17 septembre 2019
Collectif, 1000 œuvres et artistes incontournables des arts et du cinéma, répertoire, Montréal, Éditions Hurtubise,
2019, 128 pages, 18,95 $.

L’essentiel des arts
et du cinéma

Voici un formidable panorama
des 1000 œuvres et artistes incontournables des arts et du cinéma. Ils sont répartis dans dix catégories à raison de 100 chacune : grands artistes, peintures, sculptures, grands photographes, édifices, films, stars de cinéma, réalisateurs,
films d’animation et séries télé internationales. Comme je tiens
à vous parler de chaque catégorie, j’opte pour une voie sans doute facile en vous présentant la première entrée de chaque catégorie
Le premier des grands artistes est-il Giotto, Donatello, Van Eyck…? Non, c’est plutôt DUCCIO (v. 1255 – v. 1319). « À une époque où l’art a comme tâche principale d’exprimer la foi religieuse et non d’être réaliste, Duccio introduit dans sa peinture des éléments plus figuratifs. »
Duccio est connu pour La Madonne Rucellai (v. 1285) et Giotto pour La Déposition de Croix (v. 1303-1305), mais c’est TÊTES DE CHEVAUX (v. 30 000 av. J.-C.), d’un artiste inconnu, qui est considérée comme
la première peinture. Côté sculpture, L’Aphrodite de Knidos, de Praxitèle (v. 350 av. J.-C.) et La Vénus de Milo, d’un artiste inconnu (v. 100 av. J.-C.), sont précédés du DISCOBOLE de Myron (v. 450 av. J.-C.)
Qui est le premier grand photographe?
« En 1827, Joseph Niépce fixe des images sur un support enduit de bitume de Judée, mais en 1835, William Henry Fox TALBOT réalise un négatif sur papier, premier procédé permettant de créer une photographie révélée è la lumière. Début 1839, Louis Daguerre invente le daguerréotype. »
Au chapitre des édifices, on n’est pas surpris que la PYRAMIDE DE KHÉOPS (v. 2589-2566 av. J.-C.), en Égypte, figure en tête de liste des plus anciennes structures, suivie du Temple d’Abou Simbel (v. 1257 av. J.-C.), également en Égypte, et du Parthénon (447-432 av. J.-C.), à Athènes.
C’est un film de propagande, LE CUIRASSÉ POTEMKINE (1925), de Sergeï Eisenstein,
qui ouvre la liste des cent premiers grands films. Quant aux stars du cinéma, CHARLIE CHAPLIN est le premier à être consacré;
il joue le personnage du vagabond Charlot dans Les Lumières de la ville (1931).
Chez les réalisateurs, le premier « grand » serait d. w. griffith qui dirige Naissance d’une nation (1915). Côté films d’animation, LES AVENTURES DU PRINCE AHMED (1926), de Lotte Reiniger, ouvre le bal. Enfin, THE LONE RANGER (1949-1957) est la première grande série télé internationale.
Abondamment illustré et documenté,
ce formidable panorama demeure aussi captivant que divertissant!
9 septembre 2019
Jean Boisjoli, Moi, Sam, elle, Janis, roman, Ottawa, Éditions David, coll. Indociles, 2019, 270 pages, 21,95 $.

Blessures à l’âme,
au corps et au cœur 

Janis, une jeune femme originaire
du Manitoba, est retrouvée morte
dans un bois proche d’Ottawa.
Sam, né à Vanier, partageait
un appartement avec elle et se voit accusé du meurtre. Son avocate
ayant plaidé l’aliénation mentale,
il doit se confier au psychiatre assigné par le tribunal. Ainsi commence
le roman Moi, Sam, elle, Janis
de Jean Boisjoli.
Sam, 23 ans, est dans un hôpital psychiatrique d’Ottawa et un professionnel l’interroge sur
son enfance et son adolescence, sur sa relation avec ses parents biologiques et adoptifs, de même qu’avec sa blonde Janis. Bien que le psy pose des questions ici et là, le roman n’est pas un dialogue, loin de là, il s’agit plutôt d’un long monologue débité avec une clarté inouïe par Sam, avec de brèves insertions de Janis.
À la page 205, Sam affirme avoir « toujours senti le besoin de tout analyser », c’est ce qu’il fait pendant 250 pages. Il va démontrer que la vie de tous les jours demeure très hallucinante en soi, pas besoin de drogue ou d’alcool pour faire ce trip. Sam va aussi illustrer qu’il n’y a pas d’âge spécifique pour chercher un sens
à sa vie.
Avec son personnage principal, Jean Boisjoli
a cherché à briser un stéréotype : « C’est pas parce que je suis né à Vanier que je suis complètement ignorant. » Sam connaît Le Lac des cygnes ou le Boléro, il sait que « les livres nous font pas de mal. Ce sont les gens qui
nous blessent. » Le jeune homme porte
« des blessures à l’âme, au corps et au cœur ».
Sam a un bac en lettres françaises de l’Université d’Ottawa et il travaille dans une librairie. Les lecteurs qui connaissent la capitale reconnaîtront plusieurs lieux d’action : chemin de Montréal à Vanier, Range Road en face du parc Strathcona dans la Côte-de-Sable, Lycée Claudel, École secondaire De la Salle.
La parlure de Sam a diverses tonalités. Il peut dire : « Je suis peut-être tombé sur lui, ou lui sur moi. Who knows ? Who cares ? J’ai peut-être flippé. (…) Sweet fuck all ! » Et plus loin,
il note que « les jeunes entreprenaient un périple jonché de cauchemars ». Ou précise que « le quartier de mon enfance est devenu un vacuum qui menaçait de m’aspirer dans
la noirceur de son vortex ».
La parlure de Sam prend diverses tonalités.
Il peut dire : « Je suis peut-être tombé sur lui, ou lui sur moi. Who knows ? Who cares ? J’ai peut-être flippé. (…) Sweet fuck all ! » Et plus loin, il note que « les jeunes entreprenaient
un périple jonché de cauchemars ». Ou précise que « le quartier de mon enfance est devenu un vacuum qui menaçait de m’aspirer dans
la noirceur de son vortex ».
Je ne sais pas comment ça se passe entre un psy et son patient, mais je ne crois pas que
ce dernier s’exprime aussi longuement et magistralement que Sam. Peu plausible et
un peu déroutant. En revanche, nous lisons ici une œuvre de création et tout est permis dans l’imaginaire romanesque.
Jean Boisjoli a été professeur, journaliste, avocat et coopérant international en Haïti. Il a publié trois recueils de poésie et un premier roman, La mesure du temps (Prise de parole, 2016), qui lui a mérité le prestigieux prix littéraire Trillium.
23 août 2019
Ahmad Danny Ramadan, La balançoire de jasmin, roman traduit de l’anglais par Caroline Lavoie, Montréal, Éditions Mémoire d’encrier, 2019, 256 pages, 22,95 $.

De la nécessité de raconter 

« Personne ne sait comment finissent les histoires. On n’en écrit que le début. » Ahmad Danny Ramadan en raconte plusieurs dans La balançoire de jasmin, son premier roman acclamé par la critique : Top Ten Books du Toronto Star en 2017 et Best 100 Books du Globe and Mail. Ce dernier a écrit que l’ouvrage se lit comme la lettre d’amour déchirée d’un fils gay pour sa mère patrie,
la Syrie, et qu’il porte un regard
sur notre époque afin de s’inventer un avenir.
Le narrateur est un hakawati, un conteur. Lui et son amant ne portent pas un nom précis, ils sont tout simplement un couple syrien des Mille et une nuits. Maintenant dans la quatre-vingtaine, l’un est Shahryar et l’autre est Schéhérazade.
Le conteur fuit d’abord au Caire dans la vingtaine. Lui et son amant s’exilent ensuite au Liban avant d’aboutir à Vancouver où
le récit se déroule. Se réfugier à l’étranger ne permet pas de laisser le passé derrière soi. Bien au contraire, il fleurit dans chaque histoire que l’hakawati sert à son amant
en fin de vie.
Les deux garçons se rencontrent à Damas (Syrie) et doivent calculer chaque pas,
car ils craignent la guerre et même leurs familles. L’union fait la force : « nous étions tout fait nous-mêmes, nus dans les bras l’un de l’autre, presque inconscients du monde autour de nous ». L’un aime l’autre, contrairement à sa mère, et l’accepte, contrairement à son père.
Le conteur se promène dans un paradis de souvenirs heureux, jeunes ou anciens. « J’oscille entre imaginaire et réel, reliés par des portes communicantes. Il me suffit de frapper à une de ces portes pour retourner en arrière. Elle s’ouvre sur des souvenirs de ma vie, des mondes parallèles ou des temps plus anciens. »
Ahmad Danny Ramadan raconte la dernière étape d’un voyage vers la mort. « Aussi bien y prendre plaisir. » Ccurieusement,
il est observé par l’ange de la mort, qui bavarde avec lui, qui l’invite même parfois
à participer à un jeu qui prend la forme d’une autre histoire. « Les spectres du passé rentrent à la hâte dans les plis de la cape noire de l’angle de la mort. »
L’auteur glisse ici et là des réflexions personnelles. Il explique, par exemple, comment tous les oiseaux et tous les animaux savent écouter le cœur battant
de la planète. « Allah a doté chaque être vivant d’émotions pour lui permettre de distinguer le bien du mal et de rendre grâce. Sauf les êtres humains. Ils ont oublié comment écouter. »
Chaque histoire racontée est une page
de vie, qui n’est pas présentée de façon chronologique. Les flashbacks s’entrecroisent et déroutent parfois le lecteur. Je pensais lire un roman gay,
mais je suis resté sur ma faim.
Je reconnais, comme le souligne le Quill
and Quire
, que La balançoire de jasmin est « tour à tour coming out, leçon de vie, critique de l’autoritarisme et plaidoyer sur la nécessité de raconter ».
31 juillet 2019
Marie-Renée Lavoie, Le dernier camelot, roman, Montréal, Éditions Hurtubise, 2018, 232 pages, 14,95 $.

