
Jean Panneton, Ringuet : la vie et l’œuvre de Philippe Panneton, biographie, Québec, Éditions du Septentrion, 2026, 180 pages, 27,95 $.
Dès que le nom de Ringuet est mentionné, tout le monde pense à son roman Trente arpents. Cet écrivain a labouré et ensemencé beaucoup plus que trente arpents, comme le démontre son neveu
Jean Panneton dans Ringuet : la vie et l’œuvre de Philippe Panneton.
Ringuet est le pseudonyme de Philippe Panneton (1895-1960), médecin, romancier, essayiste, poète, nouvelliste, dramaturge, conférencier, professeur, ambassadeur et cofondateur de l’Académie canadienne-française. Ce pseudonyme renvoie au nom de sa mère.
La première partie de la biographie présente d’abord un collégien à l’esprit frondeur, qui a en horreur la morale communément admise, les conventions sociales et les idées reçues. « Ses idées sur les arts, ses convictions antichrétiennes, son non-conformisme en tout, était à tout propos. »
Les études universitaires n’empêchent pas Philippe Panneton de signer en 1919 les 360 alexandrins de l’Idylle au jardin, une pièce en un acte. L’année suivante, il est reçu docteur en médecine. Il se rend à Paris pour se spécialiser en oto-rhino-laryngologie.
C’est en 1938 que Trente arpents paraît en France aux Éditions Flammarion. Ce premier roman de Ringuet présente la transfor-mation et même la fin d’un certain monde paysan. La critique croit d’abord que l’auteur est un Français en raison de « la maîtrise du langage, du vocabulaire étendu et précis, de l’aisance des tournures et de la sûreté de la syntaxe ».
Trente arpents reçoit le Prix de l’Académie française et la version anglaise se voit attribuer la médaille Governor General Annual Literary-Award. « Jamais un Canadien français n’avait obtenu
un succès littéraire aussi vaste. »
L’envers de la médaille, c’est que tous les autres écrits de Ringuet sont soit jugés par comparaison au chef-d’œuvre incontesté, soit tout simplement relégués aux marges. Voilà le sort réservé à son essai Un monde était leur empire, à L’Héritage et autres contes, ainsi qu’aux romans Fausse monnaie et Le poids du jour. On attendait de Ringuet le pendant de Trente arpents, soit un substantiel roman de la ville.
Pourtant, avec Un monde était leur empire, Ringuet demeure
« le seul écrivain canadien-français à avoir tenté une synthèse
de l’histoire des civilisations américaines avant l’arrivée
des Européens. » La lecture de cet essai exigeait des lecteurs sérieux peu sensibles aux fictions romanesques, si réalistes soient-elles.
Selon l’écrivain franco-ontarien Jean Éthier-Blais, Ringuet était au centre d’un réseau d’amis puissants qui furent ses protecteurs,
ce qui l’amena à devenir ambassadeur au Portugal en 1956.
C’est là que Philippe Panneton succombe vraisemblablement à
un accident vasculaire cérébral le 29 décembre 1960.
Philippe Panneton a-t-il mené une prodigieuse ? À cette question, le neveu Jean Panneton répond : « Plutôt une vie réussie. Médecin, écrivain, diplomate, il fut tout cela sans médiocrité. L’orgueil, selon lui, est un sentiment élévatoire ; c’est une forme d’orgueil qui l’astreignit jusqu’à la fin à cette loi d’airain : vaincre, se dépasser. »
Étrangement, la biographie Ringuet passe complètement sous silence la vie privée de l’auteur de Trente arpents. Pas de chapitre, pas même un paragraphe sur ses fréquentations, sur son mariage.
Il n’y a que deux très brèves mentions techniques de Madame Panneton (aucune photo).
Je me suis demandé si les convictions antichrétiennes et le non-conformisme en tout de Philippe Panneton ne faisaient pas de lui
un précurseur de la pensée queer…

Freida McFadden, La locataire, roman traduit de l’anglais par Karine Xaragai, Paris, City Éditions, 2026, 400 pages, 36,95 $.
Freida McFaden nous a habitués à des thrillers psychologiques qui sont vite devenus des succès internationaux. Elle récidive avec
La locataire, un roman addictif et machiavélique à souhait.
