15 juillet 2019
Douglas Preston et Lincoln Child, Offrande funèbre, roman traduit de l’anglais par Sebastian Danchin, Paris, Éditions de l’Archipel, 2019, 346 pages, 31,95 $.

Tueur en série poétique

Douglas Preston et Lincoln Child
ont écrit au moins 24 romans ensemble, dont 18 mettant en scène le coloré inspecteur du FBI
Aloysius Pendergast. Leur plus récent épisode, Offrande funèbre, porte sur un tueur en série de Miami, qui dépose le cœur de
ses victimes féminines sur
la tombe de femmes qui se sont
soi-disant suicidées.
Homme svelte aux cheveux d’un blond presque blanc, doté d’un regard bleu de glace impénétrable, Aloysius Pendergast
est toujours tiré à quatre épingles. Au fil
du récit, on apprend que cet excentrique
est d’un caractère taciturne, d’une courtoisie exemplaire, mais aussi « une bombe à retardement ».
Son patron l’a à l’œil et lui impose un coéquipier dans l’enquête : Armstrong Coldmoon, froid comme son nom, raide comme la justice. Il est là pour espionner l’inspecteur iconoclaste dont les méthodes violent à peu près tous les principes établis du FBI. Pour Pendergast, « l’insubordination est non seulement une nécessité dans la vie, elle est même parfois grisante ».
La population de Miami est décrite
comme un assortiment bigarré de hipsters, de punks, de cybergoths, de surfeurs,
de losers, de toxicos, de poseurs et autres sous-spécimens réunis dans un même brouet humain. Pourquoi le FBI intervient-
il si le tueur en série sévit à Miami seulement? Parce que les soi-disant suicides ont eu lieu en dehors de l’État
de Floride.
Cœur-Brisé tue, extrait le cœur de
sa victime, s’enfuit incognito, se dirige vers un cimetière et laisse toujours une lettre agrémentée d’une citation littéraire. Shakespeare, T. S. Eliot, Christopher Marlowe. Cela n’échappe pas à Pendergast, homme d’une grande culture.
Il est aussi un homme pratique qui sait
très bien que bien des domaines essentiels ne sont pas enseignés pas dans les écoles
de police. Savoir couvrir son cul est de loin le plus important.
Avec l’aide d’une médecin légiste, Pendergast découvre que les femmes enterrées ne se sont pas suicidées, contrairement à ce que les rapports de police indiquaient. Des liens entre leur passé aiguilleront Pendergast et Coldmoon sur la piste de M. Cœur-Brisé, à un risque
et péril élevés….
30 juin 2019
Dominique Girard, Bonheur meurtrier, roman, Montréal, Éditions Fides, 2019,
220 pages, 24,95 $.

L’art de brouiller les pistes

Un gourou du mieux-être, auteur d’un best-seller intitulé Bonheur illimité, est retrouvé mort dans
sa chambre d’hôtel juste avant
une séance de signature au Salon du livre de Montréal, Place Bonaventure. Ainsi commence le roman Bonheur meurtrier de Dominique Girard.
Ce gourou s’appelle Richard Young, Lejeune de son vrai nom. Est-il vraiment le pape du bonheur ou
un visage à deux faces se cache-t-il derrière ce marchand d’illusions… ?
Meurtre, mort naturelle ou suicide ? Dès
la découverte du corps, l’enquêtrice Cathie Lebel soupçonne qu’il s’agit d’une affaire criminelle. Qui pouvait bien avoir intérêt
à faire disparaître l’auteur à succès ?
À mesure que l’enquête se déroule,
on pénètre dans l’intimité de l’auteur.
On découvre que ses histoires de cœur
n’ont pas toujours été de tout repos.
Dominique Girard tisse une sous-intrigue autour de presque chaque personnage. L’attachée de presse de Young s’éprend du directeur des opérations de la Place Bonaventure; ils se rendent à New York, au mémorial du World Trade Centre, et assistent malgré eux à une autre catastrophe.
L’ex-femme du gourou décédé écrit une biographie non autorisée en trempant sa plume dans une encre vindicative :
« La poisse. Richard sème la poisse autour de lui. » Et la fiancée du célèbre auteur porte des jumeaux qui ne connaîtront jamais leur père. En quittant la Colombie pour se rendre aux funérailles de Young, elle doit s’ingénier à semer un mafioso.
Puis il y a la mère et le frère de Richard Lejeune qui brouillent eux aussi l’intrigue principale. Tant et si bien que je me suis parfois lassé de chasser plusieurs lièvres
à la fois. N’empêche que vous ne devinerez pas facilement qui est le coupable dans cette affaire criminelle…
L’auteure glisse ici et là des remarques sur la condition sociale de ses personnages.
Elle écrit, par exemple, qu’un « bonhomme joue au mâle alpha. Il est de la génération qui n’a pas grandi avec des policières.
Juste une maman serviable à la maison,
des calendriers Playboy et une épouse qui
a probablement divorcé dans sa période d’émancipation des années quatre-vingt. »
Le style de Dominique Girard revêt parfois des touches qui s’apparentent plus à
un roman psychologique qu’à un roman policier. Young est « attirant comme le miel, toxique comme le venin ». Son ex a une faiblesse : « l’envie qui me garde bien en vie ».
18 juin 2019
Margot Joli, Le fruit de la haine, roman, Regina, Éditions de la nouvelle plume, 2019, 292 pages, 20 $

« La tuerais-tu, la femm’ de Jos, la tuerais-tu ? »

Rochelle est un petit village manitobain où la vie est tranquille
et prévisible. Pourtant une femme
est tuée et c’est le caporal Sylvain Trudel, de la Gendarmerie royale
du Canada (GRC), qui mène l’enquête dans Le fruit de la haine,
roman de Margot Joli.
Le lieu de l’action a été inventé par l’auteure. Rochelle n’existe que dans son imagination, mais elle situe le bureau de
la GRC à Saint-Pierre-Jolys qui se trouve bien sur la carte du Manitoba, au sud de Saint-Boniface. Les villageois portent tous des noms canadiens-français : Chartier, Dufour, Tardif, Gosselin, Ménard, Caron, Marchand, Michaud, Gagner, Monier et Roux.
L’objet qui a servi d’arme et les traces autour de la victime n’ont pas été cachés,
ce qui laisse croire que le meurtre n’a pas été prémédité. La victime est Rose-Alma Chartier, dite La Laide, épouse dévouée de Jos et mère de trois enfants bien élevés.
Cela n’empêche pas une cousine de peindre le portrait d’une salope et de colporter
des médisances au sujet de Rose-Alma.
Dans un village au milieu des années 1960, le curé, l’épicier et le maître de poste sont bien placés pour savoir tout ce qui se passe. Or, personne n’a vu quelqu’un rôder sur le sentier que Rose-Alma emprunte toujours pour se rendre au village. Les suspects identifiés par le caporal Trudel ont tous
un alibi et leurs empreintes digitales ou
de pieds ne correspondent pas à la scène
du crime.
Margot Joli construit son intrigue autour d’une triste réalité : « les gens préfèrent penser du mal des autres (car) ça rend
leur vie plus intéressante ». La haine, ici, pèse plus lourd que la vérité. Le caporal Trudel dot admettre que Rochelle est
un nœud de vipères.
Les hommes de Rochelle n’en démordent pas. « Rose-Alma était une cochonne et personne ne me fera croire autrement. »
Ils se demandent bien pourquoi la GRC
s’en fait autant pour La Laide. « On est
enfin débarrassé de cette vilaine femme », dit un suspect.
Dans la promotion du livre, les Éditions
de la nouvelle plume mettent l’accent sur
la rivalité historique entre francophones et anglophones. Or, ce conflit occupe à peine quelques lignes dans le roman. Le collègue du caporal Trudel s’appelle Mark Rosser et ne comprend pas un mot dans la langue de Molière. « Je n’aime pas les entendre parler français devant moi. » Cela change quand
il s’éprend de la belle Gisèle…
Rose-Alma a écrit un journal que seule
sa fille a lu. Elle ne croit pas nécessaire
d’en faire part au caporal, mais s’échappe et révèle son existence. On y lit : « Ma vie est comme un rosier, recouvert de belles fleurs parfumées mais aussi d’épines. Mon mari et mes enfants sont mes roses. Les épines sont tous les ragots qui sont colportés dans le village à mon sujet. »
Comme le laisse entendre le titre du roman, il ne faut pas se laisser ronger l’âme par
la haine. Le curé le reconnaît trop tard,
une fois le coupable arrêté. Ne comptez
pas sur moi pour vous révéler son identité. Je peux juste vous dire que c’est un test d’urine qui permet au caporal Trudel de clore la triste affaire de Rose-Alma Chartier, dite La Laide et pourtant la plus chrétienne du village..
15 juin 2019
Judith Gueyfier, Tu préfères quel arbre ? album, Voisins-le-Bretonneux, Éditions
Rue du monde, 2019, 22 pages, 14,95 $

Chaque arbre
regorge de secrets

J’ai récemment découvert une petite ville française d’environ 11 500 habitant et une nouvelle maison d’édition. Je parle de Voisins-le-Bretonneux, commune située dans
le département des Yvelines à 24 km au sud-ouest de Paris. C’est là que se trouvent les Éditions Rue du monde qui viennent de publier
Tu préfères quel arbre? Il s’agit
d’un album écrit et illustré
par Judith Gueyfier.
« Tu préfères quel arbre ? Minuscule / Gigantesque / Très droit / Très tordu / 
En fleurs / En fruits / Comme un abri / Comme un ami / Vivant / Mort / Tout rouge / Tout bleu / Pointu / Rond / 
Tous ensemble / Tout seul / Moi, un jour,
je planterai un arbre ! »
Voilà, vous avez le texte complet de
l’album. Les illustrations sont coquines
et contrastantes. Elles laissent place à l’imagination de l’enfant qui découvre ici
un animal ou un oiseau, là un personnage, une maison ou un vélo. Le trait fin et
les couleurs éclatantes de Judith Gueyfier restituent merveilleusement le monde animal et végétal.
L’album a le mérite de nous faire remarquer que nous prenons probablement les arbres pour acquis, que nous oublions leur grande variété, que nous sous-estimons leurs bienfaits.
16 mai 2019
Jan Stocklassa, La folle enquête de Stieg Larson, sur la trace des assassins d’Olof Palme, essai traduit du suédois par Julien Lapeyre de Cabanes, Paris, Éditions Flammarion, 2019, 446 pages, 34,95 $.

Qui a tué
le Premier ministre suédois Olof Palme ?

