29 mars 2020
Lyne Gareau, Emily Carr: une artiste dans
la forêt
, album illustré par Paul Roux, Vancouver, Éditions du Pacifique Nord-Ouest, 2020, 92 pages, 14,95 $.

La liberté individuelle prime sur l’opinion d’autrui

La Colombie-Britannique
a maintenant sa première maison d’édition de langue française.
Louis Anctil a fondé les Éditions
du Pacifique Nord-Ouest
à Vancouver, et le tout premier ouvrage porte sur la plus célèbre peintre de cette province : Emily Carr: une artiste dans la forêt,
de Lyne Gareau. Illustré par Paul Roux, le livre s’adresse à un jeune public, bien que le texte soit
parfois d’un niveau supérieur.
Lyne Gareau raconte la vie d’Emily Carr (1871-1945) en fournissant plusieurs détails sur son enfance et adolescence. La jeune fille suit des cours de peinture, mais se
rend vite compte qu’elle « ne veut plus reproduire les choses à la manière d’une photographe. Emily désire que ses toiles expriment non seulement ce qu’elle voit, mais aussi ses émotions. »
Lors d’un voyage à Paris, elle découvre
les meilleurs artistes postimpressionnistes
et adopte leur style… qui n’est pas bien accueilli en Colombie-Britannique.
Les peintures d’Emily Carr ont pour thèmes principaux les forêts anciennes de sa province et l’art totémique des Premières Nations. Contrairement à ceux qui l’ont précédée, elle « ne cherche pas à reproduire les choses de façon réaliste ». Emily Carr
est dès lors perçu comme une femme artiste dont le style paraît « tout à fait bizarre ».
Juste au moment où Carr se demande si elle doit continuer à ne pas être comme les autres, le directeur de la Galerie nationale du Canada (rebaptisée Musée des beaux-arts du Canada) découvre son talent et l’inclut dans une exposition en 1927.
C’est lors de son voyage en Ontario qu’elle fait la connaissance de Lauren Harris, d
u Groupe des Sept, qui l’encourage à persévérer dans sa voie.
Ce premier ouvrage des Éditions du Pacifique Nord-Ouest illustre comment, pour Emily Carr, « la liberté individuelle
est beaucoup plus importante que l’opinion d’autrui et le désir de se conformer ». L’illustrateur Paul Roux joue souvent sur
les tons de verdure et donnent à cette couleur de vibrantes touches émotives.
20 mars 2020
Matt Cosgrove, Merci, maman! album traduit de l’anglais par Isabelle Montagnier, Toronto, Éditions Scholastic, 2020, 24 pages, 10,99 $.

Cadeau idéal
pour la Fête des Mères

Le mois prochain, on célèbrera
la fête des mères. Je vous propose
un petit livre qui permet à un enfant de dire « Merci, maman! »
C’est le titre de l’album que signe
et illustre l’Australien Matt Cosgrove. Que ce soit l’histoire avant d’aller faire dodo, ou le bisou pour faire oublier un bobo, ou la balançoire
qui monte très haut, il y a toujours une bonne raison de dire…
Merci, maman!
L’album présente onze scènes de la vie quotidienne où un animal remercie
sa mère qui vient l’aider. Parmi les animaux représentés, on trouve un éléphant,
un renard, un tigre, un castor, un rhinocéros, un singe, un ours, un zèbre… Belle occasion pour aider l’enfant à nommer correctement chaque animal.
Chaque texte est simple, amusant et ponctué de rimes. Le tout est merveilleusement accompagné d’illustrations hautes en couleur. Chaque histoire occupe deux
pages recto verso. En voici un exemple.
Page recto : un girafon tient une pile de livres. « Parfois, c’est l’heure d’aller dormir, mais tout ce que tu peux te dire, c’est qu’il
y a des livres à lire, alors supplie… MAMAN! » Au verso, la maman girafe chausse ses lunettes à corne rouge et dit « Celui-là, c’est le dernier! » Le petit répond tout de go « Merci, maman! »
L’album s’adresse aux enfants de 3 à 6 ans.
Il peint l’entraide et les bonnes manières.
Le ton des illustrations fait souvent sourire. Je signale, en passant, que Matt Cosgrove dédie sa nouvelle création à toutes
les mamans, mais surtout à sa mère Nancy.
12 mars 2020
Mireille Messier, Sergent Billy, la vraie histoire du chevreau devenu soldat, album illustré par Kass Reich, Montréal, Éditions
de l’Isatis, coll. Tourne-pierre no 68, 2020, 40 pages, 21,95 $.

