10 avril 2021
Kathleen Collins, Happy Family, nouvelles traduites de l’anglais par Marguerite Capelle et Hélène Cohen, Paris, Éditions du Portrait, 132 pages, 27,95 $.

Quand l’intérieur s’extériorise

Je n’avais jamais entendu parler
de Kathleen Collins (1942-1988), poète, dramaturge, écrivaine,
cinéaste, réalisatrice, militante des droits civiques et éducatrice afro-américaine, avant de lire Happy Family, un recueil de nouvelles laissé dans son tiroir et rendu
public par sa fille. L’écriture vive
et sincère de Collins puise toute
sa puissance et sa poésie dans
ce que la différence produit sur l’autre, aussi petite soit-elle.
Dans la Préface, l’écrivaine américaine Danielle Evans écrit que Kathleen Collins
est une magicienne de l’intériorité. « C’est
là son plus grand tour de force : elle sait
se glisser sous un moment de tension émergeant presque à l’insu des personnages qui peuplent ses fictions pour nous présenter leur vie intérieure, et elle n’a
pas sa pareille pour décrire ces moments
où l’intérieur s’extériorise, où les masques tombent et où l’indicible s’énonce à voix haute. »
L’écriture de Kathleen Collins cherche à ramener le lecteur au cœur de ces moments de connexion et de déconnexion, de déception et d’enchantement, qui marquent les individus et les définissent. Se libérer du regard de l’autre et devenir un être singulier et agissant, voilà l’horizon des écrits de Collins. Certains de ses textes illustrent comment il est parfois difficile de contempler cet horizon.
Dans la première nouvelle, l’autrice présente des échanges de lettres où un couple se débarrasse des diverses bribes inabouties d’une histoire qui n’avait jamais était épanouissante. « Face à face, nous étions désormais pire que des étrangers. » Dans
un autre texte, elle ajoute que « les raisons, c’est comme les sourires, mec, des jeux inutiles auxquels jouent les gens ».
Pour un personnage de Collins, « la vie
était pleine de sens parce qu’elle n’avait aucun sens mais ce n’était pas grave ».
Puis il y a ce cas où la vie suit un tracé
net et inévitable qui n’a rien à voir avec
la protagoniste.
J’ai particulièrement aimé la nouvelle intitulée « Défunts souvenirs ». L’autrice imagine une sorte de ruse pour établir
une communication durable. Tenez-vous bien, c’est littéralement piqué des vers : « tout ce que j’avais à lui dire, je l’ai écrit sur un papier que j’ai mis dans sa main avant de fermer le cercueil ».
Entre les ligne, on lit comment les stéréotypes, les codes sociaux et les traditions qui ont construit et qui nourrissent le racisme et le sexisme, depuis si longtemps, ne s’éteindront pas en un jour. Ajouté à cela, il y a, pour une majorité d’Afro-Américains, une enfance qui « évoque une longue série de blessures intimes et profondes enfouies sous la honte, l’anxiété ou l’embarras ».
Défendant des valeurs universelles,
Kathleen Collins partage les mêmes convictions littéraires et politiques que James Baldwin ou Toni Morrison. Une belle entrée en matière pour 2021, année de l’Afrique.
4 avril 2021
Elisabeth Cardin et Michel Lambert, L’Érable et la perdrix. L’histoire culinaire du Québec à travers ses aliments, essai, Montréal, Éditions Cardinal, 2021, 408 pages, 44,95 $.

Histoire culinaire
du Québec :
patchwork de rencontres
et de partages

L’Érable et la perdrix est un titre savoureux. Il coiffe un ouvrage d’exception qui présente l’histoire culinaire du Québec comme on ne
l’a jamais vue. L’autrice-restauratrice Elisabeth Cardin et l’historien Michel Lambert nous proposent un regard unique sur le passé, le présent
et le futur.
« L’histoire racontée dans ce livre est celle de la rencontre entre la culture et la nature. C’est une histoire qui témoigne à la fois de l’austérité de nos hivers et de la résilience de nos familles. » Ces dernières sont
venues de partout et ont su développer
des préférences et des techniques culinaires, des symboliques et des mythologies, un vocabulaire et des traditions.
Cardin et Lambert ont sélectionné 20 aliments fondateurs de la culture culinaire québécoise : anguille, blé, bleuet, bourgot, caribou, chou, corégone, courge, érable, haricot, maïs, miel, morille, morue, navet,
oie blanche, perdrix, phoque, pomme et porc.
Je ne connaissais pas le bourgot (ou buccin) qui est un coquillage spiralé. Ce « limaçons de mer » devient facilement caoutchouteux si on les fait trop cuire. J’ai aussi appris que le poisson blanc s’appelle corégone.
Le choix des 20 aliments tient compte de
la facilité de se les procurer sur le marché actuel. Il permet « de faire honneur à
la saisonnalité de notre cuisine en couvrant l’approvisionnement, la conservation et
la consommation de nourriture locale
sur une période d’aune année ».
Les photographies, très nombreuses, sont
de Philippe Richelet, un aventurier enthousiaste qui est « sensible aux vibrations lumineuses, aux textures colorées, au mouvement des saisons ». Les recettes, une par aliment retenu, sont des créations culinaires du chef Simon Mathys, « cuisinier des paysages ».
Un lexique culinaire du Québec présente 165 mots, dont certains sont assez peu connus. J’ai appris qu’un « blasphème » est un type de pain qu’on garnit, en le cuisant, des restes de viande ou de poisson. Quant au tire-liche, il s’agit d’une casserole composée en alternance de tranches de lard salé, d’oignons et de citrouille, arrosée
de mélasse et cuite au four; le mot désigne aussi une galette de sarrasin sur la Côte-du-Sud.
L’ouvrage est très fouillé, au point où j’ai parfois trouvé difficile de naviguer à travers ce savant traité historico-philosophico-gastronomico-poétique. Il cherche à susciter « une réflexion sur ce qui nous distingue des autres. La culture culinaire ressemble à un arbre vivant qui s des racines, un tronc principal et plein de nouvelles pousses ».
Cardin et Lambert nous invitent à lire L’Érable et la perdrix « légèrement, peut-être lentement. Se faire bercer par les espaces qu’il contient, Prendre conscience
de ce qui était et de ce qui s’en vient. »
26 mars 2021
Orbie, La morve au nez, album illustré par l’autrice, Montréal, Éditions les 400 coups, coll. Grimace, 2021, 32 pages, 16,95 $.

Le drame de la morve

Ceux et celles qui écrivent ou illustrent des albums puisent souvent leur inspiration dans
ce qui entoure un enfant,
qu’il s’agisse d’un animal,
d’une plante, d’une chanson,
d’un rire et même d’un pet.
Que dire de la morve au nez ?
Cela aussi est inspirant s’il n’en tient
qu’à Orbie. Avec des mots, du pastel,
de l’aquarelle ou de l’art numérique,
cette autrice-illustratrice crée des histoires rafraîchissantes qui ne manquent pas
de faire sourire. Son tout nouvel album,
La morve au nez, est un bel exemple.
« Louka est enrhumé. TRÈS enrhumé.
On pourrait même dire qu’il a la morve au nez. Louka n’aime pas se faire moucher par maman. Alors il va s’organiser tout seul. Comme un grand. » Mais comment se débarrasser de ce nez qui coule quand
on ne maîtrise pas l’art du mouchoir ?
Le petit Louka, 4 ans, ne veut pas que
sa maman le mouche. Il veut être autonome et ne manque pas d’essayer toutes sortes de techniques. « Avec la langue, c’est vite fait. Et… ça ne goûte pas mauvais. Mais son nez coule encore. » On pourrait parodier Cyrano de Bergerac et dire que « C’est la Mer Jaune quand il coule ! »
La manche essuie tout. C’est parfait. Louka peut se pencher pour bricoler, mais son nez se remet aussitôt à couler. Que faire pour endiguer ce torrent de morve ? Plusieurs options s’offrent à lui : s’essuyer le nez contre les rideaux, contre son doudou, contre son genou. Il tente même sa chance contre le pantalon de sa mère. Mais
le résultat est toujours le même. Son nez
coule toujours.
Orbie nous offre une comédie du quotidien. L’album est à la hauteur d’un enfant,
il parle d’un enjeu qui sait faire rire par l’aspect répugnant de la chose, mais qui interpelle les petits parce que, entre vous
et moi, qui n’a jamais vécu un « drame » comme celui-là ?
Les 400 coups est une maison d’éditionqui se consacre exclusivement à la littérature jeunesse en publiant des albums illustrés époustouflants, humoristiques, stimulants
et souvent même surprenants.
Alliant un esprit ouvert à une passion dédiée, Les 400 coups offre une place à
tous les créateurs qui souhaitent partager
et expérimenter, tout en proposant aux lecteurs des publications qui changent
de l’ordinaire.
21 mars 2021
Markoosie Patsauq, Chasseur au harpon.
Un long récit de Markoosie
, roman traduit de l’inuktitut par Valérie Henitiuk et Marc-Antoine Mahieu, Montréal, Éditions du Boréal, 2021, 128 pages, 19,95 $.

Texte fondateur de
la littérature autochtone

Markoosie Patsauq (1941-2020) a publié le roman Chasseur au harpon en trois volets, entre 1969 et 1970, dans les pages de l’Inuktitut Magazine. La version que j’ai lue
est la première traduction rigoureuse en français d’Uumajursiutik unaatuinnamut, établie par Valérie Henitiuk et Marc-Antoine Mahieu. Auparavant,
les versions françaises étaient
faites à partir de la traduction-adaptation anglaise.
Chasseur au harpon est considéré comme
le premier roman en inuktitut jamais publié. Grâce à ce livre qui a grandement contribué à l’essor de la littérature autochtone au Canada, Markoosie Patsauq plonge dans
la réalité d’une communauté du Haut-Arctique encore préservée de l’intrusion
de la modernité où la coopération et
la vigilance sont les seuls gages de survie.
Il faut savoir que, en 1953, le gouvernement fédéral était déterminé à renforcer
sa souveraineté sur le Haut-Arctique.
Outre une présence militaire et policière,
le Canada avait besoin d’y installer des gens. La GRC a contraint des centaines de résidents d’Inukjuak, sur la côte est de la baie d’Hudson, dans le nord du Québec,
à se relocaliser à Resolute, dans le Haut-Arctique, soit plus de mille cinq cents kilomètres au nord-ouest.
À travers la traque symbolique d’un ours blanc et le dur apprentissage d’un jeune garçon, le roman met en scène le combat immémorial que ces hommes et ces femmes doivent livrer pour survivre. « Je peux mourir aujourd’hui même. Je ne vivrai peut-être plus demain. »   
Markoosie Patsauq écrit que « la chasse
à l’ours est la plus exigeante de toutes. Parfois, si un ours est arrêté par les chiens,
il peut les tuer. Parfois aussi, il peut tuer
un homme. Les ours blancs sont terribles.
On les chasse malgré tout, car il n’y a pas
le choix. Ils donnent de la nourriture et
des vêtements. »
L’ouvrage comprend 128 pages, mais
le roman proprement dit n’occupe que 74 pages. La postface de l’auteur et la note
des deux traducteurs regorgent de renseignements fort intéressants. On y apprend que Marc-Antoine Mahieu a passé du temps avec l’auteur à Inukjuak en 2017 et qu’il a pu profiter des souvenirs de Patsauq, de même que de précisions sur
de nombreux termes et expressions du manuscrit en inuktitut.
Valérie Henitiuk et Marc-Antoine Mahieu notent que, dans le titre de leur traduction, ils ont décidé d’adapter de manière très littérale les deux syntagmes nominaux Uumajursiutik unaatuinnamut et Maakusiup unikkaatuangit qui signifient « Celui-qui-traque-les-animaux avec-son-seul-harpon, récits-de-belle-longueur-de Markoosie ».
Le choix du terme unikkaatuaq par l’auteur indique qu’il ne s’agit pas d’un mythe,
d’une légende ou d’un récit totalement fictif. Le terme renvoie ici à un récit d’événements qui ont eu lieu, semble-t-il, dans un passé non mythique.
Auteur bilingue, Markoosie Patsauq a lui-même traduit ses récits-de-belle-longueur en anglais. « Les deux textes n’en demeurent pas moins asymétriques, chacun possédant ses propres valences, tant les dynamiques d’usage diffèrent selon qu’il s’agit de la langue dominée ou de la langue dominante. »
C’est l’adaptation anglaise Harpoon of the Hunter qui a fait connaître Markoosie Patsauq à l’extérieur de sa communauté.
Or, « le langage employé dans l’adaptation est empli de fioritures, de qualifications enfantines et de dramatisations excessives totalement étrangères au texte original en inuktitut, dont le style direct se démarque radicalement et en fait une histoire sans doute bien meilleure que son adaptation ».
Chasseur au harpon est considéré comme
le premier roman écrit en inuktitut et comme l’un des textes fondateurs de
la littérature autochtone au Canada.
17 mars 2021
Florence Cadier, Né coupable, récit, Vincennes, Éditions Talents Hauts, coll. Livres et égaux, 2020, 160 pages, 24,95 $.

Illustration glaçante
de racisme

Le nom de l’Afro-Américain George Stinney, ne vous est sans doute pas connu.  Ce jeune de 14 ans a eu
le procès le plus expéditif et le plus scandaleux du XXe siècle. Il fut
le mineur le plus jeune à avoir été soumis à la chaise électrique
aux États-Unis.
Son histoire est racontée par Florence
Cadier dans Né coupable, un roman
appuyé par Amnistie Internationale.
Il s’agit d’une illustration glaçante du racisme institutionnel aux États-Unis
dans les années 1940.
L’histoire se déroule à Alcolu (Caroline
du Sud) en 1944. Deux fillettes blanches
sont retrouvées mortes et George semble être le dernier à les avoir vues, à leur avoir dit un mot. Il est arrêté par le shérif J.E. Gamble pour qui « les Noirs sont les plaies de la nation ». Gamble est taraudé pour
un seul objectif : « éliminer cette racaille », quitte à grossir les faits et à les arranger
à sa manière.
Interrogé et poussé à signer des aveux
dont il ne comprend pas le sens, George
est transféré en prison sans jamais revoir ses parents ou des membres de sa famille. Lors du procès, l’accès au tribunal est interdit aux personnes de couleur. George est terrifié de ne pas voir ses parents dans l’assistance.
Le jury est composé de douze hommes,
tous des Blancs connus pour leurs idées racistes, certains appartenant même au
Ku Klux Klan. L’avocat nommé pour défendre George ne l’a jamais. Dans
sa plaidoirie il ne met jamais en doute l’accusation et ne porte jamais un regard vers son client.
Le roman montre comment « les Noirs
sont les parfaits boucs émissaires d’une société blanche suprémaciste ». Nous sommes à l’époque du Ku Klux Klan et ce dernier n’hésite pas à faire brûler une croix dans le jardin des parents de George en guise de sinistre avertissement. Ils perdent leur emploi et doivent quitter Alcolu.
D’un chapitre à l’autre, le lecteur voit comment les parents de George en viennent à ne plus croire en rien, « encore moins en une manifestation céleste qui aurait sauvé leur fils ». Ils ont raison : la National Association for the Advancement of Colored People demandera en vain une révision du procès.
Au début du livre, George est certain qu’il sera mis en liberté le lendemain de son arrestation, qu’il sera quitte « pour une grosse trouille ». Au lendemain du verdict, l’ado décide qu’il ne donnera pas à tous ceux qui l’ont condamné « le plaisir de
le voir s’effondrer ». Sa vengeance consistera à « les priver de sa détresse ».
Né coupable est une histoire rigoureusement vraie qui illustre comment, « dans le sud des États-Unis, au pays de la liberté,
la population noire n’en avait aucune et
pas un jour ne passait sans qu’elle ne soit victime d’une injustice flagrante ».
À titre de renseignements, soixante-dix ans après l’exécution de George Stinney, l’affaire fut réexaminée lors d’un procès au terme duquel la juge Carmen Mullen (Circuit Court of South Carolina) annula la décision qui avait condamné le jeune Afro-Américain d’Alcolu à la mort.,
9 mars 2021
Shayne Michael, Fif et sauvage, poésie, Moncton, Édition Perce-Neige, 2021,
72 pages, 20 $.

Un uppercut poétique

La poésie a depuis longtemps
donné une voix aux francophones en milieu minoritaire partout
au Canada; j’ai en tête L’homme invisible / The Invisible Man
de Patrice Desbiens, paru en 1981. Elle a aussi permis à des gens des minorités sexuelles de s’exprimer;
je pense notamment à Sylvie Bérard et Pierre-Luc Landry. Voici que 
la triple identité acadienne/queer/ autochtone emprunte la voie poétique grâce à Shayne Michael
qui publie un premier recueil intitulé Fif et sauvage.
On a beau ne pas vouloir porter d’étiquettes, se considérer simplement comme humain, elles sont parfois tatouées en soi. Les mots choisis peuvent être durs, réducteurs, voire méprisants et blessants. Pour Shayne Michael, les vocables « fif » et « sauvage » renvoient à un vécu d’intimidation.
« C’est risqué d’être / Autochtone / Homosexuel / Soi / Imprévisible /
Le Monde n’est pas assez grand /
Pour t’aimer sans te faire mal »
Le poète natif de la Première Nation Malécite du Madawaska, au nord-ouest du Nouveau-Brunswick, a choisi d’y aller d’un uppercut. Fif, pédé, tapette, c’est plus direct qu’homosexuel ou gay. La discrimination
et l’intimidation sont dès lors mises en exergue. Le but premier de Michael n’est
pas un désir de provocation; il espère plutôt susciter une réflexion sur l’homosexualité
et les Premières Nations.
Ses origines wolastoqiyik (malécites) donnent lieu à des tournures colorées et imagées, comme en font foi ces quelques vers : « Je me cache / Tortue sans carapace / Arbre sans racines / Nuit sans lune / Loup sans fourrure / Aigle sans ailes / Tambour sans peau ».
Fif et sauvage est une prise de parole, un recueil qu’on peut qualifier de militant. Bien que l’ouvrage n’ait pas été écrit pour pointer du doigt les gens des communautés LGBTQ et autochtone, il souligne que l’homophobie et le racisme existent dans ces milieux. Inutile de porter des ornières. Shayne Michael veut partager sa voix et, ce faisant, encourager jeunes et moins jeunes à lire d’autres auteurs et autrices autochtones.
La littérature n’est pas le premier médium d’expression de ce jeune marginalisé. Shayne Michael a d’abord perfectionnéla danse et le théâtre lors de son baccalauréat en mise en scène à l’Université Laval. Ses poèmes épousent naturellement un rythme ou une cadence proche d’un pas de deux bien chorégraphié. Et il y a parfois des dialogues transcrits, comme dans une pièce de théâtre; en voici un exemple :
Peau sauvage : Bonjour !
Peau blanche : Salut ! Ça va ?
Peau sauvage : Oui et toi ?
Peau blanche : Moi aussi. Es-tu Indien ?
Peau sauvage : Oui, je suis Autochtone.
Peau blanche : …
Peau sauvage : Ça t’intriguait ?
Peau blanche : Oui ! J’aime ça sauvage ;)
L’éditeur Perce-Neige (Moncton) souligne que le recueil Fif et sauvage devient
une sorte de réappropriation de sujets stéréotypés et de termes péjoratifs, que se permet l’auteur afin de porter un regard honnête et brut sur soi et sur l’autre.
4 mars 2021
Tom Chatfield, Bienvenue à Gomorrhe, roman traduit de l’anglais par Valéry Lameignère, Paris, Éditions Hugo, coll. Hugo thriller, 2021, 480 pages, 29,95 $.

Bienvenue dans le Darknet

Avec son premier roman intitulé Bienvenue à Gomorrhe,
le Britannique Tom Chatfield nous offre un savant mélange de techno-thriller, d’espionnage et d’un soupçon de science-fiction,
qui ne laisse aucun répit. L’ouvrage enthousiasmera les fans de
la cyberculture et des technologies informatiques.
Le titre est déjà tout un programme. Gomorrhe demeure sans doute moins réputé que Sodome dans la Bible, mais il s’avère
un sujet de perversion et une punition divine infligée à ses habitants. Tom Chatfield en fait un site et un forum enfouis au fond du Darknet, cette partie cachée de l’Internet où gravitent terroristes, extrême gauche et droite, trafiquants de drogue ou d’armes de tout poil.
Personnage principal, l’hackeur Azi Bello est invité à rendre « un gros service ». Le texto indique que « c du lourd, du sale, du bien sombre ». Azi a comme règle de rester couvert en toute circonstance, de ne faire confiance à personne, mais « il brûle d’envie de fourrer son nez là où il n’est
pas censé le fourrer ».
Notre hackeur sympathique ne tarde pas
à être approché par une mystérieuse organisation internationale qui l’oblige à infiltrer Gomorrhe. Voilà Azi qui se lance dans un périple haletant, de Londres à San Francisco en passant par Berlin et Athènes.
Il est pourchassé par des ennemis d’autant plus dangereux qu’ils sont souvent invisibles.
Peu initié à ce genre de roman, je l’ai trouvé assez complexe à lire, même s’il contient de nombreuses notes explicatives. Je me suis parfois perdu au milieu du jargon technique. Heureusement que l’intrigue laisse une grande part à l’action et qu’elle mêle le suspense à un brin d’humour,
ce qui vient contrecarrer un sujet sombre
à souhait.
Il n’y a pas de doute que Tom Chatfield maîtrise son sujet à la perfection. Cela a comme corolaire des allures d’essai informatif fourmillant de détails et de précisions techniques pas toujours accessible aux profanes comme moi. J’ai quand même appris que le Darknet est
une machine infernale où pullulent
les vendeurs de drogues, d’armes,
de services de tueurs à gages ou de pirates informatiques.
L’écriture est très pertinente et le rythme
est très juste. C’est ce qui, en partie, permet d’aller au bout de ce techno-thriller. Il y a aussi le ton employé qui présente comme une voix-off les tenants et les aboutissants du travail de l’hackeur Azi, geek typique
qui est plus à l'aise derrière l’écran que dans la vraie vie.
La version anglaise a remporté le Prix Douglas Kennedy 2020 du meilleur thriller étranger. Le Sunday Times a qualifié ce roman de « fascinant, séduisant, intelligent et inventif ». Le Publishers Weekly écrit
que c’est « à glacer le sang ».
Tom Chatfield est un philosophe de 41 ans. Il a publié, entre autres, 50 Digital Ideas You Really Need to Know (2011), How to Thrive in the Digital Age (2012), Netymology (2013) et Critical Thinking (2017).
22 février 2021
Frédérick Durand, Dans les pas d’une poupée suspendue, roman, Montréal,
Éditions Tête première, coll. Tête ailleurs, 2021, 272 pages, 25,95 $.

