25 juin 2026
Nita Prose, La femme de chambre et
le trésor caché
, roman traduit de l’anglais par Estelle Roudet, Paris, Éditions Kero,
une marque de Calmann-Lévy, 2026,
430 pages, 28,95 $.

La Molly Maid de Nita Prose est de retour

Un œuf dont chaque quadrilobe
est incrusté de rubis, de perles, d’émeraudes et de diamants parmi les plus rares figure au cœur du roman La femme de chambre et
le trésor caché
, que signe Nita Prose, pseudonyme de l’autrice
Nita Pronovost.
Je vous ai déjà présenté son premier roman intitulé La Femme de chambre et son héroïne Molly Maid qui est maintenant responsable des femmes de chambre au Regency Grand. La ville de cet hôtel de grand luxe n’est jamais mentionnée mais semble être Toronto, selon certains critiques littéraires, puisque la romancière est canadienne.
Molly excelle dans son nouveau poste et s’apprête à épouser le pâtissier qui illumine sa vie. Une existence heureuse et paisible se profile à l’horizon… jusqu’au moment où une célèbre émission télévisée sur les antiquités s’intéresse à elle et à un remarquable objet, souvenir de sa grand-mère décédée.
Cet objet est l’œuf décrit ci-haut, rien de moins qu’un Fabergé évalué à au moins cinq millions de dollars. Lors de la mise aux enchères dans un salon du Regency Grand, cette antiquité ou trésor caché atteint dix millions… puis disparaît mystérieusement.
En un instant, Molly devient la coqueluche des médias et la meilleure publicité pour l’hôtel. Les chambres sont réservées des mois à l’avance… à condition que Molly
soit la femme de chambre. Parallèlement,
la police déclenche une enquête hors du commun.
Les quelque 37 chapitres du roman alternent entre l’intrigue entourant le Fabergé de Molly et une série de longues lettres où
sa grand-mère décrit sa famille, sa vie,
ses amours. Les missives sont parsemées de remarques et recommandations, dont voici quelques exemples :
« Un des grands périls de la jeunesse,
c’est la fausse assurance qui va avec. »
«  Fais attention, car ce que tu hais au début, tu pourrais finir par l’aimer. »
« Écoute quand c’est ton instinct qui parle. »
La prose de Nita Prose (jeu de mot facile) décrit en long et en large les multiples soubresauts psychologiques de Molly et de sa grand-mère. Ce qui est trop douloureux à garder en mémoire est parfois enfoui au plus profond. Ce n’est pas toujours évident
si l’une ou l’autre parle au sens propre ou au sens figuré.
La romancière aime nous laisser croire que tout est exactement comme on l’imagine. « Jusqu’à ce que ça ne le soit plus. » Molly souhaite que sa vie redevienne normale, mais Nita Prose multiplie les embûches.
Est-ce que Molly va passer « du chiffon aux millions » ? Ne comptez pas sur moi pour répondre à cette question. Ce qui importe, ce sont les choix que nous faisons, les décisions que nous prenons, les leçons que nous tirons de nos erreurs. C’est ainsi que Molly donnera tort à tous ses détracteurs !
Nita Pronovost, 54 ans, a été rédactrice-en-chef chez Harper Collins Canada, puis chez Doubleday avant de superviser l’équipe éditoriale de Simon & Schuster Canada. En 2022 Nita Prose publie son premier roman, The Maid, qui devient un best-seller. Tous ses livres paraissent en français aux Éditions Calmann-Lévy.
11 juin 2026
Marie Demers, L’amnésie patrimoniale, essai, Montréal, Éditions Varia, coll. Proses de combat, 2026, 194 pages, 27,95 $.

Quand Je me souviens devient J’ai la mémoire
qui flanche

Dans un vibrant plaidoyer intitulé L’amnésie patrimoniale, Marie Demers se demande à quoi rime
la devise québécoise Je me souviens si l’on ne respecte pas le passé.
Si l’on démolit sans vergogne
les édifices anciens, les ponts couverts et les vieux phares
ou moulins.
L’autrice cite les premiers mots d’une chanson interprétée au début des années 1960 par l’actrice française Jeanne Moreau : « J’ai la mémoire qui flanche, j’me souviens plus très bien. » Cynique portrait du Québec au début des années 2020 !
Pas étonnant d’avoir la mémoire qui flanche quand les repères disparaissent, toutes catégories comprises. Marie Demers s’est bien documentée et elle multiplie
les exemples à qui mieux mieux.
De plus d’un millier de ponts de bois couverts construits au XIXe siècle et jusqu’au milieu du XXe siècle, il en reste moins d’une centaine.
Des quelques 200 moulins à vent érigés en Nouvelle-France depuis 1648, il en reste maintenant moins d’une vingtaine et seulement deux en état de fonctionnement.
Le Québec comptait 175 phares le long du fleuve et de l’estuaire au siècle dernier ;
il en reste à présent 43, pour la plupart en mauvais état.
À Gatineau, les demandes de démolition, en hausse de 320 % en 2022, touchaient presque toutes les bâtiments patrimoniaux.
« On démolit à cœur joie pour satisfaire
une mode passagère, écrit Marie Demers.
Le nuage de poussière soulevé par les pelles mécaniques de la démolition embrouille
les paysages et la mémoire des lieux. »
De nombreux Québécois (ce n’est certainement pas différent ailleurs au Canada) sont étourdis par le tourbillon du présent. Le passé perd sa valeur de référence.
Or, « tout prend racine dans l’histoire :
du langage au savoir-faire technique et aux codes sociaux, des recettes de grand-mère aux contes pour enfants. L’histoire a fait de nous ce que nous sommes et nous guide vers notre avenir. »
En examinant le comportement des élus municipaux et provinciaux, de même que celui des promoteurs immobiliers, Demers
a identifié un sextuor qui interprète ad nauseam la marche funèbre du patrimoine : l’inculte, l’irresponsable, l’indifférent, l’éteignoir, le cupide et le tatillon. On peut évidemment jouer plus d’un rôle.
L’autrice de L’amnésie patrimoniale ne brosse pas uniquement un portrait pessimiste. Elle propose quelques pistes lorsque l’importance du passé ne suffit pas pour soulever l’intérêt et l’esprit de conservation.
On peut faire valoir le potentiel touristique (avec son impact économique), la contri-bution à l’esthétique des paysages urbains, villageois ou champêtres, de même que l’apport à la définition identitaire d’un lieu et d’une nation.
En conclusion, je reprends deux réflexions sur lesquelles l’autrice attire notre attention. D’abord Victor Hugo qui a écrit que « L’avenir est une porte, le passé en est
la clé. »
Puis le philosophe allemand Arthur Schopenhauer (1788-1860) qui a noté, dans Le monde comme volonté et représentation, que de la même façon qu’on ne peut concevoir un individu sans passé, on ne peut concevoir un peuple sans histoire.
30 mai 2026
Michel Bélair, Chroniques d’un monde qui s’écroule : 36 polars remettent en question nos certitudes, Montréal, Éditions Somme toute et Le Devoir, 2026, 204 pages, 25,95 $.

Le polar, un genre qui change l’ordre des choses 

Quand on fait allusion au polar, on pense le plus souvent à des histoires de police, à des flics invincibles aux airs de superhéros. Michel Bélair présente une vision bien différente et bien singulière dans Chroniques d’un monde qui s’écroule : 36 polars remettent en question nos certitudes. Il illustre comment le polar se penche sur ce dont on n’ose pas trop parler habituellement.
Tous les textes de ces chroniques ont d’abord été publiés dans le magazine en ligne en-retrait.com. Ils ont tous été écrits par des journalistes retraités du Devoir, de La Presse et de Radio-Canada. Ils font tous référence à des livres publiés depuis l’automne 2021.
Les polars dont il est question ont été écrits en français ou traduits d’une autre langue. Ils ont été publiés par des éditeurs européens et québécois. Parmi les polars d’ici, mentionnons Le mois des morts de Chrystine Brouillet, Civilisés de Patrick Senécal et L’homme aux chats de Michèle Ouimet.
Les chroniques ont été regroupées selon trois thématiques : Le monde à l’envers,
Des repères de plus en plus flous, Violences ordinaires et autres. Chaque section comprend douze textes. Dans leur ensemble, ils « illustrent à leur façon la théorie du chaos… qui semble désormais prendre un sens de plus en plus concret un peu partout à travers le monde ».
Les polars se caractérisent par leur étourdissante diversité : violents, mafieux, gores, historiques, psychanalytiques, politiques et même à l’eau de rose. Peu importe son accent, « le polar naît et se nourrit des tensions et des inégalités du monde ».
La théorie du chaos mentionnée ci-avant fait référence au désordre, à la désorgani= sation, à la confusion, voire à l’anarchie. Michel Bélair explique comment ce chaos, dans les polars à l’étude, est « presque toujours relié à la rupture, à la remise en question tous azimuts et, souvent même,
à la destruction de l’ordre établi. Bref,
au désastre. À l’apocalypse. »
Chroniques d’un monde qui s’écroule illustre avec brio comment le polar demeure, par définition, un genre littéraire qui reflète les tiraillements agitant la société dans laquelle il s’incarne.
Tous les jours ou presque, une suite ininterrompue d’évènements — sociaux, politiques, culturels, climatiques, économiques, pandémiques — forcent notre monde à se remettre en question, parfois brutalement. C’est précisément ce choc
de la réalité la plus quotidienne, souvent ordinaire, qui constitue la trame de fond
de tous les polars, d’où qu’ils viennent et
de quelque type qu’ils soient. 
« Le polar s’abreuve de tout, oui, mais d’abord de ce qui ne va pas. Des pulsions
les plus inavouées comme de ce qui est perçu comme injuste ou, à l’opposé, enviable et désirable. Et il se définit toujours par
la volonté d’une prise de pouvoir au moins momentanée, temporaire mais souvent brutale et parfois aussi létale, dans le but avoué de changer l’ordre des choses. »
24 mai 2026
Norah Shariff, Malgré les promesses, roman, Les éditions Diverses Syllabes, 2026, 162 pages, 22,95 $.

Roman sur les fragiles
liens familiaux

Les relations parents-enfants ont
fait couler beaucoup d’encre.
Un nouveau chapitre s’écrit dans Malgré les promesses, roman de Norah Shariff, auteure d’origine algérienne ayant grandi en France
et vivant au Québec depuis
vingt-cinq ans.
Le roman est paru aux éditions Diverses Syllabes, maison fondée en août 2020 pour, par et avec les femmes autochtones, les femmes racisées et les personnes minorisées dans le genre. La protagoniste de Malgré
les promesses
, Dalila, est d’origine algérienne.
Elle et son mari français Antoine voient leur couple glisser vers la rupture. À la suite d’un accident, Antoine développe une addiction à des médicaments qui réduisent son mal mais accentuent aussi sa violence. Dalila lui cache sa grossesse pendant treize semaines.
Norah Shariff décrit comment le couple vit dans « une maison emplie de non-dits, d’échanges marqués par la tension et
un futur incertain ». Nous pataugeons dans des sentiments contradictoires et avançons à tâtons dans un brouillard d’émotions le plus souvent négatives.
Terrifié par l’idée de devenir un père zombie, Antoine meurt d’une surdose peu après la naissance de sa fille Sarra. C’est donc seule et soulagée que Dalila l’élève.
Un lien puissant les unit, fait d’amour profond, mais aussi de silences et de mensonges.
Malgré les hautes tensions et les fortes émotions, le roman est écrit dans un style posé, selon un tempo presque langoureux. Norah Shariff s’intéresse plus aux tiraillements intérieurs qu’aux débordements extérieurs.
Nous avons souvent droit à des passages
où un calme fragile risque d’éclater, où
des tensions qui couvent sous la surface menacent d’être ravivées. Les vérités restent cachées là où personne ne veut vraiment regarder.
Une bonne partie du roman porte sur
les liens unissant Dalila et sa fille. Dès que Sarra s’engage dans une relation amoureuse, sa mère devient inquiète, cherchant constamment à se faire inviter pour mieux espionner le jeune couple.
Dalila trouve que l’appartement respire
la bonne humeur, mais l’air y est « saturé d’une tension que seule une mère pouvait sentir ». Au téléphone, elle ne peut ignorer le malaise qui pèse dans la voix de Sarra. Lorsque cette dernière dit que tout va bien, sa mère y voit « un signal d’alarme déguisé en banalité ». Chaque geste de Sarra « laisse entrevoir une dissonance » que Dalila ne saurait ignorer.
Avec tout au plus quatre personnages principaux, le roman aborde plusieurs thématiques, notamment la transmissions des traumatismes, l’addiction, la violence conjugale et la maternité. Le duo bouleversant mère-fille permet à l’autrice de dépeindre la force, la fragilité et
les contradictions de l’amour maternel
face à l’impuissance et à la peur.  
L’intrigue de Malgré les promesses n’est
pas uniquement psychologique. Sans en révéler le dénouement, je vous signale qu’un inspecteur devra faire la lumière
sur une partie de cette histoire d’amour dévastateur.
Norah Shariff a d’abord publié Les secrets
de Norah
(Éditions JCL), qui a été traduit en sept langues. Avec Malgré les promesses,
elle poursuit son exploration des relations humaines, des blessures intimes et des liens familiaux fragiles.
17 mai 2026
Anna Stuart, Les Sœurs de la Résistance, roman traduit de l’anglais par Stéphanie Alglave, Paris, City Éditions, 2026, 480 pages, 39,95 $.

Brillant roman sur
la résistance de Varsovie en 1944

Au rouge et blanc du drapeau polonais, le rouge du sang et le blanc des bandages des blessés de Varsovie offrent un miroir sordide en 1944. C’est sur ce portrait que s’ouvre le roman Les Sœurs de
la Résistance,
d’Anna Stuart.
En 2024 je vous ai présenté La Sage-Femme de Berlin d’Anna Stuart qui est le nom de plume de Joanna Manden, écrivaine britannique de plusieurs romans dont l’action se déroule durant la Seconde Guerre mondiale.
Hana, Zuzi et Orla Dabrowska sont les sœurs éponymes et personnages principaux. Elles font partie de l’Armée de l’Intérieur (en polonais Armia Krajowa ou AK), liée au gouvernement en exil basé à Londres.
Ces sœurs travaillent pour la Résistance à Varsovie, dans le ghetto où sont parqués tous les Juifs.
Depuis maintenant cinq ans, le fiancé d’Hana est engagé comme pilote de chasse pour
la Royal Air Force qui « va occuper le ciel et nous aider à chasser la Wehrmacht ainsi que la Luftwaffe de Varsovie ».
Chaque jour. Hana déjoue les Allemands
qui torturent et fusillent les habitants
de Varsovie. Avec l’aide de ses sœurs de combat, elle espère libérer la ville et déclencher un soulèvement.
Zuzi entend bien lutter au sein de l’AK,
mais elle veut aussi donner une chance à l’amour. Elle est encouragée par sa grand-mère : « Dieu du Ciel, nous avons déjà passé trop de temps sous le joug nazi, et si tu peux échapper à cette oppression dans
le lit d’un bel homme gentil et respectueux, alors n’hésite pas un seul instant. »
Cet homme est un jeune médecin.
Mais il y a un léger détail à régler : une guerre à remporter. Capituler ne fait pas partie de l’état d’esprit des Polonais. Ils ont
la résistance dans le sang, ils n’abandonnent pas. On les voit mettre en place « un gouvernement clandestin, un État clandestin, une armée clandestine tout au long de leur satanée occupation ».
Anna Stuart illustre avec brio comment
le sort des Polonais, à la fois en tant qu’individus et en tant que peuple, fut tragique. Elle démontrer surtout que leur courage et leur ténacité furent toujours au rendez-vous.
Dans le dernier message adressé à la nation par les ministres du Conseil de l’Intérieur,
le 3 novembre 1945, on peut lire que
« la bataille est terminée, mais du sang versé, des efforts et de la détresse commune, des souffrances de nos corps et de nos âmes, naîtra une nouvelle Pologne – libre, forte et majestueuse ».
Comme Les Sœurs de la Résistance met en scène une famille entièrement fictive, Anna Stuart présente un dossier historique d’une vingtaine de pages à la fin de son roman. Cela nous permet de mieux comprendre
la Pologne sous l’occupation nazie, l’Armée de l’Intérieur, l’unité féminine de résistance et le soulèvement du ghetto de Varsovie.
12 mai 2026
Isabelle Roy, Bonne fille, roman, Montréal, Éditions Hurtubise, 2026, 208 pages, 22,95 $.

Parcours sinueux
pour aboutir
à une relation durable

« J’ai envie qu’un gars possède
mon corps et me fasse perdre
mes moyens. » Voilà comment se sent Catherine, la protagoniste
du roman Bonne fille d’Isabelle Roy. La solution se trouverait-elle dans les rencontres en ligne…?
À 33 ans, Catherine se retrouve seule après une rupture. Bien que sa relation n’ait duré que six mois, la douleur la bouleverse profondément. Elle se tourne d’abord vers Tinder et Facebook Rencontres. Voici sa bio : « Tu mérites de bonnes choses et je peux être l’une d’elles. »
Son but consiste à avoir de la bonne compagnie et du bon sexe sans être en couple. Tout en souhaitant que ça reste léger, elle veut « des émotions fortes et de l’intensité ». Elle rêve de voir un homme posséder son sexe avant son cœur.
Une partie substantielle du roman se résume à une enfilade de rencontres où
la Bonne fille devient cochonne, où son corps se transforme en un « fabuleux mélange aphrodisiaque et orgasmique […]. C’est bon, c’est chaud, c’est cochon. »
Catherine a des dates tous les soirs de
la semaine. Isabelle Roy a souvent recours
à des mots anglais. Dans une demi-page,
on peut lire : « sur un high, des heures à swiper des gars, j’aimais son lip filler, j’ai jamais eu le guts ». Le style est toujours léger et fluide, souvent badin et enjoué.
Comme vous vous en doutez bien,
le résultat de ces dates demeure souvent loin des attentes de Catherine. « Je me suis exfoliée, rasée, lavée et relavée, badigeonnée, parfumée, maquillée, habillée. Je suis belle
et épuisée… et tout ça pour passer
une mauvaise soirée avec un gars plate et hautain, à Noël par-dessus le marché ! »
Ce que j’ai trouvé le plus intéressant dans
ce roman, ce sont les échanges que Catherine à avec sa meilleure amie Rosalie et avec un jeune couple qui a deux enfants. La discussion porte souvent sur comment elle est prête à être célibataire pour un bout, mais sans l’abstinence qui vient avec.
Ses proches lui font remarquer que c’est une mauvaise idée de jouer à l’autruche avec ses sentiments. Ils lui expliquent que
sa peine va finir par resurgir. Rosalie la
met en garde de faire des one-night éternellement… parce que ce n’est pas ça
la vraie vie.
Isabelle Roy décrit fort bien comment
sa protagoniste demeure terrifiée à l’idée
de rencontrer un homme qui lui plairait réellement, dont elle pourrait tomber amoureuse, et… « de se faire avoir encore une fois ».
Bonne fille est un roman sur le sinueux parcours pour être heureux en amour.
Le nœud du problème réside dans le fait que cela ne dépend entièrement de soi.
C’est là que plusieurs échouent, certains lamentablement.
Isabelle Roy est l’autrice d’une série d’ouvrages ciblant un jeune lectorat. Avec Bonne fille, son premier roman destiné à
un public adulte, elle change complètement de registre. Dans un style à la fois perspicace, audacieux et divertissant, elle décortique les chemins tortueux du dating et, surtout, ce qui peut se cacher derrière
les désirs de rencontres.
4 mai 2026
Thomas Enger et Johana Gustawsson,
Ici, roman traduit de l’anglais par Marie Brazilier, Paris, Éditions Calmann-Lévy, 2026, 540 pages, 39,95 $.

Les faux souvenirs
d’un faux meurtrier

Écrit à quatre mains par l’autrice franco-suédoise Johana Gustawsso et le Norvégien Thomas Enger,
le roman policier Ici est le début d’une nouvelle série par deux géants du thriller nordique, déjà disponible dans plus de 40 pays.
L’action se déroule en Norvège où deux adolescentes sont sauvagement assassinées le jour de l’Halloween dans une maison de vacances au bord d’un fjord. La complexité de ces meurtres est recouverte d’un voile
de suspicion et d’incertitude.
Les victimes Eva et Hedda étaient
les meilleures amies de Vetle, fils mystérieusement disparu de Kari Voss, consultante auprès de la police criminelle norvégienne. Elles étaient également proches de Jesper, timide garçon et suspect numéro un dans cette sombre et mystérieuse affaire.
La Dre Kari Voss croit que, en Norvège comme ailleurs, « les techniques d’interrogatoire standard combinent
diverses formes de pression psychologique qui, lorsqu’elles sont habilement appliquées, peuvent induire la culpabilité chez
une personne innocente ».
Spécialiste dans l’interprétation du langage corporel, Ross assiste à toutes les rencontres que la police mène avec Jesper. Ce dernier souffre d’amnésie et les enquêteurs lui répètent une seule et même version des faits. Il finit par ajouter ces renseignements
à ses propres souvenirs pour combler
ses trous de mémoire.
Selon Voss, cela amène ensuite Jesper à croire à des souvenirs qu’il a tout simplement fabriqués. Le roman montre, en effet, comment des éléments d’information, ajoutés ou induits, viennent combler
les lacunes de la mémoire, forgeant ainsi
de faux souvenirs.
Résultat : Jesper finit par avouer qu’il a tranché la gorge d’Eva et Hedda. Malgré
des preuves accablantes, Ross demeure persuadée que l’histoire est bien différente. Seule contre tous, elle va tenter de prouver que le coupable court toujours au large.
C’est la première fois que je lis un roman policier où le langage corporel occupe
une place centrale. À plusieurs reprises, nous constatons que les réponses verbales n’aident pas à connaître le fin mot de l’histoire; en revanche, la gestuelle ou
la mine faciale y contribuent largement.
Les coauteurs illustrent bien que
« les souvenirs ne sont pas des clips qu’on peut se repasser à loisir, mais le fruit d’un processus créatif continu ». Chaque fois
que nous évoquons un souvenir, nous le reconstruisons, très souvent en y ajoutant les souvenirs et les impressions d’autres personnes.
Dès le premier paragraphe, j’ai mentionné que ce roman est le début d’une nouvelle série. Le cas du fils de Kari Ross, mystérieusement disparu, n’est pas traité dans Ici, sauf à la dernière page et de façon assez énigmatique. J’imagine que le second tome se penchera sur cette intrigue.
Ici a été fort bien accueilli par la critique locale et internationale. Le quotidien norvégien VG écrit que c’est « un des meilleurs polars de l’année, incontournable ! » Le London Times note qu’Ici est « tout ce qu’un roman policier devrait être, et plus encore ».
Le Devoir a déjà souligné que « l’écriture minutieuse de Gustawsson et d’Enger s’appuie sur un tempo effréné débordant
de revirements en tous genres et repose
sur des personnages toujours crédibles ».
25 avril 2026
Hélène Lavery, Les murs de ma prison, roman, Ottawa, Éditions David, coll. 14/18, 2026, 282 pages, 12,99 $.

De ma détention
à ma libération

Tolérance zéro : pas question de prendre une goutte d’alcool quand on conduit. Tel est le thème du roman jeunesse Les murs de ma prison, que signe Hélène Lavery.
Elle allie sa sensibilité à sa formation juridique pour mettre en scène
la descente aux enfers et la lente reconstruction de’ deux
adolescents de 17 ans.
Olivier est le champion de l’école au ballon-panier. Zoé est la meilleure aux
400 mètres nage libre. La dernière journée du secondaire, ils sont les étoiles de
la polyvalente ; le lendemain, leurs rêves seront brisés.
Olivier promet aux parents de Zoé
de reconduire leur fille après le bal
des finissants. « Une promesse est
une promesse. Si je la brisais, jamais plus
ils ne me feraient confiance. »
Or, Olivier ne prend pas juste des boissons énergisantes durant la fête. Il engloutit quelques bières et plusieurs verres de sangria. Avant de prendre le volant, il cale une Red Bull. « Avec ça, j’cours aucun risque de m’endormir au volant. »
Rappelons que pour les conducteurs de moins de vingt-deux ans et ceux qui
ont un permis d’apprenti ou un permis probatoire, on applique la règle de
la tolérance zéro. Pas question de prendre une goutte d’alcool quand on est au volant.
Olivier est loin du compte. Il conduit en état d’ébriété, se retrouve dans la voie inverse
et frappe une voiture. La collision est cauchemardesque. Le père d’un enfant de
5 ans meurt et Zoé en ressort paraplégique. Olivier doit comparaître devant la Chambre de la jeunesse.
Le juge lui impose une peine d’un an et
le place dans un centre de détention pour mineurs, où il subira les conséquences de son insouciance et pourra réfléchir aux drames qu’il a provoqués. « J’avais commis l’irréparable, je devais payer pour mes erreurs. »
Une première version de ce roman est parue en 2013 aux Éditions Vents d’Ouest,
à Gatineau, sous le titre Tolérance zéro.
Les Éditions David publient aujourd’hui
une mouture revue et mise à jour par l’auteure.
Hélène Lavery illustre comment une prison est plus qu’une cellule de quatre murs,
c’est aussi dans la tête d’Olivier. Il doit réapprivoiser l’existence et parier sur le futur. Espoir est un mot de six lettres qui contient l’essentiel de ses rêves, l’essentiel de sa libération non seulement physique mais également psychologique.
Quant à Zoé, on la voit passer par toute
une gamme d’émotions : colère, révolte, découragement, anxiété, incompréhension. La romancière nous la montre traversant aussi les étapes de l’écoute, de l’échange
et du pardon.
Les murs de ma prison est un roman sur
les principes de la justice réparatrice. Il ne laissera personne indifférent. Il pourrait bien figurer sur ma liste des coups de cœur de 2026…
12 avril 2026
Gilles Pellerin, i bémol, nouvelles, Québec, L’instant même, 2026, 256 pages, 34,95 $.

Monsieur
Nouvelle Québécoise

Nouvelliste majeur de la littérature québécoise contemporaine, Gilles Pellerin signe i bémol, un recueil
qui témoigne d’une maîtrise rare
du « petit genre », où la brièveté devient puissance d’évocation.
Cet ouvrage renferme 76 textes très brefs, d’un ou deux paragraphes à deux ou trois pages. La nouvelle qui s’intitule « Complet » n’a qu’une seule phrase : « Pas de veine,
la femme que j’aime affiche complet. »
La onzième nouvelle aurait pu servir d’introduction au recueil car Pellerin nous dit avoir « une longue expérience de l’écriture, […] avec le souci propre aux nouvellistes de ne retenir que l’essentiel,
de jeter le superflu, de pratiquer l’ellipse,
de trouer le texte, d’en omettre tout ce que l’esprit des lecteurs peut deviner, à charge pour eux de remplir les vides… ». Il aime ça lorsque son texte devient le nôtre. « J’adore ce glissement et l’idée qu’à l’autre bout, quelque chose pétille, crépite – l’imagination. »
Pellerin écrit que ne pas avoir de bouquin l’indispose. Il ajoute que l’autobus est
son cabinet de lecture mobile. Je m’y suis pleinement reconnu. Je vais au gymnase tous les jours vers pour trente minutes de bicyclette stationnaire. Pas question de
me tourner les pouces ou d’écouter de
la musique. Je lis un ou deux chapitres
d’un roman, trois ou quatre nouvelles,
en soulignant les passages à retenir pour ma recension. J’ai presque tout lu i bémol dans le gymnase.
J’ai appris un nouveau verbe, etcætérer, et aussi comment écrire deux adjectifs en un : v/rigoureuse. Sans oublier comment raccourcir le nom d’un personnage; Steve St-Yves devient Styves.
Pellerin émaille ses nouvelles de réflexions ou d’aphorismes intéressants. En voici
un exemple : « la sympathie, même quand elle émane d’un étranger, est un baume pour ceux qui souffrent ». Et que dire de « Les personnes survivent aux comédiens, belle leçon de vie, non ? »
Je ne suis pas amateur d’huîtres mais
cela pourrait changer si je décidais de
les cuisiner « à la casino (sous le gril, avec bacon. Échalotes françaises, céleri coupé finement, sauce W, quelques gouttes de tabasco et de citron – à la fin on soupoudre de parmesan et on remet au four pendant cinq minutes au max) ».
Dans « F comme Fernand », le serveur indique que les toilettes sont en bas. Deux portes, marquées l’une d’un H et l’autre
d’un F. Se réjouissant de cette belle attention à son endroit, Fernando pousse la F.
Gilles Pellerin a passé sa vie à écrire
des nouvelles, à se soucier d’action et de rythme. Avec i bémol, il est rendu ailleurs : « j’ai l’impression d’apprendre à simplement être ».
Monsieur Nouvelle Québécoise explore
la fragilité du quotidien : le travail, le rire,
la lecture, le souvenir, la mort… autant
de motifs transposés avec justesse dans
une prose sonore et savante, jamais démonstrative. Lire i bémol, c’est comme vouloir « entrer dans chaque bistro, chaque café, sans pour autant renoncer aux trottoirs, aux carrefours et aux impasses ».
29 mars 2026
Richard Jones, Petite anthologie illustrée des Papillons de jour et de nuit, illustrée par Daniel Long et Angela Rizza, traduite
de l’anglais par Michèle Morin, Montréal, Éditions Hurtubise, 2026, 128 pages, 21,95 $.

Invitation à explorer
le merveilleux monde
des papillons

Les Éditions Hurtubise lancent
leur nouvelle collection « Petite anthologie illustrée » avec Papillons de jour et de nuit dans un format plus compact que leurs anthologies régulières. Les illustrations spectaculaires et les textes synthétiques s’adressent aux jeunes curieux dès 8 ans.
De facture soignée, avec tranche dorée et ruban signet, cet album de Richard Jones allie rigueur et accessibilité. Illustré par Daniel Long et Angela Rizza, il est traduit
de l’anglais par Michèle Morin.
On nous apprend d’abord que « le monde recèle environ 180 000 types différents
de papillons, quoiqu’il reste probablement encore de nombreuses autres espèces à découvrir, surtout dans les profondeurs
des jungles tropicales ».
On admire et étudie les papillons depuis
des millénaires à cause de leurs couleurs vives et de leur beauté. Dans la mythologie grecque, souligne Richard Jones, la déesse de l’âme Psyché était généralement représentée comme une femme dotée d’ailes de papillon.
Les naturalistes décrivent encore souvent
les nouveaux papillons en latin. La femelle Ornithoptera alexandrae (Ornithoptère de
la reine Alexandra), dont les ailes peuvent atteindre une envergure de 280 mm, a été découvert en 1906 et surnommé ainsi en l’honneur de la reine Alexandra du Danemark.
Les papillons sont des insectes métamor-phosées. Quand une chenille atteint sa taille adulte, elle entreprend une incroyable transformation. Après la mue de la dernière peau tendre, l’enveloppe chrysalide se forme.
Lorsque l’insecte est prêt à sortir, il déchire sa chrysalide et d’en extrait. Ses ailes sont alors molles et fripées. L’insecte doit donc les étendre et les faire sécher avant de pouvoir s’envoler. C’est dans les forêts tropicales humides que vit le plus grand nombre d’espèces de papillons sur la Terre.
Vous vous demandez peut-être quel est
le plus grand papillon… Attacus atlas (L’Atlas) et Thysania agrippa (Sorcière blanche), tous deux nocturnes, se disputent le titre avec des ailles pouvant atteindre une envergure jusqu’à 300 mm. Le premier vit en Inde et en Asie du Sud-Est; le second se trouve en Amérique du Sud et en Amérique centrale, migrant parfois dans le sud des États-Unis.
L’Antimachus est un des plus grands papillons diurnes d’Afrique. Les mâles ont des ailes plus longues que celles des femelles et s’étendent jusqu’à 230 mm. Leurs motifs orange et noir indiquent
que ce papillon est toxique.
Comme vous le savez sans doute,
les monarques quittent l’Amérique centrale pour essaimer dans toute l’Amérique du Nord. Avant cette migration, les papillons adultes pondent leurs œufs pour qu’une nouvelle génération y passe par le stade
de la chenille et de la chrysalide.
De nombreux papillons battent des ailes
de 5 à 15 fois par seconde environ, mais
le colibri bat des ailes entre 70 et 80 fois par seconde. Cela est trop rapide pour que des yeux humains puissent percevoir distinctement ces battements.
Les papillons sont beaucoup plus que
de jolis insectes à observer : ils sont
une importante partie de l’écosystème et peuvent nous renseigner sur la santé de l’environnement. « En identifiant et en comptant ces insectes sur un site donné pendant plusieurs années, on peut évaluer les problèmes causés par la pollution,
la déforestation, le développement urbain,
la destruction des habitats et les changements climatiques. »
Du monarque au morpho bleu, en passant par le papillon aux ailes de verre, cette Petite anthologie illustrée des Papillons de jour et de nuit célèbre une centaine des plus extraordinaires et surprenants spécimens de notre planète. 
21 mars 2026
Megan Durnford et Stéphane Lemardelé, Jehane Benoit, bande dessinée, Montréal, Éditions La Presse, 2026, 156 pages, 27,99 $.

Une bande dessinée sur l
a
grande dame 
de la cuisine québécoise

Jehane Benoit est célèbre pour
son Encyclopédie de la cuisine canadienne, vendue à environ deux millions d’exemplaires. Comme on connaît plus ses recettes que son parcours, Megan Durnford et Stéphane Lemardelé publient une biographie de cette grande dame 
de la cuisine québécoise, sous forme de bande dessinée intitulée tout simplement Jehane Benoit.
Fille d’Alfred-Wilfrid Patenaude et de Marie-Louise Cardinal, Jehane est née à Montréal le 21 mars 1904 et a grandi dans « le nec plus ultra de la bourgeoisie francophone du Québec ». Elle a étudié à
la Société scientifique d’hygiène alimentaire et d’alimentation rationnelle de l’homme, à Paris.
La documentariste Megan Durnford a effectué de minutieuses recherches pour nous apprendre que, une fois de retour à Montréal, Jehane épouse Carl Zimmerman
en 1926, un mariage qui va s’avérer malheureux. L’épouse quitte son mari après avoir rencontré Bernard Benoit, 13 ans plus jeune qu’elle.
Jehane reprend son nom de Patenaude au début des années 1940. Elle épouse Bernard civilement à Londres en 1945, puis religieusement à Montréal en 1964.
Il l’accompagnera chaleureusement dans
ses expériences culinaires et l’épaulera de plain-pied dans ses publications.
C’est en 1963 que Jehane Benoit publie
son Encyclopédie de la cuisine canadienne. Il s’agit d’un ouvrage marquant où elle adapte les grands classiques culinaires
aux ingrédients disponibles à l’époque au Québec.
Ce livre de recettes est le cadeau de mariage par excellence. Lors d’une entrevue à Radio-Canada en 1968, Jehane affirme
que son Encyclopédie « s’adresse à tout
le monde, de la jeune ménagère qui ne connaît rien à la cuisine au gourmet qui aime sauter ses crêpes et flamber ses canards ».
Toute sa vie, la grande dame de la cuisine québécoise mettra en valeur les différentes influences culturelles, simplifiera la trans-mission des recettes ancestrales, ouvrira
la cuisine sur l’ailleurs et l’adaptera avec l’utilisation des plus récentes innovations techniques, notamment le four à micro-ondes. Par sa démarche, Jehane Benoit donne à toute une génération les moyens de cuisiner.
La plages de la bande dessinée sont souvent entrecoupée de photographies, d’abord en noir et blanc, puis en couleurs. Dessins et images d’archives se côtoient dans une parfaite continuité. L’illustrateur Stéphane Lemardelé a numérisé une plaque de four et une planche à découper, entre autres, pour créer des textures dans la bande dessinée, mais jamais en ayant recours à l’intelligence artificielle.
Jehane Benoit est décédée le 24 novembre 1987, à l’âge de 83 ans. Megan Durnford et Stéphane Lemardelé brossent le savoureux portrait d’une gastronome, cuisinière, écrivaine et chroniqueuse à la radio et à
la télévision québécoise. C’est une invitation à découvrir ou redécouvrir une femme remarquable et son précieux legs à
la gastronomie canadienne-française.
La bande dessinée Jehane Benoit se situe au confluent des expériences en journalisme et en réalisation cinématographique de Megan Durnford. Auteure de Christmas in Quebec: Heartwarming legends et René Lévesque: The fascinating life of a separatist icon, elle
a entre autres collaboré à Canadian Notes & Queries, The Globe & Mail et The Gazette.
Français d’origine, Stéphane Lemardelé émigre au Québec en 1995. Très vite,
ses talents de dessinateur lui valent des commandes de scénarimages. Il est l’auteur des plusieurs bandes dessinées, dont
Le nouveau monde paysan au Québec.
18 mars 2026
Guillaume Musson, Le Crime du paradis, roman, Paris, Éditions Calmann-Lévy, 2026, 480 pages, 34,95 $.

Polar aussi haletant
que déroutant

En plus d’être l’auteur le plus lu en France, Guillaume Musso est traduit en quarante-sept langues. Il vient
de signer son 22e roman, Le Crime du paradis, pour illustrer qu’un crime n’est pas une solution,
mais plutôt une explication.
L’histoire se passe en 1928 à Cap d’Antibes où le couple américain Julian et Florence Livingstone réunit chaque été un petit cercle d’amis dans leur somptueuse résidence. Mais ce monde idyllique s’effondre la nuit où Oscar, leur fils de trois ans, est enlevé dans des circonstances mystérieuses.
Joseph Lèques, le commissaire chargé de l’enquête, se heurte à un mur de mensonges et de secrets. Son enquête avance à bride abattue. Pour camper ce personnage, Musso lui donne le nom, le physique et certains traits de la personnalité de son arrière-grand-père, mort durant la Première Guerre mondiale.
Une des invités des Livingstone est la jeune romancière Agatha Harding, un nom qui n’est pas sans évoquer Agatha Christie. Insolente et archi-déterminée, mademoiselle Harding espère s’emparer du drame des Livingstone pour écrire rien de moins
qu’un best-seller.
Guillaume Musso excelle dans l’art de ciseler le portrait de ses personnages en quelques lignes seulement. Voici ce qu’il écrit au sujet d’une infirmière américaine : « Un joli visage allongé aux pommettes douces, un chignon blond surmonté d’une tresse diadème laissant deviner une nuque droite et fine. Un sourire franc et des yeux pétillants où se lisent un mélange de malice et de joie de vivre. »
Musso aime glisser ici et là de brefs commentaires sur des auteurs bien connus. Il rappelle que Balzac pouvait boire jusqu’à cinquante tasses de café par jour pour rester éveillé et, surtout, pour stimuler son imagination. Selon Proust, écrit-il, « la vraie vie, c’est la littérature ».
Dans Le Crime du paradis, chaque personnage est marqué d’une caractéristique au fer rouge : angoisse, agressivité, désinvolture, anxiété, ressentiment, flamme éteinte, homosexualité, bonhomie, vitalité, excès, déracinement. Résultat : un polar haletant.
Si l’enquête sur l’enlèvement du jeune Oscar s’étend sur presque 500 pages, c’est parce que le commissaire a dû louper quelque chose, un élément, un détail qui l’aurait orienté sur une piste valable. « La solution est à la fois devant lui et en lui. » Encore faut-il se résoudre à faire une introspection.
Le commissaire Lequès est convaincu que
la clé de l’énigme réside dans ce que les Livingstone lui cachent, « les zones grises
de l’être humain, la part d’ombre que nous portons tous en nous ». Il en vient même à croire que l’amour déçu peut transformer un être humain en monstre.
Lorsque l’adjoint du commissaire fouille
un évènement survenu dix ans passé, son patron lui fait remarquer que tout cela est trop loin de leur enquête. « Au contraire, nous n’en avons jamais été si proches ! »
C’est la première fois que je lis un roman
où l’auteur est un personnage, un visage
du présent. Le dernier chapitre s’intitule Apostille au Crime du paradis par Guillaume Musso. On a droit à un polar aussi haletant que déroutant.
11 mars 2026
Carolyn Chouinard et Lora Boisvert,
Les secrets de l’Anse Trois-Saumons, roman, Montréal, Éditions Hugo Québec, 2026,
256 pages, 19,95 $.

