30 décembre 2018
Kettly Mars, L’heure hybride, roman, Montréal, Éditions Mémoire d’encrier,
coll. Legba, 2018, 140 pages, 13,95 $.

Le culte de l’argent
et du sexe

Quand Kettly Mars commence à écrire le roman L’heure hybride,
en 2004, l’acronyme LGBTQ était inconnu en Haïti. « L’homosexualité se vivait dans l’outrance éthylique des trois jours du carnaval, dans
la tolérance des cérémonies vodou et dans les rares cercles très fermés d’une bourgeoisie aisée et intouchable. » Ce qui n’empêche
pas le séduisant narrateur Rico L’Hermitte d’intriguer et d’attirer mâles et femelles.
Ni blanc ni tout à fait noir, les yeux couleur de miel, les cheveux souples, des « attributs physiques providentiels », Rico est une belle gueule ambiguë entre deux classes sociales. À huit ans, il découvre que sexe rime avec plaisir lorsqu’un homme au paternel sourire veut jouir des faveurs de
sa mère et de lui. « Le sexe et le plaisir habitaient mon quotidien au même titre
que le vent, le soleil ou la mer. »
L’amour avec une seule femme, que Rico qualifie d’aseptisé et prévisible, n’est pas pour lui. Encore moins les enfants et
les responsabilités. Ce qui l’excite, ce sont
les promesses de la nuit. C’est à ce moment-là qu’il commence à exister. Sa mère, qu’il idolâtre, a fait de lui « une belle bête d’amour, un vendeur de bonheur ».
Pour Rico L’Hermitte, être beau est un métier qui carbure au sexe et à l’argent.
La politique, la culture des intrigues et la recherche d’opportunités honorent le culte de l’argent et du sexe. On peut pardonner des magouilles et des vices, mais pas
la pauvreté. Sans la renier, il faut savoir l’éviter, ce en quoi Rico est devenu un as.
Il invente sa biographie, crée tellement de personnages qu’il lui arrive de se perdre « dans le labyrinthe des dizaines de Rico L’Hermitte créés de toutes pièces ». Or, un personnage non prévu est l’homo. De prime abord, Rico trouve que l’accouplement de deux virilités demeure grotesque… jusqu’à
ce qu’une baise bisexuelle lui fasse connaître un certain vertige et consacre
sa déviance.
Le plaisir que lui a procuré un inconnu efféminé chez un ami gay l’a mis « nu jusqu’à l’âme, l’a ravagé, le laissant béat comme un ange ». Sa découverte se fait
à 39 ans et 10 mois. Mais on lui donne généralement 35 ans, parfois 30, quand
il est sobre.
Parlant d’âge, l’auteure note que trente ans de dictature en Haïti ont créé un roc de cynisme et de peur chez les citoyens, « pourtant des voix montent de la masse confuse pour refuser l’inacceptable ».
Rico prévoit qu’un long crépuscule s’apprête à tomber sur son pays.
Le roman de Kettly Mars décrit les nombreuses conquêtes féminines de Rico L’Hermitte, ses virées à l’hôtel Ibo Lélé de Port-au-Prince, ses maîtresses plus âgées qui lui assurent une sécurité matérielle (et en qui il voit un peu le portrait de sa mère). L’auteure réussit avec brio à semer un doute, un trouble besoin, celui d’un homme voulant explorer la soumission à un autre homme. « Une interrogation. Et si ?... Mais oui, et si ?!... La vie est belle. »
Le texte est parsemé de mots en créole, parfois avec traduction en bas de page. En voici quelques exemples : akassan (bouillie de maïs), malfini (oiseau de proie), télédiol (bouche-à-oreille), clairin (alcool de canne). Kettly Mars note que parler créole traduit « l’émergence d’une nouvelle façon d’être Haïtien. Un positionnement beaucoup plus près du peuple, pour le peuple, avec le peuple, comme il est de bon ton de dire.
On ne se renie plus. Au contraire. »
Le titre L’heure hybride renvoie au moment où Rico s’apprête à se mettre « sur la selle de la vie active, à l’orée de la nuit ». Des chapitres indiquent tour à tour qu’il est 17 h 35, 18 h 30, 19 h 15, 20 h 30. Plus la pénombre s’installe, plus l’heure de toutes les possibilités approche.
19 décembre 2018
Mario Cyr, Planètes, nouvelles, Montréal, Annika Parance Éditeur, coll. Sauvage, 2018, 96 pages,

Textes épurés et éthérés

Voici un tout petit ouvrage de poche qui va vous surprendre : Planètes
de Mario Cyr. Vous devez vous attendre à des textes épurés, voire éthérés. Il s’agit d’un recueil de
ce qui me semble être des nouvelles ou parfois de très courts portraits.
Le nom d’une personne n’est jamais mentionné dans ces quelque 35 textes.
Il est question de Tu, Il ou Elle. Tout est
dit en quelques lignes – de 3 à 15 –
ou quelques fois en deux ou trois pages. Chaque paragraphe est une seule phrase, même si cela s’étend sur une page et demie.
Voici un exemple d’un texte complet :
« Elle est si blême, diaphane, et cette chambre est si fade, si délavée que la couleur qui tombe de ton pinceau crépite, c’est de la foudre liquide, du bonbon à la cannelle, un pétard de carnaval, un grelot,
tu souffles sur ses ongles, ranges ton attirail, la lime, le flacon, elle admire le résultat, coquette, et les infirmières approuvent. »
Cela vous donne une idée du fin ciseleur
de mots qu’est Mario Cyr. Quant à l’éditeur Annika Parance, il fait preuve d’originalité en plaçant le nom et le logo de la collection
en page couverture (rien d’autre); le titre
et le nom de l’auteur figurent au verso !
13 décembre 2018
Andrew David Irvine avec la collaboration d’Edmond Rivère et Stephanie Tolman,
Les prix littéraires du Gouverneur général du Canada, une bibliographie, Ottawa,
Les Presses de l’Université d’Ottawa, 2018, 430 pages, 79,95 $.

Prix littéraires du Gouverneur général,
de
A à Z

Les écrivains canadiens sont « encensés » sur la scène nationale depuis 1936, année de la première remise des Prix littéraires du Gouverneur général. Le professeur Andrew David Irvine, de l’Université de la Colombie-Britannique,
a compilé toutes les œuvres primées entre 1936 et 2017 dans Les prix littéraires du Gouverneur général
du Canada, une bibliographie
.
Cet ouvrage de plus de 400 pages est
la première recension complète et exacte des 705 titres primés depuis plus de 80 ans. Ce qui m’a le plus étonné, c’est que des titres de langue française n’ont pas été récompensés avant 1959, soit vingt-trois ans après la création des prix par le gouverneur général John Buchan, président d’honneur de la Canadian Authors Association (CAA).
Ces prix sont une initiative de la CAA et comme le Québec avait déjà le Prix David (1923), beaucoup plus important, les écrivains francophones ne s’y sont pas intéressés avant que le Conseil des Arts
du Canada en prenne la direction en 1959.
La bibliographie d’Andrew David Irvine réserve une autre surprise, à savoir que,
du côté francophone, les prix dans les catégories Poésie ou Théâtre n’ont pas été remis à plusieurs reprises : dès la première année dans les deux catégories), puis de 1960 à 1980 dans l’une ou l’autre de ces catégories. C’est souvent le cas aussi en Theatre du côté anglophone.
Les prix ont souvent été refusés. Dès 1968, Leonard Cohen préfère donner les 2 500 $ à un organisme séparatiste. Fernand Ouellette (1970) « ne peut accepter un honneur offert par le chef de gouvernement qui a proclamé la Loi sur les mesures de guerre »; Roland Giguère (1973) refuse parce qu’il y voyait un symbole de monarchie, et Michel Garneau (1977) parce qu’il se définit « comme écrivain québécois et non canadien ».
Au début, les lauréats reçoivent une médaille; une somme de 1 000 $ s’y ajoute de 1959 à 1964, puis elle passe graduellement à 2 500 $ (1965), 5 000 $ (1975), 10 000 $ (1988), 15 000 $ (2000)
et 25 000 $ depuis 2007. Les éditeurs des titres primés reçoivent 3 000 $ depuis 2001.
J’ai évidemment fouillé pour trouver tous
les auteurs francophones de l’Ontario, qui ont reçu le Prix littéraire du Gouverneur général. J’en ai recensé une bonne dizaine. Le plus primé est Jean Marc Dalpé, d’abord dans la catégorie Théâtre (Le chien, 1988;
Il n’y a que l’amour…, 1999), puis dans la catégorie Roman et nouvelles (Un vent
se lève qui éparpille
, 2000). Il est suivi
de Daniel Poliquin en Traduction (2014
et 2017).
Certains récipiendaires sont nés au Québec mais enseignaient dans une université ontarienne au moment de l’attribution du prix : Gérard Bessette est le premier, avec
les romans L’incubation (1965) et Le cycle (1971). Cécile Cloutier l’a reçu en Poésie
avec L’écouté (1986).
Chez les Franco-Ontariens nés dans
la province, on se souvient facilement du dramaturge Michel Ouellette (French Town, 1994) et du poète Robert Dickson (Humains paysages en temps de paix relative, 2002).
Les Études et essais attirent moins l’attention, mais on y on retrouve quatre
des nôtres : Patricia Smart (Écrire dans
la maison du père
…, 1988), François Paré
(Les littératures de l’exiguïté, 1993), Michel Bock (Quand la nation débordait les frontières…, 2005) et Nicole V. Champeau (Pointe Maligne L’infiniment oubliée…, 2009).
La bibliographie d’Andrew David Irvine donne aussi la composition de tous les jurys depuis 1936, ainsi que la liste de tous les finalistes, francophones et anglophones,
à partir de 2002. Il y a un index des noms et des titres. En raison de l’exactitude
des données, cet ouvrage constitue une première dans le monde de l’édition et,
de ce fait, demeure une référence incontournable.
9 décembre 2018
Jean-Alphonse Richard, La Disparue d’Altamont, roman, Paris, Éditions de
La Martinière, 2018, 240 pages, 32,95 $.

Rolling Stones
et Hell’s Angels
dans un polar français

Après Woodstock sur la côte est, Altamont sur la côte ouest.
Le 6 décembre 1969, les Rolling Stones tiennent un concert sur
le circuit de stock-car d’Altamont,
en Californie. Les Hell’s Angels ont pour tâche de contrôler l’accès à
la scène, ce qui donne lieu à des actes de violence, à quatre morts…
et au roman La Disparue d’Altamont, de Jean-Alphonse Richard.
Le circuit stock-car d’Altamont est à deux heures de Los Angeles. En 1969, les Hell’s Angels de la Californie sont les anges-gardiens du rock’n’roll et les amis des stars. Cette « glorieuse épopée faite de bruits
de moteurs et de filles superbes dans une Amérique peuplée de motels et de stations-service » est la toile de fond du premier roman de cet auteur français.
Tout commence par la découverte du cadavre d’un biker de 67 ans dans le no man’s land de Buena Park, juste au sud
de Los Angeles. Cette mort, même brutale, n’aurait pas fait trois lignes dans les journaux si une photo vieille de cinquante ans (1969) n’eût été trouvée cachée dans
un placard.
L’identification des trois personnes sur
la photo donne lieu à autant de sous-intrigues et de chassés-croisés qui nous font nager dans « les morsures du mensonge et les affres de la culpabilité ». Au cœur de ce thriller figure une jeune femme qui a mystérieusement disparu
après le festival d’Altamont, et qui a « déclenché cette sanglante épopée »
que Jean-Alphonse Richard décrit tortueusement.
L’enquêteur Don Martin est chargé de faire la lumière sur la mort du biker et ne tarde pas à remonter la filière jusqu’à 1969, soit cinquante ans plus tôt. Il est le genre à se réfugier dans le travail, « cocon protecteur qui permet d’oublier les obligations et
les devoirs » familiaux. L’auteur entremêle la vie privée de l’inspecteur et l’intrigue policière, ce qui lui permet de raconter
une romance déréglée, « une suite d’espoirs déçus et de rancunes amères ».
C’est après avoir dévoré coup sur coup
des romans policiers danois, suédois, islandais et irlandais que j’ai lu ce polar français. Il se situe aussi en bas de la liste, côté style. Jean-Alphonse Richard parle aisément de visages amochés, de trognes querelleuses et de gros bras tatoués, mais réussit maladroitement à créer un véritable suspense. Même quand le rythme finit
par s’accélérer, on a tendance à lire en diagonale, voire à sauter des paragraphes ennuyeux. Pas très réussi.
6 décembre 2018
Olivia Kiernan, Irrespirable, roman traduit de l’anglais (Irlande) par François Thomazeau, Paris, Éditions Hugo & Cie, 2018, 368 pages, 29,95 $.

Le Dark Web
dans un polar irlandais

« Savoir qu’un assassin est en liberté, voilà la seule chose qui rend la vie irrespirable. » Voilà aussi
les dernières lignes du roman Irrespirable d’Olivia Kiernan.
Cet assassin est un serial killer dans les environs de Dublin en 2011.
La commissaire Frankie Sheehan
se voit confier l’enquête, elle est aussi la narratrice de ce polar.
Les mots « crime, meurtre, homicide, pendaison » reviennent sans cesse.
La première victime est une scientifique respectée, puis son mari, ensuite sa maîtresse. Le fil conducteur tourne autour du BDSM, du Dark Web, de la torture et de l’horreur des images. « C’est assez dingue pour être vrai. »
Parallèlement à cette enquête, ou en parenthèse, on suit une autre affaire où
la commissaire Sheehan a été attaquée au couteau. Évidemment, les lignes parallèles finiront par se croiser… Entretemps, on voit comment « la manipulation affective peut être une arme redoutable » et comment
on peut être coincé au fond d’un trou noir « sans la moindre lueur fugace » pour indiquer une possible sortie.
La résidence du couple assassiné à quelques mois d’intervalle est évidemment scrutée à la loupe. La commissaire ressent une impression trouble, comme si personne n’y a vécu. Tout semble avoir été éviscéré, énucléé, purgé. « Rien de notable ne transpire des briques et du mortier, sinon un sentiment diffus de tristesse. »
L’enquête se déroule dans les années 2010. Les pistes à explorer incluent les courriels envoyés ou reçus et la géolocalisation
d’un portable, bien entendu, mais aussi
« la manipulation faite femme ».
Le style d’Olivia Kiernan est direct et souvent coloré. Elle écrit, par exemple,
« que nous sommes si près du but que je peux sentir la raie du cul de cet enfoiré ». Elle truffe son récit de petits commentaires tels que « On ne reste pas mariée plus de trente ans en disant la vérité… » Et lorsqu’un collègue dit que seul le pape ment mieux que lui, la commissaire lui répond :
« Le pape ment mieux que tout le monde. Tu as vu Dieu récemment ? »
Ecrit en anglais d’Irlande, Irrespirable prend pour acquis que le lecteur connaît la géographie de Dublin, que Whitehall est une banlieue nord de la ville et que la fleuve Liffey traverse Dublin d’ouest en est. Quelques touches de dépaysement ajoutent du charme à ce premier polar irlandais qu’il m’a été donné de recenser.
2 décembre 2018
Neil MacGregor, Une histoire du monde
en 100 objets
, album traduit de l’anglais
par Pascale Haas, Paris, Les Belles Lettres, 2018, 806 pages, 44,95 $.

100 objets de sens
et d’identité

Directeur du British Museum
depuis 2002, l’historien Neil MacGregor nous propose un survol des civilisations passées en explorant les plus anciens comme les plus récents objets produits par la main de l’homme. Sa volumineuse Histoire du monde en 100 objets (800 pages) est devenue un best-seller mondial.
Façonnés au cours de deux millions d’années, ces objets se trouvent tous au British Museum de Londres. « La vie humaine a commencé en Afrique (et)
à partir d’il y a environ 40 000 ans,
les humains ont créé le premier art représentationnel du monde. »
Au même moment, la dernière période glaciaire a provoqué une baisse du niveau des océans et « a fait apparaître un pont de terre entre la Sibérie et l’Alaska par lequel des humains ont pu pour la première fois atteindre les Amériques et se propager rapidement sur l’ensemble du continent ».
Le premier objet est un hachoir trouvé dans les gorges d’Olduvai, en Tanzanie. Les pierres de cette roche datent de -2 millions à -1,9 million d’années; elles ont été transformées en outils de boucherie pour dépecer la chair et désosser les carcasses d’animaux.
Toujours au même endroit, mais entre -1,4 et -1,2 million d’années, apparaît un biface (aussi appelé hache) sans manche ou lame en acier. Il s’agit d’un morceau de roche volcanique qui a été taillée de façon à obtenir des bords tranchants.
Neil MacGregor écrit que « si on peut tailler une pierre, on peut former une phrase (…), on a dès lors pu se parler et imaginer quelque chose qui n’était pas présent là devant nos yeux ».
Partout, l’homme-fabricant d’outils devient un homme-artiste. La première œuvre d’art remonte à 11 000 av. J.-C. Il s’agit d’une sculpture taillée dans une défense de mammouth, trouvée à Montastruc (France) et représentant deux rennes nageurs. Cette pièce de 13 000 ans mesure 20 cm de long,
Exactement à la même période, une pointe de lance en pierre est fabriquée par
le peuple de Clovis, du nom de la petite ville de l’État du Nouveau-Mexique où
on découvrit ces pointes de lance en 1936, confirmant que le « peuple de Clovis » forme les premiers Américains.
Les premières cités et premier États remontent à environ 5 000 ans. La plus ancienne tablette d’écriture connue date de 3100 à 3000 av. J.-C. Elle fut trouvée dans le sud de l’Irak actuel et « n’est en aucun cas de la grande littérature; cette tablette
en argile parle de bière » et de comptabilité.
C’est avec la tablette du Déluge, datant de 700 à 600 av. J.-C. et trouvée près de Mossoul (nord de l’Irak), que l’écriture passe « d’un moyen de consigner des faits à un moyen d’explorer des idées ». Cette tablette fait partie de L’Épopée de Gilgamesh et « nous permet pas seulement d’explorer nos pensées, mais d’entrer dans les mondes que pensent d’autres que nous ».
Côté monnaie, la pièce en or de Crésus, frappée en Turquie, date de c. 550 av. J.-C. et le billet de banque Ming (Chine) remonte à 1375-1425. Quant à la carte de crédit, elle fait son apparition en 1950 avec Diners Club, mais c’est en 1958 qu’une carte émise par une banque et acceptée par un grand nombre de commerces fait son apparition avec BankAmericard, ancêtre de la carte Visa.
Ce ne sont là que quelques exemples d’objets qui font de notre histoire un kaléidoscope, changeant dans le temps
et dans l’espace. Les objets représentent
tour à tour des symboles de prestige,
une rencontre des dieux, des secrets de cour, la route de la soie ou la production
de masse, entre autres.
Ces objets conditionnent notre contemporain. Les musées deviennent dès lors « une arène où l’on débat du sens et de l’identité sur une échelle globale, et où on les conteste, parfois avec acrimonie ».
28 novembre 2018
Tout savoir sur l’histoire - Panorama des grandes civilisation, album traduit de l’anglais par Julie Lavallée, Montréal, Éditions Hurtubise, 2018, 80 pages, 24,95 $.

