30 juin 2018
Valentin Musso, Dernier été pour Lisa, roman, Paris, Éditions du Seuil, 2018,
400 pages, 34,95 $.

Valentin Musso, thrilleriste redoutablement efficace

C’est au courant de l’été que
j’ai découvert le romancier français Valentin Musso. Je ne savais pas
qu’il avait publié des thrillers en 2010, 2011, 2012, 2014 2015 et 2016. Son tout dernier s’intitule Dernier été pour Lisa, un ouvrage d’une redoutable efficacité. 
Valentin Musso situe son intrigue en 2004 et 2016, à Black Oak, bourgade assez morne du Wisconsin. On plonge dans un petit univers stable et routinier que les gens
ne quitteraient pas pour rien au monde; c’est aussi un endroit où « même les secrets les mieux cachés finissent par refaire surface ».
Au début de l'été 2004, trois élèves terminent leur cours secondaire. Nick Altman, Lisa Nielsen et Ethan Walker sont appelés « les Inséparables ». Dans la nuit du 20 au 21 août, après une soirée bien arrosée, Lisa, 17 ans, est trouvée morte sur les rives du lac Michigan. Son soi-disant petit-ami Ethan est aussitôt arrêté, accusé, reconnu coupable et incarcéré.
Il n’est pas rare qu’une personne soit condamnée en raison de ses antécédents
ou de sa mauvaise réputation, et non pas
en raison de preuves documentées hors de tout doute. Il s’ensuit des erreurs judiciaires. C’est ce qu’un juge estime douze ans après l’incarcération d’Ethan. Libéré, le prétendu assassin de Lisa Nielsen revient à Black Oak où quatre-vingt-dix pour cent des résidents le croient toujours coupable.
Valentin Musso excelle dans l’art de jongler avec la criminologie et la psychologie, avec les liaisons amoureuses et les relations troubles aussi. Son narrateur est Nick Altman, devenu écrivain à succès à New York. À 30 ans, il revient lui aussi à Black Oak en 2016 pour l’enterrement de son père. Il croise une sorte de « justicier redresseur de torts ». Tous deux veulent découvrir
le vrai coupable du meurtre de Lisa Nielsen.
L’efficacité de l’intrigue repose, en partie,
sur le croisement entre criminologie
et psychologie, mais aussi sur un rebondissement complètement inattendu. Chapeau, Musso ! Vous nous faites comprendre qu’il est possible de tuer pour des raisons d’argent ou de sexe, bien entendu, mais qu’il y a aussi d’autres moteurs plus puissants : « ego, désir refoulé, frustration, perte d’estime de soi ».
Le lecteur apprend assez rapidement que
la police n’a pas poussé très loin son investigation en 2004, que « l’enquête a été salopée », que certaines personnes n’ont pas dit tout ce qu’elles savaient à l’époque. Nick identifie une demi-douzaine de suspects potentiels et imagine des scénarios parfois invraisemblables. Les annales judiciaires n’en sont-elles pas remplies…? Tout comme les entorses avec la vérité pour parvenir
à ses fins.
L’auteur aime glisser ici et là des petites phrases qui agissent comme une sentence ou un leitmotiv. En voici trois exemples : « il n’y a qu’un pas de l’arrogance du vainqueur à l’humiliation du vaincu; 
se souvenir de certains événements peut être parfois plus douloureux que de
les vivre; le silence est souvent une manière illusoire de se mettre à l’abri ».
Comme l’histoire se passe aux États-Unis
et que je dévore souvent des thrillers de James Patterson ou Michael Connelly,
j’ai curieusement eu l’impression que Dernier été pour Lisa était une traduction en français. Peut-être parce qu’il est question de lycée et non d’école secondaire ou high school. Il y a peu de références nord-américaines, sans doute parce que le public visé est d’abord français ou européen.
15 juin 2018
Louise Royer, Téléportation et tours jumelles, roman, Ottawa, Éditions David, coll. 14/18, 2018, 200 pages, 14,95 $.

Nouvel épisode
de téléportation

Enseignante des sciences dans
une école privée, Louise Royer est une Franco-Ontarienne qui habite
à Mississauga et qui aime écrire
des histoires de science… fiction,
où il est toujours question de transmutation des corps ou
de téléportation. Son quatrième roman s’intitule d’ailleurs Téléportation et tours jumelles.
Ils ont été précédés d’iPod et minijupe au 18e siècle (2011), de Culotte et redingote
au 21e siècle
(2012), puis de Bastille et dynamite (2015). François et Sophie
sont présents dans chaque épisode,
leur rencontre demeurant le fruit
d’une téléportation entre 2009 et 1767.
Le principal personnage du quatrième épisode est Jake Stanford qui détient
le record mondial du plus grand nombre
de téléportations, ayant ainsi « l’habitude
de l’éblouissement du siphon d’étincelles
qui le fait apparaître instantanément ailleurs sur la planète ».
Jake avait aidé François à s’échapper de
la Bastille dans l’épisode précédent.
Nous sommes maintenant en 2023 et
Jake se voit confier la tâche d’étudier
les déplacements des terroristes responsables de la destruction du World Trade Centre au cours du mois précédant l’attaque.
Nous naviguons entre 2023 et 2001 ;
ces déplacements m’ont parfois paru
un peu déroutants. Jake doit convaincre Laura, sœur d’un scientifique,
de l’accompagner dans une expérience
de téléportation. Elle y voit
« une rocambolesque histoire,
une tromperie, une supercherie monumentale ».
Téléportation et haute technologie vont
de pair. Il est question, par exemple,
d’une bague qui contient une centaine d’atomes capables de recevoir, au moment de la téléportation, un code spécial
du programme de simulation.
L’auteure ajoute une touche érotique dans
la relation entre Laura et Jake. Elle écrit que ce dernier « exhale une masculinité qui suscite des papillons dans le bas-ventre
de la jeune femme ». Le style de Louise Royer est toujours très imagé ; en voici
un exemple : « les cotes de la bourse montrent les symptômes de la danse
de Saint-Guy ».
La promotion du livre met l’accent sur l’étude des déplacements de terroristes responsables de la destruction du World Trade Centre. Or, il en est rarement question (je l’ai à peine remarqué). L’histoire n’en demeure pas moins intéressante.
La tragédie du 11 septembre 2001 a marqué à jamais notre imaginaire. Dommage qu’on en parle dans un seul chapitre et que
les terroristes y brillent par leur absence. Heureusement que la plume de Louise Royer est haletante, voire trépidante.
7 juin 2018
David A. Robertson, Quand on était seuls, album illustré par Julie Flett et traduit
de l’anglais par Diane Lavoie, Saint-Boniface, Éditions des Plaines, 2018, 28 pages, 18,95 $.

La lecture est
un repas essentiel

L’album When we Were Alone
de David A. Robertson a reçu le Prix littéraire du Gouverneur général
en 2017. Le grand mérite d’en avoir publié une version française – Quand on était seuls – revient aux Éditions des Plaines, à Saint-Boniface. Cet album est un véritable hommage à la résilience de jeunes infortunés dans les pensionnats autochtones.
Nósisim aide sa grand-mère à entretenir son jardin et remarque diverses caractéristiques qui piquent sa curiosité : vêtements colorés, longue tresse, langue cri. Chaque fois, dans un rythme presque poétique, l’auteur rappelle comment la liberté des jeunes autochtones a été brimée dans des pensionnats loin de leurs familles, où « on voulait qu’on soit pareils aux autres ».
Julie Flett illustre ce conte en ayant recours tantôt à des couleurs sombres (solitude) tantôt à des couleurs gaies (affirmation
de soi). La grand-mère de Nósisim, elle, illustre comment la résilience demeure
le premier pas dans une marche vers
la liberté, vers une prise en charge personnelle.
Avec l’album Quand on était seuls, les jeunes découvrent que la lecture est un repas essentiel. La grand-mère ne dit-elle pas « Na pinaysis, miciso, ta misi kitiyin,
ta maskisiyin » ou « Tiens, petit oiseau; mange et tu seras grand et fort » ?
2 juin 2018
Collectif d’élèves, Petites chroniques vertes – fables écologiques, Ottawa, Éditions David, coll. Mordus des mots, 2018, 192 pages, 10 $.

Sensibilité écologique
des jeunes

La déforestation, la pollution,
la surexploitation et leurs impacts sur la vie animale et végétale sont des exemples de sujets réalistes
qui ont inspiré trente jeunes à écrire une fable écologique qui figure dans Petites chroniques vertes.
Les élèves proviennent moitié moitié des écoles secondaires publiques
et catholiques de langue française en Ontario : 5 du Nord, 10 du Sud
et 15 de l’Est.
L’écrivain Gabriel Osson, de Toronto,
a parcouru la province pour animer
des ateliers d’écriture. « Je pensais
leur apprendre les mystères de la fable écologique, mais ce sont plutôt eux qui m’ont instruit à travers une grande variété d’histoires écrites avec sensibilité et intelligence. » Un peu plus de 70 textes
ont été soumis dans le cadre du concours Mordus des mots; ils ont été jugés à l’aveugle (le nom de l’élève n’y figurant pas).
Les arbres, les animaux et les appareils prennent aisément la parole dans ces fables. Ainsi, un chêne discute avec un étudiant
en sciences environnementales,
un réfrigérateur s’entretient avec le fermier qui l’a récupéré et des animaux dénoncent leurs conditions de vie.
Les élèves font preuve d’un grand sens critique. Dans « L’humain et l’arbre », Annick Dupuis (École secondaire Macdonald-Cartier, Sudbury) conclut
que « Tu peux réparer tes erreurs avec
la nature. Si tu en prends soin, elle te le rendra. » Anaïs Delhomelle (Collège français, Toronto) signe « Une découverte pas comme les autres » et y va d’une remarque ironique : « Il y a des gens parfaits aux quatre coins du monde, malheureusement
la Terre est ronde. »
Voici la liste des dix élèves sud-ontariens qu’on peut lire dans Petites chroniques vertes : Renée Elson (École secondaire catholique Nouvelle-Alliance, Barrie),
Adèle Swanson, Anaïs Delhomelle et Claire Rosienski (Collège français, Toronto), Julie Thomas (École secondaire Étienne-Brûlé, Toronto), Louardiane Soundous (Toronto-Ouest), Mahira Moftah (École secondaire Gabriel-Dumont, London), Brigitte Couture (École secondaire catholique L’Essor, Tecumseh),Victoria Salmeron et Rebecca Charlemont (École secondaire catholique Notre-Dame, Woodstock).
24 mai 2018
Jonas Gardell, N’essuie jamais de larmes sans gants, roman traduit du suédois par Jean-Baptiste Coursaud et Lena Grumbach, Montréal, Éditions Alto, 2018, 832 pages,
22,95 $.

Témoignage aussi déchirant que nécessaire

Au début des années 1980, le sida
est considéré comme la maladie
des homos, la nouvelle peste, voire
la punition de Dieu. Il n’y a pas encore de remède, juste de l’hystérie et de la terreur. Pour décrire
le milieu gay et les ravages du VIH en Suède, Jonas Gardell a écrit
la trilogie N’essuie jamais de larmes sans gants; la version française
a paru en 2016 et une édition québécoise format poche (832 pages) en 2018. La version anglaise se fait toujours attendre
La quatrième de couverture nous dit
que deux jeunes hommes vont tomber amoureux malgré tous les interdits de leur milieu respectif. Fils unique d’une modeste famille rurale, Rasmus Stahl est traité de « sale pédé » avant même qu’il sache qui
il est vraiment. Benjamin Nilsson est
un témoin de Jéhovah « en route pour
une vie diamétralement opposée à tout
ce qu’il a vécu ». Ils se rencontrent à Stockholm en 1982.
Comme c’est un roman, l’auteur multiplie
les intrigues ou rebondissements pour mieux décrire comment la vie peut basculer à la faveur d’une rencontre déterminante… ou prendre une direction inattendue en raison d’une épidémie. Plusieurs des personnages, certains assez colorés, font partie du collectif gay
La Corneille. 
Rue Church à Toronto, rue Reeperbahn à Hambourg, rue Castro à San Francisco,
rue Istedgade à Copenhague, chaque grande ville à son coin gay. En 1980, à Stockholm, la rue Klara norra kyrkogata est communément appelée la Klara pornorra, comme dans porno. Plusieurs personnages du roman y rôdent, y trinquent, y draguent.
La Suède est considérée comme un pays très libéral, très ouvert, mais en 1980 le plus grand quotidien de Stockholm refusait de publier des faire-part de décès où le défunt était un homme pleuré par un autre homme. Avec l’épidémie du sida qui gagne le pays,
la une d’un quotidien clame, en 1987,
qu’« il faut tatouer les séropositifs à l’aisselle, dixit un médecin suédois. »
Jonas Gardell retrace brièvement l’histoire des épidémies pour illustrer que, de tous
les temps, « maladie, péché et impureté étaient étroitement liés ». Le syndrome du bouc émissaire est aussi une constante qui conduit à « l’exclusion, l’isolement et
la ségrégation ». Pendant au moins deux décennies, le bouc émissaire du VIH sera
le pédé, l’homo, le gay.
L’auteur rappelle les événements de Stonewall (New York, 1969) et de Harvey Milk (San Francisco, 1978) pour monter comment la libération sexuelle était si nouvelle et si fragile pour les homosexuels. Chancelants, hésitants et mal assurés,
les premiers pas demeurent néanmoins déterminants.
Rasmus sort du placard lors de son vingtième anniversaire chez ses parents. Par-delà le tabou, Benjamin en vient à se dire « Je… veux dans ma vie… pouvoir aimer quelqu’un… qui m’aime. » Ce quelqu’un est Rasmus. Les parents de l’un et l’autre vivent une montagne russe de bouleversements
et de questionnements. L’homosexualité et encore moins le sida ne font pas partie de leur univers ou vocabulaire.
N’essuie jamais de larmes sans gants fait état de la libération homosexuelle en Suède à l’époque de ce qu’on appelait alors le cancer gay. Un personnage note que ceux qui sont toujours demeurés dans le placard, « ceux qui n’ont jamais laissé personne découvrir qui ils sont réellement, ceux-là, ils ne peuvent non plus révéler à personne le nom de la maladie dont ils souffrent exactement. Pour eux, c’est encore pire. »
La quatrième de couverture indique qu’un membre du couple protagoniste tombera sous la lame de la faucheuse sida. Le livre est un magistral hymne à la vie et à l
a tolérance. Il s’est vendu à plus d’un demi-million d’exemplaires et a été adapté pour une série télé suédoise.
Voilà « un témoignage aussi déchirant que nécessaire, pour ne pas oublier le chemin parcouru et pour continuer d’avancer, ensemble ».
15 mai 2018
Clare Mackintosh, Laisse-moi en paix, thriller traduit de l’anglais par Françoise Smith, Éditions Marabout, 2018, 432 pages, 29,95 $.

Doigté et suspense garantis

La romancière britannique Clare Mackintosh a été traduite en
35 langues. Son tout dernier thriller s’intitule Laisse-moi en paix
et mérite rien de moins que le prix Polar international de Cognac. Qui
est coupable ? Quel est le motif ?
La réponse est cachée par des rebondissements jusqu’à
la dernière ligne.
L’auteure a passé douze ans dans les forces de police avant de se consacrer à l’écriture. Elle campe ses personnages sur la côte sud de l’Angleterre près de Beachy Head, un promontoire de craie dont la hauteur de
162 mètres en fait un des sites de suicide 
les plus connus au monde.
Dès les premiers chapitres, on apprend
que Tom et Caroline Johnson, âgés respectivement de 58 et 48 ans, ont sauté
du haut de la célèbre falaise, à sept mois d’intervalle. Le coroner conclut à deux suicides même si les corps n’ont pas été retrouvés, en raison de la marée haute.
La fille du couple disparu, Anna, n’accepte pas le suicide de sa mère, une femme forte et confiante « qui n’aurait jamais renoncé à vivre ». Devenue maman à son tour, Anna décide de fouiller le passé, mais se voit rapidement menacer. Fraude, conspiration
et mensonges semblent plus rassurants.
Anna confie ses doutes à Murray, un ancien policier-enquêteur qui se fie plus à son instinct et à son expérience qu’aux règles de la police judiciaire. « Quand cela sentait l’embrouille, que cela avait le goût de l’embrouille, il y avait des chances pour
que ce soit une embrouille. Même si ça n’en avait pas l’air. »
Le point fort de Murray consiste à envisager les problèmes sous un angle original. Bien qu’atteinte de troubles psychologiques, sa sympathique et perspicace épouse lui vient en aide. Le tissu de mensonges ne tarde
pas à s’effilocher. On sent la mise en scène, le suicide trop parfait.
Suicide, meurtre, faux suicide, tout est sur
la table dans ce thriller finement architecturé. Le sexe ou l’argent explique plusieurs crimes, mais Murray découvre
une autre raison qui peut pousser les gens à disparaître…
Je ne vais évidemment pas vous dévoiler l’identité de la, le ou les coupables. Je vous signalerez tout simplement que rien n’est plus bizarre que les gens. « Comment peut-on connaître une personne toute sa vie
sans la connaître du tout ? »
Dans Laisse-moi en paix, Clare Mackintosh réussit avec brio à décrire le cheminement d’une protagoniste qui n’a pas peur de
la mort mais plutôt de la vie.
Le style de Mackintosh est alerte et
sa psychologie des personnages demeure solide. Les chapitres sur Anna sont écrits
au « je », ceux sur Murray en narration. D’autres nous apparaissent d’abord comme une voix d’outre-tombe.
Le suspense est maintenu de la première à la dernière ligne, littéralement. Ça vaut six étoiles, mais le maximum est cinq !
7 mai 2018
Mireille Messier, À qui le coco ?, album illustré par Caroline Merola, Montréal, Éditions de l’Isatis, coll. Clin d’œil no 31, 2018, 24 pages, 11,95 $.