L’action se situe à New York, où rien ne va plus pour Blake. V
ice-président d’une boîte de marketing, il est soudainement et brutalement licencié. Comment va-t-il arrivé à payer le prêt immobilier de la nouvelle maison qu’il partage avec sa fiancée Krista? Prendre une locataire pour les aider à payer les frais de
la maison serait-elle la solution?
Après avoir interviewé plusieurs candidats, Blake et Krista déniche une dénommée Whitney Cross qui correspond exactement à ce qu’ils recherchent. Elle est sympathique, charmante, sérieuse.
La locataire parfaite…
en apparence.
Or, quelque chose ne tarde pas à clocher. Peu de temps après l’arrivée de la locataire, la maison est infestée de moucherons. Puis Blake souffre d’horribles éruptions cutanées. Ensuite leur poisson rouge est tué. Blake est persuadé que Whitney veut faire de
sa vie un enfer. Il confie à Krista qu’une psychopathe arpente
leur maison, que Whitney s’est lancée dans une incompréhensible vendetta à son encontre.
Krista accuse Blake de péter un cable pour un oui ou pour un non, d’être parano au dernier degré et de ruminer de ridicules théories complotistes à propos de leur locataire. Blake persiste à croire que l’objectif de Whitney consiste à détruire son couple depuis le début. « Elle m’a dans le collimateur pratiquement depuis le jour où elle emménagé chez nous. »
Si Krista amène Blake à ravaler le chapelet de jurons qu’il voudrait déverser sur Whitney, elle ignore que son fiancé fait enquête sur le dossier scolaire de leur locataire. La personne contactée lui dit : « Whitney Cross… est une personne extrêmement dangereuse. À votre place, je ne m’approcherais pas d’elle. » Trop tard évidemment.
Pendant 250 pages, Freida McFadden imagine tous les scénarios
les plus sordides pour prouver que Machiavel est un ange à côté
de ce que Whitney peut faire subir à Blake. Puis voilà que
la romancière nous sert un rebondissement spectaculaire,
un revirement de situation incroyable. N’est pas démoniaque qui nous croyons…
Dans la seconde partie de La locataire, nous découvrons comment une psychopathe a la mauvaise habitude de résoudre ses problèmes en assassinant les gens. Elle n’hésite pas à dire : « Je ne suis pas
un monstre. Je lui ai donné du bon temps avant de l’égorger. » Attendez-vous à voir du sang couler à plus d’une reprise, sans pour autant qu’un policier fasse enquête.
Freida McFadden porte une perruque et des lunettes afin de dissimuler son identité et de dissocier sa carrière d’écrivaine
de sa profession médicale. Elle a trouvé d’autres moyens afin de masquer avec brio l’identité de sa psychopathe qui affirme au sujet de Blake : « ce qui me plaît, c’est de le voir souffrir ».
J’ai déjà recensé cinq romans de Freida McFadden : Les secrets de la Femme de ménage, La Femme de ménage se marie ), La Femme de ménage voit tout, Le Boyfriend et La Prof.

Josée Ouimet, Le voyage de l’espoir, tome 1, Loin des bombes, roman, Montréal, Éditions Hurtubise, 2025,
350 pages, 26,95 $.
Afin de mieux faire connaître l’histoire touchante de jeunes Britanniques envoyés à l’étranger pour échapper aux horreurs de
la Seconde Guerre mondiale, Josée Ouimet signe Loin des bombes, premier tome du roman Le voyage de l’espoir.
En 1940, Winston Churchill crée le programme Pied Piper pour protéger les enfants contre la guerre. Entre juillet et septembre de cette année-là, 2 664 enfants britanniques choisis par le Children’s Overseas Reception Board sont envoyés dans quatre pays (Dominions), dont 1 532 au Canada, pour échapper aux bombarde-ments allemands.
Face à la puissance de l’armée d’Hitler, les heures de l’Angleterre sont comptées. « L’opération Pied Pier était la seule manière que Churchill avait trouvée de conserver intacte la mémoire d’un peuple qui ne voulait pas mourir. »
Comme chaque nouvelle nuit de bombardements laisse présager
une hécatombe à Londres, Edith (16 ans) doit se résigner à quitter ses parents pour aller s’installer à Montréal, chez une amie de sa mère. Elle est chargée d’y conduire son frère Edward (7 ans) et leur voisine-orpheline Eleonore (7 ans). Le trio s’embarque à bord du SS Duchess of York, un navire de la compagnie Canadian Pacific.