L’histoire universelle
en 80 pages

De l’âge de la pierre à l’ère spatiale, voici un panorama des plus grandes civilisations. L’album Tout savoir
sur l’histoire
couvre les progrès formidables tout comme
les catastrophes terribles depuis environ 200 000 ans, soit à partir de l’homo sapiens
On y apprend que l’agriculture remonte à 11 000 av. J.-C., que les humains ont commencé à former des villages vers 8000 ans et à fabriquer des outils en métal vers 7000 av. J.-C. Les premiers mégalithes apparaissent vers 5000 av. J.-C., ceux de Stonehenge datant d’environ 2500 ans
av. J.-C. C’est en Égypte antique que se développe un premier royaume vers 3100 ans av. J.-C.; il dura 3000 ans.
Grâce à des dessins, images et photos
de ruines ou d’artefacts, on présente les faits saillants de la Grèce antique, de l’Empire romain, des Raids vikings, des Guerres
de religions et de la Route de la soie.
Les grandes découvertes incluent d’abord celle des « Amériques anciennes » : empires inca, maya et aztèque.
Peinture, sculpture, architecture, sciences
et imprimerie sont des mots-clés de
la Renaissance. Le monde moderne, lui, commence en 1750 et inclut un mélange
de progrès et de catastrophes. D’un côté, l’Encyclopédie de Diderot, le Contrat social de Jean-Jacques-Rousseau, la sphère céleste d’Isaac Newton, la Révolution américaine,
et la Révolution française; de l’autre côté,
la Première et la Seconde Guerre mondiale, puis la Guerre froide.
Toute une section est consacrée aux années 1960 : la révolution culturelle de Mao,
le mouvement Peace and Love, l’assassinat de John F. Kennedy et de Martin Luther King, les Beatles, l’indépendance de plusieurs pays africains, Mai 1968, le Printemps de Prague, le voyage sur la Lune, le Pop Art et le festival de Woodstock.
Le XXIe siècle signifie la révolution numérique, Internet, les téléphones intelligents, le printemps arabe, mais aussi
le 11 septembre 2001, la guerre en Iraq,
les attentats de Madrid et de Londres, les changements climatiques et les catastrophes naturelles qui s’ensuivent.  
Tout savoir sur l’histoire est le premier d’une série de trois albums, les deux autres sont Tout savoir sur le corps humain et Tout savoir sur la nature.
18 novembre 2018
Isabelle Petit, Pic de température, roman, Montréal, Éditions Hurtubise, 2018, 408 pages, 24,95 $.

Piège et magie
de la maternité

Pierre et Laurie forment un couple heureux, sauf que lui veut devenir papa alors qu’elle ne se sent pas prête. Maternité versus autonomie professionnelle, voilà le duel
que décrit la romancière Isabelle Petit dans Pic de température.
Il est clair, au début, que Laurie, 34 ans, n’est pas faite pour rester à la maison et changer des couches, encore moins pour « retirer des morceaux de Lego des narines de sa progéniture et s’interroger sur la couleur
de son caca ».
Pierre, 40 ans, multiplie les arguments pour que son épouse accepte de tomber enceinte. Mais elle croit que son portefeuille risquera alors de « diminuer d’une façon inverse-ment proportionnelle à son utérus ».
Laurie souhaiterait ne pas avoir à se poser « toutes ces satanées question sur l’horloge biologique qui tourne ni devoir tergiverser entre carrière et maternité ». Puis, une visite à l’hôpital pour enfants, comme bénévole, constitue le déclic, la décision d’avoir
un bébé. « Adieu contraceptifs oraux, condoms et coïts interrompus : vive
la sexualité libre et sans contrainte ! »
Je ne dévoilerai pas tous les tenants et aboutissants de l’intrigue (ils sont nombreux et parfois assez corsés),mais je vous signale que la romancière Isabelle Petit avance comme une funambule sur le fil mince
entre vie personnelle et professionnelle.
Elle nous décrit avec brio une femme qui a
« la détermination et la bravoure de Cléopâtre, de Jeanne d’Arc, d’Élisabeth 1ère
et de la tsarine Catherine II réunies ».
Le style du roman est léger et rafraîchissant. Isabelle Petit nous sert
une phrase comme « J’avais autant d’étoiles dans les yeux qu’il y a de bulles dans
une bouteille de champagne. » Ou une expression comme « l’Armée rouge est
en ville » pour désigner les règles.
Certaines notes en bas de page s’adressent directement aux lecteurs, comme celle-ci
au sujet d’une salle d’attente : « Vous savez, ce genre de personnes qui se croient toujours obligées de meubler le silence en vous adressant la parole. Oui, oui, ceux-là qui pètent votre bulle ! Fatigant, hein ? »
Ce n’est pas parce que Laurie accepte la maternité qu’elle va devenir automatiquement maman. La romancière épice sont récit de virages inattendus ou
de soubresauts dramatiques, ce qui ne l’empêche pas de démontrer, à la fois avec humour et sérieux, qu’« être mère, c’est donner sans compter, mais c’est recevoir plus encore ».
11 novembre 2018
Donna Leon, Les Disparus de la lagune, roman traduit de l’anglais par Gabriella Zimmermann, Paris, Éditions Calmann-Lévy, 2018, 360 pages, 32,95 $.

Secrets dans les brumes d’une lagune

Dès qu’on mentionne le nom
de Donna Leon, on pense au commissaire Guido Brunetti et
à Venise, lieu où se déroule l’action des polars de cette romancière d’origine américaine.
Avec Les Disparus de la lagune,
on se déplace légèrement au nord-est de la ville des canaux, où sont dissimulés des secrets scandaleux depuis des décennies.
Surmené par des dossiers compliqués,
le commissaire Brunetti s’offre une retraite solitaire dans une superbe villa de l’île
de Sant’Erasmo, loin de sa femme Paola et de son patron. Il a bien l’intention d’y passer ses journées de juillet à ramer sur
la lagune vénitienne, à pêcher le poisson,
à le déguster avec un verre de vin local, puis à écouter « le pépiement des oiseaux du marais se préparant à aller dormir, tout comme lui, de ce sommeil sans rêves ».
Brunetti apporte des livres de Pline, Hérodote, Suétone et Euripide, « afin d’avoir autant d’auteurs grecs que romains ». Il va ramer avec le gardien de la villa, Davide Casati, et pendant cent pages, il ne se passe presque rien. Brunetti admire la lagune, son calme, sa beauté, la grâce des oiseaux. « Et je la regarde mourir. »
Le titre parle de disparus, au pluriel : poissons, grenouilles, oiseaux, abeilles et… Casati. L’excellent rameur est trouvé noyé dans un des nombreux canaux. Brunetti
ne croit pas à un accident survenu lors
d’un violent orage. La thèse d’un suicide circule dans les calli, campielli e canali
(rues places et canaux).
Bien qu’il soit en congé, le commissaire est le mieux placé pour mener une enquête… qui va s’avérer un panier de crabes.
Il parvient à interroger des anciennes connaissances de Casati. Je ne dis pas des anciens amis, car l’auteure écrit : « Vous,
les hommes, n’avez pas d’amis. Vous avez
des copains et des collègues, mais très peu d’hommes ont des amis. S’ils en ont, ce sont habituellement des femmes, parfois même leurs femmes. »
Le rameur disparu est apiculteur et cela donne lieu à de longs passages sur les ruches, les reines et le miel. La romancière cite Pline l’Ancien selon qui « le miel se fait principalement quand Sinus est dans son éclat, jamais avant le lever des Pléiades, au moment de l’aube ». Il est même mentionné que des abeilles volent avec de petites pierres en équilibre sur leur dos pour
les empêcher d’être emportées par le vent.
Sant’Erasmo est une île, « c’est tout petit,
et on ne peut pas y garder des secrets ». Certains sont très lourds à porter, notamment pour une compagnie chargée
de disposer d’énormes barils de déchets pétrochimiques. Dans ce cas, briser un secret peut rouvrir d’anciennes blessures…
Le New York Times Book Review a écrit
que ce roman est « l’un des meilleurs opus de la série (Brunetti) ». J’en ai lu au moins sept et je n’irais pas aussi loin, bien au contraire. Les cent premières pages sont presque d’un ennui mortel. Heureusement que le rythme s’accélère après la disparition du rameur-apiculteur.
4 novembre 2018
Pierre Chatillon, L’homme au regard de lion, roman, Montréal, Éditions Fides, 2018,
328 pages, 29,95 $.

L’étau sociolinguistique
de la Conquête

L’homme au regard de lion, le tout dernier roman du prolifique Pierre Chatillon, couvre une demi-douzaine d’années dans la vie de son héros Yvon Beaupré, soit de
la bataille de Trafalgar en 1805 à
la Guerre de 1812. Comme Beaupré
a combattu pour les troupes britanniques, celles qui étaient
les vainqueurs de la bataille
des Plaines d’Abraham en 1759,
son retour et son accueil à Québec sèment la division. Yvon est-il
un valeureux marin ou un traître,
un vendu… ?
Les membres de la famille Beaupré sont
des Canadiens français et des catholiques purs et durs. La mère écoute les sermons
en français de son curé, parle français à
ses tomates et betteraves, s’attend d’aller au ciel « où j’espère que tout le monde parlera français. Et une chose est sûre, c’est qu’au ciel, y a pas de protestants ».
Chatillon décrit en long et en large
les différences qui opposent la société des Blancs à celle des Amérindiens, tout comme celles qui démarquent la haute société de Québec du bas peuple de la basse-ville
au lendemain de la Conquête.
Le frère du protagoniste cause tout un scandale lorsqu’il décide d’être ni Canadien ni Anglais, mais plutôt de recommencer
sa vie en devenant un membre de la tribu des Sauteux. Tout comme son petit frère, Yvon s’éprend lui aussi d’une amérindienne, mais largue l’envoûtante Tallulah pour
la passionnante Louise d’Argenteuil.
Yvon et Louise ont été élevés sur des planètes différentes, l’un dans le quartier le plus sale de Québec, l’autre dans le quartier le plus chic de la ville. La mère de Louise préfère converser en anglais, celle d’Yvon
a un chien et une chatte qui s’appellent respectivement Montcalm et France.
L’auteur crée des intrigues qui illustrent
à quel point l’amour n’a rien en commun avec la morale et les religions, « à quel point l’esprit tordu des humains avait tout compliqué, tout souillé avec ses inventions de culpabilité, de péché ».
Chatillon aime les détails et les rappels historiques, ce qui alourdit parfois la narration. J’aurais allègrement coupé cent pages. Son style, en revanche, est finement ciselé. Pour décrire un schooner qui prend le large, il compare le sillage à « une chevelure dénouée de sirène qui s’estompe sous l’onde. Et la musique de l’air dans les cordages, une chanson de ces femmes à queue de poisson ». 
Yvon Beaupré a soif d’action, d’imprévu, de dangers qui l’obligent à surmonter des défis. Il plonge au cœur de la Guerre de 1812, dans mon coin de pays sur le bord de
la rivière Détroit, et combat dans les forces canado-britanniques à titre de premier lieutenant et capitaine du brigantin
The Storm. Retenue à Amherstburg, sa chère Louise « porte le printemps dans son ventre qui commence à bourgeonner ».
Les relations entre conquérants et conquis sont au cœur de cet ouvrage historico-romantique où l’essentiel consiste à chercher de l’espoir, car « si tu cherches pas, c’est certain que tu trouveras pas ».
23 octobre 2018
Simone Chaput, Les derniers dieux, roman, Saint-Boniface, Éditions du Blé, 2018,
294 pages, 21,95 $.

Un roman sur l’exil
de soi-même

La Franco-Manitobaine Simone Chaput s’inspire du dieu grec Tirésias, un devin aveugle, pour concocter l’histoire d’un écrivain qui subit une étonnante métamorphose. Son roman Les derniers dieux fait référence aux Livres des métamorphoses, du poète romain Ovide.
Le personnage principal est Thierry Sias
et son nom fait évidemment écho au dieu grec Tirésias. Cet écrivain new-yorkais se retire dans la villa de son éditeur, au bord de la mer, pour avancer en paix dans son roman.
Or, en se promène dans une forêt, Thierry subit le sort jeté par des anciens dieux.
Il est transformé en femme. Thierry devient Thérèse pour sept ans. Paraît que
« la vengeance est le plaisir des dieux ».
En décrivant les effets de la métamorphose, la romancière Simone Chaput continue à parler de Thierry, rarement de Thérèse.
Il se dit victime d’une erreur provoquée par sa solitude, par son imagination débridée, voire par l’arrogance de son éditeur.
Thérèse n’arrive pas à écrire comme Thierry. L’écrivain appréhende maintenant le monde différemment, la place des femmes étant tellement différente de celle des hommes dans la sphère sociale et économique.
La vraie vie « prend le pas sur la fiction ».
La métamorphose donne lieu, physiquement, à une ravissante androgynie. Séquestré dans un corps de femme, Thierry est maintenant dragué par un homme. Son aventure ne s’explique pas en « empruntant la rue Descartes ».  
Ce roman est une histoire d’exil, non pas d’un territoire, mais de soi-même. Cela permet à l’auteure, entre autres, d’explorer comment une même personne vit les plaisirs charnels à la fois en tant qu’homme et en tant que femme.
Curieusement, quatre ou cinq chapitres sont coiffés d’une citation, parfois assez longue, tirée des Livres des métamorphoses d’Ovide, chacune présentée en latin seulement. Comme mes éléments latins remontent
au début des années 1960, ma connaissance de la langue d’Ovide demeure plus que rouillée.
Les derniers dieux est le neuvième roman de Simone Chaput, dont deux en langue anglaise. Elle a remporté le prix Champlain et le Prix des lecteurs Radio-Canada 2014 pour Un vent prodigue. La romancière enseigne, à temps partiel, la langue et
la littérature françaises à l’Université de Winnipeg.
14 octobre 2018
Jean-Jacques Pelletier, Radio-Vérité, roman policier, Montréal, Éditions Alire, 2018,
340 pages, 27,95 $.

L’écriture est toujours
une aventure

Il y a des risques à dire la vérité.
« Le plus dangereux, c’est pas les cerveaux fêlés qui nous écrivent.
C’est ceux qui veulent nous faire
taire. » Voilà le point de départ
de l’intrigue policière que Jean-Jacques Pelletier développe dans Radio-Vérité, la radio du vrai monde.
Tous les jours, Radio-Vérité attaque les politi-chiens, les mange-beignes (policiers), les syndi-câliss, la gogauche péquiste, les artisses subventionnés, les gens sur le BS (bien-être social) et j’en passe. L’indicatif de Radio-V
est CFOK (prononcé Cé-FO-Ké !).
Sébastien Cabot anime La Voix qui a des couilles, une émission qui « carbure aux victimes ». Son mandat consiste à « faire réagir, provoquer des controverses. Se mettre des gens à dos… Il est payé pour ça ! » Cabot est enlevé par le soi-disant Front de libération des victimes, qui exige une rançon de 4 320 000 $ et la fermeture du poste Radio-V.
Le principal personnage de Radio-Vérité n’est pas Cabot, qui demeure surtout dans l’ombre de son ravisseur. On suit plutôt l’inspecteur Théberge du Service de Police de la Ville
de Montréal (SPVM) et sa séduisante nerd de l’informatique, de même que le directeur
du SPVM, qui est sur le point de remettre
les rennes à Théberge. Détail non négligeable.
La ligne entre liberté de parole et diffamation intempestive est assez floue dans ce treizième roman de Jean-Jacques Pelletier., car « ce qui est censuré par une époque est souvent célébré par la suivante ». 
Le langage de Seb Cabot est toujours direct
et punché, voire cru. En voici un exemple :
« Au parlement, ils ont un vestiaire ; ceux qui ont encore des couilles les laissent là en entrant. Tant qu’à en avoir et à pas s’en servir, tabarnak, on devrait leur couper ! »
Pour Radio-V, l’enlèvement de leur animateur vedette est du vrai pain béni. Cela dégénère
en manifs, émeutes, vandalisme, intimidations, menaces et violence verbale, de quoi alimenter plusieurs pages du roman et entraîner, hélas, quelques longueurs ou répétitions.
Jean-Jacques Pelletier estime que « c’est souvent par l’écriture romanesque qu’on réussit à apprivoiser des idées… qu’on articule ensuite de façon plus explicite. » C’est pour cette raison que l’écriture s’avère toujours
une aventure, « une vraie aventure ».
11 octobre 2018
Les livres de Madame Sacoche, album illustré par Caroline Merola, Montréal, Éditions de l’Isatis, 32 pages, 18,95 $.

L’univers fantastique
des livres

Il y a une madame qui vit dans
une incroyable maison où les livres trônent dans chaque pièce.
Cette femme a au moins douze sacoches qu’elle remplit de livres.
On l’appelle Madame Sacoche
et Angèle Delaunois raconte
son histoire magique dans Les livres de Madame Sacoche.
Matin, midi, soir, madame Sacoche a le nez dans un livre. Elle pleure quand l’histoire
est triste, elle rit aux éclats quand les personnages font des folies, elle rencontre parfois « une phrase qui la fait rêver ».
Son plus grand plaisir consiste à visiter
les écoles et raconter des histoires qu’elle sort de l’une de ses sacoches.
L’amoureuse des livres fait de grands gestes et invente tout un cinéma en lisant une aventure aux enfants. « Elle répète souvent que ceux qui savent rêver ne sont jamais seuls ». Les livres font voyager, aussi bien dans l’ancien temps que dans un lointain avenir, voire dans des mondes imaginaires.
Madame Sacoche est une fée dont la touche magique transforme les mots en image
et « sème des sourires autour d’elle ».
Cet album pour les 3 à 6 ans est joyeusement illustré par Caroline Merola
et permet à Angèle Delaunois de nous souhaiter la bienvenue dans l’univers fantastique des livres.
4 octobre 2018
Maurice Henrie, Donc je suis, essais, Ottawa, Presses de l’Université d’Ottawa, 2018, 142 pages, 24,95 $.

De Blaise Pascal
à Maurice Henrie

Maurice Henrie a remporté tous
les prix littéraires en Ontario français : Prix de la Ville d’Ottawa, Prix Le Droit, Prix du Salon du livre de Toronto,
Prix des lecteurs de Radio-Canada,
Prix Trillium. Il a publié dix-huit ouvrages (romans, nouvelles, récits, essais) et le plus récent nous le montre tel qu’il pense : Donc je suis.
Henrie nous propose vingt-cinq courts essais philosophiques où contemplation, opinion et souvenir se mêlent allègrement. En exergue
de chacun, il y a une citation de la grande littérature : Homère, Pascal, Boileau, Perrault, Saint-Exupéry, etc. Mais pourquoi cité Duplessis ou Dor et non pas Dalpé 
ou Poliquin ?
Dans le premier essai, l’auteur part d’une conversation entre le roi Pyrrhus 1er et son ami Cinéas, au sujet des conquêtes militaires. C’est un prétexte pour réfléchir sur la nécessité de ne pas laisser passer la vie sans agir. Il faut jouer le jeu car « le succès, s’il devait venir, viendrait de l’audace et non du renoncement ».
Plus loin, il est question de l’amitié,
ce sentiment qui arrive à pas feutrés,
« en catimini et à l’improviste ». Henrie
avoue n’avoir jamais connu d’amitié « pour toujours » ; elle lui a semblé multiple et plutôt instable, éphémère, voire périssable. L’amitié, comme l’amour, « brûle d’abord d’un feu vif… puis disparaît un jour en ne laissant derrière elle que quelques bons souvenirs ».
Lorsque l’auteur était adolescent, le curé lui
a mentionné qu’il préparait ses sermons en présumant « s’adresser à un public âgé de dix à douze ans seulement », bien que la moyenne d’âge se situait entre quarante et cinquante ans.
Il en va de même, ajoute Henrie,
pour les politiciens de tous les paliers
de gouvernement. Ces gens se comportent « comme s’ils n’avaient pas atteint ni jamais dépassé le stade de ce qui est, chez chaque
être humain, un comportement puéril et immature ».
Il n’est pas toujours facile de suivre l’auteur « dans ses méandres, dans le labyrinthe de
son esprit ». Et pour raison, car il a toujours été sensible à ce qu’on saisit faiblement et « davantage à ce qui n’existe pas du tout ». Une chose est certaine, la vie a donné à Maurice Henrie « tant de plaisir et tant
de joie » qu’il caresse goulûment au soir de
la vie, sans cesser de se poser des questions.
À ce sujet, un professeur de philosophie a
déjà dit à l’auteur de « poser des questions pour lesquelles il y a des réponses et éviter d’embêter les gens avec celles qui n’en ont pas ! » Je ne saurais garantir que l’auteur a évité ce piège dans cette collection de courts essais…
Une vraie question est posée aux auteurs. « Pour qui écrivez-vous, pour
les autres ou pour vous-même ? » Les auteurs peuvent bien refuser de répondre car, dans ce pays, « l’écriture apparaît comme un cul-de-sac, comme une activité marginale », lit-on dans le dernier essai où la citation en exergue provient de Duplessis qui, lors d’une conférence de presse en 1958, a lancé son désormais célèbre « Toé, tais-toé. »
Maurice Henrie explique comment les demandes de bourses d’écriture fonctionnent, comment « les conditions se multiplient à
tel point qu’il est difficile de passer à travers les mailles du filet et d’en sortir gagnant ».
Il montre, en revanche, à quel point la société « continue de couvrir d’honneur et d’argent
les sportifs en tous genres ».
La dernière ligne de ce dernier essai fait référence à la réplique de Duplessis
en soulignant que la société demande à
ses écrivains de « ne pas brasser la cage ».
26 septembre 2018
Roy Braverman, Hunter, roman, Paris, Éditions Hugo & Cie, 2018, 352 pages, 29,95 $.