Âmes errantes et autres phénomènes inexpliqués  

Un roman écrit à quatre mains nous plonge dans des manifestations paranormales. Carolyn Chouinard
et sa fille Lora Boisvert signent
Les secrets de l’Anse Trois-Saumons, une œuvre où regorgent autant les hallucinations et les interrogations que les révélations et les punitions.
Les personnages principaux, Alyson et Jake, passent l’été à Saint-Jean-Port-Joli (Québec), dans l’ancienne Auberge Trois-Saumons louée par leurs parents comédiens. On raconte qu’un meurtre y a été commis deux-cents ans passés. Le propriétaire de l’auberge prévient les locataires que l’endroit est hanté par un fantôme…
Chaque chapitre est écrit au « je », donnant la parole tantôt à Alyson tantôt à Jake. On apprend très vite qu’Alyson a des dons de médium. Jake, pour sa part, est un solitaire
et un ardent gamer.  
Alyson s’occupe de la petite sœur de Jake. Elle demeure sensible à des phénomènes qui ne peuvent être perçus par les cinq sens. Aly attire les âmes errantes, malveillantes ou réconfortantes, sans pouvoir exercer un contrôle.
« Ça se déclenche d’un coup et je ne peux pas arrêter les scènes qui défilent dans mon esprit. » Alyson entre alors dans la peau,
le cœur et le cerveau d’un personnage.
« Je deviens l’assassin ! »
Je vous avoue que je ne suis pas un adepte de manifestations paranormales, de fantômes, d’âmes errantes et d’autres phénomènes soi-disant inexpliqués. Je me suis néanmoins prêté au jeu des deux romancières.
J’ai appris que les pierres noires faites de tourmaline sont très efficaces contre
les mauvaises influences. Un collier de
ces amulettes agit comme un bouclier et repousse les énergies négatives.
J’ai suivi un personnage qui manipule une caméra thermique et un détecteur capable de mesurer les champs électromagnétiques, appelé « boîte à esprit ». Il s’y connaît en psychokinésie et clairaudience.
Le roman s’inspire directement d’une page d’histoire judiciaire. Dans les années 1820, un docteur Lafage, appelé aussi L’Indienne ou Malouin, a été condamné pour un meurtre commis à Saint-Jean-Port-Joli.
Lors de sa pendaison le 30 septembre 1829, il a avoué avoir commis des crimes encore plus atroces que celui pour lequel il était accusé.
« Cet homme avait une fixation sur la mort. Il voulait trouver un moyen d’y échapper. C’est pour ça qu’il faisait des expérimen-tations sur des patients ou des cadavres.
Il tuait les gens pour tenter de les ramener à la vie. »
Pour moi, Saint-Jean-Port-Joli est synonyme d’artisanat. C’est la capitale de la sculpture sur bois grâce aux frères Bourgault. Je me suis arrêté là à quelques reprises et suis toujours reparti avec une pièce signée Médard, André ou Jean-Julien Bourgault.
Le roman fait très brièvement écho à ce patrimoine artistique. On mentionne seulement que Jake s’écrase sur un banc « pour écouter un documentaire qui parle de sculpture sur bois ».
Carolyn Chouinard est la mère de Lora Boisvert. « Écrire un roman à deux, note-
t-elle dans les remerciements, est une aventure qui se compose de dialogues, d’écoute et de complicité. » L’expérience
est assez bien réussie.
4 mars 2026
Katherine Girard, Helena, tome 3,
Les derniers espoirs, roman, Montréal, Éditions Hurtubise, 2026, 372 pages, 27,95 $.

Dompter les hommes dans le Québec des années 1950

Le dernier tome de la trilogie Helena, de Katherine Girard, s’intitule
Les derniers espoirs et nous plonge dans le Québec des années 1950, époque où les femmes peinent à obtenir leur autonomie, à arriver
à choisir l’amour sans perdre leurs aspirations profondes.
On retrouve Helena, femme élancée, à l’œil fier, à la posture superbe, aux idées bien arrêtées. La romancière décrit avec force détails l’attitude fraudeuse et confiante de
la matriarche qui, à 43 ans, vient d’enterrer son deuxième mari.
Helena ne prie plus Dieu, elle s’adresse plutôt à son défunt François. « C’était
la seule manière qu’elle avait trouvée de se rassurer devant cette existence parsemée d’embûches et de surprises souvent désagréables. »
D’un chapitre à l’autre, on constate que
la jeune veuve se loge à l’enseigne de
la détermination en faisant preuve de résilience et en prenant d’importantes décisions pour assurer l’avenir de
sa famille. Malgré sa peine, la vie se poursuit, avec son lot de péripéties.
Dans ce roman, on voit comment
les hommes sous-estiment les femmes, comment ils ne sont pas prêts à les voir en position de pouvoir. Ce qui n’empêche pas Helena de prendre des hommes comme pensionnaires et d’imposer ses règles : « garder ta chambre propre; manger aux heures normales; inviter personne; rester loin de mes enfants, surtout de mes filles ».
Selon l’expression « chaque torchon trouve sa guénille », les enfants d’Helena se marient bien. Elle n’a pas pour autant élevé ses filles pour qu’elles deviennent soumises. Le mot d’ordre est : « Un homme, ça se dompte ! »
Deux garçons de la matriarche sont envoyés dans un pensionnat pour compléter leur cours classique. L’un d’eux est agressé par le frère religieux qui supervise le dortoir. Lorsqu’elle découvre cela, Helena se rue dans le bureau du directeur, l’accuse de fermer l’œil sur des actes pédophiles et retire, sur-le-champ, ses deux fils de l’institution en maudissant « les religieux qui se croient tout permis ».
Le curé, lui, se croit permis « de jouer dans l’esprit des femmes, de vouloir contrôler leurs corps ». Il somme Helena de se remarier et de donner de nouveaux enfants à l’Église. Rappelons que nous sommes
dans les années 1950, dans le Québec
rural encore pogné avec la religion et
les conventions.
Un prêtre est la dernière personne à qui Helena entend obéir. Elle est une femme
qui a ses propres opinions sur la religion,
la culture et la politique, même si ce n’est pas bien vu dans un petit village.
Un ami du défunt mari d’Helena a promis de veiller sur son épouse si jamais il lui arrivait malheur. Qu’est-ce qui anime le cœur de charmant homme : le sens du devoir ou un sentiment plus fort… ? À 57 ans, Helena peut-elle développer une nouvelle relation avec un homme ou son temps est-il révolu…?
La trilogie prend fin en illustrant comment Helena a « surmonté tellement d’épreuves, perdu tant d’êtres chers, aimé si fort, si souvent, si tendrement, eu tellement de chagrin, tellement de joies, et vécu toutes sortes d’aventures ».
Il y a dans ces trois tomes le matériau
d’un série télévisée aussi captivante que
Les Filles de Caleb.
24 février 2026
Cassandra Fournier, Née sous une fausse étoile, roman, Éditions Hugo Québec, 2026, 288 pages, 24,95 $.

Thriller existentiel sur
la recherche de parents biologiques

Être un jour l’enfant d’un couple aimant et, le lendemain, enfant de purs inconnus, voilà un thème qui a été exploité par plusieurs écrivains. Cassandra Fournier y ajoute
une touche inédite dans Née sous une fausse étoile, son premier roman qui a des allures de thriller existentiel.
Laura, 18 ans, est une artiste en devenir,
qui mène la vie normale d’une étudiante au sein d’une famille aimante, entourée de fidèles amis. Son quotidien bascule le jour où elle découvre qu’elle a été adoptée. Contre l’avis de tous, elle part à la recherche de ses parents biologiques.
La philosophie de vie de la jeune fille se résume à « agis maintenant et réfléchis après ». Cela l’amène à côtoyer des gens
qui lui font ressentir un frisson glacial. C’est comme si un éclair traverse alors sa colonne vertébrale. Elle se demande pourquoi personne n’a encore pensé à inventer une télécommande pour contrôler ses émotions, « parce que ça m’aurait bien arrangée ».
Il peut arriver que rechercher ses parents biologiques soit un peu comme gratter
ses billets de loteries, en jurant chaque fois qu’ils se révèlent perdants : « s’accrocher, espérer, et toujours être déçue ».
Depuis que Laura a appris son adoption,
elle a l’impression de s’être dédoublée d’elle-même. L’adolescente ne sait tout simplement pas comment gérer cette situation et, pourtant, cette quête de savoir qui elle est l’obsède au plus haut point.
« Il existait plein de jeunes mères célibataires qui décidaient de garder leur enfant, se dit l’adolescente.  Pourquoi
ma mère n’avait-elle pas fait de même ?
À cette question, aucune bonne ou mauvaise réponse. »
La romancière écrit que l’adrénaline pure causée par les péripéties d’une recherche biologique donne à Laura l’horrible impression de tomber en chute libre. Il faut dire que l’intrigue n’est à la fois ni la réalité ni un rêve. La seule chose qui soit vraie demeure l’espérance qui se joue de
la protagoniste.
Je n’ai pas pu m’empêcher de noter que Laura établit un constat qui s’applique non seulement à elle-même mais également à
la romancière. Voici ce que Laura affirme : « L’avantage lorsqu’on a trop d’imagination et qu’on invente constamment des histoires, c’est qu’on acquiert la capacité d’inventer des personnages sur mesure et au besoin. »
Ce qui aurait pu être un simple roman psychologique se transforme parfois en polar où menace, révélation stupéfiante et monde interlope s’ajoutent à une incroyable machination familiale.  Au point où Laura flotte « juste au-dessus de l’abîme, entre
le désespoir et la rage, là où tout éclate en l’espace d’une battement de cœur ».
On peut presque dire que Née sous une fausse étoile se situe à mi-chemin entre
un roman bleu (qui aurait « longuement baigné dans mille océans et mille cieux ») et un roman noir typique d’une nuit entre chien et loup. Cassandra Fournier nous fait constamment balloter entre lumière et pénombre, entre assurance et incertitude. 
19 février 2026
Freida McFadden, La locataire, roman traduit de l’anglais par Karine Xaragai, Paris, City Éditions, 2026, 400 pages, 36,95 $.

Roman sanglant
on ne peut plus déroutant

Freida McFaden nous a habitués
à des thrillers psychologiques qui sont vite devenus des succès internationaux. Elle récidive avec
La locataire, un roman addictif
et machiavélique à souhait.
L’action se situe à New York, où rien ne va plus pour Blake. Vice-président d’une boîte de marketing, il est soudainement et brutalement licencié. Comment va-t-il arrivé à payer le prêt immobilier de
la nouvelle maison qu’il partage avec
sa fiancée Krista? Prendre une locataire pour les aider à payer les frais de la maison serait-elle la solution?
Après avoir interviewé plusieurs candidats, Blake et Krista déniche une dénommée Whitney Cross qui correspond exactement à ce qu’ils recherchent. Elle est sympathique, charmante, sérieuse. La locataire parfaite…
en apparence.
Or, quelque chose ne tarde pas à clocher. Peu de temps après l’arrivée de la locataire, la maison est infestée de moucherons. Puis Blake souffre d’horribles éruptions cutanées. Ensuite leur poisson rouge est tué. Blake
est persuadé que Whitney veut faire de
sa vie un enfer. Il confie à Krista qu’une psychopathe arpente leur maison, que Whitney s’est lancée dans une incompré-hensible vendetta à son encontre.
Krista accuse Blake de péter un cable pour un oui ou pour un non, d’être parano au dernier degré et de ruminer de ridicules théories complotistes à propos de leur locataire. Blake persiste à croire que l’objectif de Whitney consiste à détruire
son couple depuis le début. « Elle m’a dans le collimateur pratiquement depuis le jour où elle emménagé chez nous. »
Si Krista amène Blake à ravaler le chapelet de jurons qu’il voudrait déverser sur Whitney, elle ignore que son fiancé fait enquête sur le dossier scolaire de leur locataire. La personne contactée lui dit : « Whitney Cross… est une personne extrêmement dangereuse. À votre place,
je ne m’approcherais pas d’elle. » Trop tard évidemment.
Pendant 250 pages, Freida McFadden imagine tous les scénarios les plus sordides pour prouver que Machiavel est un ange à côté de ce que Whitney peut faire subir
à Blake. Puis voilà que la romancière nous sert un rebondissement spectaculaire,
un revirement de situation incroyable.
N’est pas démoniaque qui nous croyons…
Dans la seconde partie de La locataire, nous découvrons comment une psychopathe a
la mauvaise habitude de résoudre ses problèmes en assassinant les gens.
Elle n’hésite pas à dire : « Je ne suis pas
un monstre. Je lui ai donné du bon temps avant de l’égorger. » Attendez-vous à voir du sang couler à plus d’une reprise, sans pour autant qu’un policier fasse enquête.
Freida McFadden porte une perruque et
des lunettes afin de dissimuler son identité et de dissocier sa carrière d’écrivaine de
sa profession médicale. Elle a trouvé d’autres moyens afin de masquer avec brio l’identité de sa psychopathe qui affirme au sujet de Blake : « ce qui me plaît, c’est de le voir souffrir ».
J’ai déjà recensé cinq romans de Freida McFadden :  Les secrets de la Femme de ménage, La Femme de ménage se marie ),
La Femme de ménage voit tout, Le Boyfriend et La Prof.
13 février 2026
Josée Ouimet, Le voyage de l’espoir, tome 2, Je reviendrai, roman, Montréal, Éditions Hurtubise, 2026, 326 pages, 26,95 $.

À quoi bon s’aimer
si l’on doit se quitter ?

Comment sait-on si on éprouve de l’affection ou de l’amour ? Comment départager ces sentiments pourtant si forts ? La réponse se trouve au cœur de l’intrigue que brode Josée Ouimet dans Je reviendrai, le tome 2 du roman Le voyage de l’espoir.
Le premier tome présentait Edith et Edward, deux jeunes Britanniques envoyés au Canada pour échapper aux horreurs de
la Seconde Guerre mondiale. On les retrouve chez les Gendron, leur famille d’accueil à Montréal où ils s’épanouissent loin de
la fureur du Führer.
Edith apprend le français, termine ses études et, à 18 ans, devient institutrice. Intelligente, généreuse et jolie, elle est courtisée par
des jeunes hommes cherchant une épouse. Ils essuient un refus poli car Edith a
un fiancé à Londres. Celui-ci ne lui a cependant plus donné signe de vie.
Le roman rappelle que « le Canada a
voté à quatre-vingts pour cent pour
la conscription, mais le Québec, lui, a voté contre à soixante-douze pour cent ».
Une façon pour les jeunes hommes d’y échapper consiste à se marier. On voit
des fils qui décident d’épouser leurs cousines, des arrangements convenus par
les deux familles en ces temps incertains
où rien n’est normal.
À défaut de pouvoir ravir le cœur d’Edith,
le fils de la famille Gendron lui propose
un mariage de raison. Or, la jeune femme aspire seulement à une union basée sur « un amour dans lequel elle s’abandon-nerait corps et âme. Un amour régi par
des sentiments réciproques, par une loyauté sans faille. »
Trop de si et de peut-être se bousculent néanmoins dans la tête d’Edith. Si elle n’avait pas quitté l’Angleterre, comme le lui demandaient ses parents… Si elle avait pu former un couple avec son fiancé et fonder une famille…
Josée Ouimet excelle dans l’art de camper aussi bien des personnages qui nourrissent des sentiments non réciproques que des personnages qui nourrissent des sentiments ne ressemblant en rien à de l’amitié.
Le titre du second tome, Je reviendrai, nous laisse deviner un dénouement trop facile de l’intrigue. Une petite voix ne cesse, en effet, de rappeler à Edith la promesse faite à
ses parents de revenir en Angleterre. Je ne vous cacherai pas, cependant, que ce
Je reviendrai revêt une autre signification pour le jeune frère d’Edith…
Le roman illustre bien comment des Québécois ont voulu se sauver de
la conscription parce qu’ils ne souhaitaient pas défendre un pays qui n’était pas le leur. Il explique aussi que certains se sont enrôlés tout en refusant d’aller au front. Comment ? En devenant des gardiens de prisonniers de guerre dans des camps
de détention au Canada. Ces soldats qui
ne portaient pas le brassard de combattant étaient appelés zombies. 
Les deux tomes du roman Le voyage de l’espoir mêlent avec brio l’historique,
le psychologique et le romantique. On ne s’ennuie jamais.
22 janvier 2026
David Ménard, Tuxedo Kid, mon amour, roman, Ottawa, Éditions L’Interligne, 2026, 148 pages, 23,95 $.

Poétique et historique,
ce roman de David Ménard

En 1952, Léo-Rhéal Bertrand, dit
le Tuxedo Kid, est condamné pour
le meurtre de sa deuxième épouse, plus de quinze ans après avoir été acquitté de celui de sa première. Dans Tuxedo Kid, mon amour, David Ménard reprend cette histoire en donnant entièrement la parole à
la première épouse. On a droit à
un roman autant poétique qu’historique.
Léo-Rhéal Bertrand est né le 13 juin 1913 à Saint-Polycarpe (Québec). Cet homme d’une grande beauté, intelligent et charismatique épouse Rose-Anna Asselin en 1934.
Elle meurt noyée moins d’un an plus tard. Le blâme est jeté sur le mari habillé en tuxedo, mais il est acquitté au terme
d’un procès houleux.
En 1951, Bertrand épouse Dolorosa Trépanier, riche veuve d’Ottawa. Deux mois plus tard, elle périt dans l’incendie d’un camp de pêche en Outaouais. Le mari est de nouveau inculpé et, cette fois, trouvé coupable. Il est pendu le 12 juin 1953.
Tout ceci est bien connu grâce à Raymond Ouimet qui publie Tuxedo Kid : la beauté
du diable
(Septentrion, 2018). Rose-Anna Asselin, elle, demeure inconnue; il ne subsiste même pas une photo de cette noyée oubliée. Qu’à cela ne tienne, David Ménard en fait l’héroïne de Tuxedo Kid, mon amour.
Ce n’est pas un roman facile à lire car
les envolées poétiques l’emportent haut
la main sur le déroulement plus historique. Il ne suffit pas à Ménard de dire que Dolorosa Trépanier a péri dans un incendie, il écrit : « Elle se perd en calcinations trépidantes et en crépitements embrasés.
Elle s’enflamme inlassablement… »
Rose-Anna devient une Ophélie bavarde
et Dolorosa, une Jeanne d’Arc rouge. Pour comprendre ce qui s’est passé, Rose-Anna « remonte aux confins de l’infini, aux extrémités de l’Apocalypse, aux limites de
la Genèse ». Ses rares souvenirs heureux deviennent « la plus grande des consolations et le pire des supplices ».
L’écriture de David Ménard est finement ciselée, son style est souvent saccadé.
Il jongle aisément avec histoire et mythologie. Une chose m’a cependant
fort irrité; c’est son recours constant à l’inversion. Il s’agit d’une figure de style qui bouleverse l’ordre habituel des mots (sujet-verbe-complément) pour créer un effet d’emphase, de rythme ou de poésie.
Ménard abuse de l’inversion ou anastrophe. J’en ai même compté sept en une seule page, dont trois phrases consécutives : « Ma peur de l’eau, je remets entre tes mains. Femme de terre, je suis… L’eau, nous ne savons point. » Cela devient lassant.
La seule explication que j’ai trouvée se trouve justement dans une unième inversion : « Jetés comme des dés,
nos cœurs. » 
Tuxedo Kid, mon amour clôt une trilogie consacrée à des figures de femmes historiques occultées par leur propre légende. Il y a d’abord eu Poupée de rouille (la Corriveau), puis L’aurore martyrise l’enfant (Aurore Gagnon).
David Ménard est né en 1984 à Green Valley (Est-Ontarien). Il est à la fois traducteur, poète et romancier. Poupée de rouille a remporté le Prix Trillium, le Prix Champlain et le Prix littéraire des enseignants de français.
4 janvier 2026
Arthur Friso, Le Junk, roman, Montréal, Éditions du Boréal, 2026, 220 pages, 27,95 $.

Père alcoolique fonctionnel et famille dysfonctionnelle

Le Montréalais Arthur Friso signe
un premier roman intitulé Le Junk.
Il s’agit d’une comédie-dramatique axée sur le dysfonctionnement
des liens familiaux. Les non-dits tiennent le rôle principal.
Deux frères et une sœur devenus adultes répondent à l’appel de leur père expatrié : une semaine dans la chaleur brûlante de Hong Kong. Leurs noms ne sont jamais mentionnés. Le narrateur du roman est
le frère aîné, un intello pour qui le monde n’est ni à explorer ni à conquérir, mais à fuir.
« Hong Kong est moins une ville qu’un archipel adossé au continent; ce sont près de deux cent cinquante îles, la plupart inhabitées, qui nous tendent ici les bras. » Une ville démesurée où la circulation est dense partout, aussi bien sur les trottoirs que dans la rue, à l’image des enfilades d’immeubles collés les uns sur les autres.
Le père vit sur un bateau-maison,
un junk, amarré dans la marina d’Aberdeen où se côtoient les yachts de luxe et
les embarcations de fortune d’une bande d’expats qui se prélassent sous « cet impitoyable ciel qui, jour après jour, fait bouillir leurs cervelles et achève de les rendre totalement cinglés ».
Les expats sont des gweilos, terme cantonais utilisé dans la région de Hong Kong pour désigner les Occidentaux. Gweilo signifie, selon les traductions, « diable étranger »
ou « fantôme blanc ». Il s’agit à l’origine d’un terme raciste, qui s’est considérablement adouci avec le temps,
au point de devenir familier, voire humoristique.
Dès les premières heures de leur séjour,
les enfants découvrent que leur père est
un alcoolique fonctionnel. Cet homme qui carbure à la bière et au whisky demeure seul maître à bord sur un navire qui n’en finit plus de couler. Il est « un véritable athlète de la boisson, un marathonien de
la cuite ».
La fratrie visite divers coins de Hong Kong, s’arrêtant le plus souvent dans un bar afin de prendre un verre pour ne pas voir
le père boire. « Nous irons boire pour oublier que le père boit, boire pour oublier que le père boit à en oublier lui-même
qu’il boit. » Hong Kong est tristement comparée à une grande école d’alcoolisme.
Le style d’Arthur Friso est pour le moins éclectique. Il peut faire preuve de tournures finement ciselées, comme « ses touristes anxieux et anxiogènes », et de répliques équivoques : « Nous faisons le plein de fish balls, de siu mais et de xiao long baos. Nous laissons nos bruits de mastication tenir lieu de conversation. »
L’anglais se glisse parfois dans un dialogue : « N’hésitez pas à m’appeler si… if you ever need to get away from your fucking arsewipe of a father. » Les « bloody hell » et les « bollocks » d’un ami font écho aux « ciboire » et aux « maudite marde » du père.
Le Junk présente Hong Kong comme une sorte de Manhattan sous stéroïdes et sans issue. Mais cela ne sert qu’à obstruer
la déchéance d’un père et la facilité avec laquelle les enfants parviennent à rouvrir d’anciennes blessures qu’ils croyaient cicatrisées.
28 décembre 2025
Philippe Pelaez, Kennedy(s), roman graphique illustré par Bernard Khattou, Boulogne-Billancourt, Éditions Glénat,
coll. 1000 feuilles, 2025, 552 pages, 59,95 $.

Aux sources de la légende et du mythe de JFK

Le 22 novembre 1963, l’assassinat
de John Fitzgerald Kennedy crée un mythe et, avec lui, toutes les théories complotistes. Pour comprendre cette page d’histoire, Philippe Pelaez remonte aux sources du clan Kennedy(s), titre d’un roman graphique de plus de 500 pages.
En voulant raconter l’ascension puis la fin tragique du 35e président des États-Unis, Philippe Pelaez a été amené à se pencher sur Joseph Patrick Kennedy, le père, personnage cynique et odieux capable de frayer avec les hommes les plus puissants comme avec les plus ambigus.
Il brosse le portrait d’un patriarche « fasciné par l’argent, le pouvoir et les femmes, fondateur d’une dynastie amenée à marquer au fer rouge l’histoire des États-Unis mais aussi celle du monde ».
L’ouvrage nous apprend que Joe Kennedy voyait ses racines irlandaises comme
une tare faisant obstacle à une ambition personnelle démesurée. Cherchant
la proximité de la classe supérieure protestante et son intégration parmi l’élite bostonienne, le pragmatique Joe est prêt à tout : « manipulations financières, coups tordus, collusion avec la mafia ».
Au cours de ses quatre années de recherche et de rédaction, l’auteur s’était promis d’être objectif et sans concession. Mais il lui a été difficile de ne pas être séduit par John, garçon souffreteux et malingre qui a reçu quatre fois l’extrême onction, « enfant constamment rabroué par son frère, rétif à toute autorité autre que celle de son père,
et exaspéré par la froide désaffection de
sa mère ».
Philippe Pelaez illustre comment un héros est capable d’échapper à sa condition humaine. Il nous montre à quel point « Jack » fut un vrai héros : son ascension politique l’a transformé en légende,
son assassinat l’a propulsé au rang de mythe.
John Fitzgerald Kennedy savait qu’il allait mourir de la maladie d’Addison qui rongeait son corps depuis des années ou sous
les balles d’un tireur embusqué. Ce roman graphique illustré par Bernard Khattou est une cruelle preuve que chaque adulte est
la somme de toutes les peurs, souffrances, victoires et défaites qui ont traversé
sa jeunesse.
Le roman graphique prend fin à la page 490. Suit un brillant Dossier de 8 pages où on peut lire que « La mort de JFK n’est que la première étape d’une longue crise de confiance entre le peuple américain et
son gouvernement; il y aura le Vietnam,
la lutte pour els droits civiques, le scandale du Watergate. »
Le refus de déclasser tous les documents liés à l’assassinat de Dallas, ou de n’en livrer que des versions expurgées, ne fait qu’alimenter les théories conspirationnistes. Voilà, les mots sont lâchés : doute, soupçon, manipulation, complot.
Le clan Kennedy était de souche irlandaise. C’est sur une phrase du célèbre écrivain irlandais Oscar Wilde, que se termine
le roman graphique : « Quand les dieux veulent nous punir, ils exaucent nos prières. »
Les Kennedy restent une dynastie controversée qui détonne dans le paysage politique américain et qui n’a cessé de faire couler de l’encre : plus de 40 000 livres dédiés à John F. Kennedy depuis sa disparition.
Philippe Pelaez est né en 1970 à Castres, France. Il est professeur agrégé d’anglais et scénariste de bandes dessinées. Bernard Khattou est également né en France, à Albi en 1968. Dessinateur autodidacte, il est membre fondateur de la maison d’édition Les Requins Marteaux.
10 décembre 2025
Brice Homs, Quelque chose comme de l’or, roman, Paris, Éditions Calmann-Lévy, 2025, 432 pages, 38,95 $.

Un roman qui laisse
rouler les bons temps

Dans un petit coin de la Louisiane francophone, des bluesmen
d’une maison de retraite ont en commun la musique, la danse,
la cuisine et la langue. Le roman Quelque chose comme de l’or,
de Brice Homs, illustre comment
ils sont amenés à faire preuve
d’une profonde solidarité.
L’infirmière est une fille de la campagne, une fille des bayous. Jodi LeBlanc aime bien que le temps prenne son temps. Mais voilà que tout bascule lorsqu’elle apprend que ses pensionnaires vont être expulsés. Jodi
se rebelle, prête à remuer ciel et terre pour les sauver…
Aux États-Unis, l’année 1863 fut un tournant décisif dans la Guerre de Sécession (1861-1865), marquée par d’importantes victoires de l’Union. Les fantômes de trois soldats confédérés hantent la mémoire des résidents de la maison de retraite Bon Temps, et corsent drôlement l’intrigue de Quelque chose comme de l’or.
Le nom de la maison de retraite est de
toute évidence une référence à la phrase emblématique « Laissez les bons temps rouler », slogan très populaire durant les festivités à la Nouvelle-Orléans, notamment le Mardi Gras. On invite les gens à profiter de la vie et à s’amuser. 
Ce que j’ai trouvé le plus intéressant dans ce roman est l’approche historico-sociologique de Brice Homs. Tout en décrivant des personnages attachants et une histoire touchante, il glisse subtilement quelques renseignements qui ajoutent une plus-value à son récit.
Homs souligne, par exemple, que le français cajun ou le créole de la Louisiane s’appelle kouri-vini. Il ajoute que saint Antoine
de Padoue est, « dans le vaudou de
la Nouvelle-Orléans, vénéré comme
le deuxième après Dieu ».
L’auteur nous apprend que le premier nom de la ville de Lafayette était Vermilionville. Saint-Jean du Vermilionville a été fondé
en 1821; son toponyme fait référence à
la rivière Vermilion. L’endroit fut renommé Lafayette en 1884, en l’honneur du marquis Gilbert du Motier de La Fayette, héros de
la Guerre d’Indépendance américaine. 
Presque tous les noms de famille sont acadiens ou cajuns : Broussard, Cormier, Dugas, LeBlanc, Legendre, Sonnier. Selon Brice Homs, quand les gens ne savaient
ni lire ni écrire, ils signaient d’une croix à côté de leur nom, ce qui était recopié ensuite sur les registres.
C’est ainsi que des Thibodeau sont devenus des Thibodeaux, et de même pour
les Arceneaux et Boudreaux. J’ai relevé plusieurs prénoms assez inusités; en voici quelques exemples : Otheil, Polycarpe, Courville, Ozaire, Palmyre, Justus, Calliope.
À première vue, Quelque chose comme de l’or est une histoire aussi abracadabrante que picaresque. À travers des rebondisse-ments souvent mineurs, les personnages retrouvent un espoir, un but, une peur aussi. Comme le dit Jodi LeBlanc, « J’ai l’impression que la vie s’est réveillée en eux. »
Pour sortir d’une situation difficile, on crée parfois une fondation. Comme on dit fonder une famille, on devrait pouvoir aussi dire « on a famillé une fondation ». Le verbe n’existe pas, mais rien ne nous empêche de l’inventer lorsque le truc dont nous avons besoin ne peut être obtenu que collectivement.
25 novembre 2025
Piergiorgio Pulixi, Si les chats pouvaient parler, roman italien traduit par Anatole Pons-Reumaux, Paris, Éditions Gallmeister, 2025, 330 pages, 36,95 $.

À la découverte
d’un auteur italien de romans noirs et de thrillers

Il y a peu de milieux aussi cruels et toxiques que l’édition. Voilà ce que semble vouloir illustrer Piergiorgio Pulixi en signant Si les chats pouvaient parler, un ouvrage où
la mort d’un auteur de romans policiers ne laisse personne indifférent, y compris deux mascottes félines.
Pulixi nous fait d’abord connaître Marzio Montecristo, propriétaire très malcommode de la librairie Les Chats Noirs, située en Sardaigne. Nous découvrons aussi l’énigmatique Aristide Galeazzo, célèbre auteur italien de romans policiers.
Galeazzo a accepté d’écrire le dernier chapitre de son nouveau roman à bord
du bateau de croisière Mise en abyme, qui fait le tour de la Sardaigne en guise de campagne de marketing. Dès le premier jour, le romancier annonce aux croisiéristes et journalistes qu’il entend signer l’arrêt de mort de son très populaire inspecteur Brizzi.
« Brizzi va mourir, et tous ces gens qui
se nourrissent de son succès comme
des sangsues vont devoir trouver d’autres sources de revenus. J’en ai assez qu’on
se moque de moi. »
La croisière littéraire qui devait être
une sorte d’hommage culturel à Mort sur
le Nil
, d’Agatha Christie, devient plutôt
une enquête criminelle puisque c’est Galeazzo qu’on trouvera sans vie dans
la bibliothèque du bateau. Le libraire Marzio Montecristo se joint au seul policier à bord pour mener les interrogatoires.
Les deux hommes commencent par se demander qui aurait pu tirer profit de
la mort de Galeazzo. En découvrant que
le meurtre a été orchestré avec un soin macabre, ils ne tardent pas à reformuler leur question : qui aurait eu le plus à perdre si Aristide était resté en vie ?
Il est évident que les seules personnes qui ont de l’estime pour Aristide Galeazzo sont ses lecteurs. Tous les autres, à commencer par ses proches, ont plus de raison de le haïr que de l’aimer.
La solution de l’énigme réside dans
la manière dont l’écrivain a été tué.
Dès que les enquêteurs auront compris précisément « comment », arriver au « qui » sera un jeu d’enfant. Ils auront l’aide de Miss Marple et Poirot, les deux mascottes félines de la librairie Les Chats Noirs, également à bord du bateau de croisière Mise en abyme.
Si les chats pouvaient parler est un roman où on apprend que tué ou être tué demeure la loi pour ceux qui veulent jouer
les premiers rôles dans un monde aussi concurrentiel et précaire que celui de l’édition. Piergiorgio Pulixi nous révèle aussi que le mariage n’est que l’officialisation de la tromperie. 
Le style de Piergiorgio Pulixi demeure
assez coloré. Il écrit que le ton monocorde d’un personnage « semblait inciser l’air comme un bistouri ». Ou encore qu’une femme fait claquer ses talons « à la manière d’un métronome ». Si un homme est prévisible, c’est comme « les cycles de
la lune ».
Piergiorgio Pulixi est né en 1982 à Cagliari dans le sud de la Sardaigne. Ses romans policiers sont traduits dans une vingtaine
de pays et sont devenus des best-sellers internationaux. Lauréat de nombreux prix,
il est considéré comme l’un des principaux représentants de la nouvelle génération d’auteurs italiens de romans noirs et de thrillers.
16 novembre 2025
Collectif, Animalités, nouvelles, Longueuil, Éditions L’instant même, 2025, 144 pages, 22,95 $.

Un bestiaire littéraire
pas piqué des vers

Quatorze auteurs et autrices puisent dans leurs publications aux Éditions L’instant même depuis 1986 pour offrir une nouvelle où les frontières entre l’humain et l’animal se brouillent. Résultat : une première anthologie thématique intitulée Animalités.
Cette traversée inédite du vaste catalogue
de L’instant même révèle tantôt les liens qui unissent hommes et femmes aux animaux, tantôt les abîmes qui les séparent. On y trouve des nouvelles de Jean-Paul Beaumier, David Bélanger, François Blais, Louise Cotnoir, Camille Deslauriers, Nicolas Dickner, Sylvie Gendron, Anne Genest, Hans-Jürgen Greif, Louis Jolicoeur, Christiane Lahaie, Marie-Claude Malenfant, Gilles Pellerin et Marc Rochette.
Dans la préface, Gilles Pellerin souligne comment il est significatif que les mots animal et âme dérivent d’une même source étymologique, anima (souffle ou principe
de vie en latin). À partir de quoi s’offrent une multitude de déclinaisons.
En voici quelques exemples : mots doux (chaton, ma chouette); constellations (Grande Ourse, Bélier, Lion, Cygne); métaphores familières (tête de cochon); aphorismes (chat échaudé craint l’eau froide); expressions courantes (donner
sa langue au chat); fables (La Fontaine); contes de fées (Le chat botté).
Dans la nouvelle Constrictor (extrait de
Ni le lieu ni l’heure, 1987), Pellerin décrit
le sexe d’un homme comme un serpent fouisseur. Dans Braconnage (extrait de Quelqu’un, 2014), le personnage de Sylvie Gendron a des yeux de chat sauvage;
sa peau ressemble à du cuir, ses dents,
à des crocs étincelants.
Je ne connais pas Placid et Muzo, une bande dessinée en gags courts portant sur
des animaux. François Blais met en scène
un homme qui achète une édition rare de
ce périodique. Or, le bas de la page où figure la blague du mois, portant sur un petit cochon électrocuté, a été déchirée et
le punch a disparu. Occasion pour Blais de glisser d’autres blagues, y compris une Newfie joke.
« Pourquoi les habitants de Terre-Neuve apportent-ils leur fusil aux toilettes ? Bon, tout le monde la connaît […]. Pour tirer sur la chaîne. » Or, une nouvelle réponse surgit : « pour chasser les mauvaises odeurs ».
Christine Lahaie utilise des mots qui rongent et des phrases qui tuent. Elle nous sert aussi des expressions très colorées. En voici deux exemples : « tu t’enfonces dans la suie ouateuse de tes nuits » et « la symphonie baroque et assourdissante de tes colères d’enfant ».
Parlant de mots, j’ai cru trouver une faute dans la nouvelle de Marc Rochette. Il parle d’une ténèbre. Pour moi (et Le Petit Robert), le mot est utilisé au pluriel seulement, pour désigner une obscurité profonde ou une privation de lumière. Une recherche m’a appris que le singulier existe dans un usage plus archaïque. 
Hans-Jürgen Greif signe la plus longue nouvelle (extrait de Solistes, 1997). Il est question d’un certain Robert qui apprivoise une chatte. Les caprices de cette dernière deviennent des lois auxquelles il se plie
« à la manière d’un amant qui se croit indigne de sa maîtresse ».
Après le souper, Robert écoute l’heure du concert et la chatte partage son goût pour les œuvres classiques. « Lorsque les tempi se firent plus pressants, elle balaya le tapis du bout de sa queue. » Au dernier crescendo, la chatte pousse un « Mrr-aou-aou ! »; Robert comprend qu’il doit baisser le volume.
Dans ce recueil, chaque nouvelle ouvre
un territoire singulier, allant du fantastique discret à la satire sociale, et composant
un ensemble riche de voix et de styles. Entre jeu métaphorique et questionnements éthiques, Animalités s’inscrit dans la continuité des grands bestiaires littéraires tout en reflétant l’originalité de la nouvelle québécoise contemporaine.
7 novembre 2025
Émilie Roy-Brière, Entendu en librairie, anecdotes illustrées par Xavier Cadieux, Montréal, Les Production Somme toute,
coll. Station T, 2025, 120 pages, 21,95 $.