Jamais les Allemands ne pourront enlever à Edith le droit de rêver et d’espérer. Partagée entre l’angoisse de savoir ses parents restés à Londres et le désir de s’adapter à une nouvelle vie, l’adolescente accepte ce départ, signe d’absence, d’éloignement et de grand pas dans le vide.
L’opération Pied Pier demeure un pan peu connu de la Seconde Guerre mondiale. En plus de nous le faire découvrir, Josée Ouimet pimente son récit d’une intrigue amoureuse. Edith ne s’éloigne pas uniquement de ses parents, elle laisse son premier amour filé entre ses doigts.
Cette flamme s’appelle Andrew et il fait partie de la Home Guard. Étendus sur un plancher de carrelage noir et blanc épargné par
les bombes, les corps d’Édith et d’Andrew sont dévorés par le désir, élan qui est aussitôt freiné par le cri de deux patrouilleurs de
la Croix-Rouge.
Déçus de ne pas avoir pu aller jusqu’au bout de leur rêve érotique, les amoureux s’étreignent et se séparent, non sans promettre de revenir le lendemain. Ordre est cependant donné à Andrew de se rendre près du palais de Buckingham pour y aider les éclaireurs. Édith le retrouvera-t-elle dans la suite de ce roman…?
Le premier tome conduit nos trois jeunes Britanniques dans une famille du quartier montréalais Notre-Dame-de-Grâce. Leur quotidien va s’avérer aussi turbulent qu’un champ de bataille.
Le voyage de l’espoir est à la fois une histoire de guerre, une aventure romantique et un cheminement psychologique. À travers le regard d’Edith, la romancière met aussi de l’avant la résilience
des femmes de l’époque face à la place qu’elles occupent dans
la société, face aux limites qui s’y greffent également.
Josée Ouimet a publié une soixantaine de romans, tant pour
les adultes que pour les jeunes. Ses sagas historiques La Marche
des nuages, La Faute des autres, Dans le secret des voûtes, L’Inconnu du presbytère et Un vent d’orage ont passionné des milliers de lecteurs et lectrices.

Andrée Christensen, Une forêt dans la voix, roman, Ottawa, Éditions David, coll. Voix narratives, 2025,
336 pages, 28,95 $.
Mon nom me prédestinait à être interpelé par Une forêt dans
la voix, nouveau roman d’Andrée Christensen, puisque l’adjectif sylvestre signifie relatif aux forêts. J’ai été ébranlé, comme les rameaux des arbres secoués par un puissant vent, pour ne pas dire
une bourrasque mythologique.
La romancière est persuadée que les arbres possèdent une parole et une musique qui leur sont propres. Le chêne aurait la résonnance des grandes orgues; des pleurs mélancoliques se dégagent des saules; des cris effrayés s’échappent des trembles; les peupliers émettent des rires légers.
Le personnage principal est Ariane, enfant surnommée Aria par
sa mère (comme dans tracas ou embarras). Pour son père, Aria renvoie à une pièce de musique (aria des Variations Goldberg de Bach ou Ariettes oubliées de Debussy).
Ariane grandit au milieu de jardins, marais et bois, entourée d’oiseaux, d’insectes et de plantes. Tout l’incite à l’exploration. Et si ces lieux n’étaient pas ceux de la géographie, « mais ceux de l’âme et du cœur », de la découverte de soi…?
La jeune fille mène une vie en apparence normale jusqu’à ce qu’un secret sur ses origines lui soit révélé. « Dans le flou de mes origines, je me suis mise à rêver mes racines. » L’ouvrage devient à la fois un roman d’apprentissage et une fable mythologique.
Une forêt dans la voix nous invite à réfléchir sur les cycles de
la vie et de la mort, sur le visible et l’invisible, sur l’éphémère et
le permanent. « La nature entière nous enseigne le respect de ce qui se passe dans le secret, et dans le temps parfois long et douloureux qu’il faut pour advenir à soi. »
Certains passages du roman pourraient vous laisser croire qu’Andrée Christensen fait preuve d’une imagination purement débridée. Son écriture est plutôt inspirée de différentes formes d’expression artistique, que l’œuvre soit musicale ou chorégraphique.
Le chant grégorien, la musique baroque, l’art vocal du romantisme allemand, autant d’expériences artistiques qui ont transporté, nourri et transcendé Andrée Christensen. Coté danse, certaines chorégraphies ont enrichi le roman en inspirant des pistes narratives, esthétiques et émotionnelles.