Reconnaître un oiseau
à son œuf  

Mireille Messier n’a plus assez
de doigts pour compter ses livres destinés aux enfants de 3 à 6 ans.
Le tout dernier s’intitule À qui le coco ? Il s’agit d’un album qui permet de découvrir neuf oiseaux d’Amérique à partir de leurs œufs tous différents. Il y a la mésange à tête noire, le grand héron bleu,
le colibri à gorge rubis, le harfang des neiges, le macareux moine,
le fou de Bassan, le cygne siffleur,
le merle et la corneille d’Amérique.
L’auteure a été fort bien encadrée puisque
la directrice des Éditions L’Isatis, Angèle Delaunois, est une ornithologue. L’illustratrice Caroline Mérola a été choisie en raison de ses dessins très colorés et
près de la réalité ; elle a eu carte blanche
et le résultat est très dynamique. Chaque oiseau semble nous faire un « clin d’œil »
(nom de la collection).
À qui le coco ? est un documentaire poétique. Pour chaque oiseau et ses œufs,
il y a trois ou quatre phrases avec des mots qui riment. C’est de « la poésie du quotidien ». Brindilles rime avec coquille, perché avec bleutés, pointus avec touffues, riz avec petits. Le livre est dédié « à Ian, mon coco rococo ! » Ian est le mari de Mireille Messier.
Quand Mireille va dans les écoles, elle apporte une version géante du livre et un œuf en bois de chaque oiseau (grosseur
et couleur exactes). Les enfants peuvent
les tâter et même les commander en ligne.
C’est le genre d’album qu’un parent peut lire à son enfant de 3, 4 ou 5 ans. La recherche sur les neuf oiseaux, leurs nids, leurs œufs et leur environnement est rigoureuse mais adaptée aux petits.
1er mai 2018
Éric-Emmanuel Schmitt, Madame Pylinska et le secret de Chopin, récit, Paris, Éditions Albin Michel, 2018, 126 pages, 17,95 $.

Écrire est savoir
demeurer dans l’intime.

Le tout dernier récit d’Éric-Emmanuel Schmitt relate la relation entre un jeune homme qui veut apprendre le piano et sa professeure polonaise assez extravagante. Madame Pylinska et le secret de Chopin est écrit au « je » : à 9 ans, Éric est bouleversé en entendant
sa tante jouer du Chopin ; à 21 ans,
il décide d’apprendre à jouer du piano. Ce qui l’attend est rien de moins qu’un apprentissage de la vie, de l’amour et de l'écriture.
La première fois que l’enfant entend sa tante jouer un air de Chopin, il découvre « l’épiphanie d’une manière d’exister différente, dense et éthérée, riche et volatile, frêle et forte ». Ses premiers cours l’initient à Couperin, Bach, Hummel, Mozart, Beethoven, Schumann, Debussy… À 16 ans, l’ado veut aborder Chopin, mais le miracle ne se produit pas, Chopin le fuit. Une fois rendu à l’École normale supérieure de Paris, Éric-Emmanuel Schmitt étudie la philosophie et cherche un prof de piano. Entre en scène Madame Pylinska.
Lorsque cette Polonaise joue Chopin,
le philosophe sent « la musique le frôler,
le lécher, le piquer, le pétrir, le malaxer,
le balloter, le soulever… ». La professeure voit que son élève est un cérébral outillé pour Bach, il enfonce les touches comme
un bûcheron. Les devoirs qu’elle lui donne l’éloignent toujours du piano : cueillir
les fleurs sans faire tomber la rosée, écouter le silence ou le vent, faire des ronds dans l’eau, venir à son cours après avoir fait l’amour… car les bémols devenus alors pulpeux et charnus frôleront le divin.
Lorsque l’auteur discute de la relation que Frédéric Chopin a eue avec George Sand,
sa prof lui répond que Sand était « une esclave de la réalité » alors que la musique de Chopin « impose sa réalité à l’esprit. […] Elle n’exprime pas des sentiments, elle les provoque. » Pour madame Pylinska, il existe d’autres compositeurs, mais il est impensable « qu’on pût en penser autant de bien que Chopin ».
Madame Pylinska et le secret de Chopin
est le court récit d’un long impact. Éric-Emmanuel Schmitt a toujours écrit en pensant à ce que Chopin lui avait appris. « Les plus beaux sons d’un texte ne sont pas les plus puissants, mais les plus doux. » L’écrivain n’harangue pas une foule, il s’adresse à un individu, à moi, à lui, à elle. Écrire, c’est savoir « demeurer dans l’intime ».
25 avril 2018
Jacques Mathieu et Denis Vaugeois, Faire aimer l’histoire en compagnie de Jacques Lacoursière, essai, Québec, Éditions du Septentrion, 2018, 292 pages, 24,95 $.

L’histoire au quotidien
dans la langue du conteur

Le nom de Jacques Lacoursière
est intimement, directement et entièrement relié à l’histoire du Québec et du Canada. Deux de ses collaborateurs-inspirateurs, Jacques Mathieu et Denis Vaugeois, nous brossent un portrait de l’homme dans Faire aimer l’histoire en compagnie de Jacques Lacoursière
Né à Shawinigan le 14 mai 1932 (86 ans), Jacques Lacoursière est professeur à une école primaire de Trois-Rivières lorsque Denis Vaugeois l’invite à l’accompagner aux Archives publiques du Canada, à l’été 1960, pour faire de la recherche sur les premiers Juifs du Canada. Lacoursière rêvait alors de devenir écrivain, mais après deux semaines, jour et nuit, aux Archives de la rue Sussex, il a la piqure de l’histoire. « Chose certaine, Jacques avait mordu à l’hameçon. » C’est donc en Ontario qu’il découvre sa vocation, celle de devenir un vulgarisateur de l’histoire.
Il est intéressant de noter que c’est aussi
en Ontario que Lacoursière a sérieusement étudié l’histoire (scolarité de maîtrise à l’Université d’Ottawa). Il avait obtenu
un baccalauréat en pédagogie de l’École normale Maurice L. Duplessis, en 1960,
et Denis Vaugeois écrit que « c’est le plus haut diplôme qu’il n’obtiendra jamais ». Quand il enseignera l’histoire à l’Université Laval, de 1997 à 2001, ce sera à titre de professeur invité.
C’est en participant activement au projet Boréal Express que Lacoursière se fait connaître comme vulgarisateur de notre histoire. Le Boréal Express ne couvre pas l’histoire du Québec ou du Canada mais celle de l’établissement des Français
en Amérique du Nord. « On ne fait pas l’histoire d’un territoire, mais celle d’un peuple. » La devise du journal est
« Par l’histoire – citoyen du temps » et chaque numéro est daté d’une année :
1524, 1543, 1609, 1629, 1642 et ainsi de suite jusqu’à 1760, soit de l’arrivée des Européens jusqu’au traité de Paris.
Lacoursière est tout désigné pour écrire un manuel d’histoire destiné aux élèves du secondaire. Ce sera Canada-Québec (quatre versions entre 1968 et 2000). Puis on lui propose Notre histoire, Québec-Canada :
15 livrets en 15 semaines, de la mi-septembre à la mi-décembre 1972. L’objectif de vulgarisation de notre histoire est atteint puisque ces livrets sont vendus dans les magasins Steinberg.
Parallèlement à ces publications, Lacoursière participe comme recherchiste pour des émissions de Radio-Canada, dont Les Forges du Saint-Maurice (1971-1975) et la série Duplessis (1977-1978). « Imagé, brillant, sympathique et capable d’aborder tous
les sujets, il devient le chouchou des animateurs de télé et de radio », confiera Hélène-Andrée Bizier.
Lacoursière a toujours attaché une grande importance à l’iconographie, au graphisme et à la mise en page, et ce depuis Boréal Express. C’est particulièrement le cas pour la revue Nos Racines : 144 fascicules,
144 pages de portraits de familles.
Le co-auteur Jacques Mathieu résume bien deux grandes forces de l’historien : « L’érudition remarquable de Lacoursière
a beaucoup contribué à l’élaboration de
ces contenus historiques, passant des événements aux découvertes, aux établissements, aux besoins primaires, aux vécus familiaux, aux citoyens, aux épreuves, aux performances culturelles, à la gamme des relations interpersonnelles ou communautaires, en somme en couvrant tout l’éventail des gestes et des sensibilités de l’humain. En plus, cette histoire au quotidien, il l’exprimait dans la langue
du conteur. »
Dans un très long chapitre, Mathieu explique tous les soubresauts de l’exposition inaugurale « Mémoires » du Musée de
la civilisation (1988), à laquelle Lacoursière a été intimement lié. Devenu membre de
la Société royale du Canada trois ans plus tard, Lacoursière résume un des drames
des Québécois et des Canadiens : « une connaissance très partielle et très imparfaite de leur passé. Comment bâtir l’avenir sans de solides assises dans le passé ? »
Pour Denis Vaugeois, Jacques Lacoursière
est un « historien autodidacte qui a eu
une vocation tardive ». Selon Jacques Mathieu, « par sa rigueur intellectuelle,
la minutie de sa démarche et son analyse critique des témoignages, il s’est appliqué à centrer toute son approche sur la recherche du vrai, du vérifiable dans les sources. »
Faire aimer l’histoire en compagnie de Jacques Lacoursière est un voyage fascinant dans les coulisses du succès.
15 avril 2018
Chantal Garand, Natalia Z., roman, Montréal, AP Annika Parance Éditeur, 2018, 328 pages, 25,95 $.

Le droit de savoir
vs le droit de se taire 

Dans L’Importance d’être Constant, Oscar Wilde écrit que « la vérité est rarement pure et jamais simple ». Cela demeure on ne peut plus manifeste dans Natalia Z., premier roman de Chantal Garand. Quand
un homme retrouve sa mère biologique soixante-deux ans plus tard, comment choisir entre « celui qui a le droit de savoir ou celle qui
a le droit de se taire » ? La réponse est ni pure ni simple.
La Natalia du titre donne naissance à
un garçon le 7 juin 1945 à Oslo et l’offre
en adoption. Le bébé devient Tollef Olsen
et mène soixante-deux ans de bonheur. Quand ce père et grand-père découvre
son dossier d’adoption, il apprend que
le destin de sa mère a été intimement lié
à l’état du monde durant la Seconde Guerre mondiale. Quelles démarches lui apprennent que sa mère vit toujours et qu’elle est établie à Chambly (Québec).
On ne débarque pas comme ça un bon matin en lançant « Bonjour, maman,
c’est moi, le fils que tu as abandonné ! »
On conseille à Tollef de passer par
un intermédiaire pour vérifier l’identité et préparer le terrain. Entre en scène l’amie québécoise d’un ami ; elle se rend à Chambly, rencontre Natalia, gagne
sa confiance et obtient la permission
qu’un contact téléphonique ait lieu.
Dans un roman, ça ne va jamais sur des roulettes du début à la fin. Toute intrigue
est liée à un problème, un écueil,
une divergence. Natalia craint que son fils l’oblige « à replonger dans un passé que
je me suis forcée d’oublier. C’est trop pénible. » Pour elle, sa vie a commencé après la guerre, pas question de revivre
ce qui s’est déroulé avant 1945.
L’auteure décrit avec doigté comment
les terrains de la mémoire peuvent devenir minés, au point de vouloir tout simplement faire table rase du passé. Pour Natalia, il est inutile de tenir une rencontre mère-fils
car « l’essentiel demeurera au fond de
nos gorges, non dit. » Lui faudra-t-il avouer qu’elle a dansé avec des nazis en pleine occupation allemande…? Natalia
a-t-elle peur d’être jugée ? « La vérité agit parfois sournoisement. »
À travers sa protagoniste, Chantal Garand excelle dans l’art de décrire l’indescriptible et de justifier l’injustifiable. On voit comment, en temps de guerre, il demeure souvent difficile de déterminer qui sont
les coupables et qui sont les victimes. Les rôles peuvent parfois être interchangeables.
Le roman regorge de rebondissements bien développés et pose indirectement quelques questions au lecteur, comme : la vie apprend-elle à certains gens que « personne n’est en droit d’attendre quoi que ce soit de qui que ce soit » ?
Natalia Z est un premier roman fort bien réussi.
9 avril 2018
Patrick Delisle-Crevier, Raconte-moi Félix Leclerc, biographie, Montréal, Éditions Petit Homme, coll. Raconte-moi, 2018, 114 pages, 11,95 $.

Le père de la chanson québécoise

« Moi, mes souliers ont beaucoup voyagé… » Vous reconnaissez tout
de suite une des plus célèbres chansons de Félix Leclerc. Pour faire apprécier ce monument artistique au jeune public, Patrick Delisle-Crevier a écrit Raconte-moi Félix Leclerc.
Né le 2 août 1915 à La Tuque (Québec), Leclerc est considéré comme le « père de la chanson québécoise ». Voici quelques aspects moins connus de son enfance,
de son adolescence et de ses débuts sur la scène culturelle.
De nature assez solitaire, Félix (appelé Filou dans sa famille) écrit des poèmes dès l’âge de douze ans. En 1928, il se dirige vers Ottawa pour le cours secondaire qu’il complète au Juniorat du Sacré-Cœur, dirigé par les pères Oblats (j’y ai vécu de 1964 à 1968). La Dépression oblige Félix à revenir
à la maison familiale. Il sera tour à tour « bœuf-man », commis de magasin et livreur de glace. Son parrain lui fait découvrir la ville de Québec et c’est là qu’il entre dans le monde de la radio vers 1934.
Lorsque la Société Radio-Canada est créée, en 1936, il se présente à Montréal et obtient le rôle de Florent Chevron, l’amoureux timide de la fille du notaire Le Potiron dans le feuilleton Un homme et son péché, de Claude-Henri Grignon. Félix Leclerc écrit des textes dramatiques qui ont beaucoup
de succès à Radio-Canada, mais c’est la chanson qui l’attire. « Notre sentier » est
la première pièce qu’il fredonne lors de l’émission Le restaurant d’en face.
L’artiste n’a pas encore trente ans lorsqu’il publie son premier recueil de poésie, Adagio, dont « 4 000 exemplaires s’envolent comme des petits pains chauds ». En 1948, sa pièce Le p’tit bonheur ne séduit pas le public ; elle devra attendre une dizaine d’années pour connaître le succès. (Elle sera présentée dans la Ville Reine en 1967 et servira de fer de lancement au Théâtre français de Toronto.)
À 36 ans, Leclerc signe un contrat de disque avec la maison Polydor. L’imprésario Jacques Canetti le fait venir à Paris où il est applaudi à tout rompre. « Édith Piaf, Charles Trenet
et Maurice Chevalier viennent même le féliciter dans sa loge. » Des années plus tard, Jacques Brel avouera « avoir décidé de se consacrer à la chanson après avoir vu Félix en spectacle à Bruxelles ».
Le reste fait partie de l’histoire. Le père de
la chanson québécoise s’est éteint le 8 août 1988, dans son sommeil à l’Île d’Orléans. « Ce jour-là, le Québec en entier et toute
la francophonie étaient en deuil. »
4 avril 2018
Guy Bélizaire, À l’ombre des érables et
des palmiers
, nouvelles, Ottawa, Éditions L’Interligne, coll. Vertiges, 2018, 122, pages, 19,95 $.

Errer entre deux mondes

Guy Bélizaire vient de publier
À l’ombre des érables et des palmiers, un recueil de nouvelles dont certaines sont écrites au « je ». Est-ce une entreprise autobiographique où le filon de chaque histoire puise dans le vécu de l’auteur ? On pourrait le croire puisque Guy Bélizaire est né à
Cap-Haïtien, comme plusieurs
des personnages qu’il met en scène dans ses nouvelles.
Le titre, fort bien choisi et finement ciselé, évoque l’exil, la fuite de l’île haïtienne
vers un coin du Canada, le plus souvent Montréal. Il est très souvent question
de discrimination, d’injustice, de racisme,
de déracinement et de pauvreté. Il faut « envoyer un peu plus d’argent là-bas où on la croyait riche et heureuse », ce qui
est rarement le cas.
Il y a quelques histoires moins tristes, voire heureuses, mais qui ont presque toujours une fin sombre. Le succès d’un immigrant devenu médecin est assombri par un mauvais souvenir d’enfance ; il finit par avoir « dans le cœur plus de pitié que
de rancœur ».
Les personnages des quatorze nouvelles du recueil sont le plus souvent aux prises avec un cafard, voire avec des réelles difficultés. Un homme bienveillant est traité de voleur parce qu’il est… Noir. Un employé se fait vertement apostrophé en ces termes :
« S’il y a quelqu’un  de trop ici, c’est bien toi ; personne ne t’a fait venir et si t’es pas content, tu n’as qu’à retourner d’où tu viens. »
La réalité décrite dans ces histoires élégamment racontées se résume à « la misère des gens qui ont quitté leurs pays à la recherche du paradis ». Tel que signalé plus haut, le ton du recueil demeure sombre. L’auteur sait résumer tout un parcours dans une phrase lapidaire comme « ça sert à quoi de vouloir atteindre le ciel quand tu ne sais même pas voler ? » Aznavour avait-il raison de chanter que « la misère est moins pénible au soleil »,
à Cap-Haïtien versus Montréal ?
Guy Bélizaire semble avoir été témoin (acteur ?) de tous ces Canado-Haïtiens qui sont retournés au Sud pour rendre visite
à d’anciens compatriotes. Ils ont essayé de « jouer sur les deux terrains sans peut-
être gagner sur aucun des deux ». Leur lot est celui d’osciller entre le Nord et le Sud, « d’errer entre deux mondes ».
3 avril 2018
Anne-Marie Rioux, Une visite inattendue, album illustré par Yves Dumont, Montréal, Éditions Les 400 coups, coll. Mes petits moments, 2018, 24 pages, 11,95 $.

Est-ce la moufette
ou le chat qui est inattendu ?

Dans Une visite inattendue, d’Anne-Marie Rioux, une maman et ses deux filles rentre à la maison en voiture. C’est l’aînée qui raconte l’histoire et
qui aperçoit la première une moufette dans la platebande. Pas le genre de visite qu’on souhaite avoir ! Que faire ? Paniquer, crier, chanter, lancer de
la nourriture, appeler la police, construire un tunnel…
Les idées ne manquent pas.
L’auteure est une maman qui a justement deux filles et c’est en se préparant pour une leçon d’écriture avec un groupe d’élèves que l’idée de cette histoire lui est venue. Une visite inattendue est son premier livre ; il est illustré par Yves Dumont qui jongle avec les formes
et les couleurs pour notre plus grand plaisir.
On sait qu’une visite peut être chouette, sauf dans le cas d’une moufette. L’histoire est racontée par une petite-fille un peu espiègle ; cela donne le bon ton et le bon rythme. Il y a aussi un élément de surprise avec l’arrivée du chat Félix…
L’histoire s’inscrit dans la nouvelle collection Mes petits moments, des Éditions Les 400 coups. Cette collection se veut une réponse
aux enseignants qui souhaitaient offrir à leurs élèves des modèles d’histoire qui sont autant d’invitations à travailler ensemble pour que chacun puisse écrire, à son rythme et à
sa façon, ses propres petits moments.
24 mars 2018
Annie Gilbert et Benoit Prieur, Explorez Halifax et la Nouvelle-Écosse, Montréal, Guides de voyage Ulysse, 2017, 176 pages,
8 cartes, 16,95 $.