Anecdotes livresques
assez pittoresques

Saviez-vous que chaque librairie possède un carnet secret qui contient les demandes de clients
les plus improbables, des pires glissements de titre aux meilleures réparties…? Émilie Roy-Brière
a regroupé une centaine de ces anecdotes dans Entendu en librairie.
Ce carnet donne une idée ce qu’on obtient lorsqu’on prend une poignée de lecteurs introvertis, une équipe de libraires uniques et qu’on les oblige à interagir dans un espace public. Camaraderie professionnelle, réalisme extravagant et humour font bon ménage.
Émilie Roy-Brière a roulé sa bosse entre plusieurs librairies de la région de Québec avant de se fixer chez Pantoute. Sa première perle concerne deux dames âgées qui bouquinent tranquillement, jusqu’à ce que l’une d’entre elles s’exclame : « Oh ! Trois fois par jour, c’est un livre de recettes ?
Je trouvais que c’était un peu intense,
faire l’amour trois fois par jour ! »
Tout le monde n’est pas bilingue. Lorsqu’une libraire mentionne qu’on organise un tirage pour la journée Doctor Who, une télésérie britannique, une dame demande : Docteur qui ? Tout le monde ne sait pas non plus comment fonctionne une librairie.
Une personne demande : « Tous vos livres, là… Est-ce qu’ils sont simplement exposés, comme dans un musée ? Ou est-ce qu’on peut les acheter ? »
Une dame appelle et demande si la librairie a le Dictionnaire amoureux du vin, mais dans une édition illustrée. C’est écrit par Bernard Pivot, précise-t-elle, ajoutant qu’à la bibliothèque de l’Université Laval,
on n’avait jamais entendu ce nom-là. Émilie répond : « Bah, vous savez, on n’a pas tous le même âge. » La dame rétorque : « Je ne pense pas que ce soit une question d’âge.
Je sais c’est qui Montaigne, pis je ne suis pas née au dix-septième siècle, franchement ! »
Un livre affiche parfois un titre subtil qui peut porter à confusion. Un client demande si la librairie offre l’œuvre d’Émile Zola. Émilie souligne que Zola a écrit plus
d’une vingtaine de romans… « Est-ce que c’est une intégrale que vous cherchez ? » L’homme ne sait pas : « C’est pour mon fils. C’est tout ce qu’il a écrit sur sa liste. »
Émilie l’accompagne au rayon où sont rangés les livres de Zola. De retour au comptoir-caisse, elle a un doute. Après vérification rapide sur le web, Émilie retourne pour s’excuser auprès du client : « L’œuvre est le titre du quatorzième roman de la série des Rougon-Macquart. Oups ! »
En prévision du mois des Fiertés, Emmanuelle passe deux jours à dresser
une liste d’œuvres d’auteur de la diversité sexuelle et de genre. « J’ai tellement cherché de livres LGBTQIA2S+ que je sais même
plus ce que ça veut dire. » Sa collègue lui répond : « Oh. Prend un break. Deviens straight. Pour la fin de semaine, mettons. »
Une cliente veut offrir un manga à
son petit-fils de six ans qui ne sait pas encore lire. La libraire lui propose Chi. « C’est mignon, ça s’adresse à de très
jeunes lecteurs, ce sont les aventures d’un chaton… » La cliente lance : « Oh. Non,
ça n’ira pas. Je suis allergique aux chats. »
Entendu en librairie renferme dix illustrations de Xavier Cadieux. De multiples références à la culture populaire s’ajoutent
à son humour absurde. Ces anecdotes piquantes et pittoresques vous donneront peut-être le goût de vous rendre à votre librairie préférée...
30 octobre 2025
Donna Leon, L’Épreuve du feu, roman traduit de l’anglais par Gabriella Zimmermann, Paris, Éditions Calmann-Lévy, 2025,
350 pages, 39,95 $.

Retour trop en douce
du commissaire Brunetti

L’emblématique commissaire Guido Brunetti de la romancière Donna Leon est de retour pour une enquête à Venise, cette fois sur les traces de gangs d’adolescents. Il doit compter plus que jamais sur l’aide de deux collaboratrices chevronnées.
Donna Leon ne m’est pas étrangère, loin
de là. J’ai lu et recensé une dizaine de
ses polars. Son nouvel épisode s’intitule L’Épreuve du feu et se démarque des précédents par un rythme plus lent,
une intrigue plus terne et une intensité
plus faible.
Qui sont ces baby gangs ? « Ils ont tout pour eux : ils vont dans de bonnes écoles, ils mangent à leur faim, ils partent en vacances l’été… et voilà qu’ils causent
des problèmes, et sur la piazza San Marco par-dessus le marché. »
Le rythme de ce polar est non seulement plus lent, il est parfois endormant. Il ne se passe presque absolument rien pendant
les 100 premières pages. Donna Leon
prend trois-quatre paragraphes pour monter un escalier banal, pour décrire
un temps printanier ou une pasticceria
Brunetti travaille de près avec Claudia Griffoni, une collègue qui, tout en demeurant discrète sur sa propre vie privée, considère les potins comme une source inestimable de renseignements.  Cela fait partie intégrante du caractère napolitain
de la commissaria.   
L’autre collaboratrice de Brunetti est
la signorina Elettra Zorzi, secrétaire du chef de police (vice-questore). Elle fournit
une aide cruciale grâce à ses compétences en informatique et à son vaste réseau de contacts formels ou underground.
Revenons aux baby gangs. Ce sont
des ados en quête d’émotions fortes : peur, admiration, respect, émulation. Ils ne cherchent pas de gains financiers. Ils tirent plutôt fierté de leurs prouesses, qui consiste à faire du mal à leurs adversaires et à en sortir victorieux.
« Ils préfèrent filmer leurs bagarres et poster ces vidéos partout où ils peuvent et ils se glorifient de voir le nombre de leurs followers monter en flèche après chacune de leurs échauffourées avec un gang rival. » Le nombre de « Oui » ou « J’aime »
les dynamise.
Un des ados amenés au poste de police est le fils de Dario Monforte, un carabinieri de la guerre en Irak, qui a participé au désastre militaire de Nassiriyah et qui en est ressorti un héros adulé par les Vénitiens. Le roman prend dès lors une nouvelle tournure étoffée de demi-vérités et purs mensonges.
À l’instar des autres polars de Donna Leon, L’Épreuve du feu regorge de mots italiens sans traduction. Pas de problème pour commissario, dottoressa, palazzo, calle, campo, piazzetta ou buon appetito.
Dans le cas des mots plus rares, on fournit une traduction; en voici deux exemples : pelati (tomates pelées) et tramezzini (petits sandwiches triangulaires). Parfois une phrase complète : È stato un piacere (j’ai
été ravie de vous connaître).
Après de rares tensions et aucun crescendo pendant trois quarts du roman, Leon se rachète en se rabattant sur la corruption, vénérée et intouchable, pour faire
une victime intéressante. Trop peu trop
tard, à mon avis.
23 octobre2025
Andrée Christensen, Une forêt dans la voix, roman, Ottawa, Éditions David, coll. Voix narratives, 2025, 336 pages, 28,95 $.

Roman sylvestre
d’Andrée Christensen

Mon nom me prédestinait à être interpelé par Une forêt dans la voix, nouveau roman d’Andrée Christensen, puisque l’adjectif sylvestre signifie relatif aux forêts.
J’ai été ébranlé, comme les rameaux des arbres secoués par un puissant vent, pour ne pas dire
une bourrasque mythologique.
La romancière est persuadée que les arbres possèdent une parole et une musique
qui leur sont propres. Le chêne aurait la résonnance des grandes orgues; des pleurs mélancoliques se dégagent des saules;
des cris effrayés s’échappent des trembles; les peupliers émettent des rires légers.
Le personnage principal est Ariane, enfant surnommée Aria par sa mère (comme dans tracas ou embarras). Pour son père, Aria renvoie à une pièce de musique (aria des Variations Goldberg de Bach ou Ariettes oubliées de Debussy).
Ariane grandit au milieu de jardins, marais et bois, entourée d’oiseaux, d’insectes et de plantes. Tout l’incite à l’exploration. Et si ces lieux n’étaient pas ceux de la géographie, « mais ceux de l’âme et du cœur »,
de la découverte de soi…?
La jeune fille mène une vie en apparence normale jusqu’à ce qu’un secret sur ses origines lui soit révélé. « Dans le flou de mes origines, je me suis mise à rêver
mes racines. » L’ouvrage devient à la fois un roman d’apprentissage et une fable mythologique.
Une forêt dans la voix nous invite à réfléchir sur les cycles de la vie et de
la mort, sur le visible et l’invisible, sur l’éphémère et le permanent. « La nature entière nous enseigne le respect de ce qui se passe dans le secret, et dans le temps parfois long et douloureux qu’il faut pour advenir à soi. »
Certains passages du roman pourraient
vous laisser croire qu’Andrée Christensen fait preuve d’une imagination purement débridée. Son écriture est plutôt inspirée de différentes formes d’expression artistique, que l’œuvre soit musicale ou chorégraphique.
Le chant grégorien, la musique baroque,
l’art vocal du romantisme allemand, autant d’expériences artistiques qui ont transporté, nourri et transcendé Andrée Christensen. Coté danse, certaines chorégraphies ont enrichi le roman en inspirant des pistes narratives, esthétiques et émotionnelles. 
Personnellement, j’ai été remué par le chant grégorien durant mon cours classique.
Sa simplicité et sa rigueur me faisaient alors vivre des émois quasi mystiques. Pourquoi m’en suis-je par la suite désintéressé ?
Parce qu’il s’agit, comme le souligne
la romancière, « d’une forme vocale où
la voix singulière acceptait de disparaître pour devenir Une, invitant à se faire
oublier soi-même ». J’étais devenu trop individualiste.
Revenons à Ariane, au moment où
une caresse devient une étreinte charnelle.
Dans un moment de passion, elle et son partenaire font l’amour « sur l’herbe tendre, enivrés du souffle odorant des lys de
la Madone, saoulés jusqu’à plus soif par
la miellée suintante des chèvrefeuilles et des lavandes ».
L’omniprésence de Dame Nature ajoute à
la richesse et à la complexité de l’expérience. Il aurait pu en être ainsi pour mon apprentissage du latin si, au lieu de décliner rosa, rosae, rosam, on m’avait enveloppé de la noblesse des grands chênes (quercus myrtifolia) ou du chant cadencé des ormes (ulmus parviflora).
Avec Une forêt dans la voix, Andrée Christensen nous plonge dans le royaume des contes et des légendes. Elle nous invite à ne pas chercher une explication logique à un phénomène qui n’est pas de l’ordre du rationnel.
9 octobre2025
Collectif, L’ultime encyclopédie des animaux, Tout voir et tout connaître sur la faune, Montréal, Éditions Hurtubise, 2025, 272 pages, 35,95 $.

1,2 million d’espèces animales connues
et beaucoup d’autres
à découvrir

Les invertébrés, poissons, amphibiens, reptiles, oiseaux et mammifères
vous intéressent ? Pour étancher votre soif de connaissances, je vous recommande L’ultime encyclopédie des animaux, Tout voir et tout connaître sur la faune.
Avec plus de 1000 photographies,
cet ouvrage vous invite à observer des centaines d’animaux dans leur habitat. Chaque double page aborde une famille ou une espèce animale, d’une manière claire et structurée, pour bien connaître le nom
des animaux, leurs particularités (anatomie, comportement, reproduction, alimentation, etc.) et leurs interactions.
Après avoir parcouru quelques pages sur l’évolution et la classification des animaux, j’ai glané quelques renseignements dans chacune des sections, en commençant par les invertébrés. Ils constituent 97 % des espèces animales, et la plupart d’entre eux sont des insectes.
Symboles de poésie, les papillons ont surtout un rôle indispensable de pollinisa-teurs. Aussi fragiles soient-ils, leur rôle consiste à maintenir les habitats floraux et végétaux en bonne santé.
Comptant environ 37 000 espèces,
les poissons représentent la moitié des espèces de vertébrés. Parmi les adaptations qu’ils ont développées, certaines sont propres à la prédation, d’autres au camouflage, ou encore à la marche. Ils ont une mémoire à long terme qui peut durer plusieurs jours, semaines ou mois, selon
les espèces.
Les requins-marteaux peuvent compter jusqu’à 17 rangées de dents sur chacune
de leurs mâchoires. Un des plus grands poissons est le cavalo féroce qui peut atteindre 2 mètres de long.
Les crapauds et les grenouilles représentent près de 90 % des espèces d’amphibiens.
Les serpents comptent, dans leur colonne vertébrale, plus de vertèbres que tout autre animal vertébré sur Terre, ce qui confère à leur corps une souplesse sans pareille.
Si les tortues diffèrent par leur mode de vie, terrestre ou non, elles se caractérisent toutes par la présence de leur carapace, leur bec dur et leur peau écailleuse
Les oiseaux, premiers animaux volants à plumes, sont apparus il y a environ 160 millions d’années. De nos jours, ils occupent tous les continents et tous les milieux de
la planète. L’enjambée d’une autruche peut atteindre 4,88 m de long. Un condor peut absorber le sixième de son poids en un seul repas et parvenir encore à décoller !
Du rongeur à la chauve-souris,
de l’éléphant à la baleine, il existe plus de
6 600 espèces de mammifères. Il y a un peu plus de 10 000 ans, les hommes commencèrent à domestiquer des mammi-fères sauvages pour la production de lait et de viande, comme moyens de transport ou comme simples compagnons.
Le guépard, l’animal terrestre le plus rapide du monde, peut atteindre et dépasser 110 km/h en quelques secondes lorsque lancé derrière une proie. Quant aux grands singes, ils sont les plus intelligents et ceux qui vivent le plus longtemps de la famille
des primates.
La plus grande partie des espèces de marsupiaux actuelles vivent en Australie
et dans les îles qui les entourent. Leur particularité est de mettre bas des petits à un stade inachevé, qui vont terminer leur développement dans la poche ventrale de leur mère.
Tous les ours sont plantigrades (ils marchent sur la plante des pieds), ont une courte queue, de petites oreilles, un odorat très fin, mais une ouïe et une vue relativement faibles. La plupart sont omnivores. Quant aux éléphants (les plus grands des mammifères terrestres actuels), ils combinent la force à d’incroyables sens de l’odorat et du toucher, et à une mémoire étonnante.
Pour chaque chapitres, l’encyclopédie propose un ou deux quiz où il faut identifier une trentaine d’animaux. Vous devrez aussi trouver l’intrus qui s’est glissé dans chaque jeu…
4 octobre2025
Jess French, Anthologie illustrée des insectes et autres bestioles, album illustré par Angela Rizza et Daniel Long, traduit de l’anglais
par Sylvie Lucas et Emmanuelle Pingault, Montréal, Éditions Hurtubise, 2025,
226 pages 32,95 $.

Immersion captivante
dans l’univers des bibittes

Des abeilles aux coléoptères,
des grillons aux mille-pattes, sans oublier les araignées, Jess French présente 90 des plus fascinantes bestioles du monde dans Anthologie illustrée des insectes et autres bestioles. Certains de ces spécimens ont été découverts tout récemment.
Sans les insectes, rien ne fonctionnerait sur notre planète. Ils décomposent les déchets, pollinisent les plantes, transportent
les graines et éliminent les organismes nuisibles. Il y a des bestioles qui portent
des noms rares comme uropyge géant, rhysse cannelle, fulgore porte-lanterne, halobate, xylocope bleu ou varroa.
L’anthologie s’ouvre sur le ver œuf au plat qui peut mesurer plus de 30 cm. Découvert aux Philippines en 2001, il est d’un bleu très foncé et couvert de taches qui rappellent étonnamment des œufs au plat.
Imaginez un papillon qui aurait l’envergure d’un merle et un corps aussi long qu’une cuillère à café ! « Eh bien, c’est l’ornithop-tère de la Reine Alexandra ! Il n’y a qu’un lieu sur terre où l’on peut trouver cette espèce à l’état sauvage : les forêts de Papouasie-Nouvelle-Guinée. »
L’auteur souligne que la limace léopard (Europe) est dotée de quatre tentacules placés sur le devant de la tête, qui lui confèrent les sens de la vue, de l’odorat,
du goût et du toucher.
Il nous apprend que la sangsue médicinale méditerranéenne a passé près de 300 millions d’années à se nourrir du sang d’autres animaux. Après un bon repas,
elle peut survivre pendant plus d’un an sans se nourrir. Elle porte bien son nom
car les médecins l’ont été utilisées pendant des milliers d’années pour prélever du sang chez leurs patients.
Un des insectes les plus anciens s’appelle poisson d’argent. Apparu il y a plus de
400 millions d’années, il vit partout de par le monde, sauf en Arctique et Antarctique. Le poisson d’argent a la mauvaise habitude de s’attaquer aux aliments, au tissu et aux livres.
Quand on pense aux scarabées, des images de l’Afrique du Nord viennent à l’esprit.
Or, il existe environ 30 000 espèces partout sur la planète, dans des environnements très divers. Elles sont dotées d’exosquelettes durs, de forme ovale, qui brillent souvent
de couleurs scintillantes.
Connaissez-vous l’osmie bicolore ? Cette abeille solitaire pond uniquement dans
les coquilles vides de certaines espèces d’escargots. « La femelle est très exigeante : cette coquille doit être de la bonne taille,
ni trop obscure ni trop lumineuse. »
Vous savez sans doute que la mouche tsé-tsé peut provoquer la maladie du sommeil. Ce qui est moins connu, c’est que, en une seule piqûre, cet insecte d’Afrique centrale et occidentale peut absorber l’équivalent
de son poids en sang.
Selon les Éditions Hurtubise, cette anthologie est le cadeau idéal à offrir aux enfants de
8 ans et plus, curieux ou passionnés par les petits invertébrés. Des illustrations et photographies à couper le souffle en font une immersion captivante dans l’univers
des bibittes.
28 septembre2025
Évelyne Ferron et par Jordanne Maynard, Histoires d’aliments voyageurs, album, Montréal, Éditions Fides, coll. Civilisations, 2025, 48 pages, 24,95 $.

Les aliments ne connaissent pas de frontières

Issus de la cueillette, de la chasse
ou de l’agriculture, les aliments sont devenus, au fil des siècles,
une source de créativité. Voilà ce que Évelyne Ferron et Jordanne Maynard démontrent avec brio dans Histoires d’aliments voyageurs.
Nos ancêtres de la Préhistoire, l’homme de Néandertal et Homo Sapiens, mangeaient-ils des fruits de mer ? Dans des grottes d’Asie et d’Europe, les archéologues ont découvert de très anciens restes de repas « contenant des coquillages et écailles provenant de divers mollusques et crustacés, comme
les palourdes, les crabes, les crevettes et
les moules ! »
Il y a près de 2000 ans, la ville de Pompéi
a été ensevelie par les cendres lors de l’éruption d’un volcan. Les archéologues ayant fouillé les vestiges ont découvert
des restaurants et ont appris que les gens
y mangeaient du canard autant que de
la viande de chèvre et même de la girafe. « Certains des aliments consommés provenaient d’aussi loin que l’Afrique ! »
L’une des plus anciennes céréales semées
et récoltées est l’orge. Ce sont les Égyptiens de l’époque des pharaons qui ont le plus cultivé et cuisiné cet aliment. Ils en
faisaient de la farine, puis confectionnaient des gâteaux dont la forme ressemblait étrangement à celle des grandes pyramides. « D’ailleurs, le mot pyramide vient du grec ancien et signifie gâteau. »
Le riz a beaucoup voyagé. Il est si important que certains peuples vouent un culte à
la déesse associée à cette céréale, Dewi Sri. « À Bali, des agriculteurs lui réservent encore aujourd’hui un petit espace sacré dans leurs champs pour qu’elle protège
les cultures. »
Le pois chiche fait partie de la famille
des légumineuses et est cuisiné depuis
des millénaires. Les premières traces de sa consommation ont été découvertes dans
le nord de la Syrie, il y a plus de 8000 ans. « Un des plus anciens plats connus faits à base de cette légumineuse est le houmous, un mot qui veut simplement dire pois chiche en langue arabe. »
C’est au Moyen Âge, il y a plus de 1000ans, qu’on a commencé à la cultiver la canne à sucre pour une production en grande quantité, ce qui nécessitait une main-d’œuvre importante. « C’est malheureuse-ment l’une des raisons pour lesquelles
les colons ont exploité plusieurs populations en les soumettant à l’esclavage. »
On retrouve la tomate depuis plus de 900 ans dans des pays comme le Mexique ou
le Guatemala. Elle fut introduite beaucoup plus tard en Europe, notamment en Italie vers 1540. « C’est au 18e siècle, dans la ville de Naples, qu’on a eu la bonne idée de garnir un pain plat d’une sauce tomate appelée marinara, l’ancêtre de la célèbre pizza napolitaine. »
En Amérique centrale, les Aztèques réduisaient les fèves de cacao en poudre, puis y ajoutaient de l’eau chaude et du piment. Les premiers chocolats chauds n’étaient pas sucrés, mais très amers et épicés. C’est environ 400 ans passés que
des religieuses espagnoles ont eu la bonne idée de mélanger le sirop de cacao noir avec du sucre et de la crème, ce qui deviendra une boisson très populaire.
En 1894, John Harvey Kellogg a fait bouillir du maïs, puis a oublié le mélange qui a refroidi. Cela a donné une pâte un peu étrange pouvant s’émietter une fois aplatie. Il suffisait ensuite de faire griller le tout pour obtenir des flocons de céréales.
« Les Corn Flakes ont donc été inventées… un peu par accident. »
Au fil de ces pages, nous découvrons que les aliments que nous consommons aujourd’hui ont tous quelque chose à raconter.
15 septembre2025
Mélanie Calvé, Les sœurs Drainville, roman, Montréal, Éditions Fides, 2025, 240 pages, 27,95 $.

Roman fleur bleue
de Mélanie Calvé

Comme j’ai eu une sœur jumelle,
un roman mettant en scène des jumeaux ou des jumelles pique toujours ma curiosité. J’ai été bien servi par Les sœurs Drainville,
de Mélanie Calvé qui campe deux filles inséparables… jusqu’au jour où l’une d’elles ressent le besoin de suivre son propre chemin.  
Les sœurs Drainville est le neuvième roman de Mélanie Calvé Je vous ai parlé, plutôt cette année, d’Éveline dont l’histoire était campée dans le Québec des années 1920. Cette fois, l’action se déroule toujours dans la Belle Province, mais au milieu des années 1930.
Juliette et Simone sont physiquement identiques, partagent la même chambre et travaillent toutes deux à la manufacture Wabasso Cotton à Trois-Rivières. Elles rêvent de se marier le même jour; d’ici là, les jumelles Drainville vivent des jours calmes, chaleureusement entourées de
leur famille.
Comme on peut s’y attendre, un nuage se pointe à l’horizon lorsqu’arrive un oncle inconnu des jumelles. Léo, le père de Juliette et Simone, est en colère en voyant son frère Jean-Marie refaire surface. Ce dernier a été un déserteur lors de la Première Guerre mondiale alors que Léo a combattu au front.
Ce rebondissement permet à la romancière de souligner comment plusieurs soldats sont revenus brisés. « Si c’est pas la tête qui l’est, c’est le corps, sinon le cœur. » Elle ajoute que certains soldats auraient préféré mourir au front plutôt que vivre avec tout ce qu’ils avaient vu. « La vraie guerre, c’était pas là-bas, c’est après. »
Le père des jumelles a parfois le verbe haut, surtout en parlant à son frère, et échappe alors un juron. Un calvince n’est pas surprenant. Ce qui étonne, ce sont les Saint-Jéritole-de-poivre-bleu, calvaire du Saint-Crème et saint bâtard de bœuf noir.
Une tante des jumelles joue un rôle secondaire. Elle se croit atteinte de toutes sortes de maux qui sont neuf fois sur dix
le fruit de son imagination. Mélanie Calvé écrit que cette tante Pauline est « du genre à chercher des nouilles dans la soupe aux pois ».
La romancière brosse un portrait fort intéressant de Clara, la mère. On découvre une femme pondérée qui a trop à faire pour se lamenter sur son sort. Elle a un mari à raisonner, un beau-frère à aider, une belle-sœur à réconforter et un mariage à préparer.
La recherche d’un futur mari occupe
une large place dans Les sœurs Drainville. L’approche est différente, plus égocentrique et frivole chez Simonne, plus généreuse et réfléchie chez Juliette. Cette dernière est
la première à dénicher la perle rare,
au grand dam de sa jumelle.
Juliette rencontre les parents de son fiancé au Restaurant français, mais elle ne comprend pas grand-chose au menu : escargots de Bourgogne, escalope de veau au beurre noir, ris de veau Clamart, suprême de volaille Alexandra. Après une gorgée de vin, elle trouve cela dégoûtant, voire infect. Heureusement, les convives s’entendent à merveille.
À l’image d’une robe des jumelles, Mélanie Calvé signe un roman fleur bleue. Ce qui sauve la mise, c’est son art d’illustrer comment les relations familiales peuvent être mises à rude épreuve, même au tout début d’un mariage.
24 juin 2026
Jean-Christophe Rufin, La folie Sainte Hélène, roman, Paris, Éditions Calmann-Lévy, 2026, 264 pages, 35,95 $.

Roman où le souvenir
de Napoléon rend fou

Bienvenue à l’île Sainte-Hélène pour une nouvelle aventure d’Aurel le consul. Pas dans le fleuve Saint-Laurent mais plutôt dans l’Atlantique Sud, où Napoléon est mort. C’est
là que Jean-Christophe Rufin situe l’action de son roman intitulé
La folie Sainte Hélène.
D’une superficie de 122 km2, Sainte-Hélène fait partie des territoires britanniques d’outre-mer et compte environ 4 250 habitants. Jamestown est la principale ville. Décrite comme « un étron chié par le diable au milieu de l’Atlantique », l’île
attire historiens, chercheurs, collectionneurs, reconstitueurs et… cinglés.
Dès le premier chapitre, la consternation règne car le consul honoraire qui administre l’enclave française de Longwood, où est mort Napoléon, a disparu. Hubert Bouize est introuvable. Le Quai d’Orsay y dépêche le consul Aurel Timescu, sans expliquer précisément ce qu’on attend
de lui.
Aurel se dit qu’il doit tout simplement comprendre ce qui est arrivé. Disparition volontaire, accident, séquestration, suicide… rien n’est exclus. Il apprend vite que l’exil de Napoléon est très sérieux, que
le souvenir français n’a rien à voir avec
la mémoire anglaise.
On passe beaucoup de temps dans
les appartements de l’empereur déchu.
Ils ne sont ni très luxueux ni très misérables, ni très vastes ni très exigus,
ni très réjouissants ni très sinistres.
« Le supplice, ici, portait un nom sans gloire : c’était l’ennui, la médiocrité des lieux, la monotonie des jours et la morne constance du climat. » 
Jean-Christophe Rufin aime bien décrire des personnages singuliers qui suivent leur délire. Résultat : à Sainte-Hélène, Aurel observe la folie partout autour de lui. Rufin note même : « La vie sur cette île est
un huis clos sartrien dont on ne s’échappe que par l’exil ou la mort. »
Le romancier adore nous trimbaler dans tous les recoins de l’île. Défile alors sous nos yeux un paysage très escarpé constitué de plateaux élevés, de vallées étroites et profondes, de falaises rocheuses et de grottes isolées.
Dans ce roman, il arrive parfois qu’un personnage « passe maître dans l’art tout diplomatique de l’approche circulaire, ondulante, allusive, variante sanctifiée par les grandes écoles de ce qu’en langage courant on appelle : tourner autour du pot ».
Aurel comprend assez rapidement que représenter la France à Sainte-Hélène n’est pas de tout repos. Pourquoi ? Parce que Napoléon rend fou. Parce que son souvenir déchaîne encore des passions violentes.
Sans l’aide d’une jeune Française venue dans cette contrée du bout du monde pour exorciser ses fantômes, Aurel aurait du mal à découvrir ce qui est véritablement  arrivé au consul honoraire Hubert Bouize…
Médecin, écrivain et diplomate français, Jean-Christophe Rufin a reçu en 1997
le Prix Goncourt du premier roman pour L’Abysse et, en 2001, le Prix Goncourt pour son roman historique Rouge Brésil. Élu en 2088 à l’Académie française, il en devient alors le plus jeune membre.
Né en 1952, Jean-Christophe Rufin, a été ambassadeur de France au Sénégal et
en Gambie. À partir de son expérience internationale comme diplomate, il a donné vie à Aurel Timescu en 2018. La folie Sainte-Hélène est le septième épisode de ses aventures.
10 juin 2026
Takwa Souissi, Les Colibris, roman, Montréal, Éditions du Boréal, 2026, 168 pages, 19,95 $.

Changer sa communauté, une goutte à la fois

Il est souvent question d’engagement citoyen dans
une communauté. Cela ne concerne pas uniquement les adultes, comme l’illustre Takwa Souissi dans
le roman Les Colibris. Des enfants peuvent aussi s’engager.
Les Colibris met en scène Rosanie, Malik, Victoria et Luis. Il s’agit d’un roman choral narré par quatre jeunes provenant d’horizons divers, notamment le Pérou et
le Sri Lanka, quatre enfants qui fréquentent la maison des jeunes L’Envol, à Montréal.
L’animateur de L’Envol surprend tout
le monde avec un projet ambitieux. En équipes de quatre, les jeunes ont un peu plus d’un mois pour mettre sur pied un projet visant à améliorer la vie de quartier. L’équipe gagnante remportera des passes de saison pour le célèbre parc d’amusement
La Ronde.
Il y a évidemment un hic : les équipes sont imposées. C’est ainsi que Rosanie, Malik, Victoria et Luis, qui ne se connaissent pas beaucoup, se retrouvent à travailler ensemble.
La romancière nous invite dès lors à plonger dans quatre cerveaux différents.
Ce genre de narration permet de raconter une histoire à travers quatre regards, quatre sensibilités, quatre manières d’interpréter
la réalité.
En entrevue, Takwa Souissi note comment elle a voulu éviter une vérité unique.
« La vie en communauté est faite de perceptions croisées, parfois contradictoires, souvent complémentaires. »
L’Envol est à l’image de Montréal. C’est
une maison des jeunes qui dessert une communauté multiculturelle, comme en font foi quelques prénoms : Sarah, Romaissa, Yan, Ali, Joshua, Gabriella, Anwar, Siara, Mai Chi, Ziad, Malik, Luis, etc.
Dissipé en classe, Luis remarque qu’il apprend plus à la maison des jeunes qu’à l’école.  « L’Envol, c’est le seul endroit où
on m’écoute vraiment, on dirait. Alors moi aussi, ça me donne envie d’écouter. »
Comme le récit est parfois flyé, le style de Takwa Souissi est parfois éclaté. Lorsqu’elle écrit LUIS ANGEL ! VIENS ICI, POR FAVOR ! on sait qu’une punition s’annonce. Quand Malik dit que ça ne va pas bien, « ça va pas ben pantoute même. »
Chaque membre de l’équipe gagnante obtiendra… un laissez-passer annuel pour La Ronde. Il n’en faut pas plus pour qu’une « nouvelle ronde (justement) de cris à s’en défoncer les tympans » se fasse entendre.
Les chapitres de ce roman sont courts et dynamiques. Les voix de quatre jeunes alternent et rendent le débit varié, tantôt intimiste tantôt truculent.
Le titre du roman a été inspiré par
une légende autochtone disant ceci :
des animaux terrifiés assistent impuissants à un incendie ravageant leur forêt, alors qu’un petit colibri s’active en allant à
la rivière chercher quelques gouttes avec son bec pour les jeter sur le feu. Voyant
le colibri faire sa part, les animaux emboîtent le pas et, ensemble, éteignent
le feu.
Takwa Souissi est née aux États-Unis de parents d’origine tunisienne. Elle est arrivée au Québec à l’âge de 4 ans. Juriste de formation, journaliste par passion, elle vit aujourd’hui de sa plume sous toutes ses formes. Takwa Souissi a collaboré à de nombreux médias, dont Le Devoir,
La Converse, La Gazette des femmes, Urbania et L’Encyclopédie canadienne
.
Les Colibris est son premier roman.
29 mai 2026
Michel Labrecque, Que reste-t-il de nos États-Unis ? récit, Montréal, Éditions
La Presse, 2026, 288 pages, 34,95 $.

Autopsie de nos voisins
du Sud

La démesure, les dérives et les excès semblent être inscrits dans l’adn de nos voisins du Sud. Voilà le constat que Michel Labrecque dresse dans Que reste-t-il de nos États-Unis ? un récit en coulisse de ses nombreux reportages à Radio-Canada depuis quarante ans.
Né à Québec un 4 juillet (fête nationale américaine), le jeune Michel Labrecque passe ses vacances estivales aux États-Unis. Son sentiment général est implacable : « tout était plus gros, plus beau, plus impressionnant, plus intéressant » que
dans la Vieille Capitale.
Inconsciemment, il ressent que quelque chose cloche. C’est comme si « sur cette autoroute du bonheur apparaissaient des nids-de-poule imaginaires ». Une relation privilégiée mais compliquée s’amorce dès lors entre Labrecque et les USA.
Avec deux amies de l’UQAM, il décide d’effectuer un périple dans l’Ouest américain en 1979. Il y découvre d’abord un puissant réseau de radios communautaires, souvent alternatives. C’est là que Labrecque décide de se lancer dans le journalisme sitôt son baccalauréat en poche.
Il découvre aussi qu’« une sorte de révolution des mœurs était en marche et elle allait se propager dans tout l’Occident, non sans violence ».
Quand Labrecque pense comprendre
les États-Unis, quelque chose survient assez souvent pour lui démontrer le contraire. C’est lors de son premier emploi
à Radio-Canada, à Windsor, qu’il prend conscience à quel point Détroit symbolise remarquablement les fractures raciales et économiques américaines.
En tant que journaliste, Labrecque voyage souvent au sud de la frontière, notamment pour couvrir des campagnes à la prési-dence américaine. Ces virées lui permettent de décrire ce qu’il appelle les Sept péchés capitaux des États-Unis : Prisons, Argent, Sport, Drogues, Armes à feu, Religion et Polarisation.
On y apprend qu’avec 5 % de la population mondiale, les États-Unis concentrent près du quart des prisonniers de la planète. On y découvre, sans l’ombre d’un doute, que chez l’Oncle Sam on met la richesse matérielle au-dessus de toutes les valeurs telles que l’éducation, la démocratie et la justice sociale.
Au sujet de Bill Clinton, l’auteur souligne que ce président a dirigé um pays qui, « pendant huit ans, a connu sa plus longue période de prospérité ». Quant à Barak Obama, le journaliste loue son plan d’assurance-santé et note que le premier président noir a laissé son pays « avec
un taux de chômage de 4,9% en 2016, alors qu’il était de plus de 10% à son arrivée en 2008 ».
Avec « le séisme trumpien », Labrecque conclut que « ses » États-Unis ne sont
plus qu’un mirage. Il ajoute que
« la conséquence la plus imprévisible de
la réélection de Trump a été son aversion pour le Canada ».
Ce qu’il faut retenir de ce récit fort bien documenté, c’est que logique et politique ne font pas toujours bon ménage. Ce qu’il faut espérer, c’est que la partie des États plus conservatrice et celle plus libérale arrivent à cohabiter pacifiquement.
Michel Labrecque a entrepris sa carrière à Radio-Canada en 1982, en tant que journaliste radio à CBEF-Windsor. De 1983 à 1988, il a été correspondant pour la radio et la télé à Toronto. À noter que Labrecque fait partie d’une horde de célébrités radio-canadiennes qui ont entamé leur carrière en Ontario : Michel Désautels, Céline Galipeau, Chantal Hébert, Suzanne Laberge, Jean-Michel Leprince et Winston McQuade, pour en nommer quelques-uns.
23 mai 2026
Vanessa Bergeron, Un été de soleil et
de gravelle,
roman, Montréal, Éditions Hurtubise, 2026, 200 pages, 18,95 $.

Roman jeunesse sur
le pouvoir de l’amitié

Chez les ados, une confrontation peut devenir un jeu, puis se transformer en une amitié. Mais ça ne s’arrête pas toujours là, comme le démontre Vanessa Bergeron dans son premier roman jeunesse intitulé Un été de soleil et de gravelle.
L’action se déroule sur huit semaines
au Québec, dans le village fictif de Saint-Prosper-de-Harwood, et met en scène
trois ados d’environ 15 ans. Peg est élevée par son père, Billy-Bob est attiré par
les garçons, Jordan n’est jamais sorti de
son manoir perdu au bout d’un rang.
À noter que, en raison de son diagnostic
de douance ou de « haut potentiel intellectuel », Jordan a suivi un parcours académique alternatif en réclusion dans une somptueuse demeure et a déjà terminé son secondaire. 
Vanessa Bergeron nous plonge au cœur
de deux milieux que tout oppose, celui
des privilégiés et celui des défavorisés.
Elle dépeint la confrontation de ces deux mondes et nous invite à comprendre
les différences sociales et identitaires qui s’y rattachent.
Entre distribution de journaux le matin et service de poutines l’après-midi, Peg a
un programme bien chargé pour l’été.
Lors de sa ronde matinale, elle aperçoit Jordan derrière la fenêtre d’un impression-nant manoir. Elle décide d’écrire une lettre pour lui faire prendre conscience de
ses privilèges.
Le résultat n’est pas celui auquel Peg s’attendait. Jordan prend conscience de
« ce qu’il me manquait jusqu’ici : l’amitié,
la connexion, le plaisir ».
Peg et Jordan passent de lettres franches
à rencontres clandestines. Chez Peg,
ces interactions ne tardent pas à susciter de « petits pincements et bouffées de chaleur surprises ». La romancière a recours à
une comparaison originale pour décrire
ce qui se passe.
« Notre amitié est comme un coloriage vierge aux contours bien définis : quand mon cœur s’emballe en me laissant ressentir des sentiments amoureux,
j’ai l’impression qu’il veut colorier en dehors des lignes. Rien ne m’indique que, de son côté, Jordan partage cette envie. »
Chose certaine pour Jordan, Peg est l’éclaircie qui vient percer le brouillard de sa vie. Il est clair que les deux ados ont
des vécus distincts, des milieux de vie opposés. Bien que cette différence ait forgé leur personnalité individuelle, elle ne les rend pas pour autant incompréhensibles.
Quel que soit le milieu, la famille n’est jamais simple. Billy-Bob en sait quelque chose. S’il est parvenu difficilement à faire accepter son choix de carrière comme infirmier à ses parents, Billy-Bob sait qu’il devra taire son orientation sexuelle.
« Je vais probablement juste pouvoir leur avouer sur leur lit de mort. »
Il est rafraichissant de voir qu’une histoire axée principalement sur la relation entre Peg et Jordan, entre deux hétéros, accorde une place intéressante à la réalité LGBTQ+.
Ce roman jeunesse accentue une vérité quasi fondamentale. Peu importe
les ingrédients de notre existence, écrit Vanessa Bergeron, « il y aura toujours deux aliments dans la recette de quelqu’un d’autre qu’on aimerait avoir dans la nôtre ».
Si l’amitié et l’amour, les pressions sociales et familiales, le préjugés et les privilèges sont des thèmes ou enjeux qui vous intéressent, vous trouverez chaussures à votre pied en plongeant dans la lecture d’Un été de soleil et de gravelle.
16 mai 2026
Nelle Lamarr, Tous mes mensonges, roman traduit de l’anglais par June Silinski, Paris, City Éditions, 2026, 416 pages, 39,95 $.