Quand la raison cède
le pas aux fantasmagories 

Quand l’attrait de l’interdit s’ajoute
à la révélation d’écrits transgressifs, il n’y a qu’un pas pour plonger
dans un univers psycho-érotico-satanique. C’est ce à quoi nous convie Frédérick Durand en signant le roman intitulé Dans les pas
d’une poupée suspendue
.
Robert Vallet, personnage principal, est décrit comme un jeune homme bizarre, plutôt laid, maladroit auprès des femmes
et ayant un goût pour les vieilles BD.
« Il aurait fallu que quelque chose survienne pour changer sa morne routine. » Cela ne tarde pas à se produire.
Robert a un oncle qui « dissimule sa perversité sous des allures bonasses pour endormir sa vigilance ». Dès que Robert met les pieds dans la chambre de son oncle Hervé, il a l’impression d’entrer dans un monde parallèle où règnent l’anarchie et
la sorcellerie. Il se sent entouré d’êtres émergeant des abîmes ou de décors lugubres.
L’oncle gagne une importante somme à
la loterie et se réfugie loin des siens dans une maison où les têtes de démons sculptées rendent « une expression de rouerie, de méchanceté et de perversité ». La maison est décorée de façon à lui donner une charge surnaturelle. « Partout, des artéfacts lugubres, malsains ou perturbants l’attendaient. »
À la mort de l’oncle, c’est le neveu Robert qui, contre toute attente, hérite de la maison et d’une certaine fortune. Son statut d’héritier le place au-dessus des conventions et des obligations. Ainsi commence le premier jour du reste de
sa vie.
Un membre de la famille, choqué de ne pas avoir été couché sur le testament, décrit Robert comme « un imbécile dégénéré et irrécupérable, un moins que rien pathétique qui aurait dû se suicider au lieu de polluer le monde ».
L’atmosphère, la décoration de la maison, le souvenir d’un oncle excentrique, tout s’additionne pour tisser une toile « dans laquelle la raison s’engluait et cédait le pas aux fantasmagories ». L’oncle lui aurait-il légué plus qu’une maison hantée, lui aurait-il aussi transmis sa folie…?
L’auteur excelle dans l’art de créer
des lieux et des situations propices aux déchaînements de l’imagination. Les actes violents se combinent à une frénésie aphrodisiaque; « tout, ici, ramène à la combinaison de ces deux pulsions ». Mais attention, il faut toujours faire la part entre la réalité et le rêve ou le « songe compensatoire ».
Voici un exemple des descriptions concoctées par Frédérick Durand : « Une grande silhouette vêtue de blanc se tenait devant lui. Une silhouette sans tête qui s’avançait dans sa direction. Vallet recula et faillit tomber, puis il se détendit. C’était une robe de mariée accrochée à une poutre. La trappe l’avait fait bouger en basculant. Quand même, l’effet produit avait été saisissant. »
Ou encore : « C’était un miroir sur pied, l’une de ces grandes glaces placées dans
un châssis mobile qu’on appelle "psyché". L’héritier regarda le cadre dans lequel s’enchâssait la glace. En bois d’acajou ornementé, il représentait des gargouilles, des démons, des visages grimaçants, des tridents et des symboles ésotériques. »
Frédérick Durand écrit que la mort nous attend. « Elle est impatiente de recevoir
son dû. » Elle rode partout dans ce roman et laisse des odeurs troubles. Parlant d’odeurs, quand un homme sent mauvais, une sorcière dit que ça doit être son âme.
Bienvenue à la plume unique de Frédérick Durand !
16 février 2021
Soufiane Chakkouche, Zahra, roman,
Ottawa, Éditions David, coll. Indociles, 2021, 336 pages, 26,95 $.

Roman sur le Maroc natal de Soufiane Chakkouche

« – Tu sais, Zahra, il y a des choses que seule toi sais dire. Tu devrais écrire des histoires, tu pourrais commencer par la tienne.
– Celle-là, quelqu’un va l’écrire
un jour. »  
Ce quelqu’un est Soufiane Chakkouche qui vient de publier le roman Zahra consacré au sort de ces « petites bonnes » issues
du Sud marocain et traînées de force dans de riches familles de Casablanca pour se trouver à la merci du maître des lieux.
Zahra est la fille d’Oumaya qui fut cédée dès l’âge de huit ans à une famille de notables casablancais comme petite bonne
à tout faire. Lorsqu’elle accouche, on la renvoie dans son village et Zahra est élevée comme une jeune fille libre et bourgeoise.
Quand Oumaya a été violée en une minute et douze secondes, quand elle est devenue « adulte par adultère », elle a perdu sur
le coup la foi en la meilleure œuvre d’Allah : l’Homme. Le roman excelle dans l’art d’illustrer comment l’âme humaine
peut être nivelée par le vice.
Il y a plusieurs ébats sexuels dans cette histoire tantôt érotique, tantôt poétique.
Cela donne parfois lieu à des envolées comme « cette coulée de chaleur, ce torrent de frissons, cette sorcellerie des sens qu’est le sexe, perceur de l’âme et garant de la part animale chez l’homme ».
Zahra rencontre Wassim, un dealer de Haschich, qu’elle trouve séduisant. Elle tombe follement amoureuse de ce jeune homme qui va causer sa déchéance.
Le prénom Wassim signifie « Celui qui se démarque par la beauté de ses traits ». Il est cause d’une descente policière et réussit à se sauver. Résultat : la prison injustifiée escroque les vingt plus belles années de Zahra.
Chaque fois qu’un prénom arabe est donné, l’auteur indique entre parenthèse sa signification : Zahra (La fleur), Chahid (Le martyr), Hanane (La tendresse), Siham (Les flèches), Malika (Celle qui possède), Yasir
(Le prospère), etc. Je n’ai pas trouvé que cela ajoutait grand-chose au récit.
Le roman est truffé de mots arabes expliqués dans une cinquantaine de notes en bas de page. Exemples : zob, mot arabe signifiant bite ; Allah yrehmou, formule arabe équivalente à Paix à son âme ; herragas, brûleur en argot marocain, en référence aux clandestins qui brûlent leurs papiers d’identité avant d’arriver à destination.
Soufiane Chakkouche a un style coloré. Pour dire qu’une fille a un postérieur particulièrement rebondi, il écrit qu’elle a un « surplus façonné dans le moule de l’harmonie ». Quand la tempête arrive droit sur trois clandestins à la dérive, il concocte cette belle expression : « la mer a la chair de poulpe ».
Comme je fais quatre ou cinq mots croisés par jour, j’ai pu comprendre « traverser
la chaleur de l’erg, la tristesse du reg ».
Mais en tant que personne diabétique, j’ai sursauté en lisant que le diabète est
« la maladie du diable ».
Pour dire que Casablanca est une ville populeuse, Chakkouche écrit qu’elle « abrite beaucoup de personnes, plus que les étoiles durant une nuit d’été ». Il aime lancer de petites phrases lapidaires, dont voici deux exemples : « si la perfection fait la beauté, l’imperfection fait le charme » ; « chacun pour soi et Allah pour personne, car Dieu n’aime pas les égoïstes ! »
Je dois avouer que j’ai trouvé ce roman
archi hétérosexiste. Le moindre désir ou soupçon homoérotique n’a pas sa place, même si c’est pour le condamner au nom d’Allah. L’occasion aurait pu faire le larron
à plus d’une reprise, mais elle a été tue ou évacuée. Dommage !
Après avoir publié deux romans policiers, L’inspecteur Dalil à Casablanca et L’inspecteur Dalil à Paris, Soufiane Chakkouche explore, avec Zahra, une existence « entre le mal qui ne manque
de rien et le bien trop longtemps resté dans le besoin ».
12 février 2021
Christine Lamer, Téléroman, saison 1,
roman, Montréal, Éditions Hurtubise, 2021, 284 pages, 24,95 $.

Une fiction
sur la vraie télévision

Dès l’apparition du petit écran,
des jeunes rêvent de faire de
la télévision et de devenir
des vedettes. C’est le cas de Marie Jolicoeur, personnage central du tout dernier roman de Christine Lamer, intitulé simplement Téléroman.
Lamer a elle-même joué dans de nombreux téléromans, dont L’Or du temps et Marisol; elle a personnifié Bobinette pendant douze ans et a animé plusieurs émissions de télévision. Son parcours l’a conduite à créer des personnages qui sont un amalgame de personnalités ayant marqué notre histoire télévisuelle.
Aînée de la famille Jolicoeur, Marie possède un instinct indéniable, un potentiel extraordinaire et un physique qui ne laisse personne indifférent. La romancière écrit qu’elle a « autant de gorge que le Grand Canyon ».
Les ailes de Marie Jolicoeur se déploient
dès qu’elle quitte le carcan familial.
Avecun sourire et des fossettes qui sont
un rayon de soleil à l’écran, elle est consciente de son image et de son potentiel. Elle est recrutée comme animatrice vedette de la toute nouvelle station Télé-Populaire, et devient dès lors Marie Jolie.
Télé-Populaire fait concurrence à Radio-Nationale. On devine qu’il s’agit de Télé-Métropole et de Radio-Canada. Marie anime les émission La poule en or et Aujourd’hui la femme (facile de lire entre les lignes).
Il y a même un fantaisiste nommé Normand Jacques !
La romancière fait souvent des clins d’œil
à la petite histoire ; elle écrit, par exemple, que la tenue de Marie Jolie rappelle
« la robe moulante rehaussée de perles
de cristal portée par Marilyn Monroe à l’occasion du Happy Birthday fredonné a
u Madison Square Garden pour le président Kennedy ».
Ou encore, lorsque l’animatrice interview John Lennon dans la suite 1742 de l’Hôtel Reine Élisabeth, « l’icône signa son nom
sur la feuille de questions que Marie tenait. En quelques coups de crayon, il dessina même son autoportrait, un croquis naïf
qui se trouvait également sur sa guitare acoustique. »
Audacieuse aux yeux brillants de malice, Marie Jolie se fiche de tout le monde et n’a peur de rien. La chance lui sourit et tout s’enchaîne presque par magie. Elle prétend ne pas être une vedette difficile, juste une professionnelle exigeante. « Forte de son grand succès, son ego double de volume. » Le public aime sa vie privée forgée d’énigmes qui alimentent les pages des journaux à potins.
Le talent de Marie Jolie est immense, mais
il n’y a pas que le talent qui compte. Il y a aussi l’humilité, la générosité, le respect,
des qualités qu’elle abandonne en cours
de route. Sans révéler le dénouement
de l’intrigue, appelée à se poursuivre dans un tome 2, je vous signale que Marie Jolie vivra une période creuse et que tout lui manquera, surtout le principal : « la chaleur du public, les applaudissements, la gloire,
sa photo en première page des magazines ».
Téléroman décrit avec brio comment une femme réussit à trouver sa place dans un monde où les hommes, compétents ou non, improvisent tous les rôles, derrière la caméra et aussi dans le lit.
5 février 2021
Simonne Dubé, Voyage au bout de l’exil, roman, Saint-Lambert, Soulières éditeur,
coll. Graffiti # 139, 270 pages, 16,95 $.

Quand la soif de vivre chasse le désespoir

Les romans historiques ayant
la Déportation des Acadiens comme toile de fond sont nombreux, tant pour adultes que pour jeunes. Voyage au bout de l’exil, de Simonne Dubé, s’ajoute à la liste et se distingue en plaçant la fiction au-dessus de la réalité, un droit que
la littérature détient.
Grand-Pré, 1755. Jacques Leblanc s’enfuit dans les bois pour échapper aux Anglais.
À demi-mort, il est secouru par les Micmacs, se rétablit, est admis dans leurs rangs et devient un double Blanc : l’Acadien Leblanc et le guerrier blanc des Micmacs.
Jacques apprend rapidement à accorder plus d’importance à ses rêves qu’à ses souvenirs qui, selon la pensée des Micmacs, ne sont que boulets aux pieds. Dans un rêve récurrent, sa mère l’implore de venir à son secours.
Le roman illustre avec brio que la sagesse consiste à « savoir adapter la tradition aux contraintes du moment ». On découvre comment la survivance est fondée « sur l’entraide, le respect de la sagesse des anciens et l’amour de nos mères »
« Pour les Micmacs, perdre un ancien c’était perdre une mémoire où était consignée l’histoire réelle et mythique qui donnait corps à leur façon de concevoir le monde. »
Au début du roman, Simonne Dubé sert un avertissement à ses lecteurs et lectrices : « Dans un souci d’efficacité littéraire, j’ai parfois imaginé des scènes qui divergent
des récits archivés. » Un exemple est le sermon d’un curé qui suspend la validité
du cinquième commandement de Dieu –
Tu ne tueras point. – pour autoriser l’extermination des Anglais, « cette vermine pratiquant une religion schismatique dite réformée ».
Une autre scène imaginée est celle où Montcalm prend congé de Vaudreuil en lui lançant d’un ton railleur : « Considérez-vous comme salué ! Mon postérieur possède les compétences pour s’acquitter de cette noble tâche… » Vaudreuil lui répond :
« Si la compétence est affaire de volume, vous tenez là, en effet, un chef du protocole à la hauteur de votre souci du respect
des convenances ! »
Les rares passages mettant en scène Montcalm illustrent à quel point il n’est pas tenu en très haute estime. Un personnage lance : « à force de chier sur les Canadiens, il va se prendre une balle dans le cul, un de ces quatre ».
Dans ce roman, Acadiens et Micmacs savent s’exprimer avec une rare précision. L’autrice n’hésite pas à écrire que « même Voltaire eût été contraint de ravaler ses arpents de neige devant une aussi implacable dialectique ».
L’intérêt des lecteurs est soutenu grâce à
de nombreux rebondissements, grâce aussi
à une intrigue amoureuse entre Jacques et une Amérindienne, sans compter la quête
de l’Acadien pour retrouver la trace de
ses parents.
Voyage au bout de l’exil est un roman
qui illustre bien comment les Micmacs craignaient de devenir des Blancs de seconde zone. Comment la soif de vivre qui habite un homme peut devenir plus forte que le désespoir.
14 janvier 2021
Sandrine Beau, Le jour où je suis mort,
et les suivants
, roman, Bruxelles, Alice Éditions, 2020, 168 pages, 22,95 $.

Quatre garçons victimes
de violence sexuelles

« Je m’appelle Esteban. De mes onze ans à mes quinze ans, j’ai été violé. »
« Saphir s’était brutalement réveillé. Une main était plongée dans son boxer. »
Biscotte se demande s’il n’est pas un peu responsable de ce qui lui arrive. « Ou complètement responsable ?
C’est ma faute si c’est arrivé ? »
Lenny avait honte de ce que Gilbert
lui faisait. « Il était tellement adorable. Tellement au-dessus de tout soupçon. Et pourtant, chaque semaine, il me violait... Deux fois par semaine. »
Dans Le jour où je suis mort, et les suivants, roman dont l’action se déroule en France, Sandrine Beau décrit la vie infernale de ces quatre jeunes garçons, chacun en prise avec
un mal-être qu’ils tentent tant bien que mal
de dire ou au contraire de cacher.
Victimes de violences sexuelles, les quatre jeunes extériorisent ce mal commun différemment, mais on en mesure toute l’ampleur et toutes les conséquences en s’immergeant dans le quotidien et l’intimité
de Saphir, Biscotte, Esteban et Lenny.
Saphir n’arrive pas à dire à voix haute
« il me touche, il fait des choses qu’il ne devrait pas faire. » Mais pourquoi ne dit-il
rien ? La réponse est poignante : « le dégoût, la honte, pas envie que ça se sache ». L’autrice explique avec brio cette « peur qu’ils devinent », sous-jacente chez chaque jeune victime.
Lenny aime bien Gilbert car il est drôle et gentil. Gilbert s’intéresse à lui, comme s’il était une personne aussi importante qu’un adulte. Mais voilà que Gilbert s’arrange pour glisser quelque chose dans la poche arrière du jean de Lenny… et de caresser le petit cul.
Gilbert offre des cadeaux prisés (jeux vidéo, console, téléphone intelligent), l’invite sur son bateau pour une fin de semaine et partage son lit pour avoir « droit à un petit cadeau quand même ».
Lenny a honte de ce que le porc lui fait. Il en veut à ses parents qui ne voient rien. Gilbert
le rassure : « C’est notre petit secret. Si tu parles, ta mère va mourir de tristesse. Avoir
un fils homo, c’est dur pour une maman…
Tu sais, on est pareils, toi et moi. »
Lenny ne croit que le porc et lui sont pareils. Mais les mots de Gilbert le font douter, le font vaciller, scellent ses lèvres pour toujours.
« J’ai très vite compris que ça continuerait,
sans jamais s’arrêter, et que je mourrais avec mon secret. »
Esteban voit une toile se tisser autour de lui par le monstre qui, lui, « prenait l’apéro en racontant des blagues à ses parents, juste après l’avoir violé ». Il s’imagine qu’on va penser qu’il a aimé ça puisqu’il n’a rien dit pendant toutes ses années.
Sandrine Beau lève le voile sur cette peur d’être catalogué comme homosexuel. Être choisi par un prédateur veut-il dire qu’on est soi-même attiré par les hommes…? Esteban reste silencieux à cause de la honte qu’il ressent et du sentiment de culpabilité qui l’habite. « Un criminel pouvait continuer à vivre sa vie, comme si de rien n’était, pendant que sa victime avait la sienne détruite pour toujours. »
Biscotte est violé par de jeunes fiers à bras.
Il a peur de vivre avec son secret. « Tout
le temps ce même film dégueulasse dans
la tête. » Biscotte se dit qu’il n’est plus un vrai mec puisque « ça m’est arrivé à moi ». Il ne croyait pas que cela pouvait se passer entre garçons, mais la réalité lui prouve le contraire.
Publié à Bruxelles, cet ouvrage inclut une série de contacts en France, en Belgique et au Canada, susceptibles de venir en aide aux jeunes victimes de violences sexuelles.
6 janvier 2021
Samuel Champagne, Adam, roman, Montréal, Éditions de Mortagne, coll. Kaléidoscope, 2018, 350 pages, 16,95 $.

Extrêmement malheureux et infiniment heureux

Samuel Champagne écrit des romans pour les jeunes du secondaire,
où il aborde la question LGBT
de plein front. Avec Antonin, c’était
la peur d’être rejeté si on avoue
être gay. Avec James, c’était l’incompréhension vis-à-vis de l
a bisexualité. Maintenant, avec Adam, c’est le courage de s’afficher ouvertement gay pour être ensuite quasiment ignoré.
Calvin et Cécile Auclair ont sept enfants : Cédric, Adam, Celia, Charlie, Clara, Caleb
et Colin. Tous les prénoms de cette famille commencent par la lettre C, sauf pour Adam qui est homosexuel. Il a depuis longtemps accepter son orientation sexuelle, mais n’a pas senti le besoin de faire son coming out… jusqu’à ce qu’il rencontre Milan.
Adam sait qu’il est gay depuis l’âge de 8 ans, dit-il. Lorsque son grand frère Cédric lui parlait de ce qu’il faisait avec les filles,
Adam se demandait sans arrêt « Et avec
un garçon, je peux le faire aussi ? »
C’est dans un centre LGBT à Montréal qu’Adam rencontre Milan. Leurs yeux
se croisent d’une manière engageante.
Mais Adam ne connaît rien aux relations. « Je n’ai jamais rien fait avec personne, même pas embrasser ! Je vais avoir dix-
sept ans bientôt et… rien. »
L’ado doit constamment s’occuper des cinq enfants plus jeunes. La maison est comme une cocotte-minute sous pression. Lorsqu’Adam lâche devant toute la famille « je suis gay », il s’attend à quelques mots de support, mais la réaction est presque anodine, comme si ce n’était pas important.
Le fils gay croyait que ses parents allaient dire : « Désolés, les enfants, partez pour un moment… un long moment… Adam et nous, on doit parler. De trucs de grands. Longtemps, Pour vrai. Longtemps. Tout seuls. »
Ça lui a « pris tellement de guts » pour avouer son orientation sexuelle et ses parents ont réagi comme si un des enfants avait demandé ce qu’on mangerait pour souper. Il a l’impression que ce qui
le concerne n’intéresse pas ses parents. Adam est pris entre les petits, d’un côté,
son père et sa mère de l’autre côté.
Milan, son amoureux, est fils unique et vit dans un milieu à l’aise. Adam ment au sujet de sa famille et invente des histoires pour plaire à Milan, pour ne pas le perdre.
Il jongle sur une corde raide, sur un fil qui est « un savant mélange d’équilibre et de déséquilibre ».
L’auteur nous garde en haleine en ajoutant un terrible accident de la route. Tous les membres de la famille Auclair sont hospitalisés, sauf Adam qui a refusé de faire le voyage. Il a plutôt choisi de les envoyer promener en ce vidant le cœur. Ce terrible rebondissement aura un sublime résultat…
« Je les aime et ils m’aiment, mais j’ai le droit d’avoir une vie à moi, et je ne me sens plus coupable ou ingrat d’avoir envie de vivre autre chose que de m’occuper de mes frères et sœurs. »
La plume de Samuel Champagne est finement ciselée. Il excelle dans l’art de peindre les situations et les sentiments complexes avec brio. « Être amoureux, écrit-il, c’est comme être extrêmement malheureux et infiniment heureux tout à
la fois. Il faut beaucoup de courage pour être heureux. »
23 décembre 2020
TOME 1
Jean-Pierre Charland, La Pension Caron, tome 1, Mademoiselle Précile, roman, Montréal, Éditions Hurtubise, 2020,
388 pages, 24,95 $.

Pression amoureuse
au lendemain
de la Dépression

Avec une quarantaine de romans
à son actif, dont plusieurs sagas historiques à succès, Jean-Pierre Charland peut se targuer d’avoir vendu près de 800 000 exemplaires au Québec et en France. Sa plus récente série s’intitule La Pension Caron et le premier tome est Mademoiselle Précile.
Nous sommes à Montréal en 1937, donc
au lendemain de la Grande Dépression,
et tous se souviennent de la période où
un travailleur sur trois était sans emploi. Cédulie Caron, une veuve, et sa fille Précile dirigent une pension dans le Quartier latin.
Les locataires fréquentent l’église Saint-Jacques, invitent une amie à un restaurant de la rue Sainte-Catherine, vont au Théâtre Saint-Denis ou empruntent un livre à
la Bibliothèque Saint-Sulpice.
Dire qu’on va à l’ouest du boulevard Saint-Laurent équivaut à aller chez les Anglais, « comme si cette section de la ville se trouvait dans un pays étranger ».
Le roman est entièrement centré sur les fréquentations hommes-femmes. Charland peint surtout le portrait de femmes qui
ne veulent rien savoir des hommes qui cherchent juste à s’amuser. Il faut qu’il y ait un projet de fonder un ménage chrétien. « Autrement, il était inacceptable de se fréquenter pour un autre motif ».
Précile est fiancée depuis dix ans à
un homme qui vit avec ses parents à charge. « Il lui avait fallu un an avant d’oser prendre sa main, une autre année avant de poser ses lèvres sur sa joue, et huit avant
de se servir de sa langue ». À 31 ans, elle
se demande si une grande partie de sa vie – la meilleure sans doute – n’a pas été gaspillée.
Un pensionnaire comptable, Louis Bujold, vient d’Ottawa et l’auteur glisse ici et là
des remarques sur cette ville, dans le genre : « La capitale avait la réputation d’être une ville tranquille au point d’être ennuyeuse. » Ou encore qu’il est plus excitant de vivre dans la métropole quand dans « une petite ville endormie ».
Une célibataire de la Pension Caron ajoute même qu’elle trouve de belles qualités à Louis Bujold… « malgré le fait qu’il vienne de l’Ontario ». Quand une collègue éternue et que Bujold dit God bless you, elle lance « C’est vrai, vous venez d’Ottawa. L’anglais vous vient naturellement. »
Après dix ans de fiançailles et sans lumière au bout du tunnel, Précile commence à désespérer de ne jamais goûter aux plaisirs autorisés en mariage seulement. Quant à
sa mère et propriétaire de la Pension Caron, elle croit sa vie toute tracée jusqu’à sa mort.
C’est sans compter sur les plans d’un pensionnaire lui aussi veuf… Sans révéler
le dénouement de l’intrigue, je peux dire qu’elle se corse de manière à permettre
à Jean-Pierre Charland de jeter les bases
du second tome de sa nouvelle saga :
Des femmes déchues.
Avec une quinzaine de personnages,
ce roman recèle de matériau pour des aventures amoureuses compliquées,
au point où on se demande si ce n’est pas
la Pension Éros !
14 décembre 2020
Samuel Champagne, James, roman, Montréal, Éditions de Mortagne, 2018, 360 pages, 16,95$.