La vraie histoire du chevreau canadien devenu héros de la Première Guerre mondiale

Le village de Broadview,
en Saskatchewan, et le nom de Daisy Curwain ne vous disent sans doute pas grand-chose. C’est cependant là et avec cette fillette que commence l’histoire de Billy, un chevreau devenu soldat durant la Première Guerre mondiale. Mireille Messier nous raconte cette incroyable aventure dans l’album Sergent Billy, illustré par Kass Reich.
Des chiens, des chats, des chevaux, des chèvres, des cochons, des ours, des pigeons et même un canard ont accompagné les troupes durant la Première Guerre de 1914-1918. Certains avaient des tâches précises, comme déplacer l’artillerie ou envoyer
des messages. D’autres étaient des mascottes qui permettaient de garder le moral. Ils ont tous été des héros à leur façon.
En 1914, un train rempli de soldats s’arrête
à Broadview; tout près, dans ce village
des prairies, une fillette nommée Daisy joue avec son chevreau appelé Billy. Les soldats du 5e bataillon des Forces armées canadiennes veulent emprunter l’animal, certains qu’il leur portera chance. Daisy accepte… à condition que Billy lui soit ramené après la guerre.
Quand Mireille Messier a découvert
ce fait historique, elle s’est dit qu’il fallait
le célébré. Elle s’est bien documentée et
elle raconte les péripéties de Billy, parfois camouflé pour échapper à l’œil d’un colonel pas chaud du tout à avoir un chevreau dans ses pattes. Quand Billy pousse à coups de cornes des soldats dans la tranchée pour échapper à l’explosion d’un obus, le colonel reconnaît son exploit en lui décernant la médaille Étoile de Mons et le grade de sergent.
Cet album pour les 4 ans et plus est illustré par Kass Reich. Les teintes de brun, marron, kaki et vert foncé abondent et le chevreau blanc se distingue partout où il va. Le texte illustre bien comment, « sans Billy,
les soldats devinrent vite maussades.
Ils se chicanaient pour un rien et étaient grognons… Le colonel, lui, était perplexe. »
On suit Billy à travers des moments tristes, des moments de camaraderie et des moments de fête. L’album célèbre l’amitié entre les humains et les animaux. C’est l’histoire extraordinaire d’un chevreau
qui est devenu un héros de guerre. Bien entendu, Billy a sa place dans le Musée historique de Broadview, en Saskatchewan.
26 février 2020
Germaine Guèvremont, Le Survenant,
roman, Montréal, Éditons Fides, coll. Biblio, 2012, 216 pages, 9,95 $.

Un Survenant
méconnu et mal-aimé

Puisque le roman de Germaine Guèvremont est paru en 1945,
il a été trop facile de classer
Le Survenant à l’enseigne de 
la littérature du terroir. Si le Venant ne dévoile jamais son nom,
ne serait-ce pas tout simplement parce qu’il y a quelque chose
dans sa personnalité qu’il refuse
de dévoiler…?
Je savais que Guèvremont était largement connue pour ce roman-culte, mais j’en ai pris connaissance 75 ans plus tard, dans
le cadre d’un club de lecture à la résidence Place Saint-Laurent (Toronto). J’avoue
l’avoir lu au premier degré, sans porter attention à ce qui se révélait subtilement entre les lignes. Quelques jours plus tard,
une recherche m’a ouvert les yeux.
Selon des spécialistes de la littérature – Roger Duhamel et André Langevin, pour n’en nommer que deux –, il y avait longtemps que les lettres québécoises ne nous avaient pas donné un roman paysan d’une telle justesse de ton. Le fondateur de la revue Lettres québécoises, Adrien Thério, est d’un tout autre avis. Selon lui, l’histoire racontée est sublime, non pas parce qu’elle fait l’éloge du terroir, mais parce qu’il est question d’un amour impossible.
Il n’est pratiquement pas question de travaux sur la terre dans Le Survenant.
On ne voit pas les Beauchemin faire
la moisson ou s’occuper des travaux de
la ferme. Le père Didace, le Survenant et Angélina ont de tout autres préoccupations. Germaine Guèvremont semble plus intéressée à illustrer comment son Survenant n’a aucune attirance pour
les femmes.
À preuve cette citation : « Bon compagnon et causeur avec les hommes, Venant se montrait distant envers les femmes. Quand
il ne se moquait pas de leur inutilité dans
le monde, il les ignorait. » En toute logique, note Adrien Thério, si le Venant n’aime pas les femmes, il doit aimer ailleurs.
Selon Thério, nous sommes obligés « à nous demander si Germaine Guèvremont ne savait pas dès le départ que son Survenant était homosexuel ». Elle aurait pu laisser planer un doute, ajouter des scènes de fréquentation de l’autre sexe, ou prêter à son personnage des propos virils à l’endroit des beaux corps féminins. Au contraire,
écrit Thério, la romancière « fait tout pour nous faire croire que son Survenant est absolument insensible à la beauté féminine ».
L’homosexualité du Survenant se lit clairement entre les lignes de sa réplique durant la seule scène d’amour de ce roman. Angélina lui propose le mariage : « – Si tu voulais, Survenant… » Il emprisonne alors tendrement les mains qui s’accrochent
à lui, puis se ressaisit, se dégage d’un geste brusque et lance « Tente-moi pas,
Angélina. C’est mieux. » On ne revoit plus
le Survenant, qui se perd à grandes foulées dans la nuit.
On l’imagine s’arrêter dans un autre village, très loin, trouver un autre nom, tenter de vivre sa vie du mieux qu’il peut jusqu’au moment où il sera soupçonné de…
19 février 2020
Florian Olsen, Un automne noir, roman policier, Montréal, Éditions Triptyque, 2020, 264 pages, 24,95 $.