Passé et présent
dans une étrange jonglerie

Un jour, on aura besoin de se souvenir que les nouvelles voyageaient jadis de porte en porte sur des grandes feuilles de papier salissant distribuées par des enfants. Voilà ce que Marie-Renée Lavoie rappelle dans le roman Le dernier camelot. Une touche de magie pimente son récit et nous fait passer des années 2000 aux années 1930.
Le camelot est Joe, 13 ans, il n’y a quand même pas 56 métiers possibles à cet âge-là. Pendant que la ville dort encore, l’ado livre les journaux dans le quartier avant d’aller à l’école secondaire. Sa petite sœur Lili l’attend, sous l’œil bienveillant de Visine, la gentille voisine qui prend soin d’eux.
Quand Visine se retrouve à l’hôpital, la vie de tout le monde bascule. Pour Joe, c’est
le début d’une grande aventure. La vieille dame lui confie la délicate tâche de rendre
à leurs propriétaires des objets « empruntés », qu’elle garde depuis longtemps dans un mystérieux étui.
Le premier objet est une lame en métal
aux bords arrondis et au manche sculpté (coupe-papier que Joe ne connaît pas, évidemment). Il le frotte et voilà qu’en
un clin d’œil sa ville disparaît. Le camelot
se retrouve en 1937, plus de maisons, trottoirs en bétons et rues en asphalte.
Juste des champs et une école de rang.
« La campagne sans wifi, se dit-il, ça devait être mortel. »
Un autre objet est un harmonica, mieux connu sous le nom « ruine-babines ». Celui-là plonge Joe dans un camp de bûcherons. Puis il y a une montre, mais
je ne vais pas tout vous raconter; sachez tout simplement que les incursions
dans un lointain passé ont d’étranges conséquences sur la vie de Joe et sur
celle des autres…
Si l’idée d’un plongeon dans le temps
fait hésiter Joe, le plaçant entre terreur
et fascination, je dois admettre que
la description de ces incursions souffre souvent de longueurs. Elle a rendu
ma lecture un peu fastidieuse.
En revanche, le roman illustre bien qu’une personne peut tirer son bonheur de celui qu’elle procure aux autres. Il montre aussi que le comportement violent d’un jeune,
un bully ou intimidateur, demeure souvent un symptôme de détresse. L’éditeur recommande le livre aux jeunes de 11 ans et plus.
15 juillet 2019
Douglas Preston et Lincoln Child, Offrande funèbre, roman traduit de l’anglais par Sebastian Danchin, Paris, Éditions de l’Archipel, 2019, 346 pages, 31,95 $.

Tueur en série poétique

Douglas Preston et Lincoln Child
ont écrit au moins 24 romans ensemble, dont 18 mettant en scène le coloré inspecteur du FBI
Aloysius Pendergast. Leur plus récent épisode, Offrande funèbre, porte sur un tueur en série de Miami, qui dépose le cœur de
ses victimes féminines sur
la tombe de femmes qui se sont
soi-disant suicidées.
Homme svelte aux cheveux d’un blond presque blanc, doté d’un regard bleu de glace impénétrable, Aloysius Pendergast
est toujours tiré à quatre épingles. Au fil
du récit, on apprend que cet excentrique
est d’un caractère taciturne, d’une courtoisie exemplaire, mais aussi « une bombe à retardement ».
Son patron l’a à l’œil et lui impose un coéquipier dans l’enquête : Armstrong Coldmoon, froid comme son nom, raide comme la justice. Il est là pour espionner l’inspecteur iconoclaste dont les méthodes violent à peu près tous les principes établis du FBI. Pour Pendergast, « l’insubordination est non seulement une nécessité dans la vie, elle est même parfois grisante ».
La population de Miami est décrite
comme un assortiment bigarré de hipsters, de punks, de cybergoths, de surfeurs,
de losers, de toxicos, de poseurs et autres sous-spécimens réunis dans un même brouet humain. Pourquoi le FBI intervient-
il si le tueur en série sévit à Miami seulement? Parce que les soi-disant suicides ont eu lieu en dehors de l’État
de Floride.
Cœur-Brisé tue, extrait le cœur de
sa victime, s’enfuit incognito, se dirige vers un cimetière et laisse toujours une lettre agrémentée d’une citation littéraire. Shakespeare, T. S. Eliot, Christopher Marlowe. Cela n’échappe pas à Pendergast, homme d’une grande culture.
Il est aussi un homme pratique qui sait
très bien que bien des domaines essentiels ne sont pas enseignés pas dans les écoles
de police. Savoir couvrir son cul est de loin le plus important.
Avec l’aide d’une médecin légiste, Pendergast découvre que les femmes enterrées ne se sont pas suicidées, contrairement à ce que les rapports de police indiquaient. Des liens entre leur passé aiguilleront Pendergast et Coldmoon sur la piste de M. Cœur-Brisé, à un risque
et péril élevés….
30 juin 2019
Dominique Girard, Bonheur meurtrier, roman, Montréal, Éditions Fides, 2019,
220 pages, 24,95 $.

L’art de brouiller les pistes

Un gourou du mieux-être, auteur d’un best-seller intitulé Bonheur illimité, est retrouvé mort dans
sa chambre d’hôtel juste avant
une séance de signature au Salon du livre de Montréal, Place Bonaventure. Ainsi commence le roman Bonheur meurtrier de Dominique Girard.
Ce gourou s’appelle Richard Young, Lejeune de son vrai nom. Est-il vraiment le pape du bonheur ou
un visage à deux faces se cache-t-il derrière ce marchand d’illusions… ?
Meurtre, mort naturelle ou suicide ? Dès
la découverte du corps, l’enquêtrice Cathie Lebel soupçonne qu’il s’agit d’une affaire criminelle. Qui pouvait bien avoir intérêt
à faire disparaître l’auteur à succès ?
À mesure que l’enquête se déroule,
on pénètre dans l’intimité de l’auteur.
On découvre que ses histoires de cœur
n’ont pas toujours été de tout repos.
Dominique Girard tisse une sous-intrigue autour de presque chaque personnage. L’attachée de presse de Young s’éprend du directeur des opérations de la Place Bonaventure; ils se rendent à New York, au mémorial du World Trade Centre, et assistent malgré eux à une autre catastrophe.
L’ex-femme du gourou décédé écrit une biographie non autorisée en trempant sa plume dans une encre vindicative :
« La poisse. Richard sème la poisse autour de lui. » Et la fiancée du célèbre auteur porte des jumeaux qui ne connaîtront jamais leur père. En quittant la Colombie pour se rendre aux funérailles de Young, elle doit s’ingénier à semer un mafioso.
Puis il y a la mère et le frère de Richard Lejeune qui brouillent eux aussi l’intrigue principale. Tant et si bien que je me suis parfois lassé de chasser plusieurs lièvres
à la fois. N’empêche que vous ne devinerez pas facilement qui est le coupable dans cette affaire criminelle…
L’auteure glisse ici et là des remarques sur la condition sociale de ses personnages.
Elle écrit, par exemple, qu’un « bonhomme joue au mâle alpha. Il est de la génération qui n’a pas grandi avec des policières.
Juste une maman serviable à la maison,
des calendriers Playboy et une épouse qui
a probablement divorcé dans sa période d’émancipation des années quatre-vingt. »
Le style de Dominique Girard revêt parfois des touches qui s’apparentent plus à
un roman psychologique qu’à un roman policier. Young est « attirant comme le miel, toxique comme le venin ». Son ex a une faiblesse : « l’envie qui me garde bien en vie ».
18 juin 2019
Margot Joli, Le fruit de la haine, roman, Regina, Éditions de la nouvelle plume, 2019, 292 pages, 20 $

« La tuerais-tu, la femm’ de Jos, la tuerais-tu ? »

Rochelle est un petit village manitobain où la vie est tranquille
et prévisible. Pourtant une femme
est tuée et c’est le caporal Sylvain Trudel, de la Gendarmerie royale
du Canada (GRC), qui mène l’enquête dans Le fruit de la haine,
roman de Margot Joli.
Le lieu de l’action a été inventé par l’auteure. Rochelle n’existe que dans son imagination, mais elle situe le bureau de
la GRC à Saint-Pierre-Jolys qui se trouve bien sur la carte du Manitoba, au sud de Saint-Boniface. Les villageois portent tous des noms canadiens-français : Chartier, Dufour, Tardif, Gosselin, Ménard, Caron, Marchand, Michaud, Gagner, Monier et Roux.
L’objet qui a servi d’arme et les traces autour de la victime n’ont pas été cachés,
ce qui laisse croire que le meurtre n’a pas été prémédité. La victime est Rose-Alma Chartier, dite La Laide, épouse dévouée de Jos et mère de trois enfants bien élevés.
Cela n’empêche pas une cousine de peindre le portrait d’une salope et de colporter
des médisances au sujet de Rose-Alma.
Dans un village au milieu des années 1960, le curé, l’épicier et le maître de poste sont bien placés pour savoir tout ce qui se passe. Or, personne n’a vu quelqu’un rôder sur le sentier que Rose-Alma emprunte toujours pour se rendre au village. Les suspects identifiés par le caporal Trudel ont tous
un alibi et leurs empreintes digitales ou
de pieds ne correspondent pas à la scène
du crime.
Margot Joli construit son intrigue autour d’une triste réalité : « les gens préfèrent penser du mal des autres (car) ça rend
leur vie plus intéressante ». La haine, ici, pèse plus lourd que la vérité. Le caporal Trudel dot admettre que Rochelle est
un nœud de vipères.
Les hommes de Rochelle n’en démordent pas. « Rose-Alma était une cochonne et personne ne me fera croire autrement. »
Ils se demandent bien pourquoi la GRC
s’en fait autant pour La Laide. « On est
enfin débarrassé de cette vilaine femme », dit un suspect.
Dans la promotion du livre, les Éditions
de la nouvelle plume mettent l’accent sur
la rivalité historique entre francophones et anglophones. Or, ce conflit occupe à peine quelques lignes dans le roman. Le collègue du caporal Trudel s’appelle Mark Rosser et ne comprend pas un mot dans la langue de Molière. « Je n’aime pas les entendre parler français devant moi. » Cela change quand
il s’éprend de la belle Gisèle…
Rose-Alma a écrit un journal que seule
sa fille a lu. Elle ne croit pas nécessaire
d’en faire part au caporal, mais s’échappe et révèle son existence. On y lit : « Ma vie est comme un rosier, recouvert de belles fleurs parfumées mais aussi d’épines. Mon mari et mes enfants sont mes roses. Les épines sont tous les ragots qui sont colportés dans le village à mon sujet. »
Comme le laisse entendre le titre du roman, il ne faut pas se laisser ronger l’âme par
la haine. Le curé le reconnaît trop tard,
une fois le coupable arrêté. Ne comptez
pas sur moi pour vous révéler son identité. Je peux juste vous dire que c’est un test d’urine qui permet au caporal Trudel de clore la triste affaire de Rose-Alma Chartier, dite La Laide et pourtant la plus chrétienne du village..
15 juin 2019
Judith Gueyfier, Tu préfères quel arbre ? album, Voisins-le-Bretonneux, Éditions
Rue du monde, 2019, 22 pages, 14,95 $