Olof Palme a été Premier ministre
de la Suède du 14 octobre 1969 au
8 octobre 1976, puis du 8 octobre 1982 au 28 février 1986, jour de
son assassinat dans les rues
de Stockholm. L’écrivain Stieg Larsson a consacré une partie de
sa vie à tenter de résoudre l’énigme de ce meurtre. Ses recherches l’ont poussé à écrire la trilogie Millenium qui s’en inspire et qui s’est vendue
à plus de 80 millions d’exemplaires
à travers le monde.
Le journaliste Jan Stocklassa a passé huit ans à fouiller les archives de Stieg Larsson, décédé en 2004, et à approfondir le sujet pour finalement publier La folle enquête
de Stieg Larson, sur la trace des assassins d’Olof Palme.
Les archives consultées remplissent 250 mètres d’étagères.
L’enquête dure sans interruption depuis plus de trente ans. Quelque 10 225 personnes ont été entendues au moins une fois et plus
de 130 personnes ont avoué avoir commis
le meurtre. Jan Stocklassa ne fournit aucune preuve définitive de la culpabilité ni de
la complicité de quiconque. Sa contribution est maintenant entre les mains des enquêteurs suédois. Si tout se passe bien, Stocklassa croit qu’il sera possible d’ici
un an ou deux de prononcer cette phrase longtemps imprononçable : « On a arrêté l’homme qui a tué Olof Palme. »
La monumentale documentation consultée par Stocklassa permet d’établir un lien
entre le meurtre d’Olof Palme et la mort accidentelle ou criminelle de 19 personnes soupçonnées de mobile ayant trait au commerce d’armes avec l’Afrique du Sud.
Or, « trente ans de théories, d’hypothèses
et de contre-hypothèses n’ont rien arrangé : le petit noyau dur des faits est tout entier recouvert d’une sombre couche de présomptions et de mensonges ».
L’essai de Jan Stocklassa se lit comme
un thriller, car enquêter sur le meurtre d’Olof Palme est comme une drogue, même trente ans plus tard. Cela demeure peut-être le cas parce que la piste de l’extrême droite n’intéressait pas encore les enquêteurs…
12 mai 2019
John Grisham, Les Imposteurs, roman traduit de l’anglais par Dominique Defert, Paris, Éditions JC Lattès, 2019, 432 pages, 32,95 $.

L’arnaque
des écoles de droit

Auteur de trente et un romans,
tous best-sellers, dont La Firme et 
Le Cas Fitzgerald, John Grisham vient de publier Les Imposteurs, version française de The Rooster Bar (2017). Comme c’est souvent le cas chez Grisham, l’intrigue met en scène
des avocats, certains honnêtes d’autres véreux.
Dans le cas de ce 36e roman, les principaux personnages sont trois étudiants qui terminent leurs cours de droit. Il ne leur reste qu’un semestre et la seule chose certaine c’est qu’ils devront rembourser des prêts qui se chiffrent au total à 652 000 $, soit 266 000 $ pour Mark Frazier, 195 000 $ pour Todd Lucero et 191 000 $ pour Zola Maal. Ils n’ont évidemment pas l’intention
de cracher un sou… légitimement gagné.
Cette décision est prise après une analyse
de ce qui se passe dans chaque école de droit aux États-Unis. « Il n’y a aucune porte de sortie. On nous a menti, manipulés et roulés dans la farine. On est prisonniers
du système. Piégés comme des rats. »
Les écoles de droit ne sont que des usines
à fric.
L’action se déroule principalement à Washington, dans une obscure école de
droit appelée Foggy Bottom (fond brumeux). Mark, Todd et Zola abandonnent leurs études en catimini, changent de noms, créent un bureau de soi-disant avocats et trouvent des clients naïfs. Le trio est très malin. « On se cache en pleine lumière. »
John Grisham décrit une situation sans doute fictive mais qui frise la réalité,
à savoir que des gens se présentent en cour sans avoir été admis au barreau, sans numéro d’enregistrement, sans assurance-clients. Mark et Todd mènent le bal et Zola suit timidement. Les deux jeunes hommes lui cachent souvent la vérité. « C’est ce qu’on fait tous dans le métier, non ?
Quand on ne sait pas, on ment. »
Sans révéler les tenants et aboutissants
de l’intrigue, je signale que Mark et Todd réussiront à leurs risques et périls à lever
le voile sur l’arnaque des écoles de droit, tandis que Zola volera au secours de ses parents et de son frère rapatriés au Sénégal comme immigrants illégaux (une histoire parallèle qui colore un récit plus large).
D’un rebondissement à l’autre, le célèbre romancier américain raconte avec brio l’histoire de trois jeunes adultes qui ont
un passé ressemblant à un champ de ruines et un futur s’apparentant à un champ de mines.
4 mai 2019
C.J. Tudor, La disparition d’Annie Thorne, roman traduit de l’anglais par Thibaud Eliroff, Montréal, Éditions Flammarion Québec, 2019, 400 pages, 29,95 $.

Constante opposition
entre le jour et la nuit

L’écrivaine britannique C.J. Tudor a publié un premier roman intitulé L’Homme craie, qui a été traduit dans une quarantaine de pays et qui
l’a consacrée comme la star montante du thriller. Elle nous offre maintenant La disparition d’Annie Thorne, un psycho-thriller qui entrelace le passé et le présent de personnages aimablement torturés.
Le narrateur est Joe Thorne, au visage honnête, « ce qui prouve à quel point son entourage le connaît mal ». Enfant, Joe était ce gamin borné et bizarre que personne n’appréciait, sauf sa petite sœur Annie, la personne avec qui il pouvait être lui et la seule qui le faisait rire aux larmes.
Or, à 8 ans, Annie disparaît, puis revient deux jours plus tard… pour mourir peu de temps après. L’auteure laisse entendre que
la fillette est décédée dans un accident de voiture et brode ensuite toute une histoire autour de ce tissu de mensonge. C.J. Tudor explique que certaines personnes sont branchées « confession, pardon et rédemption », alors que Joe, lui, donne
dans « secrets, rancune et ressentiment ».
L’histoire se passe à Arnhill, petit village provincial et un peu rétro. Dans ce bled,
les gens se serrent les coudes et n’aiment pas voir quelqu’un débarquer pour causer des ennuis. Le retour de Joe, sa simple présence, cause justement un problème.
C’est à ce moment-là que le passé et le présent s’entrelace de façon un peu déroutante. Même si l’auteure cherche à composer avec une précision d’horloger
un suspense psychologique déchirant, j’avoue avoir perdu le fil de l’histoire à
plus d’une reprise.
À mon avis, la richesse de ce roman réside plutôt dans les réflexions dont C.J. Tudor parsème son récit. Elle écrit, par exemple, que « La vie connaît aucun gagnant.
Au bout du compte, on ne fait que perdre : notre jeunesse, notre apparence. Mais, par-dessus tout, ceux que nous aimons. »
La vie pose un problème : « Elle ne nous donne jamais le moindre tuyau. Pas le plus petit indice permettant de mesurer l’importance du moment. »
Côté style, Tudor écrit qu’un personnage
est « aussi effronté que le jour et aussi noir de poussière de charbon que la nuit ».
Son roman est une constante opposition entre le jour et la nuit aux niveaux sociologique et psychologique.
Stephen King se plaît à affirmer que
« si vous aimez mes livres, vous aimerez celui de C.J. Tudor. Je n’avais pas lu un polar aussi prenant, malin et divertissant depuis longtemps. Vivement recommandé ! »
J’ai plus de réserve, mais ne suis pas
un expert du thriller comme King.
21 avril 2019
Céline Minard, Bacchantes, roman, Paris, Éditions Rivages, 2019, 112 pages, 25,95 $.

Psychologie et suspense dans un roman-film
de braquage

Bacchantes, le nouveau roman
de l’écrivaine française Céline Minard, revisite les codes du film
de braquage, et ce autour de
la thématique du vin. L’auteure réussit à distiller un cocktail
explosif où l’ivresse se mêle
à la subversion.
Au moment où un typhon menace la baie
de Hong Kong, un trio de braqueuses s’est infiltré dans des anciens bunkers de l’armée britannique, qui renferme la cave à vin la plus sécurisée du monde. Elle contient 100 000 bouteilles, dont des grands crus
tels qu’un Romanée-Conti 1969, un Bell-Hill pinot noir 2009 ou un Chambolle-Musigny
« les Amoureuses » 2008.
Les trois braqueuses sont surnommées
la Brune, la Clown et la Bombe; leur rat s’appelle Illiad. Celle qui semble la meneuse
est une spécialiste en géophysique et géologie structurale, qui s’intéresse à « l’expérience physique de l’exploration
des cavités ». Les bunkers n’ont pas
de secrets pour elle.
L’intrigue est racontée comme « un compte à rebours avant l’impasse ». Les trois questions – qui, comment, pourquoi – préoccupent des personnages différents. Pour la brigade d’intervention, la plus importante est « comment ». Pour
le négociateur, c’est « qui »; pour
le propriétaire de la cave à vin, c’est « pourquoi ».
Sans dévoiler le dénouement de l’intrigue de ce roman-film de braquage, je souligne que Céline Minard dose bien la fibre psychologique de ses personnages et
la dose de suspense.
14 avril 2019
André-Carl Vachon, Raconte-moi
la déportation des Acadiens
, roman-essai, Montréal, Les Éditions Petit Homme, 2019,
136 pages, 12,95 $.

Fidélité, ténacité
et solidarité des Acadiens

Depuis le temps qu’on parle de
la déportation des Acadiens, on croit connaître l’histoire de ce « Grand Dérangement ». Le sujet demeure cependant plus complexe qu’il n’y paraît. Historien de formation, André-Carl Vachon met ni plus
ni moins « carte » sur table
dans Raconte-moi la déportation
des Acadiens
.
J’emploie le mot « carte » car il est question de multiples pérégrinations. Pour toutes
les raconter brièvement, Vachon campe
la famille de Marie et Jean, Acadiens de
la Nouvelle-Écosse, qui ont eu dix enfants entre 1712 et 1730. Chacun apporte de l’eau au moulin, car à travers cette descendance, ce sont diverses facettes moins connues
de la déportation qui nous sont révélées.
Ainsi, on apprend que les Acadiens à bord du bateau Pembroke ont fomenté une mutinerie, ont envoyé leurs prisonniers
à leur place dans la cale et ont mis le cap vers le Fort de Sainte-Anne-des-Pays-Bas, aujourd’hui Fredericton. On apprend aussi que les Amérindiens de la tribu Mi’kmaq ont été très accueillants envers les déportés.
Les familles de trois enfants de Marie et Jean aboutissent, elles, au Québec. On oublie souvent que « 4,8 millions de Québécois ont des ancêtres acadiens! » On trouve des petites Cadies aux Îles-de-la-Madeleine,
en Gaspésie, dans le comté de Bellechasse, en Beauce, dans Lanaudière, à Bécancour, L’Acadie, Saint-Jean-sur-Richelieu, Québec et Montréal, entre autres.
Quant aux familles qui demeuraient à l’île Royale (Cap-Breton), elles ont été déportées en France, à Saint-Malo, pour être ensuite retournées en Amérique, à Saint-Domingue (aujourd’hui Haïti et République dominicaine), et de là vers la Louisiane. Deux fils de Marie et Jean s’installent dans
la région de la Nouvelle-Orléans.
La première partie du livre est l’histoire romancée des dix enfants de Marie et Pierre. La seconde partie couvre l’historique de
la déportation, la renaissance des Acadiens et l’Acadie d’aujourd’hui. Un tableau-synthèse présente les faits historiques
de 1604 à 1763.
« En déportant les Acadiens, les Britanniques espéraient qu’ils se fondent aux communautés anglophones de la Nouvelle-Angleterre, Or, les Acadiens n’avaient pas la même vision des choses.
Au lieu de s’assimiler, ils ont résisté.
Leur résilience et leur force de caractère leur ont permis de protéger leur culture. »
« Trois valeurs sont importantes pour
les Acadiens et sont transmises de génération en génération : la fidélité,
la ténacité et la solidarité. »
31 mars 2019
Collectif, Escale à Québec, Montréal, Guides de voyage Ulysse, 2019, 160 pages, 11 cartes, 14,95 $.