Aucun mensonge
n’est plus puissant
que la vérité

Le monde de l’édition, y compris du plagiat, demeure au cœur du plus récent thriller psychologique de Nelle Lamarr, Tous mes mensonges. La romancière Freida McFadden a raison lorsqu’elle affirme :
« J’ai adoré ! Impossible à lâcher. »
Le livre nous tient en haleine non seulement grâce à une intrigue diabolique, mais également en raison de personnages plus grands que nature. Vaut mieux ne pas se mettre en travers de leur chemin !
Tout commence lorsque Sloan White, assistante d’une célèbre romancière, découvre le corps de sa patronne sans vie, en face de sa machine à écrire Selectric. Paniquée mais fascinée, Sloan commet l’irréparable et s’empare de son dernier manuscrit intitulé Les Petits Mensonges.
Elle convertit les 420 pages en document Word, modifie les noms des personnages, change la narration du passé au présent et reformule ici et là pour alléger le style.
Une fois publié sous le titre Les Sombres Mensonges et sous le pseudonyme S. L. Whitman, le livre volé devient un best-seller qui propulse Sloan au sommet du succès.
Mais c’est aussi le début d’un engrenage infernal. Car quelqu’un sait ce qu’elle a fait. Les menaces se multiplient : courriels inquiétants, lettres sinistres, cadeaux effrayants laissés devant sa porte… Sloan
n’a plus le choix et doit mentir, encore et encore.
Lors d’une entrevue, elle avoue candidement : « Je mérite soit un Emmy pour mon jeu d’actrice, soit une mention dans le Livre Guiness des records pour mes mensonges. » Sloan est tellement perdue dans ses menteries qu’elle ne sait plus ce qui est réel.
Entre en scène Logan, son premier flirt à l’école secondaire. Il est maintenant avocat et pratique le droit de la propriété intellectuelle, ce qui inclut le plagiat.
Après de brèves fréquentations, Logan épouse Sloan. « Il semble dire la vérité. Mais tous les bons menteurs donnent cette impression, » C’est à partir de ce moment-là que la romancière crée des situations
où Sloan semble entendre des voix, avoir des hallucinations et perdre la tête…
Quant à l’agente littéraire et à la maison d’édition, elles attendent le prochain best-seller de S. L. Whitman, Les pressions exercées ne font qu’accentuer son syndrome de la page blanche, pour ne pas dire son syndrome de l’imposteur.
Tous mes mensonges est un roman où
les personnages sont complexes et pluridimensionnels. C’est aussi un thriller où l’intrigue regorge de rebondissements ayant le don de toujours illustrer une nouvelle sorte de mensonges. « Mais aucun d’eux n’est plus puissant que la vérité. »
Nelle Lamarr est le pseudonyme utilisé pour les thrillers psychologiques de Nelle L'Amour, autrice américaine de romances torrides, de romans à suspense et de comédies romantiques. Ces ouvrages se sont vendus à plus d’un million d’exemplaires à travers le monde entier. L’an passé, je vous ai présenté son roman intitulé La fille qui venait la nuit.
11 mai 2026
Maude Nepveu-Villeneuve, Les Différences invisibles, essai, Montréal, Éditions Écosociété, coll. Radar, 2025, 160 pages, 21 $.

Quand un cerveau devient-il atypique ?

À quoi ressemblent
la neurodivergence, la douance,
le trouble du spectre de l’autisme et le trouble déficitaire de l’attention avec hyperactivité ? Maude Nepveu-Villeneuve explique tout cela dans Les Différences invisibles pour nous apprendre à vivre ensemble dans toutes nos ressemblances et nos différences.
Les sujets abordés sont souvent très complexes, mais Maude Nepveu-Villeneuve les présente avec concision et simplicité, ayant souvent recours à des encadrés ou à des capsules pour attirer l’attention sur l’essentiel.
Elle-même atteinte de neurodivergence, Maude Nepveu-Villeneuve a publié environ 70 capsules sur son compte Instagram. Elle s’y connaît fort bien en « fonctionnement neurologique différent de la norme ».
Le titre du livre s’explique par une blague qui revient souvent dans les groupes neurodivergents en ligne. Elle dit, en gros, « que la neurodivergence n’est considérée que lorsqu’elle devient un inconvénient pour les autres. Autrement dit, si une personne neurodivergente ne pose pas
de problème à son entourage, qu’elle ne dérange pas à l’école, au travail ou à la maison, ses difficultés ne seront pas prises en compte, et elle ne recevra probablement ni diagnostic ni mesures d’aide. »
À cet égard, l’auteur explique la technique de camouflage qui consiste à s’adapter à son interlocuteur en calquant une posture sur la leur, en adoptant leur niveau de langue. Ce ne sont pas toutes les personnes neurodivergentes qui camouflent leurs traits. Celles qui le font ont des stratégies « adoptées consciemment alors que d’autres sont inconscientes ».
Les Différences invisibles est publié dans
la collection Radar des Éditions Écosociété. Utilisé sur les bateaux pour se repérer,
le radar détecte obstacles et embûches.
Les essais de Radar explorent un sujet et débusquent les idées reçues.
Cette collection est destinée à des adolescent·es et des jeunes adultes, mais
les plus vieux y trouveront une mine de renseignements colligés avec soin, corroborés par des entrevues et présentés méthodiquement. C’est là un atout majeur de cet ouvrage.
Maude Nepveu-Villeneuve conclut en
ces termes : « C’est en apprenant à se connaître et à se comprendre les uns les autres qu’on peut non seulement s’accepter, mais aussi collaborer. Les forces complémentaires des neurotypiques et des neurodivergent·es gagnent à être réunies pour rendre le monde meilleur, plus authentique et plus accueillant. »
Maude Nepveu-Villeneuve est autrice, éditrice et professeure de littérature. Pour les adultes, elle a publié trois romans aux Éditions de Ta Mère : Après CélestePartir de rien et La remontée. Pour la jeunesse, elle a écrit Simone sous les ronces (Prix
des libraires 2020), Je t’écris de mon lit (finaliste à de nombreux prix) et 
Le dernier mot, finaliste aux Prix des libraires du Québec 2025.
3 mai 2026
Martine Noël-Maw, Louis Riel : La voix
du peuple métis
, biographie illustrée par Adeline Lamarre, Montréal, Éditions de l’Isatis, coll. Bonjour l’Histoire, 2026,
94 pages, 15 $.

Le père du Manitoba fut pendu pour haute trahison.

En cette Fête du Canada, je vous propose une page d’histoire.
La seule personne à avoir été exécutée pour haute trahison au Canada est Louis Riel, le père du Manitoba. Martine Noël-Maw raconte avec brio la vie de cette figure importante dans Louis Riel : La voix du peuple métis.
Les premiers Métis de l’Ouest canadien sont nés d’unions entre des coureurs de bois francophones et des jeunes femmes des Premières Nations. Au fil des ans, ils ont formé des communautés comme la colonie de la rivière Rouge (Saint-Boniface), où est né Louis Riel le 22 octobre 1844.
À 13 ans, Louis est envoyé au Collège de Montréal chez les pères sulpiciens pour
des études menant à la prêtrise.
Ses parents, Jean-Louis Riel et Julie Lagimodière, souhaitent le voir devenir
le tout premier prêtre métis.
« La mort de son père laisse en Louis
une plaie profonde. Il traverse une première dépression et, peu à peu,
son comportement change […] au point
où ses professeurs commencent à douter de sa vocation religieuse. »
Il abandonne ses études, vit de petits boulots aux États-Unis, puis retourne à Saint-Boniface où il est rapidement appelé à prendre la tête du mouvement de résistance des Métis. On connaît la suite, dont l’exécution de Thomas Scott, agitateur impétueux, anti-Métis et anticatholique.
Martine Noël-Maw décrit comment
la province du Manitoba est créée en 1870, précisant que, grâce à Riel, elle comprend « l’établissement d’un système d’écoles confessionnelles et reconnaît l’égalité
du français et de l’anglais ».
Brève parenthèse pour souligner que Riel négocie le nom de la province. Manitoba est un mot d’origine crie et assiniboine qui veut dire « le passage du Grand Esprit ».
Cette biographie nous apprend que Louis Riel demeure un cas rare dans l’histoire canadienne. À trois reprises, il est élu député de Provencher, mais ne réussit jamais à siéger à la Chambre des communes, en raison de motions d’expulsion (suite à son rôle dans l’affaire Thomas Scott).
Une sévère dépression conduit Riel à être interné de 1876 à 1878. Il épousera ensuite Marguerite Monet, dit Bellehumeur, qui lui donnera deux enfants. Il n’aura aucune autre descendance.
L’auteure souligne comment Riel fut convaincu « d’avoir une mission divine : guider son peuple vers la liberté et
la prospérité ». C’est pourquoi Gabriel Dumont fait appel à son leadership pour
la rébellion du Nord-Ouest (1885).
Comme on le sait, la vie de Louis Riel se termine par un procès pour haute trahison. Le jury compte aucun Métis, aucun francophone. Il est la seule personne au Canada à avoir été exécutée pour haute trahison (16 novembre 1885).
Son rôle hors du commun a tardé à être reconnu. Ce n’est qu’en 1992 que Louis Riel est proclamé fondateur du Manitoba. Depuis 2008, les Manitobains célèbrent la Journée Louis Riel. En 2023, il a été nommé premier ministre honoraire du Manitoba.
En 2025, le premier ministre Mark Carney était présent à Saint-Boniface lors des cérémonies soulignant le 140e anniversaire de l’exécution de Louis Riel. C’était
la première fois qu’un premier ministre fédéral rendait hommage au chef des Métis.
Bien que destinée à un jeune public, cette biographie de Louis Riel intéressera
les plus grands aussi. On y trouve, en appendice, un dossier d’une douzaine de pages, qui inclut un glossaire de mots moins connus, quelques repères chronologiques, des renseignements sur l’évolution du Canada et sur la situation des Métis.
24 avril 2026
Mireille Messier, Fémi et Lou et le trésor perdu, roman illustré par Catarina Oliveira, Victoria, Éditions Orca, 2026, 106 pages,
9,95 $.

L’asclépiade au cœur
d’un roman jeunesse

L’été, la maison de Mireille Messier se transforme souvent en pouponnière pour papillons monarques. Pas surprenant, donc, qu’elle nous offre le roman Fémi et Lou et le trésor perdu, où l’éclosion de ce papillon demeure au centre de l’action.
Euphémie – Fémi pour ses amis – célèbre son 10e anniversaire et espère recevoir
un détecteur de métal. Ses parents lui offrent plutôt des vêtements et sa prof de musique lui envoie un outil de jardinage, accompagné d’une invitation à lui donner un coup de main.
Cet outil est une désherbeuse que madame Musette place sur une des innombrables mauvaises herbes qui poussent dans
sa cour pour expliquer à Fémi comment s’en servir. Cinq sous par mauvaise herbe arrachée. La fillette se met à la tâche,
avec l’aide de son ami et voisin, Lou.
Fémi calcule que, à la fin de la journée,
ils vont avoir assez d’argent pour acheter un cornet de crème glacée, certainement pas assez pour un détecteur de métal. Fémi a perdu le coffret à bijoux de sa grande sœur Nicole en l’enterrant à la plage,
alors qu’elle et Lou jouaient aux pirates. Impossible de le retrouver sans
un détecteur de métal.
Quand madame Musette vient inspecter
le désherbage, elle pousse un cri de stupeur. En plus des chardons, Fémi a arraché ce qui semble être une simple mauvaise herbe vert pâle et velue. Madame Musette lui apprend que cette plante se nomme asclépiade et qu’elle est précieuse.
« C’est la seule plante où les papillons monarques pondent leurs œufs. Pas d’asclépiade, pas de papillons. »
Comme madame Musette doit s’absenter, elle demande à Fémi et Lou de faire du gardiennage : donner une feuille fraîche à chaque chenille, remplacez l’essuie-tout souillé au fond de chaque contenant par un propre, garder un œil sur la chrysalide du contenant 3.
Fémi et Lou verront la chrysalide gigoter lentement au début, puis de plus en plus vite. Ils « retiennent leur souffle lorsque
le bas du cocon se fend et qu’une antenne (ou est-ce une patte ?) en sort. »
Les ailes orange, noir et blanc sortent de
la chrysalide et le nouveau papillon bat des ailes pour la premier fois.
À la fin du roman, Mireille Messier explique comment les larves (chenilles)
se nourrissent de l’asclépiade. Elle a aussi « des fleurs que les abeilles et plein d’autres insectes butinent pour se nourrir. Même les racines de cette plante peuvent être utilisées pour faire des remèdes traditionnels. Et ce n’est pas tout ! On peut aussi utiliser les graines duveteuses de l’asclépiade dans les vestes de sauvetage pour les rendre flottantes et à l’intérieur des mitaines pour les rendre plus
chaudes ! »
Les dix dernières pages du livre n’ont rien à voir avec Fémi et Lou et le trésor perdu. Elles renferment le premier chapitre d’un autre roman intitulé La soirée du hockey au Kenya, histoire de piquer la curiosité
du jeune lectorat. C’est la première fois que je remarque ce genre de tactique promotionnelle.
Fémi et Lou et le trésor perdu est également disponible en anglais sous
le titre Fern and Newt and the lost loot.
11 avril 2026
Olivier Sylvestre, Retour à Laval, théâtre, Québec, Éditions Hamac, 2026, 88 pages, 17,95 $.

Monologue touchant
sur le mot en t

École secondaire, expérimentation, homosexualité, intimidation, homophobie, masculinité toxique, amitié, autant de mots clés dans Retour à Laval, pièce de théâtre
que signe Olivier Sylvestre
(aucun lien de parenté).
Au tout début de ce monologue d’environ 60 pages, Olivier Sylvestre nous dit que
son texte est le résultat d’une plongée
dans ses souvenirs de l’école secondaire. « Il s’agit d’une autofiction, donc un mélange de vrai et d’invention. J’ai souhaité y laisser de l’espace pour que de jeunes
et de moins jeunes personnes queers d’aujourd’hui puissent s’y retrouver… »
Le personnage est Lukas, début trentaine, qui porte en lui l’adolescent qu’il a été. Lukas est invité à faire un discours à l’occasion des retrouvailles de son ancienne école secondaire, un établissement de Laval où il a jadis passé à travers ses études comme on survit à des bombardements.
Lorsque Lucas aperçoit une bande de garçons au fond de la salle, il délaisse
son discours bien préparé et refait courageusement le chemin mémoriel
des invectives – « mot en t » – que
ces garçons lui lançaient à tout moment dans les corridors. De douloureux souvenirs refont alors surface :
« si j’avais le malheur de croiser votre champ de vision, le mot, juste murmuré
ou prononcé avec les lèvres [il articule silencieusement le mot tapette] en me regardant droit dans les yeux, comme pour vous assurer que j’oublie pas le sort que vous m’aviez jeté »
Lucas est aujourd’hui un diplômé qui entame assez bien une carrière de comédien. Il note comment un gars avait peur d’avoir l’air gai – ou de l’être, la pire chose qui pouvait lui arriver. « Nos pères en ont eu peur toute leur vie, c’est pour ça qu’ils ont pas été affectueux avec nous… »
Quand j’ai commencé mon cours secondaire en 1961, dans le sud-ouest ontarien, il y avait un dénommé Barry dans ma classe.
Ce gars macho me traitait de sissy, équivalent du mot tapette ou pédé.
Il ajoutait parfois l’expression anglaise cock sucker, que je ne comprenais pas. Lorsque j’ai demandé à mon père de me l’expliquer, il m’a tout simplement dit de ne jamais prononcer ces mots.
Papa n’était pas un homme affectueux.
Il ne m’a jamais donné une accolade, tout
au plus une poignée de main. J’ai appris beaucoup plus tard que maman lui avait dit qu’elle parlerait de puberté avec ses filles et que lui devait en faire autant avec moi. Aucune discussion, bien entendu.
Revenons au Lucas campé par Olivier Sylvestre. Le dramaturge s’est inspiré de
la démarche des écrivains français Didier Eribon et Édouard Louis sur la sublimation de l’insulte homophobe en force émancipatrice.
Par-delà les quolibets, Lucas partage ses premières amitiés sincères et salvatrices avec des garçons bienveillants. Il démolit
le modèle de masculinité toxique qui lui a été imposé au secondaire pour nous révéler une histoire d’émancipation.
Son discours des retrouvailles prend dès lors la forme d’un hommage à toutes celles et à tous ceux qui ont survécu à leur cours secondaire.
28 mars 2026
Joanie Lamoureux, Mission Animal de compagnie ! Lequel est fait pour toi ? album illustré par Juliette Miron, Montréal, Éditions Bayard Canada, 2026, 48 pages, 22,95 $.

Chat, chien, hamster
ou perroquet ?

Tu rêves d’avoir un animal à
la maison, mais ne sais pas lequel choisir ? Joanie Lamoureux t’aidera à trouver le compagnon parfait grâce à son album-guide intitulé Mission Animal de compagnie ! Lequel est fait pour toi ?
Tu y trouveras une mine de renseignements sur les bêtes
à poils, à plumes ou à écailles.
Ce livre ne renferme pas de photos, seulement d’excellentes illustrations en couleurs signées Juliette Miron. Il indique tout ce qu’il faut savoir avant d’adopter
un chat, un chien, une souris, un cochon d’Inde, un hamster, un dégu, un chinchilla, un lapin, un oiseau de basse-cour,
un perroquet, un serpent, un lézard,
un amphibien, une tortue, un poisson,
un furet, un cochon miniature, un insecte ou un hérisson.
Les renseignements sur l’espérance de vie donnent, à titre d’exemples, 14 à 18 ans pour le chat, environ 12 ans pour le chien, de 2 à 3 ans pour le hamster, entre 6 et 10 ans pour le furet, jusqu’à 80 ans pour les grands perroquets, de 15 à 150 ans pour
la tortue et moins de 12 mois pour
les insectes.
En raison de leurs nombreuses races,
le chat et chien occupent le quart de cet album. On y apprend que le chat sphynx est sans poil et qu’il a vu le jour à Toronto en 1966. Ou encore que le bichon frisé fût le chien favori des cours royales françaises. « Son apparence élégante et son caractère enjoué en faisaient un compagnon parfait pour les aristocrates. »
Je ne connaissais pas le dégu, originaire du Chili et semblable à un lapin mais avec
une longue queue de chat. Le chinchilla, également originaire de l’Amérique du Sud, aurait la fourrure la plus douce au monde. « Chaque poil se divise en 60 petites branches fines, et on compte environ 20 000 poils par centimètre carré ! »
Le serpent peut vivre jusqu’à 30 ans,
mais je n’ai pas envie de passer une seule journée en sa compagnie. Il nécessite
un vivarium qui comporte une zone humide pour la mue, une zone froide et une zone chaude pour le confort, ainsi que des cachettes et branches pour dormir.
L’album te propose de répondre à sept questions pour découvrir le type d’animal qui te correspond le mieux. Si tu aimes prendre part à des activités en bonne compagnie, un chien, un rat ou un chat actif est parfait.
Tu préfères peut-être les animaux câlins
et doux… Alors c’est un lapin, un hamster ou un cochon d’Inde qui demeure
un excellent choix. Et si tu apprécies davantage les animaux indépendants
mais intéressants à observer, un poisson,
un serpent ou une tortue serait un compagnon idéal.
« Pars à la chasse aux infos, de conclure Joanie Lamoureux, explore des livres et pose des questions aux experts. Ton futur compagnon t’attend déjà peut-être quelque part… À toi de le trouver ! »
20 mars 2026
Jean-Charles Panneton, Histoires LGBTQ+ au Québec et au Canada, essai, Québec, Éditions du Septentrion, coll. Aujourd’hui l’histoire, 2026, 190 pages, 19,95 $.

La visibilité de
la communauté LGBTQ+ s’accentue

Comme juin est le mois de la Fierté, je vous propose des Histoires LGBTQ+ au Québec et au Canada,
un essai fouillé que signe Jean-Charles Panneton. Il s’attarde beaucoup plus à la Belle Province qu’à l’ensemble du Canada.
Son Introduction est un rapide survol depuis l’Antiquité (amour grec) jusqu’à l’étude de 2025 sur l’inquiétante hausse
de l’inconfort des jeunes québécois face à
la diversité sexuelle. Entre ces deux pôles,
il y a la première loi anti-homosexuelle (Constantin en l’an 342), la loi sur la bougrerie sanctionnée par Henri VIII (1533), le bill omnibus de Pierre Elliott Trudeau (1969) et le SIDA au milieu des années 1980.
Jean-Charles Panneton a écrit Histoires LGBTQ+ au Québec et au Canada parce que « connaître notre histoire nous permet de mieux nous mobiliser pour les combats à venir ». Le droit de manifester, souligne-t-il, s’accompagne de la responsabilité d’enrichir l’héritage des personnes qui se sont battues avant nous.
C’est en 1945 que l’affaire Gouzenko (employé à l’ambassade russe à Ottawa) met en évidence un réseau d’espionnage dans la fonction publique fédérale et dans l’armée. Les employés homosexuels seraient susceptibles d’être victimes d’un chantage de la part des communistes. « Ils pourraient trahir des secrets officiels afin de préserver leurs propres secrets intimes. » On assiste dès lors à une purge anti-LGBTQ+ qui va durer quarante ans.
L’auteur rappelle que le premier ministre Justin Trudeau a présenté des excuses à
la Chambre des communes le 28 septembre 2017 pour les mesures discriminatoires durant cette purge. C’était accompagné d’une enveloppe de 110 millions de dollars pour les fonctionnaires dont la carrière avait été brisée.
Plusieurs pages sont consacrées, bien entendu, à la décriminalisation de l’homosexualité (bill omnibus). Pierre Elliott Trudeau précise : « nous n’autorisons pas l’homosexualité. Nous disons simplement que nous n’allons pas punir, nous n’enverrons pas de police dans les chambres à coucher pour voir ce qui s’y passe entre adultes majeurs, consentants
en privé ».
Le livre mentionne l’homosexualité cachée de Pierre Bourgault, chef du Rassemblement pour l’indépendance nationale (1964) et accorde une place de choix à Claude Charron, premier homosexuel élu à l’Assemblée nationale (Parti québécois, 1970). On signale que Svend Robinson (NPD) fut le premier député fédéral ouvertement gai en 1988.
Suivent Réal Ménard (Bloc québécois), André Boulerice et Agnès Maltais (Parti québécois), Kathleen Wynne, première ministre de l’Ontario, et Manon Massé (Québec Solidaire). « L’implication politique des personnes LGBTQ+ au Québec et au Canada a donné une visibilité plus grande à la communauté tout en contribuant à faire évoluer leurs droits et libertés. »
Pendant plus de la moitié du livre, il n’est question que du Québec, d’abord du Village gai de Montréal et de la rafle policière au bar Truxx (pas un mot sur une descente semblable à Toronto). Puis un chapitre complet sur trois figures marquantes : Elsa Gidlow, poétesse de l’amour lesbien; Guilda, « transformiste précurseur de la diversité sexuelle »; Marie-Marcelle Godbout, pionnière québécoise dans la lutte pour
les droits des personnes transgenres.
Un chapitre sur les unions et mariages civils pour conjoints de même sexe se glisse entre ces deux « blocs québécois ». Le 20 juillet 2005, Paul Martin fait en sorte que le Canada devienne officiellement le troisième pays au monde, après les Pays-Bas en 2000 et la Belgique en 2003, à permettre
le mariage de même sexe.
Il n’y a pas de Conclusion à cet essai. Jean-Charles Panneton laisse le mot de la fin à Marie-Marcelle Godbout : « La victoire pour une minorité est une victoire pour l’humanité. »
17 mars 2026
Michèle Laframboise, Le Kaiju de Mississauga, roman, Ottawa, Éditions David, coll. Pigeon voyageur, 2026, 168 pages,
19,95 $.

Godzilla
contre Mississauga

L'accident ferroviaire de Mississauga,  survenu
le 10 novembre 1979, a nécessité l'évacuation de 218 000 personnes, la plus grande jusqu’alors en temps de paix en Amérique du Nord. Michèle Laframboise s’est inspirée de ce déraillement spectaculaire pour écrire son vingtième roman intitulé Le Kaiju de Mississauga.
Comme je ne suis pas un fan de Godzilla, j’ignorais que le terme japonais Kaiju signifie bête étrange ou monstre mystérieux. Je l’apprends grâce à Victor Tremblay, 11 ans, jeune amateur de monstres japonais et narrateur du roman.
Un peu avant minuit, Victor sent sa maison trembler. De la fenêtre, il découvre un ciel orangé, un feu qui piétine la voie ferrée.
Il ne le sait pas encore, mais le train CP 54 en provenance de Sarnia vient de dérailler dans sa ville : 106 wagons tirés par trois locomotives, Godzilla contre Mississauga.
L’un des wagons explose. « La boule de feu monte à 1 000 pieds de hauteur et sera visible aussi loin que Niagara Falls, Oshawa et Peterborough. » Un véritable Kaiju ! Dans les minutes qui suivent, la mairesse Hazel McCallion ordonne des évacuations. Victor et ses parents doivent partir, laissant leur chat Nadia derrière eux.
Leur refuge est Square One, le plus grand centre d’achats au Canada après le West Edmonton Mall. On sert aux 7 000 personnes abritées « des biscuits aux brisures de chocolat, des petits gâteaux,
des tablettes de chocolat Hershey dont l’usine est à Mississauga ».
Lorsque la météo annonce que le secteur de refuge risque d’être à son tour contaminé par des gaz toxiques,
un nouveau déménagement s’impose
vers l’International Trade Centre. Victor y retrouve ses amis Henry et Lucie (que nous avons appris à connaître dès le premier chapitre).
La romancière ne se limite pas à raconter une évacuation épique survenue à
une époque d’avant Internet. Elle concocte une histoire surprenante qui met en
vedette l’amitié, l’entraide et l’honnêteté.
La contribution des pompiers, policiers et ambulanciers y est soulignée.
« Le plus extraordinaire, c’est que, malgré les flammes et les explosions, il n’y a eu aucun mort, même parmi les pompiers. Si, si, AUCUN mort ! En fait, la seule personne qui s’est blessée, c’est la mairesse elle-même. Hazel s’est foulé une cheville en inspectant le site du sinistre. »
Michèle Laframboise a été guidée dans
sa recherche par la société Heritage Mississauga. Certains dessins de l’autrice placés en tête de chapitre sont inspirés par des photos consultées sur le site de cet organisme et sur celui de Peel Art Gallery Museum and Archives.
Auteure franco-ontarienne qui goûte à toutes les saveurs de la crème glacée littéraire, Michèle Laframboise affiche
une nette préférence pour la science-fiction et ses paradoxes. Le projet Ithuriel, Le secret de Paloma et Rose du désert, publiés aux Éditions David, offrent
des intrigues d’anticipation complexes.
Diplômée en géographie et en ingénierie, Michèle a publié 20 romans et plus de
90 nouvelles, récoltant des distinctions au Canada et en Europe. En mots ou en images, ses histoires entraînent lecteurs et lectrices dans des mondes empreints de poésie à
la rencontre de personnages inoubliables.
10 mars 2026
Jean Panneton, Ringuet : la vie et l’œuvre de Philippe Panneton, biographie, Québec, Éditions du Septentrion, 2026, 180 pages, 27,95 $.

Beaucoup plus que
trente arpents

Dès que le nom de Ringuet est mentionné, tout le monde pense à son roman Trente arpents. Cet écrivain a labouré et ensemencé beaucoup plus que trente arpents, comme le démontre son neveu
Jean Panneton dans Ringuet : la vie et l’œuvre de Philippe Panneton.
Ringuet est le pseudonyme de Philippe Panneton (1895-1960), médecin, romancier, essayiste, poète, nouvelliste, dramaturge, conférencier, professeur, ambassadeur et cofondateur de l’Académie canadienne-française. Ce pseudonyme renvoie au
nom de sa mère.
La première partie de la biographie présente d’abord un collégien à l’esprit frondeur, qui a en horreur la morale communément admise, les conventions sociales et les idées reçues. « Ses idées
sur les arts, ses convictions antichrétiennes, son non-conformisme en tout, était à tout propos. »
Les études universitaires n’empêchent pas Philippe Panneton de signer en 1919 les 360 alexandrins de l’Idylle au jardin, une pièce en un acte. L’année suivante, il est reçu docteur en médecine. Il se rend à Paris pour se spécialiser en oto-rhino-laryngologie.
C’est en 1938 que Trente arpents paraît en France aux Éditions Flammarion. Ce premier roman de Ringuet présente la transfor-mation et même la fin d’un certain monde paysan. La critique croit d’abord que l’auteur est un Français en raison de
« la maîtrise du langage, du vocabulaire étendu et précis, de l’aisance des tournures et de la sûreté de la syntaxe ».
Trente arpents reçoit le Prix de l’Académie française et la version anglaise se voit attribuer la médaille Governor General Annual Literary-Award. « Jamais
un Canadien français n’avait obtenu
un succès littéraire aussi vaste. »
L’envers de la médaille, c’est que tous
les autres écrits de Ringuet sont soit jugés par comparaison au chef-d’œuvre incontesté, soit tout simplement relégués aux marges. Voilà le sort réservé à son essai Un monde était leur empire, à L’Héritage et autres contes, ainsi qu’aux romans Fausse monnaie et Le poids du
jour
. On attendait de Ringuet le pendant
de Trente arpents, soit un substantiel
roman de la ville.
Pourtant, avec Un monde était leur empire, Ringuet demeure « le seul écrivain canadien-français à avoir tenté une synthèse de l’histoire des civilisations américaines avant l’arrivée des Européens. » La lecture de cet essai exigeait des lecteurs sérieux peu sensibles aux fictions romanesques, si réalistes soient-elles.
Selon l’écrivain franco-ontarien Jean Éthier-Blais, Ringuet était au centre
d’un réseau d’amis puissants qui furent
ses protecteurs, ce qui l’amena à devenir ambassadeur au Portugal en 1956. C’est
là que Philippe Panneton succombe vraisemblablement à un accident vasculaire cérébral le 29 décembre 1960.
Philippe Panneton a-t-il mené une prodigieuse ? À cette question, le neveu Jean Panneton répond : « Plutôt une vie réussie. Médecin, écrivain, diplomate, il fut tout cela sans médiocrité. L’orgueil, selon lui, est un sentiment élévatoire ; c’est une forme d’orgueil qui l’astreignit jusqu’à la fin à cette loi d’airain : vaincre, se dépasser. »
Étrangement, la biographie Ringuet passe complètement sous silence la vie privée de l’auteur de Trente arpents. Pas de chapitre, pas même un paragraphe sur ses fréquentations, sur son mariage. Il n’y a
que deux très brèves mentions techniques de Madame Panneton (aucune photo).
Je me suis demandé si les convictions antichrétiennes et le non-conformisme en tout de Philippe Panneton ne faisaient pas de lui un précurseur de la pensée queer…
3 mars 2026
Micheline Marchand, Fuir le feu, roman, Ottawa, Éditions David, coll. Pigeon voyageur, 2026, 150 pages, 19,95 $.

L’encre des mots pour éteindre un feu de forêt

En août 2018, Radio-Canada informe ses auditeurs d’un feu de forêt que des centaines de pompiers combattent au sud du Grand Sudbury, dans la région de Rivière des Français; on parle notamment du feu Parry Sound 33. Je soupçonne Micheline Marchand de s’être inspirée de cet incendie pour écrire Fuir le feu, pour raconter
cet incendie monstre auquel
une adolescente malvoyante
devra faire face.
Ce roman fait partie de la collection Pigeon voyageur des Éditions David, qui s’adresse
à des jeunes de 9 à 13 ans. La majorité de ces pré-ados dans le sud de la province ne s’intéresse jamais à ce qui se passe au nord de la 401. Or, Micheline Marchand leur sert une histoire à laquelle ils vont accrocher sans l’ombre d’un doute.
Cette collection offre trois niveaux de lecture : d’abord des textes courts pour
les pigeons qui prennent leur vol, puis
des textes ni trop courts, ni trop longs, pour des pigeons qui affinent leur technique de vol, enfin, des textes de longue haleine pour les pigeons prêts à partir en expédition. Fuir le feu entre dans ce troisième niveau de lecture.
La protagoniste du roman est Katya Séguin, une jeune ado malvoyante qui habite à Noëlville, sur les rives de la rivière
des Français en Ontario. Au cours d’un été chaud et sec, deux événements marqueront sa vie et celle de sa famille : l’arrivée d’Onyx, un chien-guide, et un violent feu de forêt qui fait rage non loin de leur domicile. Katya et son nouveau compagnon devront surmonter des défis de taille pour rester hors de danger.
Pour info, Onyx est un chien saint-
pierre développé par la Fondation Mira,
à Sainte-Madeleine (Québec), pour aider
les malvoyants comme Katya. On apprend qu’il s’agit d’un croisement du labrador
et du bouvier bernois.
Micheline Marchand décrit comment Katya va devoir « se débrouiller toute seule avec son chien, sans eau potable, sans nourriture, sans téléphone, sans boussole ». L’ado essayera de visualiser la rivière des Français, longue de 110 kilomètres, qui « part du lac Nipissing à l’ouest et se divise en deux embranchements : le canal du Nord et le canal principal qui se déverse dans la baie Georgienne ». On sait que
la romancière est originaire de la baie Georgienne.
Étrangement, Katya ne semble plus être malvoyante durant certaines épreuves pour échapper à l’incendie, à bord d’un canot qui chavire. Ce n’est qu’après le sauvetage qu’elle demande à son nouvel ami de lui décrire le vert des branches de conifères,
le chapelet des îles rocheuses, les camps rustiques, les chalets somptueux, les yachts et les voiliers.
Le roman inclut une référence à l’émission « Sonnez les matines » du poste CBON de la Société Radio-Canada à Sudbury et
une mention du pont William E. Smal qui enjambe la rivière des Français (et qui demeure l’un des plus grands ponts suspendus pour motoneiges au monde).
Chaque année, écrit Micheline Marchand
en appendice, des gens sont confrontés
aux catastrophes naturelles dévastatrices provoquées par les changements climatiques. Au Canada et ailleurs dans
le monde, ajoute-t-elle, les feux de forêt
de plus en plus fréquents détruisent tout sur leur passage. « Comment agir ? Pour une écrivaine comme moi, c’est en jetant quelques feuilles trempées d’encre sur
le feu dans l’espoir de contribuer à l’éteindre. »
23 février 2026
Andrée Poulin, Une maman pour Kadhir, album illustré par Pascale Constantin, Montréal Éditions Québec Amérique, 2026, 32 pages, 19,95 $.

Auteure et illustratrice unies dans un superbe docufiction

L’auteure franco-ontarienne Andrée Poulin et l’illustratrice québécoise Pascale Constantin unissent leurs talents dans un docufiction qui explore la perte d’un enfant, l’empathie et la résilience. Le résultat est Une maman pour Kadhir,
un album lumineux d’une grande délicatesse.
Le 26 décembre 2004, un séisme d’une magnitude de 9,1 à 9,3 a frappé plusieurs pays d’Asie et fait plus de 220 000 morts. Sur une plage au Sri Lanka, un bébé vivant est trouvé et transporté à l’hôpital. Quelques semaines plus tard, des tests d’ADN confirment l’identité des parents qui étaient toujours en vie. Andrée Poulin s’est inspirée de ce fait vécu afin d’écrire
Une maman pour Kadhir.
Dans ce docufiction, l’enfant retrouvé a perdu ses parents. Une jeune femme appelée Anjali le découvre derrière
un bateau de pêche échoué, le presse contre son sari mouillé, réussit de peine
et de misère à atteindre un centre médical. Trois mères de famille ne tardent pas à se présentent, chacune persuadée que l’enfant est le sien. Comment savoir laquelle dit vrai…?
« En lavant le bébé, l’infirmier remarque une tache de naissance au talon du petit.
Je vais enfin savoir si l’une de ces mamans dit vrai, pense l’homme. » Loin de moi l’idée de vous dévoiler le dénouement
de cette histoire.
Soyez assurés que le texte d’une justesse émotionnelle exceptionnelle d’Andrée Poulin évoque un drame réel sans jamais sombrer dans le pathos. De plus,
les illustrations sensibles de Pascale Constantin accompagnent le récit avec de vibrants élans de douceur et de tendresse.
Publié pour la première fois il y a vingt ans, Une maman pour Kadhir n’a
pas pris une ride et est devenu un album marquant de la littérature jeunesse contemporaine. Une réédition s’imposait.
La maison d’édition le destine à un très jeune public (3 ans et plus), mais
ce docufiction  saura faire vibrer une corde sensible chez un lectorat plus large.
Andrée Poulin est originaire d’Orléans,
en banlieue d’Ottawa. Elle a publié une soixantaine de livres et a remporté plusieurs prix littéraires. D’abord journaliste, Andrée a eu beaucoup de plaisir à raconter de vraies histoires. Maintenant autrice,
elle éprouve autant de plaisir à raconter
des histoires inventées. Son plus beau défi consiste à écrire des livres qui font rire
et réfléchir.
Pascale Constantin est une illustratrice qui est née et qui vit à Montréal. Elle aime croquer sur le vif les visages et silhouettes des gens qu’elle croise dans la rue. Cette artiste a donné vie à de nombreux livres pour enfants, ainsi qu’à des jouets et applications ludiques. Son univers combine humour, tendresse et curiosité, toujours au service des histoires et des projets qui font briller l’imagination.
18 février 2026
Michel Tremblay, Paris en vrac, récits, Montréal, Éditions Leméac/Actes Sud, 2025, 136 pages, 19,95 $.