Chaque arbre
regorge de secrets

J’ai récemment découvert une petite ville française d’environ 11 500 habitant et une nouvelle maison d’édition. Je parle de Voisins-le-Bretonneux, commune située dans
le département des Yvelines à 24 km au sud-ouest de Paris. C’est là que se trouvent les Éditions Rue du monde qui viennent de publier
Tu préfères quel arbre? Il s’agit
d’un album écrit et illustré
par Judith Gueyfier.
« Tu préfères quel arbre ? Minuscule / Gigantesque / Très droit / Très tordu / 
En fleurs / En fruits / Comme un abri / Comme un ami / Vivant / Mort / Tout rouge / Tout bleu / Pointu / Rond / 
Tous ensemble / Tout seul / Moi, un jour,
je planterai un arbre ! »
Voilà, vous avez le texte complet de
l’album. Les illustrations sont coquines
et contrastantes. Elles laissent place à l’imagination de l’enfant qui découvre ici
un animal ou un oiseau, là un personnage, une maison ou un vélo. Le trait fin et
les couleurs éclatantes de Judith Gueyfier restituent merveilleusement le monde animal et végétal.
L’album a le mérite de nous faire remarquer que nous prenons probablement les arbres pour acquis, que nous oublions leur grande variété, que nous sous-estimons leurs bienfaits.
16 mai 2019
Jan Stocklassa, La folle enquête de Stieg Larson, sur la trace des assassins d’Olof Palme, essai traduit du suédois par Julien Lapeyre de Cabanes, Paris, Éditions Flammarion, 2019, 446 pages, 34,95 $.

Qui a tué
le Premier ministre suédois Olof Palme ?

Olof Palme a été Premier ministre
de la Suède du 14 octobre 1969 au
8 octobre 1976, puis du 8 octobre 1982 au 28 février 1986, jour de
son assassinat dans les rues
de Stockholm. L’écrivain Stieg Larsson a consacré une partie de
sa vie à tenter de résoudre l’énigme de ce meurtre. Ses recherches l’ont poussé à écrire la trilogie Millenium qui s’en inspire et qui s’est vendue
à plus de 80 millions d’exemplaires
à travers le monde.
Le journaliste Jan Stocklassa a passé huit ans à fouiller les archives de Stieg Larsson, décédé en 2004, et à approfondir le sujet pour finalement publier La folle enquête
de Stieg Larson, sur la trace des assassins d’Olof Palme.
Les archives consultées remplissent 250 mètres d’étagères.
L’enquête dure sans interruption depuis plus de trente ans. Quelque 10 225 personnes ont été entendues au moins une fois et plus
de 130 personnes ont avoué avoir commis
le meurtre. Jan Stocklassa ne fournit aucune preuve définitive de la culpabilité ni de
la complicité de quiconque. Sa contribution est maintenant entre les mains des enquêteurs suédois. Si tout se passe bien, Stocklassa croit qu’il sera possible d’ici
un an ou deux de prononcer cette phrase longtemps imprononçable : « On a arrêté l’homme qui a tué Olof Palme. »
La monumentale documentation consultée par Stocklassa permet d’établir un lien
entre le meurtre d’Olof Palme et la mort accidentelle ou criminelle de 19 personnes soupçonnées de mobile ayant trait au commerce d’armes avec l’Afrique du Sud.
Or, « trente ans de théories, d’hypothèses
et de contre-hypothèses n’ont rien arrangé : le petit noyau dur des faits est tout entier recouvert d’une sombre couche de présomptions et de mensonges ».
L’essai de Jan Stocklassa se lit comme
un thriller, car enquêter sur le meurtre d’Olof Palme est comme une drogue, même trente ans plus tard. Cela demeure peut-être le cas parce que la piste de l’extrême droite n’intéressait pas encore les enquêteurs…
12 mai 2019
John Grisham, Les Imposteurs, roman traduit de l’anglais par Dominique Defert, Paris, Éditions JC Lattès, 2019, 432 pages, 32,95 $.

L’arnaque
des écoles de droit

Auteur de trente et un romans,
tous best-sellers, dont La Firme et 
Le Cas Fitzgerald, John Grisham vient de publier Les Imposteurs, version française de The Rooster Bar (2017). Comme c’est souvent le cas chez Grisham, l’intrigue met en scène
des avocats, certains honnêtes d’autres véreux.
Dans le cas de ce 36e roman, les principaux personnages sont trois étudiants qui terminent leurs cours de droit. Il ne leur reste qu’un semestre et la seule chose certaine c’est qu’ils devront rembourser des prêts qui se chiffrent au total à 652 000 $, soit 266 000 $ pour Mark Frazier, 195 000 $ pour Todd Lucero et 191 000 $ pour Zola Maal. Ils n’ont évidemment pas l’intention
de cracher un sou… légitimement gagné.
Cette décision est prise après une analyse
de ce qui se passe dans chaque école de droit aux États-Unis. « Il n’y a aucune porte de sortie. On nous a menti, manipulés et roulés dans la farine. On est prisonniers
du système. Piégés comme des rats. »
Les écoles de droit ne sont que des usines
à fric.
L’action se déroule principalement à Washington, dans une obscure école de
droit appelée Foggy Bottom (fond brumeux). Mark, Todd et Zola abandonnent leurs études en catimini, changent de noms, créent un bureau de soi-disant avocats et trouvent des clients naïfs. Le trio est très malin. « On se cache en pleine lumière. »
John Grisham décrit une situation sans doute fictive mais qui frise la réalité,
à savoir que des gens se présentent en cour sans avoir été admis au barreau, sans numéro d’enregistrement, sans assurance-clients. Mark et Todd mènent le bal et Zola suit timidement. Les deux jeunes hommes lui cachent souvent la vérité. « C’est ce qu’on fait tous dans le métier, non ?
Quand on ne sait pas, on ment. »
Sans révéler les tenants et aboutissants
de l’intrigue, je signale que Mark et Todd réussiront à leurs risques et périls à lever
le voile sur l’arnaque des écoles de droit, tandis que Zola volera au secours de ses parents et de son frère rapatriés au Sénégal comme immigrants illégaux (une histoire parallèle qui colore un récit plus large).
D’un rebondissement à l’autre, le célèbre romancier américain raconte avec brio l’histoire de trois jeunes adultes qui ont
un passé ressemblant à un champ de ruines et un futur s’apparentant à un champ de mines.
16 septembre 2019
Collectif, 1000 œuvres incontournables de la littérature, répertoire, Montréal, Éditions Hurtubise, 2019, 128 pages, 18,95 $.

L’essentiel de la littérature

Connaissez-vous les 1000 œuvres incontournables de la littérature ? C’est le titre d’un un panorama qui les répartit dans dix catégories à raison de 100 chacune : auteurs classiques, romans classiques, romans modernes, romans policiers, romans de science-fiction, romans de fantasy, autobiographies et journaux intimes, pièces de théâtre, livres pour enfants et bandes dessinées. Je vous présente au moins la première entrée de chaque catégorie et parfois plus.
Parmi les 100 auteurs classiques, on trouve évidemment Dante, Cervantes, Shakespeare, Hugo et Garcia Lorca. Le premier est HOMÈRE (fin du VIIIe siècle av. J.-C.), « vénéré pour avoir écrit deux épopées monumentales – L’Illiade, couvrant un épisode de la guerre de Trie, et L’Odyssée, relatant le périple d’Ulysse ». 
Les 100 romans classiques incluent des œuvres comme Dom Quichotte (Cervantes), Madame Bovary (Flaubert) et Bleak House (Dickens). C’est LE DIT DU GENJI, de Muraski Shikibu, qui est souvent considéré comme le premier roman au monde (v. 1010).
Parmi les 100 romans modernes, il n’est
pas surprenant de trouver À la recherche du temps perdu (Proust) ou Grandeur et Décadence (Waugh); Bonheur d’occasion (Gabrielle Roy) y figure aussi. Le premier roman moderne est PILGRAMAGE de Dorothy Richardson, une série semi-autobiographique de 13 romans (1915-1938).
Les 100 romans policiers incluent Tales of Mystery and Imagination (Poe), Le Crime
de l’Orient-Express
(Christie) et Mon ami Maigret (Simenon). Le premier de cette catégorie est LA PIERRE DE LUNE, de Wilkie Collins (1868).
Vous ne serez pas surpris d’apprendre que FRANKENSTEIN, de Mary Shelley, est le premier roman de science-fiction (1918), aux côtés de Voyage au centre de la Terre (Verne), Le Meilleur des mondes (Huxley)
et Les Robots (Asimov). Quant aux romans de fantasy, Thomas Malory ouvre le bal avec LE MORTE D’ARTHUR (1485).
Dans la catégorie des autobiographies et journaux intimes, c’est DISCOURS, tome 1,
de Libanios (374), qui est le premier dans
ce genre. Euripide (Médée), Sophocle
(Œdipe Roi) et Aristophane (Lysistrata) sont tous précédés d’Eschyle avec L’ORESTE
(458 av. J.-C.).
Au chapitre des livres pour enfants, on s’entendu pour dire que LES MILLES ET
UNE NUITS
(v. 1400) invente ce genre. Quant aux bandes dessinées, ce sont
LES AMOURS DE MONSIEUR VIEUX BOIS
,
de Rodrigue Töpffer (1837), qui brisent
la glace.
Abondamment illustré, le répertoire 1000 œuvres incontournables de la littérature
se veut à la fois captivant et divertissant.
8 septembre 2019
Daniel Marchildon, Aventure d’un soir, nouvelles, Ottawa, Éditions L’Interligne,
coll. Vertiges, 2019, 136 pages, 20,95 $.