Ni hétéro ni gay,
plutôt bisexuel

À 17 ans, avec une belle gueule, James est le gars le plus populaire
de l’école. Il remporte des médailles en natation. Il sort et couche avec
les filles de son choix. James pense
à elles quand il s’amuse tout seul aussi. Jusqu’au jour où il est attiré par… Isaac.
Le roman James, de Samuel Champagne,
est publié dans la collection Kaléidoscope aux Éditions de Mortagne. Avec des thématiques LGBTQ+ en trame de fond, chaque titre de cette collection met de l’avant un adolescent différent. James
aborde la bisexualité.
James a sorti avec Justine, puis Astrid.
Tout était normal. Puis, il a rencontré Isaac. Et là, tout à coup, sa tête va tout croche. « J’ai juste envie de l’embrasser. […] C’est tellement fort, comme feeling… Mais d’où
ça vient, tout ça? Et comment on embrasse un autre gars? »
À travers une intrigue qui plaira aux ados, Samuel Champagne essaie de répondre à
la question suivante : comment peut-on savoir exactement qui est quelqu’un? James n’a jamais eu à annoncer son orientation sexuelle à personne. Il était tranquille quand il se pensait hétéro. Ce n’est plus le cas, bien entendu.
James se dit que les gens ne vont pas
penser qu’il est bisexuel en le voyant avec Isaac. Bang, ils vont dire : James est gay.
Or, l’adolescent ne veut pas qu’on pense qu’il est quelque chose qu’il n’est pas.
Le roman décrit très bien comment un ado peut se mettre à sentir son intérieur se serrer sous le poids de ses envies et de
ses attentes. Comment quelqu’un devient plus qu’un ami… Comment on peut avoir peur de ce qu’on veut. « J’ai véritablement un kick sur Isaac. Il est vraiment génial, mais… mais c’est un gars! D’où ça sort? »
Les échanges entre James et Isaac sont directs, en paroles et en attouchements.
On sent avec brio comment, tout à coup, James pense à Isaac « comme ça ». Il a besoin d’entendre quelqu’un lui dire qu’être amoureux d’une fille ou d’un gars, c’est pareil, « t’as l’impression de flotter un peu ».
L’ado-nageur fait d’abord son coming out bisexuel auprès de son entraîneur et est soulagé de voir que rien ne change dans leur relation (en autant qu’il continue à donner le meilleur de lui-même dans
la piscine).
Puis il partage sa nouvelle réalité avec
son frère et sa sœur, avant d’en faire autant avec ses parents. La réaction en est une
de surprise : « Écoute, ça m’a jamais traversé l’esprit que tu pouvais être…
aux deux. »
James veut juste que son entourage sache qui il est et qui il aime.
10 décembre 2020
Collectif sous la direction de Fanie Demeule et Krystel Bertrand, Cruelles, nouvelles, Montréal, Éditions Tête première, 2020,
192 pages, 19,95 $.

La cruauté n’est pas
juste un truc de gars

On dit que les personnages féminins sont rarement de mauvaise foi,
et lorsqu’ils le sont, c’est toujours pour une bonne raison. Fanie Demeule et Krystel Bertrand croient qu’une femme peut être irrémé-diablement cupide, perverse,
et surtout, non repentante.
Qu’elle peut faire preuve de pure méchanceté physique,
psychologique et morale.
Demeule et Bertrand ont réuni dix nouvellistes, sept femmes et trois hommes, pour nous offrir le recueil Cruelles.
Les voix sont variées, les visions demeurent troublantes et incontrôlables, les paroles nous hantent. Elles ne laissent pas place
à l’indifférence.
Pour Fanie Demeule, « les femmes sont
elles aussi parfois amorales, dangereuses, enragées, non fiables, imprévisibles et menaçantes ». Krystelle Bertrand renchérit en ajoutant : « Avec Cruelles, on veut faire comprendre, une fois pour toutes, que le Mal, le sadisme et la cruauté ne sont pas que
des trucs de gars. »
Dans une nouvelle intitulée « Amère », Lysandre Saint-Jean explique en long
et en large pourquoi elle hait les femmes enceintes. Elle ne peut pas supporter
les mères qui tiennent pour acquis que, parce qu’elle est femme, elle a un intérêt pour leurs histoires de maman. « Votre fierté vous appartient. Partagez-la avec votre conjoint, vos parents et vos amies mères. Laissez-moi en dehors de ça. »
Hélène Laforest signe « Les horreurs ordinaires » où elle nous plonge dans
la relation entre deux étudiantes. Sous
le couvert d’une amitié sincère, l’une raconte des histoires qui servent de piège, qui lui permettent de cacher sa vraie identité « tandis que brûle en moi un feu dont
on ne soupçonne pas l’intensité ».
Raphaëlle B. Adam met en scène deux femmes, une beauté éclatante et un laideron, qui deviennent impitoyables pour faire de leur proie masculine une victime de sang
et de mort. « Sarracenia purpurea » n’est qu’un exemple de leurs « milliers de victoires. Celles passées. Et celles à venir. »
Des hommes aussi signent quelques nouvelles de ce recueil. Dans « La dame blanche », François Lévesque campe deux jumelles : Marie-Rose et Marie-Lune.
Elles seront inséparables, surtout après
la mort orchestrée de Marie-Lune…
C’est Patrick Senécal qui clôt le recueil
avec « Dans le sang » et qui illustre à merveille comment la cruauté n’est pas l’apanage des gars seulement. Un frère et
sa sœur jumelle doivent passer des tests
de cruauté émotive et de cruauté psychologique. « Tout ça, c’est bien beau, mais si y a pas de sang, y a pas de cruauté. » Qui va réussir à « régler »
le portrait de son adversaire…?
J’ai personnellement un faible pour
les nouvelles courtes et punchy. Je n’ai pas été bien servi avec Cruelles, mais je dois admettre que chaque texte est finement ciselé. Et c’est à qui ferait preuve de la plus cruelle originalité.
4 décembre 2020
Yann Lachance et Hugues Piolet, SurNaturelles, les merveilles de notre planète, album, Paris, Éditions Larousse, 2020, 224 pages, 39,95 $.

Les 101 merveilles naturelles les plus spectaculaires

La nature a le pouvoir de faire
des merveilles : aurores boréales, tunnels de glace, dunes géantes, geysers, monstres de glace, lacs
de lave, cheminées de fée, trous bleus, stromatolithes, canyons, glaces en crêpes… Ses trésors sont infinis, ses sources d’émerveillement inépuisables.
Yann Lachance et Hugues Piolet en ont réuni 101
dans SurNaturelles, les merveilles
de notre planète
.
Étrangement, cet ouvrage n’a pas d’introduction ou de présentation. Le tout commence avec une liste des 101 sites, suivie de deux pages par merveille, parfois quatre. Un index permet de trouver dans quels pays se trouvent ces merveilles naturelles. Le Canada en compte 6 qui sont illustrées et 40 autres qui sont mentionnées seulement.
Nos chutes Niagara peuvent être impressionnantes, mais elles sont loin derrière les 979 m de Salto Angel au Venezuela. On apprend qu’il y a un phénomène peu banal qui se produit parfois, soit celui d’une cascade inversée. Lors de très fortes tempêtes, des rafales de vents violents projettent l’eau vers le haut,
la renvoyant d’où elle vient. Ces étonnantes « chutes ascendantes » ont été observées
à plusieurs reprises en Écosse.
L’Antelope Canyon, en Arizona, demeure
le plus photographié au monde. Les entrées pour admirer ses courbes ocres, sublimées par les jeux de lumière du soleil,
se réservent des mois à l’avance. Pour éviter
la foule, surtout aux meilleures heures lorsque le soleil est au zénith, des tours spéciaux pour photographes se vendent
à prix d’or.
Lorsque j’ai visité la Turquie, un arrêt à Cappadoce était au menu pour admirer
les sculptures rupestres. Cheminées de fées, demoiselles coiffées, hoodoos, membres virils, pyramides de terre… les noms ne manquent pas désigner ces colonnes qui atteignent des dizaines de mètres. En passant, l’ouvrage indique qu’on trouve
des cheminées de fées à Drumheller et
Milk River, en Alberta.
Il y a aussi les cheminées volcaniques, plus rarement visitables. Elles correspondent aux conduits verticaux par lesquels les roches en fusion s’échappent lors d’une éruption. En Islande, une nacelle permet de pénétrer
à l’Intérieur du volcan dormant
Príhnúkagígur jusqu’à 120 mètres sous
la surface.
Lors de mon trop bref séjour en Californie, j’ai heureusement pu voir les majestueux séquoias, dont certains atteignent 3 000 ans. Dans le Parc national de Sequoia, General Sherman attire les touristes avec
ses 83,8 m, mais le plus grand arbre connu est un cousin californien du séquoia géant. Il s’agit d’Hypérion qui mesure 115,55 m ; « sa location exacte reste aujourd’hui tenue secrète pour éviter qu’un afflux de visiteurs ne perturbe ce fragile géant ».
Les photographies de ce remarquable album sont accompagnées de schémas explicatifs qui permettent de mieux comprendre comment ces phénomènes aussi étranges que fascinants se sont formés, où et quand les observer et sous quelles conditions.
À mieux comprendre notre planète, on ne cesse jamais de s’en étonner.
30 novembre 2020
Daniel Castillo Durante, Tango, nouvelles, Ottawa, Éditions L’Interligne, 2020,
120 pages, 21,95 $.

Un très bon cru
de nouvelles sans frontières

J’ai un penchant pour les nouvelles, surtout celles qui sont assez courtes et punchy. J’ai été bien servi par Tango de Daniel Castillo Durante puisqu’on y trouve 26 nouvelles
de 2 à 4 pages chacune, le plus souvent avec une finale inattendue.
Le nouvelliste ou nouvellier – c’est au choix – campe ses personnages dans des endroits aussi variés que Lisbonne, Mexico, Puerto Vallarta, Belize, Pérou, Argentine et Bali, pour n’en nommer que quelques-uns. Femmes ou hommes, rien ne semble arrêter leur élan, « excepté ce feu qui brûlait en toi jour et nuit telle une torche prête à tout pour allumer l’objet de ton désir ».
Tango aborde le choc des cultures et
le déracinement. Ici, on se déprend de
la société marchande et de ses mirages;
là, la mort d’un immigrant n’intéresse personne et l’exil peut effacer quelqu’un
de la surface de la Terre.
Dans une nouvelle, un homme finit par regretter de ne pas avoir mieux assuré son prêt monétaire grâce à une connaissance plus approfondie de la famille du défunt. Plus loin, le jour de sa première communion, un garçon reçoit le baiser
d’un enfant de chœur; le goût est bien meilleur que celui de l’hostie.
Ou encore, les protagonistes Jean-Marie et Marie-Jean se fondent dans un personnage hermaphrodite. Quand ce n’est pas quelqu’un qui cherche une maison pour l’instant, le cimetière pouvant venir plus tard…
Castillo Durante aime jouer sur les mots espagnols; ainsi, acá (ici) et nada (rien) donnent Canada. Mais c’est son style finement ciselé qui m’a le plus enchanté.
J’ai glané ici et là des tournures savoureuses, dont voici quelques exemples : « la chaleur torride de l’île tenait lieu de Viagra…
les collines de la ville avaient le vert vif d’un écrin d’émeraudes… elle était enfin prête à quitter le Sud, lui, en revanche, n’avait pas envie de perdre le nord »
Ou encore : « il avait un couple de domestiques albinos dont il vérifiait au jour le jour la blancheur immaculée du service… répondre du tac au tac pour la rencontrer dare-dare… avec la régularité obstinée du fermier agrippé aux trayons de sa vache »
La meilleure est peut-être celle-ci : lors d’une cérémonie de mariage, l’homme fait « connaître sa réponse qui laissa de marbre l’autel de l’église ». Chose certaine, on ne s’ennuie pas en lisant ces 26 nouvelles, bien au contraire. L’auteur a su conjuguer limites extérieures et intérieures de l’être humain.
Professeur de littérature française et comparée, écrivain et voyageur, Daniel Castillo Durante est l’auteur d’essais, de romans, de nouvelles et de micro-récits qui lui ont valu plusieurs reconnaissances dont le prix Trillium en 2007 pour La Passion des nomades.
23 novembre 2020
Pier Courville, Petits géants, récit, Québec, Éditions Hamac, 2020, 392 pages, 34,95 $.

Brillant récit sur
des bébés prématurés

La naissance et la lutte d’un bébé prématuré fait rarement l’objet
d’une autofiction ou d’un récit personnel. Petits géants, de Pier Courville, relève ce défi deux fois plutôt qu’une. La Franco-Ontarienne née à Sudbury et vivant maintenant à Montréal décrit avec acuité
le cheminement d’un couple confronté au carcan du milieu hospitalier lorsqu’il essaie tout simplement de protéger ses jumeaux nés trois mois avant terme.
J’ai une sœur jumelle, mais nous ne sommes pas nés prématurément. J’ai néanmoins lu
ce récit avec fébrilité. Il prend la forme
d’un journal intime qui s’étend sur 109 jours, du 17 septembre au 3 octobre.
Les jumeaux naissent le dimanche 17 juin, jour de la Fête des Pères. Lou arrive à
1 h 22 et pèse 930 grammes ; Noam suit
à 1 h 24 et pèse 635 grammes. Lou est
un prénom celtique qui signifie lumière ; Noam est un nom hébreu qui signifie sucrerie ou douceur.
Le récit est écrit au « je ». Pier Courville accouche trois mois avant la date prévue, par voie césarienne. Elle cisèle bien ses mots avec des expressions comme « couches
de peau tranchées » et « plusieurs couches de douleurs ». Quand Lou et Noam sont dans la salle des soins intensifs, les alarmes sonnent et les larmes coulent.
L’autrice décrit avec précision comment
la prématurité est une longue montagne russe, une évolution en dents de scie. Dans cette science embryonnaire qui progresse par essais et erreurs, les prématurés servent de cobayes. Elle raconte comment elle a dû faire le deuil d’une grossesse normale,
d’un accouchement normal, d’un nouveau-né normal et d’un contact immédiat.
« Prendre son enfant dans ses bras
est essentiel au premier sentiment d’appartenance », mais Lou et Noam sont intouchables dans leur incubateur. Plus vigoureux, Lou pourra être pris seulement 10 jours après sa naissance prématurée.
Le mari de Pier est David et ils sont traités de parents exigeants qui emmerdent
une docteure et une infirmière. Quand on leur reproche cela, ils ne prennent pas
le commentaire comme une insulte mais
le reçoivent plutôt comme un compliment. Une infirmière n’hésite pas à lancer « vous êtes les pires parents qu’on a vus passer par ici ». À des sensations invivables succèdent heureusement des sensations délicieuses.
Jamais Pier et David n’ont autant saisi
le sens de l’expression « au jour le jour ». Échographies, radiographies et examens ophtalmologiques s’enchaînent ; nutritionnistes, cardiologues et néphrologues font la queuleuleu. À deux kilos seulement, Noam subit une double opération : rétinopathie et hernie inguinale.
Pier Courville n’hésite pas à souligner comment le personnel infirmier peut être parfois trop occupé à renforcer des règlements imbéciles et à niveler par le bas. La règle qui s’applique à la visite d’un bébé est la même pour la visite de jumeaux. « Les infirmières, les douaniers, les boss
des bécosses, tous du même genre ! »
Mais attention, il y a aussi du personnel
très compréhensif dans ce récit.
Quand la mère remarque que le dossier
de Noam rempli déjà plus d’un cartable,
elle demande à l’infirmière si elle peut consulter la masse de documentation.
C’est permis sur demande, lui répond-elle. « Un jour, quand l’énergie me reviendra, j’écrirai peut-être votre histoire, je dis tout bas. » C’est fait. C’est brillamment fait.
Petits géants est le premier livre de Pier Courville. Ses remerciements à la fin du récit incluent David « pour sa présence et son soutien inconditionnel », ainsi que Lou, Noam et Tom, ce dernier étant le troisième enfant du couple.
9 avril 2021
Entre solitudes et réjouissances.
Les francophones et les fêtes nationales (1834-1982), sous la direction de Joel Belliveau et Marcel Martel, essai, Montréal, Éditions du Boréal, 2021, 330 pages, 29,95 $.

Évolution des identités collectives à travers
les fêtes nationales

Les fêtes organisées par les États pour marquer leur naissance
datent du XIXe siècle : le 4 juillet américain depuis 1870 et
le 14 juillet français depuis 1880. L’essai 
Entre solitudes et réjouissances, sous la direction
de Joel Belliveau et Marcel Martel,
retrace les origines et l’évolution
de quatre fêtes nationales célébrées au Canada : le 24 mai, le 24 juin,
le 1er juillet et le 15 août.
Trois aspects particuliers sont abordés :
« le contenu des fêtes nationales et les tensions qu’elles provoquent, la manière dont les francophones les célèbrent et, enfin, le rôle des États fédéral et provinciaux ». L’ouvrage couvre environ 150 ans, soit de
la première société Saint-Jean-Baptiste en 1834 au rapatriement de la Constitution canadienne en 1982.
24 mai
C’est en 1845 que le Parlement de la province du Canada adopte un projet de
loi déclarant le 24 mai jour de la fête de
le reine Victoria. C’est un prétexte pour valoriser la monarchie et les liens du Canada avec la Grande-Bretagne. Cette fête est doublée pendant un certain par une fête de l’Empire « pour infuser un contenu nationaliste à la première ».
En 1918, les francophones marquent toutefois leur opposition en créant la fête de Dollard en réponse à la fête de la reine Victoria et à celle de l’Empire. Adam Dollard-des-Ormeaux est un soldat français qui a vécu à Ville-Marie (Montréal). Il est mort en 1660 lors d’une expédition au cours de laquelle son groupe de 17 Français et un nombre indéterminé de Hurons furent attaqués par des Iroquois au « long sault », un rapide de la rivière des Outaouais. Les historiens en ont fait « un archétype des valeurs chrétiennes
et le sauveur de Ville-Marie.
Cette nouvelle fête ne franchira pas le cap des années 1960. C’est seulement en 2002 que le gouvernement péquiste de Bernard Landry désignera officiellement le lundi précédant le 25 mai de Journée nationale des Patriotes.
24 juin
La Saint-Jean-Baptiste (24 juin) est célébrée pour la première fois en 1834 à Montréal. « Elle marie alors la foi catholique et
la langue française comme fondements de la nationalité. ». Le livre nous apprend que le 24 juin est célébrée à Toronto dès 1851,
à Saint-Boniface dès 1854 et en Nouvelle-Angleterre dès les années 1860.
Notons que c’est en 1866 qu’un jeune garçon personnifie pour la première fois
le saint patron lors d’un défilé, à Montréal. « Pour les organisateurs, il est primordial d’utiliser le défilé et les autres activités pour démontrer le vouloir-vivre collectif des Canadiens français en dépit de leur statut minoritaire et des pressions assimilationnistes. »
Le 24 juin ne devient pas une fête légale (chômée) avant 1925, et uniquement au Québec. Les auteurs notent que « la messe, la procession, les discours patriotiques,
les jeux et les feux d’artifice sont autant d’outils qui furent déployés pour inciter
les Canadiens français à fêter leur nationalité ».
Il faudra attendre l’élection du premier gouvernement péquiste, en 1976, « pour dépolitiser, décentraliser, et démocratiser l’organisation de cette fête ». En en fait une fête laïque et civique qui inclut l’ensemble des Québécois, peu importe leurs origines ethniques.
L’ouvrage consacre tout un chapitre aux célébrations de la Saint-Jean-Baptiste en Ontario. On apprend que Pierre Elliott Trudeau et ses fils Alexandre et Justin ont assisté, en 1978, à la Saint-Jean de Vankleek Hill, dans l’Est ontarien; cela a attiré quelque 30 000 personnes. Il est fait mention que la Saint-Jean à Toronto cède sa place à la Franco-Fête en 1983.
1er juillet
C’est en 1879 que le Parlement adopte le projet de loi faisant du 1er juillet un jour férie appelé Dominion Day en anglais et
fête de la Confédération en français. À l’exception des célébrations des 50e et 60e anniversaires de la Confédération, en 1917
et 1927, le gouvernement fédéral s’occupe peu de promouvoir la fête du 1er juillet.
Quand John Diefenbaker devient premier ministre en 1957, le fédéral commence à s’occuper de façon active et constante de cette célébration. L’accent est surtout mis sur les origines britanniques du Canada.
Le retour des libéraux en 1963 changela donne. Les festivités soulignent la présence des Autochtones et font la promotion du bilinguisme. Des artistes franco-canadiens participent au spectacle sur la colline du Parlement, lequel est télédiffusé à partir de 1961.
En 1968, Trudeau informe son cabinet
que l’expression « fête du Canada » doit remplacer fête du Dominion ou de la Confédération. Ce n’est cependant qu’en 1982 que le 1er juillet devient légalement
la fête du Canada. La même année,
O Canada devient l’hymne national.
15 août
Lors de la première Convention nationale acadienne à Memramcook (N.-B.) en 1881, les 5 000 délégués désignent le 15 août, jour de l’Assomption de la Vierge Marie, comme fête nationale. Deux chapitres se penchent sur la fête des Acadiens. Il est souligné comment on est passé d’une fête religieuse et communautaire à une célébration du réveil économique acadien, pour enfin aboutir à une occasion to share a good time dans le Moncton multiculturel du XXIe siècle.
La fête des Acadiens n’a jamais eu de signification stable, note-t-on. « De fait, rares sont les fêtes nationales à avoir été redéfinies si souvent en si peu de temps. »
En conclusion, les auteurs affirment que chacune de ces fêtes a pris des couleurs distinctes d’une région à l’autre. En faire
un survol, c’était « une façon d’appréhender l’évolution des identités collectives et même des sensibilités politiques des francophonies canadiennes ».
3 avril 2021
Ben Handicott et Kayla Ryan, 50 pays
du monde
, atlas illustré par Sol Linero et traduit de l’anglais par Marion Richaud, Montréal, Éditions Hurtubise, 2021, 112 pages, 29,95 $.

Un tour du monde
en 50 escales

Les jeunes qui aiment l’histoire,
la géographie et le dépaysement seront comblés par un nouvel atlas qui permet de découvrir 50 pays,
de l’Espagne à la Thaïlande en passant par la Colombie et
le Canada. Ben Handicott et Kayla Ryan signent 50 pays du monde,
un album illustré par Sol Linero.
Chaque pays occupe une double page.
Une carte indique ses parcs nationaux,
ses sites historiques, ses richesses naturelles et le relief de son territoire. On présente
un résumé des événements majeurs qui
le marquent, de même qu’un tableau
des informations essentielles (monnaie, langue, population, capitale et symboles nationaux).
J’ai toujours pensé que la Scandinavie comprenait la Suède, le Danemark,
la Norvège, la Finlande et l’Islande.
Ils sont tous des pays membres du Conseil nordique, mais la Finlande et l’Islande
ne font pas partie de la Scandinavie.
Cet atlas nous apprend que le Népal possède au moins huit des dix sommets
les plus hauts du monde, le Mont Everest étant le plus connu, bien entendu.
Les Népalais l’appellent Sagarmatha.
Quant au Cambodge, il abrite le plus grand monument religieux du monde, Angkor Thom; il s’agit d’une cité royale ceinte
de murs de 8 m de haut avec cinq portes grandioses.
Deuxième plus grand pays après la Russie, le Canada possède, comme on le sait,
de belles chaînes de montagnes, d’immenses lacs, des kilomètres de forêts
et d’innombrables occasions de pratiquer des activités de plein air. On souligne que « les Canadiens sont connus pour leur gentillesse et leur non-violence ».
L’Afrique est un peu le parent pauvre
de cet atlas, seulement 9 pays compara-tivement à une vingtaine pour l’Europe. L’Amérique du Sud en compte 6 et l’Asie, 18.
Des ruines de Chichén Itzá (Mexique)
aux paysages grandioses de l’Islande,
cet ouvrage donne l’occasion aux jeunes explorateurs de se familiariser avec les plus fascinants attraits de 50 pays. Les auteurs n’indiquent pas leurs critères de sélection. On souligne qu’« il existe aujourd’hui environ 30 pays de plus qu’en 1990 ».
Le titre dit 50 pays, mais il y en un peu plus car certains sont regroupés, comme
la Scandinavie. Voici la liste complète : France, Royaume-Uni, Irlande, Allemagne, Italie, Russie, Espagne, Grèce, Pays-Bas, Estonie-Lettonie-Lituanie, Pologne, Hongrie, Islande, Suisse, Danemark-Norvège-Suède, Turquie, Inde, Vietnam, Thaïlande, Chine, Indonésie, Japon, Népal, Israël, Iran, Jordanie, Arabie Saoudite et Émirats arabes unis, Malaisie, Corée du Nord et du Sud, Philippines, Cambodge, Afrique du Sud, Égypte, Maroc, Éthiopie, Nigeria, Madagascar, Kenya, Mozambique, Rwanda, Canada, Mexique, États-Unis d’Amérique, Cuba, Argentine, Brésil, Pérou, Chili, Bolivie, Colombie. Australie et Nouvelle-Zélande.
25 mars 2021
Josée Ouimet, Dans le secret des voûtes, tome 1, « Le trésor des augustines »,
roman, Montréal, Éditions Hurtubise, 2021, 280 pages, 24,95 $.