Serial killer
et s
hérif américain

Journaliste et romancier français, Patrick Manoukian signe presque tous ses livres sous des pseudonymes tels que Paul Eyghar, Jacques Haret et Ian Manook.
Son tout dernier polar intitulé Hunter a paru sous le pseudonyme Roy Braverman et montre comment un serial killer peut en cacher un autre… peut-être même davantage. 
L’intrigue se développe dans « cette saloperie de neige dans cette foutue forêt de ce putain de bled » où le demi-sang indien Hunter a sauvagement exécuté cinq hommes et fait disparaître leurs femmes. Après douze ans de prison, « il est revenu et il recommence ».
Les cinq hommes ont été cloués à un arbre par un carreau d’arbalète. Et voilà qu’une mort se produit selon le même scénario. Mais l’évadé Hunter en est-il l’auteur…?
Le shérif qui a un « don pour inventer des horreurs » en est persuadé, mais un ex-flic noir dont la fille a disparu douze ans plus tôt en doute.
Braverman aime brouiller les pistes et multiplier les rebondissements autant que les excès de violence. Âmes sensibles, veuillez-vous abstenir. L’ex-flic n’ose imaginer ce que sa fille aurait pu endurer depuis douze ans. « Ce doute l’oxyde de l’intérieur et corrode sa volonté. »
Les 66 chapitres sont relativement courts
et tous coiffés d’un titre de style rétro qui les résume avec doigté : Où la chance à
le sourire de la mort, Où la vengeance l’emporte sur le chagrin, Où l’espoir sonne dans le vide. Le style est souvent coloré
et colle à la réalité américaine; exemple : « aussi rare que l’honnêteté chez un sénateur ».
Tout au long de ce polar complexe et compliqué, les mots de l’auteur sont
une voix qui déchire les entrailles, une voix pire que les « pires nuits de terreur dans les pires cachots des pires prisons! »
16 septembre 2018
Lina Rousseau, Mon premier imagier-
Les chiffres
, livre-jeu illustré par Marie-Claude Favreau, Montréal Dominique & Cie, 2018,
8 pages, 12 pièces, 19,95 $.
Lina Rousseau, Mon premier imagier-
Les animaux
, livre-jeu illustré par Marie-Claude Favreau, Montréal Dominique & Cie, 2018, 8 pages, 12 pièces, 19,95 $.

Livres-jeux sur les chiffres
et les animaux

Lina Rousseau a créé deux personnages, Galette et Tartine, qui ont donné leurs noms à des imagiers,
le premier sur les chiffres, le second sur les animaux. Ces albums tout carton sont de magnifiques boîtiers
qui comprennent chacun 12 pièces
de casse-tête, facilement manipulables, à encastrer au bon endroit. Le concept est original, attrayant et stimulant.
Ces excellents livres-jeux sont éducatif, bien entendu. En apprenant à compter, l’enfant découvre aussi des mots comme : pomme, bateau, fleur, crayon, coco, voiture, papillon, etc. Dans l’album sur les animaux, il est question de : poisson rouge, chat, chien, cheval, vache, lion, pingouin, etc.
Avec leurs illustrations attrayantes et leurs pièces à encastrer, ces livres-jeux permettent
à l’enfant de développer sa motricité fine,
une habileté qui lui sera utile quand viendra
le temps d’apprendre à lacer un soulier, à boutonner un chandail ou à tracer des lettres. Et tout cela se fait dans le plaisir, voire les rires.
Grâce à l’univers stimulant de Galette et Tartine, les petites mains amélioreront leur dextérité tout en s’amusant ! Une habileté qui leur sera particulièrement utile quand viendra le temps d’apprendre à lacer un soulier, à boutonner
un chandail ou… à tracer des lettres.
13 septembre 2018
Dominique Demers, L’été de la Petite Baleine, album illustré par Gabrielle Grimard, Montréal, Éditions Dominique et Compagnie, 2018, 32 pages, 22,95 $.

Une histoire
pour emmieuter le monde

Si vous cherchez une bonne histoire pour votre tout-petit, tournez-vous sans crainte vers Dominique Demers. Vous ne serez pas déçus, « c’est très tout à fait absolument promis », pour reprendre des mots de l’album L’été de la Petite Baleine.
Le texte de Dominique Demers et
les illustrations de Gabrielle Grimard font découvrir Mirabelle, son ami le petit Gnouf et un baleineau prisonnier d’un filet
de pêche sur le bord de l’océan. Mirabelle
et son ami pensaient découvrir pour
la première fois la mer qui « vaut très beaucoup la peine » d’être vue,
car « c’est trop tellement beau ».
Mais voilà qu’ils doivent trouver le moyen de libérer ce cétacé pris dans le pétrin. Heureusement, ils reçoivent l’aide du Crabe des Sables et de plusieurs oiseaux. Il faut dire que la mission des Gnoufs consiste
à emmieuter le monde. Le petit Gnouf de Dominique Demers, lui, s’est aussi donné comme objectif de propager le goût de lire. C’est mission accomplie !
La Franco-Ontarienne Dominique Demers est écrivaine, conteuse et conférencière.
Elle a signé plus de 50 œuvres de fiction pour enfants, ados et adultes.
9 septembre 2018
Pierre-Louis Gagnon, La disparition d’Ivan Bounine, roman, Montréal, Lévesque éditeur, coll. Réverbération, 2018, 218 pages, 27 $.

Thriller politico-littéraire autour d’un prix Nobel

Pierre-Louis Gagnon s’inspire
du premier prix Nobel de littérature accordé à un Russe en 1933 pour créer un thriller politico-littéraire intitulé La disparition d’Ivan Bounine. Il n’y a pas de véritable suspense, car on sait depuis 85 ans que le prix a été attribué à Bounine qui n’était pas un favori de Staline.
Parlant de Staline, l’auteur le décrit presque comme une préfiguration de Donald Trump. Il peint aussi un portrait pathétique des aristocrates suédois pour qui les prix Nobel sont le seul événement « pour se distraire et ne pas sombrer dans l’oubli le plus total ».
L’auteur nous rappelle que le testament d’Alfred Nobel « avait stipulé que les œuvres en lice devaient respecter un critère essentiel : incarner et refléter une tendance idéaliste ». Le Français Sully Prudhomme
a été le premier à le recevoir en 1901.
Au fil des ans, Tolstoï et Tchekhov sont décédés avant d’être considérés.
Pour créer son intrigue, Pierre-Louis Gagnon fait jouer un rôle de premier plan
à l’extravagante et sulfureuse Aleksandra Kollontaï, ambassadrice soviétique à Stockholm. C’est son métier de raconter
des histoires, de mentir, de dissimuler et
de tromper.
Kollontaï fait connaître au secrétaire de l’Académie suédoise que son pays favorise le communiste Maksim Gorki et non l’antirévolutionnaire Ivan Bounine exilé
en France. Elle « dépasse les bornes acceptables des us et coutumes diplomatiques », de sorte que le roi Gustave V et le premier ministre suédois Hansson sont engloutis dans un chassé-croisé suédo-soviétique dont l’issue risque
d’être catastrophique.
En toile de fond, il y a l’avancée d’Adolph Hitler et son élection le 5 mars 1933.
Cela fait dire à Staline que ses hommes de
la Guépéou (police politique de l’URSS) « n’ont pas réussi à nous débarrasser de
ce führer d’opérette ».  
Tous les personnages du roman sont de vraies personnalités politiques ou littéraires. La fiction entre en jeu lorsqu’on est amené à se demander si renommée littéraire peut rimer avec enlèvement, torture et même assassinat…
Seule l’Académie suédoise décide du choix des lauréats, mais le trafic d’influences dépasse presque l’entendement. Certains membres sont prêts à parier un kopeck sur Gorki et l’Académie suédoise sait qu’en ne favorisant pas cet écrivain russe à la solde de Staline elle pose un geste politique.
Tel que mentionné en début d’article, on sait en partant qu’Ivan Bounine sera lauréat
du Nobel de littérature en 1933. On n’a pas hésité à placer son roman autobiographique La vie d’Arseniev au rang de L’Iliade,
de la Divine Comédie et de Faust. Bounine semble « aussi adulé dans les cercles
du Nobel qu’abhorré dans les salons du Kremlin ».
Staline n’a pas réussi à faire en sorte que
le premier Russe à recevoir le Nobel de la littérature soit un écrivain prolétarien.
En accordant le prix à Ivan Bounine,
un membre de l’Académie suédoise aurait laissé entendre que c’était par acquis de conscience, pour se faire pardonner d’avoir trop tardé à reconnaître Tolstoï et Tchekhov. 
4 septembre 2018
Normand Cazelais, Et si le Québec avait dit oui, roman, Montréal, Éditions Fides, 200 pages, 24,95 $.

Référendum revu et corrigé

Géographe-professeur et ancien journaliste, Normand Cazelais nous propose Et si le Québec avait dit oui, un roman uchronique ou une forme d’utopie réaliste. Ici, le 30 octobre 1995, le oui l’emporte par 56 000 voix de majorité, « une petite marge de moins de 2 % ».
Les personnages principaux sont,
bien entendu, Jacques Parizeau et Lucien Bouchard, le premier étant souvent appelé tout simplement « Monsieur ». Bouchard, qui est chef du Bloc Québécois et de l’Opposition officielle à Ottawa, et Mario Dumont, qui est chef de l’Action démocratique du Québec, sont les deux principaux négociateurs avec le reste
du Canada.
Jean Chrétien, lui, nomme Mike Harris (premier ministre de l’Ontario) et Stephen Harper (député réformiste de Calgary-Ouest) comme ses représentants à la table des négociations. « Les éliminatoires de
la coupe Stanley à côté de ça, c’est de
la petite bière. »
Au cours de la ronde des pourparlers, qui s’étire sur plus d’un an, Chrétien se trouve dans une position intenable. « Être dans
la parade sans être celui qui donne le pas, ce n’est pas du Jean Chrétien. »
Il démissionne en faveur de Paul Martin !
L’auteur glisse souvent des pages d’histoire peu connues, comme le fait que le Québec
a été le premier gouvernement de la Confédération à avoir eu recours au financement américain. « C’était en 1878, pour financer le prolongement du train de Montréal jusqu’à Québec, à une hauteur de deux millions de dollars. […] premier financement à l’international de Wall Street. »
Plusieurs reportages de la presse écrite et électronique étayent ce roman, dont ceux
de Chantal Hébert, qui est ici chroniqueuse
au Ottawa Citizen. Cazelais note qu’elle
est « particulièrement bien renseignée »
et que « son esprit d’analyse est remarquable ». C’est toujours le cas.
Comme l’auteur est d’abord un universitaire,
le roman tourne souvent à l’essai et cela alourdit le rythme de l’intrigue ou
du dénouement. La longue référence à
un congrès de l’Association canadienne-française pour l’avancement des sciences, entre autres, est un bel exemple.
Des personnages entièrement fictifs permettent au romancier d’aborder le ressentiment très isolé d’un Anglo-Québécois du Pontiac, et les relations adultères de deux femmes qui trompent leur mari… ensemble. Tiens, tiens !
Dans ce roman, le Québec franchit un cap déterminant le 30 octobre 1995. J’ai été surpris de lire qu’un souverainiste convaincu « n’ose penser à ce qui serait arrivé si [le Québec] avait raté ce rendez-vous avec l’Histoire ». C’est pourtant ce qui est arrivé dans la réalité, sans ressac dans
le genre d’une vague d’attentats terroristes des « Vigiles de la Patrie ».
Norman Cazelais a profité d’un mélange plus ou moins réussi de fiction et de réalité pour raviver des souvenirs aussi riches en espoirs qu’en déceptions.
26 août 2018
Catherine Bellemare, Le tiers exclu, roman, Ottawa, Éditions David, coll. Indociles, 2018, 224 pages, 21,95 $.

Une présence physique : vide et tangible

On imagine mal qu’un enfant unique ne soit pas aimé, ni par sa mère
ni par son père. C’est pourtant
ce portrait que peint Catherine Bellemare dans Le tiers exclu,
son second roman. Le trio décrit forme un triangle infernal. « Victime de mes parents et eux, toujours
un peu victimes de moi. »
Le thème de la parentalité est au cœur de ce roman qui l’écorche de manière assez crue. Chaque membre du trio « a peur de ne plus jamais pouvoir sortir de sa tête. Que le cycle se prolonge pour ne plus jamais s’achever. »
La mère Élise est une ancienne danseuse
de bar, le père Stéphane a vingt ans de plus qu’elle, leur fille Abbygail grandit sur fond de toxicomanie, de comportement adultère, de crise existentielle et de solitude. Le lieu de l’action n’est jamais mentionné, mais
la radio Rouge FM joue et le restaurant
Le Troquet est fréquenté, deux indices
qui pointent vers Gatineau.
Je ne connais rien à la paternité, encore moins à la maternité. Catherine Bellemare décrit une situation qui demeure sans doute plausible, peut-être même plus fréquente qu’on ne le pense : « Pourquoi ne pouvait-elle pas rester en moi pour toujours, nous étions bien. Sa présence douce et invisible, je n’étais désormais plus seule. »
Le tiers exclu dissèque avec brio l’union d’un autre couple, assez secondaire, mais dont le comportement donne des frissons. « Un mariage conçu pour eux, durable et d’autant plus admiré, sans surprise et sans émoi, richissime et froid. »
Catherine Bellemare montre comment
la vérité peut souvent être déstabilisante et, surtout, comment « les mensonges nous
en apprennent souvent plus que la vérité elle-même. »
29 décembre 2018
Serge Provencher, 27 expressions de la langue française revisitées, essai, Montréal, Éditions Les Heures bleues, coll. Les 27, 2018, 64 pages, 19,95 $.

Surprises sur la genèse et le sens de 27 expressions

Les citations, proverbes et expressions consacrées de la langue française proviennent de la sagesse ancestrale, d’une œuvre littéraire ou du quotidien, toujours dans le but de faire comprendre un principe ou une réalité. Docteur en éducation, Serge Provencher a réuni 27 expressions de la langue française revisitées, un court essai qui nous réserve des surprises sur leur genèse ou sur le sens qu’on leur
a donné au fil des siècles.
L’expression « métro, boulot, dodo » est
un extrait du poème Synthèse, de Pierre Béarn, paru en 1951. Béarn, de son vrai
nom Louis-Gabriel Besnard (1902-2004), terminait son poème par ces quatre vers : « Au déboulé garçon pointe ton numéro / pour gagner ainsi le salaire / d’un morne jour utilitaire / métro boulot bistros mégots dodo zéro. » Trente ans après Mai 68, les ouvriers de Renault ont pris le slogan « Métro, boulot, dodo »
lors d’une manif.
Jamais expression ne fut plus déformée que « Vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage ». On entend très souvent
« Cent fois… ». Nicolas Boileau (1636-1711) est le père de cet alexandrin qui, au départ, peut être pris au sens technique (métier
à tisser), mais qui « désignait aussi métaphoriquement l’art du vers, la technique poétique ». On l’appliqua assez vite aux activités humaines même si elle était, à l’origine, un conseil aux écrivains.
L’origine de l’expression « reprendre du poil de la bête » demeure assez obscure, devenant presque une vedette de la phraséologie. De nombreuses explications circulent, la principale ayant trait à « une vieille croyance voulant qu’un homme mordu par un chien pouvait se guérir en se servant du poil de la même bête ».
Quant à la citation du Petit Prince, d’Antoine de Saint-Exupéry (1943), « l’essentiel est invisible pour les yeux »,
il est difficile d’être contre la vertu. Mais
le monde voit-il davantage avec les yeux du cœur depuis ces mots de Saint-Ex ?  « C’en est presque gênant de répondre, quoique, après tout, les fables de La Fontaine n’auront jamais mis fin aux comportements qu’elles décrient. » Faut-il conclure que l’impact de la littérature sur le réel est quasi nul…?
Le proverbe « Aide-toi, le ciel t’aidera » n’est pas un passage de la Bible. Certains
y voient un aphorisme d’Ésope qui l’emploie dans une de ses fables vers 564 av. J.-C. À sa manière, La Fontaine reprend la formule, mais il a été précédé par François Rabelais et Mathurin Régnier. Jeanne d’Arc, elle, aurait lancé lors de
son procès : « Besognons, et Dieu donnera
la victoire. »
Il arrive qu’un proverbe connaisse plusieurs variations, c’est le cas de « Chat échaudé craint l’eau froide ». Le texte le plus ancien remonte au XIIIe siècle; dans Le roman de Renart, on lit « chat eschaudez iave (eau) creint ». En 1652, cela devient « chien eschaudé craint l’eau froide », puis « chien eschaudé craint la cuisine » (1652), « chat échaudé craint la cuisine » (1690), et même « chat échaudé craint l’eau chaude » (1924).
L’ouvrage de Serge Provencher paraît
dans la collection Les 27, aux Éditions
Les Heures bleues. Chaque titre de cette collection porte sur une thématique générale qui est abordée en 27 sujets.
La couverture est une œuvre de Guido Molinari (Sans titre, v. 1992). Curieusement, ce petit livre n’a pas de pagination. Fantaisie de l’éditeur, sans doute.
18 décembre 2018
Donato Carrisi, L’Égarée, roman traduit de l’italien par Anaïs Bouteille-Bokobza, Paris, Éditions Calmann-Lévy, 2018, 336 pages, 29,95 $.

