Éditions de L’instant même et Musée du Québec). On y présente des extraits d’ouvrages où des écrivains décrivent la Vieille Capitale, depuis Samuel de Champlain jusqu’à Chrystine Brouillet. Dès que je feuillette ce livre, je me dis que Toronto peut aussi faire l’objet d’un tel traitement.
Je décide de rassembler tous les textes où
des auteurs franco-ontariens décrivent Toronto dans leurs romans, nouvelles, contes, récits, poèmes, pièces de théâtre et essais. Après plus d’un an de recherche, je me retrouve avec
60 auteurs et 120 extraits de leurs œuvres pour constituer l’ossature de ce qui va devenir Toronto s’écrit : la Ville Reine dans notre littérature (Gref, 2007).
17 février 2026

Soufiane Chakkouche, Rocking-chair, roman, Caraquet, Les Éditions de la Francophonie, 2025, 216 pages, 26,95 $.
Passer du polar
au roman psychologique
Surtout connu pour ses polars mettant en vedette l’inspecteur Dalil, Soufiane Chakkouche aborde maintenant l’intrigue psychologique avec le roman Rocking-chair. Il sort des sentiers battus pour échapper aux cases
qu’il tient en horreur.
Le protagoniste est Joshua Lomu, un écrivain qui végète à Toronto entre subventions et petits boulots… jusqu’au jour où il met la main sur une vieille chaise berçante. Lorsqu’il s’y installe pour écrire, quelque chose bascule, les mots prennent feu : « jamais ô grand jamais
sa plume n’avait été si mordante et légère à
la fois […] digne d’un Denis Diderot en avance sur son temps ».
Son éditrice Béatrice estime tenir en main
le meilleur manuscrit de sa carrière, « sans fautes d’orthographe ni coquilles, de surcroît ». Elle a raison. Une fois le roman publié,
la presse écrite et électronique se bat pour interviewer Joshua, « ce Voltaire vivant »
Comme le succès littéraire est immédiat, Joshua se dit que la chaise berçante y est pour quelque chose. Il s’accroche à ce rocking-chair comme à un talisman. « Je lui dois ce que je suis devenu et ce que je vais devenir. Il n’y a que la mort qui peut me séparer de cette chaise. »
Soufiane Chakkouche campe d’abord
son protagoniste torontois dans un piteux appartement sis au 666, Gladstone Avenue. Quand la renommée de Joshua grandit,
le romancier l’installe à Ward’s Island, là où
la liste d’attente est la plus longue. Joshua passe de la quatre cent quatre-vingt-neuvième place à la première en en tour de main ou de plume.
Rocking-chair est composé de 26 chapitres titrés d’une seule lettre, de A à Z en vrac.
On devine souvent que la lettre est l’initiale du prénom d’un personnage. Dans le cas de Q,
elle renvoie à qibla (mot arabe qui signifie direction de La Mecque vers laquelle doit
se tourner le musulman pour effectuer
une prière.
C’est parfois plus difficile. Le premier chapitre, par exemple, est coiffé du P. Je soupçonne que cela vient de la deuxième phrase qui commence par « Pareillement au printemps précédent… »
La rime des mots en prose sourit beaucoup à Soufiane Chakkouche. En voici quelques exemples : Béatrice, son éditrice; ces trucs turcs; les tares de l’art; une pédicure sans bavure; plus haut que ses convives – ainsi que les cons qui y vivent; un quidam quiconque; un petit pan du plan.
J’ai trouvé que le style de Chakkouche était parfois ampoulé, notamment lorsqu’il écrit : « le jeune homme de lettres haïssait
les racistes autant que ces derniers détestaient les autres pigmentations épidermiques sous dépendance mélanique ».
Lorsqu’une personne meurt, le romancier note qu’elle « venait d’obtenir son quitus de la vie, elle n’était plus qu’une chair sans âme sujette à la putréfaction ». Il ajoute plus loin que Joshua s’étonne « du poids du corps alourdi par
la mort malgré la charge de l’âme en moins ! »
L’intrigue de Rocking-chair est alimentée
par trois thèmes : le pouvoir de la création,
la fragilité de l’ego et le prix du succès.
Le romancier ne ménage pas les rebondisse-ments pour tirer de ces thématiques leur substantifique moelle.
Ingénieur de formation, Soufiane Chakkouche est un écrivain d’origine marocaine. Il est installé à Toronto depuis 2019, où il travaille comme journaliste, chroniqueur, romancier
et scénariste.
11 février 2026

Nicolas Auclair-Tremblay, Auguste Géant, roman, Montréal, Éditions Tête première, 2026, 240 pages, 31,95 $.
Combien faut-il
de mensonges pour
créer un fait ?
Le premier roman de Nicolas Auclair-Tremblay est un questionnement sur l’identité et la quête de sens. Avec Auguste Géant, il crée une fiction adulte racontant une famille brisée
par un système de valeurs androcentriques.
L’homme au centre de tout ici est d’abord Dionel Géant, un PDG qui a réussi dans
le monde des affaires. Dès le premier chapitre, nous apprenons que son fils Auguste lui succède. C’est le cheminement de ce dernier que le romancier décortique pour nous montrer comment le protagoniste se réfugie dans son ego qui ne lui apporte aucun réconfort.
Le roman se distingue par la structure de
ses 138 chapitres qui ont entre trois lignes et quatre pages. Plusieurs chapitres s’étendent
sur un seul paragraphe renfermant une seule phrase, le plus souvent avec une multitude
de virgules, parfois avec une série de points-virgules.
Le plus court chapitre est intitulé La première fois; il inclut seulement trois lignes : « C’était très bon. Ce que nous avons fait cette soirée-là ne regarde que Martine et moi. »
Le style de Nicolas Auclair-Tremblay est souvent saccadé, comme en fait foi ce court extrait : « Ses yeux lourds. Son visage desséché. Son pas lent. Sa voix cassante.
Ses idées de bien commun. »
Ou encore cette phrase sans sujet-verbe-complément qui décrit en peu de mots l’itinéraire pris pour aller au travail : « La rue, le boulevard, l’autoroute, le boulevard, la rue,
le stationnement, l’ascenseur, le bureau. »
Dionel forme Auguste à son image. Il veut que son héritier soit un duplicata de lui. Or, le père travaille avec des rencontres, des dîners et
des poignées de mai, tandis que le fils a recours à un coup de fil, à un courriel et à
un texto. Quand sa cravate est mieux nouée que celle de son père, Auguste se dit qu’il a
un talent supérieur.
Lorsque le jeune Auguste essuie la furie de Dionel, ce n’est pas parce qu’il a bu ou qu’il a menti. C’est plutôt parce qu’il a mal menti.
Le père exige alors que le fils lui mente tous les jours pendant des mois pour réussir à bien le faire.
La leçon apprise est la suivante : « L’art du mensonge est une habileté et, comme toute habileté, il s’enseigne et se cultive. » Reste à savoir combien de mensonges on a besoin pour créer un fait…
Ce que j’ai trouvé intéressant dans ce roman, c’est la façon dont Auguste brûle les ponts
avec tous ceux qui l’entourent afin de prendre
sa place de pièce maîtresse dans le monde
des affaires : famille, amis, amantes, collègues
et membres du conseil d’administration. Que leurs vêtements sobres chuchotent la belle retraite et les bonnes manières ou que leurs habits colorés crient la route et l’aventure, Auguste ne réussit pas à trouver une oreille attentive.
Je termine sur une note légère en signalant
un passage qui m’a bien fait sourire. Un ami d’Auguste explique qu’il n’a rien vu de l’Europe, « ces glorieuses villes comme Tokyo, Sydney, Chicago, Grand Canyon, Taj Mahal,
tu sais bien, l’Europe à son meilleur ».
20 janvier 2026

Christine Ouin, Julie Brodeur et Louise Pratte, J’explore le Québec ! Montréal, Guides Ulysse, coll. Mon premier guide de voyage, illustrations de Pascal Biet, 112 pages,
9 cartes, 19,95 $.
Le sympathique chien Edgar et l’adorable libellule Julie invitent
les jeunes à découvrir la plus grande province du Canada sous toutes ses coutures. J’explore
le Québec ! leur propose des données historiques, géographiques et culturelles, des visites et des expériences dans tous les coins du Québec, ainsi que des bricolages
et jeux rigolos.
Avec ses 1 667 712 km2, le Québec est
la plus grande province du Canada. Sa population de 9,1 millions le place cependant loin derrière l’Ontario (16,26 millions). Après avoir souligné que les ancêtres des Premières Nations et des Inuits remonte à plus de 12 000 ans, le guide dresse une petite histoire du Québec en dix capsules, de 1534 (Jacques Cartier) à 1995 (second référendum).
Edgar et Julie s’amuse à se lancer des expressions bien de chez nous : se tirer
une bûche (s’asseoir), tataouiner (perdre
son temps), vlimeux (espiègle), attacher
sa tuque avec de la broche (se préparer au pire), avoir de la broue dans le toupette (être très occupé).
Premier-né de la collection spécialement conçue pour les voyageurs en herbe et
les petits curieux, ce guide propose des excursions ou des visites en ville,
à la campagne, à la montagne, le long du fleuve et du fjord, au bord de la mer, chez les Autochtones et vers le Grand Nord.
Il est tour à tour ludique et pédagogique.
On retrouve au menu le sirop d’érable,
les bleuets et la tourtière, les pets-de-sœur, les oreilles de crisse et les queues de castor, sans oublier les « rois de la patate » et
la poutine.
Montréal offre des attraits uniques : Jardin botanique, Planétarium, Insectarium, Biodôme et Festival Juste pour rire. Québec
a son Carnaval, bien entendu, ses plaines d’Abraham, son Petit Champlain et son Château Frontenac.
Une dizaine de pages sont consacrées aux Autochtones. On y apprend que les 11 nations du Québec se regroupent en trois familles culturelles : algonquienne, iroquoienne et inuite. Il est possible de visiter plusieurs villages et musées pour plonger dans leurs traditions. Parmi
les activités de bricolage que propose
le guide, il y a la fabrication d’un capteur de rêves et la construction d’un inukshuk.
Le guide se termine par Québec-Quiz et
par Les bonnes adresses d’Edgar et Julie.
On retrouve pas moins de 134, chacune renvoyant à un numéro sur une demi-douzaine de cartes détaillées. Impossible
de ne pas s’y retrouver ou de se perdre en route.
Cette cinquième édition de J’explore
le Québec ! a le mérite d’inviter les enfants à être attentifs à tout ce qui les entoure.
À la fois amusant et instructif, il est magnifiquement illustré.
La collection Mon premier guide voyage inclut trois autres destinations : Ouest canadien, France et Caraïbes. À quand l’Ontario…?
2 janvier 2026

