14 janvier 2021
Sandrine Beau, Le jour où je suis mort,
et les suivants
, roman, Bruxelles, Alice Éditions, 2020, 168 pages, 22,95 $.

Quatre garçons victimes
de violence sexuelles

« Je m’appelle Esteban. De mes onze ans à mes quinze ans, j’ai été violé. »
« Saphir s’était brutalement réveillé. Une main était plongée dans son boxer. »
Biscotte se demande s’il n’est pas un peu responsable de ce qui lui arrive. « Ou complètement responsable ?
C’est ma faute si c’est arrivé ? »
Lenny avait honte de ce que Gilbert
lui faisait. « Il était tellement adorable. Tellement au-dessus de tout soupçon. Et pourtant, chaque semaine, il me violait... Deux fois par semaine. »
Dans Le jour où je suis mort, et les suivants, roman dont l’action se déroule en France, Sandrine Beau décrit la vie infernale de ces quatre jeunes garçons, chacun en prise avec
un mal-être qu’ils tentent tant bien que mal
de dire ou au contraire de cacher.
Victimes de violences sexuelles, les quatre jeunes extériorisent ce mal commun différemment, mais on en mesure toute l’ampleur et toutes les conséquences en s’immergeant dans le quotidien et l’intimité
de Saphir, Biscotte, Esteban et Lenny.
Saphir n’arrive pas à dire à voix haute
« il me touche, il fait des choses qu’il ne devrait pas faire. » Mais pourquoi ne dit-il
rien ? La réponse est poignante : « le dégoût, la honte, pas envie que ça se sache ». L’autrice explique avec brio cette « peur qu’ils devinent », sous-jacente chez chaque jeune victime.
Lenny aime bien Gilbert car il est drôle et gentil. Gilbert s’intéresse à lui, comme s’il était une personne aussi importante qu’un adulte. Mais voilà que Gilbert s’arrange pour glisser quelque chose dans la poche arrière du jean de Lenny… et de caresser le petit cul.
Gilbert offre des cadeaux prisés (jeux vidéo, console, téléphone intelligent), l’invite sur son bateau pour une fin de semaine et partage son lit pour avoir « droit à un petit cadeau quand même ».
Lenny a honte de ce que le porc lui fait. Il en veut à ses parents qui ne voient rien. Gilbert
le rassure : « C’est notre petit secret. Si tu parles, ta mère va mourir de tristesse. Avoir
un fils homo, c’est dur pour une maman…
Tu sais, on est pareils, toi et moi. »
Lenny ne croit que le porc et lui sont pareils. Mais les mots de Gilbert le font douter, le font vaciller, scellent ses lèvres pour toujours.
« J’ai très vite compris que ça continuerait,
sans jamais s’arrêter, et que je mourrais avec mon secret. »
Esteban voit une toile se tisser autour de lui par le monstre qui, lui, « prenait l’apéro en racontant des blagues à ses parents, juste après l’avoir violé ». Il s’imagine qu’on va penser qu’il a aimé ça puisqu’il n’a rien dit pendant toutes ses années.
Sandrine Beau lève le voile sur cette peur d’être catalogué comme homosexuel. Être choisi par un prédateur veut-il dire qu’on est soi-même attiré par les hommes…? Esteban reste silencieux à cause de la honte qu’il ressent et du sentiment de culpabilité qui l’habite. « Un criminel pouvait continuer à vivre sa vie, comme si de rien n’était, pendant que sa victime avait la sienne détruite pour toujours. »
Biscotte est violé par de jeunes fiers à bras.
Il a peur de vivre avec son secret. « Tout
le temps ce même film dégueulasse dans
la tête. » Biscotte se dit qu’il n’est plus un vrai mec puisque « ça m’est arrivé à moi ». Il ne croyait pas que cela pouvait se passer entre garçons, mais la réalité lui prouve le contraire.
Publié à Bruxelles, cet ouvrage inclut une série de contacts en France, en Belgique et au Canada, susceptibles de venir en aide aux jeunes victimes de violences sexuelles.
6 janvier 2021
Samuel Champagne, Adam, roman, Montréal, Éditions de Mortagne, coll. Kaléidoscope, 2018, 350 pages, 16,95 $.

Extrêmement malheureux et infiniment heureux

Samuel Champagne écrit des romans pour les jeunes du secondaire,
où il aborde la question LGBT
de plein front. Avec Antonin, c’était
la peur d’être rejeté si on avoue
être gay. Avec James, c’était l’incompréhension vis-à-vis de l
a bisexualité. Maintenant, avec Adam, c’est le courage de s’afficher ouvertement gay pour être ensuite quasiment ignoré.
Calvin et Cécile Auclair ont sept enfants : Cédric, Adam, Celia, Charlie, Clara, Caleb
et Colin. Tous les prénoms de cette famille commencent par la lettre C, sauf pour Adam qui est homosexuel. Il a depuis longtemps accepter son orientation sexuelle, mais n’a pas senti le besoin de faire son coming out… jusqu’à ce qu’il rencontre Milan.
Adam sait qu’il est gay depuis l’âge de 8 ans, dit-il. Lorsque son grand frère Cédric lui parlait de ce qu’il faisait avec les filles,
Adam se demandait sans arrêt « Et avec
un garçon, je peux le faire aussi ? »
C’est dans un centre LGBT à Montréal qu’Adam rencontre Milan. Leurs yeux
se croisent d’une manière engageante.
Mais Adam ne connaît rien aux relations. « Je n’ai jamais rien fait avec personne, même pas embrasser ! Je vais avoir dix-
sept ans bientôt et… rien. »
L’ado doit constamment s’occuper des cinq enfants plus jeunes. La maison est comme une cocotte-minute sous pression. Lorsqu’Adam lâche devant toute la famille « je suis gay », il s’attend à quelques mots de support, mais la réaction est presque anodine, comme si ce n’était pas important.
Le fils gay croyait que ses parents allaient dire : « Désolés, les enfants, partez pour un moment… un long moment… Adam et nous, on doit parler. De trucs de grands. Longtemps, Pour vrai. Longtemps. Tout seuls. »
Ça lui a « pris tellement de guts » pour avouer son orientation sexuelle et ses parents ont réagi comme si un des enfants avait demandé ce qu’on mangerait pour souper. Il a l’impression que ce qui
le concerne n’intéresse pas ses parents. Adam est pris entre les petits, d’un côté,
son père et sa mère de l’autre côté.
Milan, son amoureux, est fils unique et vit dans un milieu à l’aise. Adam ment au sujet de sa famille et invente des histoires pour plaire à Milan, pour ne pas le perdre.
Il jongle sur une corde raide, sur un fil qui est « un savant mélange d’équilibre et de déséquilibre ».
L’auteur nous garde en haleine en ajoutant un terrible accident de la route. Tous les membres de la famille Auclair sont hospitalisés, sauf Adam qui a refusé de faire le voyage. Il a plutôt choisi de les envoyer promener en ce vidant le cœur. Ce terrible rebondissement aura un sublime résultat…
« Je les aime et ils m’aiment, mais j’ai le droit d’avoir une vie à moi, et je ne me sens plus coupable ou ingrat d’avoir envie de vivre autre chose que de m’occuper de mes frères et sœurs. »
La plume de Samuel Champagne est finement ciselée. Il excelle dans l’art de peindre les situations et les sentiments complexes avec brio. « Être amoureux, écrit-il, c’est comme être extrêmement malheureux et infiniment heureux tout à
la fois. Il faut beaucoup de courage pour être heureux. »
23 décembre 2020
TOME 1
Jean-Pierre Charland, La Pension Caron, tome 1, Mademoiselle Précile, roman, Montréal, Éditions Hurtubise, 2020,
388 pages, 24,95 $.

Pression amoureuse
au lendemain
de la Dépression

Avec une quarantaine de romans
à son actif, dont plusieurs sagas historiques à succès, Jean-Pierre Charland peut se targuer d’avoir vendu près de 800 000 exemplaires au Québec et en France. Sa plus récente série s’intitule La Pension Caron et le premier tome est Mademoiselle Précile.
Nous sommes à Montréal en 1937, donc
au lendemain de la Grande Dépression,
et tous se souviennent de la période où
un travailleur sur trois était sans emploi. Cédulie Caron, une veuve, et sa fille Précile dirigent une pension dans le Quartier latin.
Les locataires fréquentent l’église Saint-Jacques, invitent une amie à un restaurant de la rue Sainte-Catherine, vont au Théâtre Saint-Denis ou empruntent un livre à
la Bibliothèque Saint-Sulpice.
Dire qu’on va à l’ouest du boulevard Saint-Laurent équivaut à aller chez les Anglais, « comme si cette section de la ville se trouvait dans un pays étranger ».
Le roman est entièrement centré sur les fréquentations hommes-femmes. Charland peint surtout le portrait de femmes qui
ne veulent rien savoir des hommes qui cherchent juste à s’amuser. Il faut qu’il y ait un projet de fonder un ménage chrétien. « Autrement, il était inacceptable de se fréquenter pour un autre motif ».
Précile est fiancée depuis dix ans à
un homme qui vit avec ses parents à charge. « Il lui avait fallu un an avant d’oser prendre sa main, une autre année avant de poser ses lèvres sur sa joue, et huit avant
de se servir de sa langue ». À 31 ans, elle
se demande si une grande partie de sa vie – la meilleure sans doute – n’a pas été gaspillée.
Un pensionnaire comptable, Louis Bujold, vient d’Ottawa et l’auteur glisse ici et là
des remarques sur cette ville, dans le genre : « La capitale avait la réputation d’être une ville tranquille au point d’être ennuyeuse. » Ou encore qu’il est plus excitant de vivre dans la métropole quand dans « une petite ville endormie ».
Une célibataire de la Pension Caron ajoute même qu’elle trouve de belles qualités à Louis Bujold… « malgré le fait qu’il vienne de l’Ontario ». Quand une collègue éternue et que Bujold dit God bless you, elle lance « C’est vrai, vous venez d’Ottawa. L’anglais vous vient naturellement. »
Après dix ans de fiançailles et sans lumière au bout du tunnel, Précile commence à désespérer de ne jamais goûter aux plaisirs autorisés en mariage seulement. Quant à
sa mère et propriétaire de la Pension Caron, elle croit sa vie toute tracée jusqu’à sa mort.
C’est sans compter sur les plans d’un pensionnaire lui aussi veuf… Sans révéler
le dénouement de l’intrigue, je peux dire qu’elle se corse de manière à permettre
à Jean-Pierre Charland de jeter les bases
du second tome de sa nouvelle saga :
Des femmes déchues.
Avec une quinzaine de personnages,
ce roman recèle de matériau pour des aventures amoureuses compliquées,
au point où on se demande si ce n’est pas
la Pension Éros !
14 décembre 2020
Samuel Champagne, James, roman, Montréal, Éditions de Mortagne, 2018, 360 pages, 16,95$.

Ni hétéro ni gay,
plutôt bisexuel

À 17 ans, avec une belle gueule, James est le gars le plus populaire
de l’école. Il remporte des médailles en natation. Il sort et couche avec
les filles de son choix. James pense
à elles quand il s’amuse tout seul aussi. Jusqu’au jour où il est attiré par… Isaac.
Le roman James, de Samuel Champagne,
est publié dans la collection Kaléidoscope aux Éditions de Mortagne. Avec des thématiques LGBTQ+ en trame de fond, chaque titre de cette collection met de l’avant un adolescent différent. James
aborde la bisexualité.
James a sorti avec Justine, puis Astrid.
Tout était normal. Puis, il a rencontré Isaac. Et là, tout à coup, sa tête va tout croche. « J’ai juste envie de l’embrasser. […] C’est tellement fort, comme feeling… Mais d’où
ça vient, tout ça? Et comment on embrasse un autre gars? »
À travers une intrigue qui plaira aux ados, Samuel Champagne essaie de répondre à
la question suivante : comment peut-on savoir exactement qui est quelqu’un? James n’a jamais eu à annoncer son orientation sexuelle à personne. Il était tranquille quand il se pensait hétéro. Ce n’est plus le cas, bien entendu.
James se dit que les gens ne vont pas
penser qu’il est bisexuel en le voyant avec Isaac. Bang, ils vont dire : James est gay.
Or, l’adolescent ne veut pas qu’on pense qu’il est quelque chose qu’il n’est pas.
Le roman décrit très bien comment un ado peut se mettre à sentir son intérieur se serrer sous le poids de ses envies et de
ses attentes. Comment quelqu’un devient plus qu’un ami… Comment on peut avoir peur de ce qu’on veut. « J’ai véritablement un kick sur Isaac. Il est vraiment génial, mais… mais c’est un gars! D’où ça sort? »
Les échanges entre James et Isaac sont directs, en paroles et en attouchements.
On sent avec brio comment, tout à coup, James pense à Isaac « comme ça ». Il a besoin d’entendre quelqu’un lui dire qu’être amoureux d’une fille ou d’un gars, c’est pareil, « t’as l’impression de flotter un peu ».
L’ado-nageur fait d’abord son coming out bisexuel auprès de son entraîneur et est soulagé de voir que rien ne change dans leur relation (en autant qu’il continue à donner le meilleur de lui-même dans
la piscine).
Puis il partage sa nouvelle réalité avec
son frère et sa sœur, avant d’en faire autant avec ses parents. La réaction en est une
de surprise : « Écoute, ça m’a jamais traversé l’esprit que tu pouvais être…
aux deux. »
James veut juste que son entourage sache qui il est et qui il aime.
10 décembre 2020
Collectif sous la direction de Fanie Demeule et Krystel Bertrand, Cruelles, nouvelles, Montréal, Éditions Tête première, 2020,
192 pages, 19,95 $.

La cruauté n’est pas
juste un truc de gars

On dit que les personnages féminins sont rarement de mauvaise foi,
et lorsqu’ils le sont, c’est toujours pour une bonne raison. Fanie Demeule et Krystel Bertrand croient qu’une femme peut être irrémé-diablement cupide, perverse,
et surtout, non repentante.
Qu’elle peut faire preuve de pure méchanceté physique,
psychologique et morale.
Demeule et Bertrand ont réuni dix nouvellistes, sept femmes et trois hommes, pour nous offrir le recueil Cruelles.
Les voix sont variées, les visions demeurent troublantes et incontrôlables, les paroles nous hantent. Elles ne laissent pas place
à l’indifférence.
Pour Fanie Demeule, « les femmes sont
elles aussi parfois amorales, dangereuses, enragées, non fiables, imprévisibles et menaçantes ». Krystelle Bertrand renchérit en ajoutant : « Avec Cruelles, on veut faire comprendre, une fois pour toutes, que le Mal, le sadisme et la cruauté ne sont pas que
des trucs de gars. »
Dans une nouvelle intitulée « Amère », Lysandre Saint-Jean explique en long
et en large pourquoi elle hait les femmes enceintes. Elle ne peut pas supporter
les mères qui tiennent pour acquis que, parce qu’elle est femme, elle a un intérêt pour leurs histoires de maman. « Votre fierté vous appartient. Partagez-la avec votre conjoint, vos parents et vos amies mères. Laissez-moi en dehors de ça. »
Hélène Laforest signe « Les horreurs ordinaires » où elle nous plonge dans
la relation entre deux étudiantes. Sous
le couvert d’une amitié sincère, l’une raconte des histoires qui servent de piège, qui lui permettent de cacher sa vraie identité « tandis que brûle en moi un feu dont
on ne soupçonne pas l’intensité ».
Raphaëlle B. Adam met en scène deux femmes, une beauté éclatante et un laideron, qui deviennent impitoyables pour faire de leur proie masculine une victime de sang
et de mort. « Sarracenia purpurea » n’est qu’un exemple de leurs « milliers de victoires. Celles passées. Et celles à venir. »
Des hommes aussi signent quelques nouvelles de ce recueil. Dans « La dame blanche », François Lévesque campe deux jumelles : Marie-Rose et Marie-Lune.
Elles seront inséparables, surtout après
la mort orchestrée de Marie-Lune…
C’est Patrick Senécal qui clôt le recueil
avec « Dans le sang » et qui illustre à merveille comment la cruauté n’est pas l’apanage des gars seulement. Un frère et
sa sœur jumelle doivent passer des tests
de cruauté émotive et de cruauté psychologique. « Tout ça, c’est bien beau, mais si y a pas de sang, y a pas de cruauté. » Qui va réussir à « régler »
le portrait de son adversaire…?
J’ai personnellement un faible pour
les nouvelles courtes et punchy. Je n’ai pas été bien servi avec Cruelles, mais je dois admettre que chaque texte est finement ciselé. Et c’est à qui ferait preuve de la plus cruelle originalité.
4 décembre 2020
Yann Lachance et Hugues Piolet, SurNaturelles, les merveilles de notre planète, album, Paris, Éditions Larousse, 2020, 224 pages, 39,95 $.

Les 101 merveilles naturelles les plus spectaculaires

La nature a le pouvoir de faire
des merveilles : aurores boréales, tunnels de glace, dunes géantes, geysers, monstres de glace, lacs
de lave, cheminées de fée, trous bleus, stromatolithes, canyons, glaces en crêpes… Ses trésors sont infinis, ses sources d’émerveillement inépuisables.
Yann Lachance et Hugues Piolet en ont réuni 101
dans SurNaturelles, les merveilles
de notre planète
.
Étrangement, cet ouvrage n’a pas d’introduction ou de présentation. Le tout commence avec une liste des 101 sites, suivie de deux pages par merveille, parfois quatre. Un index permet de trouver dans quels pays se trouvent ces merveilles naturelles. Le Canada en compte 6 qui sont illustrées et 40 autres qui sont mentionnées seulement.
Nos chutes Niagara peuvent être impressionnantes, mais elles sont loin derrière les 979 m de Salto Angel au Venezuela. On apprend qu’il y a un phénomène peu banal qui se produit parfois, soit celui d’une cascade inversée. Lors de très fortes tempêtes, des rafales de vents violents projettent l’eau vers le haut,
la renvoyant d’où elle vient. Ces étonnantes « chutes ascendantes » ont été observées
à plusieurs reprises en Écosse.
L’Antelope Canyon, en Arizona, demeure
le plus photographié au monde. Les entrées pour admirer ses courbes ocres, sublimées par les jeux de lumière du soleil,
se réservent des mois à l’avance. Pour éviter
la foule, surtout aux meilleures heures lorsque le soleil est au zénith, des tours spéciaux pour photographes se vendent
à prix d’or.
Lorsque j’ai visité la Turquie, un arrêt à Cappadoce était au menu pour admirer
les sculptures rupestres. Cheminées de fées, demoiselles coiffées, hoodoos, membres virils, pyramides de terre… les noms ne manquent pas désigner ces colonnes qui atteignent des dizaines de mètres. En passant, l’ouvrage indique qu’on trouve
des cheminées de fées à Drumheller et
Milk River, en Alberta.
Il y a aussi les cheminées volcaniques, plus rarement visitables. Elles correspondent aux conduits verticaux par lesquels les roches en fusion s’échappent lors d’une éruption. En Islande, une nacelle permet de pénétrer
à l’Intérieur du volcan dormant
Príhnúkagígur jusqu’à 120 mètres sous
la surface.
Lors de mon trop bref séjour en Californie, j’ai heureusement pu voir les majestueux séquoias, dont certains atteignent 3 000 ans. Dans le Parc national de Sequoia, General Sherman attire les touristes avec
ses 83,8 m, mais le plus grand arbre connu est un cousin californien du séquoia géant. Il s’agit d’Hypérion qui mesure 115,55 m ; « sa location exacte reste aujourd’hui tenue secrète pour éviter qu’un afflux de visiteurs ne perturbe ce fragile géant ».
Les photographies de ce remarquable album sont accompagnées de schémas explicatifs qui permettent de mieux comprendre comment ces phénomènes aussi étranges que fascinants se sont formés, où et quand les observer et sous quelles conditions.
À mieux comprendre notre planète, on ne cesse jamais de s’en étonner.
30 novembre 2020
Daniel Castillo Durante, Tango, nouvelles, Ottawa, Éditions L’Interligne, 2020,
120 pages, 21,95 $.