Chef-d’œuvre
psycho-thrilliste

Dans son tout dernier roman intitulé L’Égarée, Donato Carrisi illustre avec brio que l’animal le plus difficile
à chasser est l’homme et que
« la nature humaine est capable
de générer des abîmes obscurs
et nauséabonds ».
Samantha Andretti, 13 ans, disparaît en se rendant à l’école. Lorsqu’elle est retrouvée, nue dans un champ, la victime d’un bourreau psychopathe n’a pas le moindre souvenir de son kidnappeur. Samantha découvre qu’elle a maintenant 28 ans,
dont 15 passés dans un obscur labyrinthe.
Le lieu de l’action n’est jamais mentionné, mais nous sommes en Italie, car la paroisse se nomme Santissima Misericordia et il y
a une vague référence à Rome. Exception faite d’Andretti et son ami Baretta, les personnages portent des noms comme Sullivan, Bauer, Delacroix, Green, Johnson
et Forman. Un peu déroutant. Le détective privé est Bruno Genko; son médecin lui donne deux à trois mois d’espérance de vie.
Le roman nous plonge dans le dark web
ou HOL – Hell On-Line. Y règnent
une sexualité extrême, une perversité monstrueuse, un sadisme virtuose et j’en passe. À côté de cela, le livre Bunny, indice clef dans la recherche du détective privé, semble presque un objet de piété. Or il s’agit d’un album apocryphe, sans auteur, éditeur ou numéro de série, avec des illustrations qui changent complètement lorsque vues à l’aide d’un miroir. Le lapin aux yeux en forme de cœur se transforme en maléfice…
Donato Carrisi écrit que l’être humain a deux motivations à ses actes, qui peuvent lui faire perdre la raison : le sexe et l’argent. L’auteur aime glisser de petites réflexions au tournant d’une conversation. En voici un exemple savoureux : « Dieu est un enfant, vous ne saviez pas ? C’est pour ça que, quand il nous fait du mal, il ne s’en rend pas compte. »
L’Égarée est un roman finement ciselé qui illustre tragiquement comment la peur des enfants peut devenir le carburant, voire
la passion, d’un ou d’une psychopathe. L’auteur décrit avec brio tous les accents
et les ombres d’un monstre. De plus,
il multiplie les rebondissements au point
de faire de son triller un page-turner.
Je vous mets au défi de trouver, avant
le dernier chapitre, la personne coupable de l’enlèvement de Samantha Andretti !
Donato Carrisi est l’auteur de thrillers italiens le plus lu au monde. Selon lui,
« le crime parfait n’existe pas, mais l’enquête parfaite existe ». Je n’hésite à
dire que L’Égarée est un chef-d’œuvre psycho-thrilliste.   
12 décembre 2018
Diya Lim, La Marchande, la sorcière, la lune et moi, roman, Ottawa, Éditions L’Interligne, 2018, 192 pages, 15,95 $.

Matriochka et babouchka

C’est à la suite d’un voyage en Russie (1994) que Diya Lim a eu l’idée d’écrire un roman qui puise, entre autres, dans la tradition
des poupées russes ou matriochka. L’imagination de l’écrivaine a fait
le reste, a abondamment fleuri pour aboutir à un bouquet intitulé
La marchande, la sorcière, la lune
et moi
.
La narratrice et personnage principal se nomme Xiomara Kirsch, Mara pour les intimes. Âgée de 10 ans (bientôt 11),
elle parle plus facilement à son cœur, aux nuages et aux oiseaux qu’à ses collègues de l’école primaire. Mara a des frères jumeaux monstres qui ne font pas grand-chose d’autre que des bêtises.
Dans ses rêves (cauchemars), la fillette voit l’ogresse Baba Yaga, mangeuse de petits enfants. Les jambes de Maria tremblent, son cœur tambourine et ses évanouissements se multiplient. Lorsqu’elle se rend au marché, une étrange femme ou babouchka attire son regard et crée un étrange malaise.
Le style de Diya Lim est très imagé. Lorsque la situation financière de la famille de Mara se détériore, l’auteure lui fait dire : « C’est là que j’ai décidé d’économiser
mes larmes et de les enfermer dans
la tirelire de mon cœur. »
À travers une histoire aux rebondissements mélancolique, tragique, maléfique et magique, l’auteure nous fait découvrir qu’il est parfois permis d’agir comme un enfant lorsqu’on est adulte. Les adjectifs de la phrase précédente sont quelques titres
de chapitres ; tous finissent en ique (sauf Diagnostic) ; cela va de Fatidique à Métallique, en passant par Bucolique, Horrifique, Chaotique, etc. (40 en tout).
Je lui donne 40 sur 50.
8 décembre 2018
Académie française, Bonheurs et surprises de la langue, essai, Paris, Éditions Philippe Rey, 2018, 288 pages, 39,95 $.

Mots lointains, transformés ou empruntés

À l’Académie française, on écrit
le dictionnaire ou des ouvrages sur l’usage de la langue. Il y a quelques années, on a créé la rubrique
Dire, ne pas dire pour contrer
des entorses dans le langage courant mais aussi dans la presse écrite et orale. C’est par centaines
de milliers que les gens consultent cette rubrique, tant et si bien que les Éditions Philippe Rey ont décidé de publier les extraits les plus évocateurs, sous le titre Bonheurs
et surprises de la langue
.
Notre langue est redevable au latin, doublement parfois. Il arrive qu’un même mot latin ait donné deux aux plusieurs mots français. On parle alors de doublets étymologiques; en voici quelques exemples : poison et potion (de potio), chétif et captif (de captivus), métier et ministère (de ministerium), hurler et ululer (de ululare).
Les mots capital et cheptel sont tous deux tirés du latin caput, qui désigne à la fois
la partie principale d’un bien et une tête de bétail. Une expression peut avoir le même mot mais une origine différente; c’est le cas dans Fier comme un pou et Laid comme
un pou. La raison est que le pou était jadis appelé pouil (pouilleux), qui signifiait aussi le mâle de la poule, le coq, d’où l’expression Fier comme un pou.
À l’origine, le mot fumisterie était sérieux. Quand il apparaît dans notre langue, en 1845, il désigne l’activité d’un fumiste,
cet artisan spécialisé dans la construction de cheminées (envoyant la fumée dans
le bon conduit). Quant au mot jadis, il ne faut pas le confondre avec naguère.
On retrouve dans jadis ja, ancienne forme de déjà, et dis (jours) qui figure dans dimanche, lundi, mardi, etc. Jadis renvoie
à un temps lointain, alors que naguère indique une époque beaucoup plus proche de la nôtre.
Rien d’étonnant que le mot glamour ait d’abord signifié magie, car il est issu du français grimoire, qui désigne un livre recelant des formules pouvant charmer ou envoûter. En passant du français à l’anglais, grimoire s’est donc transformé en glamour. Le mot record, lui, a d’abord désigné
le témoignage de celui qui vient devant
la justice redire ce qu’il sait. Repris en anglais, record s’est peu à peu étendu au domaine sportif pour désigner un exploit. Le français lui donne aujourd’hui ce sens après l’avoir réemprunté à l’anglais.
Un dernier exemple de bonheur et surprise de notre langue : contrairement à ce que certains pensent, la locution adverbiale
tout de do n’est pas liée au verbe anglais
to go. Elle est plutôt la forme simplifiée
de l’ancienne expression « avaler tout de gob »; ce dernier mot vient du gaulois gobbo (bec, bouche), puis de l’ancien français gobet (bouchée, gorgée). Tout de go, tout d’une bouchée.
Bonheurs et surprises de la langue
« nous reporte au temps où nos ancêtres cueillaient çà et là, mais surtout dans le latin et le grec, une racine qu’au fil du temps ils surent adapter à leur esprit (…)
et doter d’accents propres toujours empreints de leur lointaine origine ».
5 décembre 2018
Pierre Anctil, À Québec au cœur des années 1960, photographies de Jean-Louis Anctil, Boucherville, Presses du Bras-d’Apic, coll. Rencontre inattendues, 2018, 144 pages, 29,95 $.

Album de famille
des années 1960

Résident du quartier Montcalm
à Québec, Jean-Louis Anctil (1923-2013) a photographié ses proches dans l’intimité de la vie familiale. Cela a donné À Québec au cœur
des années 1960
, un album de 101 photos prises principalement entre 1963 et 1968 (seulement 3 au début des années 1970).
Ce regard d’un père de famille couvre
cinq bonnes années, mais Anctil a pris
plus 12 000 diapositives soigneusement classées. Les 101 photos retenues par son fils Pierre Anctil proviennent d’un lot
de 1 492 clichés, dans le sillage duquel
« se définit le Québec de la Révolution tranquille, mais en toute simplicité,
à l’échelle de la vie familiale ».
Jean-Louis Anctil ne cherche pas à porter un regard sociologique sur le Québec
des années 1960. C’est presque sans s’en rendre compte qu’il fixe sur la pellicule
sa province entraînée dans un tourbillon. Une image vaut mille mots, plusieurs d’entre elles montrent des repas de fêtes (anniversaires, première communion, Noël), mais avec une « absence presque totale
de référents religieux à la maison ».
Les 101 photos sont groupées selon les thèmes suivants : Portraits de Jean-Louis
et Constance (son épouse), Vie familiale, Fêtes religieuses, Sports d’hiver, Carnaval
de Québec, Vacances d’été, Dans le port de Québec et Promenades. Lorsqu’il y a une ou deux personnes, les noms sont indiqués dans la légende, mais ce n’est pas le cas s’il y a en trois, quatre ou plus.
La profession de foi à l’église Saint-Dominique (1963) montre probablement
le jeune Louis Anctil, mais je le devine parce que je crois l’avoir reconnu; il est
un exposant au Salon du livre de Toronto et c’est lui qui m’a offert cet album (sans me montrer ses propres photos d’enfance).
Le quartier de Québec photographié
par Anctil est celui de Montcalm et de
la paroisse Saint-Dominique, soit un périmètre balisé par la Grande-Allée entre les avenues Cartier et Moncton. Il y a
« un tel foisonnement de détails et une telle précision que la description revêt
des proportions quasi épiques ».
Orphelin de mère à 13 ans et parti à la guerre très jeune, Jean-Louis Anctil savait que l’enfance ne dure pas, qu’elle est un bien fragile. « Ce sont ces courts moments d’abandon et de confiance absolue qu’il voulait coucher sur la pellicule avant que le passage du temps ne les efface. »
premier décembre 2018
Jean-François Villeneuve, Les chambres obscures, roman, Montréal, Lévesque éditeur, 2018, 150 pages, 24 $.

Écriture soignée et soyeuse

Journaliste-photographe dans plusieurs médias québécois, Jean-François Villeneuve a publié
un premier roman intitulé
Les chambres obscures. Le titre renvoie aussi bien à des pièces peu éclairées qu’aux chambres noires d’un photographe.
D’après quelques années mentionnées ici
et là dans la narration, le roman débute
en 2014, à Montréal où Karim, 19 ans, pose des questions sur ses origines. Au lieu de répondre, le père adoptif le lance dans une chasse aux trésors en ex-URSS. Karim s’apprête à « naviguer en périphérie, circuler à contre-courant ».
C’est six jours après la mort de son père, que Karim quitte Montréal pour Krasnodar, 1 200 km au sud de Moscou; « j’avance non pas vers le mur qui est tombé depuis près d’un quart de siècle, mais vers celui érigé par les silences de mon père ».
Parce qu’il faut parfois éviter de déranger le présent en ressassant le passé, Karim trouve que la vie de son père semble à
la fois tout près et inaccessible. Cette vie fait l’objet de nombreux flash-backs où
on suit les traces du père photographe
à Srebrenica, en Afghanistan et en Tchétchénie dans les années 1990.
Quand l’auteur décrit une langue et il y
va d’expression inusitées : « Les pattes-d’oie qui s’accentuent aux sons en i,
les contractions de sa bouche pour l
es autres voyelles, et sa langue telle
un diapason, la mâchoire qui se resserre pour les consonnes dures… »
L’écriture de ce premier roman est tendre, soignée et soyeuse. Le style demeure finement ciselé, voire imagé comme en font foi ces deux courts extraits : « les gouttes bouillantes me glacent le dos »; « ma vie est une toile tachée de quelques éclaboussures de couleur qui forment une constellation dénuée de sens ».
27 novembre 2018
Bado, Cette fois, Trump est allé trop loin! caricatures, Ottawa, Éditions David, 2018, 120 pages, 23,95$.

Les meilleurs crus
du caricaturiste Bado

Bado (Guy Badeaux de son vrai nom) est caricaturiste au quotidien Le Droit à Ottawa depuis 1981. Il a remporté divers prix d’excellence, dont celui du Concours de dessin éditorial de l’Association des correspondants des Nations unies
à deux reprises. Son nouvel album Cette fois, Trump est allé trop loin! réunit une centaine de dessins, principalement de 2015 à 2018.
La politique provinciale et fédérale inspire plusieurs caricatures, bien entendu. Il est aussi question du Brexit, du mouvement #metoo, des demandeurs d’asile, du système Phénix et même de l’appropriation culturelle qui a forcé l’annulation de deux spectacles de Robert Lepage.
Lorsque Maxime Bernier a été écarté du cabinet fantôme du Parti conservateur
à cause de sa position sur la gestion de l’offre, Bado montre Bernier assis è côté
de Trump lors d’une réunion Canada-USA. Une autre caricature montre Trudeau qui se peinture dans un coin, avec les mots «Réforme du mode de scrutin».
Les jeux de mots ont souvent leur place dans les dessins de Bado. C’est le cas pour dénoncer l’unilinguisme de certains agents de la GRC sue la colline du Parlement. L’agent dit «Sorry, I don’t speak French »; le cheval ajoute «Il ne parle même pas joual!»
Le meilleur jeu de mot se trouve dans
une caricature où on mentionne que Macron soutient une candidature africaine à la Francophonie; Michaëlle Jean, somptueusement promenée, se dit « Et moi qui me suis dépensée sans compter ! »
Il n’y a pas eu un seul mot en français dans le premier discours du trône du gouvernement Ford, en juillet, ce qui a poussé Bado à faire dire à Ford: «Un "rien" vaut mieux… que deux tu l’auras ! »
Et Ford tient dans sa main une liste avec deux sujets: Université de l’Ontario français et Ministère des Affaires francophones. Ce dessin du 14 juillet s’est malheureusement avéré prophétique.
Depuis son annonce en 2015, le système
de paie Phénix pour les fonctionnaires fédéraux s’est embourbé dans des problèmes de sous-paiements, de paiements excédentaires ou de non-paiements. Bado montre la pierre tombale de Phénix avec
les années 2015, 2016 et 2017 qui sont rayées, et un creuseur de tombe qui dit :
« On devrait changer son nom, il renaît toujours de ses cendres ! »
Pour tout caricaturiste, les «faits alternatifs» de Donald Trump sont évidemment des occasions en or pour
des coups de plume. Des sujets plus légers ont aussi leur place. C’est le cas dans un dessin qui montre comment on reconnaît une francophone d’un anglophone dans
une bibliothèque: le francophone lit du bas vers le haut les titres de livres sur les rayons alors que l’anglophone les lit du haut vers le bas. C’est le cas, c’est un trait de mise en page; regardez vos livres.
17 novembre 2018
Lotte et Søren Hammer, La fille dans
le marais de Satan
, roman traduit du danois par Frédéric Fourreau, Paris, Éditions Actes Sud, 2018, 480 pages, 44,95 $.

Pute et poker :
roman danois

Les Danois Søren et Lotte Hammer sont frère et sœur et écrivent ensemble des polars qui mettent en scène l’inspecteur Konrad Simonsen. Leur tout dernier épisode traduit
en français s’intitule La Fille dans
le marais de Satan
, dont les principaux ingrédients sont
la perversité, la cruauté et
la malhonnêteté.
Des prostituées noires disparaissent ou sont trouvées mortes au Danemark sans que cela ne suscite un grand intérêt dans la presse de Copenhague. La situation change lorsqu’un vieux commissaire de police laisse échapper « que ça peut parfois être compliqué de découvrir de quel pays viennent ces nègres »
Le cas du cadavre de la récente prostituée est dès lors porté en épingle. On parle
de climat de racisme au sein des forces de la police danoise. Le chef de la brigade criminelle, Konrad Simonsen, communément appelé Simon, interdit à tous les membres de son équipe d’utiliser le mot «négresse», mais cela ne fait pas avancer l’enquête
pour autant.
Une battue très publicisée dans la forêt près du lac où a été trouvé le cadavre s’avère vaine. L’examen des restes humains pointe vers une Nigériane et on découvre que plein de femmes venant de l’Afrique sont au Danemark pour y travailler en tant que jeunes filles au pair… une heure par jour.
Le reste du temps, leur corps est vendu pour une dizaine d’heures, à haut prix bien entendu.
Les réseaux de prostitution sont dirigés
le plus souvent par des hommes dangereux et pervers. Un couple danois mène de front deux réseaux; la femme s’occupe
des prostituées et le mari dirige une Poker Academy. « Les putes font du fric,
les joueurs de poker se chargent d’en blanchir la plus grande partie ». Pour l’épouse, des antiquités à Londres, des tableaux à Paris et des femmes africaines
à Copenhague sont du pareil au même :
« il importe d’acheter bon marché et
de vendre cher ».
Les coauteurs multiplient les sous intrigues et les personnages. Juste du côté de
la brigade criminelle, une enquêtrice surnommée Comtesse est en couple avec
le lieutenant Simon et une policière souffre de tous les syndromes de stress post-traumatique. Quant à la procureure,
elle porte le surnom de Grosse Bertha;
son visage lourd rappelle à la fois Simone Signoret et Leonid Brejnev, « une sensation de puissance sous une forme la plus primaire ».  
Une intrigue amoureuse se développe aussi entre une jeune femme indéchiffrable et
un jeune homme illettré toujours aux aguets, qui défient allègrement presque toutes les lois du code criminel. C’est « magnifique et atroce, merveilleux
et dingue ».
Pour faire avancer son enquête, le lieutenant Simon bénéficie d’« une putain de bonne suggestion ». La pute heureuse est un mythe. Le pouvoir d’avoir un rapport sexuel autorise l’acheteur « à humilier,
à avilir, voire à brutaliser la vendeuse ».
En sous-texte, le roman traite de l’intégration des immigrés dans la société danoise où « la décence était devenue une denrée rare ». Il est aussi question d’un segment de la population qui possède « manifestement plus d’argent que de bon sens ».
Le style des Hammer est coloré et friand de détails. Un jeu de mots est parfois finement glissé, comme lorsqu’un couple recherché est secrètement enseveli dans un cimetière perdu et que le lieutenant Simon déprime de pas le trouver : « c’était comme si
la terre les avait engloutis ».
10 novembre 2018
Lyne Richard, Les cordes à linge de la Basse-Ville, nouvelles, Montréal, Lévesque éditeur, coll. Réverbération, 2018, 134 pages, 23 $.

L’encre de la tendresse

Dans la Basse-Ville de Québec,
les cordes à linge font partie
du paysage, tout comme le parc Victoria dans le quartier Saint-Roch. On les retrouve dans plusieurs nouvelles que réunit
Lyne Richard sous le titre léger
Les cordes à linge de la Basse-Ville.
Les cordes à linge se croisent et ce qui
pend sur elles parle de ceux qui y habitent. On peut parfois y voir des peines ou
des chagrins. Chose certaine, « les cordes
à linge de la Basse-Ville, ce sont des générations de gestes d’amour ».
Protagoniste d’une nouvelle, un personnage peut subtilement se glisser à côté d’un personnage principal un peu plus loin.
C’est le cas du petit Nathan qui se rend
au poste de police en lançant « J’aimerais dénoncer un chagrin, commissaire. »
Sa preuve est une boîte jaune renfermant « des centaines de Kleenex remplis des larmes d’une maman ».
Plus d’un texte revêtent une telle tendresse. Certains sont coquins aussi, comme celui où Laurent ne sait comment apaiser un chien qui le dérange dans le parc. Il finit par
le suivre jusqu’au bord de la rivière Saint-Charles et lui lire des poèmes. L’animal frotte alors sa poitrine sur Laurent qui sent une plaquette sur laquelle sont buriné
les mots « Je m’appelle Rimbaud » !
Dans une nouvelle, un garçon raconte qu’il a un grand-père gentil et un qui l’est pas. « Papy René est un vieux cochon. Il paraît qu’on appelle comme ça les papys qui mettent leur main dans les bobettes des enfants. » Suit le récit strident de la perte d’innocence.
Une citation est placée en exergue de chaque nouvelle et donne parfois le ton. L’une d’elles se lit comme suit :
« Ton devoir réel est de sauver ton rêve… » – Amedeo Modigliani. Le texte nous fait connaître Gabriella qui rêve de marcher sous un ciel peint par Amedeo. Elle accroche un tableau de l’artiste et lui dit Buongiorno, Amedeo tous les jours en entrant. Plus tard, Gabriella se trouve
au Bataclan… qui devient un Addio, Modi !
Il est souvent question d’amour, parfois
de son contraire. La plume de Lyne
Richard trempe toujours dans l’encre de
la tendresse. Comme lorsqu’elle décrit
le deuil d’une veuve et écrit « Heureuse-ment qu’on se rappelle, n’est-ce pas, sans ça, on serait si seuls. »
La plus longue nouvelle, « Anna+David », porte sur un amour qui est fécondé dès
le premier jour de l’école primaire, mais
qui n’a pu s’éclore qu’après le passage
de nuages gris et de vagues houleuses. Pour arriver à sa fin, David devra-t-il renier sa première guitare, Pink Floyd, les Beatles, les barres Caramail et j’en passe… ?  
Les auteurs fétiches de Lyne Richard sont peut-être Marie Uguay, Yves Bonnefoy
et Jacques Brault… Son chanteur-hanteur demeure probablement Leonard Cohen en qui les femmes « voient toutes un amant, un ami, un père (qui) console et fait rêver ».
Chose certaine, la nouvelliste crée avec brio des personnages, se coulant dans leurs vies jusqu’à s’y noyer, « ne revenant prendre de l’air que pour saluer un peu la mienne ».
3 novembre 2018
Sous la dir. de Claire IsaBelle, Système scolaire franco-ontarien : d’hier à aujourd’hui pour
le plein potentiel des élèves
, essais, Québec, Presses de l’Université du Québec,
coll. Leadership et administration en éducation, 2018, 482 pages, 42 $.