Ma ville préférée, Québec

On visite rarement la ville de Québec sans y revenir une, deux
ou trois fois. La première ville créée au Canada (1608) a la force d’un aimant. Mieux vaut la connaître à l’aide guide comme Escale à Québec (Ulysse). J’ai visité « la Vieille Capitale » au moins vingt fois et je découvre encore des perles cachées.
Juste sur le plan des dates importantes,
je rappelle, outre sa fondation en 1608 par Champlain, que Québec fut la capitale de
la Nouvelle-France (1663), la capitale du Bas-Canada (1791-1840), deux dois la capitale du Canada-Uni (1851-1855 et
1860-1865) et, bien entendu, la capitale
de la Belle Province depuis 1867.
Les images emblématiques de Québec
ne manquent pas. Le Château Frontenac,
la porte Saint-Jean, l’hôtel du Parlement,
la rue du Petit-Champlain, la Place Royale et les plaines d’Abraham demeurent les plus connus. Quant aux expériences culturelles en tête de ma liste, je conseille le Musée national des beaux-arts du Québec,
le Musée de la civilisation, le Musée de
la Francophonie et la Rue du Trésor
(un écrin d’aquarelles à ciel ouvert).
Québec est une ville gastronomique
aux nombreuses tables réputées. Le grand restaurant Champlain du Château Frontenac est l’endroit pour souligner un anniversaire avec luxe. Moi, je fréquente presque toujours Aux Anciens Canadiens pour une ragoût de boulettes servi avec betteraves marinées et Un thé au Sahara pour un couscous royal. J’aime bien aussi m’arrêter au restaurant
La Campagne, rue Saint-Jean, pour ses spécialités vietnamiennes.
Durant la saison hivernale, Québec ne dort bas. Elle offre un Hôtel de Glace à Valcartier, un anneau de glace pour patiner sur les plaines d’Abraham, des glissades sur la terrasse Dufferin, du ski de fond au Domaine Maizerets et des promenades en raquettes au parc linéaire de la Rivière-Saint-Charles.
Mon prochain voyage sera justement une « escale à Québec » en revenant des Îles
de la Madeleine. Le bateau ne s’y arrête que pour sept heures. Heureusement, le quai est en face du Musée de la civilisation, donc à deux pas de la Place Royale, du Petit Champlain et de la terrasse Dufferin.
25 mars 2019
B. A. Paris, Dix petites poupées, roman
traduit de l’anglais par Vincent Guilluy,
Paris, Éditions Hugo & Vie, 2019, 336 pages,
29,95 $.

Des poupées qui ont
le pouvoir d’émasculer

Traduite dans 37 pays, la romancière B. A. Paris, d’origine franco-irlandaise, a vendu plus de deux millions d’exemplaires de son premier thriller, Derrière les portes. Ce fut suivi par Défaillances et puis maintenant Dix petites poupées,
en route vers un autre succès phénoménal.
L’auteure ayant grandi en Angleterre, chaque thriller est écrit en anglais. B. A. Paris vit en France où elle dirige une école de langue et où l’action de Dix petites poupées commence. Finn a quitté Paris et décide de s’arrêter à Fonches pour aller à la toilette. Son amoureuse Layla reste dans la voiture, mais n’est plus là quand il revient…
Douze ans plus tard, la rouquine Layla n’a toujours pas donné signe de vie. Sa sœur Ellen est devenue la fiancée de Finn qui compare constamment les deux amours
de sa vie, le premier en fut un de folie,
le second en demeure un « par gratitude ».
Les « dix petites poupées » du titre sont
des poupées russes que surgissent ici et là, souvent dans la boîte aux lettres de Finn, l’une a la tête écrasée. Il croit d’abord à un canular, mais ces poupées exercent une telle force que Finn se demande « comment
elles parviennent à l’émasculer par leur seul présence ».
Pendant plus de 120 pages, le roman alterne entre des chapitres Maintenant (Finn et Ellen) et Avant (Finn et Layla). Plusieurs chapitres se terminent sur une petite phrase énigmatique ou parfois assassine. En voici quelques exemples : « il ne se douterait plus de mon retour », « parce qu’Ellen
aussi a ses petits secrets », « et cette fois, c’est Ellen qui disparaîtra ».
On dit parfois que le pire consiste à ne pas savoir. Mais savoir s’avère parfois être pire encore. Surtout quand on sait avoir trahi quelqu’un, savoir en définitive qu’on a tué cette personne… métaphoriquement ou autre.
Bien que le roman souffre de quelques longueurs ou digressions inutiles, B. A. Paris excelle dans l’art de peindre des portraits plus psychologiques que physiques.
Elle sait sonder aussi bien le cœur que l’âme. Elle sait surtout jouer avec nos nerfs jusqu’à la fin.
10 mars 2019
Beryl Young,Un gamin acadien – L’odyssée de Roméo LeBlanc vers Rideau Hall, biographie traduite par Robert Pichette, Moncton, Éditions Bouton d’or Acadie, coll. Étagère Tout-terrain, 2018, 144 pages, 19,95 $.

Quand un gamin
devient vice-roi

À 68 ans, Roméo LeBlanc (1927-2009) devint le 25e Gouverneur général du Canada, le premier et seul Acadien à occuper ce plus haut poste du pays. « L’odyssée de Roméo LeBlanc vers Rideau Hall »
est racontée par Beryl Young dans Un gamin acadien, biographie traduite par Robert Pichette et publiée par les Éditions Bouton
d’or Acadie.
Rien ne prédestinait Roméo LeBlanc, fils
d’un fermier à l’Anse-des-Cormier (N.-B.),
à jouer un rôle de premier plan sur
la scène canadienne. Il fut le premier enfant de la famille à faire son cours secondaire, grâce à l’appui financier de sa sœur Émilie. Son père contribuera
aux frais de scolarité au niveau collégial en « envoyant des œufs et des légumes du jardin » au Collège de Saint-Joseph dirigé par les Pères de Sainte-Croix à Memramcook.
Léonard avait vite reconnu que reconnu que « son frère Roméo était peut-être brillant, mais il serait toujours nul dans une ferme ». Le livre nous apprend que le gamin acadien n’aimait pas le beurre d’arachide et refusait de manger des pois verts. Il dut faire une exception une fois devenu Gouverneur général car la Reine Élisabeth lui en servit, précisant qu’ils venaient des serres de son manoir.
Lorsque Roméo arrive au Collège de Memramcook, il croit connaître le français, mais fait 33 erreurs de syntaxe et de grammaire dans une dissertation. Huit ans plus tard, il reçoit son baccalauréat avec distinction et décroche un prix d’excellence en français.
Tour à tour attaché de presse des premiers ministres Lester B. Pearson et Pierre Elliott Trudeau, ministre des Pêches et Océans, ministre des Travaux publics, sénateur, président du Sénat et Gouverneur général du Canada, Roméo LeBlanc est tours « resté fidèle à ses humbles racines acadiennes ».
À titre de ministre, « c’est lui qui établit les limites de la zone de pêche de deux cents miles marins sur les trois côtes canadiennes. Ces limites sont toujours en vigueur aujourd’hui. » À titre de vice-roi, il crée
le Prix du Gouverneur général pour l’entraide en 1995, lequel devient la Médaille du Souverain pour les bénévoles en 2015.
14 juillet 2019
Derf Backderf, True stories, bandes
dessinées traduites par Philippe Touboul, Bussy-Saint-Georges, Éditions ça et là, 2019, 200 pages, 37,95 $.

L’Amérique foutraque

Dans True Stories, Derf Backderf décrit l’Amérique prise sur le vif dans la rue ou dans des magasins. Ses scènes du quotidien font mouche et font écho une Amérique profonde, dérangée, saturée
de malbouffe, foutraque.
La plupart de ces histoires ont été publiées dans le cadre d’un strip underground baptisé « The City », paru dans plus
de cinquante journaux aux États-Unis
et au Canada. Backderf conçoit son strip comme « le journal dessiné d’un jeune blaireau de la contre-culture ».
Ces True Stories peuvent être drôles, bizarres, évocatrices et même poignantes. Plusieurs nous font tiquer devant la stupidité abyssale de l’espèce humaine.
Elles sont toujours inattendues. « Quand elles se déroulaient devant moi, note Backderf, je souriais, levais les yeux au ciel et remerciais le dieu des comics. »
Difficile de choisir une strip en guise d’exemple. Je vous propose d’abord celle-ci : « Midi au centre commercial. L’unique client s’arrête dans l’allée, la tête baissée… Un moment de réflexion sur notre société de surconsommation ? Une petite prière rapide pour nos soldats ? Eh non. Le type s’est endormi ! Debout et accroché à son caddie ! C’est ça, l’Amérique ! zzzzz snlrf zz. »
Ou encore : « Bonjour, Bibliothèque municipale. - Oui, j’ai besoin de savoir quand l’homme a découvert le feu… (Recherche) D’après l’encyclopédie, l’homme a découvert le feu vers 500 000 avant J.-C. - Et il y a une photo ? »
Une dernière : Un sans-abri demande à une passante-catin « Vous auriez 35 cents pour moi ? » Elle répond « Je crois pas, non… » Il rapplique : « Bon, et votre numéro de téléphone, alors ? »
Le livre couvre vingt-cinq ans de comics. On dirait que trois ou quatre personnes différentes ont dessiné ces trucs, car l’auteur s’est parfois égaré stylistiquement. Mais il a toujours été « au bon endroit, avec le bon truc à fourguer ».
Le premier livre de Derf Backderf, Punk rock & mobile homes, a été consacré comme l’un des meilleurs romans graphiques de 2010 par Booklist. Derf
a reçu le prestigieux Robert F. Kennedy Journalism Award du dessin politique
en 2006.
29 juin 2019
Jules Tessier, Point final ? carnet, Montréal, Éditions Fides, 2019, 312 pages, 26,95 $.