Robert Lalonde, L’imagination que donnent les vraies tendresses, roman épistolaire, Montréal, Éditions du Boréal, 2025, 178 pages, 23,95 $.
Un dialogue hors du temps où tendresse et sincérité priment
Dix-huit mois de correspondance d’outre-tombe entre les écrivains Robert Lalonde (né en 1947) et Gustave Flaubert (né en 1821).
Voilà ce que renferme le roman épistolaire L’imagination que donnent les vraies tendresses,
de Robert Lalonde.
Séparés par la mort, mais unis dans l’obsession des mots, les deux compères échangent librement et ouvertement, vilipendant souvent de concert leur époque. Entre eux, pas de frontière de temps ni d’espace.
La correspondance de Flaubert est constituée de plus de 4 000 lettres adressées à près de 300 correspondants,
tels que Guy de Maupassant, Georges Sand, les frères Edmond et Jules Goncourt, Louise Colet, Ivan Tourgueniev, Maxime Du Camp
et Émile Zola. Elle s’étend sur une période de près de 50 ans, de 1830, quand Flaubert avait 9 ans, à 1880, année de sa mort. Elle
a été parfois considérée comme son chef-d’œuvre.
Robert Lalonde a lu toutes ces lettres et
les a assimilées au point de nous hypnotiser, de nous faire croire en une réelle corres-pondance dans un espace et un temps communs. Une vingtaine de lettres sont échangées entre novembre 2022 et avril 2024 pour Lalonde et entre novembre 1888 et avril 1880 pour Flaubert.
Considéré comme l’un des plus grands romanciers du XIXe siècle, aux côtés de Hugo, Stendhal, Balzac et Zola, Flaubert se distingue par sa conception exigeante du métier d’écrivain et par la modernité de sa poétique romanesque. On trouve plusieurs références à ses œuvres dans l’ouvrage de Robert Lalonde : Madame Bovary, au premier chef, mais également Salammbô, Bouvard et Pécuchet, La Tentation de saint Antoine et L’Éducation sentimentale.
Lalonde et Flaubert se tutoient à qui mieux mieux : Toi, Cher toi, Oh toi! Salut toi, Vieux cher toi, Pauvre cher toi. Leurs échanges nous font découvrir deux hommes qui, la plume à la main, ont connu des exaltations de saint et des frayeurs de damné. Dans ce dialogue hors du temps, « la tendresse et
la sincérité comptent au-delà de tout ».
Robert Lalonde révèle une facette sans doute peu connue de Gustave Flaubert,
à savoir sa bisexualité. Il lui fait dire :
« j’ai couché tant à gauche qu’à droite,
avec filles nubiles et jolis garçons de bain ». Cela fait du monument littéraire français
« un amoureux sans amour, empoisonné par ce que ce cher Baudelaire, qui a goûté aussi à cet élixir du diable, appelle
“les fleurs du mal” ».
L’imagination que donnent les vraies tendresses se veut un hommage à Flaubert et à la littérature. J’y ai trouvé une perspicace définition de la parole couchée sur papier : « on écrit pour revivre,
et peut-être faire revivre aux autres,
des heures enfouies, des amours éludées, des colères étouffées et des espoirs inextinguibles ».
Ce sublime roman épistolaire est aussi
une pause bienvenue face à la superficialité contemporaine. De tous les livres de Lalonde, c’est celui qui instruit et émeut le plus.
Né à Oka en 1947, Robert Lalonde mène en parallèle une carrière d’acteur et d’écrivain. Il alterne entre romans, nouvelles et carnets. On lui doit les best-sellers Le Petit Aigle à tête blanche, C’est le cœur qui meurt en dernier, On est de son enfance et La liberté des savanes. En 2023, il s’est vu décerner
le prix Athanase-David pour l’ensemble
de son œuvre.
26 décembre 2025

Catherine Siguret, La Dame de la poste, roman, Paris, StudioFact Éditions, 2025,
304 pages, 39,95 $.
Crime ou gentille espièglerie au bureau
de poste ?
S’occuper des autres peut faire
un bien fou. C’est toujours plus simple que s’occuper de soi. Voilà
ce que démontre Catherine Siguret dans La Dame de la poste, un roman inspiré par un fait réel du début
des années 1960 en France.
L’action se déroule dans le village normand de Veules-les-Roses qui est secoué par
un séisme plus sérieux qu’il n’y paraît :
les lettres destinées au Père Noël reçoivent une réponse ! Derrière cette fantaisie se cache Magdeleine, receveuse du bureau de poste, qui a pour complice sa factrice Françoise.
Lorsque j’étais jeune, le courrier était livré par notre voisine, madame Alice Janisse
(on disait « livrer la malle »). Nous avions
une boîte à malle sur le bord de la route.
Le bureau de poste était situé dans
la maison de madame Doreen Bélisle,
en face de l’église. Je ne me souviens pas avoir écrit une lettre au Père Noël.
Revenons à Magdeleine qui est bien
décidée à donner du rêve aux enfants.
Elle décachète les courriers, bafouant ainsi le règlement du ministère des Postes, Télégraphes et Téléphones (PTT), de quoi lui coûter sa place. La receveuse du paisible bureau de poste découvre alors des secrets bouleversants et de grandes injustices.
Le roman se transforme presque en polar, car Magdeleine œuvre en détective pour percer les mystères, n’hésitant pas à forcer les portes… et les consciences. D’un rebon-dissement à l’autre, l’intrigue se corse, avec comme toile de fond les stigmates de
la Seconde Guerre mondiale et l’actuelle guerre d’Algérie.
Pour la receveuse du bureau de poste,
se mêler de la vie des autres ne s’avère pas une faute, cela relève du devoir moral.
« J’ai voulu leur donner des rêves, leur apporter de la magie, un tout petit peu de bonheur… puisque je le pouvais. »
Il y a, bien entendu, la violation du secret de la correspondance. Certains villageois ajoutent qu’il y a aussi « duperie du jeune citoyen en devenir ». Magdeleine croit plutôt qu’il s’agit d’une « gentille espièglerie », pas d’un crime.
Le supérieur de la receveuse la dénonce énergiquement. Le dossier fait du chemin : Veules-les-Roses, Dieppe, Rouen, Paris.
La coupable est sommée de se présenter
au bureau du ministre des PTT, dans le VIIe arrondissement. En route, Magdeleine reconnaît sa faute mais ne parvient pas à
la regretter. La cause des enfants était au-dessus de tout, au-dessus de son sort, même.
« Elle les avait gâtés, amusés, eux comme leurs parents, elle avait arrangé les vies, toutes, sauf la sienne et celles des membres de sa famille. »
La Dame de la poste souligne la thèse de Françoise Dolto, pédiatre et psychanalyste française, selon laquelle le Père Noël ne relève pas du mensonge aux enfants mais du mythe fondateur puisqu’il développe l’imaginaire. « Voilà qui donnait du sens à ce que Magdeleine ressentait confusément, mettant des mots carrés et inconnus sur l’instinct qui la portait. »
L’auteure présente, en bonus, un court dossier intitulé « Le vrai du faux » où elle distingue entre la part de fiction et la part de réalité dans son roman. Tout y passe : famille, personnages de l’histoire dans l’Histoire, PTT et Veules-les-Roses.
Catherine Siguret est écrivaine, scénariste et journaliste. La Dame de la poste lui a été inspiré par l’histoire vraie qui, en 1962, a fait naître le Secrétariat officiel du Père Noël.
8 décembre 2025