Complots,
bavures policières
et autres magouilles

« Certains hommes écoutent
le silence de Dieu, d’autres le bruit du diable. » Cet énoncé cryptique d’un sergent-détective dissimule peut-être la clef de l’énigme entourant une série de quatre meurtres décrits dans le roman policier Un automne noir,
de Florian Olsen.
Il y a des éléments communs à chaque meurtre; il s’agit de jeunes femmes, étranglées, dans des lieux fermés. D’abord Nadia El Alaoui, le cou rompu dans la salle de bain du café Saint-Michel à Hull; puis Carolyn Mackay, étranglée dans la cave d’une microbrasserie d’Ottawa; ensuite Claire Normandeau, assassinée dans la salle à manger de son appartement à Hull; enfin, Jessica Albert, le cou écrasé dans la ruelle de la rue Aubry à Hull.
Marocaine, la première victime ne dérange pas trop, mais lorsque la deuxième est blanche, « toute la population s’est sentie visée ». Les homicides ouvrent dès lors
une boîte de Pandore. « La terreur a crû comme un cancer. Elle s’est alimentée d’angoisses et de craintes sous-terraines
qui rongeaient déjà nos concitoyens bien avant le début des meurtres. »
Chaque chapitre porte la mention d’une saison : Automne (moment des meurtres), Hiver (moment clé de l’enquête) et Printemps (quelques mois ou années plus tard). Les principaux personnages sont le sergent-détective Nasir Hassan de la police de Gatineau, l’agente spéciale Mila Scherrer de la police de Montréal, le journaliste Alexandre Aster du quotidien Le Droit
et la sociologue Estara Villeneuve de l’Université d’Ottawa.
L’agente de Montréal est appelée en
renfort parce que Hull n’a jamais connu de meurtrier en série. On apprend que la ville a déjà hérité du surnom de « petit Chicago » en référence au flot d’alcool qui s’y buvait et au grabuge qui s’en suivait. Une partie de l’action se déroule à Ottawa, dans le coin du marché By où Le Droit occupe ses locaux, et à l’université
traversée par l’avenue Laurier.
Le romancier Florian Olsen écrit que
« le travail des policiers devient périlleux une fois que les journalistes braquent
leurs caméras sur une enquête ». Affecté aux affaires criminelles, Alexandre Aster demeure convaincu qu’il y a eu complots, bavures policières et autres magouilles dans l’enquête sur les meurtres de l’Automne noir, expression de son cru.
Aster convainc la sociologue Estara Villeneuve à examiner quelques interrogations ou doutes entourant un suspect d’origine haïtienne et une artiste étrangement témoin de chaque meurtre. Aster et Villeneuve sont les seuls à savoir que « la vérité a échappé au rapport de police ».
La campagne électorale du maire de Hull sert comme toile de fond à cette intrigue policière. Cela permet à l’auteur de poser
un regard lucide, tranchant, sur les discours haineux, sur l’immigration et sur le passé sombre des villes ouvrières.
Passionné de politique et de mystères, Florian Olsen a grandi en Acadie. Il a complété un baccalauréat en histoire à l’Université de Moncton et un doctorat en science politique à l’Université d’Ottawa.
10 février 2020
Sous la direction de Michel Bock et Yves Frenette, Résistances, mobilisations et contestations. L’Association canadienne-française de l’Ontario (1910-2006), essai, Ottawa, Les Presses de l’Université d’Ottawa, 2019, 356 pages, 39,95 $.