L’écriture comme paroxysme de l’extase

Avant même la publication de son premier roman en 1990, Le secret
de l’île Beausoleil
, Daniel Marchildon remporte le Prix Cécile-Rouleau pour ce manuscrit. Au fil des ans, ses romans pour la jeunesse lui vaudront le Prix Émile-Olivier,
le Prix Trillium et le Prix Françoise-Lepage, entre autres. Trente ans d’écriture débouchent maintenant sur un recueil de quinze nouvelles inclassables : Aventure d’un soir.
L’éditeur L’Interligne parle d’un bouquet d’aventures décoiffantes et amusantes que vous n’oublierez pas de sitôt. En effet, nous sommes parfois surpris par le raisonnement d’un personnage ou déstabilisés par la tournure d’une intrigue. Les lecteurs-auteurs, eux, sont même invités à rire dans leur barbe (désolé, le masculin l’emporte sur le féminin comme on disait autrefois).
Le texte éponyme, « Une aventure d’un soir », ouvre le recueil et fait partie des nouvelles livresques. J’avoue avoir deviné
le punch à mi-chemin, mais je partais de bon pied pour « ce trajet surtout drolatique, quelquefois sérieux, qui porte un regard sur les livres, l’amour et l’humanité ».
Dans une nouvelle justement drolatique,
le personnage est « un livre qui dit tout ». Il se trouve rangé sur une tablette, aboutit dans un magasin de livres d’occasion, se voit glissé sous une patte de table pour
la mettre à niveau (Ayoye!), est lancé dans le bac à recyclage pour être avalé par
la déchiqueteuse, « moment pénible de
la transformation ultime ». Mais rassurez-vous, il aura été dévoré par une jeune fille de 13 ans et l’aura aidée à « devenir une autre personne ».
Natif de Penetanguishene, Daniel est un féru d’histoire de la Huronie. Des références à des événements ou personnages de son coin de pays trouvent habilement leur place dans quelques nouvelles. C’est le cas du lanceur étoile des Red Sox, Phil Marchildon qui, pour raison de fiction, devient Phil Gendron, natif de Miterre. Quant au naufrage du navire Amik lors d’une liaison entre Collingwood et l’île Manitoulin en 1879, il alimente une des plus longues nouvelles, la plus décoiffante sans doute.
Daniel trouve moyen, en passant, de glisser dans un texte une certaine gloire de la baie Georgienne, celle d’avoir « une magnifique plage de sable blanc, la plus longue au monde à longer un plan d’eau douce ».
Dans la dernière nouvelle du recueil, « L’attente », les gens font la file devant une boulangerie. « Béats d’anticipation,
les clients s’enivrent du parfum de pâte. Quelques secondes suffisent pour qu’ils atteignent le paroxysme de l’extase. »
C’est ce que je vous souhaite au terme de votre lecture de ce recueil finement ciselé.
22 août 2019
Laurent Fadanni, Visages dionysiaques, préface d’André Ostertag, nouvelles, Ottawa, Éditions L’Interligne, coll. Vertiges, 2019,
112 pages, 20,95 $.

Les mots de la vigne

On peut être à la fois vigneron
et poète ou nouvelliste. Le Belge Laurent Fadanni en est un bel exemple. Le recueil de ce Néo-Canadien, intitulé Visages dionysiaques, comprend vingt
textes à déguster sans modération
« Vins et poèmes sont des nourritures spirituelles qui s’adressent au corps comme à l’âme. Poètes et vignerons font des métiers de bouche qui font autant saliver que rêver. Laurent Fadanni, lui, fait du vin comme
il écrit : ses mots ont du goût et ses vins,
de l’esprit. » Voilà ce qu’écrit le préfacier André Ostertag, vigneron en Alsace.
Les vingt récits de Fadanni ont été inspirés par autant de vins dégustés dans le courant de l’année 2017. Chaque cru correspond à une nouvelle centrée sur un personnage qui lui donne son nom.
Une fiche de dégustation précède l’histoire et comprend – et outre des notes relatives au cru, à son aspect visuel, son arôme et
sa saveur – une catégorie « esprit » rassemblant des émotions, des images,
des idées évoquées par le vin. Ces mots-clefs guident le développement du récit.
La première nouvelle a été inspirée par
un Chardonnay Hamilton Russell 2014 (Afrique du Sud). Les mots-clefs, ici, sont candeur, rire, fête, indolence, mirage et fugacité. Le personnage est Mathilde, 9 ans, qui monte sur un cheval de bois dans un manège. « Elle chevauche à la périphérie d’un monde où tout est beau, où tout tourne rond. Elle est dans la grâce du cercle. »
Un vin frais et léger tel qu’un muscadet donne naissance à Pierrot, petit garçon espiègle et timide ramassant des coquillages sur la plage en compagnie de son grand-père.
La nouvelle « Maria » est inspirée par
un Barbaresco Riserva Montestefano, 2005, du Piémont (Italie). Les mots-clefs sont nostalgie, amertume, coquetterie, coffre à bijoux, romance et vieux secret. Soixante-dix ans plus tard, Maria revêt la robe et
le voile de tulle, s’imagine la scène « devant l’autel où elle l’avait attendu,
où elle l’attendrait, où elle ne finirait
jamais de l’attendre ».
Un Shiraz Amon-Ra 2013 d’Australie évoque la puissance, le volume, l’artifice,
le décor et le vide intérieur. Il donne lieu à une des meilleures nouvelles de ce recueil. Ivanova est chanteuse d’opéra et a incarné Aïda, Gilda, Norma, Tosca et Violetta. Quand on lui offre le rôle de Cio-Cio-San dans Madame Butterfly, « les rouleaux d’applaudissements qui giclent du parterre, qui déferlent, jamais n’atteignent le cœur ».
Un Margaux 2004 de Château Giscours (Bordeaux) inspire la nouvelle « Hugo ». Les mots d’esprit à retenir, ici, sont dandysme, intimité, artiste-peintre, introversion et féminité. Hugo est un portraitiste dont le génie n’est pas excité
par « chaste nymphette, lascive hétaïre, libidineuse ou ensorceleuse déesses ».
Ses plus sublimes croquis, ses plus beaux nus jamais entrevus dans l’académie sont ceux d’un corps masculin. Très réussi!
Né en 1976, Laurent Fadanni a grandi en Belgique avant de s’installer en Colombie-Britannique en 2006. En marge de son activité littéraire, il cultive la vigne dans
son petit domaine niché au cœur de
la vallée du Fraser.
30 juillet 2019
Louis-Philippe Hébert, Petit chagrin ou Il ne faut pas laisser les êtres fragiles jouer avec des couteaux, nouvelles, Montréal, Lévesque éditeur, coll. Réverbération, 2019, 208 pages, 27 $.

Personnages loufoques
et intrigues insolites

Louis-Philippe Hébert a publié
7 romans, 9 recueils de nouvelles,
11 recueils de poésie, une pièce de théâtre et de nombreux textes ou documentaires pour la radio. Plusieurs de ses ouvrages ont été traduits en différentes langues : anglais, azerbaïdjanais, espagnol, roumain, russe. Sa plus récente création est un recueil de nouvelles intitulé Petit chagrin ou Il ne faut pas laisser les êtres fragiles jouer avec des couteaux.
Louis-Philippe Hébert est connu pour ses personnages loufoques et ses intrigues insolites. Ce nouvel opus n’échappe pas à
la règle. Cette fois, l’auteur prolifique nous ramène à une certaine époque où les tombolas, les cirques ambulants, les fêtes foraines et les spectacles au goût douteux faisaient inévitablement surgir le monstre tapi en chacun de nous.
La première ligne de la première nouvelle donne le ton : « La vie est un cirque. Chacun y fait son numéro. » Inutile de
dire que l’existence décrite par Hébert est une véritable jungle. Ailleurs, il note que « le complément idéal de l’homme-obus, c’est la femme-canon ».
Dans un autre court récit, une femme
monte seule à bord d’un avion et fait
une crise au moment de la descente de l’avion car elle prétend avoir perdu sa fille en route. On côtoie un personnage qui ne dort jamais. « Je n’ai jamais appris à dormir. Je ne connais que l’éveil. Je suis en veille perpétuelle. »
Vous ne vous ennuierez pas avec un garçon pur et doux qui devient lanceur de couteau après avoir fréquenté un délinquant, avec une femme apparemment anorexique qui
se met à gonfler sous les yeux ébahis de voyeurs impénitents, avec un homme qui entre dans une auberge, flanqué d’une petite chose moitié humaine moitié animale qui le suit à son insu juste pour lui rappeler le passé.
Sournois, le malaise surgit à chaque page
et Hébert vous entraîne dans un dédale fascinant où vous vous exclamerez peut-être : « En me privant de liberté, vous n’allez pas m’enlever à la réalité, vous allez m’en libérer. »
Parmi les titres les plus récents, Louis-Philippe Hébert a décroché divers honneurs : Prix du Gouverneur général (2015) pour Marie réparatrice, Prix du Festival de la poésie de Montréal (2012) pour Vieillir le premier et Grand Prix Québecor du Festival international de
la poésie de Trois-Rivières (2008) pour
Le livre des plages. En 2016, il s’est vu décerner le prix du Conseil des arts et
des lettres du Québec à titre de Créateur
de l’année dans les Laurentides.
14 juillet 2019
Derf Backderf, True stories, bandes
dessinées traduites par Philippe Touboul, Bussy-Saint-Georges, Éditions ça et là, 2019, 200 pages, 37,95 $.

L’Amérique foutraque

Dans True Stories, Derf Backderf décrit l’Amérique prise sur le vif dans la rue ou dans des magasins. Ses scènes du quotidien font mouche et font écho une Amérique profonde, dérangée, saturée
de malbouffe, foutraque.
La plupart de ces histoires ont été publiées dans le cadre d’un strip underground baptisé « The City », paru dans plus
de cinquante journaux aux États-Unis
et au Canada. Backderf conçoit son strip comme « le journal dessiné d’un jeune blaireau de la contre-culture ».
Ces True Stories peuvent être drôles, bizarres, évocatrices et même poignantes. Plusieurs nous font tiquer devant la stupidité abyssale de l’espèce humaine.
Elles sont toujours inattendues. « Quand elles se déroulaient devant moi, note Backderf, je souriais, levais les yeux au ciel et remerciais le dieu des comics. »
Difficile de choisir une strip en guise d’exemple. Je vous propose d’abord celle-ci : « Midi au centre commercial. L’unique client s’arrête dans l’allée, la tête baissée… Un moment de réflexion sur notre société de surconsommation ? Une petite prière rapide pour nos soldats ? Eh non. Le type s’est endormi ! Debout et accroché à son caddie ! C’est ça, l’Amérique ! zzzzz snlrf zz. »
Ou encore : « Bonjour, Bibliothèque municipale. - Oui, j’ai besoin de savoir quand l’homme a découvert le feu… (Recherche) D’après l’encyclopédie, l’homme a découvert le feu vers 500 000 avant J.-C. - Et il y a une photo ? »
Une dernière : Un sans-abri demande à une passante-catin « Vous auriez 35 cents pour moi ? » Elle répond « Je crois pas, non… » Il rapplique : « Bon, et votre numéro de téléphone, alors ? »
Le livre couvre vingt-cinq ans de comics. On dirait que trois ou quatre personnes différentes ont dessiné ces trucs, car l’auteur s’est parfois égaré stylistiquement. Mais il a toujours été « au bon endroit, avec le bon truc à fourguer ».
Le premier livre de Derf Backderf, Punk rock & mobile homes, a été consacré comme l’un des meilleurs romans graphiques de 2010 par Booklist. Derf
a reçu le prestigieux Robert F. Kennedy Journalism Award du dessin politique
en 2006.
29 juin 2019
Jules Tessier, Point final ? carnet, Montréal, Éditions Fides, 2019, 312 pages, 26,95 $.