Les bases d’une saga historico-sentimentale

Josée Ouimet a publié près de quarante romans et biographies,
tant pour jeunes que pour adultes. On lui connaît, entre autres, deux sagas historiques en trois tomes
qui ont connu un bon succès.
Elle a décidé de récidiver avec
Dans le secret des voûtes dont
le premier tome s’intitule
« Le trésor des augustines ».
Pendant plus de 250 pages, la romancière campe ses personnages et développe
des imbroglios, mais ne boucle jamais
la ceinture. Elle garde ses munitions pour faire avancer l’intrigue dans les deux prochains tomes. Parlant de munitions, l’action du premier volet se déroule juste avant la fin de la Seconde Guerre mondiale.
Solange Lefebvre décide d’entrer chez
les augustines de Québec même si la vie religieuse ne lui dit rien. C’est la seule
façon pour elle de pratiquer le métier d’infirmière. On ne tarde pas à découvrir qu’à travers les soins prodigués aux malades, Solange se cache d’elle-même.
Un passé tantôt trouble tantôt amer la suit.
Un jour, la sœur postulante doit s’occuper d’un séduisant soldat allemand appelé Jörg Munsen. Fait prisonnier en Belgique en 1940, il était détenu dans un camp de bûcherons au Lac-Saint-Jean. Sévèrement blessé en abattant un arbre, il est conduit au couvent des augustines.
L’autrice écrit que « Solange avait cru que l’amour de Dieu comblerait celui qu’elle avait perdu. Aujourd’hui, cependant,
lorsque la main chaude de Jörg Munsen avait gardé la sienne prisonnière, le doute s’était immiscé en elle. » De tendres sentiments ne tardent pas à ébranler
sa foi déjà faible.
D’autres personnages meublent ou compliquent l’intrigue du roman, notamment la mère, les sœurs et le frère
de Solange. Ils semblent tous mener
une vie de misère et de désenchantement. Les sourires et les rires semblent quasiment absents dans les vingt-quatre chapitres
de ce premier tome.
Le titre Dans le secret des voûtes réfère
à plus d’un rebondissement. Jörg tente
de s’évader de l’hôpital avec Solange et
croit pouvoir y arriver lorsque les deux aboutissent sous les voûtes du couvent. Hélas, l’ardeur du loup qui a motivé son plan doit céder la place à la soumission
de l’agneau, « la force du prédateur à
la vulnérabilité de la proie ».
Plus loin, un cortège de diplomates et
de militaires polonais chargés de lourdes caisses arrive chez les augustines dans
le plus grand secret. Mais que renferment donc ces coffres qu’on s’affaire à dissimuler sous les voûtes du monastère ? Rien de moins que des joyaux du patrimoine de Pologne sortis du pays pour ne pas tomber entre les mains des nazis. Le tome 2 nous en dira sans doute plus…
Josée Ouimet semble avoir choisi de concocter un menu pouvant piquer
la curiosité de ses lecteurs. Malgré qu’elle ait ajouté quelques épices sentimentales
et quelques parfums historiques, on reste naturellement sur notre faim. C’est le but
de tout premier tome d’une saga.
20 mars 2021
Camille Bouchard, Les Grossièretés
de Jacques Cartier
, Exploratus 1, roman, Montréal, Éditions Boréal, coll. Boréal Junior #120, 180 pages, 13,95 $.

Jacques Cartier ne se
laisse pas enfirouaper

Camille Bouchard écrit surtout pour un jeune public. On lui doit près
de 150 titres (nouvelles, récits et romans). Avec Les Grossièretés
de Jacques Cartier
, il entame
une nouvelle série intitulée Exploratus, pour les préados.
Le narrateur du roman est Charles-Antoine, 11 ans, qui vit dans un modeste village
de la Côte-Nord. Sa petite vie tranquille bascule le jour où son grand-oncle hérite d’une vieille maison en Colombie-Britannique. Les deux s’envolent vers Vancouver pour voir ce qu’une excentrique parente à léguer.
Dans le Prologue, Charles-Antoine avoue que des trucs bizarroïdes lui arrivent et que, « avec toi à mes côtés, ce sera plus facile de passer au travers des complications qui me tombent dessus ».
Il ne sait pas qui est ce « toi », alors il l’appelle « toi qui lis ». C’est simple et neutre, gars ou fille, jeune ou vieux. L’expression « toi qui lis » revient très souvent dans le récit et ce n’est pas toujours élégant.
Une fois dans la vieille maison, Charles-Antoine laisse son grand-oncle discuté du legs avec le notaire et commence à explorer les lieux. Dans la bibliothèque, il découvre ce qu’il croit être un simple coffret, mais
il s’agit d’un « Exploratus », capable de ramener à la vie – du moins pour quelques heures – les fantômes d’explorateurs disparus depuis des centaines d’années.
La dernière chose à laquelle Charles-Antoine s’attend, c’est de voir apparaître devant lui un Jacques Cartier verbomoteur qui passe son temps à dire des énormités ! Il sursaute « comme une tranche dans un grille-pain ».
Le style de Camille Bouchard est très coloré, notamment au niveau des jurons. En voici quelques exemples : le grand-oncle dit « Misère à pied! »; Charles-Antoine lance des « Crotte de sauterelle! » ou « Pet de grenouille »; Jacques Cartier s’énerve avec « Barbe de bouc! »; La Rocque de Roberval, ennemi juré de Cartier, rétorque « Nom d’une truie! » et « Nom d’un cachalot! ».
Parmi les énormités que lance Jacques Cartier, il y a des commentaires sexistes ou racistes. Dans une remarque adressée à Charles-Antoine, il dit qu’un gars doit toujours être nice avec les filles, « car ce sont de faibles créatures de Dieu ». Il traite une hôtesse asiatique de Sauvagesse et d’Iroquoise.
À noter que Bouchard met dans la bouche de Jacques Cartier des mots qui ne sont pas du tout de son époque, comme cet adjectif nice ou le verbe enfirouaper.
Dans un dossier préparé par l’éditrice,
il est noté que le mot Sauvage employé par les Européens n’avait pas la connotation péjorative qu’on lui connaît de nos jours.
Il signifiait simplement « homme qui vit dans les bois ». Le dossier d’une dizaine
de pages fournit des renseignements sur
la vie et les voyages de Jacques Cartier.
Avec cette nouvelle série Exploratus
pour un lectorat de 9 ans et plus, Camille Bouchard promet de nous faire rigoler tout en nous faisant découvrir, à chaque tome, un explorateur qui a contribué à façonner le monde dans lequel nous vivons.
16 mars 2021
Jean-Pierre Charland, La Pension Caron, tome 3, Grands drames, petits bonheurs, roman, Montréal, Éditions Hurtubise, 2021, 416 pages, 24,95 $.

L’armée, l’Église et le sexe

Le romancier Jean-Pierre Charland a un penchant pour les sagas. Comme il fallait s’y attendre,
il nous sert le troisième tome de
La Pension Caron : « Grands drames, petits bonheurs ». Nous sommes en 1941 et la guerre fait rage depuis plus de deux ans.
Ce contexte bouleverse la vie
de plusieurs à la Pension Caron.
Parmi les personnes qui reviennent en force, il y la propriétaire Précile Caron et son amoureux Léandre Gonthier, le couple Louis et Constance Bujold, les « vieilles filles » Jovette et Yvette ainsi que Lise et Hélène, deux jeunes locataires en quête d’un bon parti.
Comme tenancière d’une maison de chambres, Précile Caron sait que les commères ne se distinguent pas par leur ouverture d’esprit, ni par leur charité chrétienne. Et elle n’ignore pas que des querelles entre jeunes filles concernent presque toujours un garçon.
Une locataire envieuse se demande facilement ce que sa voisine chanceuse en amour a plus qu’elle. « Hélène en arrivait à se sentir coupable de sa chance, peut-être comme un soldat qui, après une attaque, se découvrait le seul survivant de son peloton. »
Parlant de soldats, Jean-Pierre Charland écrit qu’il se trouve certains moralisateurs catholiques pour affirmer qu’il s’en passe des vertes et des pas mûres de l’autre côté de l’Atlantique où « des jeunes hommes, loin de leur curé et leur famille, cherchaient les occasions de pécher ».
La couverture du livre montre deux soldats et deux jeunes femmes à l’entrée du Parc Belmont. Tout un chapitre est consacré aux manèges de cet endroit. C’est là que Hélène rencontre Adrien, économiste de 26 ans et employé de la Commission des prix et du commerce en temps de guerre.
Les fréquentations vont bon train, mais Hélène est « une jeune fille bien, soucieuse de n’accorder ses faveurs qu’après le mariage » ; Adrien découvre qu’elle est toutefois prête « à concéder de petits acomptes » en attendant le grand jour.
Le rôle de l’Église à l’endroit des jeunes épouses est fortement souligné. Leur rôle est de procréer, d’élever une famille chrétienne. Cela n’empêche cependant pas certaines locataires de se questionner sur comment ne pas tomber enceinte quelques mois après le mariage.
Hélène, pour sa part, n’hésite pas à mettre cartes sur table. Elle est vierge aujourd’hui et le sera encore le jour de son mariage. Voilà ses valeurs. Elle en fait part à son fiancé, avec cette précision : « en insistant un peu, il réussirait à m’entraîner dans
son lit, car je l’aime, mais cela me rendrait malheureuse ».
L’amoureux de Précile Caron est un homme qui a déjà été marié. Quand Léandre Gonthier se rend à l’archevêché de Québec pour entamer la procédure d’annulation
de son mariage, il se rend compte que
le personnel de l’Église catholique forme
un redoutable réseau d’information, sans doute supérieur à celui de l’armée canadienne.
L’auteur mentionne Fulgence Charpentier, sans préciser que ce dernier est un Franco-Ontarien. Il souligne simplement que Charpentier s’occupait de la section française du Bureau de censure du Canada durant la Seconde Guerre mondiale.
Il est évidemment question de la conscription et de la promesse du premier ministre Mackenzie King. Ce dernier tient un plébiscite en 1942 pour demander à
la population de le dégager de sa promesse de ne pas recourir à la conscription pour
le service outre-mer. Comme on le sait, durant la campagne, il martèle ce slogan ambivalent : « la conscription si nécessaire, pas nécessairement la conscription ».
Ce troisième tome repose de toute évidence sur une recherche méticuleuse. Comme tout le côté militaire est bien connu, j’ai trouvé qu’il était difficile de maintenir l’intérêt
du lecteur à plusieurs moments de
la narration.
8 mars 2021
Agnès Besson, Le Larousse des premières découvertes, album illustré par Séverine Cordier, Paris, Éditions Larousse, 2021,
60 pages, 24,95 $.

Éveiller la curiosité
des petits

Vous voulez aider votre enfant à nommer les couleurs, à reconnaître les nombres, à jouer avec les formes et à repérer les contraires ? Un outil utile est à votre disposition :
Le Larousse des premières découvertes, album d’Agnès Besson et Sévérine Cordier.
Il ya d'abord sept double-pages qui présentent les couleurs : rouge, jaune, vert, bleu, orange, rose, noir, le mélange des couleurs, un méli-mélo de couleurs, des vêtements colorés et des drôles de motifs. Sur une page, il y a 13 illustrations et
une question : je ne suis ni rouge, ni bleu, ni jaune, ni vert, ni marron, qui suis-je ? C’est la vache (noir et blanc).
Suivent sept double-pages présentant les contraires : devant ou derrière, dessus ou dessous, haut ou bas, grand ou petit, dehors ou dedans, gros ou fin, lors ou léger, plein ou vide, sale ou propre, sec ou mouillé, chaud ou froid, doux ou piquant, j’aime ou je n’aime pas, ça sent bon ou ça sent mauvais. Sacha marche SUR la poutre, puis rampe SOUS la poutre.
Puis six double-pages qui présentent les formes : carrés, ronds, rectangles, triangles, méli-mélo de formes à retrouver, des classements et des pièces de jeux de construction. À l’aide d’illustrations,
l’enfant reconnaît une ligne horizontale
ou verticale, une flèche, une spirale,
une ligne ondulée ou brisée.
Enfin, six double-pages présentent les nombres : de 1 à 10, un peu ou beaucoup, méli-mélo de chiffres, la fête
des nombres, chiffres randonnés où chaque enfant apporte quelque chose… À titre d’exemple, pour le 9, on voit une petite fille assise au pied d’un arbre dans lequel sont perchés 8 perroquets colorés, le 9e ayant pris son envol.
Chaque notion est illustrée, comme
un imagier. On retrouve de 30 à 40 mots par double-page. Il y a plein d’activités, parfois une devinette ou une comptine.
Sur fond blanc, les images sont très lisibles pour les tout-petits et suffisamment riches et humoristiques pour les plus grands.
Elles permettent une double lecture : avec l’aide des parents, les petits pointent ce qu’ils reconnaissent puis le nomment.
En grandissant, ils peuvent se raconter
des histoires.
3 mars 2021
Nina LaCour, Tout va bien, roman traduit
de l’anglais par Pauline Vidal, Paris, Éditions Hugo & Cie, coll. New Way, 2021, 228 pages, 24,95 $.

La puissance du non-dit

Quand l’éditeur accole à un titre les étiquettes hashtag #famille, #s’accepter, #amitiéamoureuse, et que ce roman s’intitule Tout va bien, on devine que tout n’ira probablement pas bien. Nina LaCour est l’autrice de We Are Okay (titre original anglais) et elle aime laisser flotter plein
de non-dits.
Selon Nina Lacour, c’est quelques mois après la mort de son grand-père que son épouse lui a lancé l’idée d’écrire un roman sur une fille qui habite près d’Ocean Beach (San Francisco) avec son grand-père. Hormis son penchant pour les blagues et les jeux de cartes, le grand-père de la romancière a peu de points communs avec le Grandpa de Tout va bien. Lacour l’a écrit à une époque de bouleversement et
de désenchantement qui contrastait violemment avec l’amour magique de
sa nouvelle famille.
Personnage principal, Marine a près de trois ans lorsque sa mère meurt ; elle est élevée par son Grandpa qui l’appelle Matelot. Quand ce dernier disparaît dans une noyade, Marine quitte Ocean Beach sans prévenir, même pas sa meilleure amie Mabel, qu’elle aime peut-être trop…
Elle se réfugie à des centaines de kilomètres de la côte Ouest californienne, dans une université new-yorkaise. Sa vie devient une lutte de chaque instant pour oublier
la tragédie qui lui a fait perdre son grand-père, sa seule famille.
Quand arrive la période des Fêtes, Marine s’enferme seule dans sa résidence universitaire. C’est là que Mabel lui rend visite et l’oblige à affronter les non-dits, à surmonter le mur de solitude et de tristesse dans lequel elle a enfermé son cœur.
La romancière écrit que « la vie est fugace et fragile », que « le moindre changement brutal pourrait la déchirer ». D’un chapitre à l’autre, du présent où Marine est narratrice au passé où Grandpa mêle allègrement fantaisie et sagesse, nous naviguons dans les divers degrés d’obsession, de conscience, de chagrin et
de folie.
Le flou de la relation amoureuse entre Marine et Mabel teinte constamment
les dialogues et permet à Nina LaCour de tisser une intrigue autour de la différence entre désir charnel et amour de l’âme. Nous élisons souvent domicile dans l’incertitude.
Voici une citation qui vous donnera une idée du genre de questionnement qui taraude Marine : « Je me demande s’il existe un flux secret reliant les gens qui ont perdu quelque chose. Pas une chose habituelle, plutôt de celles qui vous détruisent la vie, anéantissent votre être, si bien que lorsqu’on se regarde ensuite dans la glace, ce n’est plus son visage qu’on aperçoit. »
Marine se demande aussi comment pleurer quelqu’un que l’on ne connaît pas…
« Et si la personne que j’aimais n’existait pas, comment pourrait-elle être morte ? » À en conclure que le roman se loge à l’enseigne de l’être vs le non-être, du dit vs le non-dit.
Nina LaCour a signé de nombreux ouvrages « jeunes adultes » acclamés par la critique. Son précédent roman, Hold Still, 
a reçu une avalanche de prix littéraires
aux États-Unis, notamment le Best Books for Young Adults Award de l’American Library Association.
21 février 2021
Annie Pastor, 1000 pages pour ne plus vous ennuyer aux WC, tome 2, Paris, Éditions Hugo Desinge, 2020, 1008 pages, 24,95 $.

Devenir intelligent
au petit coin

Culture amusante, faits surprenants, anecdotes bizarres, aventures insolites, drôles d'histoires, on trouve tout cela et plus encore dans 1000 pages pour ne plus vous ennuyer aux WC. Les données ont été recueillies par Annie Pastor et elles se lisent en une, deux, trois ou quatre pages, le temps de votre séjour sur le trône.
En langage familier, on dit parfois d’un fou qu’il est « timbré ». Ce terme fait référence à certaines cloches utilisées au Moyen Âge, Appelées timbres, ces cloches étaient frappées avec un marteau pour signaler l’arrivée d’une personnalité ou pour clore un débat. À force d’être martelées, elles finissaient par se fissurer et donner
un timbre fêlé. Par extension, les personnes simples d’esprit ont été comparées à
ces timbres fêlés, d’où les expressions « timbré » et « fêlé » pour désigner
un individu déséquilibré.
Les mots adultes et adultère n’ont pas
la même origine étymologique. Adulte prend ses racines dans le verbe latin adolescere, qui signifie grandir et qui a donné adolescent. Le nom adultère dérive du verbe latin alterare qui a donné altérer; littéralement, commettre un adultère revient donc à altérer le serment de fidélité conjugale.
Quel animal vit le plus profondément sous terre ? C’est un ver appelé Mephisto, en référence à Méphistophélès, un des princes de l’enfer, incarnation du diable qui fuit
la lumière. Ce ver a été découvert en 2011 dans une mine d’or sud-africaine à 3,6 km de profondeur, où la température oscille entre 37 et 40 °C. Ne mesurant pas plus
de 0,5 mm, il se balade dans l’eau âgée
de 3 000 à 12 000 ans et se nourrit de bactéries.
Pourquoi dit-on « l’appétit vient en mangeant » ? L’expression est utilisée
par Rabelais dans son roman Gargantua.
Il écrit : « L’appétit vient en mangeant, la soif s’en va en buvant. » Cela fait référence au fait qu’il suffit de commencer à manger pour ne plus avoir envie de s’arrêter. On a alors de plus en plus d’appétit, ce dernier étant stimulé par le plaisir que l’On prend en mangeant.
D’où vient l’expression « avoir du toupet » ? Cela remonte au XVIe siècle. Le toupet était une longue frange de cheveux qui servait à dissimuler les traits de brigands. Comme ils n’avaient peur de rien, Avoir
du toupet, c’était tout risquer.
 Énigme : Avant-hier, Catherine avait 17 ans; l’année prochaine, elle aura 20 ans. Comment est-ce possible ? Hier, on était le 31 décembre, elle a eu 18 ans. Cette année, elle va avoir 19 ans et l’année prochaine,
20 ans.
Certains fruits ont fait cavaler l’imagination. Dans les textes d’Aristophane, la figue était associée au sexe féminin. Les boutures de figuier, pour leur part, étaient alors utilisées pour désigner le sexe des jeunes garçons. Pourquoi parle-t-on alors des « couilles du pape » ?
Quelques siècles plus tard, la légende dit que les papes nouvellement élus devaient prendre place sur un trône percé et se prêter à la confirmation de leur sexe. Un cardinal était chargé de vérifier par palpation que le pape était bien un homme. Il devait alors clamer devant le concile :
« Il en a une belle paire et elles sont bien pendantes… comme nos figues. »
Sans jeu de mot, le livre est en format poche; il a une épaisseur de 6,5 centimètres et pèse 907 grammes.
15 février 2021
Maria Hummel, Le musée des femmes assassinées, roman traduit de l’anglais par Thierry Arson, Actes Sud, coll. Actes noirs, 2021, 410 pages, 39,95 $.

Le pouvoir de l’intuition

Miroir magique de la culture nord-américaine, Los Angeles nous montre ce qu’il y a de plus beau,
de plus passionnel chez nous,
et aussi ce qu’il y a de plus monstrueux. Une exposition dans un musée illustre ce dernier point
et demeure au cœur de l’intrigue concoctée par Maria Hummel dans son roman intitulé Le musée
des femmes assassinées.
Le Rocque Museum se prépare à l’événement de l’année, le vernissage de
la nouvelle exposition de Kim Lord, « Natures mortes ». Cela fait cinq ans que l’icône féministe, connue pour ses œuvres provocatrices et d’avant-garde, prépare
ce nouveau projet : une série de onze autoportraits dans lesquels elle incarne
des femmes assassinées ayant défrayé
la chronique.
Kim Lord exploite des crimes horribles et
se donne le droit de se peindre dans leur vie et leur histoire. Elle cherche à mettre en avant « l’anxiété oppressante de la plupart des femmes due à leur vulnérabilité fondamentale, une peur aussi rationnelle qu’irrationnelle ».
Toute la crème de Los Angeles est au rendez-vous le soir du gala, mais
la principale intéressée se fait attendre.
Plus la soirée avance, plus l’inquiétude de l’équipe du Rocque tourne à la frénésie :
où est passée Kim Lord ? Pourquoi ne se présente-t-elle pas ?
Compte tenu de ses méthodes outrancières et de son goût pour le scandale, l’absence de Lord serait-elle un simple coup de publicité… ? C’est ce que croit la narratrice Maggie Richter, rédactrice et correctrice d’épreuves au département des communications du musée. Or, deux jours plus tard, Kim Lord est trouvée morte.
Le titre original en anglais est Still Lives, comme l’exposition « Natures mortes ».
En français, le titre Le musée des femmes assassinées laisse-t-il entendre que
le meurtrier ou la meurtrière de Kim Lord serait une personne à l’emploi du musée… ? Ne recherchez jamais le « quoi », trouvez plutôt le « qui ». Qui y perd, qui y gagne… ?
La romancière écrit que « toutes les femmes n’ont pas le fantasme d’être une esclave sexuelle, une starlette ou la victime d’un meurtre ». Elle se demande pour quelle raison Lord a subitement décidé d’offrir l’intégralité de son expo à la collection permanente du Rocque ?
On parle, ici, d’une perte de millions de dollars.
Le roman devient un polar et le Rocque semble peuplé d’une « congrégation d’ego déchaînés ». Sans dévoiler le dénouement de l’intrigue, je signale que les gens adorent savoir comment on monte une exposition, comment les œuvres arrivent et repartent dans des caisses. On pourrait presque y mettre un cadavre…
Ce que j’ai retenu en lisant ce roman, c’est que « nous ne savons que ce que nous voyons, et ensuite nous laissons parler notre intuition… » Or, il est intéressant
de noter à quel point l’intuition nous en apprend peu sur le monde extérieur, comparativement à tout ce qu’elle révèle sur nous-mêmes.
11 février 2021
Catherine Lavallée, Bêtement amusants, contes illustrés par Nadia Berghella, Saint-Lambert, Soulières éditeur, coll. Chat de gouttière # 76, 150 pages, 10,95 $.