Ville Lumière
égale pur bonheur

Depuis plus de cinquante ans, Michel Tremblay fait son voyage annuel à Paris. À chaque fois,
« c’est le bonheur ». Il nous raconte ses balades, ses émotions et
ses histoires cocasses dans
Paris en vrac.
Tout commence le 15 juillet 1971. Son appartement dans le XVIIIe arrondissement, rue Doudeauville, est en plein cœur du Montmartre de L’assommoir, roman d’Émile Zola. Voilà que s’esquisse sa première promenade à travers Paris : l’itinéraire de
la noce de Gervaise.
Tremblay court opéras et théâtres, cafés
et bonnes tables, librairies et grands boulevards, invitations et mondanités.
Il le fait parfois en compagnie de gens que nous connaissons, notamment André Brassard, Denise Filiatrault et Hélène Loiselle.
On apprend que la base de l’alimentation de Brassard est « le hot-dog, les frites et
le Cherry Coke ». Il doit se rabattre sur
un steak frites tandis que son ami déguste des rognons sautés avec des petits champignons.
Marie-Claire Blais suggère à Michel Tremblay de loger à l’hôtel La Louisiane, reine Seine, « beau, bon, pas cher ». C’est là qu’il croise Hélène Loiselle qui a créé trois de ses pièces. Ils vont voir Il campiello de Goldoni à la Comédie-Française dans
une mise en scène de Giorgio Strehler,
en italien.
Au premier rang d’un balcon, Tremblay craint de tomber par-dessus la balustrade. Strehler lui offre plutôt « un vertige de théâtre comme j’en ai peu connu. La joie pure incarnée sur une scène de façon magistrale. »
1979, un autre Goldoni, un autre Strehler, toujours la Comédie-Française, mais en français cette fois : La trilogie de la villégiature (un spectacle de six heures). C’est encore une fois l’émotion unique,
le vertige exaltant que seul le théâtre peut procurer : « ce moment de pur bonheur
où tout bascule à cause d’une réplique, d’un acteur, d’un effet visuel et qui nous mène tout près de l’extase ».
Bien manger est au menu de chaque voyage. En sortant d’une matinée au palais Garnier, Tremblay décide de se payer
la traite et « d’aller déguster un œuf en gelée au Grand Café, une des choses que j’aime le plus au monde ».
En 1983, l’auteur des Belles-sœurs rencontre Yves Berger, son éditeur chez Grasset. Ce dernier lui dit qu’il n’arrive
pas à l’imposer au grand public. « Heureusement, Actes Sud m’a repêché
en 1991 et a sauvé, en quelque sorte,
ma présence dans la francophonie. »
On sait que Tremblay et Brassard ont
eu une longue relation en tant que dramaturge et metteur en scène.
Ils auraient partagé leur vie pendant quelques décennies. Paris en vrac nous apprend que, à son restaurant favori
l’Atlas, c’est Jimmy qui est en face de lui, « l’homme qui est dans ma vie depuis
près de vingt-neuf ans et que j’aime profondément ».
Tout en respectant la discrétion de l’auteur et sans vouloir lancer une fausse rumeur, je me demande s’il s’agit de Jimmy Théberge… Un toute petite note dans
une page liminaire lui accorde le crédit de la seule photo qui figure dans l’ouvrage.
Après avoir tenté de faire rire son Jimmy,
le romancier-dramaturge termine ainsi son essai déambulatoire dans la Ville Lumière : « C’est Paris. C’est le bonheur. Key West, 1er janvier – 11 mars 2025. »
12 février 2026
Didier Leclair, Faites vos jeux, rien ne va plus, roman, Ottawa, Éditions David, coll.
Les aventures de Prince Antonio, 2026,
294 pages, 26,95 $.

Héros noirs sous le régime nazi dans un polar
de Didier Leclair

Avec Faites vos jeux, rien
ne va plus
, Didier Leclair nous offre son premier roman policier dont
la trame a pour cadre Lisbonne, Paris et Berlin pendant la Seconde Guerre mondiale.
Dans ce polar, nous retrouvons les trois personnages qui ont fait le succès du roman Le prince africain, le traducteur et
le nazi
 : Prince Antonio, le trafiquant angolais de diamants; Jean de Dieu,
le traducteur philosophe et romantique; Hans, le chauffeur, saxophoniste et homme d’action.
Je précise que, en réalité, le prince porte
un « nom kilométrique » : Son Altesse Antonio Jose Henrique Dos Santos Mbwafu du royaume Kongo. Lui, son traducteur et son chauffeur sont des Noirs dont aucun nazi ne peut croire la parole. Ils font partie des Indigènes, donc considérés comme inférieurs sous le régime raciste du Führer.
Prince Antonio se voit confier par
un émissaire du gouvernement portugais une mission auprès du régime nazi pour
le commerce du tungstène, un matériau précieux en temps de guerre. Il accepte d’aller à Berlin, car cela lui permettra de régler un vieux compte avec un capitaine allemand qui l’a escroqué pour rembourser une dette de jeu.
Le titre Faites vos jeux, rien ne va plus revêt plus d’une signification. Prince Antonio s’est fait chiper un diamant, mais « voler à un Noir n’était pas voler » dans l’Allemagne nazie. Il entend bien prouver
le contraire.
Le style de Didier Leclair est à la fois
alerte et coloré. En parlant de pistolets semi-automatiques, le romancier écrit
qu’ils « transformaient tout résistant en gruyère ». Un couteau, pour sa part, « coupe en morceaux comme
un camembert ». C’est ce qui s’appelle
avoir de la suite gastronomique dans
les idées.
Pour indiquer que certaines personnes ne changent jamais, Leclair dit « un tronc
dans l’eau ne se transformera jamais en crocodile ». Quant à l’avenue Foch à Paris, elle est surnommée l’avenue Boche où
les pas d’un général ont l’effet de coups
de poignard.
Le roman regorge de situations extrêmes. Les SS peuvent un jour envoyer une famille entière dans les camps de concentration et, le lendemain, devenir « amateurs de partouze », sans oublier d’offrir une bouteille de Mouton Rothschild 1939 au premier qui leur donnera un tuyau pertinent.
Je dois avouer que la lecture de Faites
vos jeux, rien ne va plus 
peut s’avérer parfois déroutante. Ne vous attendez pas à un canevas conventionnel (début, milieu et fin); vous aurez plutôt droit à une intrigue à multiples ficelles, au point de devenir « un spectateur confus par le jeu d’un magicien ».
D’un chapitre à l’autre, le romancier nous sert des rebondissements et du suspense à souhait. Il excelle dans l’art d’écrire de « bons » faux papiers.
Je signale, en terminant, que Didier Leclair publie simultanément ce onzième roman aux Éditions David et un premier recueil
de poésie intitulé Entre miel et fiel aux Éditions Terre d’accueil.
21 janvier 2026
Éric Mathieu, Fleur de cire, roman, Montréal, Éditions Tête première, 2026, 246 pages, 29,95 $.

Roman au style éclaté
et au message éclatant

Le triomphe de la liberté a fait couler beaucoup d’encre. Éric Mathieu augmente brillamment
les enchères avec Fleur de cire,
un roman qui repousse
les frontières de la résistance et
de la résilience avec un étonnant
doigté littéraire.
L’histoire se déroule dans un avenir éminemment proche où on assiste au retour en force de la religion aux niveaux social et politique. Sous le joug d’une théocratie moderne absolue, le pays est dirigé par un parti raciste, antisémite, homophobe, complotiste et antivaccination.
Il y a 89 personnages, mais l’action tourne principalement autour de Marie Vermette, jeune femme surnommée Fleur de cire,
qui meurt et ressuscite aussitôt à plusieurs reprises. Au début, elle fréquente
un pensionnat dirigé par les Dames de
la Compassion. Ce serait plus juste de dire les Dames de la Corruption ou les Dames
de la Concupiscence.
Les religieuses sont obnubilées par l’amour lesbien, par les plaisirs de la chair interdits. Leur perversité dépasse l’entendement : « plusieurs pensionnaires auraient été fouettées, humiliées, brûlées, violées avec un crucifix ».
La mort tragique d’une camarade et
la brutalité des sœurs poussent Fleur de cire à fuir. Elle trouve refuge dans une pension où s’organise la résistance féministe, syndicaliste et queer.
La révolution éclate et Fleur de cire y participe, notamment en tenant des séances de spiritisme. 
On assiste à une folle aventure de libération sexuelle et politique. Des factions révolu-tionnaires bousculent l’ordre établi et défient le pouvoir clérical. Mais jusqu’où Fleur de cire peut-elle aller…? Même encouragée et soutenue par de braves révolutionnaires, réussira-t-elle à triompher du fanatisme…?
La structure du roman est résolument éclatée, Fleur de cire multiplie les registres et les types de documents : narration romanesque classique, extraits de journaux fictifs, récits morcelés, lettres, tracts révolutionnaires, poèmes, recettes de cuisine, fragments de pièces de théâtre.
Éric Mathieu n’hésite pas à dire :
« mes romans cherchent à explorer
les limites de la forme et du style, tout en s’inscrivant dans une filiation surréaliste (ou réaliste magique) ». Ses personnages vivent dans une réalité dissociée où se succèdent scènes réalistes et épisodes oniriques.
L’auteur précise que son nouveau roman n’est pas que signifiant, il est aussi signifié. Fleur de cire « explore l’oppression,
la quête de soi, la rédemption, la mémoire familiale et la critique sociale. Le politique y est central : il irrigue et structure tout
le récit. »
Quand je lis un roman, je m’y consacre presque non-stop. Je le lis en pédalant sur une bicyclette stationnaire au gymnase,
en me calant confortablement dans mon fauteuil, en sirotant un verre de vin et grignotant des pacanes ou des noix d’acajou, en m’appuyant sur trois oreillers dans mon lit à 20 ou 21 heures, voire à
2 ou 3 heures du matin.
Ce ne fut pas le cas pour Fleur de cire.
Je devais le savourer à petites doses, parfois à peine une heure par jour. Tout était tellement dense. L’imagination débridée d’Éric Mathieu me renversait. Je me demandais comment j’allais bien recenser son nouvel opus… Mon premier paragraphe a été le dernier que j’ai ciselé.
3 janvier 2026
Kai Thomas, Les Voix fugitives, roman traduit par Paul Gagné, Montréal, Éditions du Boréal, 2025, 354 pages, 32,95 $.

Un premier roman sur
les relations entre Noirs
et Autochtones

« Pour guérir notre monde, il nous faut partager les histoires qui ne l’ont pas encore été. » Voilà pourquoi le jeune romancier Kai Thomas a écrit Les Voix fugitives,
un ouvrage sur les relations entre Noirs et Autochtones dans la région des Grands Lacs.
Kai Thomas est né et a grandi à Ottawa dans une famille originaire de Trinité-et-Tobago et de Grande-Bretagne. Les Voix fugitives est son premier roman. La version originale en anglais lui a valu des éloges du New York Times et du Globe and Mail. Elle s’est classée parmi les finalistes des Prix littéraires du Gouverneur général en 2023.
Le romancier a lu de nombreux récits sur les relations entre Noirs et Blancs, entre Autochtones et Blancs, entre d’autres personnes de couleurs et Blancs, mais ne peut citer d’ouvrages explorant en profondeur les relations entre Noirs et Autochtones. Les Voix fugitives vise à combler cette lacune.
D’après l’expérience personnelle de
l’auteur, il y a de nombreux exemples de liens et d’alliances politiques entre
les communautés noires et autochtones. D’où l’importance d’intégrer de manière significative cette réalité historique dans son roman.
L’histoire se déroule en 1859 à Dunmore, dans le sud-ouest de l’Ontario, près du lac Érié. Ce village fictif a été fondé par des réfugiés noirs qui ont fui les États-Unis par le chemin de fer clandestin (Underground Railroad). Le livre réussit à faire revivre des « voix fugitives » en racontant des unions entre Noirs et Autochtones qui ont parfois joint leurs forces ou même fondé des familles.  
Les Voix fugitives raconte l’esclavage et ses conséquences à travers le regard et l’amitié grandissante de deux femmes frondeuses. Petit à petit, un dialogue s’engage entre elles sous forme d’histoires racontées à tour de rôle en guise d’échange. Ce troc nous fait remonter jusqu’à la guerre de 1812, du temps où l’esclavage n’avait pas encore été aboli dans l’Empire britannique.
Bien que cela puisse ressembler à
un cliché, Kai Thomas illustre combien
il importe de connaître notre histoire et
nos origines pour façonner notre avenir.
Il s’y prend non seulement en traitant de liberté mais aussi de relations familiales
et interculturelles (Blancs, Noirs et Autochtones).
Thomas a essayé de représenter ses personnages marginalisés ou opprimés comme de puissants acteurs de leur propre expérience. Il n’hésite pas à les camper comme des êtres capables de tout ce que font les humains qui infligent des violences à d’autres personnes.
Selon le New York Times, Les Voix fugitives n’est rien de moins que « rafraîchissant et entraînant. Avec une grande force d’évocation et des descriptions immersives, Thomas explore la question de l’esclavage au Canada, pays qu’on a idéalisé comme une issue à cette condition […]. Ce roman fait la démonstration de la puissance
des récits. »
Avec Les Voix fugitives, Kai Thomas devient une nouvelle voix dans le firmament littéraire, une voix qui ne sera point fugitive.
27 décembre 2025
Clémentine Santerre, 100 merveilles du monde à couper le souffle, album, Paris, Éditions Larousse, 2025, 216 pages, 44,95 $.

Les plus beaux sites classés au patrimoine de l’UNESCO

Depuis 1978, l’UNESCO catalogue
des biens culturels et/ou naturels d’importance pour l’héritage commun de l’humanité. En 2025, 1 248 biens étaient inscrits au patrimoine mondial dont 972 biens culturels, 235 naturels et 
41 mixtes. De ce nombre, Clémentine Santerre présente 100 merveilles
du monde à couper le souffle
.
En comptant les sites répartis sur plusieurs pays, l’Italie est celui qui en possède le plus grand nombre (60), suivie par la Chine (59), l’Allemagne (54), et la France (53).
Cordoue en Espagne est la ville qui compte le plus grand nombre de sites inscrits au patrimoine mondial de l’UNESCO, avec quatre inscriptions.
L’auteure ne le mentionne pas, mais un groupe de 12 sites ont été inscrits simultanément lors de la toute première session du Comité du patrimoine mondial en 1978. Cela inclut le lieu historique national de L’Anse aux Meadows (Terre-Neuve-et-Labrador) et le parc national de Nahanni (Territoires-du-Nord-Ouest).
Dans 100 merveilles du monde à couper
le souffle
, Clémentine Santerre attire notre attention sur un seul site canadien, soit
le parc international de la paix Waterton-Glacier qui est partagé entre l’Alberta et
le Montana. Son paysage va des montagnes aux prairies en passant par les glaciers et forêts qui offrent une grande variété d’écosystèmes.
Dans ce palmarès des sites les plus épatants, on trouve bien entendu des incontour-nables comme l’Alhambra, Versailles et l’Acropole en Europe; la Grande Muraille,
la Cité interdite, le Taj Mahal et le mont Fuji en Asie; les pyramides de Gizeh, la Vallée des rois et Kilimandjaro en Afrique; l’Amazonie centrale, Chichén Itza et Machu Picchu en Amérique du Sud.
Le classement au titre de patrimoine mondial ne s’associe pas automatiquement d’une aide financière. L’UNESCO se place plutôt « comme témoin de l’engagement de l’État en question pour protéger le site ». Un appui logistique peut être fourni.
Un site peut parfois inclure un centre-ville médiéval. C’est le cas de Bruges, Tallinn, Prague, Dubrovnik et Florence. Des villes royales ou impériales sont également sur les rangs : Budapest, Saint-Pétersbourg, Grenade, Istanbul, Bagdad, Xi’an, Kyoto et Delhi.
« Le patrimoine mondial immatériel recèle des trésors qui, au même titre que des monuments ou merveilles de la nature, méritent d’être reconnus et protégés. »
En voici quelques exemples : l’art équestre du Portugal, la baguette française, la culture du petit-déjeuner en Malaisie, le café arabe et le reggae en Jamaïque.
Des pratiques sociales, des rituels, des événements festifs et des pratiques liées à la nature font aussi partie d’un patrimoine à sauvegarder : Nouvel An persan, sauna finlandais, médecine traditionnelle chinoise, permaculture andine et yoga indien.
Les changements climatiques, les catas-trophes naturelles, les guerres ou encore l’influence de l’homme (urbanisation, tourisme de masse) peuvent « mettre
en danger les caractéristiques pour lesquelles un site a été inscrit sur la liste
du patrimoine mondial ». C’est le cas
des forêts humides de l’Atsinanana (Madagascar), victimes de l’exploitation illégale de bois précieux, ou du parc national des Everglades (Floride), grandement touché par la croissance urbaine et la pollution.
« Plus récemment, en Ukraine, le centre historique d’Odessa a été inscrit en péril
en raison des menaces de destruction liées à la guerre, alors que certains monuments du centre-ville de Kiev ont été protégés d’un bouclier bleu » (symbole de protection régi par le droit international).
9 décembre 2025
France Lapierre, Catherine Éloy, fille du roi et pionnière, biographie illustrée par Adeline Lamarre, Montréal, Éditions de l’Isatis, coll. Bonjour l’histoire, no 31,
84 pages, 15 $.

Les 780 filles de Louis XIV

Entre 1663 et 1673, la Nouvelle-France connaît ses premières filles
à marier… ou Filles du roi puisque Louis XIV leur donne une dot.
L’une d’elles est Catherine Éloy dont France Lapierre retrace une courte biographie parue dans la collection Bonjour l’histoire aux Éditions
de l’Isatis.
Cette collection offre aux jeunes de neuf ans et plus l’occasion de faire connaissance avec des personnages historiques parfois trop méconnus. Dans le cas de Catherine Éloy, on découvre comment « les Filles
du roi ont contribué à façonner la nation québécoise par leur détermination et
leur volonté ».
En 1665, Catherine Éloy quitte l’Hôpital général de Paris pour le Nouveau Monde.
Il ne s’agit pas d’une institution où l’on soigne les malades; on y accueille plutôt
les pauvres, les mendiants et les sans-familles.
En plus de payer son passage sur le navire, Louis XIV lui fournit un minimum de vêtements et d’objets de première nécessité. Le monarque promet surtout une dot à Catherine, le meilleur passeport pour
un meilleur avenir.
C’est à Ville-Marie (Montréal) que la jeune femme rencontre et épouse Mathurin Masta qui est maçon et tailleur de pierres. Elle développera des trésors d’inventivité pour habiller sa famille et cultiver la terre pour nourrir toute la maisonnée.
France Lapierre décrit avec précision comment cette fille du roi et immigrante devient rapidement une mère et une pionnière. D’abord à Ville-Marie puis à Pointe-aux-Trembles, la vie rude lui apporte des joies (naissances) et des peines (décès en bas âge). Son quotidien exige sans cesse une bonne dose de résilience.
En conclusion, l’auteure souligne que si votre nom de famille est Beaudoin, Hébert, Thibault, Roy, Vaillancourt ou Bissonnette,
le sang de Catherine Éloy coule peut-être dans vos veines. Mieux encore, on y apprend que deux des enfants de Catherine et Mathurin ont engendré une descendance qui inclut d’éminents artistes.
Cunégonde, fille aînée de Catherine, a marié Jean-Baptiste Demers, dont le grand-père est l’aïeul du bédéiste Tristan Demers.
Sa sœur Marguerite a épousé Jean-Baptiste Lalonde; leur fils François est l’ancêtre de
la poétesse et dramaturge Michèle Lalonde, ainsi que des chanteurs Jean et Pierre Lalonde.
À noter que la fille de Cunégonde, Marguerite Demers, a épousé André Bombardier, l’ancêtre de Joseph-Armand Bombardier, inventeur de la motoneige.
Entre 1663 et 1673, il y aurait eu environ 780 Filles du roi. Dans Catherine Éloy, fille du roi et pionnière, France Lapierre démolit les mythes qui ont trop longtemps entouré ces femmes au cœur des premières pages de la colonisation en Nouvelle-France.
Cette courte biographie est le 31e titre de
la collection Bonjour l’histoire aux Éditions de l’Isatis. D’autres personnages à découvrir incluent Jeanne Mance, Pierre-Esprit Radisson, Étienne Brûlé, Laura Secord et Louis Riel.
24 novembre 2025
Josée Ouimet, Le voyage de l’espoir, tome 1, Loin des bombes, roman, Montréal, Éditions Hurtubise, 2025, 350 pages, 26,95 $.

Guerre, amour et résilience féminine au cœur
d’un roman

Afin de mieux faire connaître l’histoire touchante de jeunes Britanniques envoyés à l’étranger pour échapper aux horreurs de
la Seconde Guerre mondiale,
Josée Ouimet signe Loin des bombes, premier tome du roman Le voyage de l’espoir.
En 1940, Winston Churchill crée
le programme Pied Piper pour protéger
les enfants contre la guerre. Entre juillet et septembre de cette année-là, 2 664 enfants britanniques choisis par le Children’s Overseas Reception Board sont envoyés dans quatre pays (Dominions), dont 1 532 au Canada, pour échapper aux bombarde-ments allemands.
Face à la puissance de l’armée d’Hitler,
les heures de l’Angleterre sont comptées. « L’opération Pied Pier était la seule manière que Churchill avait trouvée de conserver intacte la mémoire d’un peuple qui ne voulait pas mourir. »  
Comme chaque nouvelle nuit de bombardements laisse présager
une hécatombe à Londres, Edith (16 ans) doit se résigner à quitter ses parents pour aller s’installer à Montréal, chez une amie de sa mère. Elle est chargée d’y conduire son frère Edward (7 ans) et leur voisine-orpheline Eleonore (7 ans). Le trio s’embarque à bord du SS Duchess of York, un navire de la compagnie Canadian Pacific.
Jamais les Allemands ne pourront enlever à Edith le droit de rêver et d’espérer. Partagée entre l’angoisse de savoir ses parents restés à Londres et le désir de s’adapter à
une nouvelle vie, l’adolescente accepte ce départ, signe d’absence, d’éloignement et
de grand pas dans le vide.
L’opération Pied Pier demeure un pan peu connu de la Seconde Guerre mondiale.
En plus de nous le faire découvrir, Josée Ouimet pimente son récit d’une intrigue amoureuse. Edith ne s’éloigne pas uniquement de ses parents, elle laisse
son premier amour filé entre ses doigts.
Cette flamme s’appelle Andrew et il fait partie de la Home Guard. Étendus sur
un plancher de carrelage noir et blanc épargné par les bombes, les corps d’Édith et d’Andrew sont dévorés par le désir, élan qui est aussitôt freiné par le cri de deux patrouilleurs de la Croix-Rouge.
Déçus de ne pas avoir pu aller jusqu’au bout de leur rêve érotique, les amoureux s’étreignent et se séparent, non sans promettre de revenir le lendemain. Ordre est cependant donné à Andrew de se rendre près du palais de Buckingham pour y aider les éclaireurs. Édith le retrouvera-t-elle dans la suite de ce roman…?
Le premier tome conduit nos trois jeunes Britanniques dans une famille du quartier montréalais Notre-Dame-de-Grâce. Leur quotidien va s’avérer aussi turbulent
qu’un champ de bataille.
Le voyage de l’espoir est à la fois
une histoire de guerre, une aventure romantique et un cheminement psychologique. À travers le regard d’Edith, la romancière met aussi de l’avant
la résilience des femmes de l’époque face à la place qu’elles occupent dans la société, face aux limites qui s’y greffent également.
Josée Ouimet a publié une soixantaine de romans, tant pour les adultes que pour
les jeunes. Ses sagas historiques La Marche des nuages, La Faute des autres, Dans
le secret des voûtes, L’Inconnu du presbytère
 et Un vent d’orage ont passionné des milliers de lecteurs et lectrices.
15 novembre 2025
Collectif, Le Guide des croisiéristes, Montréal, Guides Ulysse, 2025, 96 pages, 17,95 $.

Bien planifier
votre séjour en mer

Les croisières connaissent une popularité croissante. Caraïbes, Seychelles, Méditerranée, Maldives, les destinations de rêve ne manquent pas. Puisqu’une préparation particulière et une connaissance
des modalités de la vie à bord sont nécessaires, Ulysse offre Le Guide des croisiéristes, ouvrage inédit
de la nouvelle collection
Voyageur averti.
Il existe environ 35 compagnies de croisières que les professionnels classent
en trois catégories : Contemporain, Premium et Luxe. Dans le premier cas, on retrouve celles qui sont le plus accessibles financièrement; Norwegian Cruise Line et Royal Caribbean sont deux exemples bien connus.
La catégorie Premium est un juste milieu entre la décontraction et le luxe; ex. : Holland America, Princess et Celebrity.
Si vous pouvez y mettre le prix, les croisières de Luxe incluent Cunard, Ponant, Regent Seven Seas Cruise et Seabourn, entre autres.
Pour bien préparer sa croisière le Guide traite des agences et sites spécialisés,
des assurances, des bagages, des passeports et visas, du climat, de la santé et, bien entendu, du coût. Quant à la vie à bord,
on passe en revue l’embarquement,
les cabines, la restauration, le code vestimentaire, les achats, activités, services et excursions, ainsi que le débarquement final.
La taille des navires compte. Sur les paque-bots de petit ou moyen tonnage (5 000 à 70 000 t.), le service est souvent plus personnalisé. Ils permettent de visiter davantage des ports exotiques que
la moyenne des paquebots de gros tonnage. À noter que le centre historique de Venise limite l’accès aux navires de moins de 25 000 t.
Attention ! Si vous partez en croisière, vous prenez le risque de revenir avec quelques kilos en plus. On peut manger 24 h sur 24 : restauration rapide (pizzerias, glaciers, cafés-bars), buffets pour le petit-déjeuner, le déjeuner et le dîner, grills, menus à
la carte, restaurants de cuisine créative.
Le Guide porte spécifiquement sur
les croisières maritimes ou océaniques,
mais sachez qu’il existe aussi des croisières fluviales. C’est le cas en Europe où on peut voguer sur les eaux du Danube, du Rhin,
du Douro, de la Seine ou du Rhône. Mais aussi sur le Nil, l’Amazone, le Mississippi
et le Saint-Laurent.
J’ai fait deux croisières dans les Caraïbes
et j’ai dû payer un supplément élevé pour une chambre simple. Aujourd’hui, plusieurs compagnies offrent des cabines pour une personne pour à peine plus cher. Holland America propose même le Single Partner’s Program qui jumelle deux passagers de même sexe pour partager une chambre et payer ainsi la moitié d’une occupation double.
Un chapitre est consacré à l’empreinte écologique des croisières, à ce qu’on peut faire pour la compenser. Une section traite des excursions; on suggère de retenir
les services de guides certifiés locaux,
de visiter les ateliers d’artisans, les fermes
et les vignobles, de faire appel aux agences locales qui proposent des sorties de plein air actif, contemplatif ou d’immersion culturelle.
Enfin, le Guide définit quelque 50 termes marins, avec le mot anglais entre parenthèses; ex. : commissaire (purser), hublot (porthole), poupe (stern), tangage (pitch). Je choisis une définition au hasard. Bâbord (port-hand) : côté gauche de l’axe longitudinal du navire lorsqu’on regarde vers l’avant par opposition à « tribord ».
Ce guide de moins de 100 pages répond à presque toutes les questions que se posent les croisiéristes souhaitant faire de leur séjour en mer un succès.
6 novembre 2025
Viviane Moreau, Tout le monde tout nu! roman, Boucherville, Éditions de Mortagne, coll. Lime et citron, 2025, 288 pages, 28,95 $.

Nudité extrême dans
un roman humoristique

Y a-t-il une limite à ce qu’on peut faire par amour? Est-ce trop demander que d’accompagner
sa douce moitié dans un camping naturiste…? Viviane Moreau répond
à cette question dans son roman intitulé Tout le monde tout nu!
Les Éditions de Mortagne servent d’abord un avertissement : « Ce livre comporte
des scènes de nudité extrêmes où figurent des seins flasques et des pénis mous qui peuvent choquer la sensibilité de certains lecteurs. Âmes prudes s’abstenir. »
Depuis six mois, Roxane file le parfait bonheur auprès de Lennon. Beau, drôle, attentionné, généreux, son partenaire
a décidément toutes les qualités. Elle est tombée sur un gars qui ne craint pas
les rapprochements physiques, « qui ne cherche pas à me toucher uniquement
dans le but de s’envoyer en l’air ».
Quand arrive l’été, Roxane apprend que Lennon a oublié de l’informer d’un minuscule détail : toute sa famille passe
ses étés nu-fesses dans un camping naturiste. Incluant lui-même, son ex-
femme et son enfant.
Sa première réaction en est une de panique. Son nouveau chum est-il
un voyeur, un détraqué sexuel…? Roxane
se demande si elle doit laisser Lennon
vivre ses week-ends tout nu sans elle
ou l’accompagner au Domaine Clairevue
et se déshabiller comme tout le monde.
« C’est tellement difficile de pas juger
ce lifestyle-là. Ça demeure pour moi une pilule difficile à avaler. J’aurais mieux réagi si Lennon m’avait révélé être un fervent adepte de vaudou. Même Donjons
et Dragons
m’aurait moins effrayée. »
À part ses parents, le médecin qui l’a mise au monde, son gynécologue, ses cinq ex
et Lennon, personne d’autre n’a vue Roxane sans vêtements. « Et c’est très bien ainsi », avoue-t-elle à sa meilleure amie Sofia.
D’autre part, Roxane essaie de se montrer ouverte d’esprit, de voir si elle peut comprendre son chum et sa famille sous cette nouvelle facette à fleur de peau.
Elle convainc Sofia de l’accompagner au Domaine Clairevue pour faire une surprise à Lennon. À leur arrivée, les deux femmes apprennent que seuls les couples sont admis. Elles plantent leur tente en tant
que couple… lesbien.
Adolescente, Roxane s’était fait inculquer qu’elle s’exposait quasiment à une agression sexuelle si elle se promenait
en public avec un trop gros décolleté.
Ce qu’elle fait maintenant lui donne l’impression de mettre sa vie en danger.  
La romancière décrit chaque moment de loisir, soulignant à quel point « c’est nice de passer d’une activité sportive à un 5 à 7 en moins de deux minutes, sans devoir se changer ». Occasions en or pour les deux amies d’adhérer aux doctrines de tolérance, de respect d’autrui et d’acceptation de soi. Viviane Moreau illustre comment être sans vêtements peut faire tomber des barrières.
Tout le monde tout nu! est un hymne à l’amour… « et à tous les accommodements, petits ou grands, qui le rendent possible ».
Bien avant de devenir écrivaine, Vivianne Moreau a elle aussi eu la folle idée de suivre son amoureux dans un camping naturiste, le temps d’un été. Qu’en a-t-elle retiré? Une aversion pour les tentes et
les sacs de couchage ainsi qu’une tonne d’anecdotes cocasses qui lui ont inspiré
ce quatrième roman humoristique.
29 octobre 2025
Pierre-Luc Gagné, Attendre le lunch, récit, Éditions Hamac, 2025, 126 pages, 19,95 $.

Excessivité pour la bouffe
et pour l’Autre

Ce sont presque toujours
des femmes qui racontent leur expérience de troubles alimentaires. Pierre-Luc Gagné offre
une perspective masculine dans Attendre le lunch, un récit porté par une plume singulière et puissante qui offre une dimension presque sensorielle.
Né avec la faim au ventre, Pierre-Luc Gagné retrace ses premières rencontres avec son excessivité pour la bouffe. À l’aube de
la trentaine, il tente d’apprivoiser ses désirs incessants pour les gens qui l’entourent, pour l’Autre.
Quand la balance affiche 326 livres,
le narrateur contacte une nutritionniste
par les réseaux sociaux. Chaque matin, pendant un an, il dénombre les raisins
pour accompagner ses céréales. « Huit petits, pas un de plus. »
Il court chaque jour, vérifie les ingrédients au restaurant et évite le sucre. « À la fin
de l’année, le compteur affiche 186 livres.
J’ai osé l’autre extrême. »
Attendre le lunch ne porte pas uniquement sur la prise ou la perte de poids, il s’attarde aussi à l’image que renvoie le miroir. C’est important pour l’auteur, pour un homme qui aime les hommes.
« Pourquoi lui ? Parce que j’ai ressenti ce que c’est d’avoir faim de l’autre. […] Aucun autre ne m’a offert une sensation si juste
de partage d’une âme à l’autre. »
Quand j’ai pris connaissance de cette nouveauté aux Éditions Hamac, je n’ai pas pu faire autrement que voir un jeu de mot dans le titre du récit. Connaissant le lien de l’auteur avec la communauté 2SLGBTQA+,
le lunch du titre faisait écho, selon moi, à ce qu’un mec a entre les jambes.
L’éditeur annonce un récit, mais plusieurs pages sont écrites sous forme poétique.
En voici un bel exemple :
Je suis homme
qui capte les vents
qui danse dans sa tête
qui aime
qui dévore
qui implose
qui grafigne
qui censure
qui adopte
qui refuse
qui shake
qui charcute
qui sourit
qui séduit
qui embrasse les jointures
les terres nouvelles
Attendre le lunch traite autant des troubles du comportement alimentaire que de
la diversité sexuelle. Les sens et le désir,
à l’adolescence comme dans la vie adulte, sont finement décortiqués et analysés.
Pierre-Luc Gagné est né à Rimouski, quelques mois avant le référendum de 1995. Il étudie en techniques de travail social au Cégep de Rimouski avant de se diriger vers les lettres et le cinéma à l’Université Laval.
Son activité créatrice s’intéresse aux formes de l’intime. Il a publié L’Homme est un lion que je n’ai su faire rugir (Hamac, 2021) et Le jardin de la morte (Hamac, 2023).
Il a été codirecteur littéraire du collectif
de nouvelles En ces territoires, nos pas divergent (L’instant même, 2025). Attendre le lunch est son quatrième livre.
22 octobre2025
Collectif sous la direction de Pierre-Luc Landry & Cédric Trahan, Tantôt aimer, tantôt détruire, Récits de sensibilisation
aux violences dans les relations LGBTQIA2S+
, Montréal, Éditions de la rue Dorion, 2025, 378 pages, 34,95 $.

Potentiel contrehégémonique
d’une démarche collective

En réunissant des récits de sensibilisation aux violences dans les relations LGBTQIA2S+ dans Tantôt aimer, tantôt détruire, Pierre-Luc Landry & Cédric Trahan proposent une praxis de la création littéraire entendue comme démarche artistique individuelle et collective, intervention sociale, engagement politique et communautaire, ainsi que vecteur de diffusion
des connaissances.
L’ouvrage donne d’abord la parole à
une équipe scientifique qui analyse l’invisibilisation de ces violences, éclipsées par l’hétéronormativité, le manque de connaissances et l’absence de services adaptés. Ensuite, dix-sept auteurices de
la diversité sexuelle et de genre mobilisent les résultats de l’enquête en travail social à travers poésie, nouvelle, récit et essai. Enfin, Tantôt aimer, tantôt détruire donne voix à deux organismes communautaires et met à disposition de tous et toutes des ressources de prévention et de sensibilisation.
On précise que les textes réunis « témoignent de la diversité des propositions exploratoires et des stratégies d’écriture contestant la domination masculine, le régime de la différenciation sexuelle et l’imposition de la binarité du genre tels que ces phénomènes sont inscrits dans la grammaire sexiste et non inclusive de la langue française ».
Il est aussi noté que 100 % des auteurices de Tantôt aimer, tantôt détruire s’identifient comme personnes LGBTQIA2S+; 82 % déclarent une identité trans, non binaire
ou créative dans le genre; 50 % habitent
à l’extérieur de Montréal, y compris en Ontario.
Les violences dans les relations intimes et amoureuses LGBTQIA2S+ demeurent encore un sujet épineux et tabou. Le projet polymorphe mené par Pierre-Luc Landry
et Cédric Trahan est le premier, à mon avis, à témoigner du potentiel contre-hégémonique d’une démarche collective alliant création littéraire, recherche scientifique et intervention communautaire.
8 octobre2025
Collectif, Complètement nature, encyclopédie traduite de l’anglais par Bruno Porlier, Montréal, Éditions Hurtubise, 2025, 360 pages, 39,95 $.

La nature dans
toute sa créativité
et son ingéniosité

La vie est apparue sur Terre il y a plus de 3,7 milliards d’années.
Les quelque 1,9 millions d’espèces d’organismes vivants décrits à ce jour par la science sont divisés en sept règnes, tels que végétal et animal. L’encyclopédie visuelle Complètement nature décortique cela avec brio.
Tous les êtres vivants mènent une lutte permanente pour produire une descen-dance. Alors que l’éléphant peut avoir seulement cinq petits au cours de sa vie, certaines grenouilles produisent – tenez-vous bien – 20 000 têtards chaque année !
Le plan de ce volumineux album aux photographies époustouflantes est le suivant : Micro-organismes et champignons, Végétaux, Invertébrés, Poissons, Amphibiens, Reptiles, Oiseaux, Mammifères, Habitats naturels. Un glossaire de 120 mots et
un index figurent en appendice.
Première surprise : « Les champignons ne sont pas des plantes; ils forment un règne distinct du monde vivant. La plupart se nourrissent à partir de matières organiques en décomposition, telles que le bois pourrissant, les cadavres d’animaux,
ou celles contenues dans la terre. »
Les végétaux sont aussi désignés sous
le nom de plantes. Pour celles à fleurs,
on explique la croissance des graines,
les racines, les tiges, les feuilles, les fleurs et les arbres. Il est aussi question des plantes carnivores, des plantes aquatiques et des plantes des déserts.
Les invertébrés désignent l’ensemble d’animaux le plus nombreux et le plus diversifié sur Terre. Exemples : escargots, pieuvres, anémones de mer, coraux, méduses, étoiles de mer, vers, insectes, parasites, scorpions, crabes et crustacés.
Les poissons, apparus il y a près de 500 millions d’années, furent les premiers animaux à développer une colonne vertébrale. On explique les sens des poissons, la nage, la reproduction,
la migration, le camouflage et la vie en bancs. Deux pages sont consacrées aux étranges poissons des abysses vivant à partir de 1 800 m sous la surface jusqu’au fond de l’océan.
Les amphibiens sont apparus il y a environ 370 millions d’années. Ils sont les premiers vertébrés à vivre sur la terre. Il en existe trois grands groupes : d’abord les gre-nouilles et crapauds, puis les salamandres
et tritons, ensuite les cécilies qui sont strictement tropicales.
Les premiers reptiles ont évolué à partir
des amphibiens. Ils dominèrent la vie sur notre planète durant l’ère mésozoïque (entre -250 et -65 millions d’années), époque à laquelle apparurent les dino-saures. Il est question de serpents, iguanes, crocodiles et tortues.  
Les oiseaux ont évolué à partir d’un groupe de dinosaures il y a plus de 150 millions d’années. On explique, entre autres, leur squelette, les types de becs, les plumes,
les ailes, les nids, le vol, les rapaces nocturnes, les aigles, les canards, les oiseaux plongeurs et les autruches.
Les mammifères, eux, ont évolué à partir de formes primitives de reptiles il y a quelque 220 millions d’années. Les premiers vivaient dans l’ombre des dinosaures, mais après la disparition de ces derniers, ils purent se diversifier : carnivores, herbivores, insectivores, rongeurs, planeurs et fouisseurs.
Le dernier chapitre porte sur les habitats naturels. Il est question de forêts,
de prairies, de montagnes, de déserts,
de toundra, de régions polaires, d’océans, lacs et rivières.
Porté par un texte clair et accessible,
cette incroyable encyclopédie visuelle rend simples et captivants même les phénomènes scientifiques plus complexes. La nature s’y dévoile dans toute sa créativité et son ingéniosité.
3 octobre2025
Fabienne Gagnon, Abécédaire d’automne, album illustré par Fanny Achache, Montréal, Éditions Station T du groupe Productions Somme toute, coll. Station jeunesse, 2025, 40 pages, 24,95 $.