Personnellement, j’ai été remué par le chant grégorien durant
mon cours classique. Sa simplicité et sa rigueur me faisaient alors vivre des émois quasi mystiques. Pourquoi m’en suis-je par la suite désintéressé ?
Parce qu’il s’agit, comme le souligne la romancière, « d’une forme vocale où la voix singulière acceptait de disparaître pour devenir Une, invitant à se faire oublier soi-même ». J’étais devenu trop individualiste.
Revenons à Ariane, au moment où une caresse devient une étreinte charnelle. Dans un moment de passion, elle et son partenaire font l’amour « sur l’herbe tendre, enivrés du souffle odorant des lys
de la Madone, saoulés jusqu’à plus soif par la miellée suintante
des chèvrefeuilles et des lavandes ».
L’omniprésence de Dame Nature ajoute à la richesse et à
la complexité de l’expérience. Il aurait pu en être ainsi pour
mon apprentissage du latin si, au lieu de décliner rosa, rosae, rosam, on m’avait enveloppé de la noblesse des grands chênes (quercus myrtifolia) ou du chant cadencé des ormes (ulmus parviflora).
Avec Une forêt dans la voix, Andrée Christensen nous plonge dans le royaume des contes et des légendes. Elle nous invite à ne pas chercher une explication logique à un phénomène qui n’est pas de l’ordre du rationnel.

Jules Richard, Paul-Émile Borduas. Tableaux d’une vie, biographie, Montréal, Éditions Somme toute 2025,
84 pages, 19,95 $.
Pour connaître Borduas de façon succincte, il faut lire Paul-Émile Borduas. Tableaux d’une vie, de Jules Richard. Ce sont trente tableaux où s’entremêlent la vie (1905-1960) et l’œuvre d’un artiste visionnaire.
Né le 1er novembre 1905 à Mont-Saint-Hilaire (Québec) dans une famille catholique, Paul-Émile Borduas est d’abord formé à l’art religieux par Ozias Leduc. Il n’aura jamais cessé de chercher, de se réinventer, de briser les codes.
Borduas publie le pamphlet Refus global en août 1948, « un brûlot anticlérical » qui va lui valoir l’opprobre de la société québécoise alors marquée par l’obscuran-tisme. Ironiquement, Borduas va mourir juste au moment où allait se lever le voile noir qui avait tenu le Québec dans l’ignorance.
Largement rédigé par Borduas, Refus global est signé par 8 hommes et 7 femmes, une parité qui était loin d’être la norme à cette époque. Outre Borduas, on trouve Madeleine Arbour, Marcel Barbeau, Bruno Cormier, Marcelle Ferron, Claude Gauvreau, Pierre Gauvreau, Muriel Guilbeault, Fernand Leduc, Thérèse Leduc, Jean-Paul Mousseau, Maurice Perron, Louise Renaud, Françoise Riopelle, Paul Riopelle et Françoise Sullivan.
Refus global est tiré à 600 exemplaires et vendu à 1,50 $. « C’est
un plaidoyer contre le cléricalisme qui engendre la peur et bâillonne la société canadienne-française de l’époque. » En raison des propos incendiaires contre le clergé, le succès du Refus global est loin d’être instantané.
Des années plus tard, Marcelle Ferron dira que Refus global s’inscrivait dans la continuité du tempérament de Borduas, « éternel révolté contre les injustices sociales, la collusion entre l’Église et l’État ».
Avant de s’établir à Paris, Borduas séjourne aux États-Unis (Provincetown et New York). Sa difficulté à s’exprimer en anglais l’empêche de s’épanouir pleinement au sud de la frontière.
Les ventes ne seront pas au rendez-vous lors de deux expositions, mais ce sera une belle reconnaissance.
Paul-Émile Borduas peint à Paris des toiles d’inspiration américaine. Tout comme Anne Hébert qui a écrit les plus belles pages sur
le Québec en vivant à Paris, Borduas avait peut-être besoin de prendre du recul, de la distance.
« Borduas aime intellectualiser son travail. De l’évolution de sa peinture et de son abandon de la couleur, il dira vouloir atteindre une plus grande objectivité, une plus grande perspective. »
Sa dernière œuvre s’intitule Composition 69 (1960) où d’épais pâtés de noirs appliqués à la spatule laissent filtrer un peu de blanc vers
le haut.