Des animaux à cheval
sur des principes

Avec Bêtement amusants, Catherine Lavallée signe treize contes mettant en scène des animaux qui ont
des choses à nous apprendre s
ur l’amitié, les peines d’amour, l’entraide et l’acceptation de soi. Lorsqu’il y a prise de bec, ils ne font pas l’autruche. Ils ne laissent pas manger la laine sur le dos.
Les bêtes parlent fort dans ces histoires. « Que ce soit pour dénoncer le racismeou se tenir debout contre la violence conjugale, les animaux prennent le taureau par les cornes. Très à cheval sur les principes, ces derniers se soutiennent les uns les autres
et s’ouvrent à la différence. »
L’action se déroule aux quatre coins de
la Terre, pour ainsi dire. On voyage tour
à tour dans l’Afrique centrale avec un rhinocéros, dans le parc national Canaima au Venezuela avec un papillon, dans les profondeurs de l’Océan Pacifique avec un requin-lutin, dans une forêt tropicale du Costa Rica avec un ara, et dans le Queensland australien avec un ornithorynque.
On se rend aussi dans le désert du Gobi avec une chamelle péteuse, dans le nord du Japon avec un écureuil volant, en Australie-Occidentale avec un quokka, dans le fleuve Saint-Laurent avec une truite arc-en-ciel, et sur l’île de Montréal avec une moufette, un raton laveur, une marmotte et un opossum.
Catherine Lavallée s’est joliment amusée
à choisir des noms pétillants ou poétiques pour ses divers personnages. Le rhinocéros au gros nez s’appelle Pif. Le taon Terreur embête l’abeille Merveille. On croise le zèbre Zen, le lézard Lancelot, le jaguar Jazz, la vipère Vorace. Il y a la moufette Moustache et la marmotte Mollie, la truite Tribord et l’achigan Achille, le quokka Chouquet et
le dauphin Delphine.
Chaque conte est finement ciselé et regorge d’originalité. Un valeureux poulpe secourt une charmante méduse en lui offrant un de ses trois cœurs. Ils se marient « sous une pluie d’étoiles de mer », mais doivent « se perdre pour réaliser que l’amour retrouve toujours le chemin ».
Dans le Parc Safari, l’attachante girafe Agathe est sollicitée de toutes parts, au point où elle souffre d’un gigantesque… torticolis. Sa vie devient équilibrée et saine lorsqu’elle apprend que la santé est plus importante que le travail.
Si les démêlés entre le taon Terreur et l’abeille Merveille demeurent assez brutaux, la violence finit par être mise au banc des accusés. « Le véritable amour est doux et aide à grandir; il enrichit le cœur et ne ressent pas le besoin de détruire. »
Muni d’un bec de canard, d’une queue de castor et de pattes palmées, l’ornithorynque ne demande désespérément s’il est un reptile, un mammifère, un amphibien ou un oiseau. Le plus important, apprend-il,
« ce n’est pas ce que tu es, mais bien qui
tu es ».
Le conte mettant en scène une moufette,
un raton laveur, une marmotte et
un opossum sur l’île de Montréal illustre avec brio comment il faut s’entraider pour retrouver la joie de vivre. Quant à l’écureuil volant Makiko, c’est en jouant du violon qu’il réussit à aider la mésange Yukina à véritablement prendre son envol.
La truite arc-en-ciel Tribord découvre
que la vie n’est pas uniquement faite de réussites. « Tu vivras des échecs et tu feras des erreurs en chemin, mais l’important, c’est de ne jamais abandonner et de savoir faire face à des situations imprévues. »
Enfin, le quokka Chouquet ne veut pas vieillir car il a peur de perdre son cœur d’enfant, son pouvoir d’émerveillement.
Il apprend, bien entendu, que si le corps vieillit, le cœur, lui, ne change pas. « Ton cœur restera toujours jeune si tu le nourris d’enchantement et de rêves. »
4 février 2021
André Aciman, Trouve-moi, roman traduit de l’anglais par Anne Damour, Paris, Éditions Bernard Grasset, 2020, 320 pages, 34,95 $.

Quand la vie est
une mélodie inachevée

J’ai rarement trouvé un roman
aussi difficile à recenser que Trouve-moi, d’André Aciman qui
a connu un succès international avec Appelle-moi par ton nom.
Et cela tient au fait que « nos existences ne sont rien de plus q
ue des excavations qui s’étagent à des niveaux toujours plus profonds que nous le pensons ».
Lorsque l’histoire commence, cinq ans se sont écoulées depuis la fin de l’éclatante relation amoureuse entre Oliver et Elio.
Le père de ce dernier prend le train pour lui rendre visite à Rome. Il rencontre une femme à la fois délicate et impulsive qui a toujours une tempête bouillonnant dans
sa tête. C’est le coup de foudre.
Aciman multiplie les rebondissements de cette relation et illustre comment nous avons tous une façon personnelle de créer des écrans pour tenir la vie à distance.
« Il est possible que vivre le quotidien
avec ses joies et ses chagrins dérisoires soit le moyen le plus sûr de tenir la vraie vie
à distance. »
Quant à Elio, il mène une carrière de pianiste et suscite une passion inattendue chez un homme deux fois plus âgé que lui. Dans de longs passages tout en douceur, l’auteur démontre comment il arrive parfois qu’on rencontre une personne et qu’on ait l’impression de la connaître depuis toujours.
Il écrit que tout le monde a de nombreuses vies. « Certaines attendent leur tour car elles n’ont pas été vécues, d’autres meurent avant d’avoir fait leur temps, et d’autres encore attendent d’être vécues une deuxième fois parce qu’elles ne l’ont pas
été suffisamment. »
C’est là que nous retrouvons Oliver, prof à New York. Il a 44 ans, son coup de foudre avec Elio remonte à vingt ans, et « le temps est toujours le prix à payer pour la vie qui n’a pas été vécue ».
Le romancier excelle dans l’art de glisser des brèves réflexions ici et là, comme pour nous tenir en haleine. En voici un exemple : « L’amour est facile. C’est le courage d’aimer et de faire confiance qui compte, et tous n’ont pas les deux. »
Ou encore : « Personne n’a jamais été condamné pour avoir emprunté le plaisir
de quelqu’un d’autre. La condamnation est de ne désirer personne. »
Le titre du roman indique dès le départ
que l’un trouvera l’autre, que les routes d’Elio et d’Oliver se croiseront de nouveau, que le passage du temps conduit à
la redécouverte d’une personne chère.
À 44 ans, Oliver est marié et père de deux adolescents. Il reconnaît qu’il lui faut retourner auprès d’Elio parce que « sa vie s’est arrêté là-bas, parce que je n’en suis jamais vraiment parti. L’important maintenant est ce qui n’a pas été vécu. »
Si, pendant vingt ans, ni Elio ni Oliver n’avaient cherché à se contacter, serait-ce parce qu’ils ne s’étaient jamais vraiment séparés… ? La vie peut être une mélodie inachevée qui ne demande qu’un accord final. La passion est alors une quintessence de variations.
Avec Trouve-moi, André Aciman nous
offre de nouveau une peinture nuancée de nos sentiments et de nos contradictions.
Le roman pose la question du grand amour et de la pérennité des sentiments alors même que la vie nous pousse dans d’autres directions. 
13 janvier 2021
Gabriel Cholette, Les carnets de l’underground, récit, Montréal, Éditions Triptyque, coll. Queer, 168 pages, 28,95 $.

Spasme de vivre dans l’underground LGBTQ

Les carnets de l’underground,
de Gabriel Cholette, est le cinquième titre à paraître dans la collection Queer aux Éditions Triptyque. Attendez-vous à un cocktail d’excès, de décalage, de provocation, d’hybridité et de déviance, le tout dans un langage tantôt cru
tantôt poétique.  
Gabriel Cholette a sillonné les scènes new-yorkaise, berlinoise et montréalaise de l’underground LGBTQ à la recherche de matériau littéraire qu’il a travaillé selon les codes d’Instagram. Mais comme il y a des choses qui se partagent assez mal en « 15-second stories », Cholette a créé le compte @carnetunderground qui lui a permis d’écrire librement des chroniques sans choquer sa famille.
Je note, en passant, que la dédicace du livre se lit comme suit : « Envoyez pas ça à ma mère. » Le recueil est issu de ces chroniques. Le thème du sexe anonyme d’un point de vue queer a inspiré Jacob Pyne dans sa trentaine d’illustrations homoérotiques.
Le texte regorge de mots anglais qui ne figurent pas en caractères italiques, confirmant que cela fait naturellement partie d’une façon de s’exprimer. On lit donc « striker une conversation, faire un move, prendre le shortcut, ce genre d’event, complètement black out, mon look de gobelin says otherwise, les randoms one night stands », etc.
Voici une phrase qui illustre le ton du récit : « Sérieux, y’avait pas une seule personne qui était pas en chest et, passé les vingt-quatre premières heures, y’avait pas une seule personne qui était pas en jockstrap, avec un masque de chien ou une affaire comme ça. »
L’utilisation de pronoms non binaires se glisse ici et là, comme dans cette phrase : « On a toustes un peu gravité avec ielles. » Ce qui se glisse ou se passe d’une main à l’autre, ce sont les drogues : « la kéta, la m, l’extasy, le speed ».
On a droit à de petites remarques bien tournées, dont « Est-ce qu’il est gay parce qu’il me regarde ou est-ce qu’il me regarde parce que je suis gay ? ». Le regard d’un photographe, lui, est lourd pour un jeune gay qui rêve d’une brillante carrière. S’il n’est pas assez photogénique, il peut toutefois être « assez beau pour qu’il [photographe] désire me manger le cul ».
À New York, Berlin ou Montréal, l’action se déroule dans les hauts lieux (ou bas-fonds) de l’underground, des raves, des afters et, surtout, dans les différents effets créés par la combinaison de drogues. Ces dernières étirent les sentiments et on se retrouve constamment « dans un espace étrange entre le désir et le réel ».
Les carnets de Gabriel Cholette sont présentés comme des chroniques, mais il s’agit de toute évidence d’un récit de vie où l’auteur tombe amoureux de chaque personne avec qui il couche – « c’est systématique, je suis trop sensible ».
D’une ville à l’autre, le lecteur se plaît à suivre les romances du moment, « de la cruise du dancefloor jusqu’aux toilettes où on fait la file pour gémir ». À n’en point douter, Les carnets de l’underground glorifie un mode de vie rarement exploité. Langue, forme et contenu célèbrent un spasme de vivre.
5 janvier 2021
Le Chaînon, volume 38, numéro 3, édition spéciale préparée par Danielle Carrière-Paris, « 25 Étoiles du Nord », tome 2 de
la série Des Franco-Ontariennes et Franco-Ontariens inspirants, 2020, 158 pages, 20 $.

Passer de la petite
à la grande histoire
franco-ontarienne

Rose-Aimée Bélanger, Patrice Desbiens, Marie-Paule Charrette-Poulin, Réjean Grenier, Céleste Lévis, voilà quelques-unes des 25 Étoiles du Nord que Danielle Carrière-Paris présente dans une édition spéciale de la revue Le Chaînon.
Les 25 personnes ont un lien, de naissance ou d’adoption, avec cette région de l’Ontario. Âgées entre 25 et 97 ans, elles inspirent
par leur travail, leur bénévolat et/ou leur passion pour le patrimoine franco-ontarien.
Tous les métiers et professions sont représentés, que ce soit en éducation, arts, culture et littérature, santé, politique, communications, tourisme et entreprenariat. Au moins 13 des 25 noms retenus m’étaient déjà familiers, notamment les écrivains Patrice Desbiens, Hélène Koscielniak et Melchior Mbonimpa.
Le Chaînon est publié par le Réseau du patrimoine franco-ontarien et son président Francis Thériault précise que « ce numéro spécial vise à inspirer une relève émergente à la recherche de modèles positifs ».
Il s’agit d’un échantillonnage de personnes d’exception, car elles sont trop nombreuses pour faire l’objet d’un seul recueil.
Mère et fils figurent dans ce riche survol;
il s’agit de la sculptrice Rose-Aimée Bélanger (97 ans) et de l’entrepreneur-activiste Pierre Bélanger. Les œuvres de
la mère jouissent d’une renommée mondiale. La sculpture Les Chuchoteuses, située dans le Vieux-Montréal, « compte parmi les huit créations citées comme œuvre d’art publique emblématique de Montréal.
C’est sous l’égide du fils Pierre Bélanger
que la Coopérative des artistes du Nouvel Ontario a vu le jour en 1972. Rassemblant des comédiens, musiciens, chanteurs, écrivains, photographes et potiers, elle a été « au cœur du renouveau ontarois et de
ce que certains appellent la révolution culturelle ou encore la révolution sereine ».
Pierre Bélanger est un pionnier dans l’élevage de bisons. Son troupeau compte aujourd’hui 300 têtes réparties sur
un territoires de 230 hectares. Activiste,
il préside l’Institut des politiques du Nord,
une instance de développement durable.
Fait intéressant à noter, dans ce recueil
on trouve un autre Pierre Bélanger qui
est président du Conseil des régents de l’Université de Sudbury.
Les 25 Étoiles du Nord comprennent 12 femmes et 13 hommes. Seulement deux
sont membres des minorités visibles
(et profs universitaires) : Melchior Mbonimpa (Burundi) et Amélie Hien (Burkina Faso).
La plus jeune étoile est la chanteuse Céleste Lévis, 25 ans, originaire de Timmins. Quant
à François Nadeau, dans la trentaine, il est fromager à Kapuskasing. RelèveON lui a attribué le prix Jeune entrepreneur en 2020.
Quelques étoiles sont originaires de France. C’est notamment le cas d’Alain Nabarra, historien, journaliste, écrivain et professeur émérite de l’Université Lakehead, à Thunder Bay. Également dans cette ville, on retrouve une autre Française, Audrey Debruyne, qui a joué un rôle clef dans la promotion de
la langue par l’art et la culture sous toutes ses formes.
La rédactrice Danielle Carrière-Paris conclut que « l’écho de la PETITE histoire de ces Étoiles s’inscrit maintenant au cœur de la GRANDE histoire franco-ontarienne ».
22 décembre 2020
TOME 2
Jean-Pierre Charland, La Pension Caron, tome 2, Des femmes déchues, roman, Montréal, Éditions Hurtubise, 2020,
400 pages, 24,95 $.

Le passé est
un pays étranger

Jean-Pierre Charland poursuit sa saga de La Pension Caron avec un tome 2 intitulé Des femmes déchues. Un troisième est déjà annoncé.
Nous renouons donc avec quelques pensionnaires de Précile Caron, plus un nouveau venu, sans compter l’ancien fiancé de mademoiselle Caron, qui nous en fait voir de toutes les couleurs.
L’auteur écrit que « toutes les femmes attendaient un pourvoyeur – un sauveur –, et se montraient disposées à promettre
un amour éternel ». Il ajoute qu’une pensionnaire ne connaît pas le degré de soumission de son promis aux directives des soutanes. Elle ignore à peu près tout
de lui, mais cela n’empêche pas une fréquentation assidue.
Nous sommes en 1937 et monsieur le curé contrôle ses ouailles d’une main de fer.
Un enfant né hors du mariage et une relation sexuelle avant les épousailles ont de quoi rendre deux femmes déchues. P
as étonnant, alors, que Charland écrive sur « la nécessité, pour chacun, de faire
son deuil le plus vite possible de tous
les projets impossibles ».
Précile Caron est une des deux femmes
soi-disant déchues. Jouer à qui salirait
le plus l’autre ne lui plaît pas, mais en demeurant silencieuse, elle laisserait
les coudées franches à son ancien fiancé aigri qui se colle à ses pas, résolu à lui gâcher la vie. Il est « né dans la mauvaise famille à une mauvaise époque ».
Le pensionnaire Louis Bujold est venu d’Ottawa pour travailler dans une grande compagnie montréalaise d’assurance. Bien de sa personne, bien élevé, bien payé, il a tout pour lui. L’âge, le bon emploi et son allure en font un candidat idéal au mariage, mais le passé trouble de l’élue de son cœur pourrait-il devenir une ombre au tableau…?
Bujold a lu Comment se faire des amis,
de Dale Carnegie, pas juste le chapitre sur les relations entre hommes et femmes,
mais aussi celui sur les rapports entre femmes et celui sur les rapports entre adultes et enfants. Cela lui sera fort utile pour courtiser une femme qui a eu
un enfant hors du mariage.
À la fin du roman, Jean-Pierre Charland avoue avoir été inspiré par les premiers mots d’un roman de Leslie Poles Hartley publié en 1943, The Go-Between :
« The past is a foreign country; they do things differently there. » Il est donc naturel, ajoute-t-il, de trouver les comportements de ses personnages un peu étranges,
en regard des pratiques actuelles.
Puisque le déroulement de l’intrigue romanesque pourrait rendre certains lecteurs incrédules, Charland cite deux articles parus dans La Presse et L’Illustration Nouvelle en 1938. Qui plus est, il réussit à nous faire détester un personnage avec brio.
Comme dans le tome 1 de La Pension Caron, le romancier rappelle que, « à l’ouest du boulevard Saint-Laurent, tout le monde ignorait – où feignait d’ignorer – le moindre mot de français ».
Il glisse quelques références à l’actualité politique, dont celle concernant l’âge de
la sécurité de la vieillesse; le parti
Co-operative Commonwealth Federation réclame qu’il passe de 70 and 65 ans.
Et lorsqu’une exposition montre les peintures du Groupe des Sept, l’auteur précise que les épinettes de l’Ontario sont semblables à celles du Québec.
13 décembre 2020
Lee Child, Simples déductions, un roman court et onze nouvelles traduits de l’anglais par Elsa Maggion, Paris, Éditions Calmann-Lévy, 2020, 448 pages, 32,95 $.

Tout sur le Jack Reacher
de Lee Child

À quoi peut-on s’attendre lorsque le personnage est un homme patient qui a nulle part où se rendre et tout son temps pour y arriver ? Tel est Jack Reacher, protagoniste
de Simples déductions, un court roman et onze nouvelles
de Lee Child.
L’édition originale en anglais s’intitule
No Middle Name. Jack Reacher n’a pas d’autres prénoms. Il est un loup solitaire,
un chevalier errant, un ancien flic militaire, un amoureux des femmes, un fléau des méchants et des justiciables.
C’est la première fois que tous les textes
de fiction de Lee Child, qui mettent
en vedette Jack Reacher, sont regroupés en un seul volume. On a parfois l’impression que Child presse un peu trop le citron.
Lorsque je lis des nouvelles, j’ai personnel-lement une préférence pour de très brèves intrigues avec un punch final. J’ai été partiellement servi ici, car les textes s’étendent souvent sur plus de quarante pages.
Dans une nouvelle, Reacher est témoin
d’un vol en pleine rue. Il décrit l’incident à la police et on lui demande « dix minutes de votre temps. Au pire que pourrait-il arriver ? » Amené au poste de police, il est accusé d’avoir orchestré ce vol et jeté en prison. Mais c’est mal connaître ce fléau
des justiciables…
En plus d’avoir un cerveau reptilien très développé, Reacher est capable de rosser quiconque voudrait, et oserait, le défier.
Il a le don de voir plus de choses dans n’importe quel acte de violence que
le commun des mortels.
Le style de Lee Child est coloré. En parlant d’un homme strié de muscles, l’auteur écrit qu’il a « des mains comme des gants de baseball ». Plus loin, Child excelle dans l’art de décrire un regard : « serein et amical, mais sombre et menaçant aussi, assuré et direct, chaleureux et assassin ».
Notre pays est brièvement mentionné, simplement pour préciser que « le Maine s’enfonce tel un pouce dans le croupion du Canada, avec le Québec sur la gauche et le Nouveau-Brunswick sur la droite ».
Lee Child, de son vrai nom James Dover Grant, est un écrivain et scénariste britannique qui vit présentement à New York. Il a publié une vingtaine de thrillers où le héros récurrent, Jack Reacher, se déplace en mission aux quatre coins des États-Unis.
Les ouvrages de Lee Child sont des best-sellers. Son personnage Reacher a été incarné au cinéma à deux reprises par Tom Cruise : Jack Reacher (2012) et Jack Reacher: Never Go Back (2016).
9 décembre 2020
Don Winslow, Le prix de la vengeance, six nouvellas traduites de l’anglais par Isabelle Maillet, Paris, Éditions Harper Collins, 2020, 540 pages, 35,95 $.

Six doses
de fiction policière

Ancien consultant auprès des tribunaux, enquêteur et formateur dans le domaine de l’antiterrorisme, Don Winslow est l’auteur de vingt
et un best-sellers internationaux. Son tout dernier ouvrage s’intitule Le prix de la vengeance et comprend six novellas.
Ces petites doses de fiction policière couvrent toute la gamme allant des thrillers graveleux et sanglants à une rencontre humoristique avec un chimpanzé armé d’une arme à feu. Les lecteurs de longue date seront heureux de voir certains de
ses personnages récurrents faire des apparitions ici et là.
Mais rassurez-vous, si vous n’avez jamais rencontré le casting de Winslow auparavant, vous ne vous sentirez pas perdus. Le nouvelliste veille à ce que chaque personnage et chaque histoire soient autonomes. 
La plupart des récits incluent des thèmes sérieux et prudents de corruption, de vengeance, de perte et de rédemption.
Mais à maintes reprises, Winslow crée
des personnages profondément crédibles
en mettant en évidence leurs désirs et
les revers dans la réalisation de ces désirs.
De petites touches humoristiques émaillent ces récits. Ainsi, dans l’histoire du chimpanzé armé, on lit qu’il est presque certain qu’il n’y a aucun chimpanzé dans
la police de San Diego, « quelques gorilles, peut-être ». Et lorsqu’un policier est conduit à l’hôpital après une chute, un témoin demande qu’on vérifie s’il a le cerveau endommagé. « C’est un flic, observe l’infirmière. Il a déjà le cerveau… endommagé. »
J’ai noté une curieuse comparaison : « Cheveux blonds, yeux bleu clair, il a tout d’un diacre. » Comme j’ai visité La Nouvelle Orléans, j’ai reconnu une expression prisée dans cette ville, en français dans le texte traduit : « Laissez les bons temps rouler ». Je me souviens qu’on y vendait des t-shirts arborant ce slogan.
Un policier à la retraite donne un conseil
à une jeune recrue : « Le truc, quand on s’adresse aux médias, c’est de leur servir des conneries, encore des conneries,
et de conclure en saupoudrant quelques conneries sur les conneries. » C’est bon
à savoir !
Dans ses remerciements, Don Winslow note : « Je n’entretiens pas l’illusion que
je suis un self-made-man ni que
ce recueil, comme mes autres ouvrages,
est le produit des seuls efforts d’une personne. Mes parents ont veillé à ce que j’aie toujours des livres, mes professeurs de l’école publique m’ont appris à les lire.
Amis et proches m’offrent encouragements et soutien, mes confrères écrivains d’hier
et d’aujourd’hui, une source d’inspiration. »
3 décembre 2020
Michael Connelly, Incendie nocturne, roman traduit de l’anglais par Robert Pépin, Paris, Éditions Calmann-Lévy, 2020, 486 pages, 32,95 $.