Roxane Turcotte, Miam, du chocolat ! album illustré par Jasmine Mirra Turcotte, Montréal, Éditions de l’Isatis, coll. Clin d’œil, 2025,
24 pages, 17 $.
Album au chocolat noir, blanc ou au lait
C’est la Saint-Valentin! Comment ne pas vous offrir une douceur? Je vous propose Miam, du chocolat !
Cet album de Roxane Turcotte
est autant une invitation à
la gourmandise qu’une plongée
dans l’origine et la fabrication
du chocolat.
Parce que tous les enfants raffolent du chocolat à Noël, à Pâques et le jour de leur anniversaire, l’album s’adresse surtout à eux. À l’aide d’illustrations signées Jasmine Mirra Turcotte, l’auteure précise que « le chocolat vient des fèves de cacao de la cabosse du cacaoyer, un petit arbre qui croit à l’ombre des bananiers dans les pays humides et chauds de l’Amérique, de l’Asie et de l’Afrique ».
Qu’il soit noir, blanc ou au lait, le chocolat est dégusté par des enfants dont les visages font écho à tous les continents. Sans mentionner le Canada, Roxanne Turcotte fait allusion à une tradition bien d’ici en écrivant que la dinde et les atocas font patienter les invités qui rêvent de dévorer
la fameuse bûche chocolatée.
Et on apprend que le chocolat blanc est fabriqué sans poudre de cacao. « Il contient seulement le gras des fèves mélangé avec du lait sucré. »
Miam, du chocolat ! ne se contente pas de faire uniquement saliver enfants et parents. L’album se veut engagé en soulignant que
le chocolat ayant le meilleur goût, c’est celui qu’on appelle « équitable ».
Ce mot sur une tablette de chocolat nous assure « que les fèves des cacaoculteurs arrivent chez les chocolatiers dans
un respect véritable de la nature et des travailleurs et qu’aucun enfant n’y a travaillé ».
Dans mon enfance, le chocolat était associé au breuvage chaud, au glaçage sur un gâteau marbré et, surtout, aux lapins, poules et œufs de Pâques. Je me souviens aussi avoir vendu de longues barres de chocolat épaisses avec amandes entières grillées pour une vague collecte de fonds. Je crois que
la marque était World’s Finest Chocolate.
L’album Miam, du chocolat ! n’a que 24 pages, mais il regorge de renseignements pratiques et de frimousses aux traits enjoués. Grâce à l’utilisation de tu, te, toi,
ton et ta, les jeunes se sentent constamment interpelés.
Roxane Turcotte est dingue d’albums jeunesse. Elle les collectionne, en écrit,
en lit volontiers à haute voix à qui veut l’entendre. Diplômée en sciences de l’éducation et en histoire de l’art, elle compte plus de cinquante albums et romans jeunesse à son actif.
Quand elle ne plonge pas le nez dans
un livre, seule ou avec des enfants, Roxane part à vélo, visite des châteaux (elle vit trois mois par année en France), chante souvent dans son auto en imitant les sopranos,
porte parfois des robes qui ressemblent à ses jardins fleuris, et adore se retrouver partout où elle peut piquer la curiosité
des jeunes et leur donner le gout de lire.
23 novembre 2025

Camille Beauchamp, Rire jaune, roman, Boucherville, Éditions de Mortagne, 2025, 248 pages, 28,95 $.
Réconcilier passé et présent pour envisager un meilleur avenir
Comment affirmer son identité alors qu’on se tient sur des sables mouvants, entre deux cultures ? Voilà la question à laquelle
une jeune fille adoptée tente de répondre dans Rire jaune, roman d’introspection que signe Camille Beauchamp.
Julie Boucher, alias Jing Hé, apprend à quatre ans qu’elle a été adoptée lorsqu’elle avait
six mois. Comprendre qu’une inconnue
l’a mise au monde en Chine pour ensuite l’abandonner va teinter le reste de
son existence.
On lui rappelle constamment qu’elle est différente, « exotique », mais la jeune Julie se sent Québécoise. On l’insulte sans
le vouloir en lui lançant des blagues stéréotypées. Même si ça lui rentre dedans, elle rit… jaune.
Née elle aussi en Chine, l’autrice Camille Beauchamp a été adoptée par des parents québécois à l’âge de six mois. Cette expérience lui inspire l’écriture de Rire jaune, roman qui met en scène – on le devine – son alter ego.
Même si le père et la mère de Julie l’aiment de façon inconditionnelle, même s’il est inconcevable qu’elle puisse penser à d’autres personnes comme étant ses « vrais » parents, la fillette commence à faire des crises de panique dès l’âge de
sept ans. Elle a une peur viscérale d’être abandonnée, rejetée.
Au secondaire, une amie fait remarquer à Julie : « J’oublie tout le temps que tu viens pas d’ici parce que tu parles comme nous, tu as les mêmes références. » L’amie prend cependant soin d’ajouter : « Tu es comme pas vraiment Chinoise, mais pas Québécoise non plus. Tu es genre une banane. Jaune à l’extérieur, blanche à l’intérieur. »
Julie excelle en art dramatique et devient membre d’une ligue d’improvisation. Lors d’une manche, elle crée le personnage Ming Ming qui adopte le pire accent chinois possible, en remplaçant tous les R par des L. Plusieurs membres du public lui disent à quel point ils la trouvent comique et attachante.
« Ils aimaient quand les stéréotypes étaient exploités à l’extrême. C’était une forme de validation pour eux. Si je pouvais le faire, alors ils avaient le droit d’en rire sans passer pour des racistes. »
L’étudiante est tannée qu’on lui rappelle
sa différence, qu’on la traite comme
une étrangère. C’est comme si on lui disait : « Tu ne seras jamais totalement des nôtres. »
Un impresario remarque le talent de Julie
et lui propose quelques rôles de figuration. Puis l’occasion d’un premier rôle se présente, mais elle doit signer le contrat sous son nom chinois, Jing Hé.
La romancière illustre comment il est impossible pour sa protagoniste d’endosser une identité qu’elle a passé toute sa vie à renier. Camille Beauchamp amène surtout Julie à trouver son chemin dans la vie, à se réconcilier avec son passé pour mieux envisager son avenir.
Après avoir navigué en eaux troubles en tant qu’enfant, ado et jeune femme, après avoir fait la paix avec ce qu’elle ne peut
pas changer, après avoir réussi à assumer son passé, Julie parvient enfin à ramer sur une rivière calme. Jing Hé veut justement dire « rivière calme ».
14 novembre 2025

Laurence Caron-C., Portraits de Laurent, roman, Montréal, Éditions Hamac, 2025,
156 pages, 24,95 $.
Le passé est ineffaçable mais remodelable
En 2020, la Franco-Ontarienne Hélène Koscielniak abordait
la transidentité comme sous-thème dans son roman intitulé Génération sandwich. Aujourd’hui, Laurence Caron-C. place ce phénomène
au cœur de Portraits de Laurent,
un plaidoyer pour un affran-hissement de toutes formes
de carcans.
Avant même le titre du roman, le livre s’ouvre sur une note biographique.
On précise que la transidentité de Laurence Caron-C. influence sa pratique artistique : « iel s’intéresse à tous les sujets qui, de quelque façon, se rapportent à l’identité,
à la perte ou à l’invalidation de celle-ci, de même qu’aux phénomènes d’invisibilisation sociale ».
Laurent est le personnage principal. Dès l’introduction, on apprend que, un morceau à la fois, il se sera reformaté·e, remodelé·e, remastérisé·e, affiné·e, poli·e, raffermi·e, repeint·e, déformé·e, altéré·e, désaffecté·e, reformé·e, réimaginé·e, dégrossi·e, déconstruit·e et analysé·e.
À l’école, Laurent a le casier 523 dans la rangée des secondaires 5. Un jour, sur son casier, il est écrit crisse de fif à l’encre noire. En écoutant la chanson Ma langue dans
ton oreille, d’Amélie Prévost, il retient
les mots suivants : « si tu n’es pas content change ou farme ta yeeeeule ».
Laurent a une épiphanie. Quelle égérie !
Ce sera son nom, son nouveau nom,
sa nouvelle identité, sa prochaine persona. Laurent s’appelle maintenant Égérie.
Son père ne veut rien savoir, évidemment, de « c’te lubie-là ».
Je n’ai jamais rencontré une personne trans, une personne qui reconstruit son moi profond entre les chaînes du passé et
la promesse d’un avenir à inventer. J’avoue avoir lu Portraits de Laurent en observateur, en spectateur, peut-être même en voyeur.
Je sais cependant comment je réagirais si
un bully, au détour d’une allée chez No Frills ou Winners, dans le métro ou sur
la rue Sherbourne lançait « Ben voyons donc, tabarnak, un de ceux-là, câlisse !
Moé, pas capab’, hostie, un gars dans
une robe ! » Je lui ferais savoir que
la transphobie n’a pas sa place ici, point à
la ligne !
Tout au long de ce roman déconcertant, Laurent-Égérie navigue entre ses souvenirs et ses projections. Iel déconstruit l’image figée qu’on a voulu lui imposer, puisque son enfance s’est déroulée dans un cadre rigide, marqué par un père autoritaire et une société qui impose des normes de genre.
Laurence Caron-C. illustre comment le passé ne peut pas être effacé, comment il peut cependant être revisité et remodelé.
En embrassant pleinement son identité et
en assumant son devenir, Égérie cesse d’être Laurent, l’ombre d’un héritage familial,
et devient une figure libre et affirmée.
Outre la transidentité, le roman met en lumière des thèmes comme la construction de l’identité, l’image de soi et la trans-formation personnelle, la résilience et
la possibilité de se réinventer malgré
les blessures du passé. On aborde aussi
sans censure les violences scolaires et sociales subies par les personnes queer.
À titre de renseignement, selon le recense-ment de 2021, on comptait 14 814 230 hommes cisgenres (48,83 %), 15 421 085 femmes cisgenres (50,83 %) et 100 815 personnes transgenres ou non binaires
(0,33 %) au sein de la population canadienne âgée de 15 ans et plus.
5 novembre 2025