La réussite du système scolaire franco-ontarien

Il aura fallu 3 ans de concertation
et 33 collaborateurs pour rédiger
un ouvrage exhaustif sur le système scolaire franco-ontarien, livre qui entre en librairie ce 14 novembre. Intitulé Système scolaire franco-ontarien : d’hier à aujourd’hui pour
le plein potentiel des élèves
, il paraît aux Presses de l’Université du Québec.
L’ouvrage comprend 16 chapitres regroupés sous 4 axes : Contexte de l’école de langue française en Ontario, Politiques et programmes des écoles ontariennes, Initiatives dans
les écoles de langue française en Ontario, Organismes régulateurs et programme d’insertion professionnelle.
Jean-Luc Bernard, ancien directeur de l’éducation au Conseil scolaire Viamonde (2002-2011), en signe la préface et souligne que, « sur la scène nationale et internationale, le système scolaire ontarien et, par le fait même, le système franco-ontarien, se positionne bien : ils représentent la réussite ».
J’ai eu l’honneur de rédiger la première version du premier chapitre de cet ouvrage et de brosser un historique des écoles de langue française en Ontario, de 1786 à nos jours
(un des plus longs chapitres du livre).
Diane Gérin-Lajoie suit en décrivant le rôle
de l’école de langue française dans
le développement du rapport à l’identité.
Il est évidemment question de la politique d’aménagement linguistique, mais aussi des centres scolaires communautaires, de littératie et de numératie, d’éducation coopérative et
de transition de l’école au monde du travail. Un chapitre complet est consacré aux services en français pour les nouveaux arrivants dans nos écoles.
Des chapitres plus techniques traitent,
entre autres, du Programme d’insertion professionnelle du nouveau personnel,
du Consortium d’apprentissage virtuel
de langue française de l’Ontario, de l’Office
de la qualité et de la responsabilité en éducation, de l’Ordre des enseignantes et
des enseignants de l’Ontario.
En annexe, on trouve le témoignage de Raymond Leblanc, un « petit poucet franco-ontarien » inscrit à l’École Brébeuf d’Ottawa (années 1950), puis à l’Académie de La Salle,
et qui, de formation en formation, finit par devenir enseignant, professeur d’Université, vice-doyen et, un peu malgré lui, doyen de
la Faculté d’éducation de l’Université d’Ottawa.
Aujourd’hui, l’augmentation du taux de diplomation des élèves du secondaire fréquentant un établissement francophone de la province est impressionnant et demeure attribuable aux politiques et aux programmes instaurés par le ministère de l’Éducation de l’Ontario, à l’apport concerté des directions
de conseil scolaire et d’école, au personnel enseignant et aux parents qui ont investi temps et énergie à la réussite des jeunes
sur les bancs d’école.
Cet ouvrage deviendra probablement la bible sur le système scolaire franco-ontarien. Dommage qu’il n’y ait pas un index des sujets traités. Dommage aussi qu’il n’ait pas paru chez un éditeur franco-ontarien.
22 octobre 2018
Éric-Emmanuel Schmitt, Plus tard, je serai un enfant, entretiens avec Catherine Lalanne, Paris, Groupe Bayard, 2017, 160 pages, 11,95 $.

L’écrivain sommeille
dans l’enfance

Écrivain franco-belge, Éric-Emmanuel Schmitt a publié plus
de quarante ouvrages, dont neuf romans, sept recueils de nouvelles, quinze pièces de théâtre et sept récits traduits dans presque cinquante langues. Pour la première fois, il raconte son enfance-adolescence dans Plus tard, je serai un enfant, série d’entretiens avec Catherine Lalanne.
D’emblée, Schmitt lance que nous avons plusieurs enfances au cours d’une vie ;
elles varient selon l’âge où nous la racontons. Comme il est né en 1960, il nous raconte son enfance à plus de cinquante ans. L’écrivain en lui a toujours été présent, il s’agissait de le découvrir, de lui donner
la parole.
Éric-Emmanuel Schmitt aime dire que, comme un pommier est fait pour produire des pommes, un écrivain est fait pour écrire, d’où son œuvre prolifique. En tant qu’écrivain de fiction, il s’affranchit du réel pour « fabriquer » une réalité. Parfois
elle renvoie à la sienne, parfois elle largue les amarres.
Enfant-adolescent, il lisait souvent un livre par jour, toujours allongé sur un lit ou
un divan. « Mon imaginaire voyage mieux à l’horizontale. » À ses yeux, la seule chose qui compte pour un lecteur, « c’est que
le récit se montre passionnant, riche, nourrissant ». Les faits réels importent peu, l’art de raconter prime. « J’écris toujours
le livre que j’aimerais lire. »
Schmitt peut passer une journée sans écrire, mais il ne la termine jamais sans écouter de la musique. Cela lui permet
de faire faire le vide, « le vide de moi,
pour me laisser envahir ». Il ne sait pas pourquoi il est devenu écrivain, il s’estime « simplement chanceux de m’en être rendu compte ».
Être un écrivain consiste à être un créateur. Ce n’est pas quelque chose qu’on fabrique, qu’on trouve ou qu’on rejoint à un moment donné. Ce créateur est déjà présent,
« il patiente depuis l’enfance » et attend d’être couché sur papier.
Selon des statistiques récentes, Éric-Emmanuel Schmitt est aujourd’hui l’auteur le plus étudié dans les collèges et lycées français. En 2016, il a été élu à l’unanimité membre du jury Goncourt.
13 octobre 2018
Gilles Laporte, Infographies.quebec, Québec, Éditions du Septentrion, 2018, 170 pages, 39,95 $.

L’histoire du Québec
en 69 infographies

Le Québec et son histoire
d’un simple coup d’œil, voilà ce que propose l’historien Gilles Laporte dans Inforgraphies.quebec. L’infographie est une lecture
de figures et diagrammes présentés de façon attrayante et facilement accessible.
L’ouvrage renferme 69 infographies sur
des sujets aussi variés que l’histoire,
la géographie, la population, l’économie,
la culture, la politique, la consommation et les sports au Québec, de ses origines à nos jours.
Il est possible de revisiter l’histoire du Québec grâce à un amalgame d’histogrammes, de pictogrammes,
de graphiques en bâtonnets, de flèches
du temps, d’anneaux, de bulles, etc. Curieusement, l’introduction du livre commence à la page 139, juste avant le guide pédagogique et l’index général.
Un peu déroutant.
L’infographie no 7 résume les noms de rues, parcs, rivières, montagnes ou lacs nommés en l’honneur de personnages québécois. Voici ceux qui reviennent
le plus souvent : Champlain (191 fois),
Mgr Laval (162), Jacques Cartier (143),
Louis-Joseph Papineau (119), Félix Leclerc (86), Jean de Brébeuf (78), Jean Lesage (70).
Les femmes sont presque complètement absentes, sauf la Vierge Marie (633 fois)
et la reine Victoria (121). Suivent Laure Conan (16), Thérèse Casgrain (13) et Judith Jasmin (12).
L’infographie no 39 illustre l’influence
du Québec sur la politique fédérale depuis 150 ans. Huit premiers ministres du Canada proviennent de circonscriptions ou désignation québécoises. On pense évidemment à Laurier, St-Laurent, Trudeau père et fils, Mulroney, Chrétien et Martin.
Il y a aussi eu John Abbott, sénateur québécois et ancien maire de Montréal,
qui a remplacé John A. Macdonald lors
de son décès en 1891 et qui fut premier ministre pendant 18 mois.
Une intéressante infographie montre en
un rapide coup d’œil quelles chansons ont été les succès de l’année, entre 1961 et 2010. Michel Louvain ouvre le palmarès avec «Louise»; en 1975, c’est «Danser, danser» de Nanette Workman, puis «Ils s’aiment»
de Daniel Lavoie en 1984, et ensuite
«Mon ange» d’Éric Lapointe en 1999.
La dernière infographie illustre le «cimetière de Québec Inc.». On y présente 22 grandes entreprises québécoises récemment passées sous contrôle étranger, notamment Provigo acheté par Loblaws (Toronto) en 1998, Molson fusionné avec MillerCoors (Chicago) en 2005, Alcan acheté par Rio Tinto (Londres) en 2007 et Saint-Hubert acquis par Cara (Toronto) en 2016.
Ces infographies vont parfois «à l’encontre des idées reçues» ou révèlent des contrastes qui semblent avoir échappé aux historiens. Chose certaine, elles permettent «de rendre explicites des structures sous-jacentes et de mieux traduire la complexité et la richesse de l’histoire du Québec».
10 octobre 2018
Jean E. Pendziwol, Les filles du gardien de phare, roman traduit de l’anglais par Louise Sasseville, Montréal, Éditions de l’homme, 2018, 352 pages, 29,95 $.

L'amour nous aveugle

Dans Les filles du gardien de phare, de Jean E. Pendziwol, une aînée aveugle et une jeune femme délinquante se croisent, puis s’entraident dans une maison de retraite du Nord ontarien. Il leur incombe de faire la lumière sur
un secret de famille jusqu’alors enfoui dans le lac Supérieur aussi majestueux que d’humeur inégale.
Elizabeth n’a plus les yeux pour lire
les journaux intimes de son père, ancien gardien de phare. Mais elle donne « tout
de même l’impression de voir à travers » Morgan qui se croit « invisible, sauf pour
la seule personne qui est aveugle ».
L’auteure illustre bien comment le cœur ne peut qu’absorber, assimiler et comprendre une certaine quantité de souvenirs.
Elle explore plusieurs strates d’émotions,
y compris celle qui consiste à « recouvrir sa peur et sa solitude d’un voile de colère et, dans une tentative désespérée d’appartenir à un groupe, de poser des choix idiots et faire une mauvaise interprétation de ce qu’est réellement l’amour ».
Pendziwol a un style parfois coloré;
elle écrit, par exemple, que deux frères
« étaient aussi différents que des corbeaux et des goélands ». Ses réflexions nous interpellent, notamment lorsque nous lisons que l’amour n’est pas aveugle, comme le veut le dicton; au contraire, « l’amour nous aveugle, c’est un voleur ».
Il est beaucoup question d’amour dans
ce roman. Sans révéler le secret de famille, je vous signale que « mieux vaut avoir aimé et perdu ce qu’on aime que de n’avoir jamais connu l’amour ».
3 octobre 2018
Simon Langlois, Refondations nationales au Canada et au Québec, essai, Éditions du Septentrion, 2018, 310 pages, 29,95 $.

Questions nationales et identitaires au Canada
et au Québec

Spécialiste des identités québécoise
et canadienne, le sociologue Simon Langlois, de l’Université Laval, réunit une quinzaine d’essais sur les Refondations nationales au Canada
et au Québec
. Il montre comment
le projet d’un Québec indépendant
est arrivé dans une impasse.
Le Canada français n’existe plus depuis
les États généraux de 1967-1969. Depuis bientôt cinquante ans, il est question
des Québécois, des Acadiens, des Franco-Ontariens, des Franco-Manitobains, etc.
L’auteur fait néanmoins référence à plusieurs reprises au « Canada français hors Québec et hors Acadie ». Selon lui,
le cas franco-ontarien diffère de l’Acadie, car la communauté francophone en Ontario « ne contrôle aucun levier économique d’importance ».
Il cite l’historien torontois Marcel Martel pour indiquer que le Canada français est devenu « orphelin de sa nation » dans
un Canada qui se comporte désormais comme un État multinational. Le Québec
est présenté comme une nation où
une majorité partage une même origine et une même histoire. Or, si cette nation reste un important lieu d’identification, « elle devra relever le défi de concilier
des attentes diverses ».
L’auteur n’hésite pas à écrire que
« les Québécois sont coincés entre leur désir d’un finir avec le nœud gordien de leur situation dans le Canada et la crainte de plonger dans l’inconnu ». Au moment
de la Commission royale d’enquête sur
le bilinguisme et le biculturalisme
(ou Commission Laurendeau-Dunton),
la langue anglaise au Québec était perçue comme une menace.
Maintenant, l’anglais au Québec demeure simplement une langue fonctionnelle. Résultat : « l’indépendance nationale ne serait plus considérée comme étant aussi nécessaire qu’auparavant alors que persistaient plusieurs griefs propres aux francophones ».
Cazelais rappelle avec à-propos que
le Québec figurait déjà comme « société distincte » dans le rapport préliminaire de
la commission Laurendeau-Dunton en 1965. « Mais on sait que Pierre Elliott Trudeau a opposé une fin de non-recevoir à un tel statut particulier rêvé par les fédéralistes québécois ».
Reste que la société québécoise s’est imposée avec succès comme société francophone au sein du Canada. Ironie du sort, c’est ce succès qui a plongé le projet d’indépendance nationale dans une impasse.
« Le développement social et économique du Québec a enlevé au mouvement souverainiste un important levier
de mobilisation collective, au point où
le ressentiment lié aux griefs et aux revendications d’autrefois est pratiquement disparu ».
Refondations nationales au Canada et
au Québec
a le mérite de présenter tous
les repères chronologiques des principaux événements qui ont eu une incidence
sur les questions nationales et identitaires au Canada et au Québec entre 1867 et 2017.
25 septembre 2018
Sylvie-Catherine de Vailly, L’esquive,
Une enquête de l’inspecteur Jeanne Laberge
, roman, Montréal, Éditions Recto-Verso, 2018, 224 pages 24,95 $.

Enfant disparu
et inspecteur québécois

Sylvie-Catherine de Vailly a créé
le personnage de Jeanne Laberge
en 2014. Cet inspecteur du Service de police de la Communauté urbaine de Montréal revient dans une nouvelle enquête, la plus noire et
la plus sanglante à ce jour.
L’éditeur annonce un polar centré sur l’enlèvement d’un bébé naissant, celui
de l’inspecteur Laberge, quatre ans passés. Depuis, les recherches sont au point mort.
Plus de cent pages du roman ne concernent pas l’enquête pour retrouver le coupable
de l’enlèvement. Il est plus souvent question d’une femme battue qui tue
son crisse de tabarnak de mari.
L’auteure semble se délecter à mélanger
les sous-intrigues et les multiples digressions pour le simple plaisir de nous embrouiller la vue, de nous dérouter. Résultat : on perd le goût de connaître
le dénouement.
Le seul point fort du roman réside dans
ces petites réflexions que l’auteure glisse
de temps à autres. En voici un bel exemple : « Quand on refuse l’évidence,
on la déguise, on la travestit. »
15 septembre 2018
Mireille Messier, Tellement sauvage!, album illustré par France Cormier, Sherbrooke, Éditions d’eux, 2018, 32 pages, 22,95 $.

Un album
qui a du panache

Nous dormons durant la nuit,
mais cela n’empêche pas un enfant de demander à son papa ce que
les animaux, eux, font pendant
ce temps-là. Dans Tellement Sauvage!, Mireille Messier imagine
le comportement nocturne d’une dizaine d’animaux, elle s’amuse surtout avec les mots et les rimes.
Papa croit que les animaux ne font rien d’intéressant. Il se trompe… tellement.
« Le cerf trouve que la nuit manque
de panache. Les porcs-épics trouvent
que la nuit manque de piquant. »
Et les moufettes, elles, « font quelque chose? » Non, elles « se sentent moroses ». C’est mieux que puer!
C’est bien connu que les castors sont des rongeurs; la nuit ils « rongent leur frein ». Quant au hibou, « la nuit n’est pas chouette du tout ». Quel délicieux jeu
de mots! Mireille en remet en écrivant que, « la nuit, les crapauds ont le vague à l’âme ».
L’album est sombrement (nuit) et sauvagement (animaux) illustré par France Cormier. Les parents devront expliquer quelques mots à leur enfant, comme « ronger son frein » et « vague à l’âme ».
12 septembre 2018
Sonia K. Laflamme, Scène de crime, roman, Montréal, Éditions Bayard Canada, 2018,
72 pages, 8,95 $.

Marginalisation et manipulation chez les ados

L’écrivaine Sonia K Laflamme
se promène partout au Canada
pour animer des rencontres avec
les jeunes du primaire et
du secondaire. Comme elle a écrit plus de 26 romans, son but est de donner le goût de lire, même à ceux dont le français n’est pas la langue maternelle et à ceux qui hésitent
à lire un roman (c’est trop long!).
Sa plus récente technique est « oserlire », oser en commençant par la version courte et lire ensuite la version originale. La mise en page de son roman Scène de crime
se présente tête-bêche; au jeune de choisir le format de 24 ou de 46 pages.
Les deux versions commencent avec
les efforts qu’un ado fait pour séduire
la belle et intrigante Tanya. Le corps d’une fille baigne dans une mare de sang et tous les élèves qui l’entourent paniquent et pleurent, sauf Tanya qui ne montre pas
la moindre émotion devant la mort de
sa rivale. L’ado séducteur devra trouver mieux et recommencer…
Voilà pour la version courte, écrite simplement avec des phrases sujet-verbe-complément. La version originale demeure plus complexe et fait allusion à des films d’horreurs d’Alfred Hitchcock. Les mots « sueurs froides » (Vertigo) et « l’ombre d’un doute (Shadow of a Doubt) sont habilement glissés dans le texte.
Sonia K. Laflamme manie allègrement
la tension dramatique et sait bien jouer avec les codes du polar pour amener
ces jeunes lecteurs sur de fausses pistes. Elle réussit surtout à aborder subtilement des thèmes complexes tels que
la marginalisation et la manipulation
chez les adolescents.
8 septembre 2018
Nicholas Giguère, Quelqu’un, poésie, Québec, Éditions du Septentrion,
coll. Hamac, 2018, 68 pages, 14,95 $.

Regard sobre et sombre
sur le milieu gai

Nicholas Giguère a « commencé
sa vie publique de pédale ou de pédale publique » au bar L’Envol
de Saint-Georges de Beauce, lieu
où se déroule l’action de son long poème intitulé Quelqu’un. L’homosexualité masculine est abordée de front, mais l’auteur centre surtout son propos sur l
a solitude, le rejet, l’isolement, l’envie d’être aimé et le désespoir. Thèmes universels.
Quand on drague quelqu’un, on finit par
se demander si on est… quelqu’un. On veut être pris au sérieux en étant quelqu’un, devenir quelqu’un entre les mains de l’autre. Mais « quelqu’un / c’est peut-être / tous ces gars-là / c’est probablement / personne / finalement ».
La poésie lyrique de Giguère a parfois
des accents grinçants. « Il faut être un caméléon / pour survivre dans ce genre de place », de no man’s land. Les mots décrivent des réalités comme le couple ouvert, « la nouvelle religion des gais / après les poppers et Madona ».   
Pour trouver quelqu’un dans un bar, sur
la piste de danse, dans les toilettes ou
le parking, encore faut-il savoir « c’est qui quelqu’un ». Il faut surtout de l’espoir à revendre, « des fois que… ».
La couverture du livre fait référence à
ce que Giguère commande au barman
de L’Envol : « un coke aux cerises /
puis mets-en en masse des cerises ».
Comme le dit si bien l’éditeur Éric Simard, « Quelqu’un est beaucoup plus qu’un portrait vitriolique de la vie gaie en Beauce ». C’est le regard à la fois sobre et sombre que porte un homosexuel désabusé sur cet univers pas si gai que ça, « avec
sa faune, ses codes, ses rites, ses façons
de faire ».
3 septembre 2018
Jean-Christophe Brisard et Lana Parshina,
La Mort d’Hitler, essai, Paris, Éditions Fayard, 2018, 360 pages, 39,95 $.