Un univers où le loup mange le loup

Un mec se trouve au mauvais endroit au mauvais moment et
se fait abattre dans une ruelle où
on vend de la drogue. Rien de bien compliqué… à première vue. Dans Incendie nocturne, le spécialiste américain du polar, Michael Connelly, fait de ce fait divers
une étrange affaire non résolue depuis plusieurs années.
L’inspecteur à la retraite Harry Bosch et l’inspectrice Renée Ballard unissent leurs talents pour éclaircir ce qui devient plus qu’un simple crime. S’il vaut mieux avoir recueilli tous les éléments de l’histoire, il arrive parfois que plus on en sait, plus on découvre des choses qui ne cadrent pas avec les données accumulées dans le livre du meurtre.
Le livre du meurtre se compose d’abord d’une chronologie dressée par les policiers qui ont mené l’enquête, puis des diverses pièces versées au dossier. À sa retraite, le mentor de Bosch a fait disparaître le livre du meurtre d’un jeune homme abattu dans une ruelle coupe-gorge de Los Angeles.
Sans ses néons et ses lumières scintillantes, Los Angeles est un lieu de proies et de prédateurs. Les nantis sont confortablement installés derrière leurs portes fermées à double tour, et ceux qui n’ont rien rôdent dans les environs; ce sont « d’amarantes humaines que chassent les vents du destin ».
Harry Bosch a depuis longtemps appris qu’il faut toujours prendre une affaire personnellement; « ça te fout en colère et ça allume un feu en toi qui te donne le tranchant dont tu vas avoir besoin pour tenir la distance ». Il en vient à se demander si l’affaire a été enterrée pour une raison qui n’a rien à voir avec le crime.
Le livre du meurtre a-t-il disparu pour éviter que le Los Angeles Police Department apprenne que le fils du mentor de Bosch était un drogué, ou un ancien truand, ou un homosexuel tombé amoureux d’un membre de gang…? Le document, remis par la veuve du mentor, avait-il disparu pour que l’affaire ne soit jamais résolue…?
Dans ce polar où deux autres enquêtes se greffent à l’affaire non résolue, Michael Connelly jette un peu de lumière sur une facette peu souvent explorée, soit les amours interdites. En taule, il y a des prisonniers qui font ce qu’il faut, sexuellement, mais une fois dehors, c’est une autre histoire. Ils passent des relations homosexuelles à la haine des gays.
« Ça se voit tout le temps. C’est du déni. » Si les amours interdites existent en prison, cela menace la position et le pouvoir à l’extérieur. « Avoir une réputation de gay, personne ne veut de ça dans un gang. Tu te traînes ça, t’es foutu. »
Connelly note aussi que si un policier demande du soutien psychologique, il est fort courageux. Mais si une policière fait de même, elle est qualifiée de faible. L’auteur décrit bien aussi comment on peut être né dans un univers où le loup mange le loup, puis devenir de la viande.
Enfin, on trouve ici et là des remarques sur la relation de Bosch avec sa fille, de même que des clins d’œil au chien de Ballard. Leur présence dans le décor ajoute une touche légère à une intrigue complexe et compliquée.
29 novembre 2020
Hélène Bruller, Le guide du zizi sexuel, illustrations de Zep, Grenoble, Éditions Glénat, 2020, 112 pages, 17,95 $.

Réponses aux questions des préados sur l’amour
et la sexualité

Les enfants se demandent, assez jeunes, comment on embrasse avec la langue ? comment on fait
un bébé ? c’est quoi la puberté ? comment on fait l’amour ?
se protéger de quoi ? et qu’est-ce que l’estime de soi ? Le Guide
du zizi sexuel
 couvre les questions que se posent les préados sur l’amour et la sexualité,
et les réponses que cherchent
leurs parents.
Avec humour et sans tabou, ce guide culte qui a déjà séduit plus d’un million et demi de lecteurs a été écrit par Hélène Bruller
et illustré par Zep. La nouvelle édition fut élaborée avec le soutien de professionnels de l’éducation à la santé sexuelle.
Le guide met en scène Nadia, Titeuf et
son ami aux grosses lunettes rondes.
Ce trio joliment illustré s’entraîne pour « une interro de zizi sexuel ». La préface souligne que c’est super important de tout apprendre, y compris si « on est obligé d’être soit une fille, soit un garçon,
et surtout, faut connaître par cœur que
le consentement, c’est pô facultatif ».
Le Petit Robert donne la définition suivante de zizi : « n. m. – 1912; langage enfantin, probablement déformation du mot oiseau; familièrement Pénis (surtout de l’enfant); par extension Sexe féminin. » L’album met en contexte et donne la définition brève mais concise de mots tels que clitoris, érection, grossesse, inceste, orientation sexuelle, pénétration, préservatif, règles, sida, violences sexuelles, etc.
Le guide du zizi sexuel répond à environ 75 questions réparties dans les huit sections suivantes : Être amoureux, La puberté, Faire l’amour, Faire un bébé, Se protéger, L’amour de soi, Être d’accord et Fais gaffe ! J’ai choisi deux questions-réponses pour vous donner un exemple du contenu et du style.
« C’est quoi l’utérus ? C’est une poche dans le ventre, où s’implante et se développe l’embryon pour devenir un fœtus. Le fœtus grandit dans cette poche, c’est pour ça
que les femmes enceintes ont un ventre
qui grossit. Avant d’avoir leurs règles,
les filles ont déjà un utérus, mais il ne peut pas servir à accueillir un bébé. »
« Est-ce qu’on est obligé de faire l’amour ? Non ! Jamais ! Ton corps est à toi et toi seul peux sentir ce dont tu as envie. Des tas
de gens ont envie de faire l’amour pour
la première fois à l’adolescence, d’autres ont envie d’attendre plus tard et d’autres encore, n’en ont pas de tout envie. On peut très bien aimer quelqu’un sans faire l’amour,
ça s’appelle l’asexualité. »
L’album glisse ici et là des petites capsules d’information. On y apprend que le gland du clitoris possède environ 8 000 terminaisons nerveuses : c’est l’organe
le plus sensible au toucher du corps humain !
Je savais que, dans l’antiquité, les sportifs grecs pratiquaient leurs disciplines tout nus, mais j’ai appris que le mot gymnastique vient du grec gymnos qui signifie nu.
Une capsule renferme un mot de 30 lettres : « Au Danemark, préservatif se dit svangerskabsforebyggendemiddel, ou gumminand pour faire plus court. »
L’ouvrage se termine par un Zizi bonus
où « Je t’aime » est écrit en 16 langues, dont voici quelques exemples : ich liebe dich (allemand), mo content toi (créole),
ai shite imasu (japonais), seni seviyorum (turc).
22 novembre 2020
Sophie Hannah, Meurtre à Kingfisher Hill, roman traduit de l’anglais par Fabienne Gondrand, Paris, Éditions du Masque,
336 pages, 32,95 $.

Nouvelle enquête
d’Hercule Poirot

Sophie Hannah est la première autrice à qui les héritiers d’Agatha Christie ont donné carte blanche pour écrire de nouvelles aventures d’Hercule Poirot. Le tout nouveau polar traduit en français s’intitule Meurtre à Kingfisher Hill.
Kingfisher Hall est une imposante demeure familiale dans le Surrey où un meurtre a eu lieu. Une femme a déjà avoué avoir tué un membre de la famille Devonport, mais
le patriarche n’y croit pas. Il fait appel à Hercule Poirot pour prouver l’innocence
de celle qui doit être pendue incessamment.
Poirot est accompagné de l’inspecteur Edward Catchpool, de Scotland Yard, qui est le narrateur de cette intrigue mettant au défi les méninges du « plus puissant cerveau de tout le pays ». À un moment donné, Poirot précise que c’est l’inspecteur Catchpool qui dirige l’enquête et qu’il fera de son mieux pour l’aider. « Nous savions l’un comme l’autre que l’inverse exact allait se produire. »
L’intrigue se corse et se complique tellement que Catchpool n’hésite pas à dire, qu’en l’occurrence, « nous allons faire chou blanc. Mais Hercule Poirot ne fait jamais chou blanc. » Une complication est le fait qu’une seconde femme avoue elle-aussi être la mystérieuse meurtrière.
Cette femme prend plaisir à signaler que « le désir de tuer fait tout bonnement partie de la nature humaine ». Elle ajoute que les gens comme Poirot, qui cherchent à éradiquer et punir une réalité faisant partie de la vie, « deviennent insupportables ».
Puis, voilà qu’un second meurtre est commis sous le toit de la famille Devonport. Pourtant, tout le monde présent ignore de qui il s’agit… Pas exactement tout le monde, car vous vous doutez bien que Poirot découvre rapidement un indice qui ne ment pas.
C’est à 13 ans que Sophie Hannah a découvert l’œuvre d’Agatha Christie.
Elle a dévoré tous ses romans en moins d’un an et est depuis restée une fan inconditionnelle. Dans son désir de garder Poirot bien vivant, « elle beurre ça pas mal épais », comme on dit parfois.
Je ne vous cacherai pas que j’ai eu de
la difficulté à lire cette nouvelle enquête d’Hercule Poirot (parfois prononcé Poyrow). Sophie Hannah se force pour brouiller
les pistes, pour étirer les descriptions fastidieuses, pour passer du coq à l’âne. J’aurais facilement coupé 100 pages.
Je reconnais toutefois que le roman a
le bénéfice d’illustrer comment l’inspecteur Edward Catchpool a beaucoup de chance
de pouvoir travailler aux côtés d’un ami cher doublé d’un esprit d’une grande finesse.
8 avril 2021
Andrew David Irvine, avec l'aide d’Edmond Rivère et de Stephanie Tolman, Les grands écrivains du Canada. Les lauréats des Prix littéraires du GG, édition bilingue, Ottawa, Les Presses de l’Université d’Ottawa, 2021, 680 pages, 79,95 $.

592 remarquables auteurs, illustrateurs et traducteurs

En 2018, Andrew David Irvine
a publié une bibliographie des 705 prix littéraires attribués par
le Gouverneur général du Canada entre 1936 et 2017. Il revient
à la charge maintenant avec
une notice biographique des 592 auteurs, illustrateurs et traducteurs qui ont maintenant remporté,
au total, 733 prix littéraires.
L’ouvrage, en format bilingue de 680 pages, porte des titres différents; en anglais il s’intitule Canada’s Storytellers et en français, Les grands écrivains du Canada. On y lit que, « En grande partie, l’histoire des Prix est celle du Canada lui-même. Les livres primés ont influencé le Canada autant que ce dernier les a influencés. »
La première partie de cet  répertoire présente une notice biographique et
une photo souvent pleine page des quinze gouverneurs généraux ayant attribué
les prestigieux prix littéraires.
Cela va de John Buchan (1935-1940) à
Julie Payette (2017-2021).
Rappelons que les Prix littéraires du Gouverneur général ont été créés en 1936, sous l’impulsion de la Canadian Authors Association. Il a fallu attendre jusqu’en 1959 avant que des ouvrages de langue française soient primés.
Les notices biographies des lauréats et lauréates sont très courtes, rarement plus
de dix lignes. Il y a quelques exceptions. Hugh MacLennan (cinq fois lauréat) et Réjean Ducharme (trois fois lauréat), compte chacun une vingtaine de lignes.
Seulement un petit nombre de lauréats
ou lauréates ont droit à une photo.
Les francophones hors Québec semblent
être les parents pauvres à ce chapitre; j’ai
vu une photo seulement pour Antonine Maillet et Mishka Lavigne.
Chaque notice biographique est présentée en ordre alphabétique, de Milton Acorn à
Jan Zwicky. Il faut se référer à un appendice pour connaître les listes des prix selon le genre littéraire. Dans le cas des titres pour jeunes, il y a aussi la catégorie Illustration. En français comme en anglais, la Traduction a également ses lauréats et lauréates.
Ce livre espère donner aux lecteurs un aperçu de la vie fascinante d’une brochette de Canadiens et Canadiennes remarquables.
2 avril 2021
Noah Wilson-Rich, Abeilles, une histoire naturelle, essai traduit par Catherine Bricout, Montréal, Éditions de l’Homme, 2021,
224 pages, 39,95 $.

Les abeilles,
essentielles à notre vie

Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur le monde passionnant des abeilles vous est révélé dans un magnifique
ouvrage de Noah Wilson-Rich, intitulé tout simplement
Abeilles, une histoire naturelle.
Les abeilles ont fait leur première apparition sur Terre il y a 65 millions d’années, après que les plantes aient commencé à se parer de couleurs et d’organes de reproduction parfumés. Aujourd’hui, plus de 20 000 espèces d’abeilles ont été identifiées. Certaines vivent sous terre, d’autres dans
les arbres ou dans des nids, voire dans
les murs de nos maisons.
En dehors du miel et de la cire, nous
avons besoin des abeilles pour polliniser
la majorité des fruits et légumes qui nous alimentent. Aujourd’hui, elles affrontent
de graves problèmes qui vont de la pertede leur habitat aux pesticides et aux maladies mortelles. Cela menace non seulement
leur vie mais celle de toute l’humanité.
Ce livre passe en revue l’évolution,
la biologie et le comportement des abeilles. L’autrice réfléchit sur l’interaction entre l’homme et les abeilles au cours de plusieurs millénaires. On aborde, bien entendu, l’apiculture et on passe en revue une quarantaine des espèces les plus remarquables.
Voici quelques notions qu’il faut savoir sur les abeilles. Seules les femelles piquent et beaucoup d’abeilles solitaires ne piquent pas. Le dard d’une abeille est un organe
de ponte modifié. Une abeille a cinq yeux : deux, composés, perçoivent le mouvement, les trois autres la lumière.
Le régime alimentaire des abeilles ne repose que sur les fleurs : les glucides du nectar
et les protéines du pollen. Les abeilles à miel ne sont pas originaires des Amériques et
les faux-bourdons ne sont pas indigènes
en Australie. Les abeilles pollinisent plus
de 120 espèces de fruits et légumes.
À noter qu’une reine possède les mêmes gènes qu’une ouvrière; elle se transforme
en reine simplement parce qu’elle est nourrie de gelée royale au stade de
la larve. Le génome de l’abeille à miel
a été séquencé; il mesure environ
un dixième du génome humain.
La première ruche connue construite par l’homme, d’un âge estimé à 3 000 ans,
a été découverte en Israël, mais les Égyptiens furent sans doute les premiers apiculteurs. Les représentations dans
les grottes révèlent une longue histoire
de l’apiculture, qui remonterait au moins
à 2400 av. J.-C.
Petite anecdote en terminant : dans
le catholicisme, les abeilles ou l’apiculture sont associées à huit saints et une sainte, dont saint Valentin, patron des amoureux. « Bien qu’on ne comprenne pas son lien avec les abeilles, on peut imaginer que
la douceur du miel a un lien métaphorique avec la douceur de l’amour. »
24 mars 2021
John Grisham, Les oubliés, roman traduit
de l’anglais par Dominique Defert, Paris, Éditions JC Lattès, 2021, 416 pages, 32,95 $

Une justice mal menée

La quarantaine de romans de John Grisham, grand auteur de thriller contemporain, s’est vendue à plus
de cent millions d’exemplaires.
Son tout dernier, The Guardians
ou Les oubliés en français,
illustre comment « il est facile
de condamner un innocent et quasiment impossible de
le disculper ensuite ».
Avec Les Oubliés, on plonge dans un système où une justice lente est un déni
de justice. John Grisham décrit avec brio comment la prison est un cauchemar
pour ceux qui la méritent et un combat
de chaque jour pour ne pas perdre l’esprit dans le cas des innocents.
L’action se déroule principalement en Floride. Un jeune avocat est tué à coups
de fusil alors qu’il travaille un soir dans
son bureau. L’assassin ne laisse aucun indice. Il n’y a aucun témoin, aucun mobile.
Cela n’empêche pas la police de trouver
un suspect dans la personne de Quincy Miller, un homme noir et ancien client
du jeune avocat. Il est jugé et condamné à
une peine de réclusion à perpétuité. Pendant vingt-deux ans, il se morfond en prison
et ne cesse de clamer son innocence.
Le narrateur du roman est Cullen Post, avocat et ancien pasteur de l’Église épiscopale, qui travaille pour les Anges Gardiens. Dans une longue note de l’auteur, Grisham écrit qu’il a découvert, une quinzaine d’années passées, les Centurion Ministries, un groupe de défense de gens innocents injustement condamnés. Il a été fondé par un ancien aumônier de prison.  
L’auteur s’est inspiré de ce groupe, à qui plus de soixante prisonniers doivent leur liberté à ce jour, pour imaginer « les Anges Gardiens » dans Les oubliés. Le col romain sera plus utile à Cullen que sa toge d’avocat.
Miller se tourne vers les Anges Gardiens et Post se porte à la défense de cet innocent injustement incarcéré. La tâche ne sera pas facile. Durant le procès, des gens se sont parjurés, des policiers ont fabriqué de fausses preuves, des experts ont induit
le jury en erreur, et des procureurs ont suborné des témoins.
Presque tous les témoins de l’accusation
ont menti. On a eu recours à des analyses factuellement fausses, scientifiquement ineptes et parfaitement irresponsables
d’un point de vue éthique et juridique.
Avec le coaching de policiers et de l’accusation, des mouchards sont très convaincants devant le jury.
Le roman nous apprend qu’il y a, aux
États-Unis, environ deux millions de personnes sous les verrous, et qu’il faut
un million d’employés pour s’occuper d’eux. On découvre aussi que les meurtres sont monnaie courante dans les établissements pénitenciers.
Les hommes en cage ne font pas juste inventer systématiquement de nouvelles façons de faire souffrir leurs congénères. Cela peut aller jusqu’à éliminer
une personne à l’intérieur des murs de
la prison pour l’empêcher d’être disculpé.
Le romancier fait dire à Post comment « c’est fou le nombre d’anecdotes que
des avocats pompettes ont à raconter ». Résultat : on a droit à moultes digressions.
Et c’est fou aussi le nombre de pistes que Post doit suivre. Elles semblent abonder dans le seul but de remplir 400 pages..
19 mars 2021
Raymond Cloutier, L’échéance, roman, Montréal, Éditions Québec Amérique,
coll. Tous continents, 2021, 256 pages, 24,95 $.

Comment sortir
du non-amour

« C’est toujours plus facile de commencer que d’arrêter une liaison. Comment en finir ? Comment arracher tous les fils cachés de
son histoire ? » Voilà ce que Raymond Cloutier tente d’expliquer dans son roman simplement
et merveilleusement intitulé L’échéance.
D’un chapitre à l’autre, on alterne entre
le dire de Raymond et celui de Véronique, entre deux visions de l’amour, entre deux générations aussi. À 60 ans, Robert retrouve l’amour avec Véronique, 27 ans. Il rajeunit de vingt ans, il ressuscite, les projets fusent.
Or, après dix ans de vie commune,
« chacun a la conviction de l’obsolescence de la relation. Où est la limite, la fin, la ligne d’arrivée ? Qui se décidera en premier à tirer le rideau ? » Robert et Véronique se sont emprisonnés dans une relation; maintenant ils cherchent, chacun à leur façon, la clé du donjon.
Sans se le dire, Robert et Véronique savent que leur relation n’est plus qu’un échec programmé. Tous deux l’occultent depuis trop longtemps. « Faut mettre un point final, finis les points-virgules ! »
L’un et l’autre sont passés de la passion
au désir, puis du désir à la routine et, enfin, de la routine à l’ennui. L’auteur écrit : « Quand on aime comme des fous, on s’le dit, mais quand ça s’refroidit, on parle d’autre chose, on évite le sujet. »
L’action du roman se déroule principalement à Montréal, mais on a droit à quelques rebondissements à Québec et dans
les Cantons de l’Est. Cela permet aux protagonistes de dériver chacun dans
le couloir des hypothèses.
Raymond Cloutier est un fin psychologue. Sa plume agit comme un scalpel qui dissèque les sentiments. Il illustre avec brio comment l’être humain peut réussir à vivre dans le déni, dans le mensonge. Il analyse jusqu’où on peut aller avant de s’arracher l’un à l’autre. On a beau refouler les faits, anesthésier les souvenirs, « les eaux usées » finissent toujours par remonter à
la surface.
Acteur et écrivain, Raymond Cloutier s’est illustré au cinéma, à la télévision et sur scène. Directeur pendant douze ans du Conservatoire d’art dramatique de Montréal, il a animé durant quelques années des émissions culturelles à la Première chaîne de Radio-Canada. Après Fin seul, inspiré
de sa jeunesse, L’échéance est son quatrième roman.
15 mars 2021
Andrée Poulin, Pollution plastique, documentaire illustré par Jean Morin, Montréal, Éditions de l’Isatis, coll. Point Doc no 5, 56 pages, 21 $.

300 millions de tonnes
de plastique chaque année

Notre planète a connu l’âge de pierre, suivi de l’âge du bronze et de l’âge de fer. Elle est déjà entrée dans l’âge du plastique et Andrée Poulin nous fait réfléchir sur notre dépendance
à ce matériel, ainsi que sur
son impact environnemental.
Son documentaire s’intitule tout simplement Pollution plastique.
Le plastique est partout : à la maison et
à l’école, dans les jeux et à l’épicerie.
Depuis 1950, l’humanité a produit plus
de huit milliards de tonnes de plastique, l’équivalent d’environ un milliard d’éléphants. Tous les ans, les pays génèrent plus de 300 millions de tonnes de plastique et la production va doubler dans les vingt prochaines années.
Le documentaire explore comment
le plastique peut être tantôt une merveille tantôt une menace. Il explique comment le plastique à usage unique est catastrophique, comment les bouteilles, sacs et pailles constituent d’immenses ravages, comment les océans poubelles sont devenus des océans malades.
Une section est consacrée à la Covid-19 et au retour en face du plastique jetable.
Il n’y a pas que les masques et les gants, songeons aux visières et aux écrans protecteurs. Porter des couvre-visages en tissu est une solution. Avec le confinement, la consommation d’aliments prêts à emporter et les achats en ligne ont monté en flèche, ce qui a fait grimper l’utilisation d’emballages à usage unique.
L’autrice signale quelques projets novateurs pour mieux protéger l’environnement.
Je vous en signale des lego à base de plantes, des brosses à dents en bambou et de la vaisselle qui se mange. Oui, ça existe ! En Belgique, l’entreprise Do Eat fabrique
des verrines en épluchures de pommes de terre. En Inde, la compagnie Bakeys produit des ustensiles en farine de millet, de riz ou de blé.
Bien que l’ouvrage s’adresse à un jeune public, il renferme plusieurs mots qui nécessitent une explication. On en retrouve plus d’une vingtaine dans un lexique; en voici quelques exemples : biodégradable, dioxyde de carbone, empreinte écologique, monomère et polymère.
Les planches de ce livre peuvent servir de fiche d’activité avec les enfants et même si
le sujet est sérieux, le côté humoristique de certaines illustrations permet aux enfants d’appréhender le sujet de façon ludique.
Chaque année, les Éditions de l’Isatis ont
à coeur d’informer les jeunes sur des enjeux d’aujourd’hui et de demain, en leur proposant des livres de qualité sur des thèmes qui nous préoccupent tous, comme celui l’environnement. 
7 mars 2021
Jean-Louis Grosmaire, Acadissima, roman, Ottawa, Presses de l’Université d’Ottawa, 2021, 370 pages, 29,95 $.