Un très bon cru
de nouvelles sans frontières

J’ai un penchant pour les nouvelles, surtout celles qui sont assez courtes et punchy. J’ai été bien servi par Tango de Daniel Castillo Durante puisqu’on y trouve 26 nouvelles
de 2 à 4 pages chacune, le plus souvent avec une finale inattendue.
Le nouvelliste ou nouvellier – c’est au choix – campe ses personnages dans des endroits aussi variés que Lisbonne, Mexico, Puerto Vallarta, Belize, Pérou, Argentine et Bali, pour n’en nommer que quelques-uns. Femmes ou hommes, rien ne semble arrêter leur élan, « excepté ce feu qui brûlait en toi jour et nuit telle une torche prête à tout pour allumer l’objet de ton désir ».
Tango aborde le choc des cultures et
le déracinement. Ici, on se déprend de
la société marchande et de ses mirages;
là, la mort d’un immigrant n’intéresse personne et l’exil peut effacer quelqu’un
de la surface de la Terre.
Dans une nouvelle, un homme finit par regretter de ne pas avoir mieux assuré son prêt monétaire grâce à une connaissance plus approfondie de la famille du défunt. Plus loin, le jour de sa première communion, un garçon reçoit le baiser
d’un enfant de chœur; le goût est bien meilleur que celui de l’hostie.
Ou encore, les protagonistes Jean-Marie et Marie-Jean se fondent dans un personnage hermaphrodite. Quand ce n’est pas quelqu’un qui cherche une maison pour l’instant, le cimetière pouvant venir plus tard…
Castillo Durante aime jouer sur les mots espagnols; ainsi, acá (ici) et nada (rien) donnent Canada. Mais c’est son style finement ciselé qui m’a le plus enchanté.
J’ai glané ici et là des tournures savoureuses, dont voici quelques exemples : « la chaleur torride de l’île tenait lieu de Viagra…
les collines de la ville avaient le vert vif d’un écrin d’émeraudes… elle était enfin prête à quitter le Sud, lui, en revanche, n’avait pas envie de perdre le nord »
Ou encore : « il avait un couple de domestiques albinos dont il vérifiait au jour le jour la blancheur immaculée du service… répondre du tac au tac pour la rencontrer dare-dare… avec la régularité obstinée du fermier agrippé aux trayons de sa vache »
La meilleure est peut-être celle-ci : lors d’une cérémonie de mariage, l’homme fait « connaître sa réponse qui laissa de marbre l’autel de l’église ». Chose certaine, on ne s’ennuie pas en lisant ces 26 nouvelles, bien au contraire. L’auteur a su conjuguer limites extérieures et intérieures de l’être humain.
Professeur de littérature française et comparée, écrivain et voyageur, Daniel Castillo Durante est l’auteur d’essais, de romans, de nouvelles et de micro-récits qui lui ont valu plusieurs reconnaissances dont le prix Trillium en 2007 pour La Passion des nomades.
23 novembre 2020
Pier Courville, Petits géants, récit, Québec, Éditions Hamac, 2020, 392 pages, 34,95 $.

Brillant récit sur
des bébés prématurés

La naissance et la lutte d’un bébé prématuré fait rarement l’objet
d’une autofiction ou d’un récit personnel. Petits géants, de Pier Courville, relève ce défi deux fois plutôt qu’une. La Franco-Ontarienne née à Sudbury et vivant maintenant à Montréal décrit avec acuité
le cheminement d’un couple confronté au carcan du milieu hospitalier lorsqu’il essaie tout simplement de protéger ses jumeaux nés trois mois avant terme.
J’ai une sœur jumelle, mais nous ne sommes pas nés prématurément. J’ai néanmoins lu
ce récit avec fébrilité. Il prend la forme
d’un journal intime qui s’étend sur 109 jours, du 17 septembre au 3 octobre.
Les jumeaux naissent le dimanche 17 juin, jour de la Fête des Pères. Lou arrive à
1 h 22 et pèse 930 grammes ; Noam suit
à 1 h 24 et pèse 635 grammes. Lou est
un prénom celtique qui signifie lumière ; Noam est un nom hébreu qui signifie sucrerie ou douceur.
Le récit est écrit au « je ». Pier Courville accouche trois mois avant la date prévue, par voie césarienne. Elle cisèle bien ses mots avec des expressions comme « couches
de peau tranchées » et « plusieurs couches de douleurs ». Quand Lou et Noam sont dans la salle des soins intensifs, les alarmes sonnent et les larmes coulent.
L’autrice décrit avec précision comment
la prématurité est une longue montagne russe, une évolution en dents de scie. Dans cette science embryonnaire qui progresse par essais et erreurs, les prématurés servent de cobayes. Elle raconte comment elle a dû faire le deuil d’une grossesse normale,
d’un accouchement normal, d’un nouveau-né normal et d’un contact immédiat.
« Prendre son enfant dans ses bras
est essentiel au premier sentiment d’appartenance », mais Lou et Noam sont intouchables dans leur incubateur. Plus vigoureux, Lou pourra être pris seulement 10 jours après sa naissance prématurée.
Le mari de Pier est David et ils sont traités de parents exigeants qui emmerdent
une docteure et une infirmière. Quand on leur reproche cela, ils ne prennent pas
le commentaire comme une insulte mais
le reçoivent plutôt comme un compliment. Une infirmière n’hésite pas à lancer « vous êtes les pires parents qu’on a vus passer par ici ». À des sensations invivables succèdent heureusement des sensations délicieuses.
Jamais Pier et David n’ont autant saisi
le sens de l’expression « au jour le jour ». Échographies, radiographies et examens ophtalmologiques s’enchaînent ; nutritionnistes, cardiologues et néphrologues font la queuleuleu. À deux kilos seulement, Noam subit une double opération : rétinopathie et hernie inguinale.
Pier Courville n’hésite pas à souligner comment le personnel infirmier peut être parfois trop occupé à renforcer des règlements imbéciles et à niveler par le bas. La règle qui s’applique à la visite d’un bébé est la même pour la visite de jumeaux. « Les infirmières, les douaniers, les boss
des bécosses, tous du même genre ! »
Mais attention, il y a aussi du personnel
très compréhensif dans ce récit.
Quand la mère remarque que le dossier
de Noam rempli déjà plus d’un cartable,
elle demande à l’infirmière si elle peut consulter la masse de documentation.
C’est permis sur demande, lui répond-elle. « Un jour, quand l’énergie me reviendra, j’écrirai peut-être votre histoire, je dis tout bas. » C’est fait. C’est brillamment fait.
Petits géants est le premier livre de Pier Courville. Ses remerciements à la fin du récit incluent David « pour sa présence et son soutien inconditionnel », ainsi que Lou, Noam et Tom, ce dernier étant le troisième enfant du couple.
16 novembre 2020
Danièle Vallée, Sept nuits dans la vie
de Chérie,
roman illustré par des tableaux de Suzon Demers, Ottawa, Éditions David, 2020, 184 pages, 24,95 $.

L’art de se faire
enfirouaper

Rien de plus normal qu’une comédienne commande une robe
à une couturière, n’est-ce pas ?
Non, pas si ces deux femmes sont
les protagonistes d’un roman concocté par Danièle Vallée, raconteuse hors pair. Nous sommes alors en présence d’une « zombie esclave d’une sorcière ».
Le roman s’intitule Sept nuits dans la vie
de Chérie
et met en scène la comédienne Éva Martin, 27 ans, et la couturière Clarisse Dubuc, 39 ans. Cette dernière en est
la narratrice. Au début, le grand miroir
dans l’atelier de couture nous renvoie « l’étincelante réflexion d’une franche connivence ». Puis, grâce à l’imagination débridée de Danièle Vallée, Éva bourre Clarisse de couleuvres, au point où
la couturière se sent prise en otage
des épouvantes et des cauchemars de
la comédienne.
Dès la première page, la romancière énumère trente-cinq sortes de tissus. Je n’en avais jamais imaginé le quart. Et la dernière ligne de chaque chapitre reprend presque toujours deux ou trois de ces tissus – « Matelassé. Percale. Dentelle. » –, cédant parfois à des mots reliés au métier de couturière : « Dés. Papier. Ciseaux. »
Le titre du roman est le titre de la pièce dans laquelle Éva Martin tient le rôle principal. Nous ne connaissons pas grand-chose au sujet du scénario, nous observons plutôt Éva en faire à sa tête et Clarisse
lui obéir aveuglement. Oh, la couturière
a beau hésiter, voire refuser, elle finit toujours par accepter. « Pourquoi
m’a-t-elle choisie pour vivre sa folie ? »
Sans dévoiler le dénouement de l’intrigue,
je peux vous signaler que Clarisse
passera sept nuits chez Éva…
La romancière aime jouer sur les mots. Clarisse note, par exemple, qu’il s’agirait « d’intervertir deux voyelles du mot fiable que je serais faible ». Ou encore : « Sur scène, Éva ne joue pas. Elle vit, revit et survit. Dans la vie, Éva joue, déjoue
et se joue des autres. »
Danièle Vallée échafaude des scénarios tous plus improbables les uns que les autres,
et imagine des mises en scène parfois absurdes. Certaines situations m’ont même paru peu plausibles, voire tirées par les cheveux. À un moment donné, je me suis demandé si le titre du roman n’aurait pas
dû être « L’art de se faire enfirouaper ». Mais c’était sans compter sur la fine touche psychologique de Danièle Vallée qui nous réserve une fin digne d’une grande tragédie grecque.
L’autrice s’est inspirée de huit tableaux de l’artiste Suzon Demers (reproduits en couleurs sur papier glacé) pour broder une intrigue déroutante. Le recueil de nouvelle Sous la jupe jumelait aussi textes de Vallée et tableaux de Demers.
8 novembre 2020
Vincent Fortier, Phénomènes naturels, roman, Éditions Hashtag, 2020, 108 pages, 18 $.

Baccalauréat en amour, majeure en queerness 

Journaliste pendant presque dix ans, Vincent Fortier est aujourd’hui réviseur et traducteur. Amoureux
de littérature et d’art queer, il vient de publier un premier roman intitulé Phénomènes naturels, une autofiction qui s’attache à défaire les modèles.
Le roman a été inspiré par la lecture
de l’ouvrage The Ethical Slut. A Practical Guide to Polyamory, Open Relationships
and Other Freedoms in Sex and Love
, de Janet W. Hardy et Dossie Easton (Ten Speed Press, 2017). Quelques citations émaillent
le texte, notamment celle-ci : « The real
test of love is when someone sees our weaknesses, our stupidities, and our smallness, and still loves us. »
Le titre du roman fait écho à quelques remarques glissées ici et là. Le romancier note parfois qu’il y a des phénomènes naturels plus agréables que d’autres.
« Un suroît qui te réchauffe le cœur ;
une bise qui te fait frissonner d’envie. »
On devine, bien entendu, qu’être gai ou queer, est un phénomène naturel.
J’ai beaucoup aimé la réflexion de l’auteur sur les relations amoureuses. Vincent Fortier note comment il aimerait « que toutes
les relations soient des débuts de relation perpétuels. Ce moment où tout est porté par l’enthousiasme. Où tout est possible. […]
Où on ne se possède pas encore. »
Son personnage a 35 ans (lui a maintenant 37 ans) et vit une rupture amoureuse.
Elle est racontée de façon brute. On passe
de la fin d’une histoire d’amour au début d’une autre aventure existentielle : celle
du passage d’homme gai à personne queer. Fortier souligne qu’il est ne s’intéresse pas, par exemple à la normalité qui entoure
le modèle du mariage gai. Il n’a pas besoin d’avoir ce que tout le monde croit bon d’avoir pour s’accomplir. Il veut l’opposé, l’anti-normalité.
Le protagoniste (auteur ?) vit sa première relation sexuelle à 17 ans. Un homme lui achète un magazine porno, l’amène chez lui, feuillette Cuuuuute et lui baisse les culottes. « Devant les images du mag, je viens en
8 secondes. »
Le « je » du roman met du temps à comprendre qu’il n’est pas masculin, qu’il
ne veut pas de masculinité toxique dans son lit. « Que j’étais davantage excité par l’ouverture de l’esprit que les muscles.
Que l’autre pouvait être une grande folle
et quand même me faire bander. »
On retrouve ici et là des mots anglais, sorte d’écho à la parlure contemporaine des Québécois. À titre d’exemples, Fortier écrit : « même en leather Daddy, mon psy a raison ; ça rappelle que you don’t belong ; je revenais au pattern des cruising spots ;
ça arrache ton eye-liner, même waterproof ; les deadlines du travail ; j’y vais all in ».
J’ai été surpris de trouver ce qui m’a semblé être une tournure anglophone lorsque j’ai
lu « Je ne sais pas la honte vient d’où. »
Un calque de comes from.
En revanche, j’ai souri lorsque le prota-goniste s’inscrit dans une université
où les règles n’existent pas, en vue de l’obtention d’un « baccalauréat en amour, majeure en queerness ». Il attend encore son diplôme, lol.
Phénomènes naturels porte sur les pensées suicidaires. Sur la nécessité de pleurer,
de crier, de créer, d’écrire. De ne pas
avoir peur des ses émotions. De parler
à sa « famille choisie », à ses proches.
C’est comme ça que la tempête finit par
se calmer.
24 octobre 2020
Michel Lord, Sortie 182 pour Trois-Rivières, Récits de disparitions, catastrophes et milles merveilles, Éditions de la Grenouillère, coll. Vécu, 2020, 200 pages, 28,95 $.

Les nombreux registres
de Michel Lord

Spécialiste de science-fiction et
de récits brefs, professeur émérite
de l’Université de Toronto, Michel Lord se raconte avec brio dans
Sortie 182 pour Trois-Rivières.
On le suit depuis sa naissance en 1949 jusqu’à quelques années après son mariage de même sexe en 2006.
Né à Trois-Rivières mais élevé à Cap-de-la-Madeleine, donc un « Capon », Michel Lord grandit dans un milieu pauvre, ce qui ne l’empêche pas de se considérer riche
de toutes ses lectures et de son éducation musicale en grande partie autodidacte.
L’auteur perd la foi à 17 ans, « jetant aux orties toutes ces superstitions et ces
dogmes invraisemblables qui m’étouffaient horriblement ». Mélomane, il sait faire la distinction entre la pratique religieuse vide de sens et la magnifique musique sacrée qui l’accompagne.
Son récit est émaillé de références littéraires qui démontrent une vaste culture. Il écrit, par exemple, « un empilement de tendresse, aurait dit Zola » ou « humain, plus humain, comme dit Nietzsche ». Dans une même page, il parle de « notre vieille langue,
les misères hilareuses » (Chateaubriand) et d’un décor de Gervaise dans L’assommoir
de Zola. Le parler madelinot lui rappelle Rabelais.
Le chapitre sur sa mère est très touchant. Elle savait que son fils était en amour sans qu’il ne lui ait jamais révélé son orientation sexuelle. Le conjoint de Michel Lord est Donald McKenzie, bibliothécaire professionnel à Toronto Public Library, rencontré à Québec en 1974. Ils sont ensemble depuis environ 45 ans, mais il n’y a malheureusement pas de réflexion sur leur relation amoureuse.
McKenzie invite Lord à déménager dans
la Ville Reine, où ce dernier terminera
son bac au Collège Glendon en 1979.
Il travaillera brièvement à la Librairie Champlain, « tenue par des Franco-Ontariens, les Arsenault, demeurés farouchement francophones, chose déjà remarquable à cette époque de grande assimilation ».
Un chapitre s’intitule « Entre sanctuaire
et cathédrale », référence à Cap-de-la Madeleine et à Trois-Rivières. Les deux mots religieux s’appliquent ironiquement
au parcours de Lord. Il a vécu dans des sanctuaires gay & hippy, avec des amis inoubliables; il a aussi fréquenté des cathédrales du savoir. Il raconte comment
il a toujours été « à l’affût de plaisirs et
de paradis artificiels » durant ses deux années dans une commune.
Ardent indépendantiste, Michel Lord est amèrement déçu de constater que le Québec ne soit pas encore un pays. Ayant travaillé la plus grande partie de sa vie en Ontario (U of T), mais n’étant pas Franco-Ontarien de souche, il observe le monde littéraire de l’Ontario français « avec une certaine distance » et « avec énormément de sympathie ». Il raconte brièvement sa collaboration avec le regretté Robert Yergeau.
Je trouve étrange que l’auteur ait passé
sous silence sa charge académique à l’Université de Toronto, dont il est pourtant un professeur émérite. On apprend seulement qu’il est directeur adjoint de
la revue University of Toronto Quarterly,
et responsable de l’édition en langue française.
Le sous-titre de Sortie 182 pour Trois-Rivières est Récits de disparitions, catastrophes et milles merveilles.
On y trouve 40 chapitres assez courts,
très souvent inspirés par une amitié, parfois par le caractère d’un grand-parent ou
d’un collaborateur littéraire. Il y en a même un qui raconte comment son premier ami d’adolescence s’est révélé être le pire des homophobes.
Cet ouvrage autobiographique renferme plusieurs registres. Il y a le vécu familial,
la vie estudiantine, le milieu littéraire québécois et les amitiés remarquables.
Je dirais que c’est savoureusement décousu.
17 octobre 2020
Alain Cavenne, L’équivoque, roman, Ottawa, Éditions L’Interligne, coll. Vertiges, 2020,
158 pages, 23,95 $.

Équilibre entre distance
et attachement

Dans son roman intitulé
L’équivoque, Alain Cavenne décrit
la relation problématique d’un homme de 49 ans et d’une femme
de 23 ans. C’est une occasion en or pour disséquer la complexité des rapports humains et pour illustrer comment l’amour ou la passion conduit souvent à des catastrophes. 
Daniel a enseigné à Julie au cégep et il
la croise quelques années plus tard par
un hasard qui se transforme rapidement en un coaching musical, puis en une relation intense pour elle, trouble pour lui. Cavenne écrit que « Daniel est amoureux de Julie.
Il ne peut cependant accepter que Julie soit amoureuse de lui. Trop dangereux. »
Je dois vous prévenir que le Prologue de
ce roman est un peu rébarbatif. Ancien prof
de philosophie, l’auteur s’adresse plus à
des étudiants de maîtrise que Monsieur et Madame Tout-le-Monde. Mais lisez plus loin et passez à la Première partie, vous serez enchantés. L’Épilogue surprend aussi; il s’agit de la réflexion historico-sociale d’un auteur qui a beaucoup analysé la condition humaine.
Les deux protagonistes sont décrits avec doigté psychologique et finesse littéraire. L’intrigue se déroule bien, mais le rebondis-sement principal est un peu trop abrupt.
Le romancier illustre avec brio l’erreur
que commet Daniel. Ce dernier se laisse entraîner par « la gourmandise sexuelle,
la jeunesse de Julie, son charme absolu, l’appel du renouveau, l’excitation du défi ». Il oublie cependant que la jeune femme rêve d’une « relation fusionnelle ».
Elle mérite d’être aimée mieux que ce
qu’il peut lui offrir.
Le style d’Alain Cavenne est savoureux.
Au sujet de Julie, il parle du « feu juvénile dans ses yeux ». Au sujet d’une porte, il écrit qu’elle est « fort attirante, à la fois
de sortie et d’entrée ». Lorsqu’une femme parle de son sein plus petit que l’autre,
cela devient « le grand et le petit Robert! ». L’humour revient au sujet des infirmières
et des employés de Postes Canada qui marchent beaucoup : « ils ont de belles fesses, hommes et femmes ».
Le roman est enrichi de fines réflexions, dont voici quelques exemples : « Les femmes semblent accepter le vieillissement avec plus de grâce. Chez les hommes, il reste toujours un vieux lion » (i.e. chasseur). « Amour et besoin ne font pas bon ménage. Le besoin de n’être pas seul, par exemple : on est toujours seul, jusqu’à la mort. »
Et une dernière : « La musique est avant tout affaire d’émotion, les premiers humains ont frappé des ossements et tapé sur des peaux en dansant bien avant de se mettre
à dessiner ou à écrire. »
Daniel craint constamment que Julie tombe amoureuse de lui. Elle lui apporte de l’énergie, de la vitalité, un sentiment d’être utile, de pouvoir l’aider, sans compter qu’il sait à merveille savourer la jeunesse et la peau bien douce de cette compagne. Le hic, ici, c’est que « Daniel prétendait qu’il ne l’aimait pas, mais il était tellement aimant ».
L’équivoque est un débat entre deux désirs contraires. D’une part, Daniel veut laisser
à Julie sa liberté; d’autre part, il redoute
de la perdre. « Il naviguait ainsi en tentant
de maintenir malgré tout un difficile équilibre entre la distance et l’attachement. »
Alain Cavenne est le pseudonyme d’Alain Gagnon originaire de Hearst. Après avoir enseigné la philosophie, il se consacre à l’écriture et à la traduction. On lui doit
des nouvelles et sept romans.
4 octobre 2020
Geneviève LeSieur, Chats, ruelles et paysages : de Québec aux Îles-de-la-Madeleine, album, Montréal, Éditions
de l’homme, 2020, 144 pages, 29,95 $.