Freida McFadden, Le Boyfriend, roman traduit de l’anglais par Karine Xaragai, Paris, Éditions City, 2025, 400 pages, 36,95 $.
La romancière américaine la plus machiavélique
Je vous ai présenté au moins cinq polars de Freida McFadden, notamment tous ceux de la série « la femme de ménage ». Cette auteure américaine traduite dans plus de trente langues revient à
la charge avec Le Boyfriend,
une intrigue new-yorkaise aussi addictive que machiavélique.
Il s’agit, en réalité, d’une double intrigue puisque la romancière met en scène deux séries de personnages évoluant dans des imbroglios qui se développent séparément d’abord, pour finalement se croiser et ne former qu’une seule histoire finement architecturée.
Le premier groupe comprend trois amies célibataires dans la trentaine. Grâce au site de rencontre Cynch, Sydney fait la connais-sance de Tom Brown qui gagne sa vie à découper des cadavres (anatomopathologie ou médecine légale). Voici comment elle s’adresse à lui :
« – Tu as déjà été marié ?
– Non, jamais. Et toi ?
– Non plus. Mais j’aimerais bien.
Oh, mon Dieu ! Qu’est-ce qui m’a pris de dire ça ? Jamais on ne dit ce genre de chose à un premier rendez-vous ! C’est un principe cardinal. Décidément, cet homme a le don de me faire perdre toute prudence. »
Tom a aussi le pouvoir d’afficher un regard qui empêche Sydney de penser de façon cohérente. Il est gentil, il est intelligent,
il aime sa mère et puis il est très agréable à regarder. Lors de leurs sorties au restaurant, il y a une véritable alchimie, une connexion électrique. Au lit, c’est le gros lot : Freida McFadden invente alors l’adverbe époustouflamment et l’adjectif superextrafabulissime.
Or, les tribulations du dating ne font pas long feu. Des signaux d’alarme commencent à surgir, atteignant un seuil presque inacceptable. Un policier et ex-amant de Sydney la met en garde contre un dérapage.
Le second groupe de personnages comprend quatre jeunes d’une école secondaire. Comme si leurs relations amicales ou amoureuses n’étaient pas déjà assez dramatiques, l’assassinat d’une première puis d’une seconde étudiante donne au roman une aura diabolique.
Pour ajouter à la perfidie, il y a même
un chapitre où un étudiant tue son père et prend plaisir à le regarder mourir. Une fois son crime perpétré, il affirme : « Ça été l’un des meilleurs moments de mon existence. »
Au début, Freida McFadden semble prendre plaisir à illustrer que tous les baisers d’anciennes flammes ne sont qu’un entraînement pour aboutir à celui offert à une nouvelle conquête. Au milieu du roman, elle se délecte à montrer comment il suffit qu’un type ait du charme, de l’intelligence
et un physique avantageux pour duper n’importe qui. À la fin, la romancière n’hésite pas à éclabousser de sang toute remarque sur un ton faussement moralisateur.
Freida McFadden est le pseudonyme
d’une médecin spécialisée dans les lésions cérébrales, auteure de thrillers psycholo-giques et de romans à l’humour médical. Elle est reconnue pour ses polars avec
des rebondissements inattendus, souvent centrés sur des protagonistes féminines.
On soupçonne qu’elle porte une perruque et des lunettes afin de protéger sa vie privée, de dissimuler son identité et de dissocier
sa carrière d’écrivaine de sa profession médicale.
28 octobre 2025

Emmanuelle Jasmine, L’intimidation racontée aux enfants, album illustré par Jean Morin, Boucherville, Éditions de Mortagne, 2025,
56 pages, 18,95 $.
Guide pour contrer l’intimidation
L’enfant intimidé, l’enfant qui intimide, l’enfant qui est témoin de l’intimidation, les parents de l’enfant intimidé, autant de facettes à une forme de violence de plus en plus répandue. Voilà ce que fait ressortir Emmanuelle Jasmine dans L’intimidation racontée aux enfants.
L’auteure met d’abord en scène trois enfants dans la classe de madame Claudie : Adam, Lou et Alix. Adam aime beaucoup s’amuser avec Lou, sauf quand celui-ci embête Alix.
Il se moque d’elle, la bouscule, l’insulte, parle dans son dos. Adam n’ose pas s’interposer par crainte de déplaire à
son ami.
Les enfants et l’institutrice sont illustrés
par Jean Morin qui fait ressortir avec brio
la gestuelle et l’expression faciale de chacun et chacune. Les couleurs n’ont pas de secrets pour lui. Elles lui permettent de faire écho à une variété de sentiments, rendant du coup la lecture plus captivante.
Emmanuelle Jasmine a eu l’idée d’inviter
un intervenant qui va sensibiliser les jeunes à l’intimidation. À travers des activités interactives, les enfants apprennent pourquoi et comment agir pour contrer ce problème.
L’histoire racontée n’occupe même pas 50 % de l’album. Plusieurs pages sont consacrées à de l’auto-observation, à des trucs et stratégies, ainsi qu’à des pistes que
les parents peuvent explorer.
On apprend que l’intimidation peut être physique, verbale, sociale, matérielle ou virtuelle, qu’elle est tantôt directe tantôt indirecte. On apprend aussi à différencier
la taquinerie de l’intimidation.
Une dizaine de pages de cet album s’adressent aux parents. On souligne d’abord que l’intimidation constitue une forme de traumatisme qui cause de la détresse.
En plus de miner l’estime de soi, elle peut aussi entraîner de l’anxiété, de la honte,
des maux de tête ou de ventre, des troubles du sommeil, une perte d’appétit,
des difficultés de concentration et de
la dépression.
Selon l’auteure, « il est courant que les enfants qui intimident les autres soient eux-mêmes exposés à de la violence ».
Une illustration montre le père qui intimide verbalement son fils, puis ce dernier qui en fait autant à l’endroit d’une camarade de classe.
Adam est témoin des gestes d’intimidation posés par son ami Lou. L’album a le mérite de noter que les enfants-témoins peuvent éprouver de la détresse émotionnelle, de l’insécurité, voire un désengagement scolaire.
Emmanuelle Jasmine conclut en ces termes : « Votre enfant, tout comme les autres, mérite de se sentir bien et en sécurité dans tous ses milieux de vie. Et puisqu’il s’agit d’une responsabilité partagée et que l’intimidation est un problème social complexe, mieux vaut agir en partenariat, avec l’école ou
la communauté. »
Chacun a un rôle à jouer dans le maintien du respect d’autrui !
21 octobre2025

Luc Martel, L’Étranger de l’Isle-aux-Grues, tome 3, Une seconde chance, roman, Montréal, Éditions Hurtubise, 2025,
348 pages, 26,95 $.
La Guerre de Corée
au cœur d’un roman québécois
Dernier retour d’Eva et Frédéric,
les protagonistes de la trilogie L’Étranger de l’Isle-aux-Grues. Intitulé Une seconde chance, le troisième tome que signe Luc Martel mêle encore une fois fiction et réalité, en nous plongeant cette fois dans le Québec de 1950 et dans
la Guerre de Corée.
J’ai déjà parlé du tome 1 et du tome 2. Malgré tous leurs efforts, Eva et Frédéric n’ont pas encore réussi à concevoir un enfant. Que leur réserve 1950…?
Le tome 3 commence par la mort de l’épouse d’Edmond, frère d’Eva. Ce dernier
se retrouve avec trois enfants sur les bras, dont un nouveau-né. Il est en colère « contre Dieu et contre le monde entier ».
Edmond a fait la Seconde Guerre mondiale sans la moindre égratignure et est maintenant pilote pour l’armée américaine durant la Guerre de Corée. Ironie du sort, « c’est la deuxième fois que mon avion
se fait descendre, on me tire en pleine tête… et c’est ma femme qui est morte ».
Eva accepte de prendre soin des trois enfants de son frère. Le couple vit enfin
les joies de la parentalité. Or, leurs espoirs de garder auprès d’eux les trois pupilles s’évanouissent lorsque le père décide de se remarier, au retour de la Guerre de Corée.
C’est lors de son hospitalisation à Séoul qu’Edmond rencontre l’élue de son cœur.
La vie lui donne laborieusement « une seconde chance d’être heureux et il est
hors de question de passer à côté de cette opportunité ». Après moult péripéties,
il épouse son infirmière, rentre au Canada
et reprend ses enfants.
Désireux de toujours vivre la parentalité, Eva et Frédéric se tournent vers l’adoption. Luc Martel décrit alors le cas de
ces orphelins faussement déclarés malades mentaux par le gouvernement du Québec
et confinés dans des institutions psychia-triques entre les années 1930 et 1960.
Le premier ministre Maurice Duplessis et l’Église catholique obtiennent ainsi plus d’argent du gouvernement fédéral. Un prêtre baptise ces orphelins de Duplessis car « l’Église était plus préoccupée par le salut de leur âme que par la manière dont ils seraient traités ».
Dans ce troisième tome de L’Étranger de l’Isle-aux-Grues, le romancier braque
les projecteurs sur « la guerre oubliée », celle de Corée. Le Canada, sous l’égide de l’ONU, y a activement participé : 26 000 soldats, 600 missions du 426e escadron,
26 pilotes au contrôle du ciel sous le commandement de la US Air Force, 500 pertes de vie.
Comme dans les tomes précédents, Luc Martel peint des tableaux savoureux où
les émotions fortes se mêlent aux embruns marins du fleuve Saint-Laurent. Amoureux de la langue française, il nous offre une fois de plus une plume finement ciselée.
Je note, en terminant, que les Éditions Hurtubise citent quelques mots de ma recension du tome 2 au verso du livre : « Un roman où fiction et faits historiques font bon ménage [et qui] regorge de rebondissements spectaculaires. »
On indique tout simplement L’Express de Toronto, pas mon nom.
7 octobre2025