Réflexions élégantes
d’un humble universitaire

Ancien professeur à l’Université d’Ottawa, Jules Tessier est un fin observateur de notre société.
Ses réflexions font l’objet de
carnets publiés aux Éditions Fides.
Le cinquième s’intitule Point final ? Il renferme des textes sur des sujets plutôt hétéroclites allant du marché Jean-Talon de Montréal à la double vie des médecins-écrivains,
en passant par les mairesses
et les jours de la semaine.
Dans le chapitre sur les mairesses, Jules Tessier rappelle d’abord que le terme s’est longtemps appliqué à désigner l’épouse du maire. Aujourd’hui on parle régulièrement de la mairesse Valérie Plante (Montréal), comme jadis de la mairesse Andrée Boucher (Québec). On croit avec erreur que la première femme élue maire au Canada fut Charlotte Whitton, à Ottawa en 1951. Tessier corrige en indiquant que le titre revient plutôt à Barbara Hanley, dans le nord de l’Ontario, à Webbwood en 1936.
Au Québec, c’est une anglophone qui détient ce titre, soit Elsie Gibbons qui fut élue à la tête de la petite municipalité de Portage-du-Fort, dans le comté de Pontiac, le 13mai 1953. Tessier souligne que les mairesses de cette province sont beaucoup plus scolarisées que leurs homologues masculins.
Un texte décrit comment le style de vie a désormais changé les jours de la semaine. Le dimanche n’a plus grand-chose en commun avec les dimanches d’autrefois. L’expression « Y a du monde à messe »
ne s’entend plus qu’au sens figuré. Jadis,
le lundi était le jour de la lessive et les cordes à linge se remplissaient. Cette corvée a été transférée au dimanche. « et c’est ainsi que, de nos jours, on s’endimanche…
le lundi! »
Le mardi n’a pas subi de changement notable, toujours aussi « drabe »m sauf une fois par année : le mardi gras. Paraît que le mercredi était jadis une journée consacrée à saint Joseph. « Maurice Duplessis tenait invariablement ses élections un mercredi, afin de les mettre sous le patronage de saint Joseph, dans tous les sens du mot, considérant les mœurs politiques de l’époque… »
Le jeudi demeure toujours un jour auréolé du prestigieux titre de « jour de la paye ». Le vendredi a vu sa réputation changer radicalement; longtemps associé à l’abstinence de viande dans le milieu catholique, ce jour voyait le poisson trôner au menu (ce qui est encore le cas dans plusieurs restaurant qui offre fish & chips le vendredi). Mais l’expression « Dieu merci, c’est vendredi! » donne un nouveau sens
à ce jour de la semaine.
Le samedi est le jour de congé préféré de tous. Il occupe une place différente des autres jours dans la comptine « L’empereur, sa femme et le petit prince », puisqu’ils décident ce jour-là de ne plus revenir.
Un des carnets les plus intéressants passe en revue la double vie des ces hommes
bi qui furent et médecins et écrivains.
En tête de liste on trouve le docteur Philippe Panneton (1895-1960) qui signa Trente arpents sous le pseudonyme Ringuet, le nom de sa mère. Bertrand Vac (1914-2010, de son vrai nom Dr Aimé Pelletier,
est connu pour ses histoires galantes et voluptueuses. Jacques Ferron a déjà dit
« Le médecin sera mon mécène. J’entends faire de la littérature. » Plus près de nous,
il y a Jean Désy, Alain Vadeboncœur et Philippe More, des écrivains et soignants qui s’intéressent au corps, mais aussi à l’âme.
Comme Jules Tessier est un ancien directeur de la revue Francophonies d’Amérique, il n’est pas surprenant de le voir signé un texte qui rend hommage à Antonine Maillet pour l’Acadie, Séraphin Marion pour l’Ontario, Annette Saint-Pierre pour l’Ouest canadien et Claire Quintal pour la Franco-Américanie. Ces personnes ont tous « contribué à maintenir vivante, à pérenniser avec quelque contenu la belle appellation d’Amérique française ».
Je signale, en terminant, qu’un article souligne comment Elizabeth Simcoe, épouse du premier lieutenant-gouverneur du Haut-Canada, était une femme qui maîtrisait bien le français et avait ainsi
un accès privilégié à la population de
la ville de Québec où elle a séjourné entre le 11 novembre 1791 et le 8 juin 1792.
17 juin 2019
Anne Crausaz, Quel est ce fruit ? album, Nantes, Éditions MeMo, 2019, 72 pages,
37,95 $.

Un livre plein de trous
et de saveurs

« Ma peau est fine et très brillante. Mon noyau est de bois.
Qui suis-je ? Ma peau est velue
et me protège des petites bêtes.
Ma chair et mes graines forment
un merveilleux dessin…
Qui suis-je ? » Voilà le genre
de devinettes qu’Anne Crausaz propose dans Quel est ce fruit ? Vous avez certainement trouvé
la réponse : la cerise dans
le premier cas, le kiwi dans
le second.
C’est Madame Fourmi qui fournit, sur
la page de gauche, les indices de chaque devinette à une jeune fourmi. La page de droite est un gros plan sur la peau du fruit, avec un trou de la grosseur d’un dix sous, qui laisse entrevoir la chair du fruit.
Elle occupe les deux pages suivantes,
puis un zoom arrière pour découvrir
le fruit et sa plante sur deux pleines
pages. Anne Crausaz signe elle-même
les illustrations de cet album.
Il y a plusieurs autres petits trous dans
les pages, comme si une armée de fourmis avait creusé un tunnel pour atteindre
une salade de fruits (dernière illustration
de l’album). On trouve aussi d’autres insectes, notamment des vers, une araignée, une luciole et ce qui m’a semblé être
une abeille. Ce sont ces insectes qui,
par un habile jeu de découpe, nous font véritablement découvrir l’intérieur des fruits.
Ce grand livre à trous s’adresse à un très jeune public. Les données sont plutôt élémentaires, parfois un mot sur les vitamines que renferme la peau d’une pomme. Certaines devinettes ont un petit
air poétique, comme dans le cas de la fraise : « Ma peau a le parfum du printemps. Je suis la reine des confitures. »
Peut-être parce que 22 des 72 pages de
cet album à couverture rigide ont un trou, le prix demeure assez élevé : 37,95 $.
Il s’agit d’un produit de la maison d’édition MeMo qui est située à Nantes et qui édite depuis 1993 des livres d’artistes et d’écrivains pour la jeunesse.
14 juin 2019
Louise Penny, Au royaume des aveugles – Armand Gamache enquête, roman traduit
de l’anglais par Lori Saint-Martin et Paul Gagné, Montréal, Éditions Flammarion, 2019, 448 pages, 29,95 $.

Armand Gamache toujours synonyme de mort

Traduite dans vingt-neuf langues
et vendue à sept millions et demi d’exemplaires, Penny est probablement l’auteure québécoise la plus connue au monde. Elle écrit en anglais. Le monde entier,
ou presque, connaît son personnage Armand Gamache, qui en est maintenant à sa quatorzième enquête dans Au royaume
des aveugles
.
Ce nouvel épisode ramène les habitués
du village québécois fictif Three Pines : Gamache, directeur suspendu de la Sûreté du Québec, son épouse Reine-Marie,
la libraire Myrna, la poète Ruth, la psycho-logue Clara, ainsi que le couple gay Gabri
et Olivier, propriétaires du bistro.
Gamache apparaît ici tantôt comme
un héros tantôt comme un malfaiteur. Il a été choisi comme un des trois exécuteurs testamentaires d’une soi-disant baronne dont les dernières volontés révèlent une pure folie, à moins que ce soit « un mélodrame victorien ambulant ».
L’ancien adjoint de Gamache, Lucien Beauvoir, est aussi de la partie, se demandant cette fois quel nouveau
monstre l’attend au tournant. « Je ne parle pas des meurtriers. Eux, j’en fais mon affaire. C’est le reste. Les jeux de coulisse qui ne sont pas amusants du tout. »
Louise Penny n’est pas à une extravagance près. Elle fait citer à Gamache un passage
de l’Évangile : « Et l’homme aura pour ennemis les gens de sa maison »
(Mathieu 10,36). Elle pimente son récit
de conversations à la fois bonnes et mauvaises, réconfortantes et écœurantes, réussies et humiliantes.
Outre le « drôle de merdier » d’un testament qui s’entache d’un meurtre,
le roman nous entraîne dans une affaire
de narcotrafic où tous sont égaux devant le pire opiacé qui soit, diplômés d’universités ou décrocheurs. Il nous plonge aussi dans le monde secret de la finance où un bilan peut facilement cacher une fraude monumentale.
C’est donc en jouant sur plusieurs fronts que Louise Penny permet à Gamache de « déroger non pas aux lois, mais bien à
ce qu’on considérait comme les règles cardinales des enquêtes pour meurtre ». Pourrait-il en être autrement dans une intrigue où délires et folie ne manquent pas…? L’argent en est souvent empreint,
sans compter « la puanteur d’émotions assez pourries pour conduire au meurtre ».
Les romans de Penny sont connus pour illustrer qu’il n’y a presque pas de limites
à ce que les humains peuvent croire.
Au royaume des aveugles n’y échappe pas. Il démontre aussi que « l’espoir est encore plus vaste et puissant ».
The Washington Post qualifie cette quatorzième enquête d’Armand Gamache d’ingénieuse, voire d’exceptionnelle. Je n’irais pas aussi loin; au contraire, je n’hésiterais pas à dire que ce n’est pas une des meilleures que j’aie lues. Louise Penny n’en demeure pas moins la plus récompensée des écrivains canadiens de romans policiers.
15 mai 2019
Collectif, Poèmes de la résistance,
sous la dir. d'Andrée Lacelle, Sudbury, Éditions Prise
de parole, 2019, 110 pages,
12 $.