Cinq douzaines de chats dans une dizaine d’endroits

Faites la connaissance de Poupette, Croustade, Phoenix, Tigrou et
de toute une kyrielle d’autres chats photographiés entre Québec et
les Îles-de-la-Madeleine, le tout brillamment présenté dans un album intitulé Chats, ruelles et paysages.
La photographe-autrice est Geneviève LeSieur et chacun
de ses clichés demeure
une aventure en soi.
La table des matières (qui s’appelle plutôt
En vedette) est composée de 62 dessins avec le nom du chat et le numéro de sa page. Parfois il y a un duo, voire un trio.
On y trouve même un bébé alpaga qui pesait 18 livres ou 8 kilogrammes à sa naissance.
Une ou plusieurs photos occupent presque toutes les pages de ce magnifique album. Des étampes discrètes indiquent le début
de chaque section-endroit où les chats ont été photographiés : Limoilou, Saint-Sauveur, Saint-Jean-Port-Joli, Kamouraska, Saint-Simon-de-Rimouski, Percé, Cap-d’Espoir, Charlottetown et Îles-de-la-Madeleine.
Les chats de Limoilou occupent plus de
la moitié de l’album. C’est le cas de Miko
qui affiche un air angélique, mais qui peut en faire voir de toutes les couleurs à sa maîtresse et à sa grande sœur Mimi.
« Le petit futé s’y connaît en tours pendables, comme démonter le bouchon
de la baignoire, voler les cotons-tiges et
les cacher sous le tapis, sprinter en renversant tout sur son passage, attaquer Mimi dans son sommeil… Mais il est si affectueux, drôle et enjoué; on pardonne tout à l’adorable psychopathe. »
Certains chats sont photographiés dans
la neige, notamment Cankouno qui se raconte : « J’ai 4 ans, j’adore jouer à la cachette, regarder les matchs de rugby, grimper partout, observer le monde de mon balcon. Je suis un ancien bum de ruelle,
j’ai beaucoup d’énergie, je suis très curieux. »
Geneviève LeSieur écrit que derrière
les chats il y a les gens, rencontrés ici et là, qui enrichissent sa promenade avec leurs histoires. « On m’invite à monter au balcon ou à prendre le thé à la cuisine.
Ces moments forgent de formidables souvenirs. »
La photographe-autrice a elle-même deux qui sont des compagnons de vie. « J’aime qu’ils soient indépendants et qu’ils n’en fassent qu’à leur tête ou qu’ils n’obéissent tout simplement pas ! N’est-ce pas
un immense bonheur lorsqu’ils viennent chercher réconfort auprès de nous par
eux-mêmes ? »
C’est aussi le cas en photographie. LeSieur apprécie le fait qu’il soit parfois difficile d’aborder un chat, de gagner sa confiance. Son but n’est pas de prendre un simple cliché. « C’est que les chats m’invitent
dans leur univers pour que je puisse
capter leur personnalité, même si ces êtres énigmatiques ne se livrent jamais complètement. »
Geneviève LeSieur a photographié des chats dans tous leurs états, au cœur de leur milieu de vie à la ville et à la campagne. Son album s’adresse à toute la famille et
à tous les amateurs de chats et de beaux paysages.
25 septembre 2020
Collectif sous la direction de Pierre Hébert, Bernard Andrès et Alex Gagnon, Atlas littéraire du Québec, essai, Montréal, Éditions Fides, 2020, 498 pages, 59,95 $.

Panorama du fait
littéraire québécois

L’Atlas littéraire du Québec récemment paru aux Éditions Fides offre non pas toutes les réponses mais « toutes les portes d’entrée nécessaires à la découverte et à
la saisie panoramique du fait littéraire québécois ». Plus de 150 collaboratrices et collaborateurs
y ont contribué sous la direction
de Pierre Hébert, Bernard Andrès
et Alex Gagnon.
L’ouvrage comprend trois sections ou perspectives. D’abord l’Histoire qui englobe la Nouvelle-France à 1800, le XIXe siècle,
les années 1900-1960 et celles de 1960
à nos jours, 300 pages au total sur 498.
Puis Traversées qui présente des littératures plurielles, 70 pages. Enfin, Genres et mages qui porte sur les régimes d’écriture,
la multimédiatisation et les livres d’art, également 70 pages.
« Y a-t-il des lacunes, des oublis, des silences discutables ? Oui, de toute évidence, et nous en sommes parfaitement conscients. L’exploration d’une histoire, d’une société, d’une littérature est une tâche virtuellement infinie et indéfiniment ouverte, alors qu’un livre doit nécessairement pouvoir se fermer. »
Le titre peut laisser croire qu’il s’agit
d’un survol de la littérature d’expression française en sol québécois seulement. 
On y présente aussi, brièvement il est vrai, la littérature anglophone, autochtone et franco-canadienne. Il y manque cependant une synthèse à cet ouvrage et on ne tire
pas de conclusion.
En 1930, Claude-Henri Grignon avait publié un article intitulé « Littérature morte »
qui remettait en cause l’existence
d’une littérature canadienne, c’est-à-dire francophone au Canada. Nous n’en sommes plus là et « tout le mérite revient à ces femmes et ces hommes qui, surtout depuis le XIXe siècle, ont porté la littérature sur leurs épaules ».
13 septembre 2020
Christine St-Pierre, avec la collaboration
de Marc Gilbert, Ici Christine St-Pierre.
De l’école de rang au rang de ministre,
mémoires, Québec, Éditions du Septentrion, 2020, 310 pages, 29,95 $.

La réflexion et l’action
de Christine St-Pierre

Le 8 avril 2020, après deux années de travail, Christine St-Pierre
devait publier ses mémoires à titre de journaliste radio-canadienne et politicienne québécoise. La pandémie a tout arrêté. Ce n’est qu’en septembre que paraît Ici Christine St-Pierre. De l’école de rang
au rang de ministre
L’entrée de Christine St-Pierre à Radio-Canada ne s’est pas fait au Québec mais plutôt à Moncton à l’été 1976. La journaliste écrit qu’elle est très attachée au Canada, principalement grâce à son séjour en Acadie, et au sort réservé aux francophones hors Québec.
Le terrain de jeu de Christine St-Pierre
est la couverture sur le terrain. Lors du massacre de Polytechnique (6 décembre 1989), son souci est de « respecter le deuil des familles tout en obtenant leurs témoignages, essentiels afin que toute
la société fasse le sien ». Elle est aussi sur le terrain pour couvrir la crise politique
au Parti libéral du Québec (Bourassa-Allaire-Dumont, 1994) et les attentats
du 11 septembre 2001.
Des émotions fortes et un appétit boulimique pour le travail bien fait lui procurent des moments inoubliables.
En 2007, la journaliste de Radio-Canada publie dans La Presse une lettre en appui aux soldats canadiens en Afghanistan.
Une telle transgression du code journalistique aurait dû entraîner son renvoi ou à tout le moins une sanction disciplinaire. Elle est plutôt mise sur
la tablette, plus jamais de reportage au Téléjournal.
Trente ans de métier à Moncton, Montréal, Québec, Ottawa et Washington lui ont
« fait vivre une expérience humaine
et professionnelle unique, riche d’enseignements et profondément stimulante ». En 2007, elle a le goût d’exprimer ses opinions et ses convictions ouvertement, « visière levée, dans l’action politique », parce que la res publica est
un cadre de réflexion, d’engagement
et d’action.
Lors du référendum en 1980 et de nouveau en 1995, Christine St-Pierre a voté OUI.
Elle ne veut plus revivre l’expérience.
Elle devient candidate du Parti libéral du Québec et se fait élire députée de L’Acadie (Montréal) en 2007. Quand Jean Charest forme un cabinet paritaire, il nomme neuf hommes et neuf femmes, dont St-Pierre
aux ministères de la Culture, des Communications, de la Condition féminine
et ministre responsable également de l’application de la Charte de la langue française.
Plus tard, après un bref séjour dans l’opposition, elle devient ministre des Relations internationales et de la francophonie dans le gouvernement de Philippe Couillard. Son passage à la culture lui permet d’avoir une vision plus forte :
le Québec doit exister à l’étranger et exercer un leadership dans la francophonie.
En politique, St-Pierre a fait sienne une phrase d’Albert Camus : « La démocratie,
ce n’est pas la loi de la majorité, c’est la protection de la minorité. » Les artistes et les femmes démunies, entre autres, ont fait partie de cette minorité.
Comme c’est souvent le cas aux Éditions du Septentrion, l’ouvrage est enrichi d’un Index qui sera fort utile aux chercheurs.
6 septembre 2020
Jacqueline Landry, Détresse au crépuscule, roman, second volet de la série Le Cri du West Coast Express, Ottawa, Éditions David, 2020, 328 pages, 27,95 $.

Courage et résilience
de femmes vulnérables

Le Downtown Eastside à Vancouver est l’un des quartiers les plus pauvres et les plus criminalisés en Amérique du Nord. C’est de nouveau la toile de fond du second roman
de Jacqueline Landry, Détresse
au crépuscule
. L’auteur a voulu donner un visage aux personnes vulnérables qui y survivent, mais aussi aux intervenants et aux policiers qui leur viennent en aide.
Un tueur en série sème la terreur à Vancouver, surtout depuis qu’il a modifié son modus operandi, étendant son terrain de chasse au-delà des prostituées.
Les risques de se faire prendre se décuplent et cela l’excite au plus haut point. Il souhaite récidiver « autant de fois qu’il lui serait nécessaire pour atteindre et dépasser si possible les frontières de l’indécence ».
Le Vancouver Sun critique la lenteur et l’incompétence de la GRC et de la police municipale dans ces meurtres de femmes qui ne semblent pas vouloir s’arrêter
de sitôt. « Ce que le public ignorait, c’était l’horreur de la mise en scène derrière
les meurtres. »
Le tueur ne va pas s’arrêter volontairement, il en est incapable. Mais dans sa folie meurtrière, il livre des indices. C’est ce que pense l’équipe de la GRC, dirigée par le sergent-major Greg McLeod. Elle doit faire preuve d’intelligence, d’ingéniosité, de vision.
La GRC voit son défi comme une partie d’échecs. Le tueur a commis des erreurs
qui lui ont coûté ses cavaliers et qui pourraient bientôt lui coûter ses fous,
ses tours, sa reine et son roi. Sans dévoiler le dénouement de l’intrigue, je peux vous dire que la GRC ne joue pas un rôle digne d’un joueur d’échecs même amateur.
Je signale que l’équipe de Greg McLeod comprend des agents francophones
(François Racine et Pierre Levac) et qu’il y
a une journaliste qui travaille à Radio-Canada (comme l’autrice qui a été chef d’antenne au Téléjournal Colombie-Britannique). Landry n’exploite pas cette situation qui, à mon avis, aurait pu donner une saveur canadienne-française plus prononcée.
Le roman fourmille de personnages qui s’entrecroisent allègrement et qui brouillent parfois l’intrigue ou qui nous déboussolent à tout le moins. Au point où nous avons l’impression de nous trouver au milieu d’une « foule bigarrée qui grouille de punaises et d’infections », punaises de
la société injuste, infections du milieu ambiant.
L’autrice a été choquée par l’indifférence dans la disparition de femmes autochtones en Colombie-Britannique. Jacqueline Landry a mis en scène un tueur en série « parce qu’il y a eu et qu’il y a toujours des prédateurs qui s’attaquent aux femmes vulnérables qui en ont beaucoup à nous apprendre en termes de courage et de résilience », avoue-t-elle dans une entrevue accordée à la revue Les Libraires le 31 août 2020.
Détresse au crépuscule en est le deuxième volet de la série Le Cri du West Coast Express. Le premier, Terreur dans le Downtown Eastside, a paru en 2013, également aux Éditions David.
2 septembre 2020
Collectif, 26 coups de couteau, nouvelles, Montréal, Les éditions les Heures bleues,
coll. Hors Chemins, 2020, 62 pages (format broché), 9,95 $.

Des nouvelles hors
des sentiers battus

Les Éditions les Heures bleues ont récemment lancé Hors Chemins,
une collection pour adultes, qui
se veut déconcertante et parfois déjantée, qui promet la transgression, la provocation, voire le malaise. Selon l’initiateur d’Hors Chemins, Pierre Desautels, « pas besoin
de chercher de multiples raisons, cette collection voit le jour parce qu’il faut oser déranger ».
Un des premiers titres est 26 coups de couteau, un recueil de nouvelles écrites
à douze mains, soit celles de Marrie E. Bathory, Anthony Charbonneau Grenier, Ariane Hivert, Lucie Jean, Catherine Rochette et Mattia Scarpulla. Les illustrations sont
de Jean Chouinard et Guillaume Demers.
Les 26 nouvelles prennent la forme
d’un abécédaire, d’Aube à Zoo, et sont 
autant d’incursions dans une monde parfois sordide, mais qui, toujours, surprennent
le lecteur ! Dans la première, Catherine Rochette nous réserve un punch final
que j’avais deviné quelques lignes plus
tôt (l’illustration est un bon indice).
La nouvelle « Collection », également de Rochette, propose une visite dans un musée de curiosités criminelles. Les artefacts incluent un couteau à viande « utilisé pour découper la chair des victimes et ensuite mis à profit pour préparer les mets les plus délicieusement horribles, comme les fameuses tartelettes de tartare de cœur ».
Dans « Mathématiquement », Lucie Jean nous invite à sortir notre calculatrice.
Il faut observer un corps en cute libre et
en panique, qui prend trois secondes à mourir. Le calcul consiste à déterminer
si c’est la panique ou l’impact contre le sol qui tue la personne.
Un texte de Marie E. Bathory prend la forme d’une évaluation de rendement pour une employée d’usine; sa moyenne selon dix-huit critères atteint à peine 45 %.
« Elle range ses effets personnels dans
une boîte en vue de sa propre disparition, imminente. » Dans « Veuve », Anthony Charbonneau Grenier se demande si on
peut tuer quelqu’un, « au final, à force
de ne plus penser qu’à ça ».
Un des textes les plus originaux dans
ce petit recueil est celui d’Ariane Hivert
qui signe « XIXe siècle ». Elle propose
un brillant voyage dans le temps autour
du roman gothique anglais en compagnie, entre autres, d’Ann Radcliffe, Jane Austen, Emily Brontë, Robert Louis Stevenson
et Oscar Wilde.
Le dernier texte, « Zoo », est écrit à six mains – Anthony Charbonneau Grenier, Catherine Rochette, Mattia Scarpulla –
et met en scène une petite fille, un criminel, un crocodile et un époux. « Partout autour, ça siffle, ça gémit, ça grogne. »
26 coups de couteau répond à deux besoins : celui affirmé par des auteurs
et des créateurs de trouver et d’occuper
un « espace » littéraire leur permettant d’aller au-delà des lieux communs et
de plonger dans un univers unique.
13 janvier 2021
Gabriel Cholette, Les carnets de l’underground, récit, Montréal, Éditions Triptyque, coll. Queer, 168 pages, 28,95 $.

Spasme de vivre dans l’underground LGBTQ

Les carnets de l’underground,
de Gabriel Cholette, est le cinquième titre à paraître dans la collection Queer aux Éditions Triptyque. Attendez-vous à un cocktail d’excès, de décalage, de provocation, d’hybridité et de déviance, le tout dans un langage tantôt cru
tantôt poétique.  
Gabriel Cholette a sillonné les scènes new-yorkaise, berlinoise et montréalaise de l’underground LGBTQ à la recherche de matériau littéraire qu’il a travaillé selon les codes d’Instagram. Mais comme il y a des choses qui se partagent assez mal en « 15-second stories », Cholette a créé le compte @carnetunderground qui lui a permis d’écrire librement des chroniques sans choquer sa famille.
Je note, en passant, que la dédicace du livre se lit comme suit : « Envoyez pas ça à ma mère. » Le recueil est issu de ces chroniques. Le thème du sexe anonyme d’un point de vue queer a inspiré Jacob Pyne dans sa trentaine d’illustrations homoérotiques.
Le texte regorge de mots anglais qui ne figurent pas en caractères italiques, confirmant que cela fait naturellement partie d’une façon de s’exprimer. On lit donc « striker une conversation, faire un move, prendre le shortcut, ce genre d’event, complètement black out, mon look de gobelin says otherwise, les randoms one night stands », etc.
Voici une phrase qui illustre le ton du récit : « Sérieux, y’avait pas une seule personne qui était pas en chest et, passé les vingt-quatre premières heures, y’avait pas une seule personne qui était pas en jockstrap, avec un masque de chien ou une affaire comme ça. »
L’utilisation de pronoms non binaires se glisse ici et là, comme dans cette phrase : « On a toustes un peu gravité avec ielles. » Ce qui se glisse ou se passe d’une main à l’autre, ce sont les drogues : « la kéta, la m, l’extasy, le speed ».
On a droit à de petites remarques bien tournées, dont « Est-ce qu’il est gay parce qu’il me regarde ou est-ce qu’il me regarde parce que je suis gay ? ». Le regard d’un photographe, lui, est lourd pour un jeune gay qui rêve d’une brillante carrière. S’il n’est pas assez photogénique, il peut toutefois être « assez beau pour qu’il [photographe] désire me manger le cul ».
À New York, Berlin ou Montréal, l’action se déroule dans les hauts lieux (ou bas-fonds) de l’underground, des raves, des afters et, surtout, dans les différents effets créés par la combinaison de drogues. Ces dernières étirent les sentiments et on se retrouve constamment « dans un espace étrange entre le désir et le réel ».
Les carnets de Gabriel Cholette sont présentés comme des chroniques, mais il s’agit de toute évidence d’un récit de vie où l’auteur tombe amoureux de chaque personne avec qui il couche – « c’est systématique, je suis trop sensible ».
D’une ville à l’autre, le lecteur se plaît à suivre les romances du moment, « de la cruise du dancefloor jusqu’aux toilettes où on fait la file pour gémir ». À n’en point douter, Les carnets de l’underground glorifie un mode de vie rarement exploité. Langue, forme et contenu célèbrent un spasme de vivre.
5 janvier 2021
Le Chaînon, volume 38, numéro 3, édition spéciale préparée par Danielle Carrière-Paris, « 25 Étoiles du Nord », tome 2 de
la série Des Franco-Ontariennes et Franco-Ontariens inspirants, 2020, 158 pages, 20 $.

Passer de la petite
à la grande histoire
franco-ontarienne

Rose-Aimée Bélanger, Patrice Desbiens, Marie-Paule Charrette-Poulin, Réjean Grenier, Céleste Lévis, voilà quelques-unes des 25 Étoiles du Nord que Danielle Carrière-Paris présente dans une édition spéciale de la revue Le Chaînon.
Les 25 personnes ont un lien, de naissance ou d’adoption, avec cette région de l’Ontario. Âgées entre 25 et 97 ans, elles inspirent
par leur travail, leur bénévolat et/ou leur passion pour le patrimoine franco-ontarien.
Tous les métiers et professions sont représentés, que ce soit en éducation, arts, culture et littérature, santé, politique, communications, tourisme et entreprenariat. Au moins 13 des 25 noms retenus m’étaient déjà familiers, notamment les écrivains Patrice Desbiens, Hélène Koscielniak et Melchior Mbonimpa.
Le Chaînon est publié par le Réseau du patrimoine franco-ontarien et son président Francis Thériault précise que « ce numéro spécial vise à inspirer une relève émergente à la recherche de modèles positifs ».
Il s’agit d’un échantillonnage de personnes d’exception, car elles sont trop nombreuses pour faire l’objet d’un seul recueil.
Mère et fils figurent dans ce riche survol;
il s’agit de la sculptrice Rose-Aimée Bélanger (97 ans) et de l’entrepreneur-activiste Pierre Bélanger. Les œuvres de
la mère jouissent d’une renommée mondiale. La sculpture Les Chuchoteuses, située dans le Vieux-Montréal, « compte parmi les huit créations citées comme œuvre d’art publique emblématique de Montréal.
C’est sous l’égide du fils Pierre Bélanger
que la Coopérative des artistes du Nouvel Ontario a vu le jour en 1972. Rassemblant des comédiens, musiciens, chanteurs, écrivains, photographes et potiers, elle a été « au cœur du renouveau ontarois et de
ce que certains appellent la révolution culturelle ou encore la révolution sereine ».
Pierre Bélanger est un pionnier dans l’élevage de bisons. Son troupeau compte aujourd’hui 300 têtes réparties sur
un territoires de 230 hectares. Activiste,
il préside l’Institut des politiques du Nord,
une instance de développement durable.
Fait intéressant à noter, dans ce recueil
on trouve un autre Pierre Bélanger qui
est président du Conseil des régents de l’Université de Sudbury.
Les 25 Étoiles du Nord comprennent 12 femmes et 13 hommes. Seulement deux
sont membres des minorités visibles
(et profs universitaires) : Melchior Mbonimpa (Burundi) et Amélie Hien (Burkina Faso).
La plus jeune étoile est la chanteuse Céleste Lévis, 25 ans, originaire de Timmins. Quant
à François Nadeau, dans la trentaine, il est fromager à Kapuskasing. RelèveON lui a attribué le prix Jeune entrepreneur en 2020.
Quelques étoiles sont originaires de France. C’est notamment le cas d’Alain Nabarra, historien, journaliste, écrivain et professeur émérite de l’Université Lakehead, à Thunder Bay. Également dans cette ville, on retrouve une autre Française, Audrey Debruyne, qui a joué un rôle clef dans la promotion de
la langue par l’art et la culture sous toutes ses formes.
La rédactrice Danielle Carrière-Paris conclut que « l’écho de la PETITE histoire de ces Étoiles s’inscrit maintenant au cœur de la GRANDE histoire franco-ontarienne ».
22 décembre 2020
TOME 2
Jean-Pierre Charland, La Pension Caron, tome 2, Des femmes déchues, roman, Montréal, Éditions Hurtubise, 2020,
400 pages, 24,95 $.