La mort d’Hitler
dans les dossiers secrets du KGB

Le 30 avril 1945, Adolf Hitler s’est-il tiré une balle dans la tête ou dans la bouche ou s’est-il empoisonné avec du cyanure ou s’est-il tout simplement enfui du Führerbunker avant l’arrivée de l’armée soviétique ? Les journalistes Jean-Christophe Brisard et Lana Parshina livrent de nouveaux éclairages en publiant La Mort d’Hitler. Dans les dossiers secrets
du KGB
.

Des rumeurs les plus folles sur la fin du tyran nazi ont circulé dès que l’agence soviétique TASS a lancé, le 2 mai 1945, « Hitler s’est enfui ! » On l’a imaginé dans un sous-marin allemand se dirigeant vers les côtes argentines ou encore réfugié au pôle Sud, voire au Japon.

Le 25 octobre 1956, le tribunal de Berchtesgaden, lieu de villégiature d’Adolf Hitler dès les années 1930, déclare que
« les époux Hitler sont officiellement déclarés morts ». Il manque pourtant
les corps… jusqu’à l’apparition en 2000
d’un fragment de crâne.

Le 27 avril 2000, les archives d’État de la Fédération de Russie ou Gosudarstvennyy Arkiv Rossiyskoy Federatsii (GARF) présentent une exposition intitulée « Agonie du IIIe Reich – Le Châtiment ». Sont en montre plus de 130 documents inédits, un bout du crâne et des morceaux de la mâchoire d’Hitler.

Un conservateur de l’exposition reconnaît « que nous n’avons pas procédé à une analyse adn, mais les témoignages concluent qu’il s’agit bien d’Hitler ».
Pas d’analyses scientifiques indiscutables… jusqu’à l’arrivée de Jean-Christophe Brisard et Lana Parshina.

Grand reporter, Brisard est réalisateur
de documentaires, principalement sur
les dictatures. Lana Parshina est une journaliste indépendante qui partage
sa vie entre la Russie et les États-Unis.

Ce duo devra affronter le culte du secret
et le soin infini porté au cloisonnement
de l’information, propres au KGB. « Comme dans les romans policiers, le moindre détail peut se révéler déterminant pour résoudre une enquête. »

Brisard et Parshina réussissent à faire examiner le bout de crâne et les morceaux de mâchoire par un médecin légiste français qui ne peut affirmer hors de tout doute qu’il s’agit du crâne d’Adolf Hitler. « En revanche, pour les dents, je sais.
Elles sont bien celles d’Hitler ! »

L’analyse prouve que le Führer ne s’est
pas tiré une balle dans la bouche et, évidemment, qu’il ne s’est pas enfui. « Assez souvent, la mort d’un personnage historique est entourée de mystère,
on imagine toujours que la personne n’est pas morte, qu’elle s’est enfuie… Une mort classique ne plaît pas, c’est trop simple,
trop banal. »

On aime que la mort d’un personnage historique soit entourée de mystère. Celle d’Adolf Hitler l’est très peu, finalement.
25 août 2018
XYZ. La revue de la nouvelle, numéro 135 sous le thème « Armes », automne 2018, 102 pages, 12 $.

XYZ, toujours le numéro 1 de la nouvelle

Le numéro 135 de la revue YXZ présente des nouvelles armées, désarmées ou désarmantes, pour reprendre les mots de Gaëtan Brulotte, du comité de rédaction.
Le fantastique côtoie le policier,
le style jazzé jouxte l’intimisme sentimental. Il est aussi bien question de massacres automatisés que d’empoissonnements vengeurs.
La nouvelle « Pacifica », du Franco-Ontarien Paul Ruban, aurait presque pu s’inspirer de la tragédie du 23 avril 2018 où un homme au volant d’un camion-bélier a fauché la vie à dix personnes, rue Yonge à Toronto. L’endroit n’est pas mentionné, le personnage est au volant d’une minifourgonnette Pacifica de Chrysler et « les corps tombent sur le capot comme des pantins désarticulés ».
Mario Yeaut signe « Attentats automatiques », un récit qui se déroule en 2029 (le pape est François II). Ce texte m’a surtout plu en raison des rimes qui se glissent ici et là. Le nouvellier écrit, par exemples, « Ils prient soumis, jamais ils ne sourient…, moustiques métalliques…, machines assassines…, places publiques hautement symboliques… carbure au carnage… ». Chapeau à Yeaut qui sait finement ciseler ses phrases !
Dans « Vols de nuit », Jean-Pierre Girard, prend soin de préciser que sa nouvelle
ne s’inspire d’une histoire vraie. Ce qui demeure étonnant, c’est qu’elle a été écrite entre décembre 1991 et février 2018 (26 ans). Preuve qu’il est parfois bon de laisser dormir un texte au fond du tiroir et de
le réveiller périodiquement.
Chaque année XYZ tient un concours de nouvelles. Le lauréat de 2018, choisi parmi 52 soumissions, est Frédéric Hardel qui signe « Voir loin ». Le narrateur est
un jeune qui quitte l’Abitibi pour aller
vivre avec son grand-père aux Îles de
la Madeleine. Le vieux est un « philosophe à casquette ». Il aime lancer des remarques comme « il n’y a que l’amour qui compte… l’amour et la bonne pêche » ou encore
« la musique, c’est comme l’air, on peut pas vivre sans ». Hardel nous laisse entrer dans la sensibilité de son personnage sans verser dans la morale.
À 48 $ pour les quatre numéros par année, mieux vaut s’abonner (35 $ ou 65 $ pour deux ans).
Info : www.xyzrevue.com
28 décembre 2018
Mathieu Muir, L’ère de l’Expansion, roman, Ottawa, Éditions David, coll. 14/18, 2018,
250 pages, 14,95 $.

Véhicules volants,
navettes de lévitation
et voies en apesanteur

Peut-on rêver d’une planète où
les politiques sociales, économiques et environnementales seraient uniformes, un seul peuple, un seul gouvernement? Mathieu Muir explore cette avenue dans un roman de science-fiction intitulé L’ère de l’Expansion. L’action s’étend de 2208 à 2253, si l’on compte seulement
les années de notre ère…
En 2208, à la suite du traité de Tokyo,
la Terre est divisée en quatre pôles : l’Étoile d’Amérique, l’Union transeuropéenne, l’Alliance du Sud et le Soleil d’Orient.
Les frontières sont fermées, pas de migration possible d’un pôle vers un autre. Partout,
on tente de limiter la croissance démographique.
Mathieu Muir est un scientifique de formation, mais son talent littéraire est ouvert à un élément invraisemblable pouvant bouleverser ses paradigmes.
La science-fiction le sert bien et dès les premières pages du roman, on apprend que la capitale de Mars s’appelle Dubaï II.
Il n’y a pas de vie (colonie) sur Mars, mais plutôt un laboratoire de développement scientifique.
La téléportation joue un rôle de premier plan dans L’ère de l’Expansion. Elle se fait par un numériseur-désintégrateur-régénérateur, une sorte de canon capable
de déplacer matières et humains en dix minutes, peu importe la distance.
Curieusement, ce roman paraît quelques mois après Téléportation et tours jumelles, de Louise Royer, également aux Éditions David. Autre curiosité, le système métrique cède à un « six pieds quatre pouces ».
Un morceau de l’Étoile d’Amérique a-t-il plus de poids ?
C’est le Soleil d’Orient qui a le secret de
la téléportation, donc une longueur d’avance sur les trois autres pôles. Véhicules volants, navettes de lévitation, voies publiques en apesanteur, rien n’est à son épreuve. Tout est axé vers une nouvelle planète; serait-elle exclusivement asiatique…?
Le roman de Mathieu Muir est un heureux mélange de physique avancée, de philosophie, d’histoire et de sociologie. L’auteur note que, de tout temps, les humains ont possédé l’instinct de conquête et qu’ils aiment guerroyer.
Il y a plusieurs clins d’œil à la gastronomie dans ce roman. Nombre de décisions cruciales dans l’intrigue se prennent lors de dîners. L’un de ces repas entre officiers de trois pôles inclut des sushis et d’autres mets à base de poisson cru « pour donner l’impression qu’ils dévoraient leurs ennemis (Soleil d’Orient), en s’empiffrant à volonté ». J’aurais cependant trouvé mieux que des cannellonis au vin blanc après avoir quitté le vaisseau spatial.
Les années 2208-2253 sont numérotées selon le calendrier religieux (après Jésus-Christ). Un personnage note que cela est absurde puisque la religion catholique est « nulle part populaire sur Terre maintenant. Même l’Alliance du Sud a récemment été déclarée athée. »
Dans ces années 2200, la population de
la Terre atteint 30 milliards, on peut visiter le Musée des Jeux spatiolympiques et participer à des courses entre la Terre et Mars. Je ne vous parle pas d’une autre planète habitable, car ce serait vendre
la peau de l’ours avant que vous ne l’ayez traqué… 
17 décembre 2018
Mike Unwin, Migration – Le merveilleux voyage des animaux, album illustré par Jenni Desmond, Paris, Les Éditions des Éléphants, 2018, 48 pages., 27,95 $.

Vingt incroyables voyages

La sterne arctique pourrait aussi bien s’appeler la sterne antarctique car elle migre d’un pôle à l’autre chaque année, parcourant jusqu’à
77 000 kilomètres. Voilà une
des nombreuses découvertes que Mike Unwin et Jenni Desmond nous font découvrir dans Migration –
Le merveilleux voyage des animaux
.
Portés par les vents déchaînés, ballottés
par les courants violents, foulant le sable brûlant du désert, les oiseaux, poissons
et animaux rivalisent d’exploits pour se nourrir ou donner naissance à leurs petits.
« Cui-cui! Les hirondelles sont alignées sur les fils électriques, comme des notes sur une portée musicale. » À l’automne, l’hirondelle rustique doit se préparer à traverser mers, montagnes et désert – plus de 10 000 kilomètres en cinq semaines seulement – pour passer de l’Europe au sud de l’Afrique.
Le cas du grand albatros a de quoi étonner. Il quitte la petite île rocheuse où il est né, dans l’océan Austral, et parcourt chaque année plus de 100 000 kilomètres à la recherche de nourriture. « Pendant tout
ce temps, le ne s’est pas posé sur la terre une seule fois. »
Chaque année, les éléphants d’Afrique quittent la région sèche du Kalahari pour
les marais humides de l’Okavango, là où
les adultes peuvent boire jusqu’à 200 litres d’eau par jour. Sur un autre continent,
le tout petit colibri à gorge rubis traverse 800 kilomètres au-dessus des mers, quittant sa maison d’hiver en Amérique centrale (Mexique) pour voler vers l’Amérique du Nord.
Le papillon monarque fait le trajet inverse;
il se reproduit en Amérique du Nord et migre vers le Mexique pour y passer l’hiver. « En cours de route, quatre générations de papillons naissent et meurent. »
 Ce ne sont là que quelques exemples du parcours migratoires d’une vingtaine d’espèces, qui est décrit dans cet album. Attendez-vous à des trouvailles surprenantes, comme ces martinets qui peuvent passer jusqu’à dix mois d’affilée dans les airs. « Ils se nourrissent et dorment en vol, sans se poser une seule fois. »
11 décembre 2018
Isabelle Larouche, Le roi de Miguasha, roman illustré par Jocelyne Bouchard, Montréal, Éditions du Phœnix, coll. Premières Nations, 2018, 192 pages, 13,95 $.

Complicité micmaque
et acadienne

La Gaspésie a des racines amérindiennes et acadiennes. Isabelle Larouche l’illustre bien
dans son roman intitulé Le roi de Miguasha. Les deux protagonistes sont les adolescentes Tallulah Jérôme et Angèle Leblanc; la première vit à Gesgapegiag et la seconde à Maria.
Il est souvent question de légendes micmaques, comme celle du géant Glooscap qui, en s’endormant, a creusé la vallée d’Annapolis; « la Nouvelle-Écosse était
le lit de ce grand sorcier et l’Île-du-Prince-Édouard, son oreiller ». Ou encore du génie Sketekemouc, « fantôme présage d’un grand danger… »
L’Acadienne Angèle et la Micmaque Tallulah participent toutes deux à la finale régionale de l’Expo-science. Le prix est un voyage
en Nouvelle-Écosse et à l’Île-du-Prince-Édouard. C’est en visitant le Cap-Breton, Halifax, Lunenberg, Grand-Pré et Peggy’s Cove que les deux ados deviennent amies.
Elles ont besoin de peu de mots pour se comprendre. Assises sur la même banquette de l’autocar, Angèle et Tallulah échangent des sourires, des mots d’encouragement,
puis des confidences. Une belle complicité
se tisse et une profonde amitié en émerge.
Le projet d’Angèle pour l’Expo-science porte sur les oiseaux, ce qui lui vaut le surnom Ang’ailes d’oiseaux. Celui de Tallulah concerne le métal le plus ancien utilisé
par l’homme, le cuivre. La véritable passion de la jeune Micmaque est la paléontologie qui la poussera à risquer sa vie « pour un poisson vieux de 385 millions d’années »,
le roi de Miguasha.
Le roman regorge de mots dans la langue micmaque, dont voici quelques exemples : Kaskapepiag (Cascapédia ou rivière longue), Gespeg (Gaspé ou le bout du monde), Gepèèg (Québec ou là où le fleuve rétrécit). Les quelques illustrations n’ajoutent rien
au récit, sauf peut-être un peu de grisaille.
Auteure d’une vingtaine de romans pour jeune public, Isabelle Larouche s’intéresse depuis longtemps à la culture autochtone. Dans Le roi de Miguasha, elle jongle facilement avec l’histoire et la psychologie, cherchant souvent à glisser un brin d’humour par-ci par-là.
7 décembre 2018
Paul Martin, Pas de cadeau pour les bêtes, album illustré par Antonin Louchard, Paris, Éditions du Seuil, 2018, 32 pages, 27,95 $.

Une intrigue tombé du ciel un 24 décembre

Le Père Noël file sur son traîneau
et un cadeau s’échappe, tombe dans un banc de neige près d’une forêt.
Le blaireau est le premier à le voir… Ainsi commence le conte Pas de cadeau pour les bêtes, de l’écrivain français Paul Martin.
Après le blaireau, suivent un lapin, un écureuil, un corbeau, puis un rouge-gorge qui raconte l’incident à qui mieux mieux. Les animaux rappliquent : l’ours rêve d’un pot de miel, le renard d’une terrine de pâté, le héron au long cou d’une écharpe chaude, le serpent craint que ce soit un vélo !
Le hibou décide qu’il ne faut pas chercher
à ouvrir le cadeau avant les douze coups
de minuit, c’est lui qui montera la garde.
« Il était sage mais il était vieux et fatigué. Bientôt, ses yeux se fermèrent. » Le rusé renard y voit une occasion… qui fait
le larron. Je ne vais quand même pas vous dévoiler ce que contient ce cadeau tombé du ciel.
Je vous signalerai cependant que les illustrations d’Antonin Louchard sont enivrantes et coquines. Pour Paul Martin, point besoin d’un cadeau pour faire la fête. Le seul fait d’être réunis demeure une occasion de sentir heureux dans sa peau… d’ours, d’écureuil, de lapin, d’enfant !
4 décembre 2018
Bernard Mulaire, Flâneries et souvenances, Saint-Boniface, Éditions du Blé, 2018, 284 pages, 21,95 $.

Écriture sensible et délicate d’un septuagénaire

Dans Flâneries et souvenances,
le Franco-Manitobain Bernard Mulaire, 73 ans, raconte sa timide découverte de l’homosexualité,
sa sortie du placard pleine de délicatesse et de sensibilité, puis
sa vie de gay adulte marquée
du sceau de la vulnérabilité.
Né à Saint-Pierre-Jolys, éduqué a
u Collège de Saint-Boniface, il estime que « la révolution tranquille au Manitoba français a dû quelque chose à l’éveil de l’homosexualité parmi les siens, à son esprit contestataire ».
Le livre prend la forme d’un journal écrit entre 2003 et 2017, mais il raconte des pages de vie souvent antérieures à ces années-là. Plusieurs notices nous ramènent au cours classique chez les Jésuites, en 1958-1966. C’est une époque où, « en bien des endroits et pour bien des gens, l’homosexualité avait été une aberration, vécue (si vécue) dans la honte et la plus grande cachoterie ».
Au fil de ses flâneries et souvenances,
il est clair que le sport préféré de Bernard Mulaire est… la conversation. Avec le serveur Stéphane, avec Michel dans le bain tourbillon, avec le confrère Don en arts plastiques, avec l’artiste-peintre Martin dans le Village gay de Montréal, l’auteur laisse une première impression l’amener à décrire un monde plus vaste. « Mon plaisir est
de raconter. »
Comme j’ai moi aussi fait mon cours classique à peu près à la même époque (Mulaire est deux ans plus vieux que moi), j’ai souri en lisant que l’homosexualité n’était pas interdite dans les collèges ou séminaires de l’époque, c’est la sexualité
qui l’était. Comment savoir ce qui constituait alors un péché véniel ou mortel ? Très simple : « les jeunes collégiens durent calculer les instants du plaisir initial comparativement au consentement final pour se décharger de la culpabilité mortelle… »
Pour cacher son attirance vers Jean-Marc, Christian, Gérard ou Claude, le jeune Bernard Mulaire s’adonne au dessin, à la peinture
et à la sculpture sans s’attirer les reproches d’un père jésuite. « Ah, le subterfuge de
l’art ! Qui eût cru cela possible au Collège de Saint-Boniface ? »
Les flâneries de l’auteur le conduisent
au gymnase où il aime admirer « le galbe des fesses paradisiaques » ou lorgner
vers des éphèbes et des Adonis qui se déhanchent dans des tenues légères. Il ne sait comment les satisfaire tous, mais
« je me suis consacré à la tâche avec acharnement, mon seul espoir étant de
les combler de toutes les manières imaginables ».
Mulaire ne parle pas uniquement de sexualité et de sensibilité homoérotique.
Il décrit ses parents et grands-parents.
Sa mère était une Préfontaine de Saint-Pierre-Jolys et je me suis demandé s’il n’y avait pas un lien de parenté avec mon premier patron au Secrétariat d’État (1971), le Franco-Manitobain René Préfontaine…
Sans donner de dates précises, l’auteur dresse une liste de ses pérégrinations, depuis Saint-Pierre-Jolys jusqu’à Montréal, en passant par Saint-Boniface, Winnipeg, Taxco (Mexique), Philadelphie, Rome, Banff, Québec et Toronto. Sa prochaine destination est « ? ? ? ».
Bien que l’écriture de Flâneries et souvenances ne soit pas très typique du XXIe siècle, le récit me semble un excellent canevas pour un docu-fiction.
30 novembre 2018
Alexis Rodrigue-Lafleur, L’odeur du gruau, roman, Ottawa, Éditions L’Interligne, coll. Vertiges, 2018, 248 pages, 24,95 $.