Réflexions élégantes
d’un humble universitaire

Ancien professeur à l’Université d’Ottawa, Jules Tessier est un fin observateur de notre société.
Ses réflexions font l’objet de
carnets publiés aux Éditions Fides.
Le cinquième s’intitule Point final ? Il renferme des textes sur des sujets plutôt hétéroclites allant du marché Jean-Talon de Montréal à la double vie des médecins-écrivains,
en passant par les mairesses
et les jours de la semaine.
Dans le chapitre sur les mairesses, Jules Tessier rappelle d’abord que le terme s’est longtemps appliqué à désigner l’épouse du maire. Aujourd’hui on parle régulièrement de la mairesse Valérie Plante (Montréal), comme jadis de la mairesse Andrée Boucher (Québec). On croit avec erreur que la première femme élue maire au Canada fut Charlotte Whitton, à Ottawa en 1951. Tessier corrige en indiquant que le titre revient plutôt à Barbara Hanley, dans le nord de l’Ontario, à Webbwood en 1936.
Au Québec, c’est une anglophone qui détient ce titre, soit Elsie Gibbons qui fut élue à la tête de la petite municipalité de Portage-du-Fort, dans le comté de Pontiac, le 13mai 1953. Tessier souligne que les mairesses de cette province sont beaucoup plus scolarisées que leurs homologues masculins.
Un texte décrit comment le style de vie a désormais changé les jours de la semaine. Le dimanche n’a plus grand-chose en commun avec les dimanches d’autrefois. L’expression « Y a du monde à messe »
ne s’entend plus qu’au sens figuré. Jadis,
le lundi était le jour de la lessive et les cordes à linge se remplissaient. Cette corvée a été transférée au dimanche. « et c’est ainsi que, de nos jours, on s’endimanche…
le lundi! »
Le mardi n’a pas subi de changement notable, toujours aussi « drabe »m sauf une fois par année : le mardi gras. Paraît que le mercredi était jadis une journée consacrée à saint Joseph. « Maurice Duplessis tenait invariablement ses élections un mercredi, afin de les mettre sous le patronage de saint Joseph, dans tous les sens du mot, considérant les mœurs politiques de l’époque… »
Le jeudi demeure toujours un jour auréolé du prestigieux titre de « jour de la paye ». Le vendredi a vu sa réputation changer radicalement; longtemps associé à l’abstinence de viande dans le milieu catholique, ce jour voyait le poisson trôner au menu (ce qui est encore le cas dans plusieurs restaurant qui offre fish & chips le vendredi). Mais l’expression « Dieu merci, c’est vendredi! » donne un nouveau sens
à ce jour de la semaine.
Le samedi est le jour de congé préféré de tous. Il occupe une place différente des autres jours dans la comptine « L’empereur, sa femme et le petit prince », puisqu’ils décident ce jour-là de ne plus revenir.
Un des carnets les plus intéressants passe en revue la double vie des ces hommes
bi qui furent et médecins et écrivains.
En tête de liste on trouve le docteur Philippe Panneton (1895-1960) qui signa Trente arpents sous le pseudonyme Ringuet, le nom de sa mère. Bertrand Vac (1914-2010, de son vrai nom Dr Aimé Pelletier,
est connu pour ses histoires galantes et voluptueuses. Jacques Ferron a déjà dit
« Le médecin sera mon mécène. J’entends faire de la littérature. » Plus près de nous,
il y a Jean Désy, Alain Vadeboncœur et Philippe More, des écrivains et soignants qui s’intéressent au corps, mais aussi à l’âme.
Comme Jules Tessier est un ancien directeur de la revue Francophonies d’Amérique, il n’est pas surprenant de le voir signé un texte qui rend hommage à Antonine Maillet pour l’Acadie, Séraphin Marion pour l’Ontario, Annette Saint-Pierre pour l’Ouest canadien et Claire Quintal pour la Franco-Américanie. Ces personnes ont tous « contribué à maintenir vivante, à pérenniser avec quelque contenu la belle appellation d’Amérique française ».
Je signale, en terminant, qu’un article souligne comment Elizabeth Simcoe, épouse du premier lieutenant-gouverneur du Haut-Canada, était une femme qui maîtrisait bien le français et avait ainsi
un accès privilégié à la population de
la ville de Québec où elle a séjourné entre le 11 novembre 1791 et le 8 juin 1792.
17 juin 2019
Anne Crausaz, Quel est ce fruit ? album, Nantes, Éditions MeMo, 2019, 72 pages,
37,95 $.

Un livre plein de trous
et de saveurs

« Ma peau est fine et très brillante. Mon noyau est de bois.
Qui suis-je ? Ma peau est velue
et me protège des petites bêtes.
Ma chair et mes graines forment
un merveilleux dessin…
Qui suis-je ? » Voilà le genre
de devinettes qu’Anne Crausaz propose dans Quel est ce fruit ? Vous avez certainement trouvé
la réponse : la cerise dans
le premier cas, le kiwi dans
le second.
C’est Madame Fourmi qui fournit, sur
la page de gauche, les indices de chaque devinette à une jeune fourmi. La page de droite est un gros plan sur la peau du fruit, avec un trou de la grosseur d’un dix sous, qui laisse entrevoir la chair du fruit.
Elle occupe les deux pages suivantes,
puis un zoom arrière pour découvrir
le fruit et sa plante sur deux pleines
pages. Anne Crausaz signe elle-même
les illustrations de cet album.
Il y a plusieurs autres petits trous dans
les pages, comme si une armée de fourmis avait creusé un tunnel pour atteindre
une salade de fruits (dernière illustration
de l’album). On trouve aussi d’autres insectes, notamment des vers, une araignée, une luciole et ce qui m’a semblé être
une abeille. Ce sont ces insectes qui,
par un habile jeu de découpe, nous font véritablement découvrir l’intérieur des fruits.
Ce grand livre à trous s’adresse à un très jeune public. Les données sont plutôt élémentaires, parfois un mot sur les vitamines que renferme la peau d’une pomme. Certaines devinettes ont un petit
air poétique, comme dans le cas de la fraise : « Ma peau a le parfum du printemps. Je suis la reine des confitures. »
Peut-être parce que 22 des 72 pages de
cet album à couverture rigide ont un trou, le prix demeure assez élevé : 37,95 $.
Il s’agit d’un produit de la maison d’édition MeMo qui est située à Nantes et qui édite depuis 1993 des livres d’artistes et d’écrivains pour la jeunesse.
14 juin 2019
Louise Penny, Au royaume des aveugles – Armand Gamache enquête, roman traduit
de l’anglais par Lori Saint-Martin et Paul Gagné, Montréal, Éditions Flammarion, 2019, 448 pages, 29,95 $.

Armand Gamache toujours synonyme de mort

Traduite dans vingt-neuf langues
et vendue à sept millions et demi d’exemplaires, Penny est probablement l’auteure québécoise la plus connue au monde. Elle écrit en anglais. Le monde entier,
ou presque, connaît son personnage Armand Gamache, qui en est maintenant à sa quatorzième enquête dans Au royaume
des aveugles
.
Ce nouvel épisode ramène les habitués
du village québécois fictif Three Pines : Gamache, directeur suspendu de la Sûreté du Québec, son épouse Reine-Marie,
la libraire Myrna, la poète Ruth, la psycho-logue Clara, ainsi que le couple gay Gabri
et Olivier, propriétaires du bistro.
Gamache apparaît ici tantôt comme
un héros tantôt comme un malfaiteur. Il a été choisi comme un des trois exécuteurs testamentaires d’une soi-disant baronne dont les dernières volontés révèlent une pure folie, à moins que ce soit « un mélodrame victorien ambulant ».
L’ancien adjoint de Gamache, Lucien Beauvoir, est aussi de la partie, se demandant cette fois quel nouveau
monstre l’attend au tournant. « Je ne parle pas des meurtriers. Eux, j’en fais mon affaire. C’est le reste. Les jeux de coulisse qui ne sont pas amusants du tout. »
Louise Penny n’est pas à une extravagance près. Elle fait citer à Gamache un passage
de l’Évangile : « Et l’homme aura pour ennemis les gens de sa maison »
(Mathieu 10,36). Elle pimente son récit
de conversations à la fois bonnes et mauvaises, réconfortantes et écœurantes, réussies et humiliantes.
Outre le « drôle de merdier » d’un testament qui s’entache d’un meurtre,
le roman nous entraîne dans une affaire
de narcotrafic où tous sont égaux devant le pire opiacé qui soit, diplômés d’universités ou décrocheurs. Il nous plonge aussi dans le monde secret de la finance où un bilan peut facilement cacher une fraude monumentale.
C’est donc en jouant sur plusieurs fronts que Louise Penny permet à Gamache de « déroger non pas aux lois, mais bien à
ce qu’on considérait comme les règles cardinales des enquêtes pour meurtre ». Pourrait-il en être autrement dans une intrigue où délires et folie ne manquent pas…? L’argent en est souvent empreint,
sans compter « la puanteur d’émotions assez pourries pour conduire au meurtre ».
Les romans de Penny sont connus pour illustrer qu’il n’y a presque pas de limites
à ce que les humains peuvent croire.
Au royaume des aveugles n’y échappe pas. Il démontre aussi que « l’espoir est encore plus vaste et puissant ».
The Washington Post qualifie cette quatorzième enquête d’Armand Gamache d’ingénieuse, voire d’exceptionnelle. Je n’irais pas aussi loin; au contraire, je n’hésiterais pas à dire que ce n’est pas une des meilleures que j’aie lues. Louise Penny n’en demeure pas moins la plus récompensée des écrivains canadiens de romans policiers.
15 mai 2019
Collectif, Poèmes de la résistance,
sous la dir. d'Andrée Lacelle, Sudbury, Éditions Prise
de parole, 2019, 110 pages,
12 $.

Quand la poésie devient maîtresse des lieux

Trente-sept poètes unissent leurs voix dans Poèmes de la résistance pour dénoncer « les coupes cinglantes du gouvernement Ford
et son indifférence inqualifiable face à la réalité franco-ontarienne ».
Ils et elles ont répondu à l’appel d’Andrée Lacelle, jusqu’à tout récemment poète lauréate de
la Ville d’Ottawa.
Dans l’introduction intitulée Dire la lumière de notre colère, Andrée Lacelle écrit que « le poème, c’est l’acte d’être au monde à part entière, au plus intime de notre vie comme au sein de notre collectivité ». Puis elle ajoute que « toute poésie est résistance et maîtresse des lieux, car elle occupe
la langue et le langage. (…) Lucide, le poème cherche à dire l’histoire de nos histoires. »
Jean Marc Dalpé ouvre la marche de cette résistance dans la première partie du recueil intitulée Cohésion en rappelant que c’est loin d’être la première fois : déportation des Acadiens, soulèvement
des Métis, crise scolaire de Sturgeon Falls, SOS Montfort. « Mais nous sommes
toujours là / Aux aguets et en beau joualvère / Le Verbe effilé et l’œil vif ».
Un jeune poète, François Baril Pelletier, enchaîne pour dire que nous sommes 600 000 en marche et non en agonie ou en effritement. « Nous résistons en corps / ni la tempête ni le tremblement ne nous effraient (…) / Nous sommes levés vivants ».
Dans la deuxième partie, Sentiment,
Blaise Ndala n’appelle à son secours « ni Champlain ni le champagne / ni la Vierge ni le Viagra / ma fierté est une sainte putain / qui sucera jusqu’à plus soif /
le fleuve boueux de ton mépris ».
La section suivante, Matériaux, donne
la parole à Éric Charlebois, entre autres, qui devient le président du Regroupement des électriciens poètes de l’Ontario francophone et francophile, le REPOFF. « Je suis l’ohm
de la situation / l’ohmbudsman / de la résistance électrique / et du bilinguisme
en conduction ».
Sylvie Bérard souligne que les parcours
de notre langue sont multiples de la 401 à la 117 à la 108. « Entre Belleville et Sault-Sainte-Marie / entre Rivière-des-Français et Chenail Écarté / Les lieux-dits espoirs zigzaguent entre les / défenses quand ils essaient de parler / des sens tenaces /
Je ne réside pas dans le passé mais dans l’espace ».
Pierre Raphaël Pelletier ouvre la section Tenir tête, ouvre les voies d’un impérissable avenir, même au milieu des aliénations perpétrées par les autorités au pouvoir : « Nous nous insurgeons / Nous crions notre colère incendiaire / Nous refusons
de nous soumettre / à ces tyrans qui veulent à la fois / posséder la planète /
et assassiner nos libertés ».
Pour Hédi Bouraoui, ce n’est pas Que la lumière soit, mais que la résistance soit !
Il faut à tout prix « Résister au Bull-Ford nous privant de notre langue / Et l’envoyer paître dans les orties des harangues ! »
La dernière section, Temps, permet notamment à David Ménard de parsemer son poème de jalons historiques et de clamer haut et fort une suite qui se laissait déjà présager : « vaincre un petit petit homme qui se prend pour un roi… / monnaie courante pour nous, habitants blancs, verts / et de toutes les couleurs ».
Le mot de la fin revient à Andrée Lacelle qui rappelle que la langue est une vigie, une bouée, une boussole, que la poésie s’évertue non seulement à rayonner mais
à nous rassembler : « Déjouons novembre noir / Place à la lumière / Vive ».
Le collectif de Poèmes de la résistance comprend Angèle Bassolé, Sylvie Bérard, Jean Boisjoli, Hédi Bouraoui, Frédérique Champagne, Nicole V. Champeau, André Charlebois, Éric Charlebois, Tina Charlebois, Margaret Michèle Cook, Antoine Côté Legault, Sonia-Sophie Courdeau, Jean Marc Dalpé, Thierry Dimanche, Daniel Groleau Landry, Brigitte Haentjens, Andrée Lacelle, Gilles Lacombe, Chloé LaDuchesse, Clara Lagacé, Gilles Latour, Louis Patrick Leroux, David Ménard, Blaise Ndala, Gabriel Osson, Michel Ouellette, Catherine Parayre, François B. Pelletier, Pierre Raphaël Pelletier, Stefan Psenak, Pierrot Ross-Tremblay, Paul Ruban, Paul Savoie, Elsie Suréna, Véronique Sylvain, Michel Thérien et Lélia Young.
J’espère que ce recueil sera admissible au Prix littéraire Trillium même si certains collaborateurs résident au Québec. Il mérite aussi le Prix du Gouverneur général.
11 mai 2019
Denis Robitaille, Jeune femme aux cheveux dénoués, roman, Montréal, Éditions Fides, 2019, 408 pages, 23,99 $.