Le passé est
un pays étranger

Jean-Pierre Charland poursuit sa saga de La Pension Caron avec un tome 2 intitulé Des femmes déchues. Un troisième est déjà annoncé.
Nous renouons donc avec quelques pensionnaires de Précile Caron, plus un nouveau venu, sans compter l’ancien fiancé de mademoiselle Caron, qui nous en fait voir de toutes les couleurs.
L’auteur écrit que « toutes les femmes attendaient un pourvoyeur – un sauveur –, et se montraient disposées à promettre
un amour éternel ». Il ajoute qu’une pensionnaire ne connaît pas le degré de soumission de son promis aux directives des soutanes. Elle ignore à peu près tout
de lui, mais cela n’empêche pas une fréquentation assidue.
Nous sommes en 1937 et monsieur le curé contrôle ses ouailles d’une main de fer.
Un enfant né hors du mariage et une relation sexuelle avant les épousailles ont de quoi rendre deux femmes déchues. P
as étonnant, alors, que Charland écrive sur « la nécessité, pour chacun, de faire
son deuil le plus vite possible de tous
les projets impossibles ».
Précile Caron est une des deux femmes
soi-disant déchues. Jouer à qui salirait
le plus l’autre ne lui plaît pas, mais en demeurant silencieuse, elle laisserait
les coudées franches à son ancien fiancé aigri qui se colle à ses pas, résolu à lui gâcher la vie. Il est « né dans la mauvaise famille à une mauvaise époque ».
Le pensionnaire Louis Bujold est venu d’Ottawa pour travailler dans une grande compagnie montréalaise d’assurance. Bien de sa personne, bien élevé, bien payé, il a tout pour lui. L’âge, le bon emploi et son allure en font un candidat idéal au mariage, mais le passé trouble de l’élue de son cœur pourrait-il devenir une ombre au tableau…?
Bujold a lu Comment se faire des amis,
de Dale Carnegie, pas juste le chapitre sur les relations entre hommes et femmes,
mais aussi celui sur les rapports entre femmes et celui sur les rapports entre adultes et enfants. Cela lui sera fort utile pour courtiser une femme qui a eu
un enfant hors du mariage.
À la fin du roman, Jean-Pierre Charland avoue avoir été inspiré par les premiers mots d’un roman de Leslie Poles Hartley publié en 1943, The Go-Between :
« The past is a foreign country; they do things differently there. » Il est donc naturel, ajoute-t-il, de trouver les comportements de ses personnages un peu étranges,
en regard des pratiques actuelles.
Puisque le déroulement de l’intrigue romanesque pourrait rendre certains lecteurs incrédules, Charland cite deux articles parus dans La Presse et L’Illustration Nouvelle en 1938. Qui plus est, il réussit à nous faire détester un personnage avec brio.
Comme dans le tome 1 de La Pension Caron, le romancier rappelle que, « à l’ouest du boulevard Saint-Laurent, tout le monde ignorait – où feignait d’ignorer – le moindre mot de français ».
Il glisse quelques références à l’actualité politique, dont celle concernant l’âge de
la sécurité de la vieillesse; le parti
Co-operative Commonwealth Federation réclame qu’il passe de 70 and 65 ans.
Et lorsqu’une exposition montre les peintures du Groupe des Sept, l’auteur précise que les épinettes de l’Ontario sont semblables à celles du Québec.
13 décembre 2020
Lee Child, Simples déductions, un roman court et onze nouvelles traduits de l’anglais par Elsa Maggion, Paris, Éditions Calmann-Lévy, 2020, 448 pages, 32,95 $.

Tout sur le Jack Reacher
de Lee Child

À quoi peut-on s’attendre lorsque le personnage est un homme patient qui a nulle part où se rendre et tout son temps pour y arriver ? Tel est Jack Reacher, protagoniste
de Simples déductions, un court roman et onze nouvelles
de Lee Child.
L’édition originale en anglais s’intitule
No Middle Name. Jack Reacher n’a pas d’autres prénoms. Il est un loup solitaire,
un chevalier errant, un ancien flic militaire, un amoureux des femmes, un fléau des méchants et des justiciables.
C’est la première fois que tous les textes
de fiction de Lee Child, qui mettent
en vedette Jack Reacher, sont regroupés en un seul volume. On a parfois l’impression que Child presse un peu trop le citron.
Lorsque je lis des nouvelles, j’ai personnel-lement une préférence pour de très brèves intrigues avec un punch final. J’ai été partiellement servi ici, car les textes s’étendent souvent sur plus de quarante pages.
Dans une nouvelle, Reacher est témoin
d’un vol en pleine rue. Il décrit l’incident à la police et on lui demande « dix minutes de votre temps. Au pire que pourrait-il arriver ? » Amené au poste de police, il est accusé d’avoir orchestré ce vol et jeté en prison. Mais c’est mal connaître ce fléau
des justiciables…
En plus d’avoir un cerveau reptilien très développé, Reacher est capable de rosser quiconque voudrait, et oserait, le défier.
Il a le don de voir plus de choses dans n’importe quel acte de violence que
le commun des mortels.
Le style de Lee Child est coloré. En parlant d’un homme strié de muscles, l’auteur écrit qu’il a « des mains comme des gants de baseball ». Plus loin, Child excelle dans l’art de décrire un regard : « serein et amical, mais sombre et menaçant aussi, assuré et direct, chaleureux et assassin ».
Notre pays est brièvement mentionné, simplement pour préciser que « le Maine s’enfonce tel un pouce dans le croupion du Canada, avec le Québec sur la gauche et le Nouveau-Brunswick sur la droite ».
Lee Child, de son vrai nom James Dover Grant, est un écrivain et scénariste britannique qui vit présentement à New York. Il a publié une vingtaine de thrillers où le héros récurrent, Jack Reacher, se déplace en mission aux quatre coins des États-Unis.
Les ouvrages de Lee Child sont des best-sellers. Son personnage Reacher a été incarné au cinéma à deux reprises par Tom Cruise : Jack Reacher (2012) et Jack Reacher: Never Go Back (2016).
9 décembre 2020
Don Winslow, Le prix de la vengeance, six nouvellas traduites de l’anglais par Isabelle Maillet, Paris, Éditions Harper Collins, 2020, 540 pages, 35,95 $.

Six doses
de fiction policière

Ancien consultant auprès des tribunaux, enquêteur et formateur dans le domaine de l’antiterrorisme, Don Winslow est l’auteur de vingt
et un best-sellers internationaux. Son tout dernier ouvrage s’intitule Le prix de la vengeance et comprend six novellas.
Ces petites doses de fiction policière couvrent toute la gamme allant des thrillers graveleux et sanglants à une rencontre humoristique avec un chimpanzé armé d’une arme à feu. Les lecteurs de longue date seront heureux de voir certains de
ses personnages récurrents faire des apparitions ici et là.
Mais rassurez-vous, si vous n’avez jamais rencontré le casting de Winslow auparavant, vous ne vous sentirez pas perdus. Le nouvelliste veille à ce que chaque personnage et chaque histoire soient autonomes. 
La plupart des récits incluent des thèmes sérieux et prudents de corruption, de vengeance, de perte et de rédemption.
Mais à maintes reprises, Winslow crée
des personnages profondément crédibles
en mettant en évidence leurs désirs et
les revers dans la réalisation de ces désirs.
De petites touches humoristiques émaillent ces récits. Ainsi, dans l’histoire du chimpanzé armé, on lit qu’il est presque certain qu’il n’y a aucun chimpanzé dans
la police de San Diego, « quelques gorilles, peut-être ». Et lorsqu’un policier est conduit à l’hôpital après une chute, un témoin demande qu’on vérifie s’il a le cerveau endommagé. « C’est un flic, observe l’infirmière. Il a déjà le cerveau… endommagé. »
J’ai noté une curieuse comparaison : « Cheveux blonds, yeux bleu clair, il a tout d’un diacre. » Comme j’ai visité La Nouvelle Orléans, j’ai reconnu une expression prisée dans cette ville, en français dans le texte traduit : « Laissez les bons temps rouler ». Je me souviens qu’on y vendait des t-shirts arborant ce slogan.
Un policier à la retraite donne un conseil
à une jeune recrue : « Le truc, quand on s’adresse aux médias, c’est de leur servir des conneries, encore des conneries,
et de conclure en saupoudrant quelques conneries sur les conneries. » C’est bon
à savoir !
Dans ses remerciements, Don Winslow note : « Je n’entretiens pas l’illusion que
je suis un self-made-man ni que
ce recueil, comme mes autres ouvrages,
est le produit des seuls efforts d’une personne. Mes parents ont veillé à ce que j’aie toujours des livres, mes professeurs de l’école publique m’ont appris à les lire.
Amis et proches m’offrent encouragements et soutien, mes confrères écrivains d’hier
et d’aujourd’hui, une source d’inspiration. »
3 décembre 2020
Michael Connelly, Incendie nocturne, roman traduit de l’anglais par Robert Pépin, Paris, Éditions Calmann-Lévy, 2020, 486 pages, 32,95 $.

Un univers où le loup mange le loup

Un mec se trouve au mauvais endroit au mauvais moment et
se fait abattre dans une ruelle où
on vend de la drogue. Rien de bien compliqué… à première vue. Dans Incendie nocturne, le spécialiste américain du polar, Michael Connelly, fait de ce fait divers
une étrange affaire non résolue depuis plusieurs années.
L’inspecteur à la retraite Harry Bosch et l’inspectrice Renée Ballard unissent leurs talents pour éclaircir ce qui devient plus qu’un simple crime. S’il vaut mieux avoir recueilli tous les éléments de l’histoire, il arrive parfois que plus on en sait, plus on découvre des choses qui ne cadrent pas avec les données accumulées dans le livre du meurtre.
Le livre du meurtre se compose d’abord d’une chronologie dressée par les policiers qui ont mené l’enquête, puis des diverses pièces versées au dossier. À sa retraite, le mentor de Bosch a fait disparaître le livre du meurtre d’un jeune homme abattu dans une ruelle coupe-gorge de Los Angeles.
Sans ses néons et ses lumières scintillantes, Los Angeles est un lieu de proies et de prédateurs. Les nantis sont confortablement installés derrière leurs portes fermées à double tour, et ceux qui n’ont rien rôdent dans les environs; ce sont « d’amarantes humaines que chassent les vents du destin ».
Harry Bosch a depuis longtemps appris qu’il faut toujours prendre une affaire personnellement; « ça te fout en colère et ça allume un feu en toi qui te donne le tranchant dont tu vas avoir besoin pour tenir la distance ». Il en vient à se demander si l’affaire a été enterrée pour une raison qui n’a rien à voir avec le crime.
Le livre du meurtre a-t-il disparu pour éviter que le Los Angeles Police Department apprenne que le fils du mentor de Bosch était un drogué, ou un ancien truand, ou un homosexuel tombé amoureux d’un membre de gang…? Le document, remis par la veuve du mentor, avait-il disparu pour que l’affaire ne soit jamais résolue…?
Dans ce polar où deux autres enquêtes se greffent à l’affaire non résolue, Michael Connelly jette un peu de lumière sur une facette peu souvent explorée, soit les amours interdites. En taule, il y a des prisonniers qui font ce qu’il faut, sexuellement, mais une fois dehors, c’est une autre histoire. Ils passent des relations homosexuelles à la haine des gays.
« Ça se voit tout le temps. C’est du déni. » Si les amours interdites existent en prison, cela menace la position et le pouvoir à l’extérieur. « Avoir une réputation de gay, personne ne veut de ça dans un gang. Tu te traînes ça, t’es foutu. »
Connelly note aussi que si un policier demande du soutien psychologique, il est fort courageux. Mais si une policière fait de même, elle est qualifiée de faible. L’auteur décrit bien aussi comment on peut être né dans un univers où le loup mange le loup, puis devenir de la viande.
Enfin, on trouve ici et là des remarques sur la relation de Bosch avec sa fille, de même que des clins d’œil au chien de Ballard. Leur présence dans le décor ajoute une touche légère à une intrigue complexe et compliquée.
29 novembre 2020
Hélène Bruller, Le guide du zizi sexuel, illustrations de Zep, Grenoble, Éditions Glénat, 2020, 112 pages, 17,95 $.

Réponses aux questions des préados sur l’amour
et la sexualité

Les enfants se demandent, assez jeunes, comment on embrasse avec la langue ? comment on fait
un bébé ? c’est quoi la puberté ? comment on fait l’amour ?
se protéger de quoi ? et qu’est-ce que l’estime de soi ? Le Guide
du zizi sexuel
 couvre les questions que se posent les préados sur l’amour et la sexualité,
et les réponses que cherchent
leurs parents.
Avec humour et sans tabou, ce guide culte qui a déjà séduit plus d’un million et demi de lecteurs a été écrit par Hélène Bruller
et illustré par Zep. La nouvelle édition fut élaborée avec le soutien de professionnels de l’éducation à la santé sexuelle.
Le guide met en scène Nadia, Titeuf et
son ami aux grosses lunettes rondes.
Ce trio joliment illustré s’entraîne pour « une interro de zizi sexuel ». La préface souligne que c’est super important de tout apprendre, y compris si « on est obligé d’être soit une fille, soit un garçon,
et surtout, faut connaître par cœur que
le consentement, c’est pô facultatif ».
Le Petit Robert donne la définition suivante de zizi : « n. m. – 1912; langage enfantin, probablement déformation du mot oiseau; familièrement Pénis (surtout de l’enfant); par extension Sexe féminin. » L’album met en contexte et donne la définition brève mais concise de mots tels que clitoris, érection, grossesse, inceste, orientation sexuelle, pénétration, préservatif, règles, sida, violences sexuelles, etc.
Le guide du zizi sexuel répond à environ 75 questions réparties dans les huit sections suivantes : Être amoureux, La puberté, Faire l’amour, Faire un bébé, Se protéger, L’amour de soi, Être d’accord et Fais gaffe ! J’ai choisi deux questions-réponses pour vous donner un exemple du contenu et du style.
« C’est quoi l’utérus ? C’est une poche dans le ventre, où s’implante et se développe l’embryon pour devenir un fœtus. Le fœtus grandit dans cette poche, c’est pour ça
que les femmes enceintes ont un ventre
qui grossit. Avant d’avoir leurs règles,
les filles ont déjà un utérus, mais il ne peut pas servir à accueillir un bébé. »
« Est-ce qu’on est obligé de faire l’amour ? Non ! Jamais ! Ton corps est à toi et toi seul peux sentir ce dont tu as envie. Des tas
de gens ont envie de faire l’amour pour
la première fois à l’adolescence, d’autres ont envie d’attendre plus tard et d’autres encore, n’en ont pas de tout envie. On peut très bien aimer quelqu’un sans faire l’amour,
ça s’appelle l’asexualité. »
L’album glisse ici et là des petites capsules d’information. On y apprend que le gland du clitoris possède environ 8 000 terminaisons nerveuses : c’est l’organe
le plus sensible au toucher du corps humain !
Je savais que, dans l’antiquité, les sportifs grecs pratiquaient leurs disciplines tout nus, mais j’ai appris que le mot gymnastique vient du grec gymnos qui signifie nu.
Une capsule renferme un mot de 30 lettres : « Au Danemark, préservatif se dit svangerskabsforebyggendemiddel, ou gumminand pour faire plus court. »
L’ouvrage se termine par un Zizi bonus
où « Je t’aime » est écrit en 16 langues, dont voici quelques exemples : ich liebe dich (allemand), mo content toi (créole),
ai shite imasu (japonais), seni seviyorum (turc).
22 novembre 2020
Sophie Hannah, Meurtre à Kingfisher Hill, roman traduit de l’anglais par Fabienne Gondrand, Paris, Éditions du Masque,
336 pages, 32,95 $.

Nouvelle enquête
d’Hercule Poirot

Sophie Hannah est la première autrice à qui les héritiers d’Agatha Christie ont donné carte blanche pour écrire de nouvelles aventures d’Hercule Poirot. Le tout nouveau polar traduit en français s’intitule Meurtre à Kingfisher Hill.
Kingfisher Hall est une imposante demeure familiale dans le Surrey où un meurtre a eu lieu. Une femme a déjà avoué avoir tué un membre de la famille Devonport, mais
le patriarche n’y croit pas. Il fait appel à Hercule Poirot pour prouver l’innocence
de celle qui doit être pendue incessamment.
Poirot est accompagné de l’inspecteur Edward Catchpool, de Scotland Yard, qui est le narrateur de cette intrigue mettant au défi les méninges du « plus puissant cerveau de tout le pays ». À un moment donné, Poirot précise que c’est l’inspecteur Catchpool qui dirige l’enquête et qu’il fera de son mieux pour l’aider. « Nous savions l’un comme l’autre que l’inverse exact allait se produire. »
L’intrigue se corse et se complique tellement que Catchpool n’hésite pas à dire, qu’en l’occurrence, « nous allons faire chou blanc. Mais Hercule Poirot ne fait jamais chou blanc. » Une complication est le fait qu’une seconde femme avoue elle-aussi être la mystérieuse meurtrière.
Cette femme prend plaisir à signaler que « le désir de tuer fait tout bonnement partie de la nature humaine ». Elle ajoute que les gens comme Poirot, qui cherchent à éradiquer et punir une réalité faisant partie de la vie, « deviennent insupportables ».
Puis, voilà qu’un second meurtre est commis sous le toit de la famille Devonport. Pourtant, tout le monde présent ignore de qui il s’agit… Pas exactement tout le monde, car vous vous doutez bien que Poirot découvre rapidement un indice qui ne ment pas.
C’est à 13 ans que Sophie Hannah a découvert l’œuvre d’Agatha Christie.
Elle a dévoré tous ses romans en moins d’un an et est depuis restée une fan inconditionnelle. Dans son désir de garder Poirot bien vivant, « elle beurre ça pas mal épais », comme on dit parfois.
Je ne vous cacherai pas que j’ai eu de
la difficulté à lire cette nouvelle enquête d’Hercule Poirot (parfois prononcé Poyrow). Sophie Hannah se force pour brouiller
les pistes, pour étirer les descriptions fastidieuses, pour passer du coq à l’âne. J’aurais facilement coupé 100 pages.
Je reconnais toutefois que le roman a
le bénéfice d’illustrer comment l’inspecteur Edward Catchpool a beaucoup de chance
de pouvoir travailler aux côtés d’un ami cher doublé d’un esprit d’une grande finesse.
15 novembre 2020
Louise Penny, Tous les diables sont ici, roman traduit de l’anglais par Lori Saint-Martin et Paul Gagné, Montréal, Éditions Flammarion Québec, 2020, 512 pages,
31,95 $.

Un policier ne doit pas croire tout ce qu’il pense

Dès que le nom de Louise Penny
est mentionné, celui d’Armand Gamache fait surface. La romancière a publié quinze épisodes de
cet enquêteur de la Sûreté du Québec. Le plus récent à avoir été traduit est Tous les diables sont ici. Mais attention, Gamache est
maintenant à la retraite et l’action
se déroule à Paris.
Comme dans les autres épisodes « Armand Gamache enquête », Penny illustre à quel point son personnage culte ne perd jamais les pédales, ne perd jamais son sang-froid… sauf s’il y a un avantage à en tirer.
Le roman souffre cependant de longueurs ; j’aurais coupé au moins 100 pages.
Les Gamache sont à Paris pour voir leurs enfants et assister à la naissance d’un nouveau petit-enfant. Après une soirée
de retrouvailles en compagnie de Stephen Horowitz, le parrain fortuné d’Armand,
ils voient avec horreur le vieil homme se faire faucher sous leurs yeux, dans ce qui ne semble pas un simple accident.
Nous naviguons dans un univers où complicité, collusion, subornation et intimidation sont monnaie courante, où
des sociétés multinationales agissent en toute impunité sous les nez de l’Autorité des marchés financiers. C’est dans
ce contexte que Gamache est appelé à élucider une énigme, à tenter de démêler ce qui a toutes les apparences d’un nœud gordien.
Il doit travailler avec la Préfecture de Paris, mais en raison des négligences de cette dernière, lui et son épouse frôlent la mort. Parlant de Reine-Marie, elle ne fait pas juste seconder son mari, elle mène
sa propre enquête. « Là où d’autres ne voyaient que des faits, Mme Gamache, elle, décelait des relations, Elle avait l’art de relier entre eux deux, trois, voire plusieurs événements en apparence disparates. »
La devise de Paris est Fluctuat nec mergitur (Est battu par les flots mais jamais ne sombre). Cela donne le ton à l’intrigue : les flots sont autant d’embûches, mais Armand Gamache ne se laisse pas abattre, sans doute parce que son arme demeure cette petite phrase inculquée à ses étudiants du temps qu’il dirigeait l’école de police : « Ne croyez pas tout ce que vous pensez. »
Louise Penny peint parfois Gamache sous les traits d’un homme extrêmement cultivé qui n’hésite pas à lancer une réplique comme « la vérité est en marche et rien ne l’arrêtera ». Le directeur de la Préfecture
de Paris reconnaît aussitôt cette citation de Zola. Le blason des flics est joliment redoré.
Loin de moi l’idée de vous révéler le dénouement de l’intrigue. Mais comme Gamache et ses enfants sont la seule famille de Stephen Horowitz, je peux vous dire
que la Préfecture de Paris se demande à qui d’autres le richissime parrain pourrait laisser sa fortune. Il n’y a qu’un pas à les soupçonner d’avoir orchestrer un accident quasi fatal…
Il est commun de voir des mots de remerciements à la fin d’un roman. Dans
ce cas-ci, Louise Penny se livre quasiment à des confidences. Elle écrit que son livre
a pour sujet l’amour, l’appartenance,
la famille et l’amitié » Elle ajoute que
« nos vies sont façonnées par nos perceptions et par nos souvenirs, mais aussi par la forme que prennent ces derniers ».
Les quinze romans précédents qui mettent en scène Armand Gamache ont tous un lien avec le village fictif de Three Pines. L’auteure précise qu’il était temps pour elle de renoncer au confort et à la sécurité du coquet village dans les Cantons de l’Est pour affronter « ce qui m’attendait là-bas » (Paris).
Enfin, Louise Penny remercie Lori Saint-Martin et Paul Gagné pour l’intelligence
et la finesse de la traduction. C’est grâce
à eux, souligne-t-elle, que ses lecteurs francophones sont « diablement » choyés.
7 novembre 2020
Dominique Millette, Gouroueville, roman
à compte d’auteur, 2019, 268 pages, 17,50 $.