Dans un de ses trente tableaux, Jules Richard présente Borduas et Riopelle comme deux frères ennemis, comme « Caïn et Abel au pays de l’art ». Même des années après la mort de Borduas, ce n’est que du bout des lèvres, et encore, que Riopelle reconnaîtra son influence sur son travail artistique.
Décédé le 22 février 1960 à Paris, Borduas aura été un véritable chef de file de l’automatisme au Québec. Il aura servi d’inspiration
à toute une génération de peintres : Riopelle, Mousseau, Ferron, Barbeau, pour ne nommer que ceux-là.

Hélène Lavery, Les murs de ma prison, roman, Ottawa, Éditions David, coll. 14/18, 2026, 282 pages, 12,99 $.
Tolérance zéro : pas question de prendre une goutte d’alcool
quand on conduit. Tel est le thème du roman jeunesse Les murs d
e ma prison, que signe Hélène Lavery. Elle allie sa sensibilité à
sa formation juridique pour mettre en scène la descente aux enfers et la lente reconstruction de’ deux adolescents de 17 ans.
Olivier est le champion de l’école au ballon-panier. Zoé est
la meilleure aux 400 mètres nage libre. La dernière journée du secondaire, ils sont les étoiles de la polyvalente ; le lendemain, leurs rêves seront brisés.
Olivier promet aux parents de Zoé de reconduire leur fille après
le bal des finissants. « Une promesse est une promesse. Si je
la brisais, jamais plus ils ne me feraient confiance. »
Or, Olivier ne prend pas juste des boissons énergisantes durant
la fête. Il engloutit quelques bières et plusieurs verres de sangria. Avant de prendre le volant, il cale une Red Bull. « Avec ça, j’cours aucun risque de m’endormir au volant. »
Rappelons que pour les conducteurs de moins de vingt-deux ans et ceux qui ont un permis d’apprenti ou un permis probatoire,
on applique la règle de la tolérance zéro. Pas question de prendre une goutte d’alcool quand on est au volant.
Olivier est loin du compte. Il conduit en état d’ébriété, se retrouve dans la voie inverse et frappe une voiture. La collision est cauchemardesque. Le père d’un enfant de 5 ans meurt et Zoé en ressort paraplégique. Olivier doit comparaître devant la Chambre
de la jeunesse.
Le juge lui impose une peine d’un an et le place dans un centre
de détention pour mineurs, où il subira les conséquences de
son insouciance et pourra réfléchir aux drames qu’il a provoqués. « J’avais commis l’irréparable, je devais payer pour mes erreurs. »
Une première version de ce roman est parue en 2013 aux Éditions Vents d’Ouest, à Gatineau, sous le titre Tolérance zéro. Les Éditions David publient aujourd’hui une mouture revue et mise à jour par l’auteure.
Hélène Lavery illustre comment une prison est plus qu’une cellule de quatre murs, c’est aussi dans la tête d’Olivier. Il doit réapprivoiser l’existence et parier sur le futur. Espoir est un mot de six lettres qui contient l’essentiel de ses rêves, l’essentiel de sa libération non seulement physique mais également psychologique.
Quant à Zoé, on la voit passer par toute une gamme d’émotions : colère, révolte, découragement, anxiété, incompréhension.
La romancière nous la montre traversant aussi les étapes de l’écoute, de l’échange et du pardon.
Les murs de ma prison est un roman sur les principes de la justice réparatrice. Il ne laissera personne indifférent. Il pourrait bien figurer sur ma liste des coups de cœur de 2026…

Benoit Jodoin, Archives de nos amitiés imparfaites, essai, Montréal, Éditions Triptyque, coll. Queer, 2025, 138 pages,
29,95 $.
En puisant dans sa correspondance et ses photos, Benoit Jodoin s’adresse à un ami d’adolescence pour réfléchir sur l’amitié entre hommes gais au prisme de la pensée queer. Son essai intitulé Archives de nos amitiés imparfaites est le résultat d’une démarche dans le doute et la fragilité.