L’odeur du partage

« Y a à peine une semaine, j’étais pas capable de l’endurer. (…)
Et regarde-moi, là. Je suis en état d
e manque comme un junkie. »
Voilà une scène typique du premier roman d’Alexis Rodrigue-Lafleur, L’odeur du gruau.
L’auteur met en scène six personnages qui gravitent autour d’un café-bistro à Montréal. La ville n’est jamais mentionnée dans
le récit, mais comme il est question de
la Place des Festivals, on peut déduire qu’il s’agit de la métropole québécoise.
On suit les amis de 2009 à 2029, pas nécessairement de façon chronologique. Alexis Rodrigue-Lafleur écrit qu’« Étouffer la spontanéité étouffe tout le reste. Ça tue
la créativité, tue l’imagination. » Dans ce roman, il ne manque ni de créativité ni d’imagination, loin de là.
L’auteur glisse souvent de petites réflexions ou questions sur les fréquentations, les couples et les relations humaines. Il se demande, par exemple : « Une femme qui
a tout n’est-elle pas plus attirante qu’une femme qui veut tout ? » Le roman est,
en fait, un traité très actuel sur l’amour.
Il est tout autant question d’amitié, car les amis, c’est pour la vie. « C’est la famille.
La vraie famille. Celle que l’on choisit. »
Et l’amitié peut s’avérer charnelle, sans être amoureuse ou sexuelle. « Juste bien dans
sa peau. Sensuelle. Paisible. »
Dans une relation amicale ou amoureuse, il arrive parfois que solitude et indépendance s’affrontent. Un personnage n’hésite pas à affirmer que l’amour ne dure jamais plus que trois ans. « Après ça, c’est du vide.
Du mensonge. » Est-ce dire que personne ne semble avoir ce qu’il ou elle désire puisqu’on s’en débarrasse tellement facilement…?
Des remarques s’appliquent plus aux hommes. Alexis Rodrigue-Lafleur écrit que « les garçons deviennent des hommes sans qu’on s’en rende compte. Je suis pas certain qu’ils s’en rendent compte eux-mêmes. »  Pour eux, quand la page est tournée, on ne revient jamais en arrière, pas en amour du moins. « Pour un garçon, ce serait un signe de faiblesse. »
Peut-être pour faire un jeu de mot, le jeune romancier utilise un anglicisme en écrivant « On se fait forcément mal quand on tombe en amour… » Et un mot dans une simple réplique peut avoir un double sens, comme dans « Dégage un peu, tu me fais de l’ombre. » On est sur la plage, mais l’ombre n’est pas sur la peau, plutôt sur l’ego.
À travers des personnages et des relations complexes, L’odeur du gruau illustre que ce qui importe, au fond, « c’est de ne pas vivre en vain. D’avoir pu partager l’expérience de la vie avec d’autres. »
26 novembre 2018
Ragnar Jónasson, Sótt, roman traduit
de la version anglaise d’après l’islandais
par Ombeline Marchon, Paris, Éditions
de La Martinière, 2018, 352 pages, 34,95 $.

Bienvenue
au polar islandais

Rare sont les romans islandais traduits en français. C’est le cas
de Sótt, écrit par Ragnar Jónasson dont la famille est originaire de Siglufjördur, un des villages les plus isolés du nord de l’Islande.
Une partie de l’action se déroule dans ce fjord bloqué entre la côte
et les hautes montagnes, « le genre d’endroit où on perd facilement
la tête » en raison de l’isolement,
du froid et de la noirceur.
Nous sommes en 2012 et la police est appelée à revisiter la mort d’une femme,
55 ans passés. Elle serait décédée après
avoir confondu un pot de sucre et un pot de mort-aux-rats. Plusieurs croient à
un suicide, mais son soi-disant neveu en doute. Il a une photo qui le montre à cinq mois avec ses parents, son oncle, sa tante et un jeune homme qui le porte dans ses bras. Personne ne sait qui est ce jeune homme…
L’auteur échafaude toute une intrigue où
le policier qui fait enquête se sent mal à l’aise de résoudre le mystère, où il se demande s’il vaut mieux cacher la vérité. « Il s’était efforcé de faire la lumière sur
le passé, mais peut-être n’avait-il rien arrangé. »
Plusieurs intrigues s’entrecroisent dans
ce roman policier. Outre le suicide suspect d’une femme 50 ans passés, il est question de magouille politique, d’enfant kidnappé et de musicien mort pas si accidentellement que ça. De plus, Siglufjördur se relève d’une épidémie de fièvre hémorragique (sótt, en islandais).
Une journaliste mène sa propre enquête et pimente allègrement ce polar qui nous montre comment certains villages dans le nord de l’Islande sont à ce point plongés dans les ténèbres que leur isolement demeure presque palpable. Le dénouement des multiples intrigues s’avère lui aussi ténébreux.
Nous sommes loin des fjords sous un ciel étoilé ou rayonnant d’aurores boréales. Peut-on mourir de peur dans l’isolement
et la noirceur ? Est-ce que vivre dans l’obscurité peut jouer sur le moral ?
Des fantômes surgissent-ils dans ces conditions ? Le policier enquêteur n’a pas réponse à toutes ces questions, mais il sait que « la colère ne fait jamais bon ménage avec le chagrin »…
C'est l’agent du romancier suédois Henning Mankell qui a découvert Ragnar Jónasson 
et vendu les droits de ses livres dans vingt pays. Né à Reykjavik, Jónasson a traduit plusieurs des romans d’Agatha Christie
en islandais, avant d’écrire ses propres « enquêtes de Siglufjördur », qui connaissent un succès retentissant en France et à l’étranger.
16 novembre 2018
Michael Ondaatje, Ombres sur la Tamise, roman traduit de l’anglais par Lori Saint-Martin et Paul Gagné, Montréal, Éditions
du Boréal, 2018, 352 pages, 29,95 $.

Moitié thriller,
moitié psychodrame

Romancier, poète et essayiste, Michael Ondaatje est surtout connu pour Le Patient anglais qui a remporté le Booker Prize. Son tout dernier roman, Ombres sur la Tamise, allie suspens feutré et psychanalyse entre les lignes, un mélange
qui s’avère souvent déroutant.
Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, à Londres, le père et la mère de Nathaniel et Rachel décident de partir,
voire de s’évaporer, laissant leurs enfants sous la garde d’un certain « Papillon de nuit ». C’est Nathaniel qui est le narrateur, qui est obligé à se mettre dans la peau
d’un orphelin.
Ondaatje écrit que « le manque qui nous habite, les choses qui suscitent en nous prudence et hésitation remontent à
la surface, de façon presque fortuite ». Nathaniel apprend vite une chose : quand on grandit dans l’incertitude, on ne peut compter que sur soi-même. « J’avais passé le plus clair de ma jeunesse en équilibre précaire, luttant pour me maintenir à flot. »
Si le père des enfants quitte Londres parce qu’il vient d’être nommé en poste à Singapour (on n’en sait rien de plus),
la mère, elle, disparaît pour « vivre en
de multiples endroits et mourir partout ». Cette femme n’a jamais aimé les noms choisis par son mari pour les enfants; Nathaniel devient Stich et Rachel, Wren.
L’auteur nous entraîne dès lors dans une maison qui a « des airs de zoo nocturne, rempli de taupes, de choucas et de bêtes à la démarche traînante » qui se révèlent être un possible voleur de lévriers, un jardinier, des joueurs d’échecs et une chanteuse d’opéra lymphatique. Résultat : le roman souffre de longues digressions, parenthèses ou flash backs peu nécessaires qui nous font presque décrocher.
Moitié thriller, moitié psychodrame, Ombres sur la Tamise est à moitié réussi. On se demande pourquoi les parents ont menti
à leurs enfants, on soupçonne les tuteurs d’être des criminels et on découvre les clés de l’énigme un peu trop sur le tard. Il faut savoir qu’« une personne peut vivre en
de multiples endroits et mourir partout ».
L’action se déroule à Londres, près de la Tamise, là où la moitié de la vie se déroule la nuit; « il y règne alors une moralité
plus ambiguë ». Et c’est sur ce sentiment d’ambiguïté que Michael Ondaatje joue, s’amusant à dévoiler des variantes d’un passé oblitéré. Je passe mon tour !
9 novembre 2018
Alain Pronkin, Qui succédera au pape François ? Dans les coulisses du Vatican, essai, Montréal, Éditions Fides, 2018,
328 pages, 29,95 $.

Un conclave en 2020
ou 2021 ?

Le mois prochain, François aura
82 ans et aura été pape depuis plus de cinq ans. Lors de son élection,
il avait annoncé un pontificat court. Un conclave est-il à l’horizon?
Une liste des papables commence-
t-elle à circuler ?
On parle de l’action de l’Esprit saint lors
de l’élection du successeur de saint Pierre. «Je veux bien, mais encore faut-il qu’il y
ait un minimum de campagne électorale pour aider l’Esprit saint», écrit Alain Pronkin, chroniqueur québécois spécialisé dans l’actualité religieuse et auteur de
Qui succédera au pape François?
L’auteur estime qu’«il est raisonnable d’envisager une démission du pape et un conclave en 2020 ou 2021», car François aura alors complété sa réforme de la curie vaticane, aura nommé une majorité de cardinaux et aura accompli un mandat
de presque 8 ans.
Le collège des cardinaux existe depuis 1059 et son nombre s’est chiffré à 70 de 1586 jusqu’à 1959. Jean XXIII l’a augmenté à 90 en 1962, puis Paul VI à 145 en 1973. Aujourd’hui, le nombre de cardinaux électeurs (moins
de 80 ans) ne dépasse pas 120. En calculant l’âge, il y aurait 111 cardinaux électeurs en 2020, à moins que François en nomme
un maximum de 9 nouveaux.
Il est frappant de constater que 66% des cardinaux nommés par Paul VI étaient âgés de moins de 65 ans. Ce taux a baissé à 38% sous Jean-Paul II, à 35% sous Benoît XVI et
à 25% sous François. À ce rythme-là,
«ce serait un précédent historique pour l’Église de compter au moins 76% de cardinaux électeurs âgés d’au moins
70 ans» lors du prochain conclave.
L’auteur Alain Pronkin se demande légitimement: «Ses vieux cardinaux en fin de carrière pourront-ils donner un élan de jeunesse à l’Église?» Les vues conservatrices concernant les divorcés, les femmes dans l’Église, l’euthanasie, l’homosexualité et les LGBT risquent-elles de l’emporter…?
À titre d’exemple, on parle déjà d’une quarantaine de papables répartis en deux groupes : 23 sont opposés à l’évolution
des rites sacramentels (communion aux divorcés) ou à l’accueil aux LGBT et 16
y sont favorables, dont Marc Ouellet.
Au sujet de Marc Ouellet, l’auteur souligne qu’il est le seul cardinal nord-américain nommé par Jean-Paul II. Préfet de la Congrégation pour les évêques, Ouellet aura l’âge idéal pour devenir pape. «Il jouit d’une considérable notoriété au sein de l’Église et pourra jouer un rôle non négligeable lors du conclave en 2020 ou 2021.»
L’ouvrage analyse les positions et discours de tous les cardinaux électeurs d’Afrique, d’Amérique centrale, d’Amérique du Nord, d’Amérique du Sud, de l’Asie-Océanie, de l’Europe et de l’Italie, prise séparément en raison de son nombre (il y a 464 notes de référence). Cet examen fait passer la liste des papables de 39 à 16, puis à 7 et finalement à 4.
Marc Ouellet figure parmi les 16 avec 6 autres des Amériques (Nord, Sud, Centrale) ; un seul de l’Asie (Oswald Gracias, Inde) et de l’Afrique (Philippe Ouédraogo, Burkina Faso). Dans la liste des 7, l’Asie et l’Afrique disparaissent.
Les 4 papables les plus plausibles selon l’auteur sont, en ordre, Angelo Bagnasco (Italie), Francisco Ortega (Mexique), Sean O’Malley (États-Unis) et Odilo Scherer (Brésil). Ce choix représente des «candidats défendant les positions de l’Église et affichant une certaine ouverture tant au sujet des rites que de la question des LGBT», susceptibles de rallier le plus de votes.
Alain Pronkin souligne nettement que
les finances d’une Église vieillissante et
le dossier des prêtres pédophiles seront
«au cœur des préoccupations quotidiennes du prochain pape».
2 novembre 2018
Sergio Kokis, L’innocent, roman, Montréal, Lévesque éditeur, coll. Réverbération, 2018, 228 pages, 27 $.

Bêtise et petitesse
de l’être humain

Les scandales pédophiles au sein
de l’Église catholique durent depuis des siècles. Sergio Kokis s’en inspire pour écrire L’innocent, un roman dont l’action se déroule au Monastère royal de Saint-Benoît,
où les voies du Seigneur sont impénétrables, alors que celles du diable demeurent « pleines de ruses et de déguisements ».
Le monastère est un prieuré et non
une abbaye. Plusieurs moines bénédictins sont en pèlerinage à Saint-Jacques de Compostelle. Le 25 juillet 1593, fête de saint Jacques le Majeur ou Santiago, un enfant
est laissé à la porte du monastère… qui n’a pas besoin d’une autre bouche à nourrir.
Le portier apporte le bébé à Frère Isodoro, herboriste, qui est aussitôt victime d’un « charme nouveau » contre lequel il se sent impuissant. Il décide d’élever le bambin de
3 ou 4 ans et le baptise Tiago en l’honneur de Santiago.
Lorsque l’enfant apprend à lire et à écrire,
il ignore complètement le sens des mots.
Il a cependant une mémoire phénoménale
et peut répéter sans la moindre erreur
des passages en latin ou des réponses
du catéchisme.
Frère Isidoro ne tarde pas à remarquer « l’ignorance abyssale accompagnée d’une mémoire diabolique » de son pupille.
Le frère herboriste n’ose pas dénoncer
le comportement de Tiago, car le tribunal
de la Sainte Inquisition l’immolerait tout
de go sur le bûcher.
Comment définir Tiago ? Est-il idiot, fou, innocent, possédé…? C’est un être doux, très beau, d’une mémoire extraordinaire, « mais sans la moindre trace d’entendement ».
Un esprit disloqué.
L’auteur décrit bien le climat néfaste de méfiance, de médisance et de dépravation qui enveloppe le prieuré. Frère Ambrosio, maître de catéchèse, et frère Florindo, directeur de la chorale, sont des pédérastes que le prieur tolère car ils viennent de familles nobles qui ont largement payé pour envoyer leurs fils au sacerdoce et ainsi « les mettre à l’abri des scandales ».
Le romancier ajoute que « la dépravation des mœurs de plusieurs moines et novices issus de familles riches » trouvait souvent sa solution « dans le monastère pour échapper au courroux de l’Inquisition ».
Il écrit aussi qu’on prend peu de bains car ils sont le fondement de tous les péchés charnels. « Une peau propre révèle une âme sale. »
Frère Isidoro regrette presque de ne pas avoir de passion charnelle à l’endroit de
son pupille. Ce qui le fascine chez Tiago, « c’est le contraste entre son enveloppe charnelle presque angélique et son monde spirituel d’allure démoniaque ».
La question du démon occupe une place centrale dans le roman. Le frère herboriste ne voit rien de diabolique dans la nature
et se demande comment « un Dieu tout-puissant, doublé d’un artiste de son talent, aurait conservé l’hypothèse d’un démon ? » Frère Alberto, barbier-chirurgien, lui répond que le démon est nécessaire pour tenir
le vulgaire en laisse.
Sans révéler le dénouement de l’intrigue,
je vous signale que l’histoire se corse à la suite d’un viol hors les murs du monastère, d’une apparition de la Vierge Marie, d’un exorcisme et d’un ermitage forcé… Résultat : « Ce qui m’accable n’est pas la nature, mais bien mes semblables (…), la bêtise et
la petitesse de mes semblables ».
L’illustration en page couverture est une encre sur papier intitulée L’enfant, créée
par l’auteur.
21 octobre 2018
Michel Peyramaure, L’orange de Noël, roman en gros caractères, Paris, Éditions retrouvées, 2018, 432 pages 22,95 $. 

Cadeau de Noël inespéré 

Certains romans méritent de sortir de l’oubli et d’être réédités. L’orange de Noël, de Michel Peyramaure, figure parmi ceux-ci. Les Éditions retrouvées ont récemment donné une nouvelle vie à ce roman p
aru en 1982.
L’action du roman de Michel Peyramaure
se déroule de septembre 1913 à août 1914, donc à l’aube de la Première Guerre mondiale. Les personnages habitent
Saint-Roch, petit village français de basse Corrèze où l’école laïque dérange le curé que certains paroissiens n’hésitent pas
à traiter de « salaud, Tartuffe et ignoble personnage ».
La narratrice Malvina, 14 ans, ne sait ni lire ni écrire. Elle est une baraquaine (bohémienne) que tout le monde imagine innocentoune. La réalité est toute autre :
« Je n’étais rien, mais je portais en moi le petit univers du village et je le connaissais mieux que quiconque. »
Arrive Cécile, nouvelle institutrice de l’école communale (opposée à l’école congréga-niste). Sous le fatras d’incohérence qui se dégage de Malvina, elle « devine une belle intelligence et une sensibilité toutes neuves ». Elle entend la préparer pour le certificat primaire.
Presque tout le village se moque de
ce dessein. Cécile est épiée derrière
les rideaux, des bouches invisibles lui
crient des injures, on détourne ostensiblement la tête en la croisant.
Elle est dénoncée du haut de la chaire,
car laïque égale bourrique !
L’auteur décrit avec doigté et presque fantaisie comment Cécile a su travailler avec une fillette qui « voulait comprendre en même temps qu’apprendre ». Quand Malvina apprend par cœur un poème de Leconte de Lisle, cela « donne de la beauté aux spectacles du monde qui allège la fatigue, l’ennui ou la peine. »
Le roman est truffé de mots en patois.
En voici quelques exemples : baquer
les gagnous (donner la pâtée aux porcs), gogue (boudin), rastel (râteau), vire cinq (donne une taloche), bujade (grande lessive du printemps).
Le titre du roman fait référence au fruit que Cécile offre à Malvina le jour de Noël. Cette première orange devient un fruit de soleil,
« une pomme de chair vivante, une sorte d’ivresse qui allait m’entraîner dans
des visions oniriques ineffables
».
Pour les enfants pauvres de Saint-Roch,
et d’ailleurs, l’orange de Noël était le plus inespéré cadeau du monde. Le roman L’orange de Noël s’avère lui aussi un cadeau inespéré.
12 octobre 2018
Florence Noiville, Confession d’une cleptomane, roman, Paris, Éditions Stock, 2018, 198 pages, 29,95 $.