Muriel Françoise, New York, petit atlas hédoniste, photographies de Sylvie Li, Éditions du Chêne, 2025, 256 pages, 62,95 $.
Le dépaysement
de La Grosse Pomme
Un séjour à New York permet de
se gorger d’une énergie nouvelle.
En signant New York, petit atlas hédoniste, Muriel Françoise et Sylvie Li illustrent comment la ville ne cesse de se réinventer avec audace.
Ce livre de voyage découpe la ville en huit quartiers : Lower Manhattan, New York Arty, Midtown, Brooklyn, Queens, Upper West Side, Upper East Side, Harlem & Bronx. On
y trouve des doubles-pages thématiques pour mieux comprendre La Grosse Pomme, des itinéraires de promenade pour flâner et découvrir chaque destination autrement, ainsi qu’un rappel des essentiels à visiter pour ne rater aucun incontournable.
Parmi les essentiels de Lower Manhattan, une photo pleine page montre One World Trade Center, cette tour qui se dresse à Ground Zero, le site des tours jumelles détruites lors des attentats du 11 septembre 2001. À 541 mètres, il s’agit du plus haut édifice de New York. L’atlas nous invite à visiter aussi Chinatown, Liberty Island, Battery Park, Wall Street et Ellis Island.
Dans le quartier New York Arty, la plus ancienne partie de Greenwich Village a été classée au patrimoine historique de la ville en 1969. Dernier rempart de coolitude, « l’hôtel Chelsea abrite encore quelques artistes qui résistent à la pression immobilière de Manhattan et qui résident
au milieu des touristes et des photographes en quête de symboles ».
Midtown offre une douzaine de lieux essentiels, dont le siège des Nations-Unies, le Rockefeller Center, Broadway, Times Square, la 5e Avenue et le MoMA (Museum of Modern Art). « Les immeubles embléma-tiques de l’Art déco – un style très en vogue en architecture et en design à New York de 1920 à 1940 – méritent une balade pour les observer sous toutes leurs facettes. Autant de chefs-d’œuvre à la mesure du gigantisme new-yorkais. »
Upper West Side est un haut lieu de culture. Le rectangle de verdure qui compose Central Park est aujourd’hui bordé de rues coloni-sées par l’élite intellectuelle et artistique new-yorkaise. Avec ses immeubles anciens, ses brownstones soigneusement entretenues et ses adresses confidentielles, l’endroit invite à une balade tranquille.
L’Upper East Side, lui, arbore ses boutiques de luxe et ses hôtels particuliers hérités
des grandes fortunes qui, au XIXe siècle,
ont contribué à l’essor de la ville. Certains d’entre eux ont été reconvertis en musées où le temps semble s’être figé : Smithsonian Design Museum, Guggenheim Museum et Neue Galerie.
« Séparés par la rivière Harlem,
les boroughs de Harlem et du Bronx se déploient aux confins de la ville. Berceau
de la culture afro-américaine, le premier concentre des lieux qui permettent d’aller à la rencontre d’une communauté artistique vibrante. Le second charme par ses quartiers rétro et ses espaces verts au bord de l’eau. De part et d’autre, l’authenticité est au rendez-vous. »
Ancien village néerlandais, Brooklyn est
le borough le plus peuplé de New York.
Il offre une multitude d’ambiances grâce à son tissu urbain qui mêle héritages industriel et résidentiel. C’est là que se posent de nombreuses familles et des artistes sensibles à son mode de vie plus doux.
Queens doit son nom à l’épouse du roi Charles II d’Angleterre, Catherine de Bragance. Il est le plus vaste borough de New York, et aussi celui où l’on rencontre
le plus de cultures étrangères grâce aux générations d’émigrés qui y ont pris racine depuis le début du XXe siècle. « Là comme ailleurs dans la ville-monde, le dépayse-ment fait partie du voyage. »
2 octobre2025

Gabriel Osson, Suzanne Louverture, d’esclave à Première dame, roman historique, Montréal, Éditions du Centre international de documentation et d’information haïtienne, caribéenne et afro-canadienne, 2025, 354 pages, 30 $.
À la mémoire des femmes oubliées de l’histoire d’Haïti
Pour connaître la naissance d’Haïti, son véritable fondateur et l’épouse de ce dernier, il fait lire à tout prix Suzanne Louverture, d’esclave
à Première dame, roman historique de Gabriel Osson.
Précisions d’abord que Saint-Domingue est l’ancien nom d’Haïti. La cheville ouvrière de cette première république noire du monde est le général François Dominique Toussaint qui adopte « le nom Louverture à cause de sa facilité à créer des brèches dans les lignes ennemies », une fois que l’esclavage est aboli en 1793.
François Dominique Toussaint (1743-1803) épouse Suzanne Simone Baptiste (1752-1816) en secondes noces. Cette femme élève et éduque deux enfants, surveille un adolescent, dirige des domestiques, supervise les travaux dans les champs et tient les comptes. L’auteur écrit : « elle était véritablement au four et au moulin ».
Puisque Toussaint émerge comme
le premier gouverneur noir de Saint-Domingue, Suzanne assume son titre de première dame. Avec le temps, elle se résigne à son rôle d’oreille attentive et d’observatrice silencieuse. Elle devient
la voix de la conscience de son mari, dont « chaque nouvelle décision était un poids supplémentaire sur ses épaules ».
Toussaint rédige la première constitution
de Saint-Domingue en s’inspirant de celle adoptée en France (1789). Napoléon n’a nullement l’intention de la ratifier.
Au contraire, il veut « mettre au pas
ces nègres » et rétablir l’esclavage dans la colonie. « Que dirait le monde de la France, qui a conquis de puissants empires, si nous capitulons devant ces nègres ? »
Gabriel Osson précise que, à l’apogée de la production sucrière, caféière et cotonnière, plus du tiers des revenus de la France provenait du travail des personnes mises
en esclavage sur des plantations.
En décembre 1801, Napoléon envoie 63 navires et 30 000 soldats vers Saint-Domingue. Toussaint, son épouse, leurs trois enfants et quelques domestiques sont exilés en France, le père et son fils aîné dans
un endroit, les autres incarcérés dans une différente prison.
Suzanne se montre forte et en contrôle.
Elle a « l’habitude de porter le poids des événements sur ses épaules sans se laisser abattre ». Durant son exil à Bayonne, puis à Agen, la Première dame choisit toujours
la dignité.
Plusieurs années de recherche et de documentation permettent à l’auteur
de donner voix à une femme de courage et de résilience, dans un récit qui mêle histoire, mémoire et imaginaire. Tout en respectant les dates et les lieux par où Toussaint et Suzanne Louverture ont transité, Gabriel Osson a pris quelques libertés pour écrire cette fresque historique. « Il y a une volonté biographique de ma part, tout en restant dans un roman. »
Suzanne Louverture, d’esclave à Première dame est une œuvre magistrale qui contribue à la mémoire des femmes oubliées de l’histoire d’Haïti. On y découvre une personnalité stoïque qui ne montre jamais son désarroi.
26 septembre2025

Marc Ménard, À tout prix, roman, Montréal, Éditions Tête première, coll. Tête ailleurs, 2025, 202 pages, 27,95 $.
Roman axé sur le cours
des événements
Le communisme, le socialisme et
le fascisme n’épargnent pas
le Québec des années 1930. Marc Ménard le démontre dans son roman À tout prix où il est question de luttes ouvrières et de tumulte social.
L’action se déroule en 1937, principalement
à Montréal mais aussi à Paris. La métropole québécoise est décrite comme
« une catalogne cousue à la hâte, sans
souci d’harmonie ou de cohérence,
où s’entrecroisent, sans vraiment se mêler, toutes les classes de la société ».
Le personnage principal est Stanislas,
un jeune homme au caractère véhément, qui reprend les slogans des uns et répond aux appels des autres. Il a beau prévoir le pire, il est certain de manquer d’imagination.
La première partie du roman décrit la grève déclenchée par les ouvrières du vêtement. L’auteur souligne à quel point les patrons des manufactures ont l’appui du premier ministre Maurice Duplessis, de l’Église et de la police. Les syndicats sont perçus comme des bolchéviques qui cherchent à détruire la foi et la morale.
En se rangeant du côté des grévistes et
des gars de l’union, Stanislas est obligé de lutter contre « des crapules, de la racaille
et des bandits sans conscience ». Certains passages du roman illustrent comment un homme qui se trouve dans un dénouement total finit par n’avoir plus rien à perdre.
Fait intéressant, Marc Ménard inclut des références à la visite d’André Malraux à Montréal en 1937 et à des œuvres exposées par Alfred Pellan à Paris. Stanislas va justement rencontrer l’artiste québécois
dans la Ville Lumière.
Attaqué à quelques reprises par un fier
à bras dans les ruelles de Montréal et craignant pour sa vie, Stan est obligé de changer d’identité et de fuir à Paris sous
le nom d’Henri Chiasson. Il visite l’Expo-sition universelle et l’auteur décrit plusieurs pavillons où les arts et les techniques sont appliqués à la vie moderne.
La lutte contre le fascisme en France occupe quelques chapitres d’À tout prix. On peut y lire qu’il « faut barrer la route à l’extrême droite, l’empêcher de se répandre davantage. Mieux, l’éradiquer. » Il est temps que
les convictions se transforment en action significatives.
Le meilleur ami de Stan-Henri conduit
des volontaires pour combattre les fascistes en Espagne. Notre protagoniste décide de ne plus voguer à la dérive, de poser un geste mûrement réfléchi. En route pour l’Espagne… et fin du roman.
Au cours de notre lecture, on se rend compte que deux femmes ont une relation et que le meilleur ami de Stan préfère
les hommes. Années 1930 obligent, l’auteur passe vite sur cette réalité clandestine.
En dépit des tumultes sociaux, Marc Ménard adopte un style pondéré. Ses comparaisons n’ont rien de révolutionnaire. Il écrit,
par exemple, qu’un oncle a « un crâne lisse comme une boule de bowling », que
« des sourcils ressemblent à des nids de corneille » ou qu’une tache est aussi visible que « du ketchup sur une chemise blanche ».
Par-delà le communisme, le socialisme et
le fascisme, ce sont l’amitié et la solidarité qui ressortent dans ce roman sur la quête identitaire.
13 septembre2025