Trame fictive
et faits historiques

La lecture du dernier roman de Dominique Millette, Gouroueville, m’a fait passer des moments agréables et d’autres plus pénibles. La façon de camper les personnages et de dénouer l’intrigue est intéressante. La mise en page manque de rigueur ; il n’y a pas
eu un gourou de l’édition.
L’action se déroule principalement à Pointe-aux Oies, à une heure de London, mais la romancière situe certains épisodes entre Toronto et Windsor. À un moment donné, elle mentionne tous les villages où
il y a une école de langue française dans
le comté d’Essex… sauf celui où je suis né : Saint-Joachim. Le roman signale cependant que la Fondation Héritage Canada a déclaré en 2005 que l’église de Saint-Joachim était « le site patrimonial le plus menacé au Canada ».
Gouroueville traite des tensions qui peuvent exister au sein d’une même communauté entre les gens de langue française et ceux de langue anglaise. Dominique Millette se base sans doute sur son vécu, mais en transposant ce genre de situation dans une intrigue aux multiples rebondissements, elle réussit à porter
un regard encore plus perspicace.
Un personnage anglophone peut bien dire « Don’t worry. That fucking frog bitch is going down. », il y des personnages francophones qui se logent à l’enseigne
de la bonne entente et d’autres qui optent pour un militantisme approprié. Retour
du balancier. Survivre ou vivre. Question d’équilibre.
Le titre du roman fait référence au personnage principal, Marie-Josèphe, qui s’inscrit à des séances de gourification.
Elle trouve cela divertissant, mais hésite
à suivre l’animatrice dans sa démarche…
à moins que « si les gouroues peuvent
être des chiens dans des jeux de quilles,
je suis gouroue ».
Dans ce roman, le titre de chaque chapitre est le jour d’un mois, du 1er janvier au
31 mars, mais il n’y a pas de 29 février.
Le premier paragraphe propose toujours une éphéméride pour le jour en question. Elle peut être aussi variée que la fête de saint Jean-Basco (31 janvier), la naissance du sénateur Gustave Lacasse (7 février),
la découverte de Pluton (18 février),
la naissance du chanteur Paul Demers
(9 mars), la plus célèbre éruption de l’Etna (11 mars) ou la parution du quotidien
Le Droit
(27 mars). 
Plusieurs de ces éphémérides ont été tirées de mon ouvrage intitulé L’Ontario français au jour le jour : 1 384 éphémérides de 1610 à nos jours (Gref, 2005). Il n’y a pas nécessairement un lien entre l’éphéméride mise en exergue et la trame romanesque. On trouve parfois un subtil clin d’œil quinze ou vingt paragraphes plus loin.
Pour le 11 février, l’autrice note la fonda-tion des Éditions du Gref à Toronto en 1987. Puis son personnage file de Pointe-aux-Oies jusque vers la Ville Reine, sur le 401, se retrouvant quatre heures plus tard sur
la rue Queen ouest. J’aurais aimé que Dominique fasse un lien avec l’éphéméride et signale des romans publiés aux Éditions du Gref, dont l’action se déroule à Toronto.
Je me dois de signaler que des faits franco-ontariens peu connus émaillent parfois le récit. C’est le cas de chansons folkloriques récoltées par Marcel Bénéteau dans
la région de Windsor-Chatham. Ou encore de l’île Bois-Blanc devenue Bob-Lo, sans oublier la paroisse de l’Assomption à Windsor, la première en Ontario.           
L’ouvrage est publié à compte d’auteure
et la mise en page n’est pas très soignée.
On n’indique même pas qu’il s’agit
d’un roman et il n’y a pas de données
de catalogage. Plusieurs éphémérides portent sur des saints ou saintes, mais Dominique fait erreur en écrivant toujours leurs noms avec une lettre majuscule au mot « saint » et un trait d’union. Or, il faut écrire, par exemple, sainte Catherine est née… et on fête la Sainte-Catherine…
La chaîne du livre inclut une maison d’édition. Il n’est pas recommandé de filer sur la 401 sans faire un arrêt à cet endroit.
23 octobre 2020
Daniel Lessard, Enlèvement, roman, Montréal, Éditions Pierre Tisseyre, 2020,
376 pages, 34,95 $.

Polar sociologique
de Daniel Lessard

Deux enfants d’une même école disparaissent en quelque mois à Saint-Pierre-de-Wakefield, dans l’Outaouais québécois, et l’enquête est confiée à une sergente-détective de Gatineau. Ainsi commence Enlèvement, polar aux multiples rebondissements de Daniel Lessard.
À la retraite depuis 2011, après 39 ans passées à Radio-Canada, Daniel Lessard nous avait offert le remarquable roman
La dalle des morts en 2019. Voici qu’il nous livre maintenant une intrigue policière
de 375 pages. Il est plus facile d’écrire longuement que brièvement.
Le romancier originaire de la Beauce excelle dans l’art de camper des person-nages au caractère prononcé, d’écrire
des dialogues colorés et d’étayer son récit de commentaires percutants. La Direction de la protection de la jeunesse, par exemple, en prend pour son rhume;
ses erreurs sont mises à nues et critiquées vertement.
Lessard voit dans les réseaux sociaux
« des foires d’empoigne où tous les coups sont permis aux lâches et aux idiots, où l’ignorance couve dans l’anonymat et se répand comme la peste, infectant les esprits, propageant la haine et la colère ».
J’ai mentionné de multiples rebondissements. Cela ne sert pas uniquement à épicer l’intrigue; la vie privée des personnages brille ici et là, apportant une touche humaine fort appréciée. La meilleure amie de
la sergente-détective est une journaliste
et ce n’est pas facile de rester proches quand chacune fait son travail à fond
de train.
Quant aux dialogues colorés, voici un exemple parmi tant d’autres : « Faut pas
s’ surprendre avec c’te police de marde […] Bande de totons ! » Ou encore cette policière à la manière dure qui n’hésite pas à affirmer qu’« un gars comme toi est toujours coupable, même quand il l’est
pas. Capiche ? »
L’auteur se sert des personnages pour véhiculer des sentiments populaires dans notre société. Ainsi, selon une policière,
« la justice, c’est avant tout des joutes d’avocats et souvent, les riches y échappent et les criminels aussi ».
J’ai personnellement trouvé que Lessard étirait l’intrigue à son maximum, peut-être un peu trop. À la page 245, il y a aucun indice visible, 20 pages plus loin aucune piste, le vide. Nous savons pourtant que nous ne sommes pas en présence d’un crime parfait.
Sans dévoiler le dénouement de ce polar,
je peux vous dire que la sergente-détective est prête à faire une folle d’elle-même et
de se mettre à la recherche d’une femme que tous traitent de « vraie sainte », tellement elle incarne la bonté et
la douceur.
Les critiques fusent : « Il faut être désespérée pour soupçonner quelqu’un comme elle. Vous devriez avoir honte de faire aussi mal votre travail. » Tout le Québec surveille la sergente-détective
dans l’Outaouais, la juge, l’insulte, la traîne dans la boue.
Daniel Lessard signe, ici, un polar sociologique. Un crime et une enquête sont l’occasion de poser un regard sur notre société. Il note, par exemple, qu’« un couple sur deux finit en divorce et les enfants
en payent trop souvent le prix ». Il fait ressortir que « personne ne doit se substituer aux autorités compétentes, même si parfois ces autorités ne sont pas compétentes ».
16 octobre 2020
Mélanie Calvé, Anaïs, roman, Montréal,
Éditions Fides, 2020, 352 pages, 24,95 $.

La résilience à toute épreuve d’un enfant

En quelques heures, un homme perd sa femme et le nouveau-né,
en plus d’apprendre que sa fille aînée, 7 ans, a été trouvée gravement blessée dans une cabane d’outils très loin de chez-elle. L’univers de la famille Ladouceur bascule. Voilà comment Mélanie Calvé met la table de son roman intitulé Anaïs.
Le médecin qui traite Anaïs rassure Monsieur Ladouceur en ces termes : « votre fille est une force de la nature. Probablement plus forte que vous et moi réunis. » Le père demeure près de sa fille hospitalisée, sans rien dire « de peur de trop en dire ». Anaïs aussi se tait, perdue dans un ailleurs qui lui donne des cauchemars. Son père ne sait même pas « si j’aurais été capable d’endurer le tiers de ce qu’elle a enduré ».
Mélanie Calvé a écrit un roman qui entremêle émotion et action, psychologie
et criminologie, détresse et finesse. Après
ce qui est arrivé à sa fille, le père est sur
le point de virer fou, il a peur de ne pas répondre de lui-même s’il découvre avant la police l’homme qui a terrorisé sa fille.
Au sujet du trépas de la mère, l’autrice
note que « les souvenirs, c’est le plus bel héritage que nous pouvons laisser à ceux que nous aimons ».
Anaïs est terrorisée par devoir verbaliser les sévices qu’elle a endurés, de répondre aux questions du policier sur ce qui s’est passé. Elle ne sait pas comment nommer
ce que son agresseur lui a montré, n’ayant jamais vu cette partie du corps masculin. Tous ceux qui l’entourent – père, médecin, garde-malade, policier, oncle et tante –
sont émerveillés par sa force de caractère incroyable et sa résilience à toute épreuve ».
Loin de moi l’idée de vous dévoiler comment l’intrigue se dénoue en 1928-1929, puis treize ans plus tard, Je me
hasarde tout simplement à vous indiquer que le père sera pris dans un tourbillon d’émotions. Il essaiera de résister, par fidélité à sa défunte épouse, mais finira
par lui avouer en pensée que « c’est parce que je t’ai autant aimée qu’aujourd’hui
je peux aimer de nouveau ».
Malgré les sévices subis par Anaïs, le nom de famille Ladouceur est bien choisi, car des femmes extraordinaires la protègent, l’appuient dans son rétablissement, lui servent de mentor et, surtout, l’aiment profondément. Avec un nom comme celui-là, attendez-vous à du mélodramatique
à pleine puissance; comme les longues descriptions d’états d’âme ne sont pas mon fort, j’en aurais coupé un peu beaucoup.
3 octobre 2020
Jocelyne Saucier, À train perdu, roman, Montréal, XYZ éditeur, coll. Romanichels, 2020, 258 pages, 22,95 $.

Le temps n’a pas
de consistance

Un hameau ontarien, le train Northlander, une femme qui monte à bord et qui disparaît, la quête d’un activiste des chemins de fer, voilà brièvement les faits saillants du roman mi-psychologique
mi-polar intitulé À train perdu,
de Jocelyne Saucier.
Le nom de cette autrice vous est sans doute familier puisqu’elle a signé I
l pleuvait des oiseaux
(2011) qui lui a valu de nombreux prix et qui a été traduit en une quinzaine de langues, en plus d’avoir fait l’objet d’une adaptation au cinéma
par Louise Archambault.
La protagoniste d’À train perdu est Gladys Comeau, 55 ans, née à bord d’un train à Swastika (entre North Bay et Cochrane).
On la suit du 22 septembre au 3 octobre 2012, sur le battement des rails. En passant, Swastika existe bel et bien; le bourg a pris le nom de la Swastika Gold Mines et
l’a conservé après qu’Hitler se soit emparé de ce symbole aux origines néolithiques.
Le narrateur et activiste des chemins de
fer est un prof d’anglais à Senneterre, qui s’est mis en tête d’élucider la disparition
de Gladys. Son enquête précise au départ que Gladys est « une femme résolument optimiste, déterminée à être heureuse et
qui n’a pas fléchi là où beaucoup se seraient effondrés ». Son récit est assez rocambolesque parce que Gladys brouille les pistes derrière elle.
Pour certains chefs de train, la fugitive est une femme sans regard, figée dans une épaisse opacité, comme si elle n’appartenait pas à ce monde. « La Gladys déterminée
et volontaire, convaincue de son droit chemin, et personne, absolument personne, n’aurait pu l’en détourner. » Cette femme combat sur le seul terrain qu’elle connaît : le bonheur. « Les petits et les grands, surtout les petits. Le bonheur, c’était
sa médication. »
Jocelyne Saucier démontre comment le rail était la ligne de vie des hameaux du Nord ontarien, leur seul lien avec le monde.
Tout leur arrivait par train : vivres, courrier, visiteurs, bonnes et mauvaises nouvelles, jeux, rêves et même école. Il y avait, effectivement, ces school trains, coques d’acier où un maître s’arrêtait pour
un mois.
Jocelyne Saucier note que Gladys est « franco-ontarienne, donc parfaitement bilingue ». Quand le train s’arrête à Chapleau, j’aurais aimé qu’elle souligne
la mort de Louis Hémon à cet endroit. L’auteur de Maria Chapdelaine a été happé par un train et est enterré à Chapleau où
le centre culturel porte son nom.
Dans le Nord, on n’attend jamais un train à telle heure, car rien n’est moins sûr qu’un horaire. Le temps n’a pas de consistance. Cette réalité transpire d’un chapitre à l’autre et rend l’intrigue des plus captivante.
On cherchera sans doute à tirer un film de ce roman qui se lit en douceur, même assis sur un banc inconfortable du Northlander.  
24 septembre 2020
Lapuss’, Esti de chat, bande dessinée,Éditions Kennes, Loverval (Belgique), 2020, 64 pages, 12,95 $.

Le chat serait l’animal
le plus maléfique de
la création

Je ne suis ni amateur de bandes dessinées ni amoureux des chats, mais un titre comme Esti de chat
a piqué ma curiosité. Je dois ajouter que ma meilleure amie Nancy Vickers a déjà eu deux chats
(Minuit et Baudelaire) et qu’elle a récemment adopté un chat presque sauvage. J’entends bien lui envoyer Esti de chat.
La maison d’édition belge Kennes annonce que l’auteur Stéphane Lapuss’ entend enfin nous révéler la vérité sur les chats. Lapuss’ (il signe sans prénom) a produit 7 tomes en Belgique sous le titre Putain de chat. Pour la version canadienne Putain devient Esti. 
La bande dessinée de 64 pages narre les aventures de Moustique, le chat prêt à tout pour faire souffrir son pauvre maître. À titre d’exemple, lorsque le maître remarque qu’un fil a été tiré de son chandail, il demande à Moustique si c’est lui qui a détruit son chandail. Le chat répond: « C’est sûr que c’est moi, il s’est pas déchiré tout seul! » Puis: « Oh, attends, je vais l’égaliser un peu. » Le chandail devient une pelote de laine et Moustique lance: « Tiens, tricote-toi un g-string asteure! Cave! »
Vous aimez les chats? Vous croyez qu’ils sont mignons? Plutôt espiègles et les yeux souvent remplis de malice quand ils vous réclament une caresse ou des croquettes. Ils ont peut-être l’air gentil, mais c’est en apparence seulement, car un funeste dessein les ronge au plus profond de leur âme et seul votre malheur les intéresse.
À coup de crayon finement aiguisé, Lapuss’ nous met en garde en dévoilant ce qui se passe dans la tête de l’animal le plus maléfique de la création. Voici son mot d’introduction: « Merci à tous ces esti de chats qui ont croisé ma route depuis toujours de m’avoir gratifié de leur dédain et de leur indifférence, et à plusieurs occasions, de ce qui ressemblait à s’y méprendre à de l’amour. »
Après une kyrielle d’expériences énervantes, voire écœurantes, Moustique rencontre ses deux amis et les apostrophe de façon catégorique: « Je vous le dis, l’humanité c’est une maladie, pis on est le remède! Battons-nous jusqu’à la mort! » Mais l’un préfère rentrer car il a un nouvel arbre à chat, et l’autre décide plutôt d’aller goûter les délicieux nouveaux sachets de croquettes.
Moustique va-t-il finir par ronronner sur les genoux de son pauvre maître…?
12 septembre 2020
Nicole V. Champeau, Niagara… la voie qui y mène, essai, Ottawa, Éditions David, hors collection, 2020, 440 pages, 29,95 $.

Niagara, à la fois symbole et plaidoyer

Dans un essai envoûtant intitulé Niagara… la voie qui y mène,
Nicole V. Champeau reconstruit l’histoire et la géographie de
cet endroit mythique qui, avant d’être la destination touristique qu’on connaît, fut un haut lieu sacré pour les Premières Nations
et une cathédrale vivante
du patrimoine français.
Les lieux ont porté l’empreinte des Nations Neutres, puis des Iroquois. Il y a 117 variations du toponyme Niagara, qui vont d’Onigara à Saut di Niagara en passant par Ungiara, Yaugree, Nyahgaah, Ny’-Euch-Gau et T-Gah-Sgoh’-So-Wa-Nah, pour n’en nommer que quelques-uns. Chacune évoque une dimension de sacré, de mystère ou de puissance.
L’auteure note que les Français nous ont laissé de magnifiques cartes, des comptes rendus, des relations, des mémoires de guerre, des précieuses indications et,
plus encore, un ferment d’humanité. Louis Hennepin parle d’une « prodigieuse cascade […] un abyme [qu’on n’ose] regarder qu’en frémissant ». Cavelier de
la Salle écrit que « les eaux escument et bouillonnent d’une manière affreuse ».
Nicole V. Champeau continue en citant intégralement des noms bien connus comme le baron de Lahontan, Xavier
de Charlevoix, Chateaubriand et Alexis de Tocqueville. Chacun nous donne rendez-vous dans l’abrupt. Tous nous disent
« que moult possibles y sont et que, d’une certaine manière, ils continuent de déjouer les oracles ».
Un chapitre complet est consacré au Fort Niagara et à son commandant Pierre Pouchot. Il entretenait d’excellentes relations avec les Amérindiens et, ce qui est moins connu, était homme de théâtre à ses heures. Il présentait des pièces pour divertir les soldats mobilisés au Fort Niagara. En 1757,
il a écrit et fait jouer Le Vieillard dupé, première création dramatique en terre ontarienne. C’est donc un homme du Niagara qui porte le titre de premier dramaturge franco-ontarien.
Les Anglais ont souvent supplanté les toponymes français qui, eux, avaient parfois effacé les toponymes amérindiens. Dans les années 1820 et jusqu’à la fin du XIXe siècle, le Niagara a éveillé la convoitise, devenant dès lors objet de spéculations immobilière et commerciale. Certains rêvent d’en faire une propriété privée, rien de moins! Puis,
au nom de l’hydroélectricité, d’autres proposent de faire disparaître les chutes sous un super barrage.
D’un côté, les industriels clament vouloir « mettre au service du bien commun le magnifique cadeau fait par le Créateur ». De l’autre côté, artistes, visionnaires et amants de la nature claironnent que
« le Niagara n’appartenait ni aux Canadiens, ni aux Américains, mais à l’humanité tout entière ». En mars 1906, la International Waterways Commission en arrive à un compromis : la génératrice d’hydro-électricité Sir Adam Beck No. 1 (1917)
et No. 2 (1954).
Nicole V. Champeau dose son récit
de données tour à tour historiques, technologiques et poétiques. Elle cite
le président de l’International Niagara Falls Commission, Lord Kelvin qui souhaitait que les enfants de nos enfants ne voient jamais la cataracte du Niagara. Puis elle évoque comment « explorateurs et pèlerins partis ensemble [sont] réunis depuis un lieu pareil à un incompréhensible infini ».
La poète-essayiste a revisité Niagara en 2016, ce qui l’amène à conclure son ouvrage en ces termes : « Niagara, obstinément, inlassablement, nous rappelait que tout passe. / Niagara, chaos lumineux, à la fois symbole et plaidoyer. / La beauté parfois fait mal. / Niagara se présentait encore
et plus que jamais en récit de voyage. / Niagara / L’ailleurs et le meilleur d’ici. / Lacryma mortis. »
5 septembre 2020
Gilles Tibo, Ça ira mieux demain, roman illustré par Oussama Mezher, Saint-Lambert, Soulières éditeur, coll. Ma petite vache a mal aux pattes 162, 2020, 66 pages, 9,95 $.