Roman où le lecteur
est un confident

Plusieurs écrivains ont décrit
la contribution des soldats canadiens au front durant la Première Guerre mondiale. Le rôle des soldats-bûcherons, lui, demeure passablement méconnu. Jean-Louis Grosmaire jette un savant éclairage sur cette réalité dans son tout dernier roman intitulé Acadissima.
L’armée canadienne a eu un Corps forestier, composé en partie par le 165e bataillon d’infanterie. Il s’agissait d’un bataillon acadien sous l’autorité du lieutenant-colonel Louis Cyriaque D’Aigle. Grosmaire a effectué une recherche minutieuse et rigoureuse pour faire de ce bataillon la toile de fond d’un roman dont le protagoniste est un jeune Acadien de 18 ans. Jean-Baptiste Beausoleil est un simple manouvrier et aide-pêcheur devenu bûcheron.
L’action se déroule d’abord à Fond-des-Brisants et à Piligan, deux endroits fictifs
qui représentent l’Acadie, là où la terre et
la mer se marient, là où le dur labeur des pêcheurs sur les flots côtoie celui des paysans sur leurs terres. Ce milieu permet à Jean-Baptiste de découvrir que « la vie est comme la mer, un jour douce, toute claire, puis tourmentée, hérissée de vagues sauvages, flots en fracas et puis calme et
en paix ».
Grosmaire décrit avec brio comment
un village ressemble à une famille qui constamment s’observe, se jauge, se juge
et se dénigre. Jean-Baptiste ressort comme
le fils que tout le monde aimerait avoir.
Le 28 juin 1916, il s’enrôle « pour la France et l’Acadie », pour le combat au front.
Le roman, vous vous en doutez bien, renferme une histoire d’amour. Juste avant de partir pour Val Cartier, le jeune soldat revoit une amie d’enfance et c’est le coup
de foudre. Il doit quitter non seulement
les rivages de son Acadie natale, mais également sa bien-aimée Angelaine Kirouac… qui a dès lors « le cœur à marée basse ». Sans dévoiler un rebondissement magistral dans l’intrigue de ce roman finement ciselé, je peux vous dire que
le retour de Jean-Baptiste se fera « tout
feu tout flammes ».
Les fréquentations entre Jean-Baptiste et Angelaine se font par correspondance. Homme de la mer, de la campagne, des bois et des pâturages, le jeune soldat croit qu’il n’a pas d’instruction et qu’il n’est pas doué pour exprimer les mots du cœur. Or, ces lettres sont empreintes d’intelligence et de tendresse. Jean-Louis Grosmaire excelle
dans l’art de décrire les émotions et les sentiments qu’un jeune homme a tendance à taire. On sent Jean-Baptiste prendre de l’assurance, de l’expérience, de la maturité.
Jean-Baptiste arrive en Franche-Comté
le 29 mai 1917. Il a été formé pour combattre l’ennemi, mais c’est contre de nobles arbres qu’il doit se mesurer.
La France est en guerre et les livraisons
de bois donnent lieu à une cadence vorace qui créé une « hécatombe des seigneurs
de la forêt ».
À certains moments, je me suis demandé
s’il était nécessaire d’accorder autant de chapitres au travail du Corps forestier canadien. Peut-être est-ce parce qu’il a regroupé jusqu’à 12 000 hommes en France et 10 000 en Grande-Bretagne – fait carrément inconnu –, que le romancier a cru nécessaire de fournir de nombreuses pages hautement descriptives du travail
des soldats-bûcherons.
Le roman a le mérite d’illustrer comment l’homme aime jouer à être un homme lorsqu’il est dans un groupe. Mais une fois dans la solitude, il entend le fond de son âme, « comme un puits rempli de questions et de doute ». Grosmaire fait dire à un de ses personnages : « C’était pas la route qui était longue, c’était de trouver le chemin
en dedans. »
Il fait aussi dire à un médecin de campagne qu’on rassemble des livres dans sa bibliothèque comme on réunit des amis dans un salon : « On aime discuter avec eux, on écoute leur voix la plus intime,
celle qui n’a même pas besoin d’être parlée.
Celle qui nous touche. Le lecteur, c’est
le confident. » Voilà le plus grand mérite d’Acadissima.
2 mars 2021
Tara Conklin, Les derniers romantiques, roman traduit de l’anglais par Danièle Momont, Montréal, Éditions de l’Homme, 2021, 384 pages, 29,95 $.

L’humain détruit souvent ce qu’il chérit le plus

Pourquoi les gens ne se rendent-ils pas compte de la responsabilité
qui leur incombe dès lors qu’ils deviennent l’objet de l’amour
de quelqu’un ? Voilà la question
à laquelle Tara Conklin tente
de répondre dans le roman
Les derniers romantiques.
Nous sommes en 2079 et la narratrice est Fiona Skinner, poétesse de renom. À 102 ans, elle vient de donner sa première lecture publique depuis vingt-cinq ans quand une jeune femme se lève dans l’auditorium. Elle lui dit s’appeler Luna, comme un personnage clef dans la poésie de Fiona Skinner.
Ce prénom déclenche une avalanche de rétrospectives et d’analyses introspectives.  Au cours de l’été 1981, Reine, Caroline, Joe
et Fiona Skinner perdent leur père, puis assistent, impuissants, à la dérive de leur mère. Âgés de 12 à 4 ans et livrés à eux-mêmes, ils ne sortiront pas indemnes, mais soudés à jamais, de cet été-là
Les derniers romantiques devient dès lors une histoire qui parle des négociations que nous menons avec nous-même au nom de l’amour. La romancière écrit qu’« il n’y a rien de romantique dans l’amour. Seuls
les plus naïfs d’entre nous s’imaginent
que l’amour va les sauver. Seuls les plus robustes d’entre nous y survivront. »
Seul garçon de la famille, Joe tient ses sœurs sur le qui-vive. Il promène au fond de lui un vide immense. À force de silence,
ce vide devient le cœur même de son être. Fiona est celle qui tient le plus à maintenir des liens avec Joe et son univers. Elle en vient à se demander pourquoi les gens
ne se rendent-ils pas compte de
la responsabilité qui leur incombe dès lors qu’ils deviennent l’objet de l’amour de quelqu’un ?
Le lecteur a parfois droit à des passages ironiques. Fiona tient un blog, fruit de
sa libido généreuse. Elle évalue les hommes qui passent à tour de rôle dans son lit. Comme sa libido, sa critique est généreuse. Fiona expose leurs déficiences et leurs défauts, expose la liste de tout ce qu’ils
ont raté.
Plus sérieusement, le roman explore,
en filigranes, le rôle des poètes, ces gens qui « peuvent s’exprimer par-delà les cultures, les genres et le temps ». Tara Conklin explique comment les poèmes ne sont,
au fond, que des récits dans lesquels nous nous livrons.
Ces récits naissent de notre expérience familiale, de nos amis, de l’amour,
de la haine, de nos lectures, de ce que
nous avons vu, ce dont nous avons été témoin. Nous les racontons « jusqu’à y croire pour de bon, jusqu’à croire en nous-mêmes. Rien ne saurait égaler leur puissance. »
Les relations entre Reine, Caroline, Joe et Fiona Skinner donnent lieu à une analyse quasi cruelle de la réalité humaine.
On y apprend que « certaines personnes choisiront, tout au long de leur vie, de détruire ce qu’elles chérissent le plus ».
Ce n’est pas une question de destin,
c’est parce que l’humain est ainsi fait.
Les derniers romantiques est un roman irrationnel, illogique, obsessionnel, malsain… et absolument nécessaire.
20 février 2021
Fernande Chouinard, L’ombre de Rosa, roman, Ottawa, Éditions David, coll. Voix narratives, 2021, 190 pages, 24,95 $.

On ne ramène pas
les morts en les racontant

Le mal peut-il engendrer le bien?
La haine peut-elle compenser l’amour? Voilà deux questions auxquelles Fernande Chouinard tente de répondre dans le roman L’ombre de Rosa. Si le ton et l’intrigue n’ont rien de durs, on en vient à se demander si la dureté
de la vie, elle, peut faire franchir
la ligne de la moralité…
Jak, le personnage principal, a quitté sa ville natale depuis plus de vingt ans. Il rêve d’une vie meilleure, loin de son pays plombé par la dictature. Or, le passé le rattrape et Jak ne parvient pas à oublier le meurtre de Rosa Kamel, 19 ans, jeune fille dont il était follement amoureux quand il était étudiant.
Le nom du pays ou de la ville n’est jamais mentionné. Un nom (Kamel), le prénom d’un ami (Farid), une rue (Jasmins), des arbres (cèdre, cyprès) et une révolution m’ont laissé croire que l’action pouvait peut-être se passer au Maghreb ou au Liban.
La romancière écrit que Jak porte depuis vingt ans la douleur traînée après la mort de Rosa « comme une ceinture de crin ». Son corps porte « le souvenir d’un visage aimé et les traces d’un combat inachevé ».
L’action ou la non-action se déroule pendant une semaine dans le Café Yasmine où resurgissent certaines figures oubliées. Jak y arrive, convaincu de son choix, certain qu’il n’est pas un assassin, mais un justicier. Hanté par des événements et des sentiments passés, il se sent petit à petit détourner de sa cible, celle de retrouver le soldat qui a tué Rosa et lui faire subir le même sort.
Fernande Chouinard excelle dans l’art de glisser en douce, ici et là, des petites réflexions comme « L’amitié, la vraie, résiste aux démesures de l’histoire. » Ou encore : « On ne ramène pas les morts en les racontant. Une amitié non plus. »
Le meurtre de Rosa a été camouflé sous un arrêt cardiaque. Jak est convaincu qu’il ne peut compter que sur lui-même pour régler ses comptes puisque la justice a déjà étouffé le crime. Il se dit que le comportement rebelle de Rosa et son geste d’insoumission auraient été qualifiés de bravoure s’ils avaient été accomplis par un garçon.
Mais elle était « une fille invisible dans l’histoire », et Jak ne pardonnera jamais cela.
Tout au long du roman, un Jak questionneur est rappelé à l’ordre par une voix intérieure qui creuse une galerie souterraine, « calmant l’angoisse, inspirant le mépris, ordonnant de tuer ». Parallèlement, « toute la vengeance et tout le ressentiment qui l’enveloppaient le poussaient à passer à l’acte, mais tout ce qui lui restait de morale et de scrupules s’opposait à sa raison ».
Loin de moi l’idée de vous révéler
le dénouement de l’intrigue. Je peux néanmoins m’aventurer à dire que rien
n’est fixé à tout jamais, ni les meilleurs sentiments ni les pires intentions…
Originaire de Tracadie au Nouveau-Brunswick, Fernande Chouinard a été enseignante, conseillère en pédagogie et administratrice scolaire. Elle signe ici son troisième roman, après La tailleuse de clés (Perce Neige, 2012) et Sans réserve
(La Grande Marée, 2016).
14 février 2021
Blaise Ndala, Dans le ventre du Congo, roman, Montréal, Éditions Mémoire d’encrier, 2021, 368 pages, 29,95 $; Paris, Éditions du Seuil, 2020, 384 pages, 40,95 $.

Quand la mémoire est
un antidote pour le futur

Avec Dans le ventre du Congo, paru simultanément aux Éditions du Seuil (Paris) et aux Éditions Mémoire d’encrier (Montréal), Blaise Ndala a écrit le roman qu’il aurait aimé lire
à l’université « pour comprendre quand et comment les peuples d’Afrique noire et ceux de l’Europe occidentale ont échoué, à la fin du XIXe siècle, à faire de leur rencontre un moment d’humanité ».
L’ouvrage de 350 pages raconte l’histoire
de la princesse Tshala Nyota Moelo qui s’affranchit des codes d’une des plus prestigieuses monarchies du Congo précolonial. Séduite par un jeune colon belge, elle aboutit dans le dernier zoo humain de l’Europe, c’est-à-dire dans
le « village congolais » de l’Exposition universelle et internationale de Bruxelles
en 1958, où l’on retrouve l’œuvre coloniale dans toute son ignominie.
Page après page, à travers les péripéties
de la princesse Tshala et de sa nièce qui tente de retrouver ses traces, se dévoilent
la mémoire féconde de l’Afrique et un monde incapable de se réinventer. Dans
le ventre du Congo
se veut « le roman de
la pacification des mémoires pour celles et ceux qui, de Kinshasa à Bruxelles, espèrent sans y croire, que le passé puisse passer
un jour ».
Dès les premières pages, l’auteur présente une brève chronologie libre de l’ex-Congo belge, de 1885 à 2005. Le roman, lui, n’est pas linéaire et le croisement temps-espace m’a un peu dérouté. J’avoue qu’il faut faire preuve de patience et de détermination pour naviguer d’un bout à l’autre de cet ouvrage écrit et inscrit dans divers registres.
Blaise Ndala se fixe un objectif de taille : « le but véritable est de délivrer la parole qui défait les nœuds, brise les chaînes et éclaire la route du marcheur […] parce qu’il n’y a que le pouvoir de la parole pour recoudre la camisole de l’honneur perdu sous le regard scrutateur des gardiens de
la mémoire. »
Tel un prophète, Ndala n’a pour toute arme que les mots qui jaillissent « des recoins
les plus illuminés de son âme tourmenté ». Ces mots ont une force plus grande que
le tonnerre, ont le pouvoir de se faire entendre par l’Afrique tout entière et d’ébranler la nation noire.
Le roman se penche sur la résistance de diverses ethnies à l’État indépendant du Congo (1885), propriété exclusive du roi Léopold II. Les pages sont « ce fleuve qui coule vers l’embouchure et qui jamais ne cherche à rebrousser chemin ». J’aurais préféré qu’une plus large place soit accordée à Expo 58, à une analyse socio-politique de ces femmes et hommes montrés dans un parc pour « nourrir notre curiosité à l’égard du sauvage ».
Le romancier préfère signaler que leur présence permet, de toute évidence, « de légitimer une fois de plus l’entreprise coloniale comme projet de société, aux yeux de nos compatriotes qui auraient pu douter de ce que notre mission civilisatrice avait apporté aux indigènes d’Afrique centrale ».
Le style est finement ciselé et parfois coloré. Quand une tante ordonne à sa nièce de
se sauver, l’auteur écrit « Vite, je te dis ! Emprunte à l’épervier ses ailes ou à la biche ses sabots, mais cours plus vite que le vent… »
Il y a même un brin d’humour. Lors de l’Expo 58, un Pygmée exige 1 franc pour montrer une fesse, 1,50 franc pour les deux; si vous lui donnez 3 francs, il baisse sa culotte jusqu’aux chevilles. On ne dit pas
si des hommes s’en régalaient…
Dans le ventre du Congo ne cherche pas à faire de la mémoire un tribunal, plutôt de l’ériger en « antidote pour le futur, mais
un antidote qui n’opère que pour autant que celui qui s’en réclame veuille faire
un pari sur ce même futur ».
Né en République démocratique du Congo, Blaise Ndala a étudié le droit en Belgique avant de s’installer à Ottawa en 2007. Il a publié J’irai danser sur la tombe de Senghor (L’Interligne, 2014) et Sans capote ni kalachnikov (Mémoire d’encrier, 2017).
10 février 2021
Michèle Vinet, Le malaimant, roman, Ottawa, Éditions L’Interligne, coll. Vertiges, 2021,
144 pages, 21,95 $.

Une écriture à coups
de varlope et de volupté

Après deux romans, un récit et
un recueil de poésie en une dizaine d’années, on peut douter que
Michèle Vinet connaisse l’angoisse
de la page blanche. Mais force est
de se demander si elle n’est pas passée par là pour avoir pu concocter Le malaimant,
son tout dernier roman…
Le protagoniste est Aurel Alphonse Toussaint, un homme tourmenté par le passé, l’amour et la page blanche. Il s’est acheté un cahier, mais sa main n’arrive pas à écrire un seul traître mot. Il se demande quoi faire pour « que la page jacasse, babille, cause, devise, bavarde, discute, se divulgue ultimo ».
En moins de 150 pages, Michèle Vinet brode une intrigue semée d’embûches, de dangers et de cérémonies infernales, peuplée d’une harpie, d’un médecin et d’un shaman.
Au-delà des rebondissements inattendus, l’important demeure le moment présent, « la griffe, les mots inventés, exagérés,
le franc-jeu de débiter ce qui lui passait
par la tête, par le cœur, par la main ».
Aurel se penche sur son inquiétant cahier,
il y repose la main et même le front,
« pour y demeurer, léthargique, des heures durant ». Il veut à tout prix noircir du papier, pondre un texte, pisser une copie, car, comme on le sait, verba volant, scripta manent (les paroles s’envolent, les écrits restent).
C’est à travers des sentiers accidentés et
les eaux tumultueuses de l’amour que ce personnage énigmatique découvrira comment écrire consiste à aller au bout d’un face-à-face avec soi-même.
Si le style de Vinet déroute parfois, je dois admettre qu’elle excelle dans l’art de ciseler finement une phrase. En voici un bel exemple : « il était plus fragile qu’une porcelaine risquant de se fracasser sur
le carrelage du quotidien ».
J’ai bien aimé aussi les jeux de mots qui parsèment le récit parfaitement saccadé : « à grands coups de varlope et de volupté », « une folie-fiole », « le temps
se faisait frisquet-flanelle ».
Parlant de jeux de mots, la page n’est pas
la seule à être blanche, l’amoureuse d’Aurel se prénomme Blanche. Le cahier blanc a-t-il le pouvoir d’enlever l’être cher…? Chose certaine, Aurel doit affronter seul ce maudit cahier, à l’exclusion de tous les autres Aurel qui somnolent en lui. C’est lui-même qui doit être à la fois esclave et maître de
ses pages. 
Avant de devenir autrice, Michèle Vinet a œuvré dans les domaines de l’éducation,
du théâtre et du cinéma. Son récit L’enfant-feu (2016) a remporté le Prix littéraire
Le Droit; son roman Jeudi novembre (2012)
a été couronné par le Prix Trillium et
le prix Émile-Ollivier; son roman Parce
que chanter c’est trop dur
(2007) a aussi remporté le Prix littéraire Le Droit.
3 février 2021
François Blais, L’horoscope, album illustré
par Valérie Boivin, Montréal, Éditions
Les 400 coups, 2020, 32 pages, 19,95 $.

Il n’y a pas d’âge
pour apprendre

Lisez-vous votre horoscope
chaque matin ou chaque semaine ? Y attachez-vous une réelle importance ? Dans un cas comme dans l’autre, vous serez amusés
de parcourir l’album L’horoscope, concocté par François Blais (texte)
et Valérie Boivin (illustrations).
Chaque matin, un vieil homme très routinier se lève, mange son petit-déjeuner et sort s’occuper de ses fleurs. Accompagné de
son petit chien, Lucien, le vieillard, s’assure de ne jamais déroger de sa routine. Il déteste
la nouveauté.
Mais voilà qu’un jour de grand vent,
une bourrasque lui apporte une feuille
de journal avec son horoscope dessus.
On lui annonce : « Un évènement
inattendu viendra briser votre routine ».
Le cauchemar pour un homme qui n’aime pas les surprises.
Comme je suis une personne organisée
qui planifie au tour de minute mes actions, comme je n’aime pas avoir trop de surprises, trop de bifurcations dans mon parcours,
je me suis un peu reconnu dans cet homme âgé au cœur de L’horoscope.
« Le vieux monsieur devint aussitôt blanc comme un drap. D’accord, il ne croyait pas
à l’astrologie, mais il avait une telle frayeur des événements inattendus et de tout
ce qui pouvait briser sa routine qu’il ne put s’empêcher de frissonner et de claquer des dents. »
Après avoir peint un vieillard serein
et rayonnant, Valérie Boivin nous montre soudainement un homme inquiet, bouleversé, traqué par la peur du changement. Ses illustrations sont à la fois chaleureuses et douloureuses.
Ce n’est pas la première fois que François Blais et Valérie Boivin collaborent à la publication d’un album. Ils font de nouveau preuve d’un humour décapant en nous offrant une histoire tendre, drôle, touchante et surprenante. À deux, avec brio, ils illustrent comment l’inattendu peut parfois venir de nous-mêmes.
Je ne vous révèlerai pas, bien entendu, le dénouement de cette histoire, dont un soubresaut dramatique. Je reprendrai tout simplement ces mots que le vieillard adresse à son adorable petit chien, Lucien : « il semble qu’il n’y ait pas d’âge pour apprendre ».
François Blais est né et vit en Mauricie.
Il a remporté de nombreux prix, dont le prix de création littéraire Bibliothèque de Québec-Salon international du livre de Québec en 2013 et le Ringuet en 2016.
Valérie Boivin vit et travaille à Québec.
Son premier album illustré lui a valu
le prix Illustration Jeunesse, catégorie
Relève, décerné par le Salon du livre
de Trois-Rivières.
12 janvier 2021
Gilles Dubois, Tiriganiak, docteure au Nunavut, roman, Ottawa, Éditions L’Interligne, coll. Vertiges, 2020, 288 pages, 28,95 $.

Un roman tsi et pitsiartok

Gilles Dubois a publié une douzaine de romans, mais j’ai eu tort à mettre autant de temps à le découvrir.
Mon initiation s’est faite avec son tout dernier titre, Tiriganiak,
docteure au Nunavut
. L’ouvrage
jette un regard neuf sur
les difficultés qu’éprouvent
les communautés du Grand
Nord canadien.
L’intrigue de ce récit mouvementé empreint de tendresse et de violence se déroule à Guviai Jaujuq, sur l’île de Baffin, entre 1995 et 2019. Tiriganiak est une chirurgienne métisse pilotant son propre avion, qui s’établit au Nunavut pour y ouvrir une clinique médicale.
Séparé des Territoires du Nord-Ouest,
le Nunavut est devenu autonome le 1er avril 1999. Il y a quatre langues officielles : l’inuktitut, l’inuinnaqtun, l’anglais et
le français. On parle quelque 28 dialectes.
Le roman est truffé de mots en inuktitut. Docteure se traduit, entre autres, par mikigap. Avion se dit tininngajuq et pilote, qangatasuqti. Un dialogue entre père et fille peut parfois ressembler à ceci :
« – Piulaangujuq, piugijara, prononça doucement la jeune fille. Tu es le meilleur de tous. Quel combattant tu fais !
– Et toi, petite beauté, tu mérites d’être appelée Nangiqtuq, “celle qui se tient debout”, la fille sans peur. »
Le personnage principal est une métisse dans la jeune trentaine, nommée Gaïa Beaubien. Elle tient à s’intégrer pleinement, y compris à changer son nom. Comme elle aime le renard blanc arctique (tiriganiak), elle en fait son prénom. Et comme Beaubien se traduit par tsi (beau) et pitsiartok (bien), son nom de famille devient Tsi-Pitsiartok.
La réalité d’une nouvelle vie recommande souvent de se plier aux exigences d’une autre culture. C’est ce qui arrive ici, bien entendu. La vie nordique impose « une victoire sur l’intolérance et les préjugés ridicules que traînent parfois les immigrants dans leur sillage ».
Avant d’arriver au Nunavut, Gaïa avait minutieusement planifié ses occupations
de célibataire jusqu’au moindre détail.
Et voilà qu’elle sent un coup de foudre dès le premier jour. « Elle riait et elle pleurait. Elle ressentait cruellement l’ambiguïté de ses sentiments, de ses émotions. » Il faut dire que son cœur penche vers un natif de la région, un homme intelligent, généreux, beau et athlétique.
Le rôle dynamique de docteure ou doctoresse Tiriganiak – l’auteur emploie
les deux termes – a un impact médico-socio-économique extraordinaire sur Guviai Jaujuq. Sa présence demeure aussi la cause de beaucoup de tourments pour les malheureux habitants du village. Cela est relié à une seconde histoire de vengeance familiale qui entrecroise l’intrigue principale.
Dubois illustre bien que ce n’est pas dans
les livres savants qu’on peut ressentir
le contexte social effrayant qui régit
les communautés nordiques. Tiriganiak
et sa fille possèdent ce que les facultés
de médecine des Blancs n’enseignent pas,
à savoir : « l’instinct de survie, la foi en
ces forces un peu magiques qui se dissimulent sous chaque plaque de mousse ».
Sans dévoiler les tenants et aboutissants
de l’intrigue menée avec brio, je me permets de signaler que Tiriganiak va se sentir comme une enfant devenue la plus riche au monde « au pied de l’arc-en-ciel recherché depuis toujours » …
4 janvier 202
Claire Ménard-Roussy, Raoul, tu me caches quelque chose, roman, Sudbury, Éditions Prise de parole, 2019, 230 pages, 24,95 $.