Samuel Larochelle, Les queers qui ont changé le monde, essai, Montréal, Éditions Québec Amérique, coll. Documentaire jeunesse, 248 pages, 26,95 $.
Faire briller
l’excellence queer
Trop peu de gens connaissent
des athlètes, artistes, entrepreneurs, politiciens ou scientifiques LGBTQ+ qui ont laissé leur marque dans l’histoire. Pour remédier à cette situation, l’écrivain-journaliste Samuel Larochelle publie un essai révélateur intitulé Les queers
qui ont changé le monde.
L’ouvrage présente une soixantaine de courts portraits (3 à 5 pages). Samuel Larochelle a choisi de mélanger les disciplines (arts, sciences, politique, sports, affaires) parce que cela lui semblait plus vivant, parce que « les personnes queers aiment faire éclater les petites boîtes dans lesquelles tant d’humains aiment s’enfermer ».
J’ai choisi de parler de ce livre le 11 octobre parce qu’il s’agit de la Journée internationale du coming-out (sortie du placard) qui souligne le mérite de s’afficher ouvertement comme personne 2ELGBTQ+ (voir note en bas de page).
La seule façon de présenter Les queers
qui ont changé le monde est de donner
un exemple pour chaque discipline,
y compris le militantisme. C’est aussi chercher à inclure divers pays (les États-Unis sont surreprésentés dans ce WHO’S WHO de l’excellence queer).
À tout seigneur, tout honneur. Je commence avec le patineur canadien Eric Radford,
né en 1985. Lors des Jeux olympiques en Corée du Sud en 2018, il devient le premier athlète à gagner une médaille d’or aux compétitions d’hiver en étant ouvertement gai. Il n’a pas attendu d’être à la retraite pour s’afficher publiquement. « C’est loin d’être anodin ! »
Sans le mathématicien anglais Alan Turing (1912-1954), la Seconde Guerre mondiale aurait pu être gagnée par les nazis. Membre des services secrets britanniques, il a décrypté les communications des troupes allemandes, a décodé l’ennemi, a permis
aux Alliés de prendre le dessus.
Quelques années après avoir sauvé
le monde, Turing a été arrêté et condamné pour « outrage aux mœurs » parce qu’il était homosexuel en 1952. Pour éviter
la prison, il a accepté de se faire castrer chimiquement.
La Banque d’Angleterre a émis des billets
de 50 livres à son effigie à partir de 2022, « ce qui a fait de lui la première personne LGBTQ+ à apparaître sur un billet d’argent. »
En 2024, la série documentaire Alexandre
le Grand – Au rang des dieux présente « l’intérêt du personnage historique pour les hommes ». Lui et son confident Héphaistion sont bien plus que des amis,
ils se caressent et s’embrassent. Héphaistion n’était pas seulement un mai très cher, « mais sans doute aussi son plus grand amour ».
Première sportive à faire son coming-out, militante pour l’égalité hommes-femmes et légende du tennis, l’Américaine Billie Jean King (1943-) gagne l’US Open en 1972 et reçoit 15 000 $ de moins que le champion masculin. Elle met au défi le tournoi de changer les règles, sinon elle le priverait
de sa participation l’année suivante. « L’équivalent d’un smash en pleine gueule ! » En 1973, l’US Open devient le premier tournoi majeur à offrir des prix égaux aux hommes et aux femmes.
Dans le monde de la mode, on songe à Christian Dior et Giorgio Armani. Je m’arrête à Yves Saint Laurent, un des plus grands créateurs du XXe siècle. « Il n’a pas seulement imposé de nouvelles façons de penser le vêtement, il a carrément repensé la façon de voir le monde de la mode. »
Sa relation avec l’homme d’affaires Pierre Bergé est bien connu. Saint Laurent est
le premier créateur de mode vivant à avoir été exposé au prestigieux Metropolitan Museum of Art de New York.
Avec un nom par pays (Canada, Angleterre, Grèce, États-Unis, France), j’ai dû passer
sous silence Michel Tremblay, Florence Nightingale, Harvey Milk et combien d’autres.
________________
Note sur la signification de l’acronyme 2ELGBTQ+ :
2E = deux esprits (personnes bispirituelles chez les Premières Nations),
L = personnes lesbiennes.
G = personnes gaies.
B = personnes bisexuelles.
T = personnes transgenres.
Q = personnes queers.
+ = personnes des communautés de
la diversité sexuelle et de genre qui utilisent une autre terminologie.
9 septembre2025

Guillaume Hennette, 50 États d’Amérique,
Un nouveau regard sur les États-Unis, album illustré par Playground Paris, Montréal, Éditions Hurtubise, 2025,
240 pages, 29,95 $.
Road trip
chez nos voisins du Sud
Depuis le retour de Trump, il est question des États-Unis à presque chaque téléjournal. Si vous pensez tout connaître de ce vaste pays, Guillaume Hennette croit que
vous n’avez encore rien vu. Pour
le prouver, il publie 50 États d’Amérique, Un nouveau regard
sur les États-Unis.
Les 50 États sont classés en ordre alpha-bétique, avec priorité donné au vocable français s’il y a lieu (Californie, Louisiane, Pennsylvanie, Géorgie, Nouveau-Mexique, Virginie Occidentale, Hawaï, Caroline du Nord et du Sud, Dakota du Nord et du Sud).
Dans une présentation un peu criarde, l’ouvrage consacre trois pages à chaque État, le tout étant coiffé d’un titre accrocheur.
En voici quelques exemples : L’État le plus grand (Alaska), L’État qui a vu naître
les gratte-ciel (Illinois), L’État le plus français (Louisiane), L’État du blues (Mississippi), L’État de Tom Sawyer (Missouri).
On présente d’abord des renseignements de base : superficie, population, capitale, ville
la plus peuplée et drapeau. Sous la rubrique #1, on signale en quoi l’État se distingue des autres. On apprend, ainsi, que la ville la plus chaude est en Arizona; un jour sur deux,
il fait 37,7 degrés Celsius à Phoenix.
Le #1 du Michigan est fort étonnant;
on y compte plus de 11 000 lacs, les plus importants étant Michigan, Supérieur, Érié, Huron et Sainte-Claire. Quant au Kentucky, il est premier producteur de bourbon
des États-Unis. Le Vermont est premier producteur de sirop d’érable chez nos voisins du Sud.
Une autre rubrique intéressante est L’enfant du pays. Pour Hawaï, il s’agit bien entendu de Barak Obama. Le Tennessee, qui est sous-titré L’État d’Elvis, a comme enfant du pays Al Gore, sérieux rival de George W. Bush en 2000. Le Wisconsin se targue d’avoir Barbie, originaire de Willows, ville fictive de cet État.
Une demi-douzaine de capsules serve
à décrire une facette de chaque État.
On apprend, ainsi, que le New Hampshire
est l’État qui fabrique le plus d’armes à feu, secteur qui emploie 4 400 personnes et rapporte 1,3 milliard de dollars.
Une courte anecdote précise que le CIO a accordé les Jeux d’hiver de 1976 à Denver (Colorado), mais que la population a refusé à 60% de les accueillir lors d’un référen-dum. Ils ont finalement eu lieu à Innsbruck en Autriche.
Un tableau indique l’année où chacun
des 50 États a fait son entrée dans
la république fédérale. Onze États forment
le premier groupe en 1787. Alaska et Hawaï sont les derniers en 1959. Une page en appendice explique le deuxième amende-ment de la Constitution, qui autorise à posséder des armes à feu.
En terminant, Guillaume Hennette propose un quiz de 50 questions pour savoir si vous avez bien lu son livre. L’une d’elles est assez facile : la capitale de la Louisiane porte
un non français avec une couleur dedans; est-ce Baton Rouge, Bâton-Bleu, Bâton-Jaune ou Bâton-Orange? Réponse : la ville sans accent circonflexe et sans trait d’union.
Une question plus difficile : avec 580 000 habitants, quel État est le moins peuplé? Kansas, Nebraska, Dakota du Sud ou Wyoming. Réponse : le dernier dans liste alphabétique des 50 États.
L’auteur signe un road trip unique et haut en couleur à travers les 50 États américains. Il nous offre une exploration unique,
à la fois instructive et divertissante,
de l’Amérique d’hier et d’aujourd’hui.
29 août2025

Benoit Jodoin, Archives de nos amitiés imparfaites, essai, Montréal, Éditions Triptyque, coll. Queer, 2025, 138 pages,
29,95 $.
Phraséologie de l’amitié masculine
En puisant dans sa correspondance et ses photos, Benoit Jodoin s’adresse à un ami d’adolescence pour réfléchir sur l’amitié entre hommes gais au prisme de la pensée queer. Son essai intitulé Archives de nos amitiés imparfaites est le résultat d’une démarche dans le doute
et la fragilité.
Jodoin a grandi au Québec dans les années 1990, lorsque le mot gai était bien campé et que le mot queer était encore à découvrir. Dès le premier chapitre, le trentenaire explique ce qu’il a appris de lui-même en affirmant : « Est queer ce qui autorise que les choses restent brouillées, incomprises, inachevées, confuses, complexes. »
La pensée queer invite à créer de nouvelles manières d’entrer en amitié, à célébrer l’amitié « dans ses échecs et ses imper-fections, dans ses itérations parfois inspirantes, parfois douloureuses,
à l’occasion passionnelles ou cruelles,
et souvent affaiblies par le temps ».
L’auteur s’inspire de biographies et de correspondances où sont relatés des récits d’amitiés masculines avant Stonewall (1969). Il est d’abord question de la relation entre
le Canadien Fred Vaughan et le célèbre poète américain Walt Whitman. Les deux hommes font l’amitié comme on faisait l’amour (to court) au 19e siècle, c’est-à-dire « se fréquenter, tenter de plaire à autrui pour s’y lier ».
Dans sa correspondance, Gandhi témoigne de ses sentiments pour son ami Kallenbach. Il serait facile d’interpréter cela dans le sens d’une passion amoureuse. Or, leur compa-gnonnage raconte autre chose, « soit l’élaboration d’une manière d’être ensemble pour deux hommes dans l’intimité ».
Jodoin fait brièvement allusion à l’histoire d’amitié tumultueuse entre Marcel Proust
(22 ans) et le comte Rober de Montesquiou (38 ans). Dans une lettre adressée au comte en 1910, Proust écrit : « je ne vous ai encore parlé que de moi, mais parce que c’était pour vous parler de nous ».
Les beaux mots que l’auteur d’À la recherche du temps perdu trouve pour parler d’amour, il les convertit pour décrire les relations hétérosexuelles de son œuvre. Pour écrire sur l’homosexualité, il ne lui reste que des mots de vulgarité, de solitude et d’exclusion.
Peu le savent, mais deux des plus grands génies espagnols du 20e siècle ont vécu ensemble « une histoire d’amitié passion-nelle, impétueuse, ambiguë », comme le sont d’ailleurs les personnages eux-mêmes,
le peintre surréaliste Salvador Dali et
le dramaturge et poète Federico Garcia Lorca. Le premier était hétéro, le second était homo.
Avec ces exemples à l’appui, Jodoin explique comment il peut régner une confusion ambiante entre deux registres affectifs : l’amour et l’amitié. Il arrive souvent que des sentiments soient « capitalisés pour combler un besoin d’attention ».
Puisant dans sa propre expérience, avec son ami d’adolescence, l’auteur voit en quelque sorte sa relation comme « une amitié-rempart, une amitié-refuge ». Je souligne que, sur les bancs d’école, les deux garçons étaient efféminés, maniérés, nuls en sport et passionnés de mode, donc cibles idéales de quolibets homophobes.
Les homos et les hétéros, écrit Jodoin, ont
un même problème : « la culture patriarcale marginalise les désirs de proximité avec
les hommes ». Il croit que les queers peuvent contribuer à créer une culture de la connexion, inventer un monde où deux hommes amis peuvent se dire « je t’aime ».
Une seule conclusion s’impose à l’essayiste : les amitiés masculines sont imparfaites, « non pas dans le sens de ce qui fait défaut, mais dans le sens de ce qui reste inachevé, incomplet, perfectible ».
15 août2025