Jodoin a grandi au Québec dans les années 1990, lorsque le mot gai était bien campé et que le mot queer était encore à découvrir. Dès le premier chapitre, le trentenaire explique ce qu’il a appris de lui-même en affirmant : « Est queer ce qui autorise que les choses restent brouillées, incomprises, inachevées, confuses, complexes. »
La pensée queer invite à créer de nouvelles manières d’entrer en amitié, à célébrer l’amitié « dans ses échecs et ses imperfections, dans ses itérations parfois inspirantes, parfois douloureuses,
à l’occasion passionnelles ou cruelles, et souvent affaiblies par
le temps ».
L’auteur s’inspire de biographies et de correspondances où sont relatés des récits d’amitiés masculines avant Stonewall (1969). Il est d’abord question de la relation entre le Canadien Fred Vaughan et
le célèbre poète américain Walt Whitman. Les deux hommes font l’amitié comme on faisait l’amour (to court) au 19e siècle, c’est-à-dire « se fréquenter, tenter de plaire à autrui pour s’y lier ».
Dans sa correspondance, Gandhi témoigne de ses sentiments pour son ami Kallenbach. Il serait facile d’interpréter cela dans le sens d’une passion amoureuse. Or, leur compa-gnonnage raconte autre chose, « soit l’élaboration d’une manière d’être ensemble pour deux hommes dans l’intimité ».
Jodoin fait brièvement allusion à l’histoire d’amitié tumultueuse entre Marcel Proust (22 ans) et le comte Rober de Montesquiou
(38 ans). Dans une lettre adressée au comte en 1910, Proust écrit :
« je ne vous ai encore parlé que de moi, mais parce que c’était pour vous parler de nous ».
Les beaux mots que l’auteur d’À la recherche du temps perdu trouve pour parler d’amour, il les convertit pour décrire les relations hétérosexuelles de son œuvre. Pour écrire sur l’homosexualité,
il ne lui reste que des mots de vulgarité, de solitude et d’exclusion.
Peu le savent, mais deux des plus grands génies espagnols du
20e siècle ont vécu ensemble « une histoire d’amitié passionnelle, impétueuse, ambiguë », comme le sont d’ailleurs les personnages eux-mêmes, le peintre surréaliste Salvador Dali et le dramaturge
et poète Federico Garcia Lorca. Le premier était hétéro, le second était homo.
Avec ces exemples à l’appui, Jodoin explique comment il peut régner une confusion ambiante entre deux registres affectifs : l’amour et l’amitié. Il arrive souvent que des sentiments soient « capitalisés pour combler un besoin d’attention ».
Puisant dans sa propre expérience, avec son ami d’adolescence, l’auteur voit en quelque sorte sa relation comme « une amitié-rempart, une amitié-refuge ». Je souligne que, sur les bancs d’école, les deux garçons étaient efféminés, maniérés, nuls en sport et passionnés de mode, donc cibles idéales de quolibets homophobes.
Les homos et les hétéros, écrit Jodoin, ont un même problème :
« la culture patriarcale marginalise les désirs de proximité avec
les hommes ». Il croit que les queers peuvent contribuer à créer une culture de la connexion, inventer un monde où deux hommes amis peuvent se dire « je t’aime ».
Une seule conclusion s’impose à l’essayiste : les amitiés masculines sont imparfaites, « non pas dans le sens de ce qui fait défaut,
mais dans le sens de ce qui reste inachevé, incomplet, perfectible ».

Freida McFadden, La Prof, roman traduit de l’anglais
par Karine Forestier, Paris, City Éditions, 2025, 392 pages, 36,95 $.
J’ai rarement été rivé à mon fauteuil ou à mon lit en lisant
un thriller. Freida McFadden a réussi ce tour de force en campant une singulière histoire d’amour enseignant-élève dans son roman La Prof. Attendes à voir couler des larmes et du sang…
Les trois principaux personnages de ce roman sont l’époux Nate, professeur d’anglais, 38 ans; l’épouse Eve, professeure de mathéma-tiques, 30 ans; Addie, élève de 16 ans qui excelle en anglais et qui est médiocre en mathématiques. Chaque chapitre est écrit au je par l’un d’eux.
Nate et Eve ont leur routine : « trois bisous par jour et des rapports sexuels une fois par mois ». Ils sont devenus des étrangers l’un pour l’autre. L’abîme qui les sépare s’élargit un peu plus chaque jour.
Eve se sent coincée dans ce qui lui apparaît de plus en plus comme un mariage sans amour. Elle n’a aucune chance d’être avec l’homme qu’elle aime vraiment. L’épouse se trouve un amant et l’époux se tourne vers des adolescentes.