Histoire, panoramas
et homards dans
la même assiette

Le berceau de l’Acadie, une imposante ville fortifiée française, une citadelle britannique en forme d’étoile, le fameux Bluenose,
un festival de pétoncles et du homard à toutes les sauces, voilà quelques découvertes qui vous attendent en Nouvelle-Écosse.
Dans le guide Explorez Halifax et
la Nouvelle-Écosse
, Annie Gilbert propose des occasions
« de découvrir de magnifiques panoramas tout en s’initiant à
la richesse de la culture et
de l’histoire ».
En 1604, Pierre Dugua fonde la première colonie française d’Amérique du Nord,
qu’il baptise Acadie ; pour tout savoir, il faut inclure dans votre voyage une visite du Lieu historique national de Port-Royal, 
sans oublier celui de Grand-Pré où vous attendent Évangéline et l’histoire de
la Déportation des Acadiens. « Le paysage de Grand-Pré est inscrit au patrimoine mondial de l’Unesco. »
Vous pouvez boucler la boucle française avec la forteresse de Louisbourg, « la plus importante reconstruction de ville fortifiée française du XVIIe siècle en Amérique du Nord ». Durant l’été, elle s’anime de figurants en costumes d’époque, tels que le boulanger, les soldats, le pêcheur et sa famille, « qui recréent la vie quotidienne de Louisbourg ».
Depuis Halifax, vous pouvez empruntez la Routes des phares, qui passe par Lunenburg, un arrêt intéressant pour visiter la réplique du Bluenose qui figure sur votre pièce de 10 cents ; en été, la goélette est située juste à côté du Fisheries Museum of the Atlantic. Côté resto à Lunenburg, le guide suggère Magnolia’s Grill qui offre une recette locale du fish cake.
Le parcours le plus panoramique en Nouvelle-Écosse demeure sans contredit
le Cabot Trail, dans l’île du Cap-Breton. Nommée d’après l’explorateur italien Giovanni Caboto, cette route construite
le long de falaises se jetant dans l’océan Atlantique permet de « contempler
le tableau de cette nature sauvage où
se côtoient une mer agitée, des collines escarpées et une forêt dense, peuplée
d’une faune variée ».  
À l’autre bout de la province, à Clare, se tient le plus ancien Festival acadien au monde (depuis 1955) ; cette année, il a lieu du 28 juillet au 15 août.
21 mars 2018
Annie Gilbert, Explorez le Vermont et le lac Champlain, Montréal, Guides de voyage Ulysse, 2018, 176 pages, 13 cartes, 14,95 $.

Champlain baptise
le Vermont

En 1609, Samuel de Champlain suit les Algonquins et devient le premier Européen à parcourir ce qui deviendra le Vermont. C’est lui qui donne aux montagnes vertes
le vocable Vert Mont en 1647.
Le nord du Vermont est la partie
la plus large de l’État et il jouxte
le Québec; le Vermont est le seul
des six États de la Nouvelle-Angleterre sans littoral.
Le lac Champlain est la sixième plus grande étendue d’eau douce aux États-Unis ;
il s’étend principalement au Vermont mais également au Québec et dans l’État de New York. Pour apprécier ce coin verdoyant, les Guides de voyage Ulysse offrent Explorez
le Vermont et le lac Champlain
.
Dès sa fondation en 1777, l’État du Vermont proscrit l’esclavagisme. Il devient le 14e État de l’Union en 1791. Sa population actuelle dépasse à peine 630 000 habitants qui vivent à 60 % en milieu non urbain.
Les touristes se rendent au Vermont pour
le ski, bien entendu, mais également pour ses quelque cinquante brasseries artisanales, ses 150 variétés de fromages, ses nombreux ponts couverts et ses fameux Farmers ou Harvest Market.
À Stowe, vous pouvez suivre les traces de
la célèbre famille Von Trapp (The Sound of Music) qui a choisi le Vermont parce que l’endroit lui rappelait l’Autriche. « Si vous
ne visitez qu’un vignoble au Vermont, choisissez le Shelburne Vineyard, qui offre un cadre agréable. » À Bennington, le guide recommande de visiter Bennington Potters qui est reconnu pour ses attrayantes poteries de grès cérame bleu.
Pour une table mémorable, il est recommandé de se rendre à Michael’s on the Hill, à Waterbury. Les recettes du chef suisse sont inspirées aussi bien des traditions européennes que de la Nouvelle-Angleterre. Toujours du côté bouffe, il ne faut pas manquer le Farmers’ Market à Burlington (on y trouve aussi de l’artisanat made in Vermont).
13 mars 2018
Chantal DesRochers et José Claer, Requiem pour une muse perdue, roman, Ottawa, Éditions L’Interligne, coll. Vertiges, 128 pages, 19,95 $.

« Peut-on être en amour fou avec la vie ? »

Requiem pour une muse perdue
est un roman écrit à quatre mains par Chantal DesRochers et José Claer. J’ai croisé brièvement ces deux auteurs dans des salons du livre, mais comme j’ai connu le père de Chantal et que sa part ici est une autofiction, j’ai eu tendance à chercher davantage son dire dans
la mise en scène des personnages.
Tout commence à Ottawa, en 1985, où
Sun-Ève rencontre Éric. La première est
sur le point de poursuivre ses études de sociologie à Strasbourg ; le second
est « victime d’un syndrome aigu du caméléon » et se fait appeler Aruspice, comme le devin romain Aruspice, Le duo part plus ou moins en couple pour la France, où Éric se passionne « à ouvrir
le ventre-boîte de Pandore de toutes celles et de tous ceux qui tombent sous son charme » et où Sun-Ève cherche à instaurer une révolution pour aider
les victimes de notre société capitaliste.
Elle est du côté de « la zizanie intérieure ».
Elle veut mettre au monde une nouvelle planète.
Le résultat est un roman parfois difficile à gérer mais toujours stimulant à disséquer. Pour paraphraser les deux auteurs, je dirais qu’ils savent allègrement mettre des mots sur leurs maux. Et comme on sait que
la part de Chantal DesRochers est une autofiction, on demeure particulièrement sensible à son parcours incarné par Sun-Ève dont la vie est « devenue trop petite pour son malheur et ses espoirs ».
Le roman regorge de références à des artistes et écrivains tels que Rodin, Picasso, Beauvoir et Braque, mais aussi à des noms moins connus (pour moi) comme ceux du sculpteur Brancusi, de l’illusionniste Méliès ou du graveur Escher. Sun-Ève et Éric rencontrent Simone de Beauvoir aux Deux Magots et dégustent des philosophes sur canapés, en cubes ou au chocolat. Ils font l’amour au Panthéon pour que le concerto des esprits de décédés célèbres se superpose au concerto de leurs corps.
Les coauteurs aiment jouer avec/sur les mots, passant par exemple du culte au cul puis au cumulus culminant, pour culbuter du « chut ! » des lèvres à la chute des reins. À Strasbourg, les aiguilles de l’horloge de la gare deviennent des moustaches daliniennes ou des aiguilles d’héroïnomane. Dans un dialogue, la réplique à « Tu es de mauvaise foi. » devient « Je me fais du mauvais sang. »
Je soupçonne José Claer d’être derrière plusieurs jeux de mots.
Chantal DesRochers et José Claer nous font croire que l’amour et la mort sont les deux faces d’un même miroir et qu’il n’y a que
la folie qui les sépare.
6 mars 2018
Ken Setterington, Marqués du triangle rose, essai traduit de l’anglais par Daoud Najm, Québec, Éditions du Septentrion, 2018,
164 pages, 17,95 $.

Les oubliés
de la terreur nazie

Le drapeau arc-en-ciel est connu mondialement comme symbole de
la communauté LGBT, mais plus
de 80 ans après les camps
de concentration, le triangle rose demeure trop souvent méconnu. Avec son essai intitulé Marqués du triangle rose, le Torontois Ken Setterington, va certainement aider
à faire connaître les oubliés de
la terreur nazie, c’est-à-dire
les prisonniers homosexuels.
Dans les camps de concentration, chaque personne portait, cousu à sa veste, un triangle dont la couleur indiquait le motif de sa détention : rouge (politique), vert (criminel), noir (antisocial), jaune (Juifs), violet (témoin de Jéhovah), brun (romanichel), rose (homosexuel). À travers un mélange de recher­ches historiques, de témoignages et de récits individuels, Ken Setterington relate une page d’histoire qui est tout sauf rose.
Dès 1871, le paragraphe 175 du code pénal allemand rend criminels les actes sexuels entre hommes, mais il n’est presque pas appliqué avant 1928 lorsque Hitler déclare « quiconque pense à l’amour homosexuel est notre ennemi ». Or, dix ans auparavant, « plus que n’importe où ailleurs dans
le monde, Berlin était un milieu de vie excitant pour un homme gai ».
Qu’est-ce qui change tout d’un coup ?
C’est la création d’une « race supérieure » composée d’Aryens forts, d’hommes et
de femmes capables de se reproduire.
Les homosexuels ne sont évidemment pas de cette race. En 1935, le paragraphe 175 est révisé pour inclure non seulement les actes mais également « une intention ou une pensée homosexuelle ».
Sous Hitler, « la sexualité n’était pas chose privée, mais un sujet de grande préoccupation nationale ». Durant les six années avant la Seconde Guerre mondiale,
le nombre de condamnations pour homosexualité en Allemagne passe de 853 par année (1933) à 8 562 (1938). Dans
les camps de concentration, un détenu homosexuel était souvent appelé le 175e,
en référence au paragraphe 175 du code pénal.
L’auteur signale, en passant, que les mots « camps de concentration renvoient au nombre concentré de prisonniers qui s’y trouvaient ». Il n’existe pas d’archives indiquant pourquoi la couleur rose a été choisie pour identifier les homosexuels.
Les lesbiennes, elles, portaient le triangle noir parce que considérées comme antisociales.
« Il n’y a pas de statistiques qui puissent nous renseigner sur le nombre d’homosexuels morts dans les camps,
mais on estime leur taux de mortalité à
près de 60 % – l’un des plus élevés parmi les prisonniers qui n’étaient pas juifs. »
Aujourd’hui, il n’existe qu’une seule bande de tissu arborant un triangle rose et un chiffre, le 1896 ; elle se trouve au United States Holocaust Memorial Museum à Washington D.C. Ce triangle a été porté par l’Autrichien Josef Kohout.
Durant la guerre, Hitler visait aussi les homosexuels en Autriche, en France et en Hollande. Or, en Pologne et dans l’Union soviétique, les nazis considéraient la population inférieure et ne prenaient pas
la peine de cibler les homosexuels. « Ils
les ont laissés tranquilles, croyant qu’ils permettraient de miner la société de l’intérieur. »
L’auteur nous apprend que les forces alliées avaient très peu d’empathie pour les prisonniers homosexuels lors de la libération, sans doute parce que ces alliés venaient de l’Angleterre, des États-Unis et du Canada où l’homosexualité était encore illégale. À leurs yeux, les triangles roses étaient donc des illégaux, des criminels.
Comme au Canada, ce n’est qu’en 1969 que l’homosexualité a été décriminalisée en Allemagne. Les programmes de compensation aux victimes du régime nazi excluaient les homosexuels. Considérés comme des criminels, « ils ne pouvaient pas travailler dans la fonction publique, ils ont perdu leurs titres universitaires et professionnels et on leur a interdit le droit de voter. »
Il a fallu attendre jusqu’en 1984 pour qu’une première plaque commémorative honorant les prisonniers homosexuels soit installée (au camp de concentration de Mauthausen). L’année suivante, on fera de même aux camps de Dachau et de Neuengamme.
En 1987, l’Homomonument est érigé à Amsterdam, tout près de la Maison Anne-Frank. Il s’agit du plus grand monument
au monde honorant les prisonniers homosexuels et prisonnières lesbiennes.
Bibliothécaire pendant plus de trente ans à la Toronto Public Library, l’auteur remercie ses collègues qui « ont été extrêmement serviables lorsqu’il m’a fallu trouver certaines informations ».
29 juin 2018
Christina Lauren, Autoboyographie, roman traduit de l’anglais par Anais Goacolou, Paris, Éditions Hugo New Way, 2018,
408 pages, 24,95 $.

Ado bi et mec mormon

« Je suis juste un ado bi moitié juif en train de tomber amoureux
d’un mec mormon. La voie n’est
pas toute tracée. » Voilà un résumé éclair du roman Autoboyographie écrit à quatre mains par Christina Hobbs et Lauren Billing qui signent en réunissant leur prénom seulement.
Le roman de Christina Lauren aborde
la naissance et l’éclosion d’un premier amour dans un contexte pour le moins inhabituel. En raison du travail de
ses parents, Tanner Scott, 18 ans, quitte
la Californie pour l’Utah où un de ses cours consiste à écrire un roman en un semestre. En classe, le prof lui présente le tuteur Sebastian Brother, 19 ans, et c’est le coup
de foudre immédiat.
Tanner est attiré vers les garçons et les filles depuis l’âge de 13 ans. Sebastian grandit auprès de « parents saints des derniers jours » ; son père est évêque de l’Église
de Jésus-Christ des Saints des Derniers Jours (Mormons). Les planètes ne sont
pas vraiment bien alignées.
On devine assez tôt que la relation sera parsemée d’embûches. Tanner est appuyé par sa meilleure amie Autumn et ses parents stressent non pas parce qu’il fréquente un garçon, mais plutôt un mormon. Chaque fois qu’ils en parlent, Tanner sent « cette ombre noire qui vient masquer la lumière ».
L’amour éprouvé par les deux garçons demeure en effet lumineux. Chaque fois qu’ils s’embrassent en cachette, Tanner sent une explosion, son cerveau fond, « on a été atteint par une météorite, […] chaque cellule de mon corps se glisse dans ce baiser ».
Sebastian éprouve les mêmes sentiments mais refuse de leur donner une étiquette homo. Sa pensée se résume ainsi :
« Moi, je ne suis pas gay, je ne suis pas hétéro, je suis moi. » Quand Tanner lui dit « Tu veux amener ton mec à une activité du temple ? », il répond « Je veux t’amener, toi. ». Son identité n’a rien à voir avec
le mec dans sa mire. Elle repose sur le fait qu’il soit mormon.
Les auteures signalent comment il y a plein de raisons pour que l’amour ne marche pas : la distance, l’infidélité, la fierté, la religion, l’argent, la maladie. Elles montrent aussi qu’il n’y a qu’une raison pour que
ça marche : le cœur. Tanner aime dire que « l’amour ne dépend pas d’où je balade
ma queue ».
L’histoire se passe à Provo, petite ville dans l’État d’Utah, là où le jugement de l’Église pèse comme une épée de Damoclès.
On ne le mentionne pas, mais cette ville
fut ainsi nommée en l’honneur d’Étienne Provost, un trappeur canadien-français arrivé dans la région en 1825.
J’ai lu le livre dans sa traduction en langue française, celle de la France. L’argot parisien ou autre se glisse ici et là. En voici quelques exemples : « Alors, je botte en touche. Ses soupçons sont tout bénef pour moi. Je voudrais me foutre des baffes.
T’as flippé ta race. » Et les marshmallows ne sont pas des guimauves mais plutôt
des chamallows.  
À la fin du livre, on trouve quatre pages
de ressources que les auteures ont aimées. Chacune « traite de l’identité LGBT d’une façon qui a résonné en nous » : livres de non-fiction et de fiction, films, sites web
et groupes d’appui.
14 juin 2018
Édouard Louis, Qui a tué mon père, récit, Paris, Éditions du Seuil, 2018, 90 pages,
19,95 $.

Littérature
de la confrontation
avec Édouard Louis

À 25 ans, Édouard Louis a publié trois romans autobiographiques traduits dans plus de vingt langues. Chaque fois, il est question d’exclusion, de domination et de violence. Après En finir avec Eddy Bellegueule (2014) et Histoire de
la violence
(2016), place à l’acte III : Qui a tué mon père. L’auteur ne pose pas une question, il accuse.
Dans cet acte III, Édouard Louis raconte comment son père n’a pas étudié, n’a pas eu d’argent, n’a pas voyagé, n’a pas pu réaliser ses rêves. La vie de son père s’exprime presque uniquement par des négations.
D’une page à l’autre, on sent une confrontation entre le fils qui a une culture scolaire et le père qui en a été exclu.
Il parle de cette culture « qui n’avait pas voulu de toi ». Il parle de son père au passé parce qu’il ne le connait plus, parce que « le présent serait un mensonge ».
L’auteur se demande s’il est normal d’avoir honte d’aimer. « Je savais que je t’aimais mais je ressentais le besoin de dire
aux autres que je te détestais. Pourquoi ? »
Son père a eu le dos broyé dans une usine et a été forcé de continuer à travailler pour soutenir sa famille. Le titre accusateur
du livre s’adresse à Jacques Chirac, Nicolas Sarkozy, François Hollande et Emmanuel Macron. « L’histoire de ton corps est l’histoire de ces noms qui se sont succédé pour le détruire. L’histoire de ton corps accuse l’histoire politique. »
Le style d’Édouard Louis est à la fois intimiste et coup de poing. Il aime ciseler ses phrases pour les rendre incisives.
En voici un bel exemple : « Oublier ou mourir, ou oublier et mourir de l’acharnement à oublier. »
Son écriture émeut autant qu’elle agace.
On a affaire à un auteur puissant qu’on pourrait classer dans la littérature engagée, mais il préfère parler de littérature de
la confrontation.
6 juin 2018
Melanie Florence, Sans Nimâmâ, album illustré par François Thisdale et traduit de l’anglais par Diane Lavoie, Saint-Boniface, Éditions des Plaines, 32 pages, 11,95 $.