Petit roman
sur la garde partagée

« Maintenant, j’ai deux maisons. Deux lits. Deux télévisions.
Deux oursons. » Vous avez deviné que les parents de l’enfant se sont séparés en en partagent la garde. Voilà le thème du roman Ça ira mieux demain, de Gilles Tibo.
L’enfant est Juliette. Elle entend son père discuter avec sa mère. « Leurs chuchote-ments montent et montent jusqu’à devenir des éclats de voix qui tombent comme
des vitres brisées. » Juliette reçoit des bouts de phrases en plein cœur. Ses parents ne s’aiment plus et se le disent sur tous les tons.
Le père et la mère tentent de minimiser
la situation en affirmant sans cesse
« Ne t’inquiète pas, Juliette. Ça ira mieux demain. » Mais plus les jours passent,
plus la situation se complique. Juliette doit trouver des solutions aux problèmes qui
se posent.
Ce qui préoccupe le plus la fillette, c’est comment vivre sa peine. Gilles Tibo sait ramener le drame familial à un niveau
plus accessible en mettant en scène l’ourson de Juliette. « Lui, il n’a peur
de rien. Il n’a jamais de peine. Il sourit toujours. » Juliette aimerait bien « avoir des yeux en boutons et un cœur de peluche pour ne jamais souffrir dans
la poitrine ».
Je ne vous en dis pas plus. Vous avez déjà deviné que, avec une phrase comme Ça ira mieux demain, l’espoir sera récompensé.
Publié dans la collection Ma petite vache
a mal aux pattes, chez Soulières éditeur,
ce roman s’adresse aux enfants de 6 à 9 ans. Il est sobrement illustré en noir
et blanc par Oussama Mezher.
premier septembre 2020
Robert Davidts, On a volé le sandwich
du directeur
, roman illustré par l’auteur, Saint-Lambert, Soulières éditeur, coll. Chat de gouttière 74, 2020, 114 pages, 10,95 $.

Histoire compliquée
farcie de mots inventés

On a volé le sandwich du directeur est le tout dernier roman de Robert Davidts. Jeanne et Pablo, deux élèves dans la classe de madame Carole, décident de mener leur enquête et de trouver le voleur ou la voleuse.
Le nom de guerre de Jeanne est Mademoiselle Jeanne. Son meilleur ami, Pablo, prend des notes dans son journal et aime inventer des mots. En voici quelques exemples : maternouches (les petits de
la maternelle), légumine (qui mange
des légumes), azabourdi (abasourdi),
la planète Jupiturne, débilomental (débile-mental), splashouiller (éclabousser).
Le directeur de l’école s’appelle Alain Tardi, mais comme Jeanne et Pablo lui donnent
le nom Linterdit. Il lui arrive souvent de déformer un mot et modifiant une syllabe : « je ne le pèpèterai pas ». Quand Jeanne lui signale qu’il a dit pèpèter au lieu de répéter, le directeur s’offusque et préviens que les gros mots sont interdits.
L’auteur s’amuse à ajouter des notes entre parenthèses pour expliquer le sens d’un verbe, par exemple : « j’ai tendu l’oreille (c’est juste pour dire que j’ai écouté. Mon oreille n’est pas élastique.) Et les jeux de mots sont monnaie courante : « même grasse, cette preuve était un peu maigre ».
Le style de Robert Davidts est on ne peut plus coloré. Pour nous donner une idée
de la drôle de couleur d’une porte, il écrit « On dirait un genre de vieux bleu vert de pet de crapaud qui a mangé une crevette pas cuite. »
L’enseignante, Carole, est végétarienne.
Voici la recette de son sandwich : germes de radis et de luzerne, sans gras, sans gluten, sans sucre, sans sel, sans beurre, sans noix et sans goût…
Je ne dévoilerai pas qui a volé le sandwich, bien entendu. Disons que personne ne
l’a vu venir… J’ajouterai que nous ne nous ennuyons pas dans cette « histoire compliquée », bien au contraire.
25 août 2020
Marie-Christine Chartier, Le sommeil des loutres, roman, Montréal, Éditions Hurtubise, 2020, 200 pages, 21,95 $.

L’autre est tout aussi imparfait que nous

Les relations sont généralement
plus compliquées qu’on peut se l’imaginer au départ. Voilà, en bref, le thème du tout nouveau roman
de Marie-Christine Chartier,
Le sommeil des loutres. On y découvre que « les cages faites
à même nos bras laissent toujours des trous assez grands pour
que l’autre s’y glisse ».
Ce roman à deux voix met en scène Jake, célèbre acteur de 21 ans « au futur incertain, qui traîne derrière lui une liste
de mauvaises décisions », et Émilie, étudiante de 18 ans, perçue par Jake « comme une bouffée d’air frais dans
mon univers d’asphyxié ».
Jake a toujours aimé jouer des rôles à
la télé ou au cinéma. Ironiquement, en cours de route, il a oublié qui il était.
Depuis la mort de son frère, l’état de base de Jake est la tristesse; tout ce qui s’élève au-dessus de ça demeure un bonus. Pour le moment, sa devise pourrait être « La vie s’occupe de nous mettre dans la marde, qu’on le veuille ou pas. »
En apparence, Émilie et Jake n’ont rien en commun, sauf leurs blessures béantes au cœur et leur travail à la pizzéria du coin.
Et pourtant, au fil de leurs soirées de placotage, une relation précieuse se tissera entre eux, empreinte de l’espoir que l’aube revient toujours, même après la plus sombre des nuits.
Jake est beau physiquement, mais ce sont ses mots qui résonnent dans la tête d’Émilie. « L’intelligence m’a toujours attirée autant que la beauté, et ça adonne que Jake possède les deux. » Ce dernier aime être
la raison derrière les éclats de rire d’Émilie.
Le style de Marie-Christine Chartier est coloré et finement ciselé. À titre d’exemple, elle fait dire à Jake « c’est comme si j’étais une vigne et qu’Émilie était le tuteur autour duquel je m’étais enroulé pour grandir ». Ça lui permet de s’ancrer, de ne plus s’égarer.
La romancière excelle dans l’art de démontrer comment le regard de quelqu’un peut suspendre le temps, et d’illustrer comment une des beautés dans l’amitié consiste à deviner certaines choses tout seul, toute seule. Elle fait dire à Émilie :
« il sait qui je suis et je sais qui il est,
et il n’y a pas de place pour de l’adulation entre nous. C’est ce qui se passe quand
on comprend que l’autre est tout aussi imparfait que nous. »
Le sommeil des loutres est un roman
où nous savourons à quel point c’est
une chance d’avoir des humains de qualité dans notre vie. L’amour de l’autre est sublime dans une relation, mais lui faire confiance demeure un choix que nous renouvelons chaque jour.
12 janvier 2021
Gilles Dubois, Tiriganiak, docteure au Nunavut, roman, Ottawa, Éditions L’Interligne, coll. Vertiges, 2020, 288 pages, 28,95 $.

Un roman tsi et pitsiartok

Gilles Dubois a publié une douzaine de romans, mais j’ai eu tort à mettre autant de temps à le découvrir.
Mon initiation s’est faite avec son tout dernier titre, Tiriganiak,
docteure au Nunavut
. L’ouvrage
jette un regard neuf sur
les difficultés qu’éprouvent
les communautés du Grand
Nord canadien.
L’intrigue de ce récit mouvementé empreint de tendresse et de violence se déroule à Guviai Jaujuq, sur l’île de Baffin, entre 1995 et 2019. Tiriganiak est une chirurgienne métisse pilotant son propre avion, qui s’établit au Nunavut pour y ouvrir une clinique médicale.
Séparé des Territoires du Nord-Ouest,
le Nunavut est devenu autonome le 1er avril 1999. Il y a quatre langues officielles : l’inuktitut, l’inuinnaqtun, l’anglais et
le français. On parle quelque 28 dialectes.
Le roman est truffé de mots en inuktitut. Docteure se traduit, entre autres, par mikigap. Avion se dit tininngajuq et pilote, qangatasuqti. Un dialogue entre père et fille peut parfois ressembler à ceci :
« – Piulaangujuq, piugijara, prononça doucement la jeune fille. Tu es le meilleur de tous. Quel combattant tu fais !
– Et toi, petite beauté, tu mérites d’être appelée Nangiqtuq, “celle qui se tient debout”, la fille sans peur. »
Le personnage principal est une métisse dans la jeune trentaine, nommée Gaïa Beaubien. Elle tient à s’intégrer pleinement, y compris à changer son nom. Comme elle aime le renard blanc arctique (tiriganiak), elle en fait son prénom. Et comme Beaubien se traduit par tsi (beau) et pitsiartok (bien), son nom de famille devient Tsi-Pitsiartok.
La réalité d’une nouvelle vie recommande souvent de se plier aux exigences d’une autre culture. C’est ce qui arrive ici, bien entendu. La vie nordique impose « une victoire sur l’intolérance et les préjugés ridicules que traînent parfois les immigrants dans leur sillage ».
Avant d’arriver au Nunavut, Gaïa avait minutieusement planifié ses occupations
de célibataire jusqu’au moindre détail.
Et voilà qu’elle sent un coup de foudre dès le premier jour. « Elle riait et elle pleurait. Elle ressentait cruellement l’ambiguïté de ses sentiments, de ses émotions. » Il faut dire que son cœur penche vers un natif de la région, un homme intelligent, généreux, beau et athlétique.
Le rôle dynamique de docteure ou doctoresse Tiriganiak – l’auteur emploie
les deux termes – a un impact médico-socio-économique extraordinaire sur Guviai Jaujuq. Sa présence demeure aussi la cause de beaucoup de tourments pour les malheureux habitants du village. Cela est relié à une seconde histoire de vengeance familiale qui entrecroise l’intrigue principale.
Dubois illustre bien que ce n’est pas dans
les livres savants qu’on peut ressentir
le contexte social effrayant qui régit
les communautés nordiques. Tiriganiak
et sa fille possèdent ce que les facultés
de médecine des Blancs n’enseignent pas,
à savoir : « l’instinct de survie, la foi en
ces forces un peu magiques qui se dissimulent sous chaque plaque de mousse ».
Sans dévoiler les tenants et aboutissants
de l’intrigue menée avec brio, je me permets de signaler que Tiriganiak va se sentir comme une enfant devenue la plus riche au monde « au pied de l’arc-en-ciel recherché depuis toujours » …
4 janvier 202
Claire Ménard-Roussy, Raoul, tu me caches quelque chose, roman, Sudbury, Éditions Prise de parole, 2019, 230 pages, 24,95 $.

Un secret trop lourd
à révéler

On ne peut pas dire que le village
de River Valley, dans le Moyen-
Nord ontarien, soit bien connu.
Ni le trappeur-bûcheron Raoul Denonville (1892-1970). Claire Ménard-Roussy lève le voile sur cette personne mystérieuse et son environnement dans un roman intitulé Raoul, tu me caches
quelque chose
.
Pendant la Première Guerre mondiale, pour éviter la conscription, plusieurs jeunes hommes se réfugient dans les bois, s’exilent même dans une autre province où personne ne les connaît. Ils prennent un autre nom pour passer inaperçu, deviennent trappeurs et bûcherons. C’est le cas d’un dénommé Raoul Denonville.
Cette personne n’a pas du tout le physique de ces métiers, mais réussit à abattre
le travail et, surtout, à se faire oublier.
Sa cabane dans la forêt entourant River Valley lui sert de refuge inviolable. Seuls l’énergique père Bradley et le jeune
Dr Patenaude connaissent le secret que Raoul porte en lui et qui ne sera révélé qu’après sa mort…
Claire Ménard-Roussy a effectué
une recherche minutieuse non seulement sur cet individu, mais également sur l’actualité sociopolitique de l’époque.
Tout y passe : Règlement 17, Première Guerre mondiale, Dépression, Seconde Guerre mondiale, conscription, invention
du skidoo, assassinat de Kennedy, drapeau canadien, Expo 67 et j’en passe.
La description du personnage principal
et le développement de l’intrigue rappellent un peu le style de Doric Germain qui nous a donné des romans comme La Vengeance de l’orignal (1980), Le Trappeur du Kabi (1981), Poison (1985), Le soleil se lève au Nord (1991) et Défenses légitimes (2003).
Je ne suis pas certain que l’ouvrage de Claire Ménard-Roussy deviendra
un incontournable dans le corpus scolaire franco-ontarien, mais il en a certainement l’étoffe.
Je me garde de vous révéler le dénouement de l’intrigue, mais je peux vous dire que nous sommes en présence de « quelque chose de grave quelque part qui est arrivé. Ça aurait dû lui faire mal […] Une vraie vie de martyre. » J’ajouterai cependant que, dans une conclusion très personnelle, l’autrice soulève un sujet d’actualité,
mais qui demeurait méconnu à l’époque
de Raoul Denonville, à savoir le refus de
la binarité traditionnelle mâle-femelle.
Le secret de Raoul Denonville a été révélé dans un article du North Bay Nugget
le 1er avril 1971. Or, les raisons qui ont motivé ce secret demeurent mystérieuses. L’autrice espère que « plus cette histoire sera racontée, plus d’oreilles l’entendront », plus il y aura de chances de percer
le mystère.
Nous n’avons probablement pas fini d’entendre parler de Raoul Denonville,
de ce « quelque chose » qui est demeuré caché durant toute une vie….
21 décembre 2020
Maryse Rouy, À l’Hôtel des Pays d’en haut, roman, Montréal, Éditions Hurtubise, 2020, 272 pages, 24,95 $.

Contrebande et statut
de la femme

Sainte-Agathe-des-Monts attire
les vacanciers depuis plus de cent ans. Cette métropole des Laurentides sert de toile de fond à l’intrigue policière imaginée par Maryse Rouy, autrice du roman À l’Hôtel des Pays d’en haut. Il est aussi question
du statut de la femme.
Nous sommes en 1925 et Sainte-Agathe
est dry, c’est-à-dire soumise à la loi qui interdit la vente d’alcool. Pour l’Hôtel des Pays d’en haut, le plus chic de l’endroit, cela pose un défi de taille. Les verres sont teintés pour cacher la bière servie aux clients qui ont commandé « un jus de pruche ».
Le maire de Sainte-Agathe est aussi président de la Ligue de tempérance.
La réussite ostentatoire du propriétaire de l’Hôtel des Pays d’en haut l’irrite au plus haut point, tout comme ses supposées accointances avec la mafia. Il n’hésite pas à le « qualifier de honte pour leur société
par ailleurs si vertueuse ».
Le curé affiche des airs supérieurs et
un ton sentencieux. Lui et ses ouailles
les plus ferventes s’étranglent d’indignation en constatant un laisser-aller de la morale.
Selon cet homme d’Église, « le destin de
la femme, si elle ne se donne pas au Seigneur, est de se consacrer à un époux
et à sa famille. La nature l’a faite pour servir et procréer. Les femmes non mariées sont un fléau pour l’humanité. »
Fille du propriétaire de l’hôtel, Adèle ne cherche pas à se marier, ne cherche pas
non plus la compagnie d’un homme. Maryse Rouy aborde un sujet assez tabou en 1925, soit celui de l’amour lesbien. Le mot n’est jamais mentionné, mais on se demande s’il n’y aura pas une suite sur ce thème…
Une autre femme figure parmi les person-nages qui ont de la trempe. Il s’agit d’une journaliste qui a séjourné à Montréal et
qui revient à Sainte-Agathe. Jeune femme
à l’allure moderne et émancipée, elle est aussitôt qualifiée de garçonne.
Lorsqu’un client montréalais disparaît
après une randonnée en raquettes,
la journaliste Danielle Blanchette, amie d’Adèle, insiste pour qu’on fouille sa chambre, à la recherche d’un quelconque indice. Elle découvre un uniforme gris fer
et un képi dont l’écusson proclame Police des liqueurs.
Le policier de l’endroit est aussitôt informé et prié d’enquêter. Sa réponse est directe
et sans appel : « arrêtez de vous prendre pour une policière, mademoiselle Blanchette : c’est un métier qui n’existe pas. Laissez les choses sérieuses aux hommes. »
L’agent refuse de croire qu’un crime
sordide peut être commis à Sainte-Agathe. Lorsqu’une battue s’avère vaine, il proclame fièrement qu’un corps n’a pas été trouvé parce qu’un meurtre n’a pas eu lieu.
Que ferait-il si la Police des liqueurs était trouvée pendue…? Il s’acharnerait sans doute à dire qu’il s’agit d’un suicide et non d’un meurtre.
Dans cette histoire, tous les ingrédients sont réunis pour que ça finisse mal. Ça en vient au point où il n’est plus question de gagner ou perdre de l’argent, mais de sauver
sa peau. À cela s’ajoute un climat de médisances, car il y a une employée qui
se défoule en gratifiant son entourage de paroles méchantes bien senties dès que
les choses ne vont pas comme elle l’entend.
12 décembre 2020
Yvon Desloges, À table en Nouvelle-France, essai,Québec, Éditions du Septentrion, 2020,
240 pages, 34,95 $. 

Habitudes alimentaires coloniales

L’alimentation touche au quotidien et à l’identité des gens. Or, lorsqu’il est question de l’alimentation d’autrefois, ce quotidien est souvent perçu comme terne et sans saveur. Yvon Desloges prouve le contraire dans À table en Nouvelle-France. Son survol va de la fondation
de Québec (1608) à la création
du Bas-Canada (1791)
En 1617, le voyageur et écrivain Marc Lescarbot a décrit le régime alimentaire
des Premières Nations en ces termes : « sans sel, sans pain et sans vin ». Ce n’est pas tout à fait exact, car on y trouvait
du pain de maïs lors des fêtes ou festins.
Viandes et poissons sont séchés et fumés, parfois grillés. Le pain de maïs peut s’accommoder de l’ajout de haricots,
de fruits séchés, de noix, de graines de tournesol ou du gras de wapiti.
Le pain de l’habitant-colon est de pur froment aussi beau et aussi blanc qu’en France. La viande de prédilection est le bœuf, puis vient la viande de porc fraîche; les colons apprécient un peu moins
le mouton.
Le porc est élevé surtout pour son gras; côtelettes et autres coupes fraîches sont consommées au temps des grandes boucheries. Les colons recherchent dans
le lard le goût qui rehaussera leurs plats.
La viande de gibier, petit ou gros, est accessoire et complémentaire.
Les légumes sont présents dans tous
les jardins. Oignons, choux et pois constituent les légumes de prédilection,
car ils s’apprêtent en potage. « Le colon
de la Nouvelle-France est un soupier,
c’est-à-dire que la soupe constitue l’un
des mets de base de son régime alimentaire. D’ailleurs, la complémentarité soupe-pain mérite d’être soulignée. »
En milieu rural, l’ordinaire se compose
de bœuf, de mouton et de volailles, que
le lard assaisonne. Outre les petits fruits
en saison, on mange surtout des pommes
et des prunes. En milieu urbain, c’est semblable, sauf que le thé et le sucre font leur apparition. « Vins, sucre, condiments
et épices sont affaire de démarcation sociale et géographique. »
En conclusion, Yvon Desloges déborde largement le cadre de la Nouvelle-France
et résume ainsi les grandes périodes de changement dans les habitudes alimentaires : de Champlain jusqu’à la fin
du XVIIe siècle, période du métissage franco-amérindien; les années 1690 à 1790, période où on mange à la française;
les années 1790-1860, période de métissage anglo-français; les années 1860-1960, période où on mange « à la canadienne »; enfin, depuis 1967, période des influences internationales.
Les dernières cinquante pages passent de
la théorie à la pratique en présentant quelques quarante recettes, selon que l’on soit à la table du paysan, du missionnaire ou voyageur, du gouverneur français,
des religieuses, du marchand, de l’aubergiste, du cabaretier ou de l’administrateur britannique.
Ces recettes nous font tour à tour rêver
de potage au lait et à l’oignon, de sagamité au poisson, de doré au fenouil, de fricassée d’épinards, de rôties de jambon, de longe
de veau piqué, de ramequins et de tarte
aux carottes.
Histoire de mieux nous faire savourer ce bref survol des pratiques alimentaires
des XVIIe   et XVIIIe siècles, Yvon Desloges l’a épicé de quelques peintures d’époque tirées du répertoire européen. N’est-ce pas un peu étrange ? Non. Malgré une flore indigène abondante, les arbres fruitiers et
les graines de semences proviennent du vieux continent.
8 décembre 2020
Body Ngoy, Le Canadien, bande dessinée illustrée par Hicham Absa, Ottawa, Boxia, 2020, 40 pages (version bilingue).