Lorsque le père d’Addie est mort après avoir déboulé dans l’escalier et lorsqu’un prof est soupçonné d’avoir entretenu une relation avec Addie, cette dernière a prétendu avoir tout raconter à la police, « enfin, pas tout » parce qu’elle n’est pas complètement idiote. Selon la prof de mathématique, Addie est une fille perturbée.
L’adolescente est le souffre-douleur de l’élève la plus populaire et la plus canon du high school. Chaque fois qu’elle pense avoir vécu la pire journée de sa vie, le lendemain s’avère plus atroce encore. Les coups bas sont parfois d’une mesquinerie inouïe.
Nate invite Addie à joindre l’équipe qui publie une revue de poésie. Il lui fait un clin d’œil qui devient rapidement un regard séduisant; il lui donne un coup de main qui se transforme en une caresse.
Le prof finit par avouer à l’élève qu’il ne s’est « jamais senti connecté avec quelqu’un comme avec elle ».
Et Addie dans tout ça? « Je pense exacte-ment la même chose. »
La romancière Freida McFadden précise que Nate découvre pour
la première fois son âme sœur à 38 ans, et elle n’a que 16 ans.
Le prof lui remet ce poème :
La vie m’a presque échappé
Puis elle
Jeune et vivante
Avec des mains douces
Et des joues roses
M’a révélé à moi-même
M’a volé mon souffle
Avec des lèvres rouge cerise
M’a redonné la vie
À l’adolescence, il n’est pas rare de voir un coup de foudre entre élève et prof. McFadden fait dire à Nate que la plupart
des gens ne comprennent pas ce que c’est que d’avoir de belles jeunes filles qui se jettent sur vous année après année, ajoutant
« je ne suis pas de marbre »…
Personne ne connaît la véritable Addie ou ne soupçonne ses secrets qui pourraient détruire des vies. L’adolescente est prête à tout pour garder le silence. Et quand la prof de mathématiques commence à comprendre qui est véritablement son élève et ce qu’elle cherche
à cacher, il est déjà trop tard…
La romancière Freida McFadden est
connue pour ses thrillers psychologiques, notamment la série
La femme de ménage. Dans La Prof, ses rebondissements se logent à l’enseigne de l’imagination la plus débridée.

Dana Blue, Desire, tome 3 de Kink Club, Paris, Harper Collins, 2024, 270 pages, 28,95 $.
Après les aventures de Devil et Terrence, puis de Demon et Cole, voici les turpitudes de Caspian et Ryan. Dana Blue clôt sa trilogie du Kink Club avec Desire, surnom d’un dominant doué de ses mains et de ses chaînes, qui s’éprend d’un soumis ingérable.
Ryan Beaumont est un rouquin qui a une belle gueule et un cul d’enfer. Ses yeux sont « deux pierres d’émeraude pétillantes de malice et rebelles ». Il rencontre Caspian Tyson, un colosse Noir avec « des muscles découpés au couteau » et un membre vraiment impressionnant. Entre ça et le poing, Ryan n’est plus sûr de rien. Chose certaine, c’est aussi effrayant qu’excitant.
Dans l’univers BDSM (bondage et discipline, domination et soumission, sadisme et masochisme), le soumis renonce à sa liberté et à ses droits en remettant son corps et son âme entre les mains
de son dominant protecteur. Ryan veut surtout donner à Desire « l’accès et le contrôle total de sa sexualité et de son intimité ».
Son seul objectif est de plaire à son Dom.
Autant Caspian est délicieusement cruel, autant Ryan est savoureusement arrogant. Desire est un dominant qui ne fait rien gratuitement; il est exigeant et prévient son soumis qu’il va en baver. Quant à Ryan, il est considéré comme un brat qui fait « souvent exprès d’attiser la colère de son Dom pour être puni,
car il trouve l’excitation dans la correction de son maître » qui l’appelle chaton.
Lié par un contrat, le dominant ne doit jamais aller à l’encontre d
u mot de sécurité d’un soumis. Dans le cas de Ryan, ce mot est « rouge » et Caspian l’ignore une fois, à regret. Le pardon est pénible et se réalise à un prix que Desire n’aurait jamais imaginé devoir payer : se mettre à genou, se faire traiter comme un soumis. Preuve, s’il en faut, que « c’est le soumis qui choisit son Dom
et jamais l’inverse ».