Triste page
d’une histoire récente

Entre 1980 et 2012, quelque 1 180 femmes et filles autochtones ont été assassinées ou ont disparu. Elles constituent 4,3 % de la population féminine totale, mais sont victimes de 11,3 % des cas de meurtre ou
de disparition. Cette réalité a poussé Melanie Florence à écrire
Sans Nimâmâ, une histoire riche d’amour et de perte, destinée à
de jeunes lecteurs.
Melanie Florence est une auteure autochtone vivant à Toronto. Son album a été illustré sobrement par François Thisdale et traduit élégamment par Diane Lavoie. Dans Sans Nimâmâ, une mère veille de loin sur sa fille qui doit grandir sans elle. Première journée d’école, première soirée dansante, premier ami de cœur, mariage et naissance d’un enfant, autant d’étapes qui sont racontées dans une atmosphère d’absence physique, mais également de présence spirituelle.  
Je ne sais pas comment les jeunes réagiront à une histoire sans rebondissements et à
de longues descriptions d’états d’âme…
De plus, la typographie et les fonds sombres rendent parfois la lecture pénible. L’ouvrage a quand même remporté
le TD Canadian Children’s Literature Award.
En septembre 2016, le gouvernement fédéral a mis sur pied l’Enquête nationale sur les femmes et les filles autochtones disparues et assassinées. Sans Nimâmâ
veut sensibiliser le jeune public à cette triste page de notre récente histoire.
premier juin 2018
Stéphane Frattini, 100 comparaisons stupides mais pas si bêtes…, album illustré par Vincent Rif, Paris, Éditions de La Martinière Jeunesse, 2018, 208 pages, 24,95 $.

Des questions
pas si bêtes que ça

Si la Terre comptait 1000 habitants, combien y aurait-il d’Africains ou Européens? Existe-t-il plus de mots en anglais ou en français? Est-ce qu’il naît dans le monde autant de filles que de garçons? Un casino attire-t-il plus de visiteurs qu’une cathédrale?
Drôles de comparaisons, croyez-vous? Pas si évident que ça! Stéphane Fratti vous donne l’heure juste dans 100 comparaisons stupides mais pas si bêtes…, album illustré par Vincent Rif.
Si la Terre comptait 1000 habitants, il y aurait 590 personnes de l’Asie, 165 de l’Afrique, 102 de l’Europe, 87 de l’Amérique du Sud, 51 de l’Amérique du Nord et 5 de l’Océanie.
Pour le nombre de mots, Le Littré rassemble environ 136 000 mots français, contre 200 000 mots anglais pour l’Oxford Dictionary. La langue de Shakespeare crée plus de mots dans le domaine des technologies.
Les scientifiques pensent qu’il naît 120 garçons pour 100 filles, mais les embryons mâles seraient plus fragiles, ce qui provoquerait davantage de fausses couches, pour aboutir à un ratio de 105/100.
En revanche, les femmes vivent en moyenne plus longtemps que les hommes.
En une année, la cathédrale de Paris,
la basilique de Mexico et le temple de Tokyo attirent respectivement 14, 20 et 30 millions de visiteurs. Or, le « strip » de Las Vegas est l’endroit le plus fréquenté au monde avec
42 millions de visiteurs.
Marche-nous assez en une vie pour faire
le tour de la Terre? Une foulée est environ
75 cm, donc 1 300 pas pour marcher 1 km.
En une journée, nous marchons environ
5,8 km, 2 100 km en un an et environ 150 000 km en une vie, soit presque 4 fois
le tour de la Terre.
Un pull en laine de chien serait-il aussi chaud qu’un pull en laine de mouton? La réponse est oui et l’idée n’est pas neuve. Depuis des siècles, les Inuits utilisaient le poil de leurs chiens huskies pour tisser des couvertures.
La laine canine est comparable au mohair,
au cachemire, à l’angora et à l’alpaga.
Les hommes sont-ils moins bavards que
les femmes? Le cliché est tenace, rendant
les femmes des pipelettes et les hommes
des taiseux. Il ne tient pas vraiment la route. Une étude basée sur des enregistrements
a donné 16 215 mots quotidiens pour
les femmes contre 15 669 pour les hommes, une différence non significative.
Utilise-t-on plus de sel en cuisine ou pour déneiger les routes? Le sel destiné à l’alimentation ne représente qu’environ 16 % de la production totale. Le salage des routes en consomme un peu moins, environ 14 %.
Où va le sel restant? 8 % à l’agriculture, 20 % à l’industrie (papier, teinture) et plus de 40 % à la chimie lourde (plastique, par exemple). Quant à notre consommation personnelle, on recommande moins de 5 gm par jour.
Stéphane Frattini a été rédacteur de jeux télévisés (Canal+). Son album pas si bête et parfois rigolo s’adresse aux 11 ans et plus.
23 mai 2018
Rachida M’Faddel, Résidence Séquoia, fragments de vie, Montréal, Éditions Fides, 2018, 280 pages, 29,95 $.

Chacun décide d’être heureux ou malheureux

Pour plusieurs, une résidence pour personnes âgées est synonyme
de routines rigides, de règlements trop stricts, de repas avec
des pensionnaires peu intéressants. C’est tout le contraire dans Résidence Séquoia de Rachida M’Faddel, écrivaine québécoise d’origine marocaine.
Quand j’ai demandé ce livre, je m’attendais à lire un roman. Pas du tout. Il n’y a pas d’intrigue, plutôt des fragments de vies
qui s’entrecoupent. Les portraits demeurent aussi réalistes que touchants.
Esther, Shiraz, Patricio, Paula, Chang,
Da-Xia, Marguerite, Lucie, Rajesh, Enzo, voilà les principaux personnages de
la Résidence Séquoia. Le passé, les valeurs et les habitudes de chacun s’entrecroisent, se heurtent ou s’harmonisent, oscillant souvent entre mélancolie et sénilité.
Paula amuse les résidents « avec ses commérages, ses rumeurs et ses intrigues de corridors qui l’occupent du matin au soir ». Patricio, 68 ans, est « un jeune homme en route vers la vieillesse », pour qui Casanova n’est qu’un « menu fretin ». Chang est atteint de la maladie d’Alzheimer; il ne souffre pas, c’est Da-Xia qui a l’impression de s’étioler avec lui, de se perdre. Enzo, est un veuf homosexuel qui clame ne pas « être aux hommes », mais plutôt être tombé amoureux d’une âme-frère. « Cela fait toute la différence. »
À la Résidence Séquoia, des amourettes flottent dans l’air parce qu’il y a toujours quelqu’un prêt à mettre le grappin sur
une veuve. Ce qui donne lieu à des remarques comme « Y faut pas que tu fasses ta difficile. À ton âge, on crache pas dans la soupe, même si elle est froide. »
L’auteure a écrit ce livre après le décès de sa mère, malheureusement en son absence. Elle s’est alors rendue dans une maison
de retraite pour retrouver un peu de
sa mère. « En échangeant avec des résidents et des résidentes qui m’ont accueillie avec acceptation et ouverture,
je me suis projetée dans ma retraite  
et je me suis imaginée vivre dans cette résidence et partager mon quotidien
avec eux, mes souvenirs, mes joies et
mes peines. »
Rachida M’Faddel fait preuve d’un style finement peaufiné. Elle écrit, par exemple, que le mari « emporte dans sa valise
la dépouille de la confiance profonde que l’épouse avait mise en lui ». Pour une personne passée par les camps de concentration, elle ajoute que « son corps était sorti vivant d’Auschwitz, mais son âme avait été passée au four crématoire ».
Belles trouvailles.
Rachida M’Faddel étaye son récit de réflexions sur la maladie, la souffrance et
la mort, trois domaines où il n’y a aucune justice. Elle écrit que « la vieillesse n’existe pas quand on peut encore s’émerveiller de tout ce qui nous entoure. » Chacun décide, dans sa manière de voir la vie, d’être heureux ou malheureux. Pour quiconque est réceptif, la joie de vivre est à portée de bras.
Un deuxième tome est presque achevé. Attendez-vous à de divers rebondissements, dont un mariage dans la résidence...
14 mai 2018
Jean Morisset, Sur la piste du Canada errant, essai, Montréal, Éditions du Boréal, 2018,
368 pages 29,95 $.

«Canadiens français»
est un anglicisme patent

Les mots «Canadiens français»
et «Québécois» ne devraient pas exister, ils sont un non-sens.
Le seul mot qui a sa place est
celui de «Canadiens». Voilà,
en la résumant grossièrement,
la thèse que Jean Morisset défend dans Sur la piste du Canada errant.
L’auteur écrit que, dans l’aventure
coloniale aux Amériques, la rencontre
des Blancs européens et des « Sauvages
amériquains » (il respecte la graphie
qui avait cours à l’origine) a produit
le Canadien qui «demeure à peu près
un des seuls ressortissants du Monde Nouveau».
Puis il ajoute que «les Canadiens en vinrent à se désigner eux-mêmes,
par aliénation mentale et mimétisme linguistique, sous le vocable de
"Canadiens français"». Ce terme, selon lui, est un anglicisme patent, voire une idée antinomique puisque la France y a recours pour marquer le moment défrancisation
de son ancienne colonie.
Les Canadiens sont les Créoles du Canada et, si on décide d’inclure sous une même bannière «l’Haïtien de langue créole, l’Acadien de langue cajun, l’Antillais de langue créole, le Louisianais de langue enjazzée, le Canadien de langue canayenne et le Bois-Brûlé de langue métivée – sans oublier le Franco de langue anglo et la grande tribu de langue mélangée», il doit bien y avoir quelque trente à quarante millions de Francos à l’ouest de l’Atlantique.
En transcendant leur amériquanité et
leur européanité, les Canadiens ont perdu
«la possibilité d’affirmer un projet collectif». Contrairement au Pérou contre l’Espagne, au Brésil contre le Portugal et aux États-Unis contre l’Angleterre, les Canadiens n’ont pas pu s’affirmer comme État contre leur propre mère patrie.
Morisset souligne qu’il n’y a jamais eu
de Canadians, mais plutôt des British North Americans. Ils se sont toujours définis par la négative, ajoute-t-il: «We are not French Canadians… We are not Yanquis, we are not…»
Aux yeux de l’auteur, le Canada et
les Canadiens signifient fondamentalement le Québec et les Québécois. Il soutient
que «le Canadien fit le tout premier ressortissant du "Nouveau Monde"
à ne disposer que d’une identité issue
du "Monde Nouveau"».
Écrivain-géographe natif de Bellechasse, Jean Morisset poursuit depuis quarante ans sa vaste interrogation sur l’identité et
le destin des Amériques. Il a notamment enseigné au Département de géographie
de l’Université du Québec à Montréal.
6 mai 2018
Claire Boulé, Le bruit sourd des glaces, roman, Ottawa, Éditions David, coll. Voix narratives, 2018, 376 pages, 25,95 $.

Claire Boulé navigue
en eaux troubles

L’écrivaine Claire Boulé a grandi
à Québec, près du fleuve. Elle sait
qu’il peut y avoir «beaucoup d’eau dans nos mémoires». Les marées bousculent parfois le cours des événements et des souvenirs; c’est
ce qui arrive dans son tout dernier roman, Le bruit sourd des glaces.
«Brillant comme une lame d’acier»,
le fleuve tranche des morceaux de vie;
il est «une entaille qui nous divise». Dès lors, la mission de Claire Boulé s’impose. «Avant que les repères s’évanouissent,
il faut mettre des mots sur ce qui va disparaître, apposer du noir sur le blanc pour ne pas qu’il oblitère tout.»
Les trois principaux personnages du roman sont Monique, Claudie et Allan. Les deux premières enseignent à Québec, alors que le troisième est un ancien militant felquiste, «un beau gars doué pour la volupté», qui a la manie de s’éloigner de ses conquêtes «à la vitesse du courant».
Allan est guitariste et membre d’un groupe
qui joue dans divers festivals, dont celui de Saint-Tite. À travers lui, on revit des pans de la Crise d’Octobre et du McGill français, tout en baignant dans le monde du rock, que ce soit avec des échos à Pink Floyd, Harmonium et Offenbach ou avec des airs d’Elvis Presley.
À la musique s’ajoutent les arts visuels,
car Monique, qui est la narratrice, aime dessiner et tomber sous le charme d’Emily Carr, de son «bleu tourbillonnant qui créait cet effet de vibration et d’apesanteur…».
Le bleu apparaît alors dans les dessins de
la narratrice, «comme si le lac avait décidé
de parler plus fort…» Puis le violet se pointe pour transformer le halo saignant du soleil en un feu sombre.
Elle-même artiste visuelle, Claire Boulé inclut tour à tour des références à un nuage de Krieghoff, à un hibou de Riopelle, à un personnage de Lemieux, aux masses sombres et claires de Borduas.
L’auteure navigue en eaux troubles, remonte le fleuve et les rivières, petites et grandes, pour coudre les morceaux épars de vies fragmentées. Chaque cours d’eau a, à lui seul, l’étoffe d’un roman. Cela devient parfois déroutant.
La lecture du Bruit sourd des glaces est exigeante. Il faut être persévérant pour arriver à ramer sur tous les cours d’eau
qui traversent ce récit à la fois recherché
et alambiqué. L’auteure s’arrête souvent pour interroger un lac, un nuage ou
un rocher.
Comme Claire Boulé a publié en 2006, 2008 et 2010, je soupçonne qu’elle a mis six ou sept ans à interpréter le bruit sourd des glaces entourant constamment
les personnages qu’elle couche sur papier selon une «ligne du temps [qui] s’efface dans la lumière crue du présent».
30 avril 2018
Claudine Ducasse, Des nouvelles de
Cap Maillant
, nouvelles, Ottawa, Éditions L’Interligne, coll. Vertiges, 2018, 90 pages,
14 $.

Situations fictives, sentiments réels

Cap Maillant est un village fictif de la Gaspésie, près de la Pointe-aux-Goémons inventée par l’auteure Claudine Ducasse. Originaire de Cap-Chat, Ducasse signe onze histoires campées dans ce village situé entre le fleuve et les montagnes, où « la vie coulait
la plupart du temps paisiblement, sans grand chambardement ». L’auteure y met du piquant et nous offre
Des nouvelles de Cap Maillant.
Le titre indique déjà le genre littéraire,
la nouvelle; on a droit à des textes brefs,
à des intrigues mettant en scène
un nombre limité de personnages et à
des dénouements rapides. Certaines personnages secondaires reviennent parfois d’une nouvelle à l’autre, notamment les enfants Zora, Marco et Lotie. Il y a aussi ce médecin qui sait « remarquer » quelque chose chez la petite Zora; il s’appelle docteur Lemarquant.
L’auteure ne manque pas d’originalité et n’hésite pas à faire parler les animaux. Dans une nouvelle un poulet tombe amoureux d’une jeune outarde. Ailleurs, « le temps revire les années… les âges font une pirouette sur une pièce de dix cents », comme dans un conte fantastique, et les « grands jacassements » sont de bon aloi.
Il y a une histoire qui ne se déroule pas dans le village de Cap Maillant et qui a un fond historique. Intitulée « Les deux Georges », elle met en scène Georges le Blanc qui souffre de tuberculose et Georges l’Indien qui est arraché à sa tribu pour être placé dans un pensionnat où une communauté religieuse essaie très fort
« de blanchir sa mémoire ». L’expression est une très belle trouvaille.
Il arrive parfois à l’auteure de glisser un petit mot au « je » à la fin d’une nouvelle : « Oh, il faut que je vous dise… Il paraît qu’à Cap Maillant, la première neige que ramène l’hiver est, en fait, une bordée de farine ! » On a au préalable fait connaissance avec Tatie Farinette qui fait des galettes à
la farine.
Une chose est constante dans ces onze nouvelles : tout est bien qui finit bien.
S’il y a eu un problème, un affrontement, une lutte identitaire, voire une mort, l’auteure s’arrange toujours pour clore
son histoire sur une note positive. Cela m’a un peu agacé, j’aurais aimé au moins
une fin tragique.
Les textes de Claudine Ducasse sont tous finement ciselés. Un de ses personnages lui fait sans doute écho; le petit Raoul « s’était toujours fait un devoir d’écrire un bon français sans fautes. Tantôt il faisait vivre
la nature, tantôt il prêtait vie aux animaux, ou décrivait la multitude des merveilles
qui l’entouraient. » Autoportrait réussi.
24 avril 2018
Michelle Guitard, Le Quartier du Musée, essai, Ottawa, Les Presses de l’Université d’Ottawa, 2018, 392 pages, 2018, 39,95 $.

Le lieu d’origine identitaire des Canadiens français
de Hull

Le Musée canadien de l’histoire est situé à Gatineau, dans le quartier jadis nommé Secteur Laurier de Hull. L’endroit s’appelle maintenant le quartier du Musée et c’est le titre de l’ouvrage que signe Michelle Guitard. Son but est de « préserver l’histoire de l’ancienne ville de Hull et de l’Outaouais en reconnaissant les traits caractéristiques de
son architecture et de sa société ».
Le Quartier du Musée présente 63 bâtiments – résidences, institutions, commerces – dont les noms de rues ont presque tous changé. Les rues Hôtel de Ville et Champlain, par exemples, s’appelaient jadis Albert et Inkerman. Seule la rue Victoria n’a pas changé de nom. Cet ancien secteur Laurier de Hull est le lieu d’origine identitaire des francophones de
la région. On y trouve un ensemble de références socioéconomiques et historiques propres à la société catholique et canadienne-française non seulement de Hull mais également de l’Outaouais.
Les 63 édifices situés sur les actuelles rues Champlain, Notre-Dame-de-l’Île, Laurier, Élisabeth-Bruyère, Papineau et Victoria revêtent divers styles architecturaux caractéristiques des années 1888 à 1953.
Il y a même un « style hullois » malencontreusement appelé « maisons allumettes » (voir page couverture).
Les maisons de style georgien sont des rectangles à deux étages dont la pente accentuée du toit donne sur la façade.
Le style néo-Queen Anne est reconnaissable par l’utilisation de plusieurs toits, de lucarnes et de tours. Le style à l’italienne se caractérise par les toits plats bordés de corniches et de frises garnies de consoles. Le style Second Empire s’applique principalement aux grands bâtiments (presbytère, couvent). Il y a aussi des édifices de style Beaux-Arts, de style classique édouardien (Café Henry Burger) ou de style néo-Tudor (années 1940).  
Des 63 bâtiments décrits, 11 ont été construits avant le feu de 1888, 35 entre 1888 et 1900, 11 entre 1901 et 1915, pour
un total de 57 bâtiments centenaires.
En examinant les résidents qui ont occupé ces lieux, on découvre une population très diversifiée : « professionnels, politiciens,  marchands, fonctionnaires, artisans spécialisé, éducateurs et main-d’œuvre à tout faire ». Michelle Guitard souligne que son examen de résidents ayant occupé
ces 63 bâtiments lui permet de remettre
en question « la notion selon laquelle
les conditions de vies des travailleurs francophones étaient inférieures à celles des propriétaires anglophones dont ils dépendaient totalement ».
L’auteure conclut que, à elle seule, l’histoire du Quartier du Musée demeure un microcosme de la ville de Gatineau. Son livre sera un outil précieux pour ceux et celles qui défendent la sauvegarde du patrimoine architectural de la ville.
14 avril 2018
Hans-Jürgen Greif et Guy Boivin, Le pélican et le labyrinthe, roman, Montréal, Éditions L’instant même, 2018, 250 pages, 27,95 $.