De la magasinite
à la cleptomanie

L’épouse du ministre des Finances
de la France reconnaît qu’une force s’empare d’elle lorsqu’elle s’empare d’un objet sans le payer. Valentine de Lestrange ne vole pas, le verbe est mal choisi. Elle détourne, soustrait, subtilise, « fait disparaître ». Ce personnage est disséqué par
la romancière Florence Noiville dans Confession d’une cleptomane.  
Les petits vols discrets et subtiles de Valentine l’amusent, l’excitent. Elle en a réellement besoin. Il s’agit d’une pulsion
qui vient de Dieu sait où, mais qui lance
un défi. Dans sa famille, on souffre de cleptomanie depuis trois générations ;
sa mère et sa grand-mère jouissaient de cette « souffrance ».
Très souvent, les cleptomanes s’emparent de choses inutiles, parfois dérisoires. Valentine
a plus que les moyens de payer ce qu’elle fait disparaître. Elle s’amuse à faire des jeux de mots : robes dérobées, jupe déjupée. Quand son mari lui offre un élégant parfum Shalimar, Valentine est presque contrariée : « un Shalimar volé, quel arôme ! »
Elle trouve formidable de faire des cadeaux qui ne coûtent rien.
Quand Valentine se voit épiée par un commis, elle se dit qu’il n’y aura pas de prochaine fois, mais elle est bien consciente de ne pouvoir jurer de rien. Une caméra dans un dépôt d’essence montre qu’elle est partie sans régler la note de 30,03 euros. Des semaines plus tard, elle est sommée de se présenter à la police.
Valentine doit avouer sa cleptomanie à un proche ami avocat qui l’accompagne pour fermer le dossier d’une « femme distraite ». Dès lors, le roman se transforme presque
en polar. Est trompé qui croyait tromper…
Florence Noiville note que, dans le Paris des années 1870, les vols à l’étalage devenaient une manie qu’appelait alors la magasinite. L’auteure nous livre aussi de longues descriptions sur la cleptomanie, tantôt maladie mentale, tantôt impulsion pathologique.
Les causes de ce mal qui touche un pour cent de la population (en France) vont d’une faible estime de soi à la lutte contre l’angoisse, en passant pat l’hyperémotivité ou une intolérance à l’ennui. 
Elle écrit que « l’avantage de considérer
la cleptomanie comme un trouble addictif est que l’on peut concilier les deux dimensions (impulsivité et compulsivité)
en apparence opposées, mais qui peuvent coexister chez un même individu à différents moments ».
Valentine est inventée, mais elle personnifie les femmes (plus nombreuses que les hommes) aux prises avec cette addiction. Florence Noiville nous livre le portrait
d’une héroïne hitchcockienne, poignante
et quasi diabolique.
9 octobre 2018
Alain Raimbault, Effacé, roman, L’instant même, 2018, 134 pages, 19,95 $.

Naissance invisible

Une femme qui n’aime pas la proximité, qui a peur de se montrer, de se dévoiler… Un enfant qui n’a
ni passé ni avenir, qui vit dans
un présent éternel… Ce sont ces deux êtres qu’Alain Raimbault pétrit et façonne dans le court roman Effacé.
Court, dense et déroutant en raison du changement constant de registre. J’avoue m’être perdu à quelques reprises, me demandant souvent de qui il était question. La simultanéité d’une existence n’est pas toujours évidente.
Les répliques sont le plus souvent assez brèves, parfois surprenantes : « J’ai peut-être jamais voyagé, ça m’empêche pas d’avoir
des images dans la tête. J’ai le droit de penser au pays que je veux, quand même. »
Alain Raimbault aime glisser des commentaires sociologiques dans sa narration. Il écrit, par exemple, que quelqu’un lutte contre un sentiment de culpabilité qui habite tout jeune qui vit seul : « À moins que ce ne soit qu’une culpabilité héritée de cette douce France catholique et chrétienne où, par un cruel mystère biblique, chacun naît coupable.
Une belle définition du racisme, ça. »
À la lecture ru roman Effacé, on peut
se demander à quoi ressemblerait une naissance invisible… Si avant même d’émettre un premier cri, on pouvait… s’effacer.
2 octobre 2018
Robert Lalonde, Un poignard dans un mouchoir de soie, roman, Montréal, Éditions du Boréal, 2018, 208 pages, 20,95 $.

Une écriture comme ça
et pas autrement

Écrivain et comédien, Robert Lalonde est connu pour ses romans et nouvelles qui explorent presque toujours une facette subtile, étrange ou troublante de son enfance ou adolescence. Le personnage
de Jérémie dans son tout dernier roman intitulé Un poignard dans
un mouchoir de soie
me semble
se loger à l’enseigne du vécu étrange.
Si j’y vois quelque chose de peut-être autobiographique, c’est sans doute en raison de l’écriture intimiste qui sous-tend la narration. Romain, professeur de philosophie à la retraite, et Irène, actrice au soir d’une carrière célèbre, font la connaissance de Jérémie, un jeune homme au regard de braise, sans attache sauf celle d’être une « connivence qui n’a pas à s’expliquer ».
Les répliques de Jérémie ont l’art d’être brèves et souvent lapidaires. Lorsqu’on l’invite à élaborer, le jeune homme lance son habituel « C’est comme ça et pas autrement. » On pourrait aussi dire que l’écriture de Robert Lalonde est comme ça et pas autrement. Il faut savoir lire entre les lignes, à un deuxième ou troisième degré.
Jérémie est un être qui fascine. Il peut réciter Dostoïevski, puis lancer tout de go : « Foutez-moi la paix, mais ayez confiance en moi tout de même ! » Il grogne « un jeune ricanement rouillé » devant Romain qui répond par « un vieux rire juvénile ».
Avec ce Poignard dans un mouchoir de soie – quel titre finement ciselé –, Robert Lalonde place la liberté du désir sur un piédestal entouré de niches où trônent des êtres d’exception.
24 septembre 2018
Wayne Arthurson, Les Traîtres du Camp 133, roman traduit de l’anglais par Pascal Raud, Lévis, Éditions Alire, 2018, 342 pages, 27,95 $.

Des milliers de prisonniers allemands au Canada

« Trop de questions, trop de coïncidences. Il est temps d’obtenir des réponses. » Voilà ce que se dit un sergent qui enquête sur la mort d’un capitaine retrouvé pendu dans un camp de prisonniers allemands
à Lethbridge (Alberta), en juin 1944. L’enquête est imaginée par Wayne Arthurson qui signe le roman
Les Traîtres du Camp 133.
On connaît peu le fait que le Canada ait joué le rôle de geôlier durant la Seconde Guerre mondiale. De 1940 à 1946, plus de 35 000 prisonniers de guerre allemands sont détenus dans une vingtaine de camps répartis en Alberta, en Ontario, au Québec
et au Nouveau-Brunswick. Ces prisonniers étaient transférés en sol canadien à la demande de la Grande-Bretagne. Les camps de Lethbridge et Medicine Hat, en Alberta, sont les plus grands qu’ait connus l’Amérique du Nord.
L’auteur s’inspire de cette page d’histoire
qui sert de toile de fond à son roman.
Il note qu’avec 12 000 prisonniers à Lethbridge, « il était presque impossible pour les Canadiens et leurs Veterans Guards de diriger le camp ». Les prisonniers allemands avaient leur propre structure militaire de commandement (général, colonel, capitaine. lieutenant, sergent, caporal) qui gérait le quotidien
du camp 133.
Le sergent August Neumann est chef
de la Sécurité civile, dans ce camp où
on retrouve aussi bien des prisonniers de
la Wehrmacht que de la Légion étrangère, qui se toisent comme chats et chiens.
Le camp opère comme une petite ville où « tout le monde sait quand il vaut mieux laisser quelqu’un seul et comment traiter un paria ».
Wayne Arthurson décrit le jeu de pouvoir avec force détails. Le caporal Klaus Aachen suit le sergent Neumann, devine ses pensées, voire ses décisions avant même qu’elles soient émises. Quand le caporal Aachen est sauvagement attaqué par des hommes masqués, Neumann comprend
que son enquête dérange. Cette attaque lui permet de tenir enfin une première piste sérieuse…
L’auteur a effectué une recherche aussi solide que minutieuse. J’ai parfois senti
que les nombreuses données recueillies alourdissaient la narration. N’empêche
que certains détails demeurent intéressants, comme cette « réserve inépuisable de cigarettes, courtoisie du gouvernement canadien ». Quant aux dialogues, ils sont parfois crus : « Va chier avec tes mondanités, le Boche, je travaille pour gagner ma vie, répondit sèchement
le Canadien. »
Les Traîtres du Camp 133 est une intrigue policière qui, dans le contexte d’un camp
de prisonniers, devient une sorte de huis clos trépidant où les membres de
la Wehrmacht ne sont jamais à l’abri
de coups assenés par des légionnaires… aussi bien cachés soient-ils.
14 septembre 2018
Chantal Beauregard, Dangereuse poursuite, roman, Montréal, Éditions Hurtubise,
coll. Atout, 2018, 272 pages, 12,95 $.

Roman efficace
pour les 12 ans et plus

Diriger une compagnie qui fabrique des médicaments, dont le fentanyl, peut conduire à des menaces, à des agressions, à un accident automobile orchestré et à une hospitalisation.
De tels épisodes se succèdent à
un rythme fou dans le roman Dangereuse poursuite
de Chantal Beauregard.
Samuel, le fils du directeur de cette compagnie pharmaceutique, devient orphelin avant même la fin de son cours secondaire. La mort de son père est comme un bateau qui a perdu son ancre au milieu d’un déferlement de vagues. Le mot papa est « deux syllabes qui martèlent sa douleur en échos plaintifs ».
Sam avoue naviguer en eau trouble et
cela lui donne le tournis. C’est peu dire.
Au même moment il rencontre Emma, fille d’une coiffeuse. « J’ai peur de m’attacher, peur d’un sentiment que j’éprouve pour
la première fois. »
Chantal Beauregard jongle efficacement avec intrigue policière, sentiment amoureux et relations familiales. Au milieu de tout cela, un accro du fentanyl devient « un esclave retenu à une chaîne qui le tire vers le bas et menace de l’anéantir ». Il y a même le Web où tout s’achète, « à part l’intelligence et le civisme ».
Le roman Dangereuse poursuite est publié dans la collection Atout des Éditions Hurtubise, qui comprend plus de 150 titres. Celui-ci se situe au niveau « lecture intermédiaire » et s’adresse aux jeunes
de 12 ans et plus, garçons et filles.
11 septembre 2018
Mélisande Luthringer, Ma première journée à l’école maternelle, album illustré par Sylvie Misslin, Lyon, Éditions Amaterra, 2018, 24 pages, 27,95 $.

Comment ne pas rater
son entrée à la maternelle

Quand un enfant fréquente pour
la première fois une école, il se peut que certaines questions ou craintes l’assaillent. Pour prévenir cela, Mélisande Luthringer a écrit
Ma première journée à l’école maternelle, un album que les parents peuvent lire à leur enfant.
Dans ce livre, la maman d’Adam lui
a expliqué qu’il mangerait à la cantine et qu’il ferait la sieste à l’école. Il n’est donc
pas surpris quand cela se produit.
On explique que tout le monde ne peut
pas parler en même temps, qu’il faut éviter
les bousculades, qu’il y a une place pour chaque chose.
Il s’agit d’une livre interactif où l’enfant
peut soulever des rabats pour trouver
une réponse ou un geste à poser. On note que l’album ne convient pas aux enfants
de moins de 3 ans car il « contient
des éléments détachables susceptibles d’être avalés ». Mieux vaut prévenir que guérir.
Ma première journée à l’école maternelle aborde des sujets comme la séparation
et les règles de vie en collectivité, tout
en donnant des repères peu compliqués.
7 septembre 2018
Chrystine Brouillet, Chambre 1002, roman, Montréal, Éditions Druide, coll. Reliefs, 2018, 346 pages, 24,95 $.

Roman paradoxal
de paix et d’excitation

« Tout aurait été tellement plus simple si elle était morte dans
ce maudit accident ! » Mais alors,
il n’y aurait pas eu une histoire à raconter, une femme à l’hôpital dans la Chambre 1002, titre du tout dernier roman de Chrystine Brouillet.
Cette femme est Hélène Holcomb, chef montréalaise mondialement connue,
à la tête du restaurant Strega, mot italien qui signifie sorcière ou magicienne, exactement ce qu’est Hélène qui se rend à New York pour recevoir un prestigieux prix culinaire et subir, sur le chemin du retour, un brutal accident qui la plonge dans
un profond coma.
Pendant que la police mène son enquête,
les amies d’Hélène se relaient à son chevet. La romancière décrit ainsi ces cinq Muses : « la chaleur de Marie, la fantaisie de Gabrielle, la vivacité de Viviane, la constance d’Ornella, la douceur de Justine ». Elles pratiquent l’aromathérapie en préparant
des plats aux parfums appétissants, en
les lui faisant sentir dans l’espoir que
ces odeurs l’éveilleront.
La liste des plats préparés dans ce roman occupe facilement 50 pages. L’auteure parsème son récit de 20 recettes détaillées (ingrédients et mode de préparation).
Je retiens le dernier menu à la dernière page du roman : « des verrines de pétoncles aux fraises d’automne, des cuillères de tartare de crevettes et d’oursins cachés sous des feuilles de nori, une burrata aux dés
de citron et sa salade de fenouil qui précéderaient le pigeonneau à la rhubarbe, sans oublier les ramequins de caviar au jambon fumé et aux œufs bénédictine… »
Chrystine Brouillet écrit que les repas servis dans un hôpital sont ternes et dégagent « une odeur de carton bouilli ». Et une infirmière d’ajouter que « c’est conçu pour qu’on n’ait pas le goût de rester ici ».
Les amies et les mets sont savoureux,
mais le tout est bon et le tout le monde
est fin ne font pas un roman. Il faut
« un pervers narcissique qui ne supporte pas d’être rejeté ». Séducteur et paresseux, Julius « dégouline de gentillesse » lorsqu’il apprend le sort d’Hélène, sa tante et marraine.
Brouillet a écrit un roman sur l’amitié
qui lie une chef et cinq Muses, sentiment
qui s’enrichit « de leurs différences,
de la variété de leurs univers », et qui
se bonifie, comme les grands crus, avec
le temps.
Il faut être gourmand et gourmet pour apprécier toutes les facettes du roman Chambre 1002. Soyez prêts à participer
« à la cueillette des iris sur les plateaux
du Moyen Atlas, à celles des tubéreuses à Coimbatore, de l’ylang-ylang dans l’archipel des Comores et de ces thés verts » au Japon.
La plume de Chrystine Brouillet ressemble
à ces feuilles de thé qui vous mettent « dans une état à la fois de paix et d’excitation ». Heureux paradoxe !
2 septembre 2018
Andrée Christensen, L’Isle aux abeilles noires, roman, Ottawa, Éditions David, 2018, 358 pages, 27,95 $.

Chaque chapitre
est l’alvéole
d’une ruche

Notez bien le titre : L’Île aux abeilles noires. Notez bien son auteure : Andrée Christensen. Vous entendrez parler de ce roman lorsque viendra le moment d’annoncer les finalistes
à un prix littéraire en 2019.
Pendant la Seconde Guerre mondiale, trois familles — française, danoise et grecque —  se réfugient sur une petite île perdue dans l’archipel des Hébrides. Y naîtront des enfants porteurs d’une vision du monde hors du commun et dont les vies deviendront intimement liées.
Leurs prénoms ne sont pas choisis au hasard. Exemples : Melyssia signifie abeille en grec et Lohengrin est le personnage de
la légende arthurienne et héros de l’opéra du même nom de Wagner. Le village s’appelle Sainte-Gobnait, en l’honneur de
la patronne des apiculteurs.
Allégorique, métaphorique et poétique,
ce roman est aussi dramatique, parfois catastrophique. Meurtre, suicide et fléau côtoient intrigues amoureuses et adultères. Le dénouement regorge de rebondissements savamment décrits, comme une mort d’un trop plein de mémoire, par exemple.
L’Île aux abeilles noires est située au large de l’Écosse. Y résident des MacDonald, MacInnis et Macleod, mais nous n’en croisons jamais et voyons rarement des kilts. Mais un Vincent McDonald, compagnon de vie de l’auteure depuis presque cinquante ans, est remercié car son « amour indéfectible a augmenté mon pouvoir
de vivre, celui de penser et de créer ».
La romancière aime décrire une peine sans consolation, une colère sans apaisement, « un amour si puissant que l’on n’ose
le regarder en face tant sa lumière est éblouissante ». Elle nous fait découvrir
que la mort n’est peut-être pas le contraire de la vie ou l’absence, mais « simplement une autre forme de présence ».
Les abeilles, le miel, la cire et l’apiculture
ne recèlent pas de secrets pour Andrée Christensen. Ses connaissances sont minutieuses et approfondies ; ses descriptions frôlent parfois une frénésie poétique. « Comme des générations d’amoureux avant eux, [un couple va] annoncer ses épousailles aux abeilles, pratique sacrée du milieu apicole. Selon
les légendes, garder secret leur union pourrait entraîner la disparition des abeilles du rucher et le malheur éternel des époux. »
Le style est rien de moins qu’envoûtant. Nous sommes à peine dans le second chapitre que déjà un personnage « interprète Bach comme s’il façonnait
des alvéoles de sons, ses notes chaudes
et dorées créant la musique immense et profonde d’une cathédrale de cire ».
L’odeur, le son et le sourire déclenchent tous une couleur. Les grains de sables sur une place produisent des notes de musique. La mission d’un personnage secondaire « est de rêver pour ceux qui en ont perdu le pouvoir, nous émerveiller et nous faire découvrir la beauté du monde ».
Il ne faut pas tout prendre à la lettre. Lorsque nous lisons que Melyssia, Anaïs
et Yselle « se sont juré un amour et
une fidélité éternels », nous ne sommes
pas en présence de personnages lesbiens. Les filles sont plutôt des nymphes ou des sylphes. L’une d’elles s’éprendra d’un être qui est « presque une femme dans un corps d’homme ».
Je vous parle de cette nouveauté de la rentrée littéraire, mais il y a plus que le livre aux 60 chapitres courts et denses, construits comme les alvéoles d’une ruche. L’auteure aura bientôt un site Internet(www.andreechristensen.com) qui comprendra un journal où seront retracées les étapes du processus de création du roman et les sources de ses inspirations, notamment une série picturale d’une quarantaine d’œuvres visuelles réalisées
par l’auteure.
24 août 2018
Jean-Guy Forget, After, roman, Québec, Éditions du Septentrion, coll. Hamac, 2018, 170 pages, 19,95 $.

Le français prend
un mauvais virage

En Amérique du Nord, la langue française baigne depuis trois siècles dans une mer anglophone.
Cela ne nous a jamais empêché
de parler, de chanter et d’écrire en un français de qualité. Or, voilà qu’une nouvelle mouture de notre langue vient grincher nos oreilles.
En commandant un roman qui s’intitule After, j’aurais dû me méfier et m’attendre
à ce que des mots anglais parsèment le récit. Un « whatever », un « all right » ou un
« nightlife » par-ci par-là ne font plus sourciller, mais quand je lis « au peak de mes déchéances » et « un Nous always too far » dans le premier paragraphe du livre,
je me pose sérieusement des questions.
La romancière franco-ontarienne Hélène Koscielniak a déjà défendu le bien-fondé d’écrire des dialogues exactement comme les jeunes les prononcent, dans un franglais qu’elle appelle le « tarois ». Je veux bien, tant que la narration demeure correctement française.
After est le premier roman de Jean-Guy Forget. Il est écrit au je qui « lis pretty much toujours sous l’effet de substance, même complètement fucking wasted ».
Je n’hésite pas à dire que l’écriture de ce roman est diablement gaspillée. Forget avoue que sa « masculinité est trouée », tout comme son français, pourrais-je ajouter.
L’auteur souhaite se « détacher de certains conditionnements, des normes de la masculinité et de l’hétérosexualité », mais
la langue utilisée bousille complètement
sa démarche, aussi honnête soit-elle.
Voici une phrase choisie au hasard :
« Essayer sans totalement réussir que le sexisme soit la seule chose qui end up lost in translation. » Comme je ne parle pas
la langue de Forget sans me « sentir à l’aise de step outside », j’attends la traduction
en français de ce charabia de roman,
« obviously imprécis ».
Être accusé de sexisme est la dernière chose que Forget souhaite. Il écrit donc « on est sorti.es... on s’était cherché.es... on était allé.es... » et ainsi de suite. Au lieu de dire
ils et elles, l’auteur écrit « iels ». Plus traumatisé que ça tu meurs !
Ce n’est pas la première fois que je lis
un roman rédigé dans ce genre de langue. L’an passé quand j’ai signalé mon désaccord à une amie, elle me rétorqua: « cher Paul-François, les jeunes parlent comme ça de nos jours. » Même en France, me dit-on !
After est publié dans la collection Hamac des Éditions du Septentrion. Je veux bien que cette division littéraire fasse entendre une voix originale, mais il y a des limites à sanctionner le genre d’écriture que pratique cet auteur. Jean-Guy Forget ? Forget it!