Roman sur la puissance créatrice du regard

Le titre du roman historico-psycho-artistique Jeune femme aux cheveux dénoués, de Denis Robitaille, réfère
à un portrait exécuté durant l’occupation allemande à Paris.
Le tableau qui aurait pu être
un Cézanne demeure fictif, mais permet à l’auteur de démontrer comment l’art peut jouer un rôle de premier plan dans la vie des gens.
L’histoire nous fait osciller entre la Seconde Guerre mondiale et le Montréal de 1979
à l’époque où Joe Clark et René Lévesque
sont premier ministre. Diverses intrigues
et divers personnages s’entrecroisent sur
un fond d’enquête sur les traces des œuvres d’art spoliées par les nazis.
À travers l’histoire du courtier Jean Meunier, de la galériste Anne Vaudreuil, de la jeune Laurette Garbowski aux cheveux dénoués et de la journaliste américaine Gisel Lewis, le romancier nous plonge dans la puissance de l’art. Avec le personnage Jean Meunier, par exemple, Robitaille illustre comment
on peut « percer l’intention d’une image
et ses moindres secrets » sans pour autant voir au-delà de la surface dès lors qu’il s’agit d’êtres vivants.
Anne Vaudreuil recherche un art frondeur qui l’oblige à revoir le rapport au monde et qui dénonce l’affaissement de la conscience. Pour elle, l’art consiste à « voir le monde autrement ». Quant à Jean Meunier, un tableau exerce une opération de sauvetage, « cependant, entre chacun d’eux et moi,
je ne saurais dire qui se porte au secours de l’autre ».
Peindre un tableau ne consiste pas seulement à raconter une histoire,
mais surtout à puiser ce qu’on a en soi,
à exprimer l’ardeur qui bouillonne en soi sans parvenir à la saisir complètement. Ainsi, « tout en reproduisant un paysage, Cézanne peignait à travers lui son univers intime ». Il n’y a que l’imagination
d’un artiste pour déloger ce qu’il y a
de plus enfoui chez un être humain.
Anne Vaudreuil recherche un art frondeur qui l’oblige à revoir le rapport au monde et qui dénonce l’affaissement de la conscience. L’art consiste à « voir le monde autre-ment ». Pour Jean Meunier, un tableau exerce une opération de sauvetage, « cependant, entre chacun d’eux et moi,
je ne saurais dire qui se porte au secours de l’autre ».
Peindre un tableau ne consiste pas seulement à raconter une histoire,
mais surtout à puiser ce qu’on a en soi,
à exprimer l’ardeur qui bouillonne en soi sans parvenir à la saisir complètement. Ainsi, « tout en reproduisant un paysage, Cézanne peignait à travers lui son univers intime ». Il n’y a que l’imagination d’un artiste pour déloger ce qu’il y a de plus enfoui chez un être humain.
Le style de Denis Robitaille est finement ciselé, surtout lorsqu’il décrit la physio-nomie d’un personnage : « cheveux gris bien coiffés, lèvres minces, visage rasé de près, rides estompées avec soin » ou encore « sautoir de perles sur une robe couleur rubis, maquillage soigné, exerçant l’art
de la conversation comme une épouse de diplomate ».
Il déniche des comparaisons très imagées, dont voici un bel exemple : « un tissu sur les reins comme une rivière, ses courbes nues comme des dunes ». Pour décrire comment Jean Meunier est particulièrement efficace dans l’ombre, Robitaille écrit : « Même seul dans une pièce, il passe inaperçu. »
L’éditeur a raison de dire que l’auteur nous livre ici un roman sur la puissance créatrice du regard.
3 mai 2019
Sylvain Rivière, Les animots de A à Z, album illustré par Jocelyne Bouchard, Tracadie-Sheila, Éditions La Grande Marée, 2019, 56 pages, 18,95 $.

Abécédaire
mi-réaliste mi-fantaisiste

De A comme dans alpaga jusqu’à
Z comme dans zèbre, le poète Sylvain Rivière propose aux
jeunes d’apprendre l’alphabet avec les « animots ». Son abécédaire s’intitule tout simplement
Les animots de A à Z et il est magnifiquement illustré par
Jocelyne Bouchard.
Quand un présente un animal pour chaque lettre de l’alphabet, on n’est pas surpris de trouver le zèbre et le wapiti ou le jaguar et le koala. Pour la lettre Q il a fallu trouver un oiseau, le quetzal. Chacune des 26 illustrations de Jocelyne Bouchard couvrent une page et demie et se logent à l’enseigne du réalisme teinté d’une touche coquine.
Cet abécédaire présente des textes poétiques, souvent de lecture assez facile, parfois parsemés de mots plus rares. Le poème sur la girafe commence ainsi : « Pour la prendre par le cou / Il faudrait être un hibou / Tant elle est géante et fière / Galopant à sa manière ». La rime ne se veut pas toujours riche (comme on nous l’apprenait en classe), mais plutôt entraînante. Ainsi, au sujet du koala, on peut lire « On dirait un ours en peluche / Tellement il est mignon # Avec ses grands yeux tout ronds / C’est sûrement le plus illustre ».
En faisant la lecture à son enfant, le parent devra expliquer certains mots : amphibien, cétacé, didactyle, feuillu, herbivore, mammifère, pécari, steppe, zigoto. La verve poétique de Sylvain Rivière se mêle allègrement à une soif d’information comme ancien journaliste. Cela donne lieu à des textes mi réalistes mi fantaisistes.
Poète, dramaturge, parolier, romancier et essayiste, l’auteur est avant tout un grand virtuose de la langue et s’intéresse tout spécialement aux parlers régionaux. Il a publié de nombreux ouvrages, dont le roman La Belle Embarquée, qui a reçu le prix France-Acadie en 1994 et a été traduit en roumain. La Sirène des Îles de la Madeleine est son premier conte s’adressant aux jeunes lecteurs.
20 avril 2019
Webster et Valmo, Le Grain de sable. Olivier Le Jeune, premier esclave au Canada, album, Québec, Éditions du Septentrion, 80 pages, 19,95 $.

Album historico-poétique

Le premier esclave noir au Canada, et peut-être même en Amérique,
est arrivé en 1629 à Québec,
capitale de la Nouvelle-France.
Afin de souligner le 390e anniversaire de ce fait peu connu, les artistes Webster et Valmo unissent leurs talents pour produire l’album Le Grain de sable. Olivier
Le Jeune, premier esclave au Canada
.
Un jeune Noir capturé au Madagascar arrive avec les Frères Kirke lors de la prise de Québec en 1629.
Il est vendu pour 50 écus à Olivier
Le Baillif, un commis français au service des Anglais, dont David Kirke.
En 1932, ce commis fait don du jeune esclave à Guillaume Couillard, premier colon de la ville de Québec.
Le jésuite Paul Le Jeune lui enseigne
le catéchisme et le baptiste Olivier Le Jeune en 1633.
Ce premier esclave meurt à Québec en 1654, à environ 32 ans.
C’est a à près tout ce que nous savons d’Olivier Le Jeune. Il n’en faut pas plus pour inspirer l’auteur Webster (Aly Ndiaye de son vrai nom) est l’illustratrice Valmo (Valérie Morency de son vrai nom) à produire Le Grain de sable, un magnifique album historico-poétique.
Dès la première page, on voit la plage malgache se transformer en plaine de neige. Webster et Valmo excelle dans l’art de montrer comment « tout est vécu par
la bonté de l’âme à 6 ou 7 ans ».
Cet album est un outil de sensibilisation
et d’initiation à la première page d’esclavagisme au Canada. Destiné à
un jeune public, il intéressera aussi
les adultes qui découvriront un passé
plus multiculturel que ce qu’ils ont pu apprendre dans leurs livres d’histoire.
Le Grain de sable ne propose rien de moins qu’une relecture plus inclusive de notre passé.
13 avril 2019
Michel Jetté, La ruelle en arrière
d’la maison
, carnet, Montréal,
Éditions Fides, 2019, 296 pages, 26,95 $.

Nostalgie tricottée serrée

Dans un quartier ouvrier
d’une petite ville sans nom,
un garçon de « pas encore sept ans » raconte une époque que
les plus vieux pourraient se remémorer avec gaieté ou nostalgie et les plus jeunes avec étonnement, voire incrédulité. « Théâtre d’un jeu dramatique, dont nous étions à la fois acteurs et spectateurs, la ruelle en arrière d’la maison était notre scène, notre plateau. » D’où le titre du carnet de Michel Jetté : La ruelle en arrière d’la maison.
Nous sommes au milieu du siècle dernier où l’arrivée du gros réfrigérateur Westinghouse met bien involontairement
à la retraite le livreur de glace, qui « faisait office de rapporteur officiel pour maman (…) enclavée entre les enfants et la cuisine, le reprisage et les devoirs ».
La grande roue du progrès s’oppose, ici,
à la nostalgie d’une époque révolue où
la radio Admiral AM bleu pâle régulait
le rythme de la maisonnée avec « ses bulletins de nouvelles, ses radioromans,
le signal horaire de l’Observatoire national à midi et son opéra du Met le samedi après-midi ».
La télévision arrive avec la face du Sauvage et les oreilles de lapin qu’il faut rediriger pour « arrêter l’image de s’étirer,
de s’amincir, de bâiller, de tourner,
de diagonaliser, de sauter, de pâlir,
de foncer, de neiger ».
Tel que mentionné plus haut, le narrateur est un petit garçon de pas encore sept ans, qui est « différent des autres », sans plus de précisions; chose certaine, il est sensible et rusé. « Je prenais l’argent à déposer
dans mon compte de caisse scolaire et j’achetais des Chinois en donnant les sous
à la Sainte-Enfance à la place. »
Il nous conduit au dépanneur du coin,
ce qui ramène les Life Savers, les boîtes
de Cracker Jack, les bonbons à la cenne,
les Popsicles, les Revello, les briques de « crème à glace » trois couleurs, la bière d’épinettes, l’orange Crush, les machines à gomme et à pinottes. L’Almanach du peuple y trône près des cigarettes et du tabac
à pipe.
Le magasin agit aussi comme un confessionnal « où s’échangeaient, outre
les dollars et les pièces, les racontars et
les secrets jusque-là bien gardés. On aurait pu y remplir de gros sacs de papier brun de médisances et de calomnies, à la seule écoute de certaines langues bien pendues. »
Le style de Michel Jetté est coloré ou imagé. Ainsi, quand un des hommes réunis autour d’une tasse de thé bien tassé lève la voix, on peut « entendre tonner la chute du Diable ». Un autre a « des mains larges et épaisses comme des pelles à gravois de couvreurs ». Et pour un enfant qui essaie de fumer un cigare, cela lui fait « tourner la tête comme ces chevaux des fêtes foraines ».
En passant, le cigare est un White Owl, exactement celui-là que mon grand-père Parent fumait en 1955 et qu’il demandait sous le nom de Chouette blanche… à Windsor (Ontario). Beau souvenir!
30 mars 2019
François Barcelo, Napoléon Ratté, président malgré lui, roman illustré par Jean Morin, Saint-Lambert, Soulières Éditeur, coll. Chat de gouttière no 68, 104 pages, 11,95 $.