Bande dessinée doctorale

Originaire de la République démocratique du Congo, Body
Ngoy arrive au Canada au début
des années 1990. Dans une bande dessinée intitulée Le Canadien,
il raconte l’histoire des Noirs
établis dans son pays d’adoption.
Les illustrations sont de Hicham Absa et Irene Xia Zhou établit
la version bilingue de cet album.
Le scénario est construit autour d’une conversation que Mopao entretient avec
sa fille adolescente Mosky au cours
d’une visite de six villes en six jours : Ottawa, Montréal, Halifax, Vancouver,
Calgary et Toronto. Outre l’histoire des Noirs, le père souligne aussi quelques valeurs des Premières Nations.
Dans la version française, la jeune Franco-Ontarienne passe parfois du français à l’anglais. Ça donne une bulle comme
« Isn’t that too much for one person, Dad? Pourquoi spiritualité? You always bring religious things in everything. » Pas de bribes françaises dans la version anglaise.
Au fil des arrêts, on remarque de mini illustrations, plus petites qu’un timbre,
de personnalités noires telles que Greg Fergus, Normand Brathwaite, Dany
Laferrière, Lincoln Alexander, Donovan Bailey et Jean Augustine, sans référence
dans le texte. Quelques rares célébrités noires figurent dans la bande dessinée proprement dite, dont Oscar Peterson, Michaëlle Jean, Viola Desmond et Annamie Paul.
L’auteur nous apprend que Mathieu da Costa fut le premier Noir à mettre les pieds au Canada, en 1604; polyglotte, il servit d’interprète entre les autochtones et
les maîtres d’esclaves français de l’Acadie. Le premier esclave noir en territoire canadien est un malgache nommé Olivier
Le Jeune.
Il n’est pas clair à qui s’adresse cette bande dessinée, car le ton du père est le plus souvent très magistral, voire doctoral.
On a l’impression d’assister à un cours sur l’histoire des Noirs et des esclaves de par
la planète. Les propos de Mopao s’étendent souvent dans de doubles bulles, parfois de triples bulles.
En voici un exemple : « Dans la dynamique de restauration de l’identité des personnes de descendance africaine noire, il y a urgence dans la manière de travailler entre les leaders et les représentants de leurs communautés. Ils doivent travailler dans l’unité et dans la coordination de leurs actions. Et l’unité est une des valeurs perdues dans l’héritage des Afro-descendants. Maintenant, les leaders unis doivent être soutenus par des citoyens unis. Ainsi, toutes les communautés bénéficieront de l’action collective. » Ouf !
Je doute qu’un éditeur de bandes dessinées aurait accepté ce genre de script.
C’est souvent l’essai qui l’emporte sur
le neuvième art, notamment lorsqu’il est question de la traite des esclaves noirs dans les pays arabo-musulmans, de l’esclavage transsaharien ou du commerce triangulaire Afrique-Europe-Amérique.
Selon un dicton, « qui trop embrasse mal étreint ». C’est malheureusement le cas avec Le Canadien, dont le titre renvoie surtout à six villes de notre pays. Il n’est même pas fait mention du rôle joué par les Noirs lors de la participation du Canada à la Seconde Guerre mondiale.
À l’exception d’un anglicisme – batteries au lieu de piles –, le texte est soigneusement écrit. Les illustrations de Hicham Absa sont finement stylisées. Et la dynamique père-fille est une valeur ajoutée.
2 décembre 2020
Jean-Sébastien Marsan, Histoire populaire
de l’amour au Québec
, tome II, 1760-1860, essai, Montréal, Éditions Fides, 2020,

192 pages, 29,95 $.

Mœurs sexuelles
dans le Bas-Canada

Au Québec, sous le Régime anglais, l’Église ne parviendra jamais à policer complètement les mœurs,
à bannir le concubinage, la bigamie, l’adultère, la prostitution ou la simple attirance entre deux célibataires nullement pressés de se marier.
Ce n’est pas parce qu’elle n’a pas essayé, explique Jean-Sébastien Marsan dans Histoire populaire
de l’amour au Québec
, tome II,
1760-1860.
Dès 1767, le premier évêque de Québec sous le Régime anglais déplore la prolifération
de « vices autrefois si rares dans cette colonie » et un relâchement généralisé
de la morale chrétienne. Voici la liste
des péchés sexuels graves qu’un curé doit signaler à son évêque jusqu’au milieu
du XIXe siècle : inceste, sodomie, bestialité, adultère, pédophilie, relations hors mariage entre Blancs et Autochtones.
On apprend que, après la Conquête,
les nouveaux maîtres anglophones ont volontairement frayé avec l’élite francophone, et vice vera. L’écrivain Philippe Aubert de Gaspé épouse en 1811 Susanne Allison, fille d’un capitaine de l’infanterie britannique. Son père avait lui-même convolé avec une Canadienne (lire Canadienne française).
Le 18 novembre 1851, l’archevêque de Québec signe une lettre pastorale interdisant les danses en couple où les partenaires s’enlacent (galop, valse, polka, mazurka).
Les danses en groupe (rondes, cotillons, quadrilles) sont tolérées, mais non approuvées, Nuance importante.
Les hommes peuvent rendre visite à leurs dulcinées pendant les « bons soirs de fréquentation », soit le mardi, le jeudi,
le samedi et parfois le dimanche. L’origine de cette coutume demeure inconnue, mais chose certaine, un chaperon doit veiller
au grain.
Aux Îles-de-la-Madeleine, un jeune homme qui se déplace chez une jeune femme pour lui chanter la pomme doit vérifier la présence ou non d’un pot d’eau sur la table de cuisine. « C’était le signe conventionnel indiquant que le garçon était agréé. Si la jeune fille ne mettait pas de pot d’eau sur la table, le garçon n’allait pas s’asseoir avec elle et ne devait point revenir », de noter l’ethnographe Anselme Chiasson.
L’Église refuse de célébrer un mariage
le dimanche, les jours de fête religieuse, durant l’avent, de Noël à l’Épiphanie, et durant le carême. Il faut éviter, en somme de se marier en décembre, février, mars
et avril. Comme on peut s’y attendre,
la sexualité dans le mariage n’est nullement associée au plaisir; elle se limite au « devoir conjugal ». Ce que les Canadiens appellent « amour » prend la forme d’une amitié intime, basée sur la confiance et le respect mutuel.
L’auteur signale que le harcèlement sexuel d’un maître ou d’un fils de la maison à l’endroit d’une domestique se produisait
et plaçait cette dernière dans une situation embarrassante. Si elle refuse les avances,
on la congédie probablement. Si elle cède, une réputation de « fille de mauvaise vie » lui colle à la peau. Si elle tombe enceinte, c’est le congédiement.
S’il est vrai que le Bas-Canada a
la réputation de familles nombreuses,
les 10-15-20 enfants ne sont quand même pas la norme. L’ouvrage nous apprend qu’on ne connaît nulle part ailleurs « la coutume voulant que le vingt-sixième enfant d’une même famille soit élevé à la charge du curé de la paroisse ». Cas assez rare puisque
la mortalité infantile en fauche plusieurs.
Enfin, on y lit que la branlette ou masturbation entraîne un affaiblissement
de la vue, une diminution considérable de toutes les facultés, surtout la mémoire, l’épilepsie, la folie et le suicide. « C’est à
se demander s’il existe une maladie que
la masturbation ne provoque pas. »
28 novembre 2020
Jean-François Cliche, Fake news, le vrai, 
le faux et la science
, essai, Montréal, Éditions MultiMondes, 2020, 304 pages, 25,95 $.

Fake news
et son large spectrum

Depuis l’élection de Donald Trump en 2016, le monde entier a appris que le Web n’était pas seulement
un outil de diffusion du savoir,
mais un instrument qui peut être perverti à ses propres fins. Il n’est pas toujours facile de démêler ce
qui est vrai de ce qui est faux. Bienvenue au fake news !
Chroniqueur au quotidien Le Soleil à Québec depuis 2017, Jean-François Cliche
a regroupé plus de 80 de ses articles dans Fake news, le vrai, le faux et la science.
Il répond aux questions posées par
ses lecteurs et lectrices. Exemples :
Les pesticides peuvent-ils causer l’autisme ? Le nombre d’armes à feu en circulation peut-il provoquer plus de tueries de masse ? L’ALÉNA est-il lié à l’épidémie d’obésité ? Les réponses ne sont pas toujours celles auxquelles on s’attend.
L’ouvrage comprend quatre sections, selon le degré de fausseté. La première regroupe des affirmations qui se sont avérées carrément mensongères. La deuxième aborde les demi-vérités, soit « des affirma-tions qui, sans être tout à fait fausses, présentent néanmoins une version déformée de la réalité ». La troisième section est consacrée aux biais journalistiques
et la dernière donne des exemples d’affirmations qui étaient vraies au fond.
Au sujet des fake news carrément mensongères, l’auteur écrit qu’il existe
une pratique subtile « de présenter un fait tellement tordu ou hors contexte que l’impression s’en dégageant lui donne
un caractère vraisemblable même s’il n’a aucun rapport avec la réalité ».
En ce qui concerne les demi-vérités, Jean-François Cliche souligne d’abord que, dans la vraie vie, il est rare que les faits soient clairement noirs ou blancs. « Il en va de même de la plupart des affirmations, qui ne sont souvent ni entièrement fausses, ni absolument vraies. Encore faut-il savoir quels morceaux tombent de quel côté de
la clôture. »
Les biais journalistiques ne sont à peu près jamais des mensonges à proprement parler. Les journalistes exercent leur travail dans des conditions qui ne favorisent pas toujours la prudence intellectuelle.
Le sensationnisme et les délais courts pour sortir une histoire percutante expliquent parfois un malheureux biais.
Enfin, plusieurs médias ont senti le besoin de lancer des rubriques de vérification factuelle. Bien que des faits semblent difficiles à croire, une analyse minutieuse révèle parfois qu’ils se révèlent en bonne partie vrais.
Nous sommes dans une ère où la désinfor-mation court plus vite que la vérité sur
les réseaux sociaux. La tâche qui incombe aux médias écrits et électroniques n’a j
amais été aussi prépondérante. Hélas,
« les reporters n’ont jamais été aussi peu nombreux à exécuter leur travail, à cause de la profonde crise qui secoue l’industrie ».
21 novembre 2020
Michel Langlois, La Vie avant tout, tome 2,
En pleine action, roman, Montréal, Éditions Hurtubise, 2020, 336 pages, 24,95 $.

Goûter chaque instant vécu

Le bedeau sonne l’angélus du matin, le laitier distribue ses bouteilles,
les vieilles dames se rendent à
la messe, les hommes âgés se retrouvent au café du coin, les jours filent à Saint-Jean-Port-Joli.
Et Michel Langlois décrit
le quotidien de ce village dans s
on roman La Vie avant tout, tome 2, En pleine action.
Le sculpteur Roméo Marion est le narrateur de l’intrigue qui se déroule entre 1905
et 1924. Lui et son épouse Béatrice sont propriétaires de l’Auberge du Joli-Port.
C’est plutôt elle qui dirige ce commerce florissant. Roméo décore le devant et l’intérieur de l’auberge en sculptant quelques scènes des fables de La Fontaine.
Artisan de grand talent, Marion décide
de ciseler les principaux personnages
de l’histoire des Canadiens français. Pour ce faire, il s’inspire des notes que lui envoie Benjamin Sulte (1841-1923), auteur du célèbre essai Histoire des Canadiens-français (1882). Sulte figure comme un des nombreux personnages historiques dans
ce roman.
Les sculptures de Marion vont de Jacques Cartier à Louis-Joseph Papineau, en passant par Samuel de Champlain et Louis Hébert, Mgr de Laval, Frontenac, Chomedey de Maisonneuve, Jeanne Mance et Marguerite Bourgeoys, les Filles du Roi, Montcalm et Wolfe. Ils sont en montre dans un petit musée et chaque visiteur paie 25 sous pour les admirer.
Le curé de Saint-Jean-Port-Joli dicte
la conduite des villageois. Il voit des péchés partout : danses, mascarades, cirques, vêtements décolletés, femmes qui fument, commerces ouverts le dimanche, et j’en passe. Roméo Marion ne croit pas, comme
le curé le prêche, que nous sommes sur terre « uniquement pour souffrir afin de gagner notre ciel ». Il croit plutôt qu’il faut s’efforcer de goûter chaque instant vécu avec ceux qu’on aime.
L’Auberge du Joli-Port ne pouvant tenir
des danses, elle présente des soirées de chansons, des pièces de théâtre, des contes, des concerts de violon et d’accordéon. « L’auberge devient vite, après l’église,
un des principaux lieux de rendez-vous
de Saint-Jean. »
Michel Langlois adopte souvent un style doctoral, mais il lui arrive parfois de glisser un peu d’humour. Au lieu de livrer un sac de pommes, un personnage distrait apporte un sac de pommes de terre. « Au moins, remercions le ciel, puisqu’il ne s’agissait
pas de pommes de route ! »
Un autre personnage réel dans ce roman
est Médard Bourgault, célèbre sculpteur qui fonde avec ses frères Jean-Julien et André
la première école de sculpture de Saint-Jean-Port-Joli. Le village est aujourd’hui
la capitale de la sculpture québécoise et
un haut lieu de l’artisanat.
On trouve beaucoup de remplissage pour étoffer les 300 pages du roman ; le tout aurait pu tenir en 100 pages de moins.
Il y a de longs passages sur divers personnages historiques comme Jacques Cartier. Ou encore des chapitres intitulés « De choses et d’autres » ou « Un peu
de tout ».
On trouve aussi des contes qui peuvent s’étendre jusqu’à 9 pages. Ceux-ci sont livrés par Boniface Boulerice et commence toujours par : « Il n’en tient qu’à nous de nous faire une vie belle. Contre ça, que voulez-vous que la bonne y fasse ? »
(Bon i face)
La dernière phrase du roman se lit comme suit : « Étrangement, je sentais qu’un événement pas ordinaire se préparait et
je me demandais quel tour la vie allait encore me jour. » À suivre…
14 novembre 2020
Michel Dufour, Lignes de vie, nouvelles, Montréal, Lévesque éditeur, collection Réverbération, 184 pages, 22,95 $.

Gage d’authenticité
dans dix-neuf nouvelles

Après huit publications – nouvelles et romans –, Michel Dufour éprouve encore une certaine pudeur à
avouer qu’il écrit. Lorsque l’auteur précise qu’il publie des nouvelles,
« on peine à comprendre ».
Il lui faut préciser « des nouvelles littéraires, des fictions courtes
avec parfois un fond de vérité ».
Dès que Dufour précise que ses textes ont en moyenne six pages, on se demande s’il manque d’imagination. « Non, j’en ai trop. » Il aime parler de la vie, il aime « quand le champ est vaste ». Son sixième recueil, Lignes de vie, comprend dix-neuf nouvelles qui mettent en lumière les failles de notre époque.
Dans la première nouvelle, nous sommes dans une résidence pour personnes âgées, où les vieux sont parfois comme des enfants. « En tout cas, ça prend beaucoup de patience et de psychologie. » Plus loin, nous suivons le cheminement d’un cancre intimidateur qui devient missionnaire en Colombie, puis ermite. Rien de moins !
Plusieurs nouvelles sont écrites au « je », celui d’un homme qui est prêt à « désarçonner le lecteur », à abandonner toute explication rationnelle. Dufour reconnaît que « construire une trame narrative à partir d’un personnage qui refuse de se laisser approcher est périlleux, voire casse-cou ».
Dans un texte, l’Ambition est le personnage principal. Son rôle est de donner des idées et de pousser au pied du mur. Ailleurs, « le temps n’a plus d’importance passé la frontière des souvenirs » ; un grand-père veut transmettre ses souvenirs à sa petite-fille avant qu’ils ne fassent naufrage.
Comme j’ai moi-même publié des romans
et des nouvelles, j’ai été sensible à l’histoire d’un imposteur, d’un faussaire, d’un plagiaire. J’ai déjà été tenté, comme ce personnage, de transposer les éléments d’une intrigue connue en modifiant des lieux, des noms de personnages et des répliques pour leur donner une couleur locale.
Le style de Michel Dufour est finement ciselé. À titre d’exemple, il écrit :
« Le traumatisme de la disparition
des siens avait laissé en lui des plaies
vives qui étrangement, toutes en même temps, s’ouvraient, plantes carnivores impatientes de capturer leurs proies. »
Nous retrouvons dans ce recueil
« une immense empathie, une infinie tendresse pour les personnages ». Les dix-neuf nouvelles sont un gage d’authenticité et de cohérence chez un écrivain « pris au piège de ses obsessions ».  
Je paraphrase un passage dans le dernier texte pour souligner que l’auteur est porté
à exprimer sa propre intériorité avec
ses peurs, ses fantasmes et une large part d’inconscient.
Depuis trente ans, Michel Dufour cultive l’art de la brièveté. Certains de ses textes figurent dans des anthologies et sont étudiés dans les écoles.
6 novembre 2020
Donna Leon, Quand un fils nous est donné, roman traduit de l’anglais par Gabriella Zimmermann, Paris, Éditions Calmann-Lévy, 2020, 324 pages, 32,95 $.

Art, avidité et mystère

Donna Leon a écrit 29 romans policiers mettant en scène
le commissaire Guido Brunetti.
J’en ai lus au moins trois au quatre, dont le tout dernier qui s’intitule Quand un fils nous est donné. L’histoire se passe à Venise, comme c’est presque toujours le cas
avec Brunetti.
Dès les premiers chapitres, le commissaire laisse entendre que les Vénitiens sont enclins à exagérer les faits et gestes de personnes qu’ils n’ont jamais rencontrées, ajoutant combien ils sont négligents sur les commérages qu’ils colportent allègrement. La table est mise. Nous sommes conviés à une enquête complexe et compliquée.
Le beau-père de Brunetti est le comte F
alier dont l’un de ses meilleurs amis vient d’annoncer qu’il va faire de son jeune protégé un fils adoptif en bonne et due forme. Les proches sont prompts à clamer qu’un homme dans sa prime jeunesse ne s’intéresse à un homme beaucoup plus âgé qu’en raison de sa fortune. Le comte demande à Brunetti de faire enquête.
Cet ami du comte est Gonzalo Rodriguez de Tejeda, parrain de l’épouse du commissaire. Gonzalo n’a jamais caché son homosexualité et Brunetti se croit ouvert sur la question
de l’orientation sexuelle, mais il ne peut faire autrement que s’interroger sur les sentiments de Gonzalo envers un homme beaucoup plus jeune que lui. « Son homo-sexualité ne le rendrait-elle capable que
de désir, et pas d’amour ? »
Paola, l’épouse de Brunetti a peu fréquenté son parrain, mais elle a retenu ses « yeux de requins ». Selon elle, un homme a ces yeux-là quand il est en proie à une passion et qu’il ne peut pas la contrôler.
Donna Leon fait dire à un de ses personnages que « vivre aux crochets des riches est tout un art à Venise, pas un crime ». Parlant d’art, Gonzalo est un grand collectionneur. La romancière en profite pour souligner que l’art moderne est une vaste escroquerie. « Le travail de création est véritablement dans les mains de l’agent qui transforme un tableau médiocre en chef-d’œuvre. »
Donna Leon glisse aussi parfois quelques références à la mythologie grecque. Quand l’enquête de Brunetti devient mystérieuse, elle écrit que c’est « un véritable supplice de Tantale ». Le commissaire ne veut rien savoir de piètres criminels qui prennent
le système judiciaire pour un centre de recyclage.
Gonzalo s’écroule raide mort dans la rue. Peu de temps après, une de ses amies établies en Angleterre, tout juste arrivée
à Venise pour lui rendre hommage, est retrouvée étranglée dans sa chambre d’hôtel. « Brunetti eut l’impression que l’horizon était soudain parti s’installer ailleurs et qu’on lui demandait d’examiner le nouveau paysage. »
Curieusement, à la page 202, on lit que
« Le crime eut lieu le jeudi à 13 h 23 à l’aéroport Marco Polo, où Brunetti attendait l’avion qui venait d’atterrir de Londres. » Par la suite, il n’est question que du crime commis en fin de soirée dans la chambre d’hôtel. Étrange ! Serait-ce une erreur dans la révision ?
J’avoue avoir eu de la difficulté à lire
Quand un fils nous est donné en raison
de l’intrigue décousue et des longueurs
ou longues parenthèses fastidieuses.
Le roman a néanmoins le mérite d’illustrer cruellement comment « l’avidité est
le dénominateur commun des faits et gestes de l’humanité ».
22 octobre 2020
Claudette Boucher, Grosse frayeur pour 
les apprentis détectives
, roman, Ottawa, Éditions L’Interligne, coll. Cavales, 2020,
176 pages, 16,95 $.