Tatouages, piercings et scarifications sont de la petite bière en comparaison au knife play, voire au branding que le roman décrit. Le fer rouge marque les bêtes, a jadis indiqué la possession
d’un esclave et va maintenant sceller la relation entre Caspian et Ryan. Ce dernier savoure la douleur parce qu’elle vient de son Dom. La cica-trisation ne sera pas juste physique, elle sera le signe le plus tangible de la réconciliation.
Desire renferme une brochette de scènes lubriques que plusieurs lecteurs trouveront sans doute barbares. L’intensité sexuelle
fait parfois l’objet de passages envoûtants. En voici un exemple : « Le souffle de Desire était haché, les muscles de ses cuisses tendus, ses pupilles dilatées et son visage en proie au désir. Les fourmille-ments de l’orgasme se répandaient dans son bas-ventre. Ryan aimait avoir cet effet sur son Dom. Lui et lui seul pouvait lui provoquer autant de plaisir. Personne ne lui arrivait à la cheville. »
C’est la première fois que je lis un roman où la chambre à coucher est tour à tour un lieu de tendresse insoupçonnée, de désirs dévastateurs, de pénétrations déchirantes, de tiraillements et d’engueulades acerbes, de rapprochement et de réconciliation durables.

Marika Lhoumeau, Devenir Margot, Fragments d’un faux souvenir, récit, Montréal, Éditions Somme toute, 2024,
120 pages, 19,95 $.
Relation père-fille, entraide d’une proche-aidante, soins de longue durée, démence, Alzheimer, autant de sujets qui sont abordés avec justesse dans le récit Devenir Margot de Marika Lhoumeau. Ce récit suit la tendance actuelle en création documentaire.
Entre 2019 et 2022, Marika Lhoumeau se rendait dans un centre hospitalier de soins de longue durée, où habitait désormais
son père Roger, nonagénaire atteint de démence mixte, un mélange d’Alzheimer et de démence vasculaire. L’auteure note l’origine latine « de-mens », c’est-à-dire privé d’esprit.
Un jour, le visage de Roger s’illumine dès que Marika entre dans
sa chambre. Pourquoi ? Parce qu’il reconnaît une certaine Margot, « ma première blonde quand j’étais petit gars ». Il oublie son statut de père et retombe en enfance.
Marika Lhoumeau devient Margot Fournier. Actrice de formation, elle ne se doute pas que son père vient de lui offrir le rôle qui changera sa vie. Avant, c’était papa et Marika, maintenant on passe
à Roger et Margot. Qui est cette Margot qui s’immisce entre Marika et son père?
Marika n’a pas auditionné pour le rôle de Margot, ne l’a pas convoité, désiré, répété. « Je dois, sinon le jouer, au moins l’accepter. »
Ce faisant, Margot voit comment le niveau émotionnel de Roger est comme un tsunami. Il y a des revirements spectaculaires, comme
un enfant qui passe des larmes au rire en un éclair.
Avec les personnes qui souffrent d’Alzheimer, il faut parfois leur mentir pour éviter de l’anxiété, pour adoucir leur réalité. Cela s’appelle un mensonge thérapeutique. En réalité, Marika a « l’impression d’avoir été un peu plus près de la vérité que du mensonge ».
On peut se demander si le cerveau de Roger a remplacé Marika
par Margot dans le but de pouvoir vivre la relation qu’il a toujours voulu avoir avec sa fille. Par cet étrange stratagème, Roger et Margot ne sont-ils pas en train de recréer « une relation père-fille idyllique » ?
Le fait de devenir Margot est une responsabilité que Marka prend très au sérieux. Avec ce rôle, elle devient la dernière dépositaire
de la mémoire de l’enfance de son père.
Marika Lhoumeau livre une intéressante remarque. Elle note que
les bébés et les gens aînés sont tous deux fragiles et dépendants.
Or, nous traitons les premiers comme la prunelle de nos yeux, alors que nous abandonnons les seconds comme s’ils avaient déjà disparu.
Devenir Margot est un roman qui illustre avec brio comment notre société est mal préparée à faire face à la montée en flèche de l’Alzheimer. Nous y voyons seulement un chemin parsemé de stress, de désarroi et de douleur, alors qu’il s’agit aussi d’un parcours glané de beauté, de tendresse
et d’amour.