Une saison reçoit
ses lettres de noblesse

L’automne est synonyme de récolte et rentrée, de couleurs et costumes. Après avoir publié Abécédaire d’hiver, Fabienne Gagnon et Fanny Achache nous offrent Abécédaire d’automne, un album plein
de poésie et d’humour.
« Alerte aux araignées / L’automne est arrivé ! » Ainsi commence l’abécédaire.
La lettre A engendre 5 mots sur 6. La lettre Z, elle, en réunit 4 sur 5 : « Zut ! Les zombis zieutent Zouzou ! » Quant aux illustrations de Fanny Achache, elles sont coquines et éveillent une pure fascination.
La poésie de l’autrice Fabienne Gagnon virevolte avec les feuilles d’automne pour nous divertir et nous faire rêver. Ses courts textes s’éloignent des lieux communs normalement présentés dans un album pour jeune lectorat. Pour la lettre Q, il n’y
a pas que le Québec, loin de là :
« Pour qui les quatre quatre-quarts aux quatre-épices du Québec ?
Pour Quentin le quincailler et ses quintuplés »
Quand j’ai commandé cet album, je me suis dit que, pour la lettre H, il serait inévitable-ment question de l’Halloween. Je ne me suis pas trompé, mais je ne m’attendais pas à autant d’originalité :
« Horace l’horrible harpiste
Et Hubert le hamster hurleur
Habitent là-haut
Dans le hameau hanté de l’Halloween »
Dans ce genre d’album, on met souvent en évidence un seul mot pour chaque lettre de l’alphabet. L’imagination débridée de Fabienne Gagnon lui permet d’être on
ne peut plus généreuse. Tous les noms, adjectifs, verbes et adverbes entrent dans
la ronde. Sous la lettre S, il y a même
une préposition qui s’ajoute :
« Un soir de septembre
Sous les saules
Souris et souricettes
Sorcières et squelettes
Savourent en secret
De la soupe aux serpents »
Ce livre est parfait pour explorer l’automne avec ses plaisirs, ses évènements et même ses inconvénients à certains moments.
Des personnages humains, des animaux et des symboliques rendent les illustrations tour à tour dynamiques, drôles ou touchantes.
Fabienne Gagnon est née entourée de livres. Dès son plus jeune âge, elle écrit des poèmes en s’inspirant de la nature,
ce qu’elle fait toujours aujourd’hui. Animés par le rythme des saisons et les émotions de l’enfance, ses écrits valsent entre l’humour et l’émerveillement. Abécédaire d’automne est son sixième livre pour
la jeunesse.
Fanny Achache démarre sa vie profession-nelle en France, tout d’abord dans le cinéma, puis dans la publicité. À son arrivée au Québec, elle étudie le graphisme et se lance dans l’illustration. L’automne aux couleurs éclatantes et à l’ambiance mystérieuse est pour elle une véritable source d’inspiration.
27 septembre2025
Catherine Ferland, À boire! Alcools et buveurs, 16e-21e siècles, Québec, essai,Éditions du Septentrion, 2025, 168 pages, 19,95 $.

Fresque québécoise
de la consommation alcoolique

Le cidre, le vin, la bière, le caribou et le champagne ont arrosé le gosier des Québécois depuis plus de quatre siècles. Catherine Ferland retrace leur histoire et leur adaptation aux réalité d’ici dans À boire! Alcools
et buveurs, 16e-21e siècles.
Lors de son troisième voyage vers
le Canada à l’été 1541, Jacques Cartier fait embarquer 100 tonneaux de cidre breton. Quelques siècles plus tard, on cultivera religieusement la pomme : les cisterciens à Rougemont, les moines bénédictins à Saint-Benoît-du-Lac. 
Les habitants tentent de produire leurs propres boissons alcooliques dès le 17e siècle, à commencer par la bière d’épinette, puis la root beer ou racinette et la bière
de gingembre.
Les Récollets, les Jésuites et les Sulpiciens sont les premiers à établir de petites brasseries à Québec, Trois-Rivières et Montréal. La voie est tracée pour les éventuelles tavernes. Elles seront un point de convergence des hommes du quartier.
« C’est presque une sorte de confessionnal laïc. Ce qui se dit à la taverne reste à
la taverne : c’est pratiquement le credo implicite du lieu, le code d’honneur des habitués. On ne trahit pas un chum. »
Lors de la prohibition au début du 20e siècle, le Québec tient un référendum en 1919 et la population vote massivement
en faveur de l’exclusion de la bière, du vin et du cidre de la loi sur la prohibition.
C’est d’abord l’importation de vins européens qui permettra de remplir
les verres des épicuriens de la Nouvelle-France. L’idée de cultiver la vigne et de produire du vin ne s’impose que dans
le dernier tiers du 19e siècle.
Les vignerons cisterciens se démarqueront grâce au monastère d’Oka. Ce dernier devient, en 1893, l’École d’agriculture des pères trappistes. On y compte 5 000 pieds de vigne, on y produit plus de 10 000 gallons de vin par année.
L’auteure précise que « le vin québécois n’occupe toutefois que 0,5 % des parts du marché entre 1999 et 2003. Les producteurs de l’Ontario, de la Colombie-Britannique,
de la Californie et du Chili livrent une concurrence particulièrement féroce.
Un mot sur le célèbre caribou, emblématique du Carnaval de Québec.
Il s’agit d’un mélange de vin et de whiskey. Dès 1936, l’écrivain Claude-Henri Grignon en parle comme une « boisson explosive, alcool diabolique, élixir des braves et
des draveurs ».
L’eau-de-vie, écrit Catherine Ferland, « enivre de manière rapide, voire foudroyante ». Elle mérite, ajoute-t-elle, une place à part dans la « constellation » des boissons alcooliques. L’eau-de-vie entraîne des croisades de tempérance.
Le 22 janvier 1906, l’archevêque de Québec ordonne la création d’une société
de tempérance dans chaque paroisse de
son diocèse.
Un chapitre du livre est consacré à l’absinthe, une boisson vénérée et controversée. En 1609, Marc Lescarbot, compagnon de Champlain, écrit que
le « breuvage d’absinthe » prévient
le scorbut.
Surnommée la Fée verte, l’absinthe est associée à l’univers artistique. On allègue que ses effets stimulants, « légèrement sédatifs et euphorisants », favorisent le travail créatif. La plante absinthe croît bien au Québec, notamment dans l’Estrie et
la Montérégie.
Le dernier chapitre porte sur le roi des vins, le champagne. On y apprend que 700 bouteilles sont arrivées au port de Québec en 1730. Le prix demeure cependant prohibitif. Associé aux célébrations, il est néanmoins servi lors de baptêmes et de mariages, voire lors de compétitions sportives comme les courses de Formule 1.
À boire! Alcools et buveurs, 16e-21e siècles paraît dans la collection Aujourd’hui l’histoire avec, qui propose un travail de médiation historique. L’auteure dirige
cette collection aux Éditions du Septentrion.
14 septembre2025
Raymond Ouimet, La vengeance des mal-aimés, Trois drames oubliés, essai, Québec, Éditions du Septentrion, coll. Dossiers criminels, 2025, 174 pages, 24,95 $.

Détourner le meurtre
en ordonnant
l’assassinat public

Passionné d’histoire et de généalogie, Raymond Ouimet a puisé dans
les archives judiciaires et dans
la presse du début du XXe siècle pour revisiter trois affaires criminelles ayant fait à leur époque couler beaucoup d’encre, mais ayant depuis sombré dans l’oubli.
Il les présente avec force détails dans La vengeance des mal-aimés, Trois drames oubliés.
La première affaire criminelle se déroule en 1904 à Sainte-Scholastique, dans le district judiciaire de Terrebonne. Théophile Bélanger ne supporte pas le beau-frère avec qui il est tenu de vivre. La situation s’enflamme et un meurtre est perpétré. L’accusé écope de la peine capitale et, curieusement, meurt deux fois.
Le deuxième drame se passe à l’Ile aux Allumettes, dans le Pontiac, en 1933. Michael Bradley avoue avoir assassiné cinq membres de sa famille. Il répond à deux critères du MOM : moyen, occasion, mobile. Ce dernier critère ne saute pas aux yeux des policiers.
La troisième affaire criminelle a lieu dans
la ville de Québec en 1934. Le facteur Rosario Bilodeau est accusé de six assassinats et de deux tentatives de meurtres. Était-il fou? Que reprochait-il
à toutes ces personnes?
Dans Les Souffrances du jeune Werther, Johann Wolfgang von Goethe écrit :
« Il suffit qu’une injustice du sort nous touche d’une manière fictive ou bien réelle pour que l’émotion attachée à la vengeance originaire se réveille… » D’où le titre qui coiffe l’essai de Raymond Ouimet :
La vengeance des mal-aimés.
Ouimet explique avec minutie comment « Trois homme ont causé la mort de douze personnes par désespoir et par vengeance pour mettre fin à leur souffrance. »
Il souligne que la justice de la première moitié du XXe siècle avait le bras lourd,
trop lourd.
« Souvent le gouvernement refusait même de commuer la peine capitale dans des causes où le meurtrier avait perdu la tête, et ce, même si le jury avait souligné que
le condamné pouvait se prévaloir de circonstances atténuantes. »
L’ouvrage de ce passionné d’archives fourmille de renseignements historiques.
On y apprend que la première peine de mort a été infligé en 1642 quand le sieur
de Roberval a fait pendre six hommes pour rébellion.
Entre 1642 et 1960, environ 351 personnes, dont 17 femmes, ont été exécutées au Québec. « La plus jeune personne pendue au Québec a été un certain B. Clément,
13 ans, exécuté à Montréal pour avoir volé… une vache.
« La dernière personne à avoir subi
la peine de mort au Québec a été Ernest Côté, exécuté le 11 mars 1960 à Montréal pour homicide lors du braquage d’une banque à Témiscaming le 10 juin 1959. »  
En 1902, le journal Le Temps (Ottawa) a appelé à l’abolition de la peine de mort.
Ni la population ni même l’Église catholique n’étaient en faveur. Ce n’est qu’en 1976 que le Canada révoquera la peine capitale par une majorité de six voix à la Chambre des communes.
Voilà un ouvrage qui démontre à quel point il est absurde de punir l’homicide et de détourner les citoyens de l’assassinat en ordonnant… l’assassinat public.
23 juin 2026
Piergiorgio Pulixi, La Mariée silencieuse, roman traduit de l’italien par Anatole Pons-Reumaux, Paris, Éditions Gallmeister, 2026, 448 pages, 46,95 $.

Un polar au vocabulaire
très coloré

Elle est une fille en or, dévouée et responsable, aucune ombre au tableau. Son assassinat à Milan et huit mois d’enquêtes infructueuses sont au cœur du roman La Mariée silencieuse de Piergiorgio Pulixi.
Cette victime italienne est Maria Donata, fille
du vigneron Italo Seu, de Sardaigne. Elle fait partie des statistiques sur les crimes contre
les femmes qui se multiplient de mois en mois à un rythme tragiquement exponentiel.
Ces attaques et le meurtre de Maria Donata
ont un point commun : « elles semblent être l’œuvre du compagnon, de l’ex, de l’amant, etc., mais ces gens-là sont introuvables ou bien
ils ont des alibis inattaquables. »
Lorsque Maria Donata est trouvée morte, elle porte une robe de mariée trop grande pour
sa taille, d’où le titre du roman. Le policier Vito Strega estime que l’éros est le sentiment le plus mortel, celui qui déclenche les pulsions meurtrières les plus sauvages.
C’est Italo Seu, le père de Maria Donata, qui exige que l’enquête soit relancée. Il s’occupe
de son petit-fils Pippo, 3 ans, et ne lui a pas
dit que sa mère est décédée. Italo et Pippo
sont éminemment attendrissants, ce qui crée
un problème. « L’émotion est notre principale ennemie. Elle pourrait nous empêcher de voir des détails importants. »
L’action se déroule en très grande partie à Milan qui est présentée comme une métropole où l’isolement et l’abandon font plus de victimes que le cancer. Sans compter que
les policiers doivent rassurer la population « quant à la déferlante de crimes qui submergeait Milan ».
En lisant La Mariée silencieuse j’ai découvert qu’il existe des hommes au profil de « l’incel à tendance haineuse ». Il s’agit de célibataires involontaires qui sont membres d’une communauté en ligne partageant une même frustration quant à leur incapacité à établir
des relations avec des femmes.
« Via Stelvio Novate Milanese, agglomération de Milan » C’est ainsi que commence
le premier chapitre du roman. La majorité des 74 chapitres s’ouvre sur le nom d’une rue ou d’un lieu, le plus souvent à Milan, parfois en Sardaigne.
« – Vous êtes sarde.
– Et vous vénitien.
– Eh oui. Chacun ses défauts… »
Plusieurs mots sardes ou vénitiens sont maintenus dans le texte italien orignal et dans la version française, avec traduction en bas de page. Voici quelques exemples : balossa (imbécile en sarde), va’ in mona (va te faire foutre en vénitien), callona (crétine en sarde),
ti xe scapeà (tu es fou en vénitien). Il y aussi des mots en français dans le texte original : crêpe de Chine, chantilly rebrodé, sa protégée.
Toujours du côté style, au lieu de dire qu’un personnage est de retour d’un voyage, Piergiorgio Pulixi écrit que « notre Ulysse est enfin rentré à Ithaque ». Son vocabulaire nuancé décrit bien les soupçons, menaces et pressions qui ne peuvent pas figurer dans
un rapport officiel de la police.
Parlant de rapport officiel, dans le milieu
des enquêtes policières il arrive souvent que les questions restées en suspens demeurent plus nombreuses que les réponses obtenues.
L’auteur signe un roman illustrant à quel point tuer n’est pas si difficile que ça. Vivre avec ce qu’on a fait, en revanche, use tour à tour l’âme, l’esprit et le corps.
9 juin 2026
Collectif, Ouest canadien, Guide Ulysse, Montréal, 2026, 480 pages, 53 cartes, 39,95 $.

Découvrir du Pacifique jusqu’aux Prairies

Pour plusieurs, visiter l’Ouest canadien se résume à découvrir les montagnes Rocheuses. Une photo du lac Emerald dans le Parc national Yoho figure
en page couverture du guide Ulysse intitulé tout simplement
Ouest canadien.
Petite précision sur la région couverte par
cet ouvrage. Les trois territoires n’y sont pas inclus. Ce sont la Colombie-Britannique et l’Alberta qui occupent la part du lion.
Les provinces de la Saskatchewan et du Manitoba ne récoltent qu’une vingtaine de pages chacune dans ce guide de 480 pages.
Pour ceux et celles qui préfèrent des circuits tout cuits, Ouest canadien propose des itinéraires d’une, deux ou trois semaines. Pour piquer notre curiosité, le guide lance une quinzaine de palmarès, dont voici la liste
en ordre de nombre :
8 attraits pour les passionnés de culture
8 lieux d’hébergement qui sortent de l’ordinaire
9 routes panoramiques à ne pas manquer
11 attraits pour faire plaisir aux enfants
11 endroits où goûter aux produits locaux
11 randonnées inoubliables
11 activités pour les amateurs de plein air
12 endroits pour les amateurs d’histoire
12 lieux pour découvrir les Premières Nations
14 endroits pour profiter des plages ou des eaux navigables
15 fabuleux parcs nationaux
16 tables où savourer un repas mémorable
17 occasions de prendre des photos mémorables
17 occasions pour vivre des expériences uniques
Une cinquantaine d’encadrés attirent notre attention sur des sujets fort intéressants.
On y apprend, par exemple, que l’actuel premier ministre du Manitoba, Wab Kinew, est le premier membre des Premières Nations à occuper ce poste au Canada. Son vrai prénom ojibwé est Wabanakwut. Avant lui, le Métis John Norquay fut premier ministre de 1878 à 1887.
Il est évidemment question du célèbre Métis Louis Riel, père du Manitoba. La place qu’on lui accorde demeure trop succincte à mon goût.
Je vous ai déjà raconté son parcours (Louis
Riel : La voix du peuple métis
).
Un autre encadré fait brièvement connaître
la romancière Gabrielle Roy, originaire de Saint-Boniface (Manitoba).
Le guide signale que l’explorateur canadien-français La Vérendrye fut le premier Blanc à pénétrer dans les prairies. « Pour les besoins de son commerce de fourrures, il installa des comptoirs de traite qui formèrent plus tard
les communautés de Dauphin, The Pas et Portage la Prairie. » 
Sur un ton plus léger, j’ai souvent savouré
un Bloody Ceasar, mais sans savoir que ce cocktail a été inventé en 1969 par Walter Chell pour souligner l’ouverture d’un restaurant italien au Calgary Inn, aujourd’hui devenu l’hôtel The Westin Calgary.
Depuis la majestueuse côte du Pacifique jusqu’aux vastes Prairies, en passant par
les pics escarpés des Rocheuses, l’Ouest canadien inspire et étonne par l’immense beauté et la diversité de ses paysages. Ulysse permet de passer du rêve à la réalité.
Abondamment illustré de splendides photos
en couleurs, ce guide inclut plus de 50 cartes régionales et plans de ville. Tout est conçu pour nous aider à façonner l’itinéraire qui nous convient.
Comme c’est le cas dans presque tous
ses guides, Ulysse fournit dans les dernières pages une foule de renseignements utiles, notamment au sujet du climat, du décalage horaire, du taux de change et des divers festivals ou événements selon chaque mois de l’année
28 mai 2026
Pascale Couture et Anne Gilbert, Fabuleux Ontario, Guide Ulysse, Montréal, 2026,
240 pages, 12 cartes, 39,95 $.

L’Ontario brille
de tous ses éclats

En cette longue fin de semaine de
la Journée civique ou Journée Simcoe, le livre le plus approprié à vous présenter est Fabuleux Ontario, un guide Ulysse préparé par Pascale Couture et Anne Gilbert. Attendez-
vous à des expériences un brin dépaysantes et toujours à portée
de train ou de voiture.
On n’aurait pas été surpris de voir la Tour CN ou les chutes du Niagara en page couverture. L’éditeur a plutôt choisi de faire un judicieux clin d’œil au Parc national des Mille-Îles.
Pour lancer le bal, le guide recommande
cinq itinéraires : Une virée sur la péninsule
du Niagara, Une escapade à Toronto,
Les incontournables de l’Ontario, Un road trip le long de l’autoroute Transcanadienne et
Une tournée hivernale.
On brosse ensuite un portrait détaillé de
la province : géographie, climat et histoire.
La plus grande partie du guide est consacrée aux Attraits, bien entendu. On y trouve quelque 35 encadrés de nature à susciter
un intérêt ou piquer une curiosité.
L’un de ces courts textes porte sur le bunker construit en secret entre 1959 et 1961 par
le premier ministre John Diefenbaker en vue d’abriter le siège du gouvernement fédéral en cas d’attaque nucléaire. Le Diefenbunker est aujourd’hui un lieu historique national, environ 40 km à l’ouest d’Ottawa.
Un encadré m’a fait découvrir l’Apple Pie Trail. J’ai appris que l’Ontario est la plus grande province productrice de pommes au Canada
et qu’elle compte une quinzaine de variétés. C’est le sud de la baie Georgienne qui propose le circuit touristique Apple Pie Trail. 
À mon arrivée à Toronto en 1997, j’ai élu domicile dans le Gay Village. L’encadré indique que le défilé de la Fierté, fin juin, attire plus
de deux millions de personnes. « Le soir de l’Halloween, une foule tout aussi joyeuse mais moins nombreuse se costume pour se promener dans la rue Church ou encore pour profiter des fêtes organisées par les bars LGBTQ+ du secteur. »
Truffé de photographies inspirantes, Fabuleux Ontario accompagne les voyageurs dans
la planification d’un séjour personnalisé afin qu’ils découvrent tous les trésors de la plus peuplée des provinces du Canada. Un code d’étoile permet de visualiser rapidement
les lieux favoris des auteurs. Enfin,
le chapitre Grands thèmes, qui complète 
cet ouvrage généreux, approfondit divers sujets propres à ces lieux : les loisirs d’été et d’hiver, la faune et la flore, ainsi que les arts.
Je note, en passant, qu’une carte d’Ottawa indique divers quartiers, dont Côte-des-Sables. J’ai vécu environ trente ans à cet endroit et son nom est Côte-de-Sable (au singulier). De plus, le guide utilise souvent le nom anglais de certains sites – Algonquin Provincial Park, Art Gallery of Ontario, Royal Ontario Museum – même si le vocable existe en français. Enfin, Fabuleux Ontario ne souligne pas que la province offre des services en français.
Il n’en demeure pas moins que cette première édition de Fabuleux Ontario révèle
les multiples trésors d’une destination agréablement surprenante et qu’elle invite à découvrir les beautés cachées ou célèbres d’une province des plus accueillantes.
Dans les années 1990, lorsque j’avais une voiture, je faisais régulièrement le trajet Ottawa-Windsor pour rendre visite à mes parents. Je filais en un temps record sur la 401. Avoir eu ce guide en main, j’aurais certainement pris le temps d’explorer
ma province natale.
22 mai 2026
Josée Mongeau, Le Cabaret de la Folleville,
tome 2, L’insolente, roman, Montréal, Éditions Hurtubise, 2026, 480 pages, 29,95 $.

Rires et rixes
dans un cabaret
au XVIIe siècle

Retour de la fougueuse Anne Lamarque dans un second et ultime épisode du roman historique
Le Cabaret de la Folleville. Comme
dans le premier tome, Josée Mongeau s’intéresse à la frontière poreuse
entre licence et vertu, entre convenance et instinct.
L’action du roman se déroule à Ville-Marie (Montréal) et s’étend sur une dizaine d’années
à partir de 1675. À l’aube de la trentaine, Anne dirige d’une main de fer son cabaret, son mari, ses amants et ses enfants.
Femme indépendante de corps et d’esprit, au caractère bien trempé, « elle ne se sent vivante que dans le bruit, les rires, l’animation et
la satisfaction de savoir ses hôtes repus
et heureux », même si cela entraîne parfois des rixes.
À une époque où la loi de Dieu et celle
des hommes n’autorisent pas les femmes à
être autre chose que la fille de, l’épouse de ou
la veuve de, Anne demeure l’exception qui sait louvoyer dans les méandres des règles et d’y contrevenir pour éviter d’être maintenue en tutelle.
Ce n’est pas le nom d’Anne qui figure sur
le permis de tenir un cabaret, mais bien celui de son mari Charles. « Les femmes ne pouvaient ni gérer, ni négocier, ni emprunter, sauf si elles étaient autorisées par leur mari. »
Comme Charles est aussi ferme et « distrayant qu’un bonnet de nuit », Anne mène ses affaires à sa guise. « Quand on la contrariait, gare à vous ! elle pouvait être aussi dangereuse qu’une louve en colère. »
Puisque Charles veut plus d’une mère et
d’une servante que d’une épouse, Anne se tourne vers quelques amants dans ce second tome. Amédée est celui qui comble toutes
ses attentes. Plus qu’un as au lit, il est un ami, un frère, un confident, un associé dans son négoce, un mari dans tous les sens du terme.
Josée Mongeau décrit bien comment Anne est futée dans ses pourparlers, ses négociations
et ses relations avec ceux qui détiennent
le pouvoir de renouveler son permis.
La cabaretière a moins de chance avec
le pouvoir religieux.
Le curé Frémont lui reproche de débaucher
la jeunesse, de tenir un bordel et de servir de l’alcool pendant les offices religieux. Il l’accuse aussi de connaître les recettes pour ensorceler les hommes. L’ecclésiastique porte plainte et Anne doit subir un procès.
Devant l’acquittement de la cabaretière, Frémont dépose une nouvelle plainte pour injures, violences et menaces proférées contre lui. Les archives démontrent que des témoignages ont été entendus, mais ne précisent pas la conclusion du procès.
La romancière imagine une issue à faire sourciller nombre de lecteurs…
En plus de jouer brillamment son rôle de mère de famille, d’amante et de cabaretière, Anne
est une herboriste hors pair. Elle connaît
le moment idéal pour cueillir plantes, bourgeons et racines qui, « bouillis, séchés, écrasés ou râpés, entreraient dans la fabrication des sirops, tisanes, cataplasmes et onguents ».
Dans un appendice intitulé Le vrai et le faux,
la romancière indique que « nous ne connaissons pas la date de la mort d’Anne Lamarque, son décès n’apparaît pas dans
le registre des sépultures de Ville-Marie ni d’aucune autre paroisse. Cela laisse supposer que le clergé n’a pas voulu qu’on lui fasse
des funérailles chrétiennes ni qu’elle soit enterrée dans le cimetière de l’endroit. »
Cet appendice est un savant exercice qui lève le voile sur fiction et réalité, qui illustre comment l’une et l’autre font bon ménage.
15 mai 2026
Freida McFadden, L’intruse, roman traduit de l’anglais par Karine Xaragai, Paris, City Éditions, 2026, 368 pages, 36,95 $.

Un autre thriller distillé
aux compte-gouttes

Freida McFadden, auteure de thrillers psychologiques qui ont conquis plus
de dix millions de lecteurs en France, est de retour avec L’intruse. Faire justice soi-même prend un sens oppressant et glacial dans ce nouvel opus mcfaddien.
Une bonne partie de l’intrigue se dénoue dans « un chalet au Beau Milieu de Nulle Part, New Hampshire », USA. Une violente tempête fait rage, un arbre risque de s’abattre sur le chalet et Casey vient d’inviter une frêle gamine couverte de sang à passer la nuit chez elle, même si elle est armée d’un couteau.
La jeune fille se prénomme Ella, L’ancienne institutrice Casey ignore ce qu’elle fait dans
les bois et à qui appartient le sang dont elle est couverte. De toute évidence, Ella ne veut pas qu’on la retrouve. Un mauvais pressentiment ne tarde pas à s’installer.
Il ne faut pas s’attendre à un déroulement linéaire avec début, milieu et fin, loin de là. Quand il est question du vécu de Casey, on navigue au présent. Quand il est question du vécu d’Ella, on plonge dans des flash-backs.
La double narration est un mécanisme que Freida McFadden utilise pour camper des revirements de situation efficaces.
Ces retours dans un passé pas très lointain nous révèlent une enfance épouvantable. Ella est souvent enfermée dans un placard. Sa mère est une accumulatrice compulsive. Résultat : elles vivent dans un dépotoir, il y a des déchets partout, la nourriture pourrit dans
le frigo.
Casey fouille le sac d’Ella et découvre un plan indiquant le chemin jusqu’à son chalet.
La gamine n’a donc pas atterri par hasard.
Elle est venue dans un but bien précis.
Lequel ? Freida McFadden nous le révèle aux compte-gouttes, bien entendu.
La romancière aime nourrir le suspense, notamment en terminant souvent un chapitre avec un punch. En voici quelques exemples :
« C’est une gamine. Armée d’un couteau. »
« Et elle pointe un flingue en direction de
ma tête. »
« Mon Dieu. Je comprends, maintenant.
Et ça change tout. »
« J’ai condamné ma mère à brûler vive.
Et le prochain, ce sera mon père. »
L’intruse est un roman sur l’horreur d’être retenu en otage dans notre propre demeure sans avoir la moindre idée de ce qui motive une telle situation et, pire encore, en ignorant ce que nous réserve la personne armée.
L’action se passe aux États-Unis, mais la traduction a été faite pour un public vivant en France. C’est particulièrement évident dans
les acronymes scolaires. Il faut savoir, par exemple, que SVT réfère au cursus Sciences
de la Vie et de la Terre. Je l’ai découvert sur Internet.
Vous n’ignorez sans doute pas que je suis
un avide lecteur de Freida McFadden. L’intruse s’ajoute à ses six autres romans que j’ai recensés pour L’Express : Les secrets de
la Femme de ménage
, La Femme de ménage
se marie
, La Femme de ménage voit tout,
Le BoyfriendLa Prof et La locataire.
10 mai 2026
J.L. Blanchard, Le sanctuaire des crabes, roman, Montréal, Éditions Fides, 2026, 376 pages,
32,95 $.

Meurtres à qui mieux mieux

Le lieutenant Bonneau et son assistant Lamouche sont de retour dans
une nouvelle enquête que signe
le romancier J.L. Blanchard.
Elle s’intitule Le sanctuaire des crabes et le panier est plein de meurtres.
Une fusillade sur la terrasse d’un restaurant montréalais, un journaliste d’enquête assassiné, un policier abattu froidement… Il n’en faut pas plus pour que l’étonnant duo Bonneau et Lamouche soit chargé de l’affaire.
Un vol de voiture, des tirs en pleine rue,
le meurtre gratuit d’un policier, tout pointe vers les gangs de rue. Ni la mafia ni les motards ne se permettraient cela. Le contrôle du marché des stupéfiants donne lieu à un réalignement des forces chez les différents groupes criminels.
Dans le milieu des gangs de rue, on ne peut jamais vraiment se fier à personne, ni au-dessus ni au-dessous. Cette règle s’appliquerait-elle aussi au milieu policier…? Bonneau n’attend pas la réponse car les balles sifflent en « cincibouère de crôbarre ! »
Le juron du lieutenant est coloré, tout comme le style de J.L. Blanchard. Il écrit, par exemple, qu’un casier judiciaire est long comme
le chemin de fer qui traverse la ville. Plus loin, un témoin affiche un drapeau blanc de capitulation dans les yeux.
La presse suit le déroulement de l’enquête,
ses attentes montant d’un cran à chaque meurtre qui s’ajoute. Bonneau n’a pas une très bonne opinion des journalistes. « Ça prétend vouloir renseignent la population, mais chaque fois que je vois la première page d’un journal, j’ai l’impression qu’ils veulent surtout la terroriser ! »
Mine de rien, le romancier inclut
un personnage on ne peut plus discret. Il s’agit d’un homme fourbe, calculateur et sans scrupule. Le suspect le connaît sous le nom Facteur, le journaliste assassiné avait un dossier intitulé Facteur RH. Est-il question de groupe sanguin ? Chose certaine, cela travaille les méninges de Lamouche.
Comme on peut s’y attendre dans cette affaire, l’insécurité gagne la ville et la pression médiatique devient intenable. D’autant plus que dans sa fuite, le principal suspect déclenche une nouvelle cascade de crimes sordides qui s’ajoutent à « un palmarès déjà pas mal juteux ».
Les lecteurs et lectrices ont l’impression que
le lieutenant Bonneau n’y comprend rien. Erreur ! Il a toujours cette incroyable faculté de dire quelque chose d’anodin qui l’amène subito presto sur une piste imprévue.
Bonneau et Lamouche se demandent si tous ces cadavres sur leur chemin ne seraient que des pions sacrifiés sur l’échiquier du crime organisé. Si oui, quel sombre secret veut-on ainsi protéger et au profit de qui…?
Le sanctuaire des crabes est le cinquième volet de la série « Les enquêtes de Bonneau et Lamouche ». Je les ai toutes recensées pour L’Express, d’abord Le silence des pélicans , suivi de Les os de la méduse , de La constellation du chat et de La femme papillon.
Quand j’ai reçu Le sanctuaire des crabes,
j’ai été agréablement touché par la dédicace
de J.L. Blanchard : « À l’ami Paul François à qui Bonneau doit beaucoup de sa notoriété… avec toute ma gratitude. »
Le parcours de J.L. Blanchard l’a conduit dans
le monde des technologies en lien avec
le spectacle, la télévision et le cinéma. Il a reçu le prix Jacques-Mayer pour Le silence des pélicans, première enquête de Bonneau et Lamouche, et le prix Saint-Pacôme du meilleur roman policier pour La femme papillon.
2 mai 2026
Thomas Levac et Stéphanie Vandelac, 50 dates désastreuses, récits, Montréal, Éditions Québec Amérique, 2026, 240 pages, 24,95 $.

Premières rencontres intimes qui virent mal

Cinquante hommes et femmes témoignent de la réalité fracassante du dating à notre ère. Thomas Levac et Stéphanie Vandelac rassemblent leurs récits dans 50 dates désastreuses.
Vous aurez compris que le mot « dates »
dans le titre est la traduction anglaise de rencontres intimes. Tous ces textes ont été envoyés par des auditrices et auditeurs du podcast humoristique Couple ouvert animé
par Levac et Vandelac.
Lors de ces dates, les partenaires ne veulent parfois rien de sérieux, « plutôt un one night ». Je reviendrai plus loin sur l’usage de mots anglais. On s’attend à ce que l’homme paye la moitié de la chambre, « mais cette offre n’est jamais venue. Comme moi. »
Une femme se rappelle que sa date lui avait dit vouloir prendre son temps et chercher une relation à long terme. Elle ne savait pas que « ça insinuait de s’habiller en prêtre et de se masturber lors d’une première rencontre dans un taudis crotté. On est loin de Orgueil et préjugés, mettons ! »
Les rencontre ont très souvent lieu parce que les deux éventuels partenaires ont « l’empathie dans le tapis, pis les hormones aussi ». Une de ces dates m’a fait découvrir le comble de l’homme précoce : « il éjacule en filant
le condom ».
Dans un récit, on s’aperçoit que donner
sa chance au vilain petit canard n’est pas toujours une bonne idée. « Vous finirez blessée et en retard pour vivre votre conte de fées au bras du prince et non du gros crisse de crapaud. »
De nombreux fétiches sexuels sont décrits, bien entendu. Une femme ne s’attend pas à ce que l’homme lui « mange les oreilles en jouant dans le nombril de ma chum de fille pendant dix bonnes minutes ».
Plus loin, le plus grand fantasme d’un homme est de regarder une femme manger, « le ventre à l’air, et de voir ma bedaine grossier pendant qu’il me caresse le ventre et toutes les poignées d’amour sur mon corps ».
Avec quelque 50 dates désastreuses, il faut s’attendre à des fins abruptes : « J’ai jamais bloqué quelqu’un aussi vite. » Il y a une rencontre ou un homosexuel est trop en mode YOLO, avant que l’expression You Only Live Once existe. Il passe « à côté d’une belle carrière d’escorte mâle ! »
Cet ouvrage illustre à quel point les Québécois et Québécoises parlent/écrivent mal
le français. Rares sont les pages où il n’y pas d’anglicismes, de franglais ou de tournures anglaises. On n’est pas surpris de lire « j’ai matché avec un gars » ou « j’ai ignoré le red flag ». Les mots weird et horny n’étonnent pas non plus.
Les expressions suivantes m’ont cependant fait sourciller, voire grincer des dents :
difficile d’être plus turn off
j’aime pas les chesters, sorry
deux mixed feelings s’entrecroisent
ça a viré awkward
il finissent par jump in
à le follow en retour
pire wing-woman ever
le horniness était through the roof
faire du butt stuff
on se shotgunne quelques bières
Je dois signaler qu’une femme met les points sur les i : « Si tu parles tout croche ou que t’es pas capable de savoir la différence entre -er et -é, ben désolée mon homme, t’as aucune chance avec moi, aussi beau sois-tu ».
Sur les réseaux sociaux, Thomas Levac et Stéphanie Vandelac cumulent plus de 75 000 abonnés, preuve que leurs observations mordantes sur l’amour moderne trouvent
un écho chez un public toujours plus large.
23 avril 2026
Jocelyn Saint-Pierre, Jean Lesage : Bâtisseur du Québec moderne, biographie, Québec, Éditions du Septentrion, 2026, 698 pages, 49,95 $.