Quand mouche rime
avec tabarnouche !

Depuis trente ans, François Barcelo n’écrit que des livres. Il vient
de publier le 70e qui s’intitule Napoléon Ratté, président malgré lui. L’action de ce roman pour les 9 ans et plus se déroule dans la classe de Josiane Labonté, qui doit se choisir un président. Au masculin parce que les deux candidats sont
des garçons.
Le titre laisse évidemment entendre que Napoléon Ratté va gagner. Son opposant
est Donald Roy. Il y a donc campagne électorale, affiches et discours. L’auteur parsème son récit de notes sur la différence entre monarchie (roi sonne comme Roy)
et démocratie (Napoléon n’était pas un démocrate). Ces notes deviennent parfois des digressions qui ne visent qu’à remplir des pages.
L’intrigue demeure assez mince, alors l’auteur ajoute des situations qui lui permettent de faire connaître une expression comme « devoir une fière chandelle », même si Napoléon « ne voit pas trop ce que la chandelle vient faire là-dedans et encore moins de quelle manière une chandelle peut être fière ». Barcelo aurait pu glisser qu’il s'agit d’une référence aux cierges que l’on allume dans les églises en témoignage de gratitude lorsqu’un de nos vœux a été exaucé.
Une élève chante dans une chorale et fait du taekwondo, une autre pratique la nage synchronique et un troisième suit des cours de ukulélé (aucune idée de quoi il s’agit, mais ce roman n’a pas été écrit pour
un vieux croulant comme moi).
Le titre de mon article fait référence à une mouche qui se promène au plafond et attire l’attention de Napoléon. Quand l’institutrice Josiane lui demande s’il est dans la lune,
il répond « Non, je suis dans le plafond. » Une tabarnouche de bonne réponse!
Je ne peux pas dire que cette histoire publiée dans la collection Chat de Gouttière de Soulières Éditeur m’ait plu énormément. Deux étoiles sur cinq. François Barcelo a cherché à démontrer que tout est difficile, mais rien n’est impossible, quand on s’appelle Napoléon Ratté. Il avait mieux réussi lors du deuxième épisode, Napoléon Ratté et le conquérant du mont Chapeau.
24 mars 2019
Marielle Giguère, Deux semaines encore, roman, Longueuil, L’instant même, 2019,
150 pages, 19,95 $.

Fiction plus douce
que la plate réalité

Marielle Giguère signe un premier roman intitulé Deux semaines encore où elle décrit une famille assez dysfonctionnelle, merci.
Elle excelle dans l’art d’illustrer comment la fiction convient souvent mieux aux gens que la plate réalité.
Arnaud, dans la jeune vingtaine, est
le narrateur du roman. Il interagit avec
son frère Henri, son père et sa mère, ses blondes, son grand-père mais pas sa grand-mère puisqu’elle est partie en Grèce et envoie vingt-six fois une carte à son mari pour dire « Deux semaines encore.
Je t’aime. » Arnaud et Henri prennent grand-père sous leur aile. « La vie peut être triste et belle à la fois. Où l’homme peut être largué et aimé dans le même mouvement. »
Comme l’auteure enseigne la littérature
et le théâtre, son ouvrage jongle avec
de courts passages dramatiques et de long passages romanesques. Chaque chapitre commence comme une pièce de théâtre : description du décor, côté cour côté jardin, didascalies. Et les dialogues dans la partie romanesque sont présentés comme dans une pièce. Assez original.
Dès l’âge de cinq ans, Arnaud a compris qu’une phrase qui commence par Va…,
c’est nécessairement une phrase violente, comme dans « Va chier. Va donc te jeter
en bas du pont ou Va te faire fourrer, esti de salope. »
Henri est danseur nu depuis qu’il a 18 ans, « officiellement depuis qu’il en a seize-ish ». Parallèlement, il termine une maîtrise en philosophie. C’est un danseur nu lettré. »
Quant à Gaëlle, petite amie d’Arnaud, « elle emprunte des vies qu’elle fait siennes pour un temps. Puis elle disparaît. » Des pages crues décrivent leurs ébats. Tout y passe : mamelons, fesses, cul, couilles, queue, vagin, clitoris, anus, sperme, esti que c’est divin!
Les parents s’accrochent aux p’tits bonheurs du passé. Le présent n’a aucune chance avec eux. La mère vit à côté d’elle-même parce que « le réel ne fait pas son affaire quand il refuse de coller à la fiction ».
Le roman est parsemé de petites 
réflexions sur la vie qui est « une lente accoutumance à la déception… On tire
le meilleur de ça. »
13 juillet 2019
Francesco Dimitri, Le livre des choses cachées, roman traduit de l’anglais par Charles Recoursé, Paris, Éditions Hugo & Cie, 2019, 384 pages, 29,95 $.

Notre incapacité
à comprendre la vie

Ils sont quatre hommes et ont chacun 35 ans : Fabio, Tony, Mauro
et Art. Ils sont les personnages
du roman Le livre des choses cachées, de Francesco Dimitri,
quatre amis d’enfance qui, fidèles
à un pacte qui les unit depuis
une décennie, se retrouvent une fois l’an dans leur village natal du sud
de l’Italie pour célébrer l’amitié,
le temps qui passe et les rêves que l’on poursuit mieux à plusieurs.
Cette année, Art, le plus flamboyant d’entre eux, n’est pas au rendez-vous, comme vingt-deux ans plus tôt. Fabio, Tony et Mauro deviennent tour à tour les narrateurs des chapitres qui se succèdent à un rythme progressivement trépidant. Dimitri nous offre un thriller psychologique où le surnaturel n’est jamais vraiment très loin.
La description des lieux est souvent recouverte d’un voile. Ainsi, « les maisons vides ont une atmosphère particulière.
Ce n’est pas une absence de bruit ou de mouvement, c’est plus subtil que ça ; c’est l’absence de la sensation d’une présence. »
Il apparaît assez vite que la disparition
d’Art est une conséquence de la première, vingt-deux ans plus tôt. Les tentatives
de comprendre Art demeurent toujours vaines. « Ce qu’on appelle coïncidence,
c’est un système qu’on n’a pas encore compris. »
Des remarques de Fabio, Tony et Mauro, parsemées comme des cailloux du Petit Poucet, nous font comprendre que, à mesure que nous grandissons, nous accumulons
un paquet de si. « Nous croyons exercer
un contrôle sur nos vies, mais c’est faux.
La plupart du temps nous n’avons aucune idée de ce que nous faisons et, comme des moutons, nous suivons quelque chose, que ce soit le destin, notre subconscient ou
les caprices d’un deux-roues. »
Les années entre les deux disparitions d’Art ont conduit cet homme à la fois solaire et mystérieux, aux relations troubles et aux passions déroutantes, à arpenter en funambule le précipice qui sépare la raison de la folie. Sa récente disparition oblige Fabio, Tony et Mauro à confronter leurs secrets, trahisons et fantômes.
Contrairement à ce que certains croient
un peu naïvement, la vie ne se résume
pas à payer des impôts, à être à découvert,
à se faire des amis, puis à les perdre, à avoir des chagrins d’amour, puis à mourir.
C’est plus compliqué, souvent plus tordu.
Je ne risque pas de me tromper en
affirmant que Le livre des choses cachées est une analyse de notre incapacité à comprendre les autres, même ceux dont nous croyons être proches, voire notre incapacité à comprendre la vie elle-même, pour reprendre une expression de l’écrivain américain Douglas Kennedy.
28 juin 2019
Claude Forand, Le pire vampire, roman, Ottawa, Éditions David, coll. 14/18, 2019,
216 pages, 14,95 $

Sixième enquête
de Roméo Dubuc

Le détective Roméo Dubuc,
son collègue Lucien Langlois et
la journaliste Manon Pouliot sont
de retour dans Le pire vampire, nouveau polar de Claude Forand.
On y apprend que le vampirisme
se loge à diverses enseignes; il peut être social, classique ou clinique.
L’action de ce roman nous ramène dans
la tranquille bourgade de Chesterville,
en Estrie. En pleine nuit, au vieux cimetière des Anglais, une fille de 17 ans est retrouvée morte, dans sa robe blanche, avec une morsure à la gorge. On dirait qu’elle a été vidée de son sang… par un coyote ou
un renard par exemple.
Claude Forand excelle dans l’art des rebondissements qui rendent son récit
plus saccadé, plus percutant. Ainsi, quand
un prof à l’École secondaire La Sapinière crée la Société de Dracula pour explorer l’histoire gothique, voire le vampirisme social, et qu’il exclut un étudiant underground à la recherche d’émotions
plus fortes, il ne sait pas qu’il vient de
signer son arrêt de mort.
Si, pour un ami de la jeune victime, « jouer au vampire était comme mettre un costume d’Halloween, juste pour le fun », il y a d’autres jeunes pour qui les habits gothiques sont un prélude à des gestes sanguinaires. Sans compter qu’un personnage croit dur comme fer à la « Nuit du Sang », un rituel barbare connu depuis le Moyen Âge et célébré par un acte criminel. Dubuc va-t-il devoir enquêter sur une troisième mort… ?
Pour ajouter du piquant à son polar, Claude Forand met en scène un jeune marginal fier et hautain qui prétend être la réincarnation du grand vampire sanguinaire Verango, un prince héritier de Hongrie mort il y a 117 ans. L’auteur ne joue pas à Donjons et Dragons, il fait reposer son intrigue sur des recherches sociologiques, psychologiques
et scientifiques. N’empêche qu’un vampire pur et dur pourrait peut-être contester
un certain dire ou un certain agir dans
ce roman.
Le personnage de Roméo Dubuc apparaît dans Le cri du chat (1999), le tout premier roman de Claude Forand. Il devient rapidement un personnage clé de son œuvre. Déjà popularisé par Ainsi parle
le Saigneur
(2006), il réapparaît dans
Un moine trop bavard (2011), puis dans
Un député décapité (2014), Cadavres à
la sauce chinoise
(2016) et maintenant
Le pire vampire (2019). Je parie ma dernière chemise qu’une prochaine enquête Dubuc fourmille déjà dans la tête de mon collègue et ami Claude..
16 juin 2019
Gérard Moncomble, L’enveloppe mystérieuse d’Arthur le facteur, album illustré par Pawel Pawlak, Wroclaw, Éditions Format, 38 pages, 35,95 $.

Quand facteur rime
avec facilitateur

À l’heure où les gens envoient de moins en moins de lettres et de cartes par la poste,
la maison d’édition polonaise Format publie
un album intitulé L’enveloppe mystérieuse d’Arthur le facteur, écrit
par Gérard Moncomble et illustré par Pawel Pawlak. Les jeunes qui ne connaissent que Facebook, Twitter ou Instagram découvriront le monde d’une époque presque révolue.