Jules Faulkner Leroux, La rue dévore, novella, Ottawa, Éditions L’Interligne, 2025, 72 pages, 21,95 $.
Une novella sur
un concentré
de sujets sensibles
Dès la première page de La rue dévore, Jules Faulkner Leroux précise que des sujets sensibles seront abordés. Il sera question de dépendance, d’itinérance et
de santé mentale.
L’auteur indique qu’une liste de ressources figure à la fin de son livre. « N’hésite pas à y recourir si tu en ressens le besoin pendant et/ou après ta lecture. »
La rue dévore est une novella, c’est-à-dire une œuvre de fiction qui se situe entre
la nouvelle et le roman en termes de longueur et de complexité. Le mot novella vient de l’italien « novella », signifiant « nouvelle ou histoire courte ».
Le narrateur est un homme qui se laisse aspirer par la rue. On ne sait pas si c’est lui ou si c’est la société qui est malade. Il avoue avoir eu son lot de petites contrariétés, de choses banales comme le divorce de ses parents, les déménagements à répétition,
les changements d’écoles, l’alcoolisme de
son père et les copains de sa mère.
Puis il ajoute : « Rien, en soi, de bien différent de vous ni de la plupart des ados. » Cela m’a fait froncer les sourcils.
Je n’entre pas dans cette norme, je n’ai pas vécu ce genre d’adolescence.
Le protagoniste abandonne sa femme et
son travail dans un bureau d’avocats pour rejoindre les rangs des plus démunis.
Il souligne comment « la carrière est
une puissante échappatoire […], un outil
par excellence pour échapper à propre vie ».
En choisissant de vivre en marge, tout
en demeurant visible, il découvre à quel point une ville énorme comme Montréal avalent toutes les ressources, disséminent les relations interpersonnelles, nous dénature, nous déshumanise.
« Ne sachant que faire de ces individus
qui n’aspirent ni à acheter des choses pour se rendre heureux, ni à manger pour se rassasier, les gouvernements ont construit des cités dont les rues sont capables, ultimement, de les DÉVORER. »
L’utilisation de mots anglais est trop fréquente dans cette novella. En voici quelques exemples : mad vibes, crack house, passed out, turnée on, stiff, staff, shift. Cela m’a énervé au point de porter plus attention au contenant qu’au contenu.
On peut longuement épiloguer sur
la dépendance, l’itinérance et la santé mentale. En adoptant la novella, Jules Faulkner Leroux a choisi une approche concentrée. Cela donne plus de vigueur à
sa réflexion.
L’organisme Grands Frères Grandes Sœurs joue un rôle discret dans cette courte histoire. Il figure en tête de liste des quelque vingt ressources proposées à la fin du livre. On fournit leur site Internet ou leur numéro de téléphone dans le cas de SOS Itinérance.
Jules Faulkner Leroux a étudié le droit et
le journalisme mais n’exerce ni un ni l’autre. Aujourd’hui, il est facteur et écrivain.
En 2024, il a fait paraître chez L’Interligne le recueil de nouvelles Qui suis-je où vais-je . La rue dévore est sa première novella.
9 août2025

Swann Périssé et Guillaume Meurice, Bouffons ! L’Humour est-il un sport de combat ? essai, Paris, Éditions du Faubourg, coll. Dialogue, 2025, 104 pages, 18,95 $.
Pas besoin de diplôme
pour faire rire
Quelle place l’humour occupe-t-il dans notre société aujourd’hui? Swann Périssé et Guillaume Meurice, de France, s’interrogent sur leur métier, sur ce qui fait rire ou pas, dans Bouffons ! L’Humour est-il
un sport de combat ?
L’ouvrage prend la forme d’un dialogue drôle mais sérieux entre ces deux humoristes. Guillaume Meurice précise,
au départ, que l’humour est une mise à distance du réel. « Rire du réel, c’est une façon de lui dire qu’on a pas peur de lui. »
Il ne cherche pas à être moralement correct. En tant qu’humoriste, il pense « qu’il faut accepter que ce qu’on écrit peut choquer ».
Quand on est drôle, souligne Swann Périssé, il est facile de manipuler les gens. « C’est pour ça qu’on a une énorme responsabilité, sur les sujets qu’on traite et sur comment on les traite. » Elle ajoute qu’une blague peut être à la fois méchante et hilarante.
L’humour était peut-être dévalorisé vingt, trente ou quarante ans passés. Mais aujourd’hui, pense Swann Périssé, « c’est devenu une arme massive ou un truc de séduction énorme ». Elle ajoute du même souffle qu’être drôle, c’est montrer son intelligence. « Au moins ses capacités à manier la langue, quelles que soient
tes convictions. »
L’humour au féminin occupe une place de choix dans ce dialogue. Un homme qui fait des trucs sur scène, y lit-on, « c’est edgy, c’est innovant ». Une femme qui fait les mêmes trucs, « c’est cringe, c’est gênant ».
Swann Périssé a appris à ne pas se poser plus de questions que ses collègues masculins, à laisser de côté les remarques « mais t’as pas honte de parler de ça ? », « et ta famille, et ton mec, ils vont penser quoi ? ».
Elle adore jouer avec l’imaginaire collectif. Une fois, elle a dû se moucher sur scène
et s’est cachée derrière une table. « Mais,
en me penchant, tout le monde a vu mon cul. Donc c’est drôle de faire semblant de se cacher, d’être pudique, en ayant le résultat inverse. »
Guillaume Meurice conclut ce dialogue en affirmant que ce qui compte, c’est d’avoir
un public et de faire rigoler, peu importe où, à la télé, à la radio, sur les réseaux sociaux… « Pour être humoriste, il faut avoir envie de faire rire : pas besoin de diplôme pour ça. »
Quand j’ai choisi de m’intéresser à ce livre, je n’ai pas remarqué que les auteurs allaient parler de leur seule expérience française.
Il n’y pas de référence à des humoristes comme Sol ou Yvon Deschamps. Tous
les contextes culturels, sociaux et politiques concernent l’Hexagone.
Il est question d’artistes qui me sont complètement inconnus : Lou Trotignon, Zaïd Sahebdin, Nordine Ganso, Ali Wong, pour n’en nommer quelques-uns seulement. On mentionne Benjamin Tranié qui fait des sketches à la Pierre Palmade ou le numéro brillantissime de Florence Foresti sur la maternité.
Guillaume Meurice est humoriste et chroniqueur de radio. Il anime l’émission
La Dernière, sur Radio Nova, tous les dimanches. Il est également auteur de plusieurs romans, bandes dessinées et essais.
Swann Périssé est humoriste et productrice. Elle anime et produit le podcast Y’a plus d’saisons, un talk-show sur l’écologie.
Elle est également autrice de centaines de vidéos rigolotes sur les réseaux sociaux.
24 juillet2025