Détectives préados
à Gatineau

Les romans où des jeunes s’imaginent être Sherlock Holmes
ne sont pas rares. Claudette Boucher s’est inspirée de la série culte
The Famous Five, de l’auteure britannique Enid Blyton, et a concocté un polar intitulé Grosse frayeur pour les apprentis détectives. Le roman s’adresse aux jeunes
de 9 à 12 ans, donc aux préados.
L’intrépide Jeanne, 11 ans, emménage à Gatineau avec son père bédéiste. Elle ne
s’est pas aussitôt liée d’amitié avec l’hyper responsable Lala, originaire de la Côte d’Ivoire, la démonstrative Gab et le sensible Michel, des jumeaux, qu’une série de vols
de bijoux vient troubler la quiétude du quartier. Les préados deviennent apprentis détectives avec l’aide du patient lévrier Qaletaqa.
J’avoue ne pas connaître The Famous Five, série de romans d’aventures pour jeune public, publiée en Angleterre de 1942 à 1963, ensuite en France de 1955 à 1967 dans la collection Nouvelle Bibliothèque rose sous le titre Le Club des Cinq. Quoi qu’il en soit, j’ai aisément suivi les cinq héros courageux et débrouillards qui sont l’âme et le cœur
de ce petit roman policier.
J’ai appris qu’un lévrier peut faire un sprint à 70 kilomètres à l’heure. En passant, Qaletaqa va jouer un rôle clef dans l’enquête, car une personne en état
de panique produit de l’adrénaline,
une hormone facilement identifiable par
un chien.
J’ai apprécié le style coloré de Claudette Boucher, surtout lorsqu’elle écrit « Comment veux-tu que je nous sorte d’ici, espèce
de tarte, de double cave, de triple imbécile, de quadruple borné, de quintuple cornichon ? »
En revanche, je trouve que la romancière exagère un peu lorsqu’elle écrit que les adorables Jeanne et Lala sont retenues dans des conditions abominables au fond d’une cave. Et contrairement à ce que le titre laisse entendre, on ne sent pas vraiment une grosse frayeur.
Chose certaine, les chouettes nouveaux amis forment une bande super capotante qui ne manque pas d’idées brillantes, lumineuses, épatantes. Je serais une « espèce de cruche pas d’anse » si je me risquais à vous dévoiler le dénouement de l’intrigue.
Je ne pense pas cependant réduire
le suspense en vous glissant, comme ça,
que des applaudissements, compliments et câlins vont pleuvoir sur le lévrier Qaletaqa.
Ce que j’aurais aimé mieux cerner dans cette aventure, c’est la relation entre
les deux jumeaux (peut-être parce que
j’ai eu une sœur jumelle). Comment se démarquent-ils ? Est-ce que l’un ou l’autre s’impose plus fortement ? Y a-t-il une sorte de télépathie ou d’osmose ?
Grande lectrice de romans policiers, Claudette Boucher a roulé sa bosse dans
le domaine de l’enseignement, de l’Estrie jusqu’aux États-Unis en passant par l’Ouest canadien. Grosse frayeur pour les apprentis détectives est son quatrième roman.
15 octobre 2020
Guillaume Musso, Skidamarink, roman, Paris, Éditions Calmann-Lévy, 2020, 448 pages, 29,95 $.

Ces déchirures
mal cicatrisées
qui structurent une vie

Dix-sept romans ont permis
à Guillaume Musso de conquérir
des dizaines de millions de lecteurs à travers le monde. Son premier roman, Skidamarink (2001), était jusqu’à tout récemment introuvable. Calmann-Lévy vient de le rééditer, ce sera certainement un de
mes coups de cœur en 2020.
Auteur le plus lu en France pour la dixième année consécutive, Guillaume Musso signe ici un roman engagé, militant même, « un Da Vinci Code avant l’heure », selon Le Figaro littéraire. Dan Brown a publié son célèbre roman en 2003, donc deux ans après Skidamarink. Il ne l’avait sans doute pas lu, mais Musso lui a damé le pion en termes d’énigme et de codes.
Alors que le vol de La Joconde fait la une de tous les journaux, quatre personnes qui ne se connaissent pas reçoivent un fragment découpé du célèbre tableau de Léonard de Vinci, accompagné d’un mystérieux rendez-vous dans une chapelle de Toscane. Une citation est jointe à chaque fragment.
Les quatre personnes sont un chercheur en biologie d’origine russe, un ancien avocat d’origine française, une directrice de ventes d’origine américaine et un jeune prêtre d’origine italienne. Ils ne se connaissent pas, mais n’ont pas le choix de résoudre ensemble une énigme guet-apens. Dès lors, leur vie prend un tournant dangereux, exaltant et sans retour.
L’action se déroule tour à tour en Toscane, en Irlande, à New York et en Islande. Le narrateur est l’ancien avocat. Les quatre citations proviennent de Victor Hugo, de John Donne, de Rabelais et d’Alexis de Tocqueville. Elles font respectivement allusion au libéralisme économique, à l’individualisme, à la science et à la démocratie.
Guillaume Musso excelle dans l’art de camper des personnages complexes et de tisser des rebondissements compliqués. Ce n’est pas parce que les quatre protagonistes se rencontrent dans une chapelle qu’ils sont en odeur de sainteté, y compris le prêtre, bien au contraire. Sans révéler les tenants et aboutissants de l’intrigue, je dois dire que ces trois hommes et une femme échappent parfois à la mort dans des conditions « arrangées avec le gars des vues ».
Je signale, en passant, qu’il se boit beaucoup d’alcool dans ce roman. Le vin est décrit comme « une boisson pour l’âme : équilibrée, charnue, moelleuse et veloutée ». Quand le jeune prêtre sert son vin de messe personnel, comme il aime à le dire, c’est un chianti classico de 1988. À Noël, le chercheur en biologie reçoit trois bouteilles de château-margaux ayant appartenu à Conon Doyle, rien de moins.
Si les quatre protagonistes ne se connaissaient pas avant d’être convoqués à un mystérieux rendez-vous, les gens derrière cette diabolique manipulation connaissaient, eux, des événements qu’aucun des quatre n’avait jamais ébruités. Qui plus est, ils ont tous eu une relation avec la même femme à des époques différentes.
L’auteur montre comment un meurtre peut créer un lien indestructible, voire rendre des gens solidaires. Il fait remarquer que le chiffre 4 n’est que « le signe de la potentialité et de l’expectative, avant que ne s’opère la manifestation, qui vient avec le 5, notre cinquième élément, notre cinquième sens ».
Skidamarink demeure, en définitive, une quête de la vérité qui force trois hommes et une femme à remonter loin, du côté des déchirures mal cicatrisées qui structuraient leurs vies.
2 octobre 2020
Éric Mathieu, Capitaine Boudu et les enfants de la Cédille, roman jeunesse illustré par Gino Ndanga, Ottawa, Éditions L’Interligne, coll. Cavales, 2020, 122 pages, 15,95 $.

Roman jeunesse savant
et abordable

Il est rare que la linguistique
soit savamment mise à l’honneur dans un roman jeunesse pour
les 6 à 9 ans. Éric Mathieu, professeur de linguistique à l’Université d’Ottawa, réussit
ce tour de force dans Capitaine Boudu et les enfants de la Cédille.
L’auteur opte pour la science-fiction et invente la station spatiale U+00B8, communément appelée la Cédille en raison de sa forme vue depuis la Terre. À son bord, on retrouve le capitaine Barnabé Boudu et quatre enfants, dont Félix Caouette. Le capitaine est un linguiste et Félix a un don pour les langues.
Un vaisseau extraterrestre percute la Cédille, entraînant le capitaine Boudu et Félix dans une folle aventure sur la lointaine planète Tanguy. C’est Félix qui raconte l’histoire, mais il a l’impression qu’elle a été écrite à l’avance et qu’il en est « le héros sans trop savoir pourquoi ».
Le capitaine Boudu entonne souvent la chanson suivante : « Continue ta route / N’abandonne jamais / Et à la fin du jour / Et à la fin de la nuit / Continue pour toujours ». Ce refrain revient comme un leitmotiv tout au long du roman et décrit, à mon avis, le sort d’une langue.
Le roman fait mention d’enfants qu’on envoie vivre très jeune sur une autre planète pour qu’ils apprennent la langue locale. On les appelle « truchements ». Or, c’est justement le mot utilisé par Champlain pour décrire le jeune Étienne Brûlé envoyé vivre en Huronie pour apprendre la langue des Hurons.
Mathieu écrit que « les enfants sont doués pour le langage, c’est un instinct, et ils apprennent vitre, parfois plusieurs langues ». Les pédagogues qui promeuvent l’apprentissage d’une langue seconde tiennent le même discours.
Les Picrocholes habitaient la planète Tanguy avant que les colonisateurs tanguiens les forcent à apprendre leur langue, au point de perdre la leur. Le gouvernement tanguien déteste les Picrocholes et les considère comme des citoyens de seconde classe. Du déjà-vu, me direz-vous, si on pense à nos Premières Nations et aux pensionnats d’infâme mémoire.
La langue, ici, permet de connaître toutes les manigances des Tanguiens et de déjouer leurs astuces. Elle a un pouvoir stratégique, mais on lui imagine facilement d’autres attributs bénéfiques.
L’auteur ne manque pas d’imagination. Il dote les Picrocholes d’une arme transparente et fait nager de curieux poissons avec des pieds palmés et une tête d’autruche. Cela plaira aux jeunes lecteurs, les 6 à 9 ans précise l’éditeur, mais il me semble que la barre est un peu haute pour les plus jeunes de ce groupe.
Le texte n’est pas alourdi de références historiques ou linguistiques, juste quelques clins d’œil. Il y a un glossaire qui fournit des renseignements sur les personnages, sur les lieux d’action et aussi sur des réalités comme la pierre de granite dont il est question ici. Il s’agit de la pierre de Rosette qui fait référence aux trois graphies d’un même texte : égyptien en hiéroglyphes, égyptien démotique et alphabet grec.
Éric Mathieu écrit des romans et des nouvelles lorsqu’il n’enseigne pas la linguistique. On lui doit Les suicidés d’Eau-Claire et Le goupil, parus aux Éditions La Mèche respectivement en 2026 et 2018.
23 septembre 2020
Andrée Christensen, Chambres rêvantes, nocturnes, Ottawa, Éditions David, 2020,
132 pages, 29,95 $.

Invitation à vos propres créations imaginaires

Poète, romancière et artiste visuelle, jardinière et mélomane aussi,
Andrée Christensen nous propose une soixantaine de collages et poèmes dans Chambres rêvantes. « Les collages sont des poèmes
en images qui ont avantage à être abordés moins par la pensée que par l’émotion et l’intuition », écrit-elle dans la Genèse du projet.
Les images utilisées pour réaliser ces collages proviennent principalement de reproductions de gravures sur bois de
la fin du XIXe siècle, libres de droit. Sur la couverture, on voit « La main de nuit » et, en arrière-plan, un détail de « L’initiation d’Artémis ».
La lecture peut poser un défi pour qui
n’a pas un penchant pour l’onirisme et
le poétique. J’avoue avoir été parfois déstabilisé. Andrée Christensen m’avait pourtant averti que le plus important n’est pas ce qu’on voit, mais ce que l’on ne voit pas, ce que l’on imagine. « Les images : tremplin vers l’invisible. »
La poète-artiste visuelle explique que
le rôle des poèmes de Chambres rêvantes n’est pas de répéter le contenu des images. « Je les ai imaginés plutôt comme des contre-chants, joués en accompagnement
de la mélodie principale. Ou peut-être, à l’image du pianiste dans un lieder de de Gustav Mahler ou de Franz Schubert,
dont le jeu donne le rythme, suggère
une atmosphère en enveloppant la pièce d’une harmonie subtile. »
Peu de gens le remarqueront, mais le genre indiqué pour ce recueil n’est pas poésie ou prose poétique, mais plutôt « nocturnes », c’est tout dire !
Le meilleur moyen de vous inciter à savourer ce livre qui brûle d’une flamme lente et solitaire dans le silence amniotique de la nuit de la création, c’est de vous offrir un collage et le poème qui l’accompagne, Cavalier astral.
Il est des nuits 
où l’on entend les sabots légers
d’une musique sauvage
fugue indomptable
sans selle ni rênes
un cavalier fantôme
fouette le silence
des crinières lumineuses nous entraînent
étoiles lancinantes
dans la danse animale du ciel
Voilà un recueil inusité qui peut amener lecteurs et lectrices à projeter leurs perceptions affectives et leurs intuitions pour se muer en auteurs ou autrices de leurs propres créations imaginaires.
11 septembre 2020
David Burnie, Le grand livre des animaux, album traduit de l’anglais par Vania Pialot, Montréal, Éditions de l’homme, 2020,
264 pages, 32,95 $.

Guide spectaculaire
du règne animal

Des calmars aux baleines,
des libellules aux grenouilles,
des crocodiles aux manchots,
Le grand livre des animaux de
David Burnie vous fera découvrir comment certains animaux
se ressemblent, comment ils se comportent. Les espèces figurent sous sept regroupements : Invertébrés, Insectes, Poissons, Amphibiens, Reptiles, Oiseaux
et Mammifères.
David Burnie présente une infime partie d’espèces puisque les scientifiques en ont identifié plus de 2 millions; et « le nombre total d’espèces animales pourrait s’élever
à plus de 20 millions ». On en découvre régulièrement de nouvelles dans les régions reculées comme les forêts tropicales ou dans le sable des profondeurs sous-marines.
Avec plus de 1 500 images et une multitude de faits fascinants, cet ouvrage passionnera les enfants durant des heures et des heures. Pour chaque sorte d’animal – exemple :
les tortues chez les reptiles –, une échelle montre la taille des animaux par rapport
à un enfant (1,45 m), à sa main (16 cm)
ou à son pouce (3,5 cm).
Les textes sont courts, parfois un peu éclipsés par les photos. Au début de
chaque groupe, on présente les principales caractéristiques des ces animaux. Ainsi, pour les mammifères, on précise qu’ils donnent presque tous naissance à des
petits formés, qu’ils produisent du lait
pour nourrir leurs jeunes, que la plupart ont des poils, qu’ils maintiennent leur température interne stable et que
les humains en font partie.
Pour vous donner un exemple de
la multiplicité des sortes d’animaux dans
un même groupe et des images correspon-dantes, je m’arrête aux toucans et pics. Il y en 27 étalés sur deux pages, du toucan au ventre rouge au pic flamboyant en passant, entre autres, par le toucanet à bec tacheté,
le barbu géant, l’araçari à oreillons roux,
le pic à front jaune et le pic épeiche.
On apprend que le bec du toucan toco fait entre un tiers et la moitié de la longueur
du corps.
Certaines espèces ont droit à une visite plus détaillée. Pour les invertébrés, c’est le cas
de la méduse dorée, du bénitier géant et
des pycnogonides. Les mammifères forment le groupe le plus nombreux et une attention spéciale est accordée à l’éléphant d’Afrique, à l’orang-outan, à la chauve-souris blanche, à l’ours polaire, aux lions, aux suricates,
aux zèbres des plaines, aux hippopotames, aux girafes et à la baleine à bosse.
L’ouvrage est cartonné, le papier est glacé
et les reproductions sont toutes en couleur : un trésor qui vaut facilement son prix.
4 septembre 2020
Camille Bouchard, Les vendredis ennuyeux
de Sébastien Landrieux
, roman, Saint-Lambert, Soulières éditeur, coll. Graffiti 135, 2020, 168 pages, 16,95 $.

Donner le goût
de la lecture
aux plus récalcitrants

Camille Bouchard publie son 100e roman qui se veut une ode à
la littérature jeunesse. Intitulé
Les vendredis ennuyeux de Sébastien Landrieux, ce livre i
llustre comment les auteurs nous permettent de côtoyer leur univers; comment ils nous enrichissent culturellement et humainement.
Sébastien Landrieux a quinze ans et s’ennuie profondément à l’école. Les tours qu’il joue lui attirent souvent l’ire du directeur. Il faut plus qu’une retenue pour
le remettre dans le droit chemin. Comme punition, Sébastien se voit obligé, tous les vendredis, d’assister au cercle de littérature jeunesse de son école.
L’adolescent est certain qu’il va mourir d’ennui, surtout qu’il doit se taper un livre par semaine, lui qui n’en lit jamais. L’auteur tisse une intrigue qui jongle avec bravade, béguin et compassion, le tout assaisonné
de coups de cœur à « la littérature jeunesse canadienne francophone », pas juste québécoise.
Au début, le lecteur récalcitrant et l’animatrice des vendredis littéraires ne semblent pas avoir d’atomes crochus, puis « leurs différences les rendent infiniment attachants ». Sébastien découvre qu’« il y
a tellement de bouquins sur tellement de sujets et écrits dans tant de styles que c’est impossible d’être totalement hermétique
aux livres ».
L’auteur émaille sont texte de dialogues où figurent des mots étranges pour un lecteur de mon âge. En voici un exemple : « Ouais. J’te feel. Faut pas non plus qu’tu manques
ta chance avec la gyu. » Une note en bas
de page explique que je te feel = je te comprends et que guy = pétard ou belle fille. On apprend aussi que badass signifie cool. Le verbe cruiser est connu, mais je ne savais pas que crusher voulait dire avoir l
e béguin.
Plus loin, c’est dans un langage coloré que Sébastien donne une leçon à des jeunes
qui s’en sont pris à un autiste prénommé Jean-Pierre ou JP : « La prochaine fois que j’vous pogne à faire chier mon chum Djépi, j’vous jure que j’vous arrache la face pis j’jette vous maudites gueules de crétins din toilettes bouchées du deuxième ! C’tu assez clair, stie ? »
Une comparaison peut prendre l’allure
de blocs Lego. Ainsi, la mère de JP est « courtaude, trapue, vêtue d’un large chandail rouge et d’un pantalon de jogging bleu. Pour couronner le tout, elle arbore
une frange coupée carrée et chausse
des lunettes trois fois trop grande. »
Sans révéler le dénouement de l’intrigue,
je signale qu’elle a de quoi figer Sébastien, « pareil à la statue de Champlain dans
le parc du centre-ville ». Il reste dépassé par une réalité LGBT à laquelle je n’avais moi-même pas songé.
Plusieurs écrivains qui ont publié chez Soulières éditeur figurent dans ce roman, notamment Gilles Tibo, Jocelyn Boisvert, Denis Côté et Louis Émond. Certaines citations placées en exergue des chapitres proviennent aussi d’auteurs de cette maison.
J’ai été ravi de voir la Franco-Ontarienne Andrée Poulain (La plus grosse poutine du monde) trôner en troisième place dans
un long palmarès d’auteurs vedettes, juste après Gilles Tibo et Martine Latulippe, avant François Gravel et Laurent Chabin.
Ce 100e roman de Camille Bouchard est
un beau moment de lecture… même pour ceux qui n’aiment pas lire !
31 août 2020

Éric Beauregard, Du coq à l’âne, histoires farfelues, Saint-Lambert, Soulières éditeur, coll. Graffiti 134, 2020, 180 pages, 14,95 $.

Histoire farfelue
devient plaisir de lecture

Passer du coq à l’âne signifie passer d’un sujet à l’autre sans qu’il y ait un lien évident entre eux.
C’est exactement ce que fait Éric Beauregard dans Du coq à l’âne, histoires farfelues. Les sujets ne sont pas les seuls à être disparates
dans ces treize histoires farfelues,
les genres littéraires le sont aussi : réaliste, fantastique, policier, science-fiction, horreur, conte, légende.
Je vous parle d’abord des deux récits
les plus courts. « Syndrome de la page blanche » est le titre du récit imaginaire
qui apparaît à la page 61. Vous la tourner
la page et la suivante est… blanche.
Au suivant.  Plus loin, « Recherche intensive de la prochaine idée lumineuse » est le titre du récit introspectif. Encore là, une seule page, mais avec cette note en bas de page : « Euréka ! Ouf… Juste à temps ! »
Rassurez-vous, l’ouvrage contient au moins 150 pages de textes. Dans le cas du récit policier, la femme attaquée se nomme Lucie Ferland-Genest. Un nom assez ordinaire,
me direz-vous. Nenni ! Il se prononce Lucifer, l’ange naît. Elle est enceinte et devinez à qui elle va donner naissance…
Dans des recueils de courts textes, il arrive souvent que lecteur découvre, à la fin, qu’il s’agit d’un simple rêve ou d’un horrible cauchemar. « Il faudrait vraiment qu’un auteur manque d’imagination pour terminer une histoire ainsi… » Sublime autodérision.
Le récit d’horreur met en scène un tueur
en série. Mais peut-il être pris au sérieux s’il a les fesses à l’air… ? La légende s’intitule « Nausée ? Ah ! bon » et met en scène
un homme qui détient le record des pets
les plus sonore et… nauséabond.
Le conte réunit une kyrielle de person-nages bien connus, en commençant par
le méchant loup, la mère-grand et le Petit Chaperon rouge, puis en enchaînant les trois petits cochons, Cendrillon, Blanche-Neige
et les sept nains. Ça se termine par
un méchoui, mais je ne vous dis pas à quelle viande…
Je ne suis pas très friand de science-fiction. Or, les extraterrestres font bien leur travail d’enquête et leur rapport à l’Empereur de
la planète Zall va sceller le sort des Terriens. Les Zalliens n’ont pas l’intention de perdre leur temps avec ces derniers. « Ils se détruiront bien eux-mêmes. Ils n’ont besoin de personne pour ça. »
Éric Beauregard a de bonnes recettes pour transformer des histoires farfelues en petits plaisirs de lecture.