Une bible incontournable

sur Jean Lesage

Premier historien francophone à publier un ouvrage sur Jean Lesage, Jocelyn Saint-Pierre revisite
le parcours de l’homme que l’on considère encore aujourd’hui comme
le père de la Révolution tranquille.
Il nous offre une monumentale biographie intitulée Jean Lesage : Bâtisseur du Québec moderne.
L’auteur a voulu « combler un quasi-vide historiographique sur un personnage pourtant marquant, au cœur d’une époque charnière
de l’histoire du Québec ». Attendez-vous à
un ouvrage fouillé et détaillé; les presque 700 pages pèsent plus de trois kilos.  
On a souvent tendance à voir Jean Lesage seulement comme un acteur sur la scène politique québécoise, alors qu’il a d’abord fourbi ses armes au niveau fédéral (1945-1958). Député de Montmagny-L’Islet à la Chambre
des communes, il fut adjoint parlementaire
du ministre des Affaires étrangères, puis
du ministre des Finances, avant de devenir ministre du Nord canadien et des Ressources naturelles.
Élu chef du Parti libéral du Québec en 1958, Lesage devient vite l’homme aux multiples fonctions : recruter des candidats, recueillir
des fonds, galvaniser ses troupes. Son pro-gramme inclut l’autonomie provinciale,
les ressources naturelles, l’instruction obligatoire et gratuite jusqu’à 16 ans,
un code du travail et une réorganisation
de la Commission des relations ouvrières.
Élu premier ministre du Québec en 1960, Jean Lesage se réserve le ministère des Finances tout au long de son mandat de 5 ans, 11 mois et 11 jours. Il crée la Commission royale d’enquête sur l’enseignement qui constate que sous le nouveau premier ministre, c’est l’État et non l’Église qui devient « le principal agent d’organisation, de coordination et de financement de l’enseignement ».
Avec René Lévesque dans son cabinet, on assiste à la nationalisation de l’électricité. L’auteur écrit que les deux hommes ont incarné une force politique « révolutionnaire » – Lévesque – et « tranquille » – Lesage – axée sur le progrès du Québec. 
Avec Georges-Émile Lapalme, c’est le ministère des Affaires culturelles qui voit le jour, mais
le premier ministre ne lui donne pas les ressources pour jouer pleinement son rôle. Quant à Paul Gérin-Lajoie, il devient
le premier titulaire du ministère de l’Éducation, créé en 1964.
Jean Lesage préconise un programme d’assurance hospitalisation qui comporte deux principes : gratuité et universalité. Sous sa gouverne, « le syndicalisme québécois obtient ses lettres de noblesse » et les femmes mariées peuvent enfin exercer des actes juridiques sans le consentement de leur époux.
Toutes ces réformes sont rendues possibles parce que Lesage a modernisé l’administration du gouvernement, a créé « une fonction publique compétente, efficace, au service de l’État, non d’un parti ».
L’auteur souligne que l’équipe Lesage était souvent disparate, « avec plusieurs ministres de tendance diverses, des progressistes de gauche comme des conservateurs plutôt
de droite ». Il décrit aussi comment la cadence des réformes a parfois semblé trop rapide pour une partie de la population. Voilà ce qui explique la défaite de Lesage aux élections
de 1966.
« Révolution tranquille » est une expression consacrée, mais qui l’a employée pour
la première fois ? Vous serez surpris d’apprendre que c’est un journaliste anglophone qui en demeure partiellement à l’origine. Brian Upton, du Montreal Star, aurait lancé « This is a revolution, Mister Premier ». Probablement effrayé par ce mot, Lesage a répondu : « If it is a revolution, it’s a quiet revolution. » Brian Upton et Jean Lesage partagent donc la paternité de cette expression.
La biographie que signe Jocelyn Saint-Pierre illustre hors de tout doute que Jean Lesage fut l’un des plus grands architectes du Québec moderne. À mon avis, l’auteur aurait dû fournir, en appendice, un tableau chronologique de
la vie et l’œuvre de ce géant politique. L’éditeur, lui, devrait songer à publier
une version plus sommaire, car rares sont
ceux et celles qui voudront se taper presque 700 pages.
10 avril 2026
Jean-Pierre Charland, Un Canadien à Paris, tome 2, La débâcle, roman, Montréal, Éditions Hurtubise, 2026, 568 pages, 32,95 $.

Conclusion de la duologie
Un Canadien à Paris

Après avoir présenté le regard de deux étudiants québécois sur la France au milieu des années 1930, dans le premier tome
d’Un Canadien à Paris, Jean-Pierre Charland offre un nouveau tome intitulé La débâcle et nous plonge maintenant dans les débuts de
la Seconde Guerre mondiale.
L’action se déroule entre le 27 décembre 1937 (615 jours avant la guerre) et le 25 juin 1940 (297e jour de la guerre). Nous renouons contact avec Théo et sa sœur Ophélie;
le premier est devenu troisième secrétaire à
la légation canadienne à Paris et la seconde a donné son cœur à un jeune professeur de lycée.
Comme le Canada est un dominion,
la couronne britannique ne lui accorde pas
le droit d’établir des relations diplomatiques formelles avec des États étrangers. La légation canadienne à Paris a un ministre plénipotentiaire qui se rapporte au Haut-Commissaire du Canada à Londres. Elle suit « l’ambassade de la mère patrie comme
les cannetons derrière la canne ».  
Ophélie apprend qu’elle peut se marier à
la mairie, ce qui lui fait dire que « le monde entier ne vit pas sous les soutanes des curés ». En vivant en France, elle se tient ainsi à distance des bondieuseries.
Théo se retrouve constamment dans des lieux de bouffe pour discuter de questions politiques avec des agents diplomatiques. On le voit tantôt assis à la terrasse d’un café des Champs-Élysées ou du boulevard Saint-Germain, tantôt dans un restaurant avenue de La Bourdonnais ou avenue Montaigne. Les échanges et partages de renseignements se font autour d’une bière et d’un plat succulent.
La légation canadienne reçoit Le Devoir et
La Presse
avec une semaine de retard. L’auteur signale que tout ce que le Canada français compte de soutanes est abonné au Devoir. « Ajoutez-y les grenouilles de bénitier,
et vous avez tout le lectorat. Pour avoir
un portrait plus réaliste de la réalité canadienne-française, il faut lire La Presse. »
Avant la guerre et par la suite, Hitler persécute les populations juives. On apprend que,
en Allemagne, les femmes juives doivent ajouter le prénom Sara sur leurs papiers d’identité, et les hommes, Israël, pour qu’il soit plus facile de les identifier au moment de rogner leurs droits.
En août 1939, en se promenant près du musée de Cluny, Ophélie remarque des hommes plaçant des caisses de bois dans un camion, certaines laissant entrevoir des brins de paille, l’indice d’un contenu fragile. « Que l’on s’occupe ainsi de mettre à l’abri les objets d’art témoignait de l’imminence de la menace. »
Quand Théo discute avec son supérieur
du mérite de Winston Churchill, il reçoit
la réponse suivante : « je ne vois personne qui a fait une meilleure analyse de la personnalité et des ambitions de Hitler ».
Si vous êtes amateurs de romans historiques, vous serez bien servi avec ce tome 2
d’Un Canadien à Paris. Il explore avec brio
la question des privilèges et certaines réalités méconnues des Canadiens en Europe durant
la Seconde Guerre mondiale.
Né en 1954, Jean-Pierre Charland est
un historien, un universitaire et un auteur québécois qui a publié des ouvrages savants, des manuels d’histoire et des romans historiques dont l’action se déroule le plus souvent dans le Québec des XIXe et
XXe siècles.
27 mars 2026
Évelyne Ferron, Histoires de vêtements étonnants, album documentaire illustré
par Jordanne Maynard, Montréal, Éditions Fides, coll. Civilisations, 2026, 48 pages, 24,95 $.

Plusieurs fringues ont
une longue histoire

Que vous attrapiez les premiers morceaux en ouvrant les tiroirs ou
que vous aimiez prendre le temps de choisir vos vêtements, vous apprécierez le survol qu’Évelyne Ferron propose dans Histoires de vêtements étonnants.
Les circonstances (travail, fête, sport) et
le climat influencent nos choix de vêtements. Ce qu’on porte a une histoire. Les techniques de fabrication et les traditions des anciennes civilisations ont influencé l’évolution de plusieurs pièces de vêtement dont on ne
se passerait pas aujourd’hui.
Évelyne Ferron présente une quinzaine de vêtements, du pagne au maillot de bain en passant par le sari, le kimono, les collants,
le capot et la casquette, pour n’en mentionner que quelques-uns. Il y a même de nom étranges comme subligaculum et futou.
Le pagne remonte à plus de 100 000 ans.
Des feuilles séchées et de la paille servaient d’abord à leur fabrication. Les anciens Égyptiens ont été les premiers à tisser les fils de lin pour former une étoffe. « Toutânkhamon a même été inhumé avec une centaine de pagnes différents pour son voyage dans l’au-delà ! »
Le sari, lui, a plus de 4000 ans d’histoire. Il peut couvrir presque tout le corps d’une femme sans boutons et épingles. Côtémasculin, le pantalon remonte à plus de 3000 ans. « Cousu à
la main et fait d’un mélange de laine et de cuir,
il a été retrouvé par des archéologues dans
le tombeau d’un homme de Chine. »
Le fameux subligaculum est un sous-vêtement confectionné pendant l’Antiquité, il y a près de 2000 ans, pour rendre une partie intime du corps moins visibles. Son nom, tiré du latin, « fait référence à un vêtement porté… sous d’autres vêtements ».
Quant au futou, apparu il y a près de 1400 ans, il s’agit d’un chapeau noir recouvert de lin ou de soie possédant deux ailes qui font penser à une hélice. Il était porté à l’époque des grands empereurs de Chine.
Évelyne Ferron signale que, de nos jours,
le kimono est surtout porté lors de fêtes ou d’événements spéciaux. Il y a plus de 1000 ans, ce vêtement était une pièce de base pour
les hommes tout autant que pour les femmes.
L’autrice note que la mode n’est pas toujours synonyme de vêtements confortables. Créé il y a plus de 400 ans, le corset est un bel exemple. Quant au capot (pas la pièce de voiture),
il s’agit d’un vêtement chaud porté par les hommes en Nouvelle-France, 300 ans passés.
« Dans certains pays d’Afrique comme
le Kenya, la Tanzanie ou les îles de Zanzibar, mais aussi au Pakistan et en Inde, on porte encore le kanga. Il s’agit d’une longue pièce de tissu rectangulaire que les femmes attachent
à la taille à la manière d’une jupe. »
Avant l’industrialisation, les vêtements
étaient confectionnés sur mesure. Cet album magnifiquement illustré par Jordanne
Maynard, démontre que c’est à travers
les modes, les types de tissus et les techniques de fabrication que les vêtements racontent diverses époques.
19 mars 2026
Danielle Carrière-Paris, Des Franco-Ontariennes et Franco-Ontariens inspirants, 25 Admirables (Tome IV), Le Chaînon, volume 43, numéro 2, édition spéciale, 2026, 134 pages, 20 $.

25 Franco-Ontariens et Franco-Ontariennes admirables

Après 25 Coups de cœur inspirants, 25 Étoiles du Nord et 25 Muses du Sud, Danielle Carrière-Paris nous offre
25 Admirables, son quatrième tome
des Franco-Ontariennes et Franco-Ontariens inspirants, publié par
la revue Le Chaînon.
Elle écrit que chacune de ces personnes inspire, « discrètement ou publiquement, par choix ou en fonction de circonstances inattendues, par un métier, un combat ou un geste posé ».
On y trouve autant des piliers qui tracent
la voie pour autrui que des gens engagés qui forgent notre identité.
Ces Franco-Ontariens et Franco-Ontariennes de naissance ou d’adoption sont âgés entre
18 et 91 ans. Plusieurs activités ou professions sont représentés, notamment: arts, lettres, sport, éducation, santé, justice, médias, entreprenariat et bénévolat.
Danielle Carrière-Paris a fait appel au public pour soumettre des candidatures. Je soupçonne qu’on lui a peut-être dit que ses coups de cœur, étoiles et muses avaient passé sous silence d’importantes personnalités inspirantes.
Des noms très connus de la scène artistique figurent, en effet, dans ce quatrième tome : Jean Marc Dalpé, Patrick Groulx, Marc Keelan-Bishop, Breen Lebœuf, Nicole Paiement, Suzanne Pinel et denise truax.
Je signale, en passant, deux visionnaires: d’abord le fondateur de l’hebdomadaire
Le Voyageur, Émile Guy; puis le cofondateur des Centres d’Accueil Héritage, Pierre Gravel.
Je me réjouis d’y trouver l’activiste communautaire queer Alex Tétreault.
Voici la liste complète des 25 Admirables : Sandra Adjou Akiremy, Natalie Aloessode-Bernardin, Matthew Bombardier, Linda Cardinal, Trèva Cousineau, Jean Marc Dalpé, Fannie Desforges, Nicole Fortier, Valérie Gauthier-Fortin, Vincent Georgie, Claudette Gleeson, Pierre Gravel, Sophie Grenier, Patrick Groulx, Émile Guy, Marc Keelan-Bishop, Breen Lebœuf, Marguerite Mbonimpa, Nicole Paiement, Suzanne Pinel, Makhena Rankin-Guérin, Philippe (Phil) Rivière, Luc Sirois, Alex Tétreault et denise truax.
16 mars 2026
Collectif sous la direction d’Andréanne Beaulieu, 10 brefs essais sur le français québécois, Promouvoir, éduquer, sensibiliser, Montréal, Éditions Somme toute, 2026,
174 pages, 24,95 $.

Embrasser la diversité
du français

Dans une langue, chaque mot a
sa place selon le contexte dans lequel il est utilisé. Voilà ce qu’une brochette d’analystes sous la direction d’Andréanne Beaulieu tente d’illustrer dans 10 brefs essais sur le français québécois.
Le recueil regroupe des textes de : Anna Giaufret, Annette Boudreau, Anne Peyrouse, Anne-Marie Beaudoin-Bégin, Sarah Bertrand-Savard, Julie Auger, Bruno Courbon, Emmanuel Bouchard, Julien Beauseigle et Andréanne Beaulieu.
Le tout est coiffé d’une préface de Lise Gauvin. Elle souligne « qu’une langue est un organisme vivant apte à accueillir de multiples transfor-mations et évolutions ».
Au Québec, la langue soulève les passions depuis belle lurette, notamment en raison des enjeux politiques, culturels et identitaires qu’on lui associe naturellement. Selon Emmanuel Bouchard, le français a changé tout au long de son histoire et continuera de la faire; « cette transformation ne le place pas forcément dans une situation périlleuse ».
La sociolinguiste acadienne Annette Boudreau note que c’est en faisant un usage fréquent et quotidien de sa langue que l’on se rend compte des différentes valeurs attribuées aux manières de parler. On prend alors conscience « que l’on peut adopter un registre plus formel dans le contexte qui le demande sans pour autant renoncer à son identité linguistique ».
Elle ajoute, fort à propos, que la variation est
le propre de toutes les langues. Selon Boudreau, « il est réducteur d’assigner une identité à
un groupe donné à partir d’une seule manière de parler, à partir du registre familier par exemple, et d’en déduire que les personnes
de ce groupe sont incapables d’accéder à
une autre registre ».
Andréanne Beaulieu martèle que les ajouts
à la langue française et les emprunts illustrent à quel point la langue est en constante évolution et vivante. Le français québécois, précise-t-elle, a emprunté des mots aux langues autochtones : achigan, carcajou, ouananiche, ouaouaron, pemmican et bien d’autres. Cela ne fait pas du Québec une société assimilée.
La langue français, c’est bien connu, a emprunté des mots à plusieurs autres langues : à l’allemand (choucroute), à l’italien (allegro) et au nahuatl (chocolat), pour n’en nommer que quelques-unes.
Qu’en est-il des mots, locutions, constructions et expressions empruntés à l’anglais ? Selon Beaulieu, « l’emploi d’anglicismes peut être bien selon le contexte, mais qu’en aucun cas ceux-ci seront employés au détriment de
la langue française ».
Un jeune qui dirait « iras-tu à la fête ce soir ? » passerait probablement moins inaperçu en parlant avec ses amis que s’il lançait « tu vas-tu au party à soir ? ». Il faut être capable de faire la nuance entre les différents registres de langue. La directrice du collectif ajoute :
« Ce n’est pas parce que deux interlocuteurs parlent un français de registre familier qu’ils parlent mal. »
Le message de ces 10 brefs essais sur
le français québécois
est le suivant :
on devrait embrasser la diversité linguistique, la proclamer et la propager.
9 mars 2026

 

Collectif, Escale à Rome, Guides Ulysse, Montréal, 2026, 192 pages, 18 cartes, 19,95 $.
Jennifer Doré Dallas, Explorez Florence et la Toscane, Guide Ulysse, Montréal, 2026, 192 pages, 15 cartes, 19,95 $.

Rome, Florence
et la Toscane

Je vous présente deux guides Ulysse pour découvrir des endroits charmants en Italie, soit Rome, Florence et la Toscane.
Une Ville éternellement envoûtante
On dit que tous les chemins mènent à Rome. Tant mieux parce qu’en utilisant le guide Escale à Rome, vous allez vouloir y revenir.
Les itinéraires proposés peuvent durer
une journée, un week-end ou une semaine.
La fondation légendaire de Rome par les jumeaux Romulus et Rémus remonte à 753 av. J.-C. Le guide présente 15 dates importantes à retenir, depuis les sept rois de Rome jusqu’à
la mort du pape François et l’élection de
Léon XIV.
Rome est une double capitale, celle de l’Italie
et celle du plus petit État du monde, le Vatican (0.44 km2). Enclavé dans Rome, le Vatican est propriétaire de basiliques à l’extérieur de
ses murs et du palais de Castel Gandolfo,
tous décrits dans le guide.
Quinze itinéraires clés en main sont proposés pour ne rien manquer des différents quartiers de la ville. Cela va de la Rome antique à
la Rome contemporaine en passant par
le Champ de Mars, le Trident, la fontaine de Trevi, le Quirinal, la Villa Borghese et la Via Appia, entre autres.
Pas facile de choisir ce qu’il faut absolument voir, visiter ou goûter. Qu’à cela ne tienne,
la section « Le meilleur de Rome » met en lumière ce que la ville a de mieux à offrir tout en facilitant l’organisation générale de votre escapade.
Cela inclut, entre autres, 5 vues exceptionnelles, 5 expériences culturelles, 5 des meilleures gelaterie, 5 pizzas, 5 classiques de la cuisine locale, 5 idées pour faire plaisir aux enfants,
5 adresses pour les aficionados du lèche-vitrine et 5 hauts lieux de la vie nocturne.
Captivante et légendaire Toscane
Après Rome, c’est la Toscane, au centre de l’Italie, qui demeure la région la plus visitée. Elle comprend neuf provinces et une ville métropolitaine. Dans Explorez Florence et
la Toscane
, Jennifer Doré Dallas propose sept itinéraires clés en main pour ne rien manquer des villes et villages de la région.
Cela inclut d’abord Florence avec son superbe David et son célèbre Duomo, puis Sienne avec sa magnifique Piazza del Campo, ensuite Pise qui offre beaucoup plus que sa tour penchée. Le Chianti, à ne pas confondre avec le vin qu’on y produit, est une région névralgique
de la Toscane.
Le cité étrusque d’Arezzo vaut le détour tant pour sa place centrale que pour son marché d’antiquités. Quant à l’île d’Elbe, son Parc national de l’archipel toscan est une réserve
de la biosphère de l’UNESCO.
Après avoir goûté aux attraits classiques du nord, vous avez rendez-vous avec les marais verdoyants et les villages pittoresques de
la Maremme et du sud de la Toscane.
Ces contrées sauvages offrent « une diversité de perspectives incomparable ».
Pour chaque itinéraire proposé, un plan clair
et précis permet de se repérer dans le secteur couvert, avec localisation des attraits, activités, boutiques d’artisans, restaurants, bars et boîtes de nuit. Impossible de louper quoi que ce soit! Qui plus est, un système d’étoiles et les coups de cœur d’Ulysse guident le lecteur vers
les adresses qui se démarquent.
2 mars 2026
Récit collectif des aînés et aînées francophones du Grand Toronto, Un livre, une communauté, Salon du livre de Toronto, 2026, 108 pages.

Voix et voies
de la régions qui est nôtre

Lors de sa 33e édition, fin-février,
le Salon du livre de Toronto a publié Un livre, une communauté. Il s’agit du résultat d’une série d’ateliers d’écriture qui visaient à préserver et transmettre la mémoire des aînés et aînées francophones du Grand Toronto.
L’ouvrage renferme 29 courts textes rédigés
par 18 femmes et 9 hommes. Les récits sont regroupés selon quatre régions : Centre-ville de Toronto, Municipalité régionale de Peel, Région de Durham et Expatriées françaises du Grand Toronto (deux femmes signent chacune deux textes sous cette rubrique).
Dans la préface, Paul Savoie écrit que
« les participants et les participantes ont produit des textes qui font revivre, pour eux ou elles, une époque de leur vie dans cette région qui est la nôtre, où ils ont eux-mêmes grandi ou qu’ils ont adoptée ». Je n’y ai pas vraiment vu un semblant de fil conducteur.
Les ateliers d’écriture ont été animés par Sylvie Bérard, Soufiane Chakkouche, Camille Gallard, Suzanne Kemenang, Michèle Lafranboise, Paul Savoie et Marine Sibileau. Je soupçonne que
les consignes ont varié car on retrouve quelques textes qui ne font aucunement référence à « cette région qui est la nôtre » (surtout dans la section Centre-ville de Toronto).
Le texte de Jean-Rock Boutin, maintenant établi à Mount Hope près de Hamilton, indique qu’il est arrivé au centre-ville de Toronto en 1992
et qu’il y a rencontré Omer Deslauriers,
« un homme visionnaire qui croyait fermement que la francophonie devait se doter de ses propres institutions pour survivre et s’épanouir ». C’est ce qui a guidé Jean-Rock dans la fondation de FrancoQueer en 2006
et Action Positive VIH/sida en 2009.
Thérèse Vachon raconte comment elle a rencontré une Congolaise en bêchant dans
le jardin communautaire de Place Saint-Laurent. « Ce fut le début d’une belle amitié. » On voit comment une sympathique complicité s’est développée entre les deux femmes.
Quelques récits prennent la forme de poèmes. C’est la cas de celui que signe Jacinthe Audette, où français rime avec mots parfaits et Franco-Ontariens avec lendemains. Le texte de Claudette Morier nous apprend que
son bénévolat est né d’une annonce dans L’Express : les Centres d’Accueil Héritage cherchaient une conductrice pour leur fourgonnette. Claudette présente une vingtaine de gens qu’elle a conduits.
Qui prend mari prend pays. C’est le cas de Françoise Myner qui quitte le Québec pour s’installer à Mississauga… tout en gardant plus que sa langue. « J’ai aussi enrichi ma culture, en plus d’y trouver ma voie pour m’épanouir et me dépasser ».
Dans son récit, Madeleine Zaffarano raconte qu’elle a eu un accident d’auto et reçu
une contravention. On lui suggère de la contester en demandant une audience en français. C’est ce qu’elle fait, mais le policier ne se présente pas. « Ça se passe très vite. Affaire classée sans suite. »
Des quatre expatriées françaises, je retiens
la citation sur laquelle se termine le premier texte de Sigrid Pous : « la Francophonie, c’est
la rencontre de la diversité », dixit Boutros Boutros-Ghali, sixième secrétaire général de l’Organisation des Nations unies et premier secrétaire général de l’Organisation internationale de la Francophonie.
L’idée d’un recueil collectif était intéressante, mais le Salon du livre de Toronto aurait dû conclure une entente avec une maison d’édition pour en faire la promotion. En s’improvisant éditeur, le SLT se retrouve sans distributeur.
Il sera difficile de trouver Un livre,
une communauté
en librairies et dans
les bibliothèques publiques. Je n’ai pas encore vu une façon de le commander en ligne.
22 février 2026
Marie-Ève Sévigny, Le Vieux-Québec est
une histoire d’amour – Les promenades de Jacques Poulin
, essai déambulatoire, Montréal, Éditions Leméac, 2026, 156 pages, 19,95 $.

Le Vieux-Québec dans l’œuvre de Jacques Poulin

Depuis 2017, Québec fait partie du réseau Villes créatives de littérature UNESCO. Marie-Ève Sévigny l’illustre avec brio dans Le Vieux-Québec est une histoire d’amour, où elle propose six promenades qui carburent à l’essence de douze romans publiés par Jacques Poulin entre 1967 et 2015.
Il ne s’agit pas d’un guide touristique mais plutôt d’un essai déambulatoire pour découvrir la ville que Jacques Poulin a chérie comme
sa mère. Les personnages ancrés dans
le Vieux-Québec sont souvent animés de nostalgie, au point où Marie-Ève Sévigny écrit que nous leur retrouvons « de ces grands élans vers le passé qui tintent le Vieux-Québec d’un ton sépia attendrissant ».
De la fin des années 1960 à celle des années 1980, le Vieux-Québec a changé de vocation. On y a moussé le tourisme au détriment de
la vie quotidienne. Poulin s’en plaint dans
Mon cheval pour un royaume (1967) en soupirant : « Il m’a semblé que le Vieux-Québec avait commencé à mourir. »
Dans Le cœur de la baleine bleue (1970), Poulin évoque des commerces aujourd’hui disparus : Holt Renfrew, Birks, boutique de design intérieur Irène Auger ainsi que le salon de thé et restaurant Joseph Kerhulu. Ils étaient
le carrefour de citadines élégantes et fortunées, pour la plupart anglophones.
Quand Poulin dit qu’il va se promener dans
le Vieux-Québec, il faut sous-entendre
« je viens écrire ». Le labyrinthe de ce lieu devient une sorte de page blanche où l’écrivain-flâneur est accroché. Marie-Ève Sévigny souligne que « la trajectoire du piéton devient alors celle de la plume sur le papier ».
Assise sur un banc de la rue des Remparts, près des canons, Sévigny se plaît « à croire qu’en vérité les vieux murs conservent l’esprit rebelles des années beat, où vivre ensemble semblait tellement plus simple, tellement plus spontané qu’aujourd’hui ».
Parlant des années beat, le plus ancien hôtel
de la vieille capitale, Clarendon, a déjà tenu
la taverne La Chapelle dans son sous-sol où elle accueillait des hommes marginaux.
Dans Mon cheval pour un royaume (1967),
le personnage Pierre Delisle se sent chez-lui dans ce bar souterrain où « mon identité s’affirme progressivement à mesure que chacun me reconnaît ». Identité queer…?
Dans Le cœur de la baleine bleue (1970), Volkswagen Blues (1984) ou Les yeux bleus
de Mistassini
(2002), la Librairie Pantoute,
la Librairie générale française et la Librairie Garneau y trouvent toutes leur écho.
La première est métamorphosée en une bouquinerie biscornue où les livres sont classés selon « le principe du désordre absolu ».
Ce principe est établi par le propriétaire Jack Waterman qui laisse traîner près de la porte les romans les plus intéressants dans l’espoir que ceux-ci se fassent dérober par les clients désargentés. Le genre de librairie que j’aurais aimé tenir; j’y aurais ajouté un bar offrant un livre gratuit lors d’une seconde consommation.
J’ai visité le Vieux-Québec au moins une dizaine de fois. En bouquinant à la Librairie Pantoute, en 2005, j’ai mis la main sur un magnifique album collectif intitulé Québec : des écrivains dans la ville (Éditions de L’instant même et Musée du Québec). On y présente des extraits d’ouvrages où des écrivains décrivent la Vieille Capitale, depuis Samuel de Champlain jusqu’à Chrystine Brouillet. Dès que je feuillette ce livre, je me dis que Toronto peut aussi faire l’objet d’un tel traitement.
Je décide de rassembler tous les textes où
des auteurs franco-ontariens décrivent Toronto dans leurs romans, nouvelles, contes, récits, poèmes, pièces de théâtre et essais. Après plus d’un an de recherche, je me retrouve avec
60 auteurs et 120 extraits de leurs œuvres pour constituer l’ossature de ce qui va devenir Toronto s’écrit : la Ville Reine dans notre littérature (Gref, 2007).
17 février 2026
Soufiane Chakkouche, Rocking-chair, roman, Caraquet, Les Éditions de la Francophonie, 2025, 216 pages, 26,95 $.

Passer du polar
au roman psychologique

Surtout connu pour ses polars mettant en vedette l’inspecteur Dalil, Soufiane Chakkouche aborde maintenant l’intrigue psychologique avec le roman Rocking-chair. Il sort des sentiers battus pour échapper aux cases
qu’il tient en horreur.
Le protagoniste est Joshua Lomu, un écrivain qui végète à Toronto entre subventions et petits boulots… jusqu’au jour où il met la main sur une vieille chaise berçante. Lorsqu’il s’y installe pour écrire, quelque chose bascule, les mots prennent feu : « jamais ô grand jamais
sa plume n’avait été si mordante et légère à
la fois […] digne d’un Denis Diderot en avance sur son temps ».
Son éditrice Béatrice estime tenir en main
le meilleur manuscrit de sa carrière, « sans fautes d’orthographe ni coquilles, de surcroît ». Elle a raison. Une fois le roman publié,
la presse écrite et électronique se bat pour interviewer Joshua, « ce Voltaire vivant »
Comme le succès littéraire est immédiat, Joshua se dit que la chaise berçante y est pour quelque chose. Il s’accroche à ce rocking-chair comme à un talisman. « Je lui dois ce que je suis devenu et ce que je vais devenir. Il n’y a que la mort qui peut me séparer de cette chaise. »
Soufiane Chakkouche campe d’abord
son protagoniste torontois dans un piteux appartement sis au 666, Gladstone Avenue. Quand la renommée de Joshua grandit,
le romancier l’installe à Ward’s Island, là où
la liste d’attente est la plus longue. Joshua passe de la quatre cent quatre-vingt-neuvième place à la première en en tour de main ou de plume.
Rocking-chair est composé de 26 chapitres titrés d’une seule lettre, de A à Z en vrac.
On devine souvent que la lettre est l’initiale du prénom d’un personnage. Dans le cas de Q,
elle renvoie à qibla (mot arabe qui signifie direction de La Mecque vers laquelle doit
se tourner le musulman pour effectuer
une prière.
C’est parfois plus difficile. Le premier chapitre, par exemple, est coiffé du P. Je soupçonne que cela vient de la deuxième phrase qui commence par « Pareillement au printemps précédent… »
La rime des mots en prose sourit beaucoup à Soufiane Chakkouche. En voici quelques exemples : Béatrice, son éditrice; ces trucs turcs; les tares de l’art; une pédicure sans bavure; plus haut que ses convives – ainsi que les cons qui y vivent; un quidam quiconque; un petit pan du plan.
J’ai trouvé que le style de Chakkouche était parfois ampoulé, notamment lorsqu’il écrit : « le jeune homme de lettres haïssait
les racistes autant que ces derniers détestaient les autres pigmentations épidermiques sous dépendance mélanique ».
Lorsqu’une personne meurt, le romancier note qu’elle « venait d’obtenir son quitus de la vie, elle n’était plus qu’une chair sans âme sujette à la putréfaction ». Il ajoute plus loin que Joshua s’étonne « du poids du corps alourdi par
la mort malgré la charge de l’âme en moins ! »
L’intrigue de Rocking-chair est alimentée
par trois thèmes : le pouvoir de la création,
la fragilité de l’ego et le prix du succès.
Le romancier ne ménage pas les rebondisse-ments pour tirer de ces thématiques leur substantifique moelle.
Ingénieur de formation, Soufiane Chakkouche est un écrivain d’origine marocaine. Il est installé à Toronto depuis 2019, où il travaille comme journaliste, chroniqueur, romancier
et scénariste.
11 février 2026
Nicolas Auclair-Tremblay, Auguste Géant, roman, Montréal, Éditions Tête première, 2026, 240 pages, 31,95 $.

Combien faut-il
de mensonges pour
créer un fait ?

Le premier roman de Nicolas Auclair-Tremblay est un questionnement sur l’identité et la quête de sens. Avec Auguste Géant, il crée une fiction adulte racontant une famille brisée
par un système de valeurs androcentriques.
L’homme au centre de tout ici est d’abord Dionel Géant, un PDG qui a réussi dans
le monde des affaires. Dès le premier chapitre, nous apprenons que son fils Auguste lui succède. C’est le cheminement de ce dernier que le romancier décortique pour nous montrer comment le protagoniste se réfugie dans son ego qui ne lui apporte aucun réconfort.
Le roman se distingue par la structure de
ses 138 chapitres qui ont entre trois lignes et quatre pages. Plusieurs chapitres s’étendent
sur un seul paragraphe renfermant une seule phrase, le plus souvent avec une multitude
de virgules, parfois avec une série de points-virgules.
Le plus court chapitre est intitulé La première fois; il inclut seulement trois lignes : « C’était très bon. Ce que nous avons fait cette soirée-là ne regarde que Martine et moi. »
Le style de Nicolas Auclair-Tremblay est souvent saccadé, comme en fait foi ce court extrait : « Ses yeux lourds. Son visage desséché. Son pas lent. Sa voix cassante.
Ses idées de bien commun. »
Ou encore cette phrase sans sujet-verbe-complément qui décrit en peu de mots l’itinéraire pris pour aller au travail : « La rue, le boulevard, l’autoroute, le boulevard, la rue,
le stationnement, l’ascenseur, le bureau. »
Dionel forme Auguste à son image. Il veut que son héritier soit un duplicata de lui. Or, le père travaille avec des rencontres, des dîners et
des poignées de mai, tandis que le fils a recours à un coup de fil, à un courriel et à
un texto. Quand sa cravate est mieux nouée que celle de son père, Auguste se dit qu’il a
un talent supérieur.
Lorsque le jeune Auguste essuie la furie de Dionel, ce n’est pas parce qu’il a bu ou qu’il a menti. C’est plutôt parce qu’il a mal menti.
Le père exige alors que le fils lui mente tous les jours pendant des mois pour réussir à bien le faire.
La leçon apprise est la suivante : « L’art du mensonge est une habileté et, comme toute habileté, il s’enseigne et se cultive. » Reste à savoir combien de mensonges on a besoin pour créer un fait…
Ce que j’ai trouvé intéressant dans ce roman, c’est la façon dont Auguste brûle les ponts
avec tous ceux qui l’entourent afin de prendre
sa place de pièce maîtresse dans le monde
des affaires : famille, amis, amantes, collègues
et membres du conseil d’administration. Que leurs vêtements sobres chuchotent la belle retraite et les bonnes manières ou que leurs habits colorés crient la route et l’aventure, Auguste ne réussit pas à trouver une oreille attentive.
Je termine sur une note légère en signalant
un passage qui m’a bien fait sourire. Un ami d’Auguste explique qu’il n’a rien vu de l’Europe, « ces glorieuses villes comme Tokyo, Sydney, Chicago, Grand Canyon, Taj Mahal,
tu sais bien, l’Europe à son meilleur ».
20 janvier 2026
Christine Ouin, Julie Brodeur et Louise Pratte, J’explore le Québec ! Montréal, Guides Ulysse, coll. Mon premier guide de voyage, illustrations de Pascal Biet, 112 pages,
9 cartes, 19,95 $.
Le sympathique chien Edgar et l’adorable libellule Julie invitent
les jeunes à découvrir la plus grande province du Canada sous toutes ses coutures. J’explore
le Québec !
leur propose des données historiques, géographiques et culturelles, des visites et des expériences dans tous les coins du Québec, ainsi que des bricolages
et jeux rigolos.
Avec ses 1 667 712 km2, le Québec est
la plus grande province du Canada. Sa population de 9,1 millions le place cependant loin derrière l’Ontario (16,26 millions). Après avoir souligné que les ancêtres des Premières Nations et des Inuits remonte à plus de 12 000 ans, le guide dresse une petite histoire du Québec en dix capsules, de 1534 (Jacques Cartier) à 1995 (second référendum).
Edgar et Julie s’amuse à se lancer des expressions bien de chez nous : se tirer
une bûche (s’asseoir), tataouiner (perdre
son temps), vlimeux (espiègle), attacher
sa tuque avec de la broche (se préparer au pire), avoir de la broue dans le toupette (être très occupé).
Premier-né de la collection spécialement conçue pour les voyageurs en herbe et
les petits curieux, ce guide propose des excursions ou des visites en ville,
à la campagne, à la montagne, le long du fleuve et du fjord, au bord de la mer, chez les Autochtones et vers le Grand Nord.
Il est tour à tour ludique et pédagogique.
On retrouve au menu le sirop d’érable,
les bleuets et la tourtière, les pets-de-sœur, les oreilles de crisse et les queues de castor, sans oublier les « rois de la patate » et
la poutine.
Montréal offre des attraits uniques : Jardin botanique, Planétarium, Insectarium, Biodôme et Festival Juste pour rire. Québec
a son Carnaval, bien entendu, ses plaines d’Abraham, son Petit Champlain et son Château Frontenac.
Une dizaine de pages sont consacrées aux Autochtones. On y apprend que les 11 nations du Québec se regroupent en trois familles culturelles : algonquienne, iroquoienne et inuite. Il est possible de visiter plusieurs villages et musées pour plonger dans leurs traditions. Parmi
les activités de bricolage que propose
le guide, il y a la fabrication d’un capteur de rêves et la construction d’un inukshuk.
Le guide se termine par Québec-Quiz et
par Les bonnes adresses d’Edgar et Julie.
On retrouve pas moins de 134, chacune renvoyant à un numéro sur une demi-douzaine de cartes détaillées. Impossible
de ne pas s’y retrouver ou de se perdre en route.
Cette cinquième édition de J’explore
le Québec !
a le mérite d’inviter les enfants à être attentifs à tout ce qui les entoure.
À la fois amusant et instructif, il est magnifiquement illustré.
La collection Mon premier guide voyage inclut trois autres destinations : Ouest canadien, France et Caraïbes. À quand l’Ontario…?
2 janvier 2026
Robert Lalonde, L’imagination que donnent les vraies tendresses, roman épistolaire, Montréal, Éditions du Boréal, 2025, 178 pages, 23,95 $.

Un dialogue hors du temps où tendresse et sincérité priment

Dix-huit mois de correspondance d’outre-tombe entre les écrivains Robert Lalonde (né en 1947) et Gustave Flaubert (né en 1821).
Voilà ce que renferme le roman épistolaire L’imagination que donnent les vraies tendresses,
de Robert Lalonde.
Séparés par la mort, mais unis dans l’obsession des mots, les deux compères échangent librement et ouvertement, vilipendant souvent de concert leur époque. Entre eux, pas de frontière de temps ni d’espace.
La correspondance de Flaubert est constituée de plus de 4 000 lettres adressées à près de 300 correspondants,
tels que Guy de Maupassant, Georges Sand, les frères Edmond et Jules Goncourt, Louise Colet, Ivan Tourgueniev, Maxime Du Camp
et Émile Zola. Elle s’étend sur une période de près de 50 ans, de 1830, quand Flaubert avait 9 ans, à 1880, année de sa mort. Elle
a été parfois considérée comme son chef-d’œuvre.
Robert Lalonde a lu toutes ces lettres et
les a assimilées au point de nous hypnotiser, de nous faire croire en une réelle corres-pondance dans un espace et un temps communs. Une vingtaine de lettres sont échangées entre novembre 2022 et avril 2024 pour Lalonde et entre novembre 1888 et avril 1880 pour Flaubert.
Considéré comme l’un des plus grands romanciers du XIXe siècle, aux côtés de Hugo, Stendhal, Balzac et Zola, Flaubert se distingue par sa conception exigeante du métier d’écrivain et par la modernité de sa poétique romanesque. On trouve plusieurs références à ses œuvres dans l’ouvrage de Robert Lalonde : Madame Bovary, au premier chef, mais également Salammbô, Bouvard et Pécuchet, La Tentation de saint Antoine et L’Éducation sentimentale.
Lalonde et Flaubert se tutoient à qui mieux mieux : Toi, Cher toi, Oh toi! Salut toi, Vieux cher toi, Pauvre cher toi. Leurs échanges nous font découvrir deux hommes qui, la plume à la main, ont connu des exaltations de saint et des frayeurs de damné. Dans ce dialogue hors du temps, « la tendresse et
la sincérité comptent au-delà de tout ».
Robert Lalonde révèle une facette sans doute peu connue de Gustave Flaubert,
à savoir sa bisexualité. Il lui fait dire :
« j’ai couché tant à gauche qu’à droite,
avec filles nubiles et jolis garçons de bain ». Cela fait du monument littéraire français
« un amoureux sans amour, empoisonné par ce que ce cher Baudelaire, qui a goûté aussi à cet élixir du diable, appelle
“les fleurs du mal” ».
L’imagination que donnent les vraies tendresses se veut un hommage à Flaubert et à la littérature. J’y ai trouvé une perspicace définition de la parole couchée sur papier : « on écrit pour revivre,
et peut-être faire revivre aux autres,
des heures enfouies, des amours éludées, des colères étouffées et des espoirs inextinguibles ».
Ce sublime roman épistolaire est aussi
une pause bienvenue face à la superficialité contemporaine. De tous les livres de Lalonde, c’est celui qui instruit et émeut le plus. 
Né à Oka en 1947, Robert Lalonde mène en parallèle une carrière d’acteur et d’écrivain. Il alterne entre romans, nouvelles et carnets. On lui doit les best-sellers Le Petit Aigle à tête blanche, C’est le cœur qui meurt en dernier, On est de son enfance et La liberté des savanes. En 2023, il s’est vu décerner
le prix Athanase-David pour l’ensemble
de son œuvre.
26 décembre 2025
Catherine Siguret, La Dame de la poste, roman, Paris, StudioFact Éditions, 2025,
304 pages, 39,95 $.