Quand la poésie devient maîtresse des lieux

Trente-sept poètes unissent leurs voix dans Poèmes de la résistance pour dénoncer « les coupes cinglantes du gouvernement Ford
et son indifférence inqualifiable face à la réalité franco-ontarienne ».
Ils et elles ont répondu à l’appel d’Andrée Lacelle, jusqu’à tout récemment poète lauréate de
la Ville d’Ottawa.
Dans l’introduction intitulée Dire la lumière de notre colère, Andrée Lacelle écrit que « le poème, c’est l’acte d’être au monde à part entière, au plus intime de notre vie comme au sein de notre collectivité ». Puis elle ajoute que « toute poésie est résistance et maîtresse des lieux, car elle occupe
la langue et le langage. (…) Lucide, le poème cherche à dire l’histoire de nos histoires. »
Jean Marc Dalpé ouvre la marche de cette résistance dans la première partie du recueil intitulée Cohésion en rappelant que c’est loin d’être la première fois : déportation des Acadiens, soulèvement
des Métis, crise scolaire de Sturgeon Falls, SOS Montfort. « Mais nous sommes
toujours là / Aux aguets et en beau joualvère / Le Verbe effilé et l’œil vif ».
Un jeune poète, François Baril Pelletier, enchaîne pour dire que nous sommes 600 000 en marche et non en agonie ou en effritement. « Nous résistons en corps / ni la tempête ni le tremblement ne nous effraient (…) / Nous sommes levés vivants ».
Dans la deuxième partie, Sentiment,
Blaise Ndala n’appelle à son secours « ni Champlain ni le champagne / ni la Vierge ni le Viagra / ma fierté est une sainte putain / qui sucera jusqu’à plus soif /
le fleuve boueux de ton mépris ».
La section suivante, Matériaux, donne
la parole à Éric Charlebois, entre autres, qui devient le président du Regroupement des électriciens poètes de l’Ontario francophone et francophile, le REPOFF. « Je suis l’ohm
de la situation / l’ohmbudsman / de la résistance électrique / et du bilinguisme
en conduction ».
Sylvie Bérard souligne que les parcours
de notre langue sont multiples de la 401 à la 117 à la 108. « Entre Belleville et Sault-Sainte-Marie / entre Rivière-des-Français et Chenail Écarté / Les lieux-dits espoirs zigzaguent entre les / défenses quand ils essaient de parler / des sens tenaces /
Je ne réside pas dans le passé mais dans l’espace ».
Pierre Raphaël Pelletier ouvre la section Tenir tête, ouvre les voies d’un impérissable avenir, même au milieu des aliénations perpétrées par les autorités au pouvoir : « Nous nous insurgeons / Nous crions notre colère incendiaire / Nous refusons
de nous soumettre / à ces tyrans qui veulent à la fois / posséder la planète /
et assassiner nos libertés ».
Pour Hédi Bouraoui, ce n’est pas Que la lumière soit, mais que la résistance soit !
Il faut à tout prix « Résister au Bull-Ford nous privant de notre langue / Et l’envoyer paître dans les orties des harangues ! »
La dernière section, Temps, permet notamment à David Ménard de parsemer son poème de jalons historiques et de clamer haut et fort une suite qui se laissait déjà présager : « vaincre un petit petit homme qui se prend pour un roi… / monnaie courante pour nous, habitants blancs, verts / et de toutes les couleurs ».
Le mot de la fin revient à Andrée Lacelle qui rappelle que la langue est une vigie, une bouée, une boussole, que la poésie s’évertue non seulement à rayonner mais
à nous rassembler : « Déjouons novembre noir / Place à la lumière / Vive ».
Le collectif de Poèmes de la résistance comprend Angèle Bassolé, Sylvie Bérard, Jean Boisjoli, Hédi Bouraoui, Frédérique Champagne, Nicole V. Champeau, André Charlebois, Éric Charlebois, Tina Charlebois, Margaret Michèle Cook, Antoine Côté Legault, Sonia-Sophie Courdeau, Jean Marc Dalpé, Thierry Dimanche, Daniel Groleau Landry, Brigitte Haentjens, Andrée Lacelle, Gilles Lacombe, Chloé LaDuchesse, Clara Lagacé, Gilles Latour, Louis Patrick Leroux, David Ménard, Blaise Ndala, Gabriel Osson, Michel Ouellette, Catherine Parayre, François B. Pelletier, Pierre Raphaël Pelletier, Stefan Psenak, Pierrot Ross-Tremblay, Paul Ruban, Paul Savoie, Elsie Suréna, Véronique Sylvain, Michel Thérien et Lélia Young.
J’espère que ce recueil sera admissible au Prix littéraire Trillium même si certains collaborateurs résident au Québec. Il mérite aussi le Prix du Gouverneur général.
15 septembre 2019
Collectif, 1000 dates incontournables
de l’histoire
, répertoire, Montréal, Éditions Hurtubise, 2019, 128 pages, 18,95 $.

L’essentiel de l’histoire

Voici un formidable panorama
des 1000 dates incontournables
de l’histoire
. On y trouve des personnages, dates et événements répartis dans dix catégories à raison de 100 chacune : figures historiques, empires et dynasties, dates mémorables, documents historiques, révolutions, catastrophes, mariages influents, procès, guerriers et batailles. Je vous présente
la première entrée dans chaque catégorie.
Dans les figures historiques, c’est Moïse (1393-1273 av. J.-C.) qui ouvre la marche. Comme on le sait, il reçoit de Dieu les dix commandements sur le mont Sinaï. Il est suivi de David (1040-962 av. J.-C.), premier roi d’Israël, et de Bouddha (563-483 av. J.-C.).
Au chapitre des empires et dynasties, l’Empire babylonien (v. 1900-v. 1600 a
v. J.-C.) et l’Empire égyptien (v. 1540-v. 1075 av. J.-C.) sont respectivement deuxième et troisième sur le plan chronologique. C’est l’Empire d’Akkad (v. 2300-v. 2200 av. J.-C.) qui est le premier au monde.
Vous ne serez pas surpris de voir l’INVENTION DE L’ÉCRITURE, vers 3200 av. J.-C., figurer en tête de liste des grandes dates mémorables. Quant aux documents historiques, le plus ancien serait une PIERRE DE PALERME, vers 2325 av. J.-C.; ce fragment trouvé dans l’actuelle Sicile énumère les premiers rois d’Égypte et événements-clés.
L’histoire est parsemée de révolutions. La plus ancienne remonte à 10 000 ans av. J.-C. et porte sur la domestication des animaux et l’autoproduction de semences; il s’agit de la RÉVOLUTION NÉOLITHIQUE. Quant à la première grande catastrophe, elle a lieu – tenez-vous bien – 65 millions d’années
av. J.-C.; il s’agit d’EXTINCTION K-PG lorsque qu’un astéroïde s’écrase sur l’actuelle Amérique centrale et provoque la fin
des dinosaures.
Quel est le premier des 100 mariages influents? Indice : la Bible. Oui, ADAM
ET ÈVE sont reconnus comme les premiers parents (rien d’inscrit sur les registres du Ciel, lol). Il en va autrement pour le premier procès, celui de SOCRATE en 399 av. J.-C. Accusé de corrompre la jeunesse, il est trouvé coupable par une centaine de juges et condamné à la peine de mort ou à l’exil. Socrate préfère boire la ciguë.
Les célèbres guerriers sont nombreux
dans l’histoire de notre planète, Le premier serait RAMSÈS II (1300-1200 av. J.-C.);
« ce pharaon égyptien de la XIXe dynastie se constitue une armée de 100 000 hommes et de milliers de chars. » Alexandre le Grand (356-323 av. J.-C.) est loin derrière avec ses 40 000 hommes.
Parlant de Ramsès II, la première grande batille l’opposa au roi hittite Muwatalli en 1274 av. J.-C. La bataille de KADESH a impliqué « quelque 5 000 chars et a été livrée sur l’actuelle frontière entre la Syrie et le Liban ».
Abondamment illustré, ce répertoire est
un outil indispensable pour tous les férus d’histoire.
7 septembre 2019
Michèle Matteau, Entre ici et là-bas, roman, Ottawa, Éditions David, coll. 14/18, 2019,
166 pages, 14,95 $.

Un roman tout en nuances

« Ce n’est jamais facile d’être
le bourgeon d’un arbre déraciné…
il faut retrouver son équilibre, s’inventer de nouvelles racines. » C’est sans doute le cas d’un grand nombre de nouveaux arrivants.
C’est le sujet du tout dernier
roman de Michèle Matteau,
Entre ici et là-bas.
Le roman est écrit au Je, celui de Ganaëlle, dix-sept ans. Elle a un petit frère, Zacharie, et une petite sœur, Marie-Neige. Le nom
de ses parents, Toussaint et Désirée, n’est mentionné que dans le dernier quart du roman.
 Ganaëlle termine son cours secondaire à Ottawa et a un coup de foudre pour le frère de sa meilleure amie. Ce Ludovic a 22 ans et entame son doctorat en droit international
à l’Université d’Ottawa.
Ganaëlle se sent prisonnière de racines qui l’étouffent. Les habitudes de là-bas agissent encore sur sa vie d’ici; elle souffre de décisions prises sans elle, ailleurs, très loin d’ici. Elle ne veut pas vivre comme ses parents, « coupée en deux, le corps à un endroit de la planète et la tête à un autre ».
Michèle Matteau nous décrit avec brio
le cheminement d’« une famille de là-bas qui devient lentement une famille d’ici ». Elle illustre comment il faut apprendre
vite quand on « débarque » et savoir s’organiser avec débrouillardise. « On brûle beaucoup d’énergie à rager, à angoisser, à chercher son chemin, à tout recommencer. »
L’auteure montre même comment la mère
de Ganaëlle apprend l’anglais, pour obtenir plus facilement un emploi, certes, mais
« on dirait que s’exprimer dans une autre langue l’aide à franchir ses résistances ».
Le roman regorge de petites phrases lapidaires, comme « elle avait voulu nous protéger, mais ce qui protège un temps, emprisonne longtemps ». Ou encore : « est-ce possible de trouver quand on ignore ce qu’on cherche ? » Le style est souvent coloré, dont voici un exemple : « la bouche béante comme une porte de garage ».
Le tempo d’Entre ici et là-bas est assez
lent, pas de gros soubresauts ou rebondissements. Tout est décrit en nuances et à pas feutrés. L’auteure donne priorité
aux états d’âme de sa protagoniste, faisant preuve d’une excellente analyse psychologique et sociologique.
21 août 2019
Dave Corriveau, L’histoire des p’tits gâteaux Vachon, 1923-1999, De sucre et d’audace, essai,Québec, Éditions du Septentrion, 2019,
192 pages, 27,95 $.