Couple dépecé
avec une
précision
presque chirurgicale

Les romans à quatre mains sont assez rares. Hans-Jürgen Greif et Guy Boivin ont récemment cosigné Le pélican et le labyrinthe, une aventure psychodramatique d’un couple de Québec, où le pélican représente la femme et le labyrinthe, l’homme. Les deux co-auteurs montrent comment « savoir est
le véritable pouvoir des femmes ».
L’intrigue de ce roman à deux voix est racontée en alternance par Jean-Loup (labyrinthe) et Hortense (pélican). Le premier est un Français arrivé au Canada
à l’âge de 21 ans; il devient bibliothécaire spécialisé en histoire de l’art à l’Université Laval. Originaire de Kénogami, la seconde est une puéricultrice formée par des religieuses très sévères. C’est suite à une annonce placée dans le quotidien Le Soleil, en 1979, que Jean-Loup rencontre Hortense.
Les fréquentations vont bon train et Jean-Loup ne tarde pas à demander Hortense en mariage, un soir de la Saint-Valentin. Elle saute sur l’occasion en or de lui mettre 
« le mors et la bride ». Lui ne se doute pas encore que la future mère de ses quatre enfants va se comporter « en adolescente égocentrique, butée, narcissique, furieuse
et déçue que la vie ne lui donne pas tout ce qu’elle demandait ».
Le chassé-croisé entre le labyrinthe et
le pélican est tellement intense, parfois diabolique, que nous croyons lire un roman policier. Les accusations fusent sans cesse, tant et si bien que la police, les avocats et la cour doivent intervenir. Nous ne pouvons qu’admirer la précision presque chirurgicale avec laquelle les co-auteurs décrivent la relation infernale de leurs protagonistes.
Hans-Jürgen Greif et Guy Boivin profitent du contexte des années 1970-1980 pour glisser quelques remarques sur l’évolution de la société québécoise. En voici un exemple : « Depuis que le Québec a tourné le dos à l’Église, […] les psychologues ont remplacé les curés. » Ou encore :
« La religion a été remplacée par une autre, celle de l’enrichissement, le gros compte
en banque, les voitures hors de prix, la consommation à outrance, le gaspillage. » Les co-auteurs font dire à Hortense qu’il y a plus de deux mille églises au Québec et que « c’est notre patrimoine, ce sont
nos châteaux à nous ».
Sans vous dévoiler le dénouement de
cette intrigue finement ciselée, mais traînant parfois en longueurs, je vous signalerai que dans la vie il arrive de « passer en quelques mois à l’âge adulte sans pour autant mûrir »…
C’est la troisième fois que Guy Boivin
et Hans-Jürgen Greif (Québécois d’origine allemande) cosignent un roman, toujours aux éditions L’instant même.
8 avril 2018
Éric Tourville, Chimæris, roman, Paris, Éditions Slatkine & Cie, 2018, 512 pages, 42,95 $.

L’heure la plus sombre vient toujours avant l’aube

Le romancier Éric Tourville est docteur en biologie moléculaire
et son thriller Chimæris regorge
de termes scientifiques. Cela m’a parfois paru inutile, mais je dois reconnaître que nous sommes en présence d’un thriller métaphysique et que science et littérature
font bon ménage.
Le lieutenant Alex Fremont découvre
quatre corps calcinés au phosphore dans une ferme abandonnée du Vermont. Au-dessus de la porte, une étoile rouge à cinq branches. L’autopsie révèle qu’il s’agit de quatre adolescentes, possiblement originaires d’Ukraine. L’enquête indique qu’il y a des traces de sperme sur les lieux. Est-on en présence d’un réseau pédophile? Et où  donc est passée la fille de la cinquième cellule ?
Fremont ignore que l’étoile rouge à cinq branches, appelée pentagramme ou pentacle, est un symbole majeur de l’occultisme, qui «possède à la fois le rôle de protection contre les puissances du mal et d’invocation des esprits». Or, dans cette affaire, Fremont ne s’est jamais senti aussi «dépouillé de toute protection».
Si ce thriller vous semble plutôt corsé,
vous n’avez encore rien vu. Un personnage se souvient avoir lu quelque part que «l’heure la plus sombre vient toujours avant l’aube». En anglais, aube se traduit par dawn et c’est ce nom que porte la fillette évadée. Belle trouvaille. Dawn est muette, mais ses sens sont d’une acuité étonnante et ses capacités cognitives, voire physiques, demeurent surdéveloppées.
L’auteur écrit que Fremont est de nature pessimiste, «c’est une des raisons qui lui avaient fait rejoindre la police». Le père du lieutenant note que leurs ancêtres venaient du Canada français et que leur patronyme s’écrivait Frémont à l’origine, «mais que l’accent avait disparu en traversant la frontière».
Selon Éric Tourville, les mots construisent «des cages d’acier qui permettent de tenir le réel à bonne distance. Alors que les images…» Ces dernières sont souvent brutales, nous donnant «l’impression d’avoir forcé l’arrière-cuisine du Diable».
L’auteur note que le Vermont n’était plus
ces «grands espaces peuplés de Blancs animés de valeurs traditionnelles liées au travail, à la communauté et à la famille». Devant la tragédie qui se joue dans cet État, la presse parle aussitôt de «la ferme de l’horreur» et de possibles réseaux pédophiles. Selon Tourville, «les médias n’étaient plus depuis longtemps le quatrième pouvoir, mais le premier».
L’histoire s’étale sur plus de 500 pages ;
elle aurait pu se dérouler allègrement sur 350 pages, mais il aurait fallu éliminer
des rebondissements spectaculaires et
des tournures inattendues comme l’invasion peu diplomate du FBI. On apprend que
le FBI peut entrer en scène lorsque l’accusation de meurtre comprend un viol ou si le crime sexuel a été commis contre un enfant. Les deux agents du FBI considèrent Fremont avec «un mépris non dissimulé».
Quand le FBI dépose un acte d’accusation,
il apparaît bricolé, «un pis-aller pour clore rapidement l’enquête». Mais il reste encore plus de 140 pages à lire; nous ne sommes pas au bout de rebondissements qui défient presque l’imaginable… «Dawn ressemble à un petit Poucet sanglant qui sèmerait des cadavres sur sa route.» Elle agit comme
la déesse de la vengeance, comme un ange exterminateur.
En terminant, voici deux réflexions de l’auteur Éric Tourville : «Pour que le monde soit vivable, il avait plus souvent besoin de mensonges que de vérités.» Et «la sexualité est, avec l’argent, le principal mobile de
la plupart des crimes.»
4 avril 2018
Parker Bilal, Le Caire, toile de fond, roman traduit de l’anglais par Gérard de Chergé, Paris, Éditions du Seuil, 2018, 416 pages, 35,95 $.

Quand l’art est
une affaire dangereuse

L’écrivain anglo-soudanais
Jamal Mahjoub publie sous
le pseudonyme de Parker Bilal.
Il parle six langues, dont le français, et son tout dernier roman s’intitule Le Caire, toile de fond. Ce polar illustre assez bien que le monde
de l’art peut être «un business
à haut risque».
C’est chose bien connue que des œuvres d’art apparaissent et disparaissent avec
une infaillible régularité. L’œuvre en question dans ce polar est «La Tour des chevaux bleus», toile d’une valeur inestimable de l’expressionniste allemand Franz Marc. Elle a été confisquée par
les nazis dans les années 1930.
Le tableau en question existe vraiment et son dernier propriétaire connu a été nul autre qu’Hermann Göring. Depuis 1945,
la toile reste cependant introuvable, ce qui donne libre cours à tout fantasme ou toute fantaisie de la part de l’auteur. Pour pimenter son intrigue, Bilal imagine divers subterfuges et rebondissements dignes
d’un Michael Connelly.
Dans le roman, le colonel irakien Khadim al-Samari est soupçonné d’avoir volé le fameux tableau à Bagdad et de l’avoir clandestinement introduit en Égypte.
Ce colonel spécialiste d’assassinat par
la torture vend des objets d’art à des collectionneurs new-yorkais, voilà
une combinaison assez bizarre.
Sa capture vaut trois millions de dollars.
Un collectionneur d’art égyptien engage
le détective privé Makana pour retrouver
le colonel et l’œuvre. Makana est certain de croiser l’Iraquien un jour; reste à savoir
ce qu’il fera alors de lui...
L’auteur écrit que la vie avait appris une chose à Makana, à savoir qu’elle n’a jamais fini de vous surprendre. Et il ajoute que
«le Caire était un gigantesque théâtre créant son propre spectacle permanent.»
Le roman regorge de lieux qui font la renommée du Caire, comme la mosquée Mustapha Mahmoud ou l’Opéra «avec son dôme blanc et ses arcades» qui lui donnent l’air d’une mosquée; «il n’y manquait
qu’un minaret».
Pour qu’il y ait polar il faut un assassinat. Le collectionneur d’art qui a justement retenu les services de Makana est trouvé tailladé en lambeaux. La méthode de torture pointe évidemment vers le colonel iraquien Samari.
Quand des questions sont posées au médecin légiste qui examine le cadavre,
elle répond: «Je m’occupe des faits, inspecteur. Les idées, c’est bon pour
les oiseaux.»
Or, aux yeux de Makana, le colonel Samari est «une créature sans visage qui rôde dans les prisons béantes de son esprit», donc une idée. Aurait-il affaire à
«une énigme aussi ancienne que le Sphinx et tout aussi indéchiffrable»?
Selon l’auteur, la nature humaine ne fluctue pas tellement d’un pays à l’autre. Où qu’on aille, les gens sont à peu près les mêmes. «Donnez-leur ce qu’ils attendent et ils vous diront ce que vous voulez savoir.»
Comme la trame du roman Le Caire, toile
de fond
se situe en 2004, donc dix-huit mois après l’offensive américaine en Irak, elle permet aux Cairotes d’exprimer leur point de vue sur cette guerre, mais cela donne lieu à quelques longueurs, à mon avis.
2 avril 2018
Léo-James Lévesque, Samuel et le chapeau de pêche, album illustré par Amélie Montplaisir, Montréal, Éditions Les 400 coups, coll. Mes petits moments, 2018,
24 pages, 11,95 $.

La richesse des souvenirs

Léo-James Lévesque écrit depuis
l’âge de 11 ans. Ce don lui vient
de son père, qui lui racontait
des histoires chaque soir, avant d’aller au lit. Il a récemment publié Samuel et le chapeau de pêche,
un album sur la complicité et l’amour entre un grand-père et son petit-fils. L’auteur montre avec brio comment les souvenirs revêtent
une grande importance.
Samuel va pêcher avec son grand-père
qui porte son fameux chapeau décoré de mouches multicolores. C’est le même chapeau qu’il portait lorsqu’il allait à
la pêche avec papa. » On devine que
ce dernier est disparu et que la partie
de pêche sera une aventure remplie de douceur, de rires et de souvenirs.
Cette histoire, publiée également dans
la collection Mes petits moments, est illustrée par Amélie Montplaisir qui a l’art de donner plein d’émotions aux visages qu’elle dessine finement. La joie, le bonheur, la complicité se lisent dans les traits de l’illustratrice.
Samuel ne tarde pas à prendre un gros poisson et il se voit déjà en train de raconter son histoire de pêche à ses amis. « Grand-papa veut faire une photo de moi et de mon gros poisson. Je mets son chapeau de pêche… » Clik et il lance : « Que tu ressembles à ton père ! »
Autour d’un feu de camp, les deux complices dégustent le poisson du jour… qui « a bien meilleur goût que celui de l’épicerie ! » Je ne vous dis pas ce qui arrive au chapeau de pêche, mais sachez que ce sera un beau « petit moment ».
23mars 2018
Norah Shariff, Les secrets de Norah, témoignage, Montréal, Les Éditions Coup d’œil, 2017, 352 pages, 9,95 $.

Le crime de naître femme

Mariée de force à un homme violent, Samia Shariff a raconté
son enfer dans Le voile de la peur (JCL, 2006). Sa fille aînée Norah
a assisté à ce calvaire sans pouvoir réagir, sauf en témoignant du drame dans Les Secrets de Norah.
À travers les yeux de la jeune fille, nous revivons l’effroyable destin
de deux êtres humains contraints de payer pour le seul crime...
d’être nées femmes.
Dès l’âge de 9 ans, Norah est « déchirée » par son père, par « un monstre qui me dévorait vivante ». Elle qualifie ces gestes incestueux de « blessure de l’âme qui saigne encore ». Norah est prête à tuer son père, titre qu’elle ne lui reconnaît plus évidemment.
Je dois vous prévenir que la réalité dépasse largement la fiction dans ce récit. Au point où on se demande parfois ce que Dieu attendait pour agir ? Norah Shariff nous raconte une montagne de souvenirs indésirables, dont une large partie remonte à son séjour en Algérie où des violences, des explosions et des massacres ont lieu chaque jour, même durant le ramadan, mois pourtant réservé à la paix. « Je n’étais pas fière de la race humaine. »
L’Algérie n’était pas faite pour les Shariff de sexe féminin, « nous n’étions pas faits pour l’Algérie ». Au nom de l’intégrisme, le pays était transformé en lieu de danger et de peur. « La vie m’avait forcée à tuer tous mes rêves… »
Lorsque la mère et ses enfants parviennent à retourner en France, on les accueille « comme si nous étions des déchets à tasser du pied ». Avec de faux passeports et de faux noms, la mère et ses enfants parviennent à prendre un vol à destination de Montréal. « Le spectacle rouge et or de l’automne canadien me coupa le souffle.
[…] Était-ce un signal de bienvenue ? J’aimais à le croire. ».. Le juge de la cour
de citoyenneté leur donnera raison, leur donnera le droit de rester au Canada.
Dans ce témoignage, tout est vrai et écœurant, mais surtout émouvant. 
20 mars 2018
Sandra Dussault, Justin et les malcommodes, tome 1 «La Fantastique Aventure en forêt», roman illustré par Martine Chapuis, Montréal, Éditions Boréal, coll. Boréal Junior, 2018, 136 pages, 11,95 $.

Le pouvoir d’un enfant

Justin Dumoulin, 9 ans, prend l’autobus pour se rendra à l’École Saint-Barnabé-du-Précieux Sang. Un matin, l’autobus à bord duquel
il monte ne se rend pas à l’école,
il n’y a que des personnes âgées confortablement assis. Mais quand Justin se rend compte de son erreur, il est trop tard. Sandra Dussault nous raconte ce qui attend le petit garçon dans « La Fantastique Aventure en forêt », premier tome de Justin et
les malcommodes
, un roman
pour les 8 à 11 ans.
Justin voit bien que ses collègues Martin
et Mégan ne sont pas à bord. Il a beau supplié le chauffeur d’arrêter et de le laisser descendre, ce dernier lui ordonne
de s’asseoir : « Personne debout pendant que l’autobus est en marche ! Je vais devoir faire un rapport aux responsables de
la maison de retraite ! Personne ne suit l
es règlements dans cet autobus !
C’est un scandale ! »
Les grands-pères et grands-mères qui entourent Justin sont tous des résidents du Bercail, une maison de retraite, et, tannés des bingos, jeux de poches, films, etc.,
ils ont décidé de faire une excursion en forêt. Ils ne sont pas préparés, encore moins équipés, pour une cette fantastique aventure. Heureusement que le scout
Justin est là.
Dès que tout le monde a descendu de l’autobus, le chauffeur part en trombe, laissant le troupeau à sa fantaisie, laquelle s’avère assez rocambolesque. Justin va trouver des framboises, des champignons comestibles et un ruisseau d’eau limpide.
Il va surtout prendre « plaisir à écouter les vieilles personnes s’asticoter entre elles. […] Personne n’était vraiment fâché contre qui que ce soit et aucun vieillard ne tenait rancune aux autres. » Voilà un contraste avec ce que l’enfant vit à l’école !
Sandra Dussault illustre avec brio l’impact que peut avoir un enfant auprès des aînés : « Aujourd’hui, tu nous as fait oublier qu’on était vieux. » Et cela, juste en égayant un peu le quotidien des « ancêtres », comme l’écrit l’auteure.
12 mars 2018
Aharon Appelfeld, Des jours d’une stupéfiante clarté, roman traduit de
l’hébreu par Valérie Zenatti, Paris, Éditions de l’Olivier, 2018, 272 pages, 32,95 $.