Crime ou gentille espièglerie au bureau
de poste ?

S’occuper des autres peut faire
un bien fou. C’est toujours plus simple que s’occuper de soi. Voilà
ce que démontre Catherine Siguret dans La Dame de la poste, un roman inspiré par un fait réel du début
des années 1960 en France.
L’action se déroule dans le village normand de Veules-les-Roses qui est secoué par
un séisme plus sérieux qu’il n’y paraît :
les lettres destinées au Père Noël reçoivent une réponse ! Derrière cette fantaisie se cache Magdeleine, receveuse du bureau de poste, qui a pour complice sa factrice Françoise.
Lorsque j’étais jeune, le courrier était livré par notre voisine, madame Alice Janisse
(on disait « livrer la malle »). Nous avions
une boîte à malle sur le bord de la route.
Le bureau de poste était situé dans
la maison de madame Doreen Bélisle,
en face de l’église. Je ne me souviens pas avoir écrit une lettre au Père Noël.
Revenons à Magdeleine qui est bien
décidée à donner du rêve aux enfants.
Elle décachète les courriers, bafouant ainsi le règlement du ministère des Postes, Télégraphes et Téléphones (PTT), de quoi lui coûter sa place. La receveuse du paisible bureau de poste découvre alors des secrets bouleversants et de grandes injustices.
Le roman se transforme presque en polar, car Magdeleine œuvre en détective pour percer les mystères, n’hésitant pas à forcer les portes… et les consciences. D’un rebon-dissement à l’autre, l’intrigue se corse, avec comme toile de fond les stigmates de
la Seconde Guerre mondiale et l’actuelle guerre d’Algérie.
Pour la receveuse du bureau de poste,
se mêler de la vie des autres ne s’avère pas une faute, cela relève du devoir moral.
« J’ai voulu leur donner des rêves, leur apporter de la magie, un tout petit peu de bonheur… puisque je le pouvais. »
Il y a, bien entendu, la violation du secret de la correspondance. Certains villageois ajoutent qu’il y a aussi « duperie du jeune citoyen en devenir ». Magdeleine croit plutôt qu’il s’agit d’une « gentille espièglerie », pas d’un crime.
Le supérieur de la receveuse la dénonce énergiquement. Le dossier fait du chemin : Veules-les-Roses, Dieppe, Rouen, Paris.
La coupable est sommée de se présenter
au bureau du ministre des PTT, dans le VIIe arrondissement. En route, Magdeleine reconnaît sa faute mais ne parvient pas à
la regretter. La cause des enfants était au-dessus de tout, au-dessus de son sort, même.
« Elle les avait gâtés, amusés, eux comme leurs parents, elle avait arrangé les vies, toutes, sauf la sienne et celles des membres de sa famille. »
La Dame de la poste souligne la thèse de Françoise Dolto, pédiatre et psychanalyste française, selon laquelle le Père Noël ne relève pas du mensonge aux enfants mais du mythe fondateur puisqu’il développe l’imaginaire. « Voilà qui donnait du sens à ce que Magdeleine ressentait confusément, mettant des mots carrés et inconnus sur l’instinct qui la portait. »
L’auteure présente, en bonus, un court dossier intitulé « Le vrai du faux » où elle distingue entre la part de fiction et la part de réalité dans son roman. Tout y passe : famille, personnages de l’histoire dans l’Histoire, PTT et Veules-les-Roses.
Catherine Siguret est écrivaine, scénariste et journaliste. La Dame de la poste lui a été inspiré par l’histoire vraie qui, en 1962, a fait naître le Secrétariat officiel du Père Noël.
8 décembre 2025
Roxane Turcotte, Miam, du chocolat ! album illustré par Jasmine Mirra Turcotte, Montréal, Éditions de l’Isatis, coll. Clin d’œil, 2025,
24 pages, 17 $.

Album au chocolat noir, blanc ou au lait

C’est la Saint-Valentin! Comment ne pas vous offrir une douceur? Je vous propose Miam, du chocolat !
Cet album de Roxane Turcotte
est autant une invitation à
la gourmandise qu’une plongée
dans l’origine et la fabrication
du chocolat.
Parce que tous les enfants raffolent du chocolat à Noël, à Pâques et le jour de leur anniversaire, l’album s’adresse surtout à eux. À l’aide d’illustrations signées Jasmine Mirra Turcotte, l’auteure précise que « le chocolat vient des fèves de cacao de la cabosse du cacaoyer, un petit arbre qui croit à l’ombre des bananiers dans les pays humides et chauds de l’Amérique, de l’Asie et de l’Afrique ».
Qu’il soit noir, blanc ou au lait, le chocolat est dégusté par des enfants dont les visages font écho à tous les continents. Sans mentionner le Canada, Roxanne Turcotte fait allusion à une tradition bien d’ici en écrivant que la dinde et les atocas font patienter les invités qui rêvent de dévorer
la fameuse bûche chocolatée.
Et on apprend que le chocolat blanc est fabriqué sans poudre de cacao. « Il contient seulement le gras des fèves mélangé avec du lait sucré. »
Miam, du chocolat ! ne se contente pas de faire uniquement saliver enfants et parents. L’album se veut engagé en soulignant que
le chocolat ayant le meilleur goût, c’est celui qu’on appelle « équitable ».
Ce mot sur une tablette de chocolat nous assure « que les fèves des cacaoculteurs arrivent chez les chocolatiers dans
un respect véritable de la nature et des travailleurs et qu’aucun enfant n’y a travaillé ».
Dans mon enfance, le chocolat était associé au breuvage chaud, au glaçage sur un gâteau marbré et, surtout, aux lapins, poules et œufs de Pâques. Je me souviens aussi avoir vendu de longues barres de chocolat épaisses avec amandes entières grillées pour une vague collecte de fonds. Je crois que
la marque était World’s Finest Chocolate.
L’album Miam, du chocolat ! n’a que 24 pages, mais il regorge de renseignements pratiques et de frimousses aux traits enjoués. Grâce à l’utilisation de tu, te, toi,
ton et ta, les jeunes se sentent constamment interpelés.
Roxane Turcotte est dingue d’albums jeunesse. Elle les collectionne, en écrit,
en lit volontiers à haute voix à qui veut l’entendre. Diplômée en sciences de l’éducation et en histoire de l’art, elle compte plus de cinquante albums et romans jeunesse à son actif.
Quand elle ne plonge pas le nez dans
un livre, seule ou avec des enfants, Roxane part à vélo, visite des châteaux (elle vit trois mois par année en France), chante souvent dans son auto en imitant les sopranos,
porte parfois des robes qui ressemblent à ses jardins fleuris, et adore se retrouver partout où elle peut piquer la curiosité
des jeunes et leur donner le gout de lire.
23 novembre 2025
Camille Beauchamp, Rire jaune, roman, Boucherville, Éditions de Mortagne, 2025, 248 pages, 28,95 $.

Réconcilier passé et présent pour envisager un meilleur avenir

Comment affirmer son identité alors qu’on se tient sur des sables mouvants, entre deux cultures ? Voilà la question à laquelle
une jeune fille adoptée tente de répondre dans Rire jaune, roman d’introspection que signe Camille Beauchamp.
Julie Boucher, alias Jing Hé, apprend à quatre ans qu’elle a été adoptée lorsqu’elle avait
six mois. Comprendre qu’une inconnue
l’a mise au monde en Chine pour ensuite l’abandonner va teinter le reste de
son existence.
On lui rappelle constamment qu’elle est différente, « exotique », mais la jeune Julie se sent Québécoise. On l’insulte sans
le vouloir en lui lançant des blagues stéréotypées. Même si ça lui rentre dedans, elle rit… jaune.
Née elle aussi en Chine, l’autrice Camille Beauchamp a été adoptée par des parents québécois à l’âge de six mois. Cette expérience lui inspire l’écriture de Rire jaune, roman qui met en scène – on le devine – son alter ego.
Même si le père et la mère de Julie l’aiment de façon inconditionnelle, même s’il est inconcevable qu’elle puisse penser à d’autres personnes comme étant ses « vrais » parents, la fillette commence à faire des crises de panique dès l’âge de
sept ans. Elle a une peur viscérale d’être abandonnée, rejetée.
Au secondaire, une amie fait remarquer à Julie : « J’oublie tout le temps que tu viens pas d’ici parce que tu parles comme nous, tu as les mêmes références. » L’amie prend cependant soin d’ajouter : « Tu es comme pas vraiment Chinoise, mais pas Québécoise non plus. Tu es genre une banane. Jaune à l’extérieur, blanche à l’intérieur. »
Julie excelle en art dramatique et devient membre d’une ligue d’improvisation. Lors d’une manche, elle crée le personnage Ming Ming qui adopte le pire accent chinois possible, en remplaçant tous les R par des L. Plusieurs membres du public lui disent à quel point ils la trouvent comique et attachante.
« Ils aimaient quand les stéréotypes étaient exploités à l’extrême. C’était une forme de validation pour eux. Si je pouvais le faire, alors ils avaient le droit d’en rire sans passer pour des racistes. »
L’étudiante est tannée qu’on lui rappelle
sa différence, qu’on la traite comme
une étrangère. C’est comme si on lui disait : « Tu ne seras jamais totalement des nôtres. »
Un impresario remarque le talent de Julie
et lui propose quelques rôles de figuration. Puis l’occasion d’un premier rôle se présente, mais elle doit signer le contrat sous son nom chinois, Jing Hé.
La romancière illustre comment il est impossible pour sa protagoniste d’endosser une identité qu’elle a passé toute sa vie à renier. Camille Beauchamp amène surtout Julie à trouver son chemin dans la vie, à se réconcilier avec son passé pour mieux envisager son avenir. 
Après avoir navigué en eaux troubles en tant qu’enfant, ado et jeune femme, après avoir fait la paix avec ce qu’elle ne peut
pas changer, après avoir réussi à assumer son passé, Julie parvient enfin à ramer sur une rivière calme. Jing Hé veut justement dire « rivière calme ».
14 novembre 2025
Laurence Caron-C., Portraits de Laurent, roman, Montréal, Éditions Hamac, 2025,
156 pages, 24,95 $.

Le passé est ineffaçable mais remodelable

En 2020, la Franco-Ontarienne Hélène Koscielniak abordait
la transidentité comme sous-thème dans son roman intitulé Génération sandwich. Aujourd’hui, Laurence Caron-C. place ce phénomène
au cœur de Portraits de Laurent,
un plaidoyer pour un affran-hissement de toutes formes
de carcans.
Avant même le titre du roman, le livre s’ouvre sur une note biographique.
On précise que la transidentité de Laurence Caron-C. influence sa pratique artistique : « iel s’intéresse à tous les sujets qui, de quelque façon, se rapportent à l’identité,
à la perte ou à l’invalidation de celle-ci, de même qu’aux phénomènes d’invisibilisation sociale ».
Laurent est le personnage principal. Dès l’introduction, on apprend que, un morceau à la fois, il se sera reformaté·e, remodelé·e, remastérisé·e, affiné·e, poli·e, raffermi·e, repeint·e, déformé·e, altéré·e, désaffecté·e, reformé·e, réimaginé·e, dégrossi·e, déconstruit·e et analysé·e.
À l’école, Laurent a le casier 523 dans la rangée des secondaires 5. Un jour, sur son casier, il est écrit crisse de fif à l’encre noire. En écoutant la chanson Ma langue dans
ton oreille
, d’Amélie Prévost, il retient
les mots suivants : « si tu n’es pas content change ou farme ta yeeeeule ».  
Laurent a une épiphanie. Quelle égérie !
Ce sera son nom, son nouveau nom,
sa nouvelle identité, sa prochaine persona. Laurent s’appelle maintenant Égérie.
Son père ne veut rien savoir, évidemment, de « c’te lubie-là ».
Je n’ai jamais rencontré une personne trans, une personne qui reconstruit son moi profond entre les chaînes du passé et
la promesse d’un avenir à inventer. J’avoue avoir lu Portraits de Laurent en observateur, en spectateur, peut-être même en voyeur.
Je sais cependant comment je réagirais si
un bully, au détour d’une allée chez No Frills ou Winners, dans le métro ou sur
la rue Sherbourne lançait « Ben voyons donc, tabarnak, un de ceux-là, câlisse !
Moé, pas capab’, hostie, un gars dans
une robe ! » Je lui ferais savoir que
la transphobie n’a pas sa place ici, point à
la ligne !
Tout au long de ce roman déconcertant, Laurent-Égérie navigue entre ses souvenirs et ses projections. Iel déconstruit l’image figée qu’on a voulu lui imposer, puisque son enfance s’est déroulée dans un cadre rigide, marqué par un père autoritaire et une société qui impose des normes de genre.
Laurence Caron-C. illustre comment le passé ne peut pas être effacé, comment il peut cependant être revisité et remodelé.
En embrassant pleinement son identité et
en assumant son devenir, Égérie cesse d’être Laurent, l’ombre d’un héritage familial,
et devient une figure libre et affirmée.
Outre la transidentité, le roman met en lumière des thèmes comme la construction de l’identité, l’image de soi et la trans-formation personnelle, la résilience et
la possibilité de se réinventer malgré
les blessures du passé. On aborde aussi
sans censure les violences scolaires et sociales subies par les personnes queer.
À titre de renseignement, selon le recense-ment de 2021, on comptait 14 814 230 hommes cisgenres (48,83 %), 15 421 085 femmes cisgenres (50,83 %) et 100 815 personnes transgenres ou non binaires
(0,33 %) au sein de la population canadienne âgée de 15 ans et plus.
5 novembre 2025
Freida McFadden, Le Boyfriend, roman traduit de l’anglais par Karine Xaragai, Paris, Éditions City, 2025, 400 pages, 36,95 $.

La romancière américaine la plus machiavélique

Je vous ai présenté au moins cinq polars de Freida McFadden, notamment tous ceux de la série « la femme de ménage ». Cette auteure américaine traduite dans plus de trente langues revient à
la charge avec Le Boyfriend,
une intrigue new-yorkaise aussi addictive que machiavélique. 
Il s’agit, en réalité, d’une double intrigue puisque la romancière met en scène deux séries de personnages évoluant dans des imbroglios qui se développent séparément d’abord, pour finalement se croiser et ne former qu’une seule histoire finement architecturée.
Le premier groupe comprend trois amies célibataires dans la trentaine. Grâce au site de rencontre Cynch, Sydney fait la connais-sance de Tom Brown qui gagne sa vie à découper des cadavres (anatomopathologie ou médecine légale). Voici comment elle s’adresse à lui :
« – Tu as déjà été marié ?
– Non, jamais. Et toi ?
– Non plus. Mais j’aimerais bien.
Oh, mon Dieu ! Qu’est-ce qui m’a pris de dire ça ? Jamais on ne dit ce genre de chose à un premier rendez-vous ! C’est un principe cardinal. Décidément, cet homme a le don de me faire perdre toute prudence. »
Tom a aussi le pouvoir d’afficher un regard qui empêche Sydney de penser de façon cohérente. Il est gentil, il est intelligent,
il aime sa mère et puis il est très agréable à regarder. Lors de leurs sorties au restaurant, il y a une véritable alchimie, une connexion électrique. Au lit, c’est le gros lot : Freida McFadden invente alors l’adverbe époustouflamment et l’adjectif superextrafabulissime.
Or, les tribulations du dating ne font pas long feu. Des signaux d’alarme commencent à surgir, atteignant un seuil presque inacceptable. Un policier et ex-amant de Sydney la met en garde contre un dérapage.
Le second groupe de personnages comprend quatre jeunes d’une école secondaire. Comme si leurs relations amicales ou amoureuses n’étaient pas déjà assez dramatiques, l’assassinat d’une première puis d’une seconde étudiante donne au roman une aura diabolique.
Pour ajouter à la perfidie, il y a même
un chapitre où un étudiant tue son père et prend plaisir à le regarder mourir. Une fois son crime perpétré, il affirme : « Ça été l’un des meilleurs moments de mon existence. »
Au début, Freida McFadden semble prendre plaisir à illustrer que tous les baisers d’anciennes flammes ne sont qu’un entraînement pour aboutir à celui offert à une nouvelle conquête. Au milieu du roman, elle se délecte à montrer comment il suffit qu’un type ait du charme, de l’intelligence
et un physique avantageux pour duper n’importe qui. À la fin, la romancière n’hésite pas à éclabousser de sang toute remarque sur un ton faussement moralisateur.
Freida McFadden est le pseudonyme
d’une médecin spécialisée dans les lésions cérébrales, auteure de thrillers psycholo-giques et de romans à l’humour médical. Elle est reconnue pour ses polars avec
des rebondissements inattendus, souvent centrés sur des protagonistes féminines.
On soupçonne qu’elle porte une perruque et des lunettes afin de protéger sa vie privée, de dissimuler son identité et de dissocier
sa carrière d’écrivaine de sa profession médicale.
28 octobre 2025
Emmanuelle Jasmine, L’intimidation racontée aux enfants, album illustré par Jean Morin, Boucherville, Éditions de Mortagne, 2025,
56 pages, 18,95 $.

Guide pour contrer l’intimidation

L’enfant intimidé, l’enfant qui intimide, l’enfant qui est témoin de l’intimidation, les parents de l’enfant intimidé, autant de facettes à une forme de violence de plus en plus répandue. Voilà ce que fait ressortir Emmanuelle Jasmine dans L’intimidation racontée aux enfants.
L’auteure met d’abord en scène trois enfants dans la classe de madame Claudie : Adam, Lou et Alix. Adam aime beaucoup s’amuser avec Lou, sauf quand celui-ci embête Alix.
Il se moque d’elle, la bouscule, l’insulte, parle dans son dos. Adam n’ose pas s’interposer par crainte de déplaire à
son ami.
Les enfants et l’institutrice sont illustrés
par Jean Morin qui fait ressortir avec brio
la gestuelle et l’expression faciale de chacun et chacune. Les couleurs n’ont pas de secrets pour lui. Elles lui permettent de faire écho à une variété de sentiments, rendant du coup la lecture plus captivante.
Emmanuelle Jasmine a eu l’idée d’inviter
un intervenant qui va sensibiliser les jeunes à l’intimidation. À travers des activités interactives, les enfants apprennent pourquoi et comment agir pour contrer ce problème.
L’histoire racontée n’occupe même pas 50 % de l’album. Plusieurs pages sont consacrées à de l’auto-observation, à des trucs et stratégies, ainsi qu’à des pistes que
les parents peuvent explorer.
On apprend que l’intimidation peut être physique, verbale, sociale, matérielle ou virtuelle, qu’elle est tantôt directe tantôt indirecte. On apprend aussi à différencier
la taquinerie de l’intimidation.
Une dizaine de pages de cet album s’adressent aux parents. On souligne d’abord que l’intimidation constitue une forme de traumatisme qui cause de la détresse.
En plus de miner l’estime de soi, elle peut aussi entraîner de l’anxiété, de la honte,
des maux de tête ou de ventre, des troubles du sommeil, une perte d’appétit,
des difficultés de concentration et de
la dépression.
Selon l’auteure, « il est courant que les enfants qui intimident les autres soient eux-mêmes exposés à de la violence ».
Une illustration montre le père qui intimide verbalement son fils, puis ce dernier qui en fait autant à l’endroit d’une camarade de classe.
Adam est témoin des gestes d’intimidation posés par son ami Lou. L’album a le mérite de noter que les enfants-témoins peuvent éprouver de la détresse émotionnelle, de l’insécurité, voire un désengagement scolaire.
Emmanuelle Jasmine conclut en ces termes : « Votre enfant, tout comme les autres, mérite de se sentir bien et en sécurité dans tous ses milieux de vie. Et puisqu’il s’agit d’une responsabilité partagée et que l’intimidation est un problème social complexe, mieux vaut agir en partenariat, avec l’école ou
la communauté. »
Chacun a un rôle à jouer dans le maintien du respect d’autrui !
21 octobre2025
Luc Martel, L’Étranger de l’Isle-aux-Grues, tome 3, Une seconde chance, roman, Montréal, Éditions Hurtubise, 2025,
348 pages, 26,95 $.

La Guerre de Corée
au cœur d’un roman québécois

Dernier retour d’Eva et Frédéric,
les protagonistes de la trilogie L’Étranger de l’Isle-aux-Grues. Intitulé Une seconde chance, le troisième tome que signe Luc Martel mêle encore une fois fiction et réalité, en nous plongeant cette fois dans le Québec de 1950 et dans
la Guerre de Corée.
J’ai déjà parlé du tome 1 et du tome 2. Malgré tous leurs efforts, Eva et Frédéric n’ont pas encore réussi à concevoir un enfant. Que leur réserve 1950…?
Le tome 3 commence par la mort de l’épouse d’Edmond, frère d’Eva. Ce dernier
se retrouve avec trois enfants sur les bras, dont un nouveau-né. Il est en colère « contre Dieu et contre le monde entier ».
Edmond a fait la Seconde Guerre mondiale sans la moindre égratignure et est maintenant pilote pour l’armée américaine durant la Guerre de Corée. Ironie du sort, « c’est la deuxième fois que mon avion
se fait descendre, on me tire en pleine tête… et c’est ma femme qui est morte ».
Eva accepte de prendre soin des trois enfants de son frère. Le couple vit enfin
les joies de la parentalité. Or, leurs espoirs de garder auprès d’eux les trois pupilles s’évanouissent lorsque le père décide de se remarier, au retour de la Guerre de Corée.
C’est lors de son hospitalisation à Séoul qu’Edmond rencontre l’élue de son cœur.
La vie lui donne laborieusement « une seconde chance d’être heureux et il est
hors de question de passer à côté de cette opportunité ». Après moult péripéties,
il épouse son infirmière, rentre au Canada
et reprend ses enfants.
Désireux de toujours vivre la parentalité, Eva et Frédéric se tournent vers l’adoption. Luc Martel décrit alors le cas de
ces orphelins faussement déclarés malades mentaux par le gouvernement du Québec 
et confinés dans des institutions psychia-triques entre les années 1930 et 1960.
Le premier ministre Maurice Duplessis et l’Église catholique obtiennent ainsi plus d’argent du gouvernement fédéral. Un prêtre baptise ces orphelins de Duplessis car « l’Église était plus préoccupée par le salut de leur âme que par la manière dont ils seraient traités ».
Dans ce troisième tome de L’Étranger de l’Isle-aux-Grues, le romancier braque
les projecteurs sur « la guerre oubliée », celle de Corée. Le Canada, sous l’égide de l’ONU, y a activement participé : 26 000 soldats, 600 missions du 426e escadron,
26 pilotes au contrôle du ciel sous le commandement de la US Air Force, 500 pertes de vie.
Comme dans les tomes précédents, Luc Martel peint des tableaux savoureux où
les émotions fortes se mêlent aux embruns marins du fleuve Saint-Laurent. Amoureux de la langue française, il nous offre une fois de plus une plume finement ciselée.
Je note, en terminant, que les Éditions Hurtubise citent quelques mots de ma recension du tome 2 au verso du livre : « Un roman où fiction et faits historiques font bon ménage [et qui] regorge de rebondissements spectaculaires. »
On indique tout simplement L’Express de Toronto, pas mon nom.
7 octobre2025
Muriel Françoise, New York, petit atlas hédoniste, photographies de Sylvie Li, Éditions du Chêne, 2025, 256 pages, 62,95 $.

Le dépaysement
de La Grosse Pomme

Un séjour à New York permet de
se gorger d’une énergie nouvelle.
En signant New York, petit atlas hédoniste, Muriel Françoise et Sylvie Li illustrent comment la ville ne cesse de se réinventer avec audace.
Ce livre de voyage découpe la ville en huit quartiers : Lower Manhattan, New York Arty, Midtown, Brooklyn, Queens, Upper West Side, Upper East Side, Harlem & Bronx. On
y trouve des doubles-pages thématiques pour mieux comprendre La Grosse Pomme, des itinéraires de promenade pour flâner et découvrir chaque destination autrement, ainsi qu’un rappel des essentiels à visiter pour ne rater aucun incontournable.
Parmi les essentiels de Lower Manhattan, une photo pleine page montre One World Trade Center, cette tour qui se dresse à Ground Zero, le site des tours jumelles détruites lors des attentats du 11 septembre 2001. À 541 mètres, il s’agit du plus haut édifice de New York. L’atlas nous invite à visiter aussi Chinatown, Liberty Island, Battery Park, Wall Street et Ellis Island.
Dans le quartier New York Arty, la plus ancienne partie de Greenwich Village a été classée au patrimoine historique de la ville en 1969. Dernier rempart de coolitude, « l’hôtel Chelsea abrite encore quelques artistes qui résistent à la pression immobilière de Manhattan et qui résident
au milieu des touristes et des photographes en quête de symboles ».
Midtown offre une douzaine de lieux essentiels, dont le siège des Nations-Unies, le Rockefeller Center, Broadway, Times Square, la 5e Avenue et le MoMA (Museum of Modern Art). « Les immeubles embléma-tiques de l’Art déco – un style très en vogue en architecture et en design à New York de 1920 à 1940 – méritent une balade pour les observer sous toutes leurs facettes. Autant de chefs-d’œuvre à la mesure du gigantisme new-yorkais. »
Upper West Side est un haut lieu de culture. Le rectangle de verdure qui compose Central Park est aujourd’hui bordé de rues coloni-sées par l’élite intellectuelle et artistique new-yorkaise. Avec ses immeubles anciens, ses brownstones soigneusement entretenues et ses adresses confidentielles, l’endroit invite à une balade tranquille.
L’Upper East Side, lui, arbore ses boutiques de luxe et ses hôtels particuliers hérités
des grandes fortunes qui, au XIXe siècle,
ont contribué à l’essor de la ville. Certains d’entre eux ont été reconvertis en musées où le temps semble s’être figé : Smithsonian Design Museum, Guggenheim Museum et Neue Galerie.
« Séparés par la rivière Harlem,
les boroughs de Harlem et du Bronx se déploient aux confins de la ville. Berceau
de la culture afro-américaine, le premier concentre des lieux qui permettent d’aller à la rencontre d’une communauté artistique vibrante. Le second charme par ses quartiers rétro et ses espaces verts au bord de l’eau. De part et d’autre, l’authenticité est au rendez-vous. »
Ancien village néerlandais, Brooklyn est
le borough le plus peuplé de New York.
Il offre une multitude d’ambiances grâce à son tissu urbain qui mêle héritages industriel et résidentiel. C’est là que se posent de nombreuses familles et des artistes sensibles à son mode de vie plus doux.
Queens doit son nom à l’épouse du roi Charles II d’Angleterre, Catherine de Bragance. Il est le plus vaste borough de New York, et aussi celui où l’on rencontre
le plus de cultures étrangères grâce aux générations d’émigrés qui y ont pris racine depuis le début du XXe siècle. « Là comme ailleurs dans la ville-monde, le dépayse-ment fait partie du voyage. »
2 octobre2025
Gabriel Osson, Suzanne Louverture, d’esclave à Première dame, roman historique, Montréal, Éditions du Centre international de documentation et d’information haïtienne, caribéenne et afro-canadienne, 2025, 354 pages, 30 $.

À la mémoire des femmes oubliées de l’histoire d’Haïti

Pour connaître la naissance d’Haïti, son véritable fondateur et l’épouse de ce dernier, il fait lire à tout prix Suzanne Louverture, d’esclave
à Première dame
, roman historique de Gabriel Osson.
Précisions d’abord que Saint-Domingue est l’ancien nom d’Haïti. La cheville ouvrière de cette première république noire du monde est le général François Dominique Toussaint qui adopte « le nom Louverture à cause de sa facilité à créer des brèches dans les lignes ennemies », une fois que l’esclavage est aboli en 1793.
François Dominique Toussaint (1743-1803) épouse Suzanne Simone Baptiste (1752-1816) en secondes noces. Cette femme élève et éduque deux enfants, surveille un adolescent, dirige des domestiques, supervise les travaux dans les champs et tient les comptes. L’auteur écrit : « elle était véritablement au four et au moulin ».
Puisque Toussaint émerge comme
le premier gouverneur noir de Saint-Domingue, Suzanne assume son titre de première dame. Avec le temps, elle se résigne à son rôle d’oreille attentive et d’observatrice silencieuse. Elle devient
la voix de la conscience de son mari, dont « chaque nouvelle décision était un poids supplémentaire sur ses épaules ».
Toussaint rédige la première constitution
de Saint-Domingue en s’inspirant de celle adoptée en France (1789). Napoléon n’a nullement l’intention de la ratifier.
Au contraire, il veut « mettre au pas
ces nègres » et rétablir l’esclavage dans la colonie. « Que dirait le monde de la France, qui a conquis de puissants empires, si nous capitulons devant ces nègres ? »
Gabriel Osson précise que, à l’apogée de la production sucrière, caféière et cotonnière, plus du tiers des revenus de la France provenait du travail des personnes mises
en esclavage sur des plantations.
En décembre 1801, Napoléon envoie 63 navires et 30 000 soldats vers Saint-Domingue. Toussaint, son épouse, leurs trois enfants et quelques domestiques sont exilés en France, le père et son fils aîné dans
un endroit, les autres incarcérés dans une différente prison.
Suzanne se montre forte et en contrôle.
Elle a « l’habitude de porter le poids des événements sur ses épaules sans se laisser abattre ». Durant son exil à Bayonne, puis à Agen, la Première dame choisit toujours
la dignité.
Plusieurs années de recherche et de documentation permettent à l’auteur
de donner voix à une femme de courage et de résilience, dans un récit qui mêle histoire, mémoire et imaginaire. Tout en respectant les dates et les lieux par où Toussaint et Suzanne Louverture ont transité, Gabriel Osson a pris quelques libertés pour écrire cette fresque historique. « Il y a une volonté biographique de ma part, tout en restant dans un roman. »
Suzanne Louverture, d’esclave à Première dame est une œuvre magistrale qui contribue à la mémoire des femmes oubliées de l’histoire d’Haïti. On y découvre une personnalité stoïque qui ne montre jamais son désarroi.
26 septembre2025
Marc Ménard, À tout prix, roman, Montréal, Éditions Tête première, coll. Tête ailleurs, 2025, 202 pages, 27,95 $.

Roman axé sur le cours
des événements

Le communisme, le socialisme et
le fascisme n’épargnent pas
le Québec des années 1930. Marc Ménard le démontre dans son roman À tout prix où il est question de luttes ouvrières et de tumulte social.
L’action se déroule en 1937, principalement
à Montréal mais aussi à Paris. La métropole québécoise est décrite comme
« une catalogne cousue à la hâte, sans
souci d’harmonie ou de cohérence,
où s’entrecroisent, sans vraiment se mêler, toutes les classes de la société ».
Le personnage principal est Stanislas,
un jeune homme au caractère véhément, qui reprend les slogans des uns et répond aux appels des autres. Il a beau prévoir le pire, il est certain de manquer d’imagination.
La première partie du roman décrit la grève déclenchée par les ouvrières du vêtement. L’auteur souligne à quel point les patrons des manufactures ont l’appui du premier ministre Maurice Duplessis, de l’Église et de la police. Les syndicats sont perçus comme des bolchéviques qui cherchent à détruire la foi et la morale.
En se rangeant du côté des grévistes et
des gars de l’union, Stanislas est obligé de lutter contre « des crapules, de la racaille
et des bandits sans conscience ». Certains passages du roman illustrent comment un homme qui se trouve dans un dénouement total finit par n’avoir plus rien à perdre.
Fait intéressant, Marc Ménard inclut des références à la visite d’André Malraux à Montréal en 1937 et à des œuvres exposées par Alfred Pellan à Paris. Stanislas va justement rencontrer l’artiste québécois
dans la Ville Lumière.
Attaqué à quelques reprises par un fier
à bras dans les ruelles de Montréal et craignant pour sa vie, Stan est obligé de changer d’identité et de fuir à Paris sous
le nom d’Henri Chiasson. Il visite l’Expo-sition universelle et l’auteur décrit plusieurs pavillons où les arts et les techniques sont appliqués à la vie moderne.
La lutte contre le fascisme en France occupe quelques chapitres d’À tout prix. On peut y lire qu’il « faut barrer la route à l’extrême droite, l’empêcher de se répandre davantage. Mieux, l’éradiquer. » Il est temps que
les convictions se transforment en action significatives.
Le meilleur ami de Stan-Henri conduit
des volontaires pour combattre les fascistes en Espagne. Notre protagoniste décide de ne plus voguer à la dérive, de poser un geste mûrement réfléchi. En route pour l’Espagne… et fin du roman.
Au cours de notre lecture, on se rend compte que deux femmes ont une relation et que le meilleur ami de Stan préfère
les hommes. Années 1930 obligent, l’auteur passe vite sur cette réalité clandestine.
En dépit des tumultes sociaux, Marc Ménard adopte un style pondéré. Ses comparaisons n’ont rien de révolutionnaire. Il écrit,
par exemple, qu’un oncle a « un crâne lisse comme une boule de bowling », que
« des sourcils ressemblent à des nids de corneille » ou qu’une tache est aussi visible que « du ketchup sur une chemise blanche ».
Par-delà le communisme, le socialisme et
le fascisme, ce sont l’amitié et la solidarité qui ressortent dans ce roman sur la quête identitaire.
13 septembre2025
Samuel Larochelle, Les queers qui ont changé le monde, essai, Montréal, Éditions Québec Amérique, coll. Documentaire jeunesse, 248 pages, 26,95 $.

Faire briller
l’excellence queer

Trop peu de gens connaissent
des athlètes, artistes, entrepreneurs, politiciens ou scientifiques LGBTQ+ qui ont laissé leur marque dans l’histoire. Pour remédier à cette situation, l’écrivain-journaliste Samuel Larochelle publie un essai révélateur intitulé Les queers
qui ont changé le monde
.
L’ouvrage présente une soixantaine de courts portraits (3 à 5 pages). Samuel Larochelle a choisi de mélanger les disciplines (arts, sciences, politique, sports, affaires) parce que cela lui semblait plus vivant, parce que « les personnes queers aiment faire éclater les petites boîtes dans lesquelles tant d’humains aiment s’enfermer ».
J’ai choisi de parler de ce livre le 11 octobre parce qu’il s’agit de la Journée internationale du coming-out (sortie du placard) qui souligne le mérite de s’afficher ouvertement comme personne 2ELGBTQ+ (voir note en bas de page).
La seule façon de présenter Les queers
qui ont changé le monde
est de donner
un exemple pour chaque discipline,
y compris le militantisme. C’est aussi chercher à inclure divers pays (les États-Unis sont surreprésentés dans ce WHO’S WHO de l’excellence queer).
À tout seigneur, tout honneur. Je commence avec le patineur canadien Eric Radford,
né en 1985. Lors des Jeux olympiques en Corée du Sud en 2018, il devient le premier athlète à gagner une médaille d’or aux compétitions d’hiver en étant ouvertement gai. Il n’a pas attendu d’être à la retraite pour s’afficher publiquement. « C’est loin d’être anodin ! »
Sans le mathématicien anglais Alan Turing (1912-1954), la Seconde Guerre mondiale aurait pu être gagnée par les nazis. Membre des services secrets britanniques, il a décrypté les communications des troupes allemandes, a décodé l’ennemi, a permis
aux Alliés de prendre le dessus.
Quelques années après avoir sauvé
le monde, Turing a été arrêté et condamné pour « outrage aux mœurs » parce qu’il était homosexuel en 1952. Pour éviter
la prison, il a accepté de se faire castrer chimiquement.
La Banque d’Angleterre a émis des billets
de 50 livres à son effigie à partir de 2022, « ce qui a fait de lui la première personne LGBTQ+ à apparaître sur un billet d’argent. »
En 2024, la série documentaire Alexandre
le Grand – Au rang des dieux
présente « l’intérêt du personnage historique pour les hommes ». Lui et son confident Héphaistion sont bien plus que des amis,
ils se caressent et s’embrassent. Héphaistion n’était pas seulement un mai très cher, « mais sans doute aussi son plus grand amour ».
Première sportive à faire son coming-out, militante pour l’égalité hommes-femmes et légende du tennis, l’Américaine Billie Jean King (1943-) gagne l’US Open en 1972 et reçoit 15 000 $ de moins que le champion masculin. Elle met au défi le tournoi de changer les règles, sinon elle le priverait
de sa participation l’année suivante. « L’équivalent d’un smash en pleine gueule ! » En 1973, l’US Open devient le premier tournoi majeur à offrir des prix égaux aux hommes et aux femmes.
Dans le monde de la mode, on songe à Christian Dior et Giorgio Armani. Je m’arrête à Yves Saint Laurent, un des plus grands créateurs du XXe siècle. « Il n’a pas seulement imposé de nouvelles façons de penser le vêtement, il a carrément repensé la façon de voir le monde de la mode. »
Sa relation avec l’homme d’affaires Pierre Bergé est bien connu. Saint Laurent est
le premier créateur de mode vivant à avoir été exposé au prestigieux Metropolitan Museum of Art de New York.
Avec un nom par pays (Canada, Angleterre, Grèce, États-Unis, France), j’ai dû passer
sous silence Michel Tremblay, Florence Nightingale, Harvey Milk et combien d’autres.
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Note sur la signification de l’acronyme 2ELGBTQ+ :
2E = deux esprits (personnes bispirituelles chez les Premières Nations),
L = personnes lesbiennes.
G = personnes gaies.
B = personnes bisexuelles.
T = personnes transgenres.
Q = personnes queers.
+ = personnes des communautés de
la diversité sexuelle et de genre qui utilisent une autre terminologie.