L’action se déroule à Bizette où le facteur Arthur délivre lettres, cartes, journaux
et colis aux résidents de la rue du Chêne Doré. Ces pièces contiennent des nouvelles étonnantes, émouvantes ou parfumées,
que les habitants s’empressent de partager avec lui. Certains portent des noms aux accents multiculturels, comme Boukir, Bettazi ou Luca. Pour d’autres, le nom
de famille décrit le caractère : Bougon, Grinchu ou Piquecosse.
Arthur doit livrer une lettre à Miguel et Julia Figueras, rue du Chêne Doré, mais il n’y a pas de numéro. « Il faut croire que ces gens n’existent pas. Personne n’a entendu parler d’eux. Personne ne les a jamais vus. Pourtant, tous se connaissent dans cette rue. Oui, le mystère est complet. Arthur est très, très embêté. »
Au fur et à mesure que le courrier et
les colis sont distribués, on découvre la vie des habitants de la rue, leur rapport au monde, immense ou étriqué, leurs amours, leurs querelles de voisinage et leur petite vie, solitaire ou grande ouverte sur l’ailleurs. Parlant de solitaire, Arthur livre une carte
de vœu à un homme qui se l’est envoyée lui-même parce que personne ne fête son anniversaire.
Ailleurs, c’est un colis de produits envoyés par mamie et le facteur doit goûter au gâteau, à la marmelade et aux caramels
(qui ne sont pas mangeables). Puis une dame reçoit un journal, mais ne trouve pas ses lunettes; Arthur doit lui lire les grands titres. Portait-elle vraiment des lunettes
où avait-elle tout simplement besoin de compagnie…?
Comme vous pouvez le constater, il fut
une époque où le facteur était un pilier
de la rue, un agent de communication à plus d’un titre. C’est sans doute encore
le cas dans plusieurs petites communautés. Je me souviens du facteur Janisse qui délivrait « la malle » dans mon village natal de Saint-Joachim, près de Windsor, dans les années 1950 et 1960.
13 juin 2019
Oli, Souris par ci, souris par-là, album illustré par Natalia Colombo, traduit
et adapté de l’espagnol par les Éditions
La Joie de lire, coll. Les Versatiles, Genève, 2019, 36 pages, 19,95 $.

Tu souris,
ma petite souris
 

Une maison d’édition qui porte
le nom La Joie de lire, on s’en doute bien, est toute désignée pour publier des albums jeunesse. J’ai découvert cette maison en lisant Souris par ci, souris par-là, album signé Oli, illustré par Natalia Colombo,
traduit et adapté de l’espagnol
par la maison d’édition.
Une famille intrépide de souris quitte sa montagne pour se rendre dans une maison. Il y a évidemment plusieurs chambres
et recoins. Or, que ce soit en Chine ou ici, quand les souris ont faim, elles filent à
la cuisine. Et qu’est-ce qu’elles y trouvent ? Un gâteau !
Dès que le chat apparaît, les petites souris ont peur, s’affolent et le gâteau glisse avec fracas. En miaulant, le chat fait sursauter
sa maîtresse endormie, qui secoue à son tour son mari, qui va chercher son fils, lequel est tout à ses pensées, heureux de retrouver le petit matin. Le coq n’est pas
en reste, il chante « dans un joyeux élan, fait fuir les souris… et tout est fini. »
Oli a écrit sa comptine en rimes subtilementchaleureuses et les illustrations aux pastels gras et aux crayons de couleurs de Natalia Colombo font sourire petits et grands.
14 mai 2019
Aurélie Valognes, La cerise sur le gâteau, roman, Éditions Mazarine, 2019, 414 pages, 29,95 $.

Et si la retraite n’était pas un long fleuve tranquille ?

La retraite est comme entrer
dans une pâtisserie. Tous les gâteaux ont l’air appétissant, mais il faut
les goûter les uns après les autres pour trouver lesquels sont faits
pour nous. Voilà ce que
la romancière Aurélie Valognes démontre dans La cerise sur
le gâteau
.
L’action se déroule en France où Bernard,
61 ans, est forcé à prendre sa retraite alors que son épouse Brigitte l’a allègrement choisie. Le couple a un fils et deux petits-enfants. Leur bru aime dire que son beau-père se bat avec ses démons tandis que
sa belle-mère se bat avec son mari.
« La boucle est bouclée. »
Ancien directeur financier dans une grande entreprise, Bernard n’a toujours eu qu’une seule passion : le travail. « Son quotient intellectuel est supérieur à la moyenne,
son quotient émotionnel vole au ras des
pâquerettes. » En perdant son poste,
il a l’impression d’avoir perdu son statut,
son identité, son utilité.
Brigitte est posée et tournée vers les autres. Elle fait du bénévolat dans une résidence pour les personnes âgées. Bernard est « stressé, stressant et surtout tourné vers son nombril ». L’une est le roc, l’autre est l’envahissant parasite.
Bernard n’aime pas le mot « retraite »,
c’est comme « les restes » ; pour lui, ça ne donne pas envie de goûter. Son petit-fils
va cependant lui donner le goût de relever un défi, de lutter contre la surabondance
de déchets plastiques. Plutôt mourir que d’acheter une bouteille d’eau en plastique,
se dit-il. « Heu… peut-être pas quand même. »
La romancière parsème son récit de petites réflexions, tantôt savoureuses tantôt punchées. Voici un exemple savoureux :
« À quoi bon être une grand-mère si c’est pour ne jamais faire de bêtises ? » Et puis un exemple punché : « Être collés l’un à l’autre, c’est la fin du couple. »
Aurélie Valognes aime jouer sur les mots,
ce qui donne parfois des répliques acerbes :
– La retraite, c’est mûrir ! Penses-y ! lance la mère de Bernard.
– Il ne manque pas une lettre ? répond
le fils.
L’auteure écrit que le nombre de divorce chez les retraités a doublé en dix ans en France. Signe que nombreux sont ceux qui ne préparent pas leur retraite. À 35 ans,
ils n’ont le temps de rien, puis à 65 ans,
ils ont du temps mais encore faut-il savoir quoi en faire…
10 mai 2019
Françoise Langlois, Le bois d’Armande, roman illustré par Irina Pusztaï, Saint-Lambert, Soulières éditeur, coll. Chat
de gouttière no 69, 2019, 120 pages, 11,95 $.

Quand rêver et raisonner vont de paire

Quand l’action d’un roman jeunesse se déroule à Saint-Meuh-Meuh-les Beus, dans le comté Laymouton,
il ne faut pas être surpris de se voir entraîner dans une histoire quasi abracadabrante. Le roman s’intitule Le bois d’Armande, une déformation de La belle au bois dormant, et il est signé par Françoise Langlois.
Eugénie rend visite à son cousin Claude au mois de juillet. Elle apprécie son immense créativité, même si elle aime le mettre au défi de prouver la réalité de ses lubies.
L’une d’elle est un conte de fées invraisemblable concernant le château de
la Belle au bois d’Armande (nom de la mère de Claude). L’auteure y fait des clins d’œil
au Petit Chaperon rouge et au Petit Poucet, mais cela demeure de la p’tite bière à côté des défis que devront surmonter les deux cousins.
Au début, Eugénie estime que Claude a
l’art de s’enfarger dans ses menteries,
qu’il a « tendance à inventer sans arrêt
des histoires de sorcières et de monstres »… au point d’avoir la tête pleine de scènes d’épouvante. Lorsque les deux cousins doivent surmonter des difficultés qui frôlent la catastrophe, le jeune lectorat a tout simplement droit, en sourdine, à une leçon de débrouillardise et d’entraide, qui baigne dans l’empathie.
Dans ce second roman, Françoise Langlois oppose rêver à raisonner. D’une part, elle démontre que l’imagination ou la rêverie
a sa place « dans une société où domine
un pragmatisme rigide ». D’autre part,
elle donne voix à une argumentation rationnelle sur un sujet d’actualité :
« que faire des migrants contraints par
les circonstances à trouver refuge
au Québec ? ».
Publié chez Soulières éditeur, dans
la collection Chat de gouttière, ce savoureux roman d’aventure et d’humour s’adresse
aux jeunes de 9 ans et plus. Ils apprécieront les nombreux rebondissements qui sont souvent accompagnés de réflexions sur l’amitié et la complicité.
2 mai 2019
Pierrette Lafond, Promenade en Enfer,
Les livres à l'index de la bibliothèque historique du Séminaire de Québec
, essai, Québec, Éditions du Septentrion, 2019,
144 pages, 29,95 $.

Quand un livre à l’Index menait tout droit à Enfer

Ceux qui sont nés dans les 1920, 1930 ou 1940 ont probablement entendu parler de livres « mis à l’Index ». La bibliothèque historique du Séminaire de Québec, fondé
en 1663, a contenu exactement 603 titres frappés d’interdit au fil des siècles par la censure ecclésiastique, tous désormais versés au Musée
de la civilisation. Pierrette Lafond s’est penchée sur ce fonds et
a publié une analyse intitulée Promenade en Enfer.
Le mot Index vient de Index librorum prohibitorum, publication de la Congréga-tion de l’Index, au Vatican. Il contient
« le nom des auteurs, des ouvrages et
des textes anonymes dont Rome réprouve officiellement la possession, la lecture,
la vente ou la diffusion. »
La section de livres interdits dans
la bibliothèque du Séminaire de Québec portait le nom Enfer, mot qui frappe l’imaginaire car on nomme « ce lieu
d’après le péril encouru pour tout catholique transgressant l’interdit : les principes régissant le magistère de l’Église catholique évoquent la damnation éternelle de l’âme du lecteur comme punition potentielle à la suite de la lecture
des mauvais livres. »
Les 603 titres logés dans « l’Enfer »
sont majoritairement de langue française (381), suivis de l’anglais (152), du latin (60), de plus d’une langue (9) comme latin
et grec ou français et italien. Ils proviennent principalement de la France (245), suivis
de l’Angleterre (128), des Pays-Bas (77),
de la Suisse (37), des États-Unis (40),
de la Belgique (20), de l’Allemagne et
de l’Écosse (15), le Canada n’en ayant que 9.
L’auteure nous apprend que, au Québec, d’autres formes de censure punitive pouvaient prendre formes, notamment l’autodafé, l’ostracisme, la dénonciation en chaire, l’auteur décrété persona non grata, l’excommunication, le refus de sépulture et l’interdit par décret épiscopal. Des auteurs comme Rodolphe Girard (Marie Calumet), Albert Laberge (La Scouine) et Jean-Charles Harvey (Les demi-civilisés) ont subi une
de ces formes d’opprobre.
On peut douter que de l’impact souhaité par un interdit atteignait son plein rendement. C’est bien connu, en effet, que le fruit défendu demeure toujours le plus fascinant, attirant et alléchant. Le cas de Jean-Paul Sartre constitue un bel exemple. Ce n’est
pas seulement L’être et le néant ou L’existentialisme est un humanisme qui ont été frappés d’interdit. L’auteur a été mis à l’Index de Rome omnia opera, c’est-à-dire son œuvre au complet.
L’ouvrage de Pierrette Lafond est le sujet
de son mémoire de maîtrise. Elle explique qu’un texte d’une croyance hétérodoxe représente une cause de damnation éternelle (Enfer) pour le catholique.
Des textes qui ont pu être considéré comme objet de corruption des masses apparaissent aujourd’hui « comme un objet de musée ».
L’Index a été levé dans les années 1960, après le Concile Vatican II. N’empêche qu’aujourd’hui d’autres voix s’érigent en censeurs et amènent des créateurs de haut calibre à s’autocensurer.
19 avril 2019
Alain Savary, Le grand détour pour traverser la rue, roman, Ottawa, Éditions L’Interligne, 2019, 128 pages, 20,95 $.