Distinguer l’éphémère
de l’immuable

Plusieurs romans ont raconté l’horreur des camps
de concentration. Dans Des jours
d’une stupéfiante clarté
  Aharon Appelfeld choisit de nous amener sur les traces de son personnage Theo qui, à 20 ans, marche d’un camp autrichien jusque chez lui.
Un trajet de plus de 300 km
qui concilie passé et présent, solitude et solidarité.
Au printemps de 1945, Theo Kornfeld
quitte le camp de concentration no 8 (Mauthausen) située à 24 km de Linz, en Haute-Autriche. Les gardiens allemands
ont déguerpi à l’approche des Russes et Theo décide alors de marcher jusqu’au village de ses parents, Sternberg, soit environ 290 km de Linz.
Le roman entremêle passé et présent, les retours en arrière nous permettant de connaître les parents de Theo, surtout sa mère Yetti si différente des autres mères et chez qui « il est difficile de savoir si c’était son désespoir ou sa détermination qui s’exprimait ».
Theo passe son enfance et adolescence à
la suivre dans des monastères où elle aime contempler les icônes du Christ et écouter la musique de Bach, sans laquelle « la vie ne vaut rien ». Même si Yetti est juive, les lieux catholiques lui offrent une « lumière de source supérieure ».
Curieusement, les prisonniers ne se dépêchent pas de rentrer chez eux. J’aurais pensé que les soldats russes et/ou alliés
les auraient immédiatement conduits aux bons endroits. Non, l’histoire de Theo indique qu’il marchera pendant plus d’un mois et demi pour atteindre Sternberg.
En route, il découvre des réserves abandonnées par les Allemands ou
des camps approvisionnés par l’armée : vêtements, café, biscuits, bonbons, médicaments, bière, cigarettes, etc.
L’auteur décrit comment les années dans
un camp de concentration transforment
les prisonniers : « Maintenant seulement nous savons distinguer l’éphémère de l’immuable. » Plus loin, il ajoute que
les survivants des camps de concentration apprennent à « accepter l’incompréhensible comme une part d’eux-mêmes ».
Aharon Appelfeld réfléchit à la question religieuse. Les prisonniers sont juifs, mais pas tous pratiquants. L’un d’eux dira à Theo que « le camp a fait de moi un croyant », […]. Nous étions ensemble, nous nous soutenions et il y avait entre nous
une grande lumière. »
Le rythme de ce roman est lent ou mesuré, à petits pas comme sur la route empruntée par le protagoniste. Il y a des détours dans le temps (flashbacks), des vallées de solitude, des sommets de solidarité,
des chemins où se croisent des questions existentielles : comment vivre après
la catastrophe, comment retrouver sa part d’humanité ?
Né à Bucovine en 1932, Aharon Appelfeld est décédé le 4 janvier 2018, juste avant
la parution de la version française de
son roman Yamim shel behirout madhima (2014). L’éditeur n’hésite pas à comparer
Des jours d’une stupéfiante clarté à un récit de résurrection.
5 mars 2018
Serge Dupuis, Le Canada français devant
la Francophonie mondiale - L’expérience du mouvement Richelieu pendant la deuxième moitié du XXe siècle
, essai, Québec, Éditions du Septentrion, 2018,
290 pages, 29,95 $.

Les clubs Richelieu :
un archipel de
la Francophonie

C’est pour endiguer la propagation des service clubs américains – Lions, Rotary et Kiwanis – que
le mouvement Richelieu a vu
le jour en 1944, d’abord à Ottawa, puis ailleurs au Canada, ensuite en Europe et en Afrique. On voulait offrir «un contrepoids bien franco-catholique» de culture masculine, selon Serge Dupuis, auteur de l’essai intitulé Le Canada français devant
la Francophonie mondiale - L’expérience du mouvement Richelieu pendant la deuxième moitié du XXe siècle.
Contrairement à l’Ordre de Jacques-Cartier et à la Fédération nationale des Sociétés Saint-Jean-Baptiste, le Richelieu évite
dès le départ de créer des structures provinciales. Comme le siège social est à Ottawa, l’élite locale a souvent une courte majorité au comité exécutif, et ce même lorsque les cercles québécois seront plus nombreux. En optant pour une approche axée sur «la consolidation de la Francophonie», le Richelieu a évité de s’enliser dans des débats sur le nationalisme, le souverainisme et le fédéralisme.
Créés respectivement en 1905, 1915 et 1917, les mouvements Rotary, Kiwanis et Lions étaient responsables de neuf service clubs sur dix aux États-Unis. À partir des années 1920, ces clubs fondent des cellules dans les principales villes canadiennes-anglaises. Durant l’entre-deux-guerres,
des localités bilingues de l’Outaouais,
des Laurentides et des Cantons-de-l’Est sont aussi visées.
L’Ordre de Jacques-Cartier invite alors ses membres à joindre les rangs du nouveau mouvement Richelieu, tant et si bien que,
à North Bay, 15 des 20 fondateurs appartiennent à la commanderie locale
de l’Ordre. « Le déploiement rapide du mouvement Richelieu ne relevait pas de
la coïncidence… », note l’auteur Serge Dupuis.
Comme les service clubs, le Richelieu est
là pour faire œuvre caritative, pour offrir un soutien humanitaire aux moins bien nantis de langue française. Voici quelques exemples de dons des cercles locaux : 1 200 $ pour des lunettes (Ottawa-Hull, 1946), 12 000 $ pour la construction d’une colonie scoute (Montréal, 1947), 5 100 $ pour la construction d’un terrain de jeu (Sudbury, 1955), 2 400 $ pour un concert (Manchester, 1958), 35 000 pour le financement d’une colonie de vacances (Québec, 1958-1960), 14 000 $ pour le tirage d’une automobile (Sudbury, 1959).
Au départ (1944) et pendant longtemps,
les cercles du mouvement Richelieu sont une affaire d’hommes issus du milieu des affaires et des professions libérales ; leurs épouses et les femmes engagées doivent rester dans l’ombre. Ironie du sort,
la secrétaire Madeleine Carpentier remplace à pied levé le directeur du siège social de 1957 à 1965 !
Le premier cercle Richelieu voit le jour à Ottawa-Hull en 1945. Voici d’autres premières :
- Québec : Montréal, 1946
- N.-B. : Campbellton, 1949)
- États-Unis : Manchester, 1955
- France : Cannes, 1969
- Congo : Kinshasa, 1970
- Sénégal : Dakar, 1973
- Belgique : Liège, 1974
- cercle féminin : Pointe-à-Pitre, 1980
- Côte d’Ivoire : Abidjan, 1983
- Suisse : Genève, 1988
- Roumanie : Sofia, 1995
- Colombie : Bogota, 1995
L’autonomisation du Québec et la montée du séparatisme font partie des mutations culturelles auxquelles le Richelieu a dû s’ajuster. En 1968-1969, après « l’échec » des États généraux du Canada français,
le président Gontran Rouleau « était arrivé à croire que la mondialisation francophone pourrait sauver le projet canadien-français et, par ricochet, le Richelieu ». La direction n’a pas hésité à « écarter certains cercles qui voulaient le québéciser » et à jouer la carte de « l’archipel de la Francophonie ».
Dans le contexte de la contre-culture, l’ouverture aux femmes (cercles mixtes, cercles féminins) et aux jeunes est devenue nécessaire, mais aussi en raison du déclin des effectifs. Cela a forcé le Richelieu à assouplir ses critères d’admission, mais il y a néanmoins eu une perte de 2 100 membres entre 1994 et 2011, soit un recul de 33% des effectifs. Le phénomène est encore plus aigu chez le Rotary.
« Entre 1995 et 2011, le Richelieu a constitué 45 nouveaux cercles, dont la moitié en France, en Belgique, trois en ancien territoire communiste et trois en Afrique francophone. » Il était devenu international dès 1955 (Manchester), mais plus résolument à partir de 1969-1970 (France et Congo). Tous les efforts en Haïti sont demeurés vains.
L’étude de Serge Dupuis s’arrête à 1995, année de la dernière crise constitutionnelle. La conclusion note cependant que le Richelieu a lancé, en 2009, une réflexion cherchant à déterminer s’il faut « cibler son engagement plus strictement sur
le militantisme francophone ou l’action charitable ».
28 juin 2018
Collectif, Escale à Montréal, Guides Ulysse, Montréal, 2018, 208 pages, 15 cartes, 14,95 $.

Le meilleur pour
un court séjour à Montréal

Qui veut célébrer le jazz, le cinéma, l’humour ou la chanson se dirige naturellement vers Montréal, ville
à la fois «fuyante et mystérieuse » où la magie s’opère. Pour vous aider à (re)découvrir la métropole québécoise, les Guides Ulysse
vous offre Escale à Montréal.
La ville regorge d’images emblématiques: croix du Mont-Royal, Oratoire Saint-Joseph, Biosphère, Stade olympique. Des joyaux architecturaux méritent quelques arrêts, notamment la gare Windsor, le meilleur exemple montréalais du style néoroman,
et l’édifice Ernest-Cormier, premier exemple de l’Art déco au Canada.
Côté cuisine, on déguste le smoke meat chez Schwartz’s Delicatessen et les fameux bagels chez St-Viateur Bagel Shop. Pour la cuisine traditionnelle québécoise, on se pointe à
la Binerie Mont-Royal (qui a servi de toile de fond au roman Le Matou d’Yves Beauchemin).
Le touriste averti trouvera le parfait
cadeau ou souvenir au Marché Bonsecours (artisanat), à la boutique-librairie du
Musée des beaux-arts, dans les galeries
et boutiques de la rue Saint-Paul, voire dans les friperies de l’avenue Mont-Royal.  
Escale à Montréal est utile à toute personne qui désire avoir sous la main, en un seul ouvrage, ce que la ville a de mieux à offrir pour faciliter l’organisation d’une escapade de quelques heures, d’une journée ou
d’un long week-end.
Le guide dresse un calendrier d’événements pour tous les mois de l’année sauf pour novembre, mois où se tient pourtant
le renommé Salon du livre de Montréal…
13 juin 2018
Bill Clinton et James Patterson, Le Président
a disparu
, roman traduit de l’anglais
par Dominique Defert, Carole Delporte et Samuel Todd, Paris, Éditions JC Lattès, 2018, 496 pages, 29,95 $.

Bill Clinton, coauteur
d’un thriller sur
le cyberterrorisme

Le 42e président des États-Unis
a allié son expérience du pouvoir
à l’art du suspense de l’auteur
de thriller le plus vendu à travers
le monde. Cela a donné Le Président a disparu, de Bill Clinton et James Patterson, un roman où nous voyons comment le cyberterrorisme est rien de moins qu’un retour du Far West, une nouvelle frontière effrayante
où n’importe qui peut attaquer
une nation.
Le président est Jonathan Duncan, 50 ans, atteint de thrombocytopénie immune (son sang ne coagule pas comme il le devrait).
Il doit constamment prendre des stéroïdes.
Il doit surtout prendre des décisions ou créer des situations qui le dispensent
de prendre une décision.
Au sujet de la présidence américaine,
les auteurs écrivent que « personne ne vous prévient que ce boulot est pire que
les montagnes russes – une succession d’ascensions magnifiques et de chutes vertigineuses ». Clinton et Patterson notent aussi que, « s’il y a une leçon à retenir de l’histoire humaine et animale, dans toutes
les sociétés, des plus primitives aux plus évoluées, c’est que toutes, sans exception, ont besoin d’un leader. »
Une cyberattaque est imminente et elle fera des États-Unis d’Amérique le plus grand pays du tiers-monde. La seule voie qui s’offre au président Duncan est d’éradiquer le virus de l’holocauste nucléaire… sans avoir à lancer la Troisième Guerre mondiale. Trois personnes brillantes qui occupent de très hauts postes choisissent toutes la même option, mais les tripes du président lui disent le contraire…
Le virus derrière la cyberattaque occupe beaucoup de place et donne lieu à des passages techniques qui sont à la fois nécessaires et lassants. Heureusement,
la trame psychologique reprend le dessus pour nous montrer que la politique est
un sport impitoyable où la confiance en prend souvent pour son rhume.
Sans compter que, « dans un brouillard d’information et de désinformation,
nos identités mêmes sont mises au défi ».
Le livre nous apprend que « le chef
de cabinet est le poste le plus exigeant de
la Maison Blanche ». Aux yeux du président Duncan, celle qui occupe ce poste anticipe toutes ses décisions, « et souvent en mieux ». Il ne sait pas à quel point il se trompe… Je ne vous dévoilerez pas
le dénouement de l’intrigue, bien entendu. Sachez seulement que le président va prendre le volant, écraser l’accélérateur et frôler la mort. Personne ne pourra l’aider.
Il y a deux coauteurs, mais parfois nous semblons entendre plus la voix de Clinton, comme lorsque nous lisons que rien n’est plus précieux qu’un collaborateur qui ose contredire le président, lui démontrer qu’il
a tort, le forcer à étayer ses décisions. « Être entouré de flatteurs et autres lèche-bottes ouvre la voie à l’échec. »
Le roman est truffé de petites réflexions comme « l’implication démocratique est désormais influencée par l’instantanéité de Twitter, Snapchat, Facebook et les chaînes d’information en continu. » Ou encore : « Aux États-Unis, le racisme est notre fléau le plus ancien. […] Trop souvent, la peur et
le mépris de "l’autre" nous font oublier
ce que nous sommes capables d’accomplir tous ensemble. »
Même si on nous avertit avant le chapitre premier que les situations et les personnages dans ce roman sont purement fictifs, nous sommes portés à substituer Bill Clinton à Jonathan Duncan. Sans doute parce que réalité et fiction font bon ménage.
Un discours de Duncan reprend les thèmes chers aux Démocrates : réforme en matière d’immigration, lois plus strictes sur le port d’arme, redécoupage électoral, vrai débat
sur le changement climatique.
Dans Le Président a disparu, Bill Clinton
et James Patterson vont bien au-delà d’une intrigue finement ciselée – attendez-vous
à un rebondissement spectaculaire –,
et s’attardent à faire passer un puissant message, à savoir que « notre avenir est
un champ de possibilités, et non de ruines desquelles il nous faudrait renaître ».
5 juin 2018
Gilles Archambault, En toute reconnaissance, carnet de citations plutôt littéraires, Montréal, Éditions du Boréal, 2018, 152 pages, 18,95 $.

Journal intime sous forme de citations littéraires

Depuis une cinquantaine d’année, Gilles Archambault a inscrit
des phrases (citations) dans
un carnet bleu, sur des thèmes
qui lui sont chers, comme l’amour, l’amitié, la tendresse, le passage
du temps et la façon d’accueillir
la vie. Cela donne En toute reconnaissance, carnet de citations plutôt littéraires.
La très grande majorité des citations provient d’auteurs français, notamment Stendhal et Flaubert, mais aussi Marcel Arland, Louis Calaferte, Henri Calet et Jean-Claude Pirotte. Sur environ 150 auteurs
cités, j’ai reconnu moins d’une dizaine
de Québécois, dont Brault, Grandbois,
Major, Pilon et Ricard.
On y trouve une citation de Jean Éthier-Blais, seul auteur franco-ontarien au palmarès. Il y a même une citation de François Ricard qui porte entièrement
sur l’écrivain né à Sturgeon Falls,
sur sa conception de la littérature,
« lieu de passion et de liberté ».
Les citations inscrites par Archambault en disent davantage sur lui que sur les auteurs lus, sur son état d’esprit à un moment précis. « C’était ma façon de tenir mon journal intime en quelque sorte. »
Ce carnet est farci de réflexions personnelles fort intéressantes. À titre d’exemple, l’auteur estime que « rien n’est moins sûr que la pérennité littéraire ». Selon lui, « on édite, on couronne à qui mieux mieux des ouvrages que vous ne liriez pas même sous la torture ».
Avide lecteur, Archambault s’intéresse peu
à l’intrigue d’un roman ou aux idées généreuses dont un livre traite. « Le mythe de l’écrivain généreux, répandant une semence, n’est pas mon affaire. J’estime
que mon cahier de citations est en quelque sorte un carnet de chasse. J’y aligne
mes bonnes prises. » L’une d’elles provient des Caves du Vatican d’André Gide :
« Tous ces gens qui écrivent et peu de gens qui lisent. »
L’avant-dernière citation m’a semblé résumer toute la carrière littéraire de Gilles Archambault. Elle est tirée de Bratislava,
de François Nourissier : « Je n’ai jamais tenté, roman ou non, que d’écrire au plus près de moi. »
30 mai 2018
Heidi Hollinger, 300 raisons d’aimer
La Havane
, guide traduit de l’anglais par Marie-José Thériault, Montréal, Éditions
de l’Homme, 2018, 288 pages, 29,95 $.

Lettre d’amour à La Havane

Si vous êtes allés à Cuba, comme
une foule de gens, vous affirmez peut-être connaître La Havane.
Vous avez plutôt une vague idée car il y a 300 raisons d’aimer La Havane, titre du guide préparé par Heidi Hollinger qui séjourne régulièrement dans la capitale cubaine depuis 1989.
Avec ses décors, ses parfums et ses sons,
La Havane est « d’une formidable sensualité ». Hollinger dresse d’abord
une liste de ses coups de cœurs : les plus beaux exemples d’art déco, les rues qui invitent à la promenade, les bars à cigares, les plus beaux couchers de soleils, les tables exotiques d’exception, les meilleures glaces, etc.
On qualifie El Malecón de plus long banc de parc au monde (sept kilomètres de la Vieille Havane à l’ouest de Velado). Il faut s’asseoir sur son parapet, dos à la mer « pour observer les marées humaines ». Vous y croiserez sans doute un vendeur de cacahuètes rôties maison (4 cents le cornet); « parvenir à en extraire la dernière cacahuète est le plus grand défi qu’on puisse relever à la Havane ».
La Mecque Art déco est sans contredit l’Édifice Bacardi (1930), premier gratte-ciel de la capitale; seul le hall est accessible aux touristes, mais il en vaut vraiment la peine. « Allez-y, c’est un must. » Si vous préférez quelque chose de plus classique, de plus ecclésiastique, alors rendez-vous à l’Iglesia y Convento de Nuestra Señora de la Merced pour y admirer « le plus extraordinaire ensemble de fresques et de toiles réalisées par d’éminents artistes cubains du XIXe siècle. Une splendeur. »
Si vous n’allez qu’à un restaurant de
La Havane, que ce soit La Guarida. C’est là qu’on a tourné le film Fresa y Chocolate.
Il est suggéré d’essayer les tacos de poisson ou le ceviche cubain. Le plat préféré de l’auteure est « le visuellement et gastronomiquement sublime carpaccio de pieuvre ». N’oubliez pas de réserver.
Si vous êtes un jeune homme souhaitant arborer le look cubain, alors traversez
la rue en sortant d’El Café et entrez dans
le minuscule salon Neldys Y Rey (Amargura no 361, entre Aguacate et Villegas). Tous
les styles sont autorisés (toutes les couleurs aussi). C’est une vraie « ruche d’inventivité capillaire ».
Que devrais-je rapporter dans mes bagages? Trois choses : 1) le rhum Santiago de Cuba de 11 ans, mais le Santiago Añejo
(7 ans) est aussi excellent et quatre fois moins cher; 2) des cigares achetés dans
les magasins de l’État (méfiez-vous des
faux offerts par les camelots); 3) du café fraîchement torréfié, Serrano est la meilleure marque.
Original et hors des sentiers battus, ce guide est une véritable lettre d’amour à La Havane.
22 mai 2018
Dominique Maisons, Tout le monde aime Bruce Willis, roman, Paris, Éditions de
la Martinière, 2018, 400 pages, 34,95 $.