Fleuron du « patrimoine sucré » québécois

Jos Louis, Ah Caramel !, 1/2 lune, Mille Feuilles, Doigts de Dame…,
voilà des noms bien connus au rayon des p’tits gâteaux. Ils sont
de la famille Vachon, à Sainte-Marie-de-Beauce. Dave Corriveau raconte cette aventure de sucre
et d’audace dans L’histoire des p’tits gâteaux Vachon, 1923-1999.
La Boulangerie J.A. Vachon est fondée par Joseph Arcade Vachon et son épouse Rose-Anna Giroux. Elle est appuyée par au moins 7 de leurs 11 enfants. En 1923, on ne produit que du pain. Mais la fortune sourit aux audacieux, comme l’affirme un adage populaire, et les petits gâteaux font leur apparition en 1927.
Le Jos Louis est officiellement nommé en 1929, au moment où le grand boxeur américain Joe Louis (1914-1981) est au sommet de son art. L’orthographe du petit gâteau – Jos et non Joe – permet de profiter d’une vedette sans devoir payer des redevances.
De 1934 à 1937, on passe de 8 à 35 employés, puis à 57 en 1940. C’est tout dire du succès de la famille beauceronne. Elle produit alors 250 000 douzaines de gâteaux et pâtisseries annuellement (la production du pain est abandonnée en 1941).
Durant la Seconde Guerre mondiale, J.A. Vachon et Fils obtient un contrat d’approvisionnement de l’armée canadienne. On retrouve les petits gâteaux de Vancouver à Halifax, et même en Europe. Ce contrat compte pour 30 % des revenus.
En 1948, la pâtisserie entame sa 25e année d’existence et emploie alors plus de 250 personnes. Les ventes nettes de J.A. Vachon et Fils Ltée passent de 134 152 $ à 1 045 539 $ entre 1939 et 1950, année qui marque la naissance d’une nouvelle entité spécialisée dans la fabrication de confitures et de tartinades.
Il existe près d’une centaine de variétés de gâteaux et tartelettes Vachon vers 1952. Les années suivantes voient s’ajouter toute une série de produits destinés à la vente au détail en supermarché, tels que du beurre d’arachide, de la poudre de cacao, de la garniture pour tartes, du miel et même de la moutarde.
« Le chiffre d’affaires de la pâtisserie Vachon augmente de manière spectaculaire : il croît de 800 % entre 1948 et 1958 ! » Cinq ans plus tard, l’entreprise a 295 véhicules de livraison, soit l’une des plus importantes flottes de camions privées du Québec.
L’entreprise de Sainte-Marie-de-Beauce demeure sans contredit un fleuron de la province, une preuve que les Québécois ne sont pas nécessairement « nés pour un petit pain ». Aujourd’hui, l’usine mariveraine fournit quelque 600 emplois. Elle est passée aux mains du Groupe Saputo en 1999, puis à Canada Bread en 2015.
Le livre de Dave Corriveau invite à un voyage dans le temps, de 1923 à 1999, pour revisiter l’épopée de cette pâtisserie résolument ancrée dans l’histoire et le patrimoine gourmand du Québec moderne.
29 juillet 2019
David Demchuk, L’usine de porcelaine Grazyn, roman traduit de l’anglais par Felicia Mihali, Montréal, Éditions Hashtag, 2019, 216 pages, 24,95 $. 

Tonalité fantastique
et lugubre

David Demchuk fait son incursion dans le roman noir teinté de fantastique en publiant The Bone Mother (2017), traduit sous le titre L’usine de porcelaine Grazyn.
La manufacture en question est située à la frontière entre l’Ukraine et la Roumanie, à l’époque
de Staline… où l’inimaginable
règne sombrement.
Ce roman mystérieux ranime quelques grandes figures de la mythologie slave, entourées de mort-vivants, sorcières, vampires, sirènes et fantômes. Ils hantent trois villages voisins où peu d’enfants naissent et presque aucune fille.
L’éditeur parle de roman d’horreur, mais
il s’agit plutôt de vingt-cinq nouvelles portant le nom d’un personnage comme titre. Une illustration accompagne chaque nouvelle et provient de la collection
du photographe roumain Costica Acsinte
de 1935 à 1945.
À titre d’exemples, Nicolai est un enfant nourri par une louve (comme Romulus
et Rémus) et Lorincz porte en lui la chair
et le sang de deux personnes (lui et sa jumelle non née). On croise Claudiu qui a
le pouvoir d’imaginer une souris, un serpent ou une grenouille, puis de projeter cette image pour que tout le monde la voie. Plus vieux, il a le don de projeter… une personne. Et pas n’importe qui ! Son père décédé.
Quant à Roxana, elle devient, à treize ans, aussi forte qu’un homme deux fois plus grand qu’elle. Sa force revêt un pouvoir destructeur, tant et si bien que sa maison
et son village disparaissent. S’agit-il d’un monstre avec une âme humaine ? « Ou, si tu veux, un humain avec les pouvoirs d’un monstre. »
Le Grazyn du titre fabrique des dés en porcelaine dont la renommée dépasse
les frontières. Il adopte une jeune fille et souhaite la voir devenir son héritière.
À dix-neuf ans, Horia apprend cependant que son père est un vivisecteur qui pratique des expériences abominables
sur des êtres vivants.
« Il est un criminel, un tueur d’enfants, même. Il est un profanateur, un voleur de cadavres. Toute la fortune et la renommée des Grazyn sont fondées sur des décennies, des siècles, d’actes innommables. »
Je ne suis pas un connaisseur de science-fiction ou de romans d’horreur. David Demchuk me semble cependant exceller dans l’art de restituer, dans une tonalité fantastique et lugubre, toute l’horreur sociale et politique de l’URSS de Staline avant la Seconde Guerre mondiale.
Né à Winnipeg, l’auteur vit à Toronto. Dramaturge reconnu et journaliste d’expérience, il écrit pour le théâtre,
le cinéma, la télévision, la radio,
les journaux ainsi que d’autres médias depuis plus de trente ans.
13 juillet 2019
Francesco Dimitri, Le livre des choses cachées, roman traduit de l’anglais par Charles Recoursé, Paris, Éditions Hugo & Cie, 2019, 384 pages, 29,95 $.

Notre incapacité
à comprendre la vie

Ils sont quatre hommes et ont chacun 35 ans : Fabio, Tony, Mauro
et Art. Ils sont les personnages
du roman Le livre des choses cachées, de Francesco Dimitri,
quatre amis d’enfance qui, fidèles
à un pacte qui les unit depuis
une décennie, se retrouvent une fois l’an dans leur village natal du sud
de l’Italie pour célébrer l’amitié,
le temps qui passe et les rêves que l’on poursuit mieux à plusieurs.
Cette année, Art, le plus flamboyant d’entre eux, n’est pas au rendez-vous, comme vingt-deux ans plus tôt. Fabio, Tony et Mauro deviennent tour à tour les narrateurs des chapitres qui se succèdent à un rythme progressivement trépidant. Dimitri nous offre un thriller psychologique où le surnaturel n’est jamais vraiment très loin.
La description des lieux est souvent recouverte d’un voile. Ainsi, « les maisons vides ont une atmosphère particulière.
Ce n’est pas une absence de bruit ou de mouvement, c’est plus subtil que ça ; c’est l’absence de la sensation d’une présence. »
Il apparaît assez vite que la disparition
d’Art est une conséquence de la première, vingt-deux ans plus tôt. Les tentatives
de comprendre Art demeurent toujours vaines. « Ce qu’on appelle coïncidence,
c’est un système qu’on n’a pas encore compris. »
Des remarques de Fabio, Tony et Mauro, parsemées comme des cailloux du Petit Poucet, nous font comprendre que, à mesure que nous grandissons, nous accumulons
un paquet de si. « Nous croyons exercer
un contrôle sur nos vies, mais c’est faux.
La plupart du temps nous n’avons aucune idée de ce que nous faisons et, comme des moutons, nous suivons quelque chose, que ce soit le destin, notre subconscient ou
les caprices d’un deux-roues. »
Les années entre les deux disparitions d’Art ont conduit cet homme à la fois solaire et mystérieux, aux relations troubles et aux passions déroutantes, à arpenter en funambule le précipice qui sépare la raison de la folie. Sa récente disparition oblige Fabio, Tony et Mauro à confronter leurs secrets, trahisons et fantômes.
Contrairement à ce que certains croient
un peu naïvement, la vie ne se résume
pas à payer des impôts, à être à découvert,
à se faire des amis, puis à les perdre, à avoir des chagrins d’amour, puis à mourir.
C’est plus compliqué, souvent plus tordu.
Je ne risque pas de me tromper en
affirmant que Le livre des choses cachées est une analyse de notre incapacité à comprendre les autres, même ceux dont nous croyons être proches, voire notre incapacité à comprendre la vie elle-même, pour reprendre une expression de l’écrivain américain Douglas Kennedy.
28 juin 2019
Claude Forand, Le pire vampire, roman, Ottawa, Éditions David, coll. 14/18, 2019,
216 pages, 14,95 $