Un secret trop lourd
à révéler

On ne peut pas dire que le village
de River Valley, dans le Moyen-
Nord ontarien, soit bien connu.
Ni le trappeur-bûcheron Raoul Denonville (1892-1970). Claire Ménard-Roussy lève le voile sur cette personne mystérieuse et son environnement dans un roman intitulé Raoul, tu me caches
quelque chose
.
Pendant la Première Guerre mondiale, pour éviter la conscription, plusieurs jeunes hommes se réfugient dans les bois, s’exilent même dans une autre province où personne ne les connaît. Ils prennent un autre nom pour passer inaperçu, deviennent trappeurs et bûcherons. C’est le cas d’un dénommé Raoul Denonville.
Cette personne n’a pas du tout le physique de ces métiers, mais réussit à abattre
le travail et, surtout, à se faire oublier.
Sa cabane dans la forêt entourant River Valley lui sert de refuge inviolable. Seuls l’énergique père Bradley et le jeune
Dr Patenaude connaissent le secret que Raoul porte en lui et qui ne sera révélé qu’après sa mort…
Claire Ménard-Roussy a effectué
une recherche minutieuse non seulement sur cet individu, mais également sur l’actualité sociopolitique de l’époque.
Tout y passe : Règlement 17, Première Guerre mondiale, Dépression, Seconde Guerre mondiale, conscription, invention
du skidoo, assassinat de Kennedy, drapeau canadien, Expo 67 et j’en passe.
La description du personnage principal
et le développement de l’intrigue rappellent un peu le style de Doric Germain qui nous a donné des romans comme La Vengeance de l’orignal (1980), Le Trappeur du Kabi (1981), Poison (1985), Le soleil se lève au Nord (1991) et Défenses légitimes (2003).
Je ne suis pas certain que l’ouvrage de Claire Ménard-Roussy deviendra
un incontournable dans le corpus scolaire franco-ontarien, mais il en a certainement l’étoffe.
Je me garde de vous révéler le dénouement de l’intrigue, mais je peux vous dire que nous sommes en présence de « quelque chose de grave quelque part qui est arrivé. Ça aurait dû lui faire mal […] Une vraie vie de martyre. » J’ajouterai cependant que, dans une conclusion très personnelle, l’autrice soulève un sujet d’actualité,
mais qui demeurait méconnu à l’époque
de Raoul Denonville, à savoir le refus de
la binarité traditionnelle mâle-femelle.
Le secret de Raoul Denonville a été révélé dans un article du North Bay Nugget
le 1er avril 1971. Or, les raisons qui ont motivé ce secret demeurent mystérieuses. L’autrice espère que « plus cette histoire sera racontée, plus d’oreilles l’entendront », plus il y aura de chances de percer
le mystère.
Nous n’avons probablement pas fini d’entendre parler de Raoul Denonville,
de ce « quelque chose » qui est demeuré caché durant toute une vie….
21 décembre 2020
Maryse Rouy, À l’Hôtel des Pays d’en haut, roman, Montréal, Éditions Hurtubise, 2020, 272 pages, 24,95 $.

Contrebande et statut
de la femme

Sainte-Agathe-des-Monts attire
les vacanciers depuis plus de cent ans. Cette métropole des Laurentides sert de toile de fond à l’intrigue policière imaginée par Maryse Rouy, autrice du roman À l’Hôtel des Pays d’en haut. Il est aussi question
du statut de la femme.
Nous sommes en 1925 et Sainte-Agathe
est dry, c’est-à-dire soumise à la loi qui interdit la vente d’alcool. Pour l’Hôtel des Pays d’en haut, le plus chic de l’endroit, cela pose un défi de taille. Les verres sont teintés pour cacher la bière servie aux clients qui ont commandé « un jus de pruche ».
Le maire de Sainte-Agathe est aussi président de la Ligue de tempérance.
La réussite ostentatoire du propriétaire de l’Hôtel des Pays d’en haut l’irrite au plus haut point, tout comme ses supposées accointances avec la mafia. Il n’hésite pas à le « qualifier de honte pour leur société
par ailleurs si vertueuse ».
Le curé affiche des airs supérieurs et
un ton sentencieux. Lui et ses ouailles
les plus ferventes s’étranglent d’indignation en constatant un laisser-aller de la morale.
Selon cet homme d’Église, « le destin de
la femme, si elle ne se donne pas au Seigneur, est de se consacrer à un époux
et à sa famille. La nature l’a faite pour servir et procréer. Les femmes non mariées sont un fléau pour l’humanité. »
Fille du propriétaire de l’hôtel, Adèle ne cherche pas à se marier, ne cherche pas
non plus la compagnie d’un homme. Maryse Rouy aborde un sujet assez tabou en 1925, soit celui de l’amour lesbien. Le mot n’est jamais mentionné, mais on se demande s’il n’y aura pas une suite sur ce thème…
Une autre femme figure parmi les person-nages qui ont de la trempe. Il s’agit d’une journaliste qui a séjourné à Montréal et
qui revient à Sainte-Agathe. Jeune femme
à l’allure moderne et émancipée, elle est aussitôt qualifiée de garçonne.
Lorsqu’un client montréalais disparaît
après une randonnée en raquettes,
la journaliste Danielle Blanchette, amie d’Adèle, insiste pour qu’on fouille sa chambre, à la recherche d’un quelconque indice. Elle découvre un uniforme gris fer
et un képi dont l’écusson proclame Police des liqueurs.
Le policier de l’endroit est aussitôt informé et prié d’enquêter. Sa réponse est directe
et sans appel : « arrêtez de vous prendre pour une policière, mademoiselle Blanchette : c’est un métier qui n’existe pas. Laissez les choses sérieuses aux hommes. »
L’agent refuse de croire qu’un crime
sordide peut être commis à Sainte-Agathe. Lorsqu’une battue s’avère vaine, il proclame fièrement qu’un corps n’a pas été trouvé parce qu’un meurtre n’a pas eu lieu.
Que ferait-il si la Police des liqueurs était trouvée pendue…? Il s’acharnerait sans doute à dire qu’il s’agit d’un suicide et non d’un meurtre.
Dans cette histoire, tous les ingrédients sont réunis pour que ça finisse mal. Ça en vient au point où il n’est plus question de gagner ou perdre de l’argent, mais de sauver
sa peau. À cela s’ajoute un climat de médisances, car il y a une employée qui
se défoule en gratifiant son entourage de paroles méchantes bien senties dès que
les choses ne vont pas comme elle l’entend.
12 décembre 2020
Yvon Desloges, À table en Nouvelle-France, essai,Québec, Éditions du Septentrion, 2020,
240 pages, 34,95 $. 

Habitudes alimentaires coloniales

L’alimentation touche au quotidien et à l’identité des gens. Or, lorsqu’il est question de l’alimentation d’autrefois, ce quotidien est souvent perçu comme terne et sans saveur. Yvon Desloges prouve le contraire dans À table en Nouvelle-France. Son survol va de la fondation
de Québec (1608) à la création
du Bas-Canada (1791)
En 1617, le voyageur et écrivain Marc Lescarbot a décrit le régime alimentaire
des Premières Nations en ces termes : « sans sel, sans pain et sans vin ». Ce n’est pas tout à fait exact, car on y trouvait
du pain de maïs lors des fêtes ou festins.
Viandes et poissons sont séchés et fumés, parfois grillés. Le pain de maïs peut s’accommoder de l’ajout de haricots,
de fruits séchés, de noix, de graines de tournesol ou du gras de wapiti.
Le pain de l’habitant-colon est de pur froment aussi beau et aussi blanc qu’en France. La viande de prédilection est le bœuf, puis vient la viande de porc fraîche; les colons apprécient un peu moins
le mouton.
Le porc est élevé surtout pour son gras; côtelettes et autres coupes fraîches sont consommées au temps des grandes boucheries. Les colons recherchent dans
le lard le goût qui rehaussera leurs plats.
La viande de gibier, petit ou gros, est accessoire et complémentaire.
Les légumes sont présents dans tous
les jardins. Oignons, choux et pois constituent les légumes de prédilection,
car ils s’apprêtent en potage. « Le colon
de la Nouvelle-France est un soupier,
c’est-à-dire que la soupe constitue l’un
des mets de base de son régime alimentaire. D’ailleurs, la complémentarité soupe-pain mérite d’être soulignée. »
En milieu rural, l’ordinaire se compose
de bœuf, de mouton et de volailles, que
le lard assaisonne. Outre les petits fruits
en saison, on mange surtout des pommes
et des prunes. En milieu urbain, c’est semblable, sauf que le thé et le sucre font leur apparition. « Vins, sucre, condiments
et épices sont affaire de démarcation sociale et géographique. »
En conclusion, Yvon Desloges déborde largement le cadre de la Nouvelle-France
et résume ainsi les grandes périodes de changement dans les habitudes alimentaires : de Champlain jusqu’à la fin
du XVIIe siècle, période du métissage franco-amérindien; les années 1690 à 1790, période où on mange à la française;
les années 1790-1860, période de métissage anglo-français; les années 1860-1960, période où on mange « à la canadienne »; enfin, depuis 1967, période des influences internationales.
Les dernières cinquante pages passent de
la théorie à la pratique en présentant quelques quarante recettes, selon que l’on soit à la table du paysan, du missionnaire ou voyageur, du gouverneur français,
des religieuses, du marchand, de l’aubergiste, du cabaretier ou de l’administrateur britannique.
Ces recettes nous font tour à tour rêver
de potage au lait et à l’oignon, de sagamité au poisson, de doré au fenouil, de fricassée d’épinards, de rôties de jambon, de longe
de veau piqué, de ramequins et de tarte
aux carottes.
Histoire de mieux nous faire savourer ce bref survol des pratiques alimentaires
des XVIIe   et XVIIIe siècles, Yvon Desloges l’a épicé de quelques peintures d’époque tirées du répertoire européen. N’est-ce pas un peu étrange ? Non. Malgré une flore indigène abondante, les arbres fruitiers et
les graines de semences proviennent du vieux continent.
8 décembre 2020
Body Ngoy, Le Canadien, bande dessinée illustrée par Hicham Absa, Ottawa, Boxia, 2020, 40 pages (version bilingue).

Bande dessinée doctorale

Originaire de la République démocratique du Congo, Body
Ngoy arrive au Canada au début
des années 1990. Dans une bande dessinée intitulée Le Canadien,
il raconte l’histoire des Noirs
établis dans son pays d’adoption.
Les illustrations sont de Hicham Absa et Irene Xia Zhou établit
la version bilingue de cet album.
Le scénario est construit autour d’une conversation que Mopao entretient avec
sa fille adolescente Mosky au cours
d’une visite de six villes en six jours : Ottawa, Montréal, Halifax, Vancouver,
Calgary et Toronto. Outre l’histoire des Noirs, le père souligne aussi quelques valeurs des Premières Nations.
Dans la version française, la jeune Franco-Ontarienne passe parfois du français à l’anglais. Ça donne une bulle comme
« Isn’t that too much for one person, Dad? Pourquoi spiritualité? You always bring religious things in everything. » Pas de bribes françaises dans la version anglaise.
Au fil des arrêts, on remarque de mini illustrations, plus petites qu’un timbre,
de personnalités noires telles que Greg Fergus, Normand Brathwaite, Dany
Laferrière, Lincoln Alexander, Donovan Bailey et Jean Augustine, sans référence
dans le texte. Quelques rares célébrités noires figurent dans la bande dessinée proprement dite, dont Oscar Peterson, Michaëlle Jean, Viola Desmond et Annamie Paul.
L’auteur nous apprend que Mathieu da Costa fut le premier Noir à mettre les pieds au Canada, en 1604; polyglotte, il servit d’interprète entre les autochtones et
les maîtres d’esclaves français de l’Acadie. Le premier esclave noir en territoire canadien est un malgache nommé Olivier
Le Jeune.
Il n’est pas clair à qui s’adresse cette bande dessinée, car le ton du père est le plus souvent très magistral, voire doctoral.
On a l’impression d’assister à un cours sur l’histoire des Noirs et des esclaves de par
la planète. Les propos de Mopao s’étendent souvent dans de doubles bulles, parfois de triples bulles.
En voici un exemple : « Dans la dynamique de restauration de l’identité des personnes de descendance africaine noire, il y a urgence dans la manière de travailler entre les leaders et les représentants de leurs communautés. Ils doivent travailler dans l’unité et dans la coordination de leurs actions. Et l’unité est une des valeurs perdues dans l’héritage des Afro-descendants. Maintenant, les leaders unis doivent être soutenus par des citoyens unis. Ainsi, toutes les communautés bénéficieront de l’action collective. » Ouf !
Je doute qu’un éditeur de bandes dessinées aurait accepté ce genre de script.
C’est souvent l’essai qui l’emporte sur
le neuvième art, notamment lorsqu’il est question de la traite des esclaves noirs dans les pays arabo-musulmans, de l’esclavage transsaharien ou du commerce triangulaire Afrique-Europe-Amérique.
Selon un dicton, « qui trop embrasse mal étreint ». C’est malheureusement le cas avec Le Canadien, dont le titre renvoie surtout à six villes de notre pays. Il n’est même pas fait mention du rôle joué par les Noirs lors de la participation du Canada à la Seconde Guerre mondiale.
À l’exception d’un anglicisme – batteries au lieu de piles –, le texte est soigneusement écrit. Les illustrations de Hicham Absa sont finement stylisées. Et la dynamique père-fille est une valeur ajoutée.
2 décembre 2020
Jean-Sébastien Marsan, Histoire populaire
de l’amour au Québec
, tome II, 1760-1860, essai, Montréal, Éditions Fides, 2020,

192 pages, 29,95 $.

Mœurs sexuelles
dans le Bas-Canada

Au Québec, sous le Régime anglais, l’Église ne parviendra jamais à policer complètement les mœurs,
à bannir le concubinage, la bigamie, l’adultère, la prostitution ou la simple attirance entre deux célibataires nullement pressés de se marier.
Ce n’est pas parce qu’elle n’a pas essayé, explique Jean-Sébastien Marsan dans Histoire populaire
de l’amour au Québec
, tome II,
1760-1860.
Dès 1767, le premier évêque de Québec sous le Régime anglais déplore la prolifération
de « vices autrefois si rares dans cette colonie » et un relâchement généralisé
de la morale chrétienne. Voici la liste
des péchés sexuels graves qu’un curé doit signaler à son évêque jusqu’au milieu
du XIXe siècle : inceste, sodomie, bestialité, adultère, pédophilie, relations hors mariage entre Blancs et Autochtones.
On apprend que, après la Conquête,
les nouveaux maîtres anglophones ont volontairement frayé avec l’élite francophone, et vice vera. L’écrivain Philippe Aubert de Gaspé épouse en 1811 Susanne Allison, fille d’un capitaine de l’infanterie britannique. Son père avait lui-même convolé avec une Canadienne (lire Canadienne française).
Le 18 novembre 1851, l’archevêque de Québec signe une lettre pastorale interdisant les danses en couple où les partenaires s’enlacent (galop, valse, polka, mazurka).
Les danses en groupe (rondes, cotillons, quadrilles) sont tolérées, mais non approuvées, Nuance importante.
Les hommes peuvent rendre visite à leurs dulcinées pendant les « bons soirs de fréquentation », soit le mardi, le jeudi,
le samedi et parfois le dimanche. L’origine de cette coutume demeure inconnue, mais chose certaine, un chaperon doit veiller
au grain.
Aux Îles-de-la-Madeleine, un jeune homme qui se déplace chez une jeune femme pour lui chanter la pomme doit vérifier la présence ou non d’un pot d’eau sur la table de cuisine. « C’était le signe conventionnel indiquant que le garçon était agréé. Si la jeune fille ne mettait pas de pot d’eau sur la table, le garçon n’allait pas s’asseoir avec elle et ne devait point revenir », de noter l’ethnographe Anselme Chiasson.
L’Église refuse de célébrer un mariage
le dimanche, les jours de fête religieuse, durant l’avent, de Noël à l’Épiphanie, et durant le carême. Il faut éviter, en somme de se marier en décembre, février, mars
et avril. Comme on peut s’y attendre,
la sexualité dans le mariage n’est nullement associée au plaisir; elle se limite au « devoir conjugal ». Ce que les Canadiens appellent « amour » prend la forme d’une amitié intime, basée sur la confiance et le respect mutuel.
L’auteur signale que le harcèlement sexuel d’un maître ou d’un fils de la maison à l’endroit d’une domestique se produisait
et plaçait cette dernière dans une situation embarrassante. Si elle refuse les avances,
on la congédie probablement. Si elle cède, une réputation de « fille de mauvaise vie » lui colle à la peau. Si elle tombe enceinte, c’est le congédiement.
S’il est vrai que le Bas-Canada a
la réputation de familles nombreuses,
les 10-15-20 enfants ne sont quand même pas la norme. L’ouvrage nous apprend qu’on ne connaît nulle part ailleurs « la coutume voulant que le vingt-sixième enfant d’une même famille soit élevé à la charge du curé de la paroisse ». Cas assez rare puisque
la mortalité infantile en fauche plusieurs.
Enfin, on y lit que la branlette ou masturbation entraîne un affaiblissement
de la vue, une diminution considérable de toutes les facultés, surtout la mémoire, l’épilepsie, la folie et le suicide. « C’est à
se demander s’il existe une maladie que
la masturbation ne provoque pas. »
28 novembre 2020
Jean-François Cliche, Fake news, le vrai, 
le faux et la science
, essai, Montréal, Éditions MultiMondes, 2020, 304 pages, 25,95 $.

Fake news
et son large spectrum

Depuis l’élection de Donald Trump en 2016, le monde entier a appris que le Web n’était pas seulement
un outil de diffusion du savoir,
mais un instrument qui peut être perverti à ses propres fins. Il n’est pas toujours facile de démêler ce
qui est vrai de ce qui est faux. Bienvenue au fake news !
Chroniqueur au quotidien Le Soleil à Québec depuis 2017, Jean-François Cliche
a regroupé plus de 80 de ses articles dans Fake news, le vrai, le faux et la science.
Il répond aux questions posées par
ses lecteurs et lectrices. Exemples :
Les pesticides peuvent-ils causer l’autisme ? Le nombre d’armes à feu en circulation peut-il provoquer plus de tueries de masse ? L’ALÉNA est-il lié à l’épidémie d’obésité ? Les réponses ne sont pas toujours celles auxquelles on s’attend.
L’ouvrage comprend quatre sections, selon le degré de fausseté. La première regroupe des affirmations qui se sont avérées carrément mensongères. La deuxième aborde les demi-vérités, soit « des affirma-tions qui, sans être tout à fait fausses, présentent néanmoins une version déformée de la réalité ». La troisième section est consacrée aux biais journalistiques
et la dernière donne des exemples d’affirmations qui étaient vraies au fond.
Au sujet des fake news carrément mensongères, l’auteur écrit qu’il existe
une pratique subtile « de présenter un fait tellement tordu ou hors contexte que l’impression s’en dégageant lui donne
un caractère vraisemblable même s’il n’a aucun rapport avec la réalité ».
En ce qui concerne les demi-vérités, Jean-François Cliche souligne d’abord que, dans la vraie vie, il est rare que les faits soient clairement noirs ou blancs. « Il en va de même de la plupart des affirmations, qui ne sont souvent ni entièrement fausses, ni absolument vraies. Encore faut-il savoir quels morceaux tombent de quel côté de
la clôture. »
Les biais journalistiques ne sont à peu près jamais des mensonges à proprement parler. Les journalistes exercent leur travail dans des conditions qui ne favorisent pas toujours la prudence intellectuelle.
Le sensationnisme et les délais courts pour sortir une histoire percutante expliquent parfois un malheureux biais.
Enfin, plusieurs médias ont senti le besoin de lancer des rubriques de vérification factuelle. Bien que des faits semblent difficiles à croire, une analyse minutieuse révèle parfois qu’ils se révèlent en bonne partie vrais.
Nous sommes dans une ère où la désinfor-mation court plus vite que la vérité sur
les réseaux sociaux. La tâche qui incombe aux médias écrits et électroniques n’a j
amais été aussi prépondérante. Hélas,
« les reporters n’ont jamais été aussi peu nombreux à exécuter leur travail, à cause de la profonde crise qui secoue l’industrie ».
21 novembre 2020
Michel Langlois, La Vie avant tout, tome 2,
En pleine action, roman, Montréal, Éditions Hurtubise, 2020, 336 pages, 24,95 $.

Goûter chaque instant vécu

Le bedeau sonne l’angélus du matin, le laitier distribue ses bouteilles,
les vieilles dames se rendent à
la messe, les hommes âgés se retrouvent au café du coin, les jours filent à Saint-Jean-Port-Joli.
Et Michel Langlois décrit
le quotidien de ce village dans s
on roman La Vie avant tout, tome 2, En pleine action.
Le sculpteur Roméo Marion est le narrateur de l’intrigue qui se déroule entre 1905
et 1924. Lui et son épouse Béatrice sont propriétaires de l’Auberge du Joli-Port.
C’est plutôt elle qui dirige ce commerce florissant. Roméo décore le devant et l’intérieur de l’auberge en sculptant quelques scènes des fables de La Fontaine.
Artisan de grand talent, Marion décide
de ciseler les principaux personnages
de l’histoire des Canadiens français. Pour ce faire, il s’inspire des notes que lui envoie Benjamin Sulte (1841-1923), auteur du célèbre essai Histoire des Canadiens-français (1882). Sulte figure comme un des nombreux personnages historiques dans
ce roman.
Les sculptures de Marion vont de Jacques Cartier à Louis-Joseph Papineau, en passant par Samuel de Champlain et Louis Hébert, Mgr de Laval, Frontenac, Chomedey de Maisonneuve, Jeanne Mance et Marguerite Bourgeoys, les Filles du Roi, Montcalm et Wolfe. Ils sont en montre dans un petit musée et chaque visiteur paie 25 sous pour les admirer.
Le curé de Saint-Jean-Port-Joli dicte
la conduite des villageois. Il voit des péchés partout : danses, mascarades, cirques, vêtements décolletés, femmes qui fument, commerces ouverts le dimanche, et j’en passe. Roméo Marion ne croit pas, comme
le curé le prêche, que nous sommes sur terre « uniquement pour souffrir afin de gagner notre ciel ». Il croit plutôt qu’il faut s’efforcer de goûter chaque instant vécu avec ceux qu’on aime.
L’Auberge du Joli-Port ne pouvant tenir
des danses, elle présente des soirées de chansons, des pièces de théâtre, des contes, des concerts de violon et d’accordéon. « L’auberge devient vite, après l’église,
un des principaux lieux de rendez-vous
de Saint-Jean. »
Michel Langlois adopte souvent un style doctoral, mais il lui arrive parfois de glisser un peu d’humour. Au lieu de livrer un sac de pommes, un personnage distrait apporte un sac de pommes de terre. « Au moins, remercions le ciel, puisqu’il ne s’agissait
pas de pommes de route ! »
Un autre personnage réel dans ce roman
est Médard Bourgault, célèbre sculpteur qui fonde avec ses frères Jean-Julien et André
la première école de sculpture de Saint-Jean-Port-Joli. Le village est aujourd’hui
la capitale de la sculpture québécoise et
un haut lieu de l’artisanat.
On trouve beaucoup de remplissage pour étoffer les 300 pages du roman ; le tout aurait pu tenir en 100 pages de moins.
Il y a de longs passages sur divers personnages historiques comme Jacques Cartier. Ou encore des chapitres intitulés « De choses et d’autres » ou « Un peu
de tout ».
On trouve aussi des contes qui peuvent s’étendre jusqu’à 9 pages. Ceux-ci sont livrés par Boniface Boulerice et commence toujours par : « Il n’en tient qu’à nous de nous faire une vie belle. Contre ça, que voulez-vous que la bonne y fasse ? »
(Bon i face)
La dernière phrase du roman se lit comme suit : « Étrangement, je sentais qu’un événement pas ordinaire se préparait et
je me demandais quel tour la vie allait encore me jour. » À suivre…