L’effet Weinstein
dans un roman français

Le sort des gens heureux
n’intéresse pas les romanciers ou
les dramaturges. Dominique Maisons crée donc le personnage de Rose, l’une des jeunes étoiles les plus brillantes du firmament d’Hollywood, et la plonge dans une intrigue aussi sombre qu’alambiquée qui s’intitule Tout le monde aime Bruce Willis.
En épilogue, l’auteur cite le New York
Times
du 12 décembre 2017 pour rappeler que seulement 4 % des réalisateurs hollywoodiens sont des femmes et que « seuls 27 % des dialogues prononcés dans les grands films de 2016 l’étaient par des femmes ». Cet état de la situation teinte carrément le roman.  
Dominique Maisons s’acharne à décrire
le mal-être de Rose Century sous toutes
ses coutures. Son imprésario est un manipulateur, un « salopard cupide »
dans le sillon d’Harvey Weinstein et des autres « grands prédateurs angelinos ».
Rose a envie d’en découdre avec les
normes de Hollywood et de s’adonner à
des comportements peu compatibles avec son statut d’icône du grand écran, mais
« L.A. peut se montrer d’une cruauté totale envers ceux dont l’apparence ne répond plus à ses standards. »
Lors du lancement de la version française de son dernier film, Rose fait une sortie contre l’animateur d’une grande émission, elle perd les pédales et ce craquage en direct à la télé française lui vaut un stage dans une clinique parisienne, puis dans un centre de lessivage de cerveau au Mexique.
On a droit alors à 145 pages de digressions, de longueurs à n’en plus finir. On peut sauter des chapitres entiers sans perdre
le fil de l’histoire. Je veux bien croire que « la Californie n’a de sens que si on la considère comme une scène de théâtre,
[un] pays fictif », il y a des limites à charrier le lecteur.
L’éditeur prétend que Dominique Maisons nous livre ici son premier grand « roman américain ». Permettez que j’en doute. L’auteur a certes remporté de grands prix littéraires dans le passé, mais je crois qu’il
a cherché trop vite à profiter de l’effet Weinstein et « moi aussi ».
13 mai 2018
Simon Brousseau, Les fins heureuses, nouvelles, Montréal, Éditions Cheval d’Août, 2018, 208 pages, 24,95 $.

Écrire pour être
ou pour paraître ?

Après un premier roman, Simon Brousseau publie un recueil
de nouvelles où l’intelligence,
la candeur, le cynisme, le hasard et l’abandon se côtoient allègrement. Dans Les fins heureuses, il jongle avec le récit, les lettres, le journal intime et les E-confessions.
Les meilleurs textes sont écrits
au « je ».
La première nouvelle s’intitule « La vie de l’auteur » et cette dernière ressemble à un chat qui joue avec sa proie ; « il la mordille, la jette par terre, lui donne des coups de griffes, la laisse prendre ses distances puis
la saisit à nouveau ». Le chat revient dans d’autres nouvelles pour nous rappeler que nous lui devons tout en l’adoptant, car « nous le dépossédons de ses instincts et
le réduisons à un état de dépendance qui l’humilie ».
J’ai mentionné les E-confessions. Dans l’une d’elles, l’auteur écrit que « la vérité est
une souris ; je la torture comme un chat ». La confession la plus ironique est celle où Brousseau décrit l’ego d’un auteur investi d’une mission de taille, sauver la littérature. Le personnage lit ses contemporains et conclut, rassuré, « qu’aucun d’eux ne me surpasse ». Cet écrivain aime croire ceux qui affirment qu’il a du génie, qu’il est un saint !
Je ne sais pas si les E-confessions sont semblables aux messages sur Facebook, mais paraît-il qu’il faut être assez intelligent « pour savoir ce qu’il faut dire ou écrire afin d’avoir l’air plus brillant qu’on ne l’est réellement ».
Quatre textes sont des lettres qu’un nageur adresse à un voisin de piscine pour se défouler. « Avez-vous senti, derrière votre nuque, la pression exercée par mes pensées, entièrement dirigées contre vous ? » Parlant de pensées, un personnage s’y enfonce « comme un crocodile dans son marais ». Autre comparaison savoureuse, quelqu’un rit « comme un rat auquel on aurait perforé un poumon ».
Simon Brousseau est un pince-sans-rire.
À la dernière page du recueil, la dernière phrase est « nous étions si bien, si bien
que d’ici la fin je n’écrirai plus rien ».
5 mai 2018
Béatrice Peltre, Frais et festif, recettes
pour une vie équilibrée
, Parfum d’encre (division des Éditions La courte échelle), 2018, 304 pages, 29,95 $.

La nourriture
est un art de vivre

Pour Béatrice Peltre, styliste culinaire, l’amour de la nourriture est synonyme d’art de vivre. Elle nous propose des petits plats pour toutes les occasions dans Frais et festif, recettes pour une vie équilibrée.
Sa cuisine, française, est influencée par des voyages à travers le monde. « Et prendre un repas sans dessert, c’est comme se promener avec
une seule chaussure aux pieds ».
Pour le petit-déjeuner, j’ai retenu les crêpes américaines aux patates douces et aux carottes. Béatrice Peltre vit à Boston et a concocté cette recette pour faire manger plus de légumes à sa fille Lulu. La farine de millet, deux œufs, le sel de mer, le poivre du moulin, la coriandre hachée, l’huile d’olive et des noisettes s’ajoutent aux patates douces et carottes coupées en dés. Il est suggéré
de servir les crêpes avec une salade verte, comme de la roquette ou de la mâche.
Les menus du dîner proposent surtout des tartines et de la soupe. Ce sont les ingrédients qui comptent. La tartine estivale par excellence est celle avec prosciutto et tomates cerises rôties au four, parfumées
à l’estragon. Pour une soupe substantielle, pourquoi ne pas intégrer topinambours et pétoncles sautés avec huile de truffe ?
Ou encore fenouil et petits pois avec crème au wasabi et crevettes sautées à l’ail et au cumin.
Le repas du soir doit inclure un amuse-gueule comme des endives farcies au roquefort, aux raisins et aux radis avec vinaigrette à la pistache. Wow ! Quant au plat de résistance, vous pouvez vous inspirer d’un crumble sucré et remplacer
les fruits par un mélange de légumes et
de viande, comme aubergines, agneau et courge. Ou encore un risotto au gorgonzola, à la poire et au romarin avec noix grillées. J’en ai l’eau à la bouche !
« Le dessert demeure un des meilleurs moments du repas. C’est le dernier goût
qui vous reste en bouche, alors autant que ce soit un plat exquis que vous aimerez
et dont vous vous souviendrez. » Il y a évidemment des recettes des clafoutis, de tartelettes et de gâteaux, mais j’ai été plutôt attiré par un dessert servi dans un verre : pommes et poires avec crumble au millet
et crème anglaise à la vanille. Le bâton de cannelle et les pistaches vertes rehaussent le goût.
L’auteure a créé le blogue latartinegourmande.com (en anglais).
Caroline Thérien, Ce que l’avenir ne dira pas, nouvelles, Montréal, Lévesque éditeur,
coll. Réverbération, 2018, 128 pages, 23 $.

S’asseoir à la table
et attendre d’être heureux

Née à Mississauga, Caroline Thérien vit à Montréal depuis longtemps
et détient une maîtrise en création littéraire de l’Université de Sherbrooke. Ce que l’avenir ne dira pas est son premier livre, un recueil de nouvelles, dont la première
et la dernière nouvelle portent
un nom de thé, Darjeeling et Earl Grey. Une autre s’intitule Lapsang Souchong, un thé fumé au bois
de pin. Le recueil de 23 nouvelles coûte 23 $, beaucoup moins que...
23 tasses de thé.
L’action de chaque nouvelle se déroule dans un lieu qui est rarement ou vaguement nommé, sauf une fois (Bas-Canada).
Un punch final et inattendu n’est pas
la recette choisie par Caroline Thérien;
elle préfère plus souvent un dénouement qui fait écho au titre du recueil, le non-dit. Ainsi, la première nouvelle se termine
sur ces mots : « C’était lundi. La semaine commençait mal. ». La deuxième prend fin avec un « Je n’en saurais pas plus. » Dans une autre, à la dernière ligne, un gros chat aux yeux orange accueille le personnage principal « avec le silence buté d’un sphinx ». Et il y a cette nouvelle où
on apprend en toute fin que le nom de
la personne réduite en cendres ne sera
pas révélé. 
L’auteure aime s’arrêter à un détail en apparence trivial, puis élaborer une intrigue trouée dans une narration résolument elliptique. Un restaurateur coupe ainsi la tête d’un saint Jean-Baptiste pour réparer un saint Joseph. Un hôtelier, lui, raconte
que certaines chambres sont hantées par des fantômes, le tout « selon une légende pêchée dans les profondeurs des marées », qu’il a évidemment inventée.
Il y a au moins deux chiens dans ces histoires, Billy Bones et Ulysse. Un village a évidemment son ivrogne, son fou, son noyé…, mais y en a-t-il vraiment un seul ? Chose certaine, le monde « s’assoit autour de la table et attend d’être heureux ». Le bonheur viendra. Ou ne viendra pas.
Le style de Caroline Thérien est finement ciselé, tantôt poétique, tantôt romantique. Elle écrit, par exemple que des personnages sont penchés sur un roman de Sartre, dont « les pages étaient cernées par du thé noir et des nuits blanches ». Belle trouvaille !
L’auteure place parfois des citations en exergue de ses nouvelles, le plus souvent d’auteurs américains : Virginia Woolf, Richard Brautigan, Ursula K. Leguin, T.S. Eliot et Tom Waits. Elles ne sont pas traduites par la nouvellière d’origine franco-ontarienne.
23 avril 2018
John Freeman Gill, Les Chasseurs de gargouilles, roman traduit de l’anglais par Anne-Sylvie Homassel, Paris, Éditions Belfond, 2018, 444 pages, 34,95 $.

Ode à l’intemporelle
New York

Passionné de sa ville natale,
John Freeman Gill a écrit pour tous les périodiques littéraires de New York. Son premier roman,
Les Chasseurs de gargouilles, est
une ode à la ville la plus chaotique de l’Amérique. On y découvre que New York bat tous les records : « plus dominatrice et plus ordurière, plus industrieuse et plus contente d’elle-même, plus pressée et plus insolente, plus raffinée, plus dépravée, plus intemporelle… »
Griffin Watts, 13 ans, est le narrateur des Chasseurs de gargouilles. Nous sommes au début des années 1970; la sœur aînée de Griffin découvre les amourettes et leurs parents sont séparés. Le père est poursuivi par la banque pour arriérés de paiement;
il collectionne des gargouilles qui sont ensuite vendues à gros prix pour payer l’hypothèque en souffrance. Sa mère, elle, collectionne les amitiés pour trouver ses zones inconnues « qui ne peuvent être révélées ou créées que par le truchement d’autrui ».
John Freeman Gill écrit que « la seule ville qui vaille la peine d’être préservée est celle que nous avons perdue ». New York a
la métamorphose dans la peau. On rase
des quartiers pour construire des tours de béton. Le père du jeune Griffin Watts s’est donné comme mission de sauver certaines reliques, de leur redonner vie.
Si Dieu avait secoué une cathédrale, son contenu se serait vidé dans l’atelier de monsieur Watts. Il récupère des gargouilles avant l’arrivée des démolisseurs pour leur rendre la liberté en les plaçant chez des gens qui savent les apprécier (et payer
le gros prix). Le terme « gargouilles » est pris au sens large et inclut aussi bien des monstres marins, angelots et médaillons de terre cuite que des portraits en clef de voûte, moulures d’ove et aigles robustement fragiles. « Il y a des tas de gens dans le monde qui veulent acheter des bouts de New York. »
Une expédition nous conduit au Woolworth Building, ouvert en 1913; il s’agit d’un édifice de soixante étages dans un style néo-gothique flamboyant. Sa rénovation est sauvage; tous les motifs et ornements de ses quatre tourelles sont effacés ou décapités.
Le père de Griffin découvre qu’une gargouille n’a pas encore échappé au massacre; il faut la sauver et seul le jeune Griffin peut y arriver en raison de son poids léger. Une aventure digne d’un Indiana Jones des temps modernes!
L’auteur décrit comment Griffin perçoit le regard pénétrant de cette gargouille :
« Elle avait la physionomie  d’un labrador, ou d’un griffon, on d’un dragon, ou peut-être d’un lion. Elle était tout cela à la fois sans être précisément l’un ou l’autre.
Mais j’avais de l’affection pour elle, qui m’enveloppait d’un sourire subreptice de conspirateur. Cela me plaisait. »
Père et fils ne sont pas les seuls pirates de
la ville. New York s’autophagocyte à qui mieux mieux. La ville changerait à tous
les dix ans. Est-il possible de tout faire disparaître ? Non, répond l’auteur :
« La perte est probablement la seule chose qu’on ne peut jamais vous retirer. »
Le roman ne traite pas uniquement de notre rapport au passé face à l’attrait parfois ravageur de la modernité. Il aborde aussi la relation père-fils. Les gargouilles permettent à Griffin de se rapprocher de son père et d’apprendre des leçons qui ne sont pas toujours celles que son père croit lui enseigner…
Selon Annie Proulx, auteure de Brokeback Mountain et Prix Pulitzer, « Les Chasseurs de gargouilles est un roman exceptionnel, intense, drôle, porté par une langue magnifique. Ces pages sont un pur plaisir
de lecture… Extraordinaire. »
13 avril 2018
Claude La Charité, Le meilleur dernier roman, roman, Longueuil, Éditions de L’instant même, 2018, 180 pages, 21,95 $.

Quand un écrivain
n’est plus cru, il est cuit !

Le premier roman de Claude
La Charité s’intitule Le meilleur dernier roman. Ça ne s’applique pas au livre qu’on lit mais plutôt à
un prix littéraire que l’Université
du Québec maritime décide
de décerner. L’intrigue se passe
à Mirouski, mais cela pourrait
aussi bien être Rimouski.
Le nom de l’endroit n’est qu’un des très nombreux jeux de mots servis par La Charité. Il est question, notamment, de Lis-tes-ratures, de Word Trade Center et de Grand Antonio de la littérature populaire. Un conteur se prénomme Télesphore, comme le porteur de lumière qui phosphore.
Revenons à l’intrigue. Dix profs du département de lettres françaises doivent décider comment sera attribué le Prix Anthume du meilleur dernier roman.
Dès les premières lignes, le romancier nous avertit que plusieurs noms d’auteurs sont véridiques, mais que « certaines œuvres qui leur sont prêtées relèvent d’un monde
burlesque qui n’existe que dans la fiction ». Burlesque est faible, c’est plutôt rocambolesque.
Un des dix profs, Claude, est le narrateur; son nom n’apparaît que dans le dernier chapitre. Le lauréat du prix est connu dès
le premier chapitre et nous avons affaire à un écrivain dont l’ego est tellement grand qu’on le surnomme Son Immensité. Tous
les autres chapitres portent sur les délibérations des dix profs, puis du jury;
à travers ces échanges se dégagent toute une brochette de jugements littéraires.
On apprend que Patrick Senécal est « notre Stephen King » et qu’Yves Thériault a écrit Aglaakakuktituq, un « prequel d’Agaguk ». Un prof croie que L’Avalée des avalés de Ducharme a été accepté par Gallimard parce qu’un obscur préposé au courrier a fait
le premier tri et, c’est chose bien connue,
tel manuscrit est retenu « en fonction de
la beauté des timbres, un autre selon
la police de caractères, un autre encore à partir du titre et du nom de l’auteur ».
À une autre époque et dans un autre lieu, Edgar Allan Poe (1809-1849) aurait pu remporter le prix du meilleur dernier roman à 29 ans parce qu’il n’a publié
qu’un seul roman : Les Aventures d’Arthur Gordon Pym (1838). Mis à part ce genre de renseignements, les profs s’égosillent surtout à « penser le changement, changer le pansement dans la littérature de l’extrême contemporain ».
Le narrateur s’embourbe souvent dans
des digressions où il peut aussi bien être question d’un crabe à trois pinces, d’un chien hermaphrodite, du crâne de Jean de Brébeuf ou de la cage de la Corriveau. Résultat : le roman devient un véritable capharnaüm foisonnant d’objets littéraires, historiques, scientifiques et ésotériques.
J’ai mentionné que le lauréat est connu dès le premier chapitre. Il s’agit d’un dénommé Henri Vernal, auteur de La grosse Bertha, histoire d’une femme canon. Lors de la cérémonie, le livre en montre comprend
795 pages… blanches. Hemingway disait
que la qualité d’une œuvre se juge à ce
que l’écrivain en retranche.
Claude La Charité aurait dû, à mon humble avis, retrancher des milliers de mots, mais pas cette blague : « – Que devient un écrivain quand il n’est plus cru ? – Il est cuit ! »
7 avril 2018
Richard Ste-Marie, De ton fils charmant
et clarinettiste
, roman, Lévis, Éditions Alire, 2018, 276 pages, 25,95 $.