Un premier roman tendre, caressant et pénétrant

Né à Vanier trente ans passés, Alain Savary est un investisseur et maintenant un romancier. Finance et littérature ne sont pas mutuellement exclusifs, loin de là. Le grand détour pour traverser la rue a tout l’air d’une autofiction, mais c’est un roman que Savary a choisi d’écrire, un brillant roman !
Le narrateur, jamais nommé, raconte
sa vie de « J’ai 13 ans » à « J’ai 30 ans ». Abandonné par sa mère et vivant avec
un père qui dépend du bien-être social,
il rêve de traverser la rue pour passer de Vanier à Parc Rockcliffe, du quartier pauvre au quartier riche d’Ottawa. « À Vanier,
tout est petit, tassé, croche. »
Le narrateur-écrivain pose un regard acéré et lucide sur son milieu et sur les gens
qui croisent sa route dans ce roman écrit à la première personne. Le grand détour pour traverser la rue est l’odyssée d’un jeune homme prêt à tout pour s’inventer une vie meilleure.
À 14 ans, le narrateur écrit qu’un garçon
lui fait remarquer sa beauté, l’embrasse et ajoute que, une fois la puberté passée,
« on sera encore plus copains ». À 17 ans, un homme marié et père de famille l’initie
à l’amour, « tendre, caressant, pénétrant ». Dès cette séduction, l’ado apprend que
« le sexe sert à se calmer les nerfs ».
Il aime l’école secondaire car on y rencontre du monde bizarre (profs) et des mots étranges. Cela le fait penser, le fait rêver.
À 19 ans, il voudrait rencontrer une femme qui s’intéresse à lui et qui apprécie un type attentionné, mais il semble leur faire peur, les inquiéter, les insécuriser.
À l’université, il découvre qu’on peut souvent apprendre plus dans un dialogue intense que dans un cours d’un trimestre. « Au détour d’un mot, d’un geste, d’un regard, l’essentiel se dit. Des comparaisons inédites se tissent. Un lien surprenant éclaire une théorie complète. L’invention d’une vie surgit parfois dans l’instant d’un effluve. »
Peu de professeurs sont capables de canaliser les délires de leurs étudiants.
« On enseigne tout à l’école, sauf l’art d’être bien à deux. »
À 23 ans, l’auteur-narrateur est admis à
la London School of Economics and
Political Science. C’est là qu’il rencontre Leah, une femme qui cherche la même chose que lui, soit « quelqu’un de responsable et d’un peu délirant en même temps, et qui saurait toute sa vie garder
son enfance, ce qui n’a rien à voir avec
une adolescence prolongée ». Non, cela a plus à voir avec l’intimité et la complicité.
À 30 ans, Alain Savary a l’art d’étayer son roman de réflexions profondes sur la vie.
Il écrit, par exemple, que « les parents riches planifient tout : les études, les amis, les fréquentations, les carrières, les voyages,
les investissements, même la retraite, mais pas l’attention d’un désir amoureux qui ne finit pas ».
À la toute fin du roman, l’auteur se demande pourquoi notre société est plus humaine avec les chiens et les chats qu’avec les personnes. « Pourquoi les vétérinaires ont-ils plus d’empathie que les médecins ? Pourquoi devoir souffrir débile et
impotent ? »
Le grand détour pour traverser la rue mérite, à mon avis, le Prix Émergence AAOF remis à un auteur en début de carrière.
12 avril 2019
Patrice Gilbert, Le porto d’un gars de l’Ontario, roman, Ottawa, Éditions L’Interligne, coll. Vertiges, 2019, 368 pages, 30,95 $.

Nouveau romancier franco-ontarien

Dans son tout premier roman,
Le porto d’un gars de l’Ontario
, Patrice Gilbert nous conduit sur
les traces de Gratien Beauséjour, l’aîné d’une famille de Saint-
Michel-des-Saints (Québec).
L’action se déroule d’abord dans
les chantiers de la Haute-Mauricie, puis dans une mine de Val d’Or
et finalement en Ontario.
Tout commence en 1940, à l’époque où Maurice Duplessis règne avec une main de fer sur la Belle province. La soif d’aventure pousse Gratien à se lancer dans le vide, à quitter les jupes de sa mère et son village dans l’espoir d’améliorer son sort.
L’auteur décrit comment l’ado suit son père pour aller travailler dans les chantiers.
Il est d’abord affecté à la cuisine et une
des scènes les plus dramatiques est celle
où le nouveau-venu sent le chef cuisinier s’approcher trop de lui dans son lit; il se débat et échappe à une agression sexuelle, mais d’autres jeunes hommes avant lui ont certainement été victimes de viol.
Gratien trouve ensuite un emploi à Val d’Or (Abitibi). Curieusement, dans les dialogues, toutes les répliques des boss de la mine sont écrites en anglais, avec traduction en bas de page. Cela alourdit le texte et n’est pas nécessaire; il s’agissait tout simplement d’insérer une note, lors de la première incidence, pour indiquer que la conversation se déroule évidemment dans la langue des patrons. On aurait alors lu une histoire en français, pas inutilement bilingue.
Le roman souffre de longueurs fastidieuses, car Patrice Gilbert semble se sentir obligé
de décrire dans les moindres détails toutes les manœuvres des mineurs durant un shift (quart de travail) ou toutes les combines
des patrons à Toronto. Le technique l’emporte alors sur le littéraire. Au lieu d’écrire un roman, Gilbert nous sert presque un guide de l’industrie minière.
Le porto d’un gars de l’Ontario est
une première œuvre et comme c’est souvent le cas, l’auteur et l’éditeur n’ont pas su élaguer le superflu. Il aurait fallu resserrer la narration et probablement couper presque cent pages. Le style de Patrice Gilbert n’en demeure pas moins finement ciselé à plusieurs occasions.
Il aime jouer sur les mots, par exemple,
ce qui donne de belles tournures :
« des noces d’argent proportionnelles à
leur portefeuille » ou « boulanger dès 4 h du matin pour une mie de salaire déversée par le propriétaire farineux de l’endroit ». Quelle trouvaille!
Gilbert puise aussi dans la parlure québécoise pour glisser ça et là des mots ou expressions comme « étaubus » (autobus), « passer de sobre à gorlot » (ivre), « cookerie » (cuisine), « vingt heures de machine » (voiture), « spitter une clam dans le crachoir » (cracher du jus de pipe) ou « Enwoye, va crire le docteur, ça presse! » (Grouille, va chercher le docteur…).
Le porto dans le titre du roman est associé
à un verre qui, à l’époque, était réservé
pour une certaine classe de la société, plus anglophone que francophone. L’auteur réside maintenant
à Oakville, au sud de Toronto,
et figure désormais parmi les nouveaux romanciers franco-ontariens.
29 mars 2019
Jennifer Doré Dallas, Explorez Reykjavik et l’Islande, Montréal, Guides de voyage Ulysse, 2019, 160 pages, 11 cartes, 16,95 $.

L’Islande fascinante, mythique et un brin surréelle

Je ne me suis jamais rendu en Scandinavie et le pays qui me semble le moins connu est probablement l’Islande. Les guides Ulysse comble cette lacune en publiant Explorez Reykjavik et l’Islande. Préparez-vous à voir
un village de pêcheurs, une station thermale, une lagune glaciaire,
une plage de sable noir et même
un volcan actif.
Les premiers Vikings accostent sur l’île dès 850 (oui, 850 et non 1850). Elle passe tour
à tour aux mains de la Norvège puis du Danemark. Aujourd’hui, l’Islande est
« le meilleur endroit au monde pour
être une femme ». C’est le pays le plus performant en matière d’égalité des sexes : égalité salariale, gouvernement qui frôle
la parité, système d’éducation qui s’écarte des stéréotypes de genres.
L’Islande offre des expériences authentiques comme le soleil de minuit et les aurores boréales d’un vert vif qui dansent dans
le ciel nocturne. En septembre, on peut participer aux festivités entourant le réttir, soit le rassemblement traditionnel des moutons. À moins que vous préfériez prendre part au rúntur, une fourmillante tournée des bars à l’islandaise qui a lieu
à Reykjavik.
L’agneau est la viande la plus consommée en Islande. La soupe de poisson et de fruits de mer fraîchement pêchés contient toujours de généreux morceaux de chair.
La langoustine, que l’on nomme souvent homard, se décline de plusieurs façons et on peut déguster une singulière combinaison de requin et d’eau-de-vie de patate, qui « ne laisse aucun visiteur indifférent ».
On fait sécher l’aiglefin et la morue pour
les manger en collation et ces sachets se retrouvent dans toutes épiceries et stations-service.
Pays par excellence de la nordicité, du froid, l’Islande regorge néanmoins de sources chaudes relaxantes. À proximité de la capitale, il y a le populaire site Blue Lagoon. La station thermale de Myvatn Nature Baths miroite sous les reflets du soleil de minuit. La source chaude isolée de Seljavallalaug demeure enveloppée de montagnes verdoyantes et l’historique Secret Lagoon
a son petit geyser.
Le guide offre 18 palmarès thématiques,
8 itinéraires clés en main, des plans détaillés pour tout repérer en un clin d’œil et les meilleures adresses de boutiques, restos, cafés, bars et lieu d’hébergement.
23 mars 2019
Louis-Michel Lemonde, Un amour, roman, Montréal, Éditions Boréal, Collection Liberté grande, 2019, 112 pages, 19,95 $.

Notre drôle d’amour

Dans le roman Un amour
de Louis-Michel Lemonde,
le nom du narrateur n’est jamais mentionné; « un singulier fantasme de prostitution » l’habite depuis longtemps, même s’il avance dans
la quarantaine. Il rencontre Jean-Louis, un ouvrier à la retraite et prêt a déboursé quelques dollars pour assouvir sa passion libidineuse.
Louis-Michel Lemonde nous raconte dès lors l’histoire d’un amour fou et glauque, nous révèle le récit furieux d’un coup de foudre, nous plonge dans la quête illusoire d’une jeunesse perdue.
La première drague a lieu dans un bar gay à Montréal, puis tous les samedis, après
leurs sorties habituelles, les deux hommes existent « bel et bien intensément l’un
pour l’autre durant quelques minutes ». Autrement, ils s’appellent les autres soirs vers vingt et une heures.
L’auteur illustre avec doigté comment l’habitude peut « marier » deux êtres malgré eux-mêmes, « pour le meilleur
et pour le pire ». Peu à peu, les liens se resserrent jusqu’à devenir « une chaîne dont les maillons de complicité amicale,
de consolation sexuelle, parfois même de mauvaise entente, nous ont solidement attachés l’un à l’autre ».
Le quarantenaire finit par cesser d’exiger
le peu d’argent offert par Jean-Louis alias Johnny. « Peu à peu, jouant la passion, j’ai fini par m’éprendre de cet homme que je
ne trouve ni beau, ni intelligent, ni digne d’admiration, au point de ne plus pouvoir m’en passer. »
À force de partager la vie de Jean-Louis,
le narrateur (serait-ce l’auteur?) finit par
le considérer comme « un être vulnérable, plus humain, donc digne de respect et d’une certaine compassion ». Il va aussi finir par l’accompagner jusqu’à son dernier souffle.
À travers cette singulière et miséricordieuse liaison racontée avec brio, on comprend comment un lien plus fort que tout peut parfois unir deux êtres, délivrés de tout souci des apparences ou de toute convention. C’est plus qu’un éloge du vécu homosexuel, c’est un coup d’encensoir à
la quintessence même de la passion amoureuse.