Sixième enquête
de Roméo Dubuc

Le détective Roméo Dubuc,
son collègue Lucien Langlois et
la journaliste Manon Pouliot sont
de retour dans Le pire vampire, nouveau polar de Claude Forand.
On y apprend que le vampirisme
se loge à diverses enseignes; il peut être social, classique ou clinique.
L’action de ce roman nous ramène dans
la tranquille bourgade de Chesterville,
en Estrie. En pleine nuit, au vieux cimetière des Anglais, une fille de 17 ans est retrouvée morte, dans sa robe blanche, avec une morsure à la gorge. On dirait qu’elle a été vidée de son sang… par un coyote ou
un renard par exemple.
Claude Forand excelle dans l’art des rebondissements qui rendent son récit
plus saccadé, plus percutant. Ainsi, quand
un prof à l’École secondaire La Sapinière crée la Société de Dracula pour explorer l’histoire gothique, voire le vampirisme social, et qu’il exclut un étudiant underground à la recherche d’émotions
plus fortes, il ne sait pas qu’il vient de
signer son arrêt de mort.
Si, pour un ami de la jeune victime, « jouer au vampire était comme mettre un costume d’Halloween, juste pour le fun », il y a d’autres jeunes pour qui les habits gothiques sont un prélude à des gestes sanguinaires. Sans compter qu’un personnage croit dur comme fer à la « Nuit du Sang », un rituel barbare connu depuis le Moyen Âge et célébré par un acte criminel. Dubuc va-t-il devoir enquêter sur une troisième mort… ?
Pour ajouter du piquant à son polar, Claude Forand met en scène un jeune marginal fier et hautain qui prétend être la réincarnation du grand vampire sanguinaire Verango, un prince héritier de Hongrie mort il y a 117 ans. L’auteur ne joue pas à Donjons et Dragons, il fait reposer son intrigue sur des recherches sociologiques, psychologiques
et scientifiques. N’empêche qu’un vampire pur et dur pourrait peut-être contester
un certain dire ou un certain agir dans
ce roman.
Le personnage de Roméo Dubuc apparaît dans Le cri du chat (1999), le tout premier roman de Claude Forand. Il devient rapidement un personnage clé de son œuvre. Déjà popularisé par Ainsi parle
le Saigneur
(2006), il réapparaît dans
Un moine trop bavard (2011), puis dans
Un député décapité (2014), Cadavres à
la sauce chinoise
(2016) et maintenant
Le pire vampire (2019). Je parie ma dernière chemise qu’une prochaine enquête Dubuc fourmille déjà dans la tête de mon collègue et ami Claude..
16 juin 2019
Gérard Moncomble, L’enveloppe mystérieuse d’Arthur le facteur, album illustré par Pawel Pawlak, Wroclaw, Éditions Format, 38 pages, 35,95 $.

Quand facteur rime
avec facilitateur

À l’heure où les gens envoient de moins en moins de lettres et de cartes par la poste,
la maison d’édition polonaise Format publie
un album intitulé L’enveloppe mystérieuse d’Arthur le facteur, écrit
par Gérard Moncomble et illustré par Pawel Pawlak. Les jeunes qui ne connaissent que Facebook, Twitter ou Instagram découvriront le monde d’une époque presque révolue.

L’action se déroule à Bizette où le facteur Arthur délivre lettres, cartes, journaux
et colis aux résidents de la rue du Chêne Doré. Ces pièces contiennent des nouvelles étonnantes, émouvantes ou parfumées,
que les habitants s’empressent de partager avec lui. Certains portent des noms aux accents multiculturels, comme Boukir, Bettazi ou Luca. Pour d’autres, le nom
de famille décrit le caractère : Bougon, Grinchu ou Piquecosse.
Arthur doit livrer une lettre à Miguel et Julia Figueras, rue du Chêne Doré, mais il n’y a pas de numéro. « Il faut croire que ces gens n’existent pas. Personne n’a entendu parler d’eux. Personne ne les a jamais vus. Pourtant, tous se connaissent dans cette rue. Oui, le mystère est complet. Arthur est très, très embêté. »
Au fur et à mesure que le courrier et
les colis sont distribués, on découvre la vie des habitants de la rue, leur rapport au monde, immense ou étriqué, leurs amours, leurs querelles de voisinage et leur petite vie, solitaire ou grande ouverte sur l’ailleurs. Parlant de solitaire, Arthur livre une carte
de vœu à un homme qui se l’est envoyée lui-même parce que personne ne fête son anniversaire.
Ailleurs, c’est un colis de produits envoyés par mamie et le facteur doit goûter au gâteau, à la marmelade et aux caramels
(qui ne sont pas mangeables). Puis une dame reçoit un journal, mais ne trouve pas ses lunettes; Arthur doit lui lire les grands titres. Portait-elle vraiment des lunettes
où avait-elle tout simplement besoin de compagnie…?
Comme vous pouvez le constater, il fut
une époque où le facteur était un pilier
de la rue, un agent de communication à plus d’un titre. C’est sans doute encore
le cas dans plusieurs petites communautés. Je me souviens du facteur Janisse qui délivrait « la malle » dans mon village natal de Saint-Joachim, près de Windsor, dans les années 1950 et 1960.
13 juin 2019
Oli, Souris par ci, souris par-là, album illustré par Natalia Colombo, traduit
et adapté de l’espagnol par les Éditions
La Joie de lire, coll. Les Versatiles, Genève, 2019, 36 pages, 19,95 $.

Tu souris,
ma petite souris
 

Une maison d’édition qui porte
le nom La Joie de lire, on s’en doute bien, est toute désignée pour publier des albums jeunesse. J’ai découvert cette maison en lisant Souris par ci, souris par-là, album signé Oli, illustré par Natalia Colombo,
traduit et adapté de l’espagnol
par la maison d’édition.
Une famille intrépide de souris quitte sa montagne pour se rendre dans une maison. Il y a évidemment plusieurs chambres
et recoins. Or, que ce soit en Chine ou ici, quand les souris ont faim, elles filent à
la cuisine. Et qu’est-ce qu’elles y trouvent ? Un gâteau !
Dès que le chat apparaît, les petites souris ont peur, s’affolent et le gâteau glisse avec fracas. En miaulant, le chat fait sursauter
sa maîtresse endormie, qui secoue à son tour son mari, qui va chercher son fils, lequel est tout à ses pensées, heureux de retrouver le petit matin. Le coq n’est pas
en reste, il chante « dans un joyeux élan, fait fuir les souris… et tout est fini. »
Oli a écrit sa comptine en rimes subtilementchaleureuses et les illustrations aux pastels gras et aux crayons de couleurs de Natalia Colombo font sourire petits et grands.
14 mai 2019
Aurélie Valognes, La cerise sur le gâteau, roman, Éditions Mazarine, 2019, 414 pages, 29,95 $.

Et si la retraite n’était pas un long fleuve tranquille ?

La retraite est comme entrer
dans une pâtisserie. Tous les gâteaux ont l’air appétissant, mais il faut
les goûter les uns après les autres pour trouver lesquels sont faits
pour nous. Voilà ce que
la romancière Aurélie Valognes démontre dans La cerise sur
le gâteau
.
L’action se déroule en France où Bernard,
61 ans, est forcé à prendre sa retraite alors que son épouse Brigitte l’a allègrement choisie. Le couple a un fils et deux petits-enfants. Leur bru aime dire que son beau-père se bat avec ses démons tandis que
sa belle-mère se bat avec son mari.
« La boucle est bouclée. »
Ancien directeur financier dans une grande entreprise, Bernard n’a toujours eu qu’une seule passion : le travail. « Son quotient intellectuel est supérieur à la moyenne,
son quotient émotionnel vole au ras des
pâquerettes. » En perdant son poste,
il a l’impression d’avoir perdu son statut,
son identité, son utilité.
Brigitte est posée et tournée vers les autres. Elle fait du bénévolat dans une résidence pour les personnes âgées. Bernard est « stressé, stressant et surtout tourné vers son nombril ». L’une est le roc, l’autre est l’envahissant parasite.
Bernard n’aime pas le mot « retraite »,
c’est comme « les restes » ; pour lui, ça ne donne pas envie de goûter. Son petit-fils
va cependant lui donner le goût de relever un défi, de lutter contre la surabondance
de déchets plastiques. Plutôt mourir que d’acheter une bouteille d’eau en plastique,
se dit-il. « Heu… peut-être pas quand même. »
La romancière parsème son récit de petites réflexions, tantôt savoureuses tantôt punchées. Voici un exemple savoureux :
« À quoi bon être une grand-mère si c’est pour ne jamais faire de bêtises ? » Et puis un exemple punché : « Être collés l’un à l’autre, c’est la fin du couple. »
Aurélie Valognes aime jouer sur les mots,
ce qui donne parfois des répliques acerbes :
– La retraite, c’est mûrir ! Penses-y ! lance la mère de Bernard.
– Il ne manque pas une lettre ? répond
le fils.
L’auteure écrit que le nombre de divorce chez les retraités a doublé en dix ans en France. Signe que nombreux sont ceux qui ne préparent pas leur retraite. À 35 ans,
ils n’ont le temps de rien, puis à 65 ans,
ils ont du temps mais encore faut-il savoir quoi en faire…
10 mai 2019
Françoise Langlois, Le bois d’Armande, roman illustré par Irina Pusztaï, Saint-Lambert, Soulières éditeur, coll. Chat
de gouttière no 69, 2019, 120 pages, 11,95 $.

Quand rêver et raisonner vont de paire

Quand l’action d’un roman jeunesse se déroule à Saint-Meuh-Meuh-les Beus, dans le comté Laymouton,
il ne faut pas être surpris de se voir entraîner dans une histoire quasi abracadabrante. Le roman s’intitule Le bois d’Armande, une déformation de La belle au bois dormant, et il est signé par Françoise Langlois.
Eugénie rend visite à son cousin Claude au mois de juillet. Elle apprécie son immense créativité, même si elle aime le mettre au défi de prouver la réalité de ses lubies.
L’une d’elle est un conte de fées invraisemblable concernant le château de
la Belle au bois d’Armande (nom de la mère de Claude). L’auteure y fait des clins d’œil
au Petit Chaperon rouge et au Petit Poucet, mais cela demeure de la p’tite bière à côté des défis que devront surmonter les deux cousins.
Au début, Eugénie estime que Claude a
l’art de s’enfarger dans ses menteries,
qu’il a « tendance à inventer sans arrêt
des histoires de sorcières et de monstres »… au point d’avoir la tête pleine de scènes d’épouvante. Lorsque les deux cousins doivent surmonter des difficultés qui frôlent la catastrophe, le jeune lectorat a tout simplement droit, en sourdine, à une leçon de débrouillardise et d’entraide, qui baigne dans l’empathie.
Dans ce second roman, Françoise Langlois oppose rêver à raisonner. D’une part, elle démontre que l’imagination ou la rêverie
a sa place « dans une société où domine
un pragmatisme rigide ». D’autre part,
elle donne voix à une argumentation rationnelle sur un sujet d’actualité :
« que faire des migrants contraints par
les circonstances à trouver refuge
au Québec ? ».
Publié chez Soulières éditeur, dans
la collection Chat de gouttière, ce savoureux roman d’aventure et d’humour s’adresse
aux jeunes de 9 ans et plus. Ils apprécieront les nombreux rebondissements qui sont souvent accompagnés de réflexions sur l’amitié et la complicité.