Panier de crabes
de religieux sans scrupules

Au Québec et ailleurs, l’Église catholique a profité d’une mainmise absolue sur le quotidien de ses ouailles pour commettre impunément des crimes sexuels et économiques. Richard Ste-Marie tisse toute une intrigue sur ce sujet dans son roman intitulé De ton fils charmant et clarinettiste.
Le narrateur est l’ex-sergent Marcel Banville qui, après 35 ans au Service de Police de la Ville de Québec,
se retrouve devant rien.
Pour avoir l’esprit en paix, Banville cherche à fermer des dossiers « dans sa tête », comme il dit. « J’ai été un jeune flic pourri jadis, il n’y a pas de raison que je devienne un policier retraité modèle. » Ces dossiers concernent tous des prêtres pédophiles, dont deux qui ont récemment été brutalement assassinés. Quand Banville prend sa retraite, les enquêtes ne bougent pas assez vite à son goût.
Les premières lignes du premier chapitre sont directes : « Le prêtre est étendu, face contre terre, les bras en croix. Nu sous sa chasuble rose. » La presse parlera de l’abbé Rose, mais le narrateur a fait son cours classique chez des religieux et il précise que la chasuble rose est porté le troisième dimanche de l’Avent, dit Gaudete, mot latin signifiant Réjouissez-vous.
Dans son enquête « personnelle », Banville découvre le cas de deux autres prêtres et
en vient à la conclusion suivante : mis à part le catéchisme et le vin de messe,
ils ont tous une chose en commun, soit de connaître leur assassin. Voilà Bainville sur la piste d’un véritable panier de crabes de religieux sans scrupules… et d’un lugubre prédateur qui, étrangement, semble poursuivre les mêmes objectifs que lui.
Le polar est parsemé de flashbacks sur
la jeunesse du narrateur. Il n’a que 21 ans lorsque sa mère se suicide, peu après
les visites régulières d’un monsieur qui s’avérera être… un prêtre. Il couche avec des femmes d’un certain âge, qui, elles, le couche sur leur testament. Il détrousse aussi des gens très riches et accumule ainsi plus de quatre millions de dollars.
Les membres du clergé sont loin de tenir
de beaux rôles dans ce roman. On rencontre un prêtre bénin d’une beauté éclatante,
pas pédophile mais qui décide de prendre
la justice entre ses mains. « Pas une once
de méchanceté dans le regard. Comme bien des criminels… »
Le clarinettiste dans le titre du roman est l’ex-policier qui a joué de cet instrument dans sa jeunesse, jusqu’à une blessure à
la main. L’auteur, lui, a poursuivi une carrière de musicien, entreprise après des études de clarinette au Conservatoire de musique de Québec.
À la fin du livre, Richard Ste-Marie remercie ses « lecteurs et lectrices d’ici au Québec, de Belgique, de France et de Suisse ».
Il peut maintenant ajouter de l’Ontario ou remplacer Québec par Canada.
4 avril 2018
Normand Cazelais, Dictionnaire géographique du Québec, Montréal,
Éditions Fides, 2018, 152 pages, 29,95 $.

Guide populaire du Québec

Dans le Dictionnaire géographique du Québec, Normand Cazelais ne présente pas les lieux selon l’ordre alphabétique de leur toponyme (Amos, Bethierville, Charlevoix, etc.), mais plutôt selon quelque 160 génériques comme : anse, baie, colline… pointe, portage, rapide, etc. On y découvre alors plus de 400 lieux, tous accessibles par la route, ce qui exclut de multiples caps
et baies de la mer d’Hudson ou
le cratère du Nouveau-Québec.
Le générique « anse » est peut-être le plus populaire : « il y en des milliers, sinon des millions » ! Celles aux noms les plus descriptifs sont anse Chatouilleuse en face de Percé, anse des Bonnes-Femmes sur
la Basse-Côte-Nord ou anse à Mouille-Cul dans le parc de conservation du Bic près
de Rimouski.
Un canal est une voie d’eau artificielle, souvent dotée d’écluses. On pense évidemment au canal de Lachine ou
au canal de Beauharnois. Le chenal et sa variante chenail sont des voies navigables naturelle, parfois invisibles parce que surcreusées dans le lit d’un cours d’eau.
Le chenal du Moine se trouve à Sainte-Anne-de-Sorel.
Il y a probablement autant d’îles que de rivières. Les plus connues sont les îles de
la Madeleine, d’Orléans, aux Grues et Anticosti. Ce générique me permet de signaler que l’auteur inclut souvent une citation littéraire pour étoffer son propos. Ainsi, Félix Leclerc chante « Pour supporter le difficile et l’inutile / Y a l’ tour de l’île, quarante-deux milles de choses tranquilles / Pour oublier grande blessure dessous l’armure / Été, hiver, y a l’ tour de l’île,
l’île d’Orléans ».
Sous le générique portage, on apprend que le plus long toponyme amérindien au Québec est Kamushkuapetshishkuakanishit, d’origine innue; il signifie « quand on passe par ce portage, on s’accroche les pieds dans les racines ».
Le Québec est parsemé de rivières, que
les Amérindiens appelaient « les chemins qui marchent ». La plus grande est sans doute l’Outaouais. En Mingamie, près du lac Manitou, se trouve la rivière Bat-le-Diable. Voulait-on conjurer le démon ? Assez curieusement, le Dictionnaire ne mentionne pas Trois-Rivières.
Parfois un toponyme se compose de deux génériques, comme rivière de la Savane,
en Mauricie. Au Québec, une savane correspond à un terrain à fleur d’eau, parfois marécageux. Dans Maria Chapdelaine, Louis Hémon écrit : « Le bois par ici est à moitié bois et à moitié savane. […] La terre est couverte d’une couche de mousse […] toute imprégnée d’eau; on marche sur une énorme éponge mouillée. »
Cet ouvrage est le premier dictionnaire « populaire » de géographie québécoise.
On y voit déjà un modèle à une nouvelle génération de guides touristiques québécois.
2 avril 2018
May Sansregret, L’Attaque de la noirceur, album illustré par Richard Écrapou, Montréal, Éditions Les 400 coups, coll.
Mes petits moments, 2018, 24 pages, 11,95 $.

Écrapouiller la peur

C’est bien connu que la noirceur peut parfois faire peur. Dans L’Attaque de la noirceur, de May Sansregret, le petit Raoul et
sa grande sœur Lili sont seuls à
la maison lorsqu’il y a une panne d’électricité. Au fil de cette histoire qui a des airs de bande dessinée,
le jeune garçon apprendra à apprivoiser sa peur du noir et
même à découvrir que l’obscurité permet des jeux…
Juste avant la panne d’électricité, Raoul est dans son lit en train de lire une bande dessinée mettant en vedette Darth Vidange. L’album est illustré par Richard Écrapou, de son vrai nom Richard Beaulieu, et elle a justement des airs de bandes dessinées où la caricature revêt le beau jeu.
Raoul dit qu’il fait tellement sombre que, « si l’Incroyable Hulk était devant moi, je ne le verrais même pas ». Lorsqu’il découvre une lampe de poche, puis le projecteur à piles de son papa, la noirceur est apprivoisée, tant et si bien que les deux enfants font des ombres chinoises : « C’est un jeu génial ! Des lapins, des chiens, une créature à deux têtes et même l’infâme Darth Vidange apparaissent tour à tour sur le mur. »
May Sansregret est tombée dans la littérature jeunesse grâce à une grosse collection de livres d’Archie que lui avait donnée l’amoureux de sa grande sœur. Depuis, des livres de toutes sortes garnissent sa bibliothèque. Aujourd’hui, elle est directrice littéraire aux Éditions Les 400 coups ; L’attaque de la noirceur est son premier livre. 
2 avril 2018
Rhéa Dufresne, Une nuit de rêve, album illustré par Daniel Sylvestre, Montréal, Éditions Les 400 coups, coll. Mes petits moments, 2018, 24 pages, 11,95 $.

Réalité ou
aventure onirique ?

La ville ne permet pas d’admirer tous les paysages que la lune peut nous offrir, comme le démontre Rhéa Dufresne dans Une nuit de rêve. Béatrice et sa mère sont en voiture lorsque cette dernière demande à
sa fille de se réveiller pour voir
une gigantesque lune. « En plus,
elle est orange. Et elle dessine sur
la mer un long chemin brillant. Comme une invitation à aller
la visiter. »
Béatrice n’est pas au bout de ses surprises ; la nuit sera riche en découvertes. À peine
se rendort-elle que sa mère l’alerte de nouveau pour admirer des étoiles filantes. La jeune fille découvre les Perséides, cette « pluie d’étoiles filante [qui] se produit
tous les étés. Lorsqu’il fait très noir, loin
des lumières de la ville, on peut en voir
des dizaines et des dizaines. »
Et je ne vous parle pas des aurores boréales ! Mais peut-être que tout cela n’est qu’un rêve, une aventure onirique…
L’album est illustré par Daniel Sylvestre (aucun lien de parenté). Cet artiste en arts visuels donne des ateliers de création et
des animations sur le livre jeunesse dans diverses provinces du Canada. Il a même remporté le Prix du Gouverneur général
en 2010 pour le recueil Rose (La courte échelle).
22 mars 2018
Jean-Hugues Robert, Explorez les Îles de
la Madeleine
, Montréal, Guides de voyage Ulysse, 2018, 144 pages, 10 cartes, 16,95 $.

Un archipel savoureux

Le bleu de la mer, le rouges des falaises de grès, le blond des dunes et des plages vous accrochent, puis vous envoûtent. Les Îles de la Madeleine sont douze et s’étendent sur 65 km. Jean-Hugues Robert écrit qu’« on ne repart pas des Îles indifférent, on y revient ! ».
Il est l’auteur du guide Explorez
les Îles de la Madeleine
.
Dès 1629, Samuel de Champlain inscrit
« La Magdeleine » sur une carte, pour
une raison qui demeure obscure. En 1663,
le marchand François Doublet laisse à l’archipel le prénom de sa femme Madeleine Fontaine. Aujourd’hui, il y a 12 000 Madeliniennes et Madelinots.  
Je suis allé deux fois dans cet archipel bucolique et sympathique. Je vous invite à goûter aux fromages Pied-de-Vent « faits
à partir de lait issu d’un seul troupeau nourri de fourrages salés, ce qui leur donne un goût distinctif ». Un arrêt à la microbrasserie À l’abri de la Tempête est
un must.
Si votre budget le permet, pourquoi ne pas déguster un repas du terroir haut de gamme à La Table des Roy (réservations requises) ? Peut-être préférez-vous la pizza aux fruits de mer ou un « club au crabe »…
Pour en apprendre sur l’histoire, les traditions et l’économie des Îles, le guide suggère une visite au Musée de la Mer et
au Centre d’interprétation du phoque,  sans oublier une rencontre au Fumoir d’Antan / Économusée de la Boucanerie. Il est possible aussi de visiter des ateliers d’artistes ou d’artisans. Si vous êtes aux Îles de la Madeleine les 10-11-12 août prochain, alors vous frapper le gros lot avec le Concours des châteaux de sable !
Pour les sportifs, c’est l’embarras du choix : expédition en kayak, surf cerf-volant, excursion en trimaran, randonnée en vélo et découverte à la nage des grottes de Grande-Entrée.
19 mars 2018
Annie Gilbert, Explorez Terre et Saint-Pierre-et-Miquelon, Montréal, Guides
de voyage Ulysse, 2018, 160 pages, 10 cartes, 14,95 $.

Le Canada et la France
en un même voyage

À vingt minutes de St. John’s
se trouve le phare de Cap-Spear,
le point le plus à l’est du Canada.
Et environ 25 km au large, baignent les îles Saint-Pierre-et-Miquelon. C’est donc un coin du Canada et
de la France qu’Annie Gilbert nous propose dans Explorez Terre et Saint-Pierre-et-Miquelon.
Ce guide nous apprend que le Viking Leif Eriksson a été le premier à établir un camp en l’an 1000, là où se dresse maintenant L’Anse aux Meadows. John Cabot aborde l’île en 1497 et Jacques Cartier arrive en vue
de Terre-Neuve en 1534, mais des pêcheurs bretons, normands et basques y œuvrent déjà depuis trente ans.
Ce qu’on observe le plus dans ce coin du globe, ce sont les baleines et les icebergs.
On pourrait aussi ajouter les chiens,
les célèbres labradors qui ne sont, « contre toute attente, pas originaires du Labrador, mais bien de l’île de Terre-Neuve. Ils sont les descendants d’une race appelée St. John’s Water Dog.
Parmi les sites incontournables, il y a trois lieux historiques nationaux : Phare-de-Cap-Spear (point le plus à l’est du continent nord-américain), Anse aux Meadows (seule trace des Vikings en Amérique du Nord) et Red Bay (plus important port de pêche pour les baleiniers basques au XVe siècle).
D’avril à septembre, on peut entendre
le souffle des baleines le long des côtes
de Terre-Neuve, du Labrador et de Saint-Pierre-et-Miquelon. Les macareux moines s’observent à Witless Bay, les fous de Bassan à Cape St. Mary’s, les colonies de phoques du barachois et des chevaux semi-sauvages en liberté à l’île de Miquelon.
Pour des expériences authentiques, on vous propose d’expérimenter le Screech-In à
St. John’s, « qui consiste à embrasser sur
la bouche une morue (morte) après avoir bu un verre de rhum local ». Peut-être préférerez-vous quelque chose de plus traditionnel, comme une partie de pelote basque dans le village de Saint-Pierre.
11 mars 2018
Odette Mainville, Julie, droguée et prostituée malgré elle, roman, Montréal, Éditions Fides, 2018, 304 pages, 24,95 $.

Maculer l’âme puérile
d’une innocente

Odette Mainville a récemment publié un troisième roman intitulé Julie, droguée et prostituée malgré elle,
où on voit comment l’infamie peut s’emparer d’une vie et la transformer en cauchemar. J’ai rarement vu
un ouvrage décrire avec autant d’acuité comment une personne
peut se vautrer dans la fange
de la prostitution.
La Julie du titre a 3 ans lorsque sa mère perd la vie dans un accident de la circulation. La grand-mère élève l’enfant tant que la santé le lui permet. Fermée
sur elle-même, Julie devient victime de railleries et de mesquineries au primaire
et au secondaire.
À 15 ans, l’adolescente tombe dans
les mailles d’un gang de rue. C’est le début de la marijuana et de la cocaïne ;
la prostitution ne tardera pas à suivre. « L’infamie s’infiltre insidieusement, s’installe confortablement, macule à jamais l’âme puérile d’une innocente. »
Le pimp de Julie prouve « sa virile hétérosexualité à travers des pratiques machistes et abusives ». Pour tous
les membres du gang de rue, les filles sont des êtres inférieurs qu’on se partage selon la règle qui veut qu’on doive « soumettre sa petite amie à un viol collectif ».
Le père de Julie joue le rôle de l’éternel absent. Il se dit qu’elle est « une trop bonne fille pour déroger aux valeurs et aux principes inculqués depuis sa naissance ». Ce qui est évidemment tout le contraire.
Elle passe du banal plaisir à la déchéance, « se prêtant, comme un jouet, aux fantaisies lubriques des garçons ».
L’auteur décrit avec moult détails le milieu ou l’abîme dans lequel Julie est tombée.
La maxime de son pimp est la suivante : « La drogue, tu la vends une seule fois.
La pute, tu la loues des milliers de fois. » Entre dix heures du matin et deux heures de la nuit, Julie passe une vingtaine de clients, sous des noms fictifs comme Janie, Jacinthe et Clara.
Certaines descriptions m’ont paru un peu cliniques, comme si elles s’inspiraient trop directement de lectures ou recherches que l’auteure a dû faire pour écrire ce roman très détaillé. Elle fait référence, par exemple, aux tenants et aboutissants du commerce interlope et aux paramètres pour consolider ses assises.
Afin de bien décrire l’univers de la drogue et de la prostitution, la plume d’Odette Mainville devient presque un scalpel qui en découpe ou décompose toutes les facettes. Le roman regorge de dialogues tantôt crus tantôt touchants. On est cependant surpris de voir le pimp de Julie disparaître complètement de la carte après avoir occupé une place de choix dans presque
la moitié du roman.
J’ai déjà recensé pour L’Express le premier roman d’Odette Mainville, Le curé  d’Anjou (2011), sous le titre «Quand l
e presbytère devient un bordel».
On pourrait dire que l’auteure a de la suite dans les idées en abordant le thème de
la prostitution juvénile.
4 mars 2018
Alex Lake, Traquer Kate, roman traduit
de l’anglais par Thibaud Eliroff, Montréal, Éditions Flammarion Québec, 2018,
448 pages, 29,95 $.

Descriptions chaudes d’actes froids

Un bar, des gens qui parlent, boivent, tombent amoureux. L’un d’entre eux peut être un tueur en série…
et même plus que ça. Voilà ce qui vous attend dans Traquer Kate d’Alex Lake, un roman qui vous tiendra en haleine pendant plus
de 400 pages.
La Kate du titre est une avocate de 28 ans. Après de très longues fréquentations, elle vient de larguer son premier petit-ami Phil qui ne réussit pas du tout à l’oublier. Il va juste qu’à l’espionner tard en soirée. Mais Phil n’est pas le traqueur du titre. Kate est traquée par l’Étrangleur de Stockton Heath, dans le Cheshire, non loin de Manchester
en Angleterre.
Ce tueur en série étrangle des femmes de
27 ou 28 ans, qui ressemblent comme deux gouttes d’eau à Kate Armstrong. Des femmes retrouvées à deux kilomètres de l’appartement de cette dernière.
L’auteur explique que le meurtrier ordinaire pose un geste guidé par la jalousie, la luxure ou la cupidité. Les mafieux, eux, sont guidés par la vengeance. Or, le tueur en série est « l’un d’entre nous, mais également un autre », quelqu’un qui planifie un acte lui procurant un plaisir, acte qu’« il voit comme un travail ».
Les amies de Kate l’encouragent à s’inscrire à un Dating Service. C’est là qu’elle retrouve un dénommé Mike, rencontré quelques
mois plus tôt lors d’un voyage à l’étranger. « Soirée au théâtre ? Sexe acrobatique
la moitié de la nuit ? Petit déjeuner au lit ? Jogging matinal ? » Kate reprend confiance auprès d’un homme attirant et attentionné.
Alex Lake situe son intrigue à l’ère de Facebook. Il écrit que les femmes y étalent leur vie privée : « dates de naissance, projets de voyage, toutes sortes d’informations personnelles. Rien de mieux pour inciter les gens malintentionnés à faire des choses malintentionnées. C’est tellement plus facile de nos jours. »
L’auteur montre aussi comment il est
facile pour un tueur en série qui est moindrement initié à l’informatique de faire transférer automatiquement les courriels
de sa prochaine victime vers sa boîte à lui. Et qu’est-ce qui arrive après ? « C’était horrible. Au-delà de l’horreur. »
Les répliques sont souvent incisives, parfois coups de poing. En voici un exemple :
« Un sédatif rapide. C’est ce qu’on donne aux gens avant une coloscopie. J’ai trouvé
ça approprié pour un trou de cul dans
son genre. »
Plusieurs polars décrivent des meurtres ignobles. Traquer Kate va plus loin et nous plonge dans la folie meurtrière. Ce roman illustre que les gens normaux ont souvent tendance à se laisser guidés par leurs émotions, en sont même des esclaves.
Les tueurs en série, eux, ignorent tout
de leurs émotions.
Je ne vais évidemment pas vous dévoiler l’identité de l’Étrangleur de Stockton Heath. Je vous dirai tout simplement qu’Alex Lake est un as des rebondissements bien calculés et des descriptions chaudes d’actes froids. « Souffrance, tourment, agonie : aucun de ces mots n’approche de ce que Kate vit. »