Claude Lavoie, Herbe à poux, 100 ans
de guerre contre le rhume des foins, essai, Éditions MultiMondes, 2025, 198 pages,
22,95 $.
Tout savoir sur une des pires mauvaises herbes
au monde
L’herbe à poux est la plante la plus nuisible au monde pour la santé humaine. À cause d’elle, plus de 120 millions de personnes sur la planète souffrent de rhinite allergique.
Le biologiste Claude Lavoie raconte l’histoire de cet incroyable envahisseur dans Herbe à poux,
100 ans de guerre contre le rhume des foins.
La fièvre des foins, appelée « rhume des foins » au Canada français à partir des années 1940, est principalement causée par la petite herbe à poux qui produit un pollen allergène. En 1936, le chercheur américain Oren Durham écrit que cette plante « ne produit rien d’utile, rien de beau, et ne mérite qu’un seul sort : l’extermination ».
Dans son livre Your hay fever, Oren attribue à la petite herbe à poux le titre d’ennemi numéro un de la santé publique à l’est des montagnes Rocheuses. « Cette maladie porte bien mal son nom : ce n’est pas un rhume, elle ne provoque pas de fièvre et n’est pas causée par le foin. »
Bien que l’herbe à poux soit considérée comme une des pires mauvaises herbes au monde, bien qu’elle infeste les cultures de maïs, de soya et de tournesol, bien qu’elle résiste aux herbicides les plus puissants,
elle rend ironiquement service à l’humanité.
L’herbe à poux est l’une des premières à s’installer sur les sols mis à nu après un labour ou sur les chantiers de construction. « Ses racines stabilisent la terre et la rendent moins vulnérable à l’érosion par
le vent et l’eau. Elles remontent aussi près de la surface des nutriments qui servent à nourrir d’autres espèces de plantes. »
La plante controversée migre du Midwest américain vers le Canada à la fin du XIXe siècle. On l’observe une première fois en 1845 en Nouvelle-Écosse, en 1914 à l’Île-du-Prince-Édouard, en 1927 à Terre-Neuve et en 1929 au Nouveau-Brunswick.
En ‘absence de médicaments efficaces à portée de la main, l’une des plus anciennes solutions aux gens affectés par le rhume
des foins est de se réfugier où la maladie est pratiquement inexistante. Plusieurs de ses endroits sont au Québec.
Des établissements illustres moussent leur réputation de sanctuaires. C’est le cas de Far Hills Inn (Val-Morin), du Manoir Richelieu (La Malbaie), du Mont-Tremblant Lodge et de Seaside House (Métis-sur-Mer).
Les médicaments, notamment les anti-histaminiques, sont un moyen moderne de lutter contre le rhume des foins. En 2021,
la moitié des Américains souffrant d’une allergie consomment des antihistaminiques par voie orale. En 2022, ces médicaments « rapportent aux entreprises pharma-ceutiques plus de 211 millions de dollars ». Cela pourrait atteindre 293 millions en 2028.
La rhinite allergique affecte une personne sur cinq aux Canada et aux États-Unis, c’est-à-dire 20 fois plus qu’au début XXe siècle. L’herbe à poux demeure encore et toujours la plante la plus problématique pour la santé publique. Or, les gouverne-ments ont d’autres chats à fouetter, d’autres priorités où attribuer leurs ressources.
Avec les opioïdes, l’itinérance, les maladies mentales, le SRAS et la Covid, on peut comprendre que le rhume des foins ne figure pas exactement au haut de la liste lorsqu’il s’agit d’améliorer la santé des citoyens. « Après tout, bien peu de gens meurent d’une rhinite. Pour se soulager,
on peut se procurer en vente libre des médicaments relativement bon marché. »
Claude Lavoie est biologiste et professeur titulaire à l’École supérieure d’aménagement du territoire et de développement régional de l’Université Laval. Expert des plantes exotiques envahissantes, il a publié en 2024 Pissenlit contre pelouse .
15 juillet2025

Jill Sexsmith, Le bonheur et la longévité sont probablement à portée de main, nouvelles traduites de l’anglais par Melina Lau Kwok Fat, Longueuil, Éditions L’instant même, 2025, 216 pages, 29,95 $.
Une dizaine de nouvelles sur la complexité humaine
Un premier livre explore souvent
la fragilité humaine. Jill Sexsmith y tire son épingle du jeu en mêlant humour absurde, mélancolie, ironie et tendresse dans une dizaine de nouvelles dont la première donne
le titre à son recueil : Le bonheur
et la longévité sont probablement
à portée de main.
C’est Melina Lau Kwok Fat qui a traduit l’ouvrage original intitulé Somewhere a Long and Happy Life Probably Awaits You. Elle a bien compris comment toutes les nouvelles sont liées par un fil rouge subtil, c’est-à-dire par une exploration de la fragilité humaine et des voies inattendues en vertu desquelles nous tentons de donner du sens à notre existence.
Qu’il s’agisse d’un combat désespéré pour sauver un orme malade, de la solitude du désert ou des illusions et désillusions de
la maternité, chaque histoire révèle une part de notre propre condition. Le recueil se construit ainsi comme un casse-tête émotionnel, une constellation d’instants décalés qui, mis bout à bout, esquissent un portrait saisissant de la complexité humaine.
Une femme enceinte affirme qu’elle veut être comme une patineuse artistique.
« Me lancer dans le vide sans filet de secours. » Un autre personnage est certain d’une seule chose : « quoi que je décide
de faire, il faut que ça m’aide à tourner
la page ».
Dans la nouvelle Les aléas font les bons voyages, Frank et Madison aiment passer
du temps ensemble, « mais seulement en petites doses – dès que leurs échanges dépassent une phrase, les choses risquent de dégénérer ».
Dans Vigueur hybride, le père du prota-goniste est partout et nulle part, « tout
le monde et personne ». Ailleurs, il y a vingt-sept os magiques dans chaque main de la pianiste Tulipe, de quoi les assurer pour « plus d’un demi-million de dollars s’il arrivait malheur ».
Les nouvelles de Jill Sexsmith explorent
les lieux particuliers où nous cherchons une validation, un but, une vie que nous pourrions reconnaître comme entièrement nôtre. Pendant que les protagonistes luttent contre le drame de leur vécu quotidien,
la nouvelliste s’attaque à des moments crus et intimes pour montrer à quel point
les gens peuvent être étrangement insensibles à leur situation désespérée.
Tantôt sage et sûre d’elle-même, tantôt drôle ou poignante, Jill Sexsmith s’aventure là où l’imagination n’ose pas toujours plonger.
On sent qu’elle s’élance résolument, le cœur battant.
Jill Sexsmith est titulaire d’une maîtrise en beaux-arts de l’Université de la Colombie-Britannique. Ses nouvelles ont été publiées dans des anthologies et des magazines tels que The Walrus et Fiddlehead. Le bonheur et la longévité sont probablement à portée de main a été finaliste pour le prix Margaret Laurence (fiction), le prix McNally Robinson du livre de l’année et le prix John Hirsch de l’auteure la plus prometteuse du Manitoba.
4 juillet2025

Scott Thornley, À feu nourri, roman traduit de l’anglais par Éric Fontaine, Montréal, Édition Boréal, coll. Noir, 2025, 510 pages, 32,95 $.
Polar campé dans
le Centre-sud ontarien
Nouvelle enquête pour l’inspecteur MacNeice à Hamilton, lieu qui prend le nom de Dundurn dans le roman
À feu nourri de Scott Thornley.
Un mort, un disparu, plusieurs victimes non confirmées, MacNeice voit peu à peu se confirmer ce
qu’il redoute : des tueurs à gages sont en ville et les contrats
ne manquent pas.
Pour les lecteurs et lectrices du Centre-sud ontarien, les lieux d’action sont familiers. D’un chapitre à l’autre, nous nous promenons de Grimsby à Burlington, nous prenons une sortie de l’autoroute 403, nous nous arrêtons sous les arbres de Niagara Parkway, nous croisons les rues Kenilworth et King (bien connues à Hamilton), nous composons l’indicatif régional 905.
Nous n’avons pas à nous aventurer bien
loin pour découvrir que la nature humaine semble suivre une drôle de règle :
si une personne fait une grosse connerie, elle a souvent tendance à en faire
une seconde pour essayer de réparer
la première.
L’inspecteur MacNeice fonctionne à l’adrénaline et à la caféine. Il sait bien que « le champ de bataille le plus effrayant est celui qui se trouve entre vos deux oreilles. » MacNeice est entouré de subalternes qui ont chacun des caractéristiques particulières.
Pour l’un, le diable est dans les détails. Pour l’autre, elle vole comme le papillon et pique comme l’abeille. Sous oublier celui pour qui une enquête est comme un sac de pistache : « il y en a toujours une qui refuse de s’ouvrir ». Ou celui qui n’hésite pas à avouer : « J’ai pas peur de dire que j’ai eu peur en ostie. »
Dans cette enquête, un précieux témoin est Jack, un chien dont le témoignage ne serait pas accepté en cour, mais qui encourage MacNeice dans sa démarche. On apprend que, dans un stade plein à craquer, en dépit de l’odeur de chaque personne présente, certains chiens sont capables de détecter une odeur précise même si elle se trouve
à l’autre bout des tribunes.
Il y a un criminel qui aime utiliser un mot choc. Il dit « incroya-fucking-blement »
et explique que l’insertion d’un mot à l’intérieur d’un autre en créé un nouveau, « un néologisme en quelque sorte. Je ne suis pas certain que ça va passer à l’usage, mais ça force l’admiration. »
Quand MacNeice donne un ordre, il obtient presque toujours ce genre de réponses : « C’est comme si c’était fait, inspecteur…
Ce sera fait dans l’heure… Je suis déjà sur
le coup, inspecteur… C’est déjà fait, il ne devrait pas tarder à me répondre…
Le laboratoire médicolégal envoie
une équipe de geeks. »
Pour vous donner une idée des soubresauts de cette enquête, je mentionne tout simplement que pour avoir une bonne chance de survie, il aurait fallu qu’un protagoniste ne finisse pas dans… la chambre de combustion d’un crématorium.
Quand le patron de MacNeice le supplie
de lui dire qu’il reprend le contrôle de
la situation, l’inspecteur lui répond : « Nous sommes dans le feu de l’action, monsieur.
Il est difficile de parler de contrôle dans
de tels moments. »
Quand MacNeice laisse ses pensées dériver, l’une d’elles se refuse à bouger, « celle de prendre une retraite anticipée et de partir à la pêche, là où les poissons étaient gros et les conversations limitées ». Ce n’est pas pour demain car je soupçonne Scott Thornley d’être déjà en train de concocter une nouvelle enquête pour son inséparable inspecteur.
Originaire de Hamilton, Scott Thornley est membre de l’Académie royale des arts du Canada et de l’Ordre du Canada. Sa série de romans policiers consacrée à l’inspecteur MacNeice, qui compte maintenant cinq tomes, a remporté un franc succès au Canada et à l’étranger.
28 juin 2025