Porte-parole officiel,
puis marginalisé

ACFEO, ACFO, AFO. Selon votre âge, vous connaissez peut-être deux
ou trois de ces organismes qui ont représenté les Franco-Ontariens au fil des ans. Il s’agit de l’Association canadienne-française d’éducation d’Ontario (ACFEO, 1910-1969), de l’Association canadienne-française de l’Ontario (ACFO, 1969-2006) et
de l’Assemblée de la francophonie
de l’Ontario (AFO, depuis 2006).
Leur cheminement, parfois houleux, est décrit avec minutie dans Résistances, mobilisations et contestations, un ouvrage sous
la direction de Michel Bock
et Yves Frenette.
Fondée à Ottawa le 20 janvier 1910 par 1 200 Canadiens français de l’Ontario, l’ACFEO se veut un « regroupement compact, solide et permanent de tous
nos compatriotes d’Ontario en un bloc national ».  La crise du Règlement 17 (1912-1927) a « permis à l’ACFEO de renforcer
sa situation et de s’imposer comme
la porte-parole reconnue de la collectivité franco-ontarienne.
Dès le départ, nationalisme et catholicisme font bon ménage dans l’esprit des dirigeants de l’ACFEO. Tant et si bien que l’Association demande à Rome de dénoncer le Règlement 17. Or, la hiérarchie romaine ne voit dans
la crise scolaire « qu’un conflit politique
ne comportant aucune dimension religieuse particulière. À ses yeux, la thèse de
la langue, gardienne de la foi, était indéfendable. »
L’ACFEO n’en demeure pas moins « fille soumise à l’Église ». Cardinaux, archevêques, évêques, vicaires généraux, chanoines, prêtres et membres de congrégations religieuses participent massivement à
ses congrès et font souvent partie du comité exécutif. Un prêtre est même président
de l’ACFEO en 1933-1934 et le chef de secrétariat fut longtemps un oblat.
Si, durant l’application du Règlement 17, l’ACFEO a été en réaction, après son retrait, elle demeure plus que jamais en mode action. « Elle entendait amener le ministère de l’Éducation à établir un système scolaire bilingue destiné aux élèves canadiens-français. » On ne parle pas encore d’écoles de langue française, ni d’élèves franco-ontariens. Il faudra attendre les années 1
960 et 1970.
L’ACFEO élargit sa structure pour accueillir des « sociétés affiliées » comme l’Association des commissaires des écoles bilingues d’Ontario, l’Association de l’enseignement français en Ontario (ancêtre de l’AEFO), l’Union des cultivateurs franco-ontariens, la Fédération des sociétés Saint-Jean-Baptiste de l’Ontario et l’Association
de la jeunesse franco-ontarienne.
En 1969, l’ACFEO laisse tomber le mot « éducation » et devient l’ACFO. L’Association continue de regrouper des individus « d’origine, de langue ou de culture française résidant en Ontario ».
On laisse tomber « de religion catholique ». Le financement qu’elle obtient du Secrétariat d’État (ancêtre de Patrimoine Canada)
la plonge dans un vaste programme d’animation qui vise à amener les Franco-Ontariens « à se responsabiliser et à prendre en main leur propre devenir ».
Ce dirigisme fédéral va chambouler le fonctionnement et les structures de l’ACFO, voire son financement puisque certaines ACFO régionales recevront leur subvention directement du Secrétariat d’État. Michel Bock se demande si le fédéral n’a pas « posé ce geste en guise de représailles contre l’Association, qui ne l’avait pas ménagé au moment de la campagne référendaire de 1980 et des négociations constitutionnelles qui s’étaient amorcées
par la suite ».
La présence accrue d’immigrants de langue française dans les grands centres comme Toronto et Ottawa amène l’ACFO à se positionner face au pluralisme et au fractionnement identitaire qui guette désormais la francophonie ontarienne. Certains francophones de l’Ontario demeurent « incapables de partager
a priori la conscience historique des Franco-Ontariens ». La légitimité de l’ACFO est mise à l’épreuve et ouvre la porte à une nouvelle restructuration qui équivaut à
son enterrement et à la naissance de l’Assemblée de la francophonie de l’Ontario en 2006.
Je tiens à préciser que cet ouvrage souligne clairement comment l’ACFEO-ACFO est constamment passée d’une restructuration
à l’autre, d’une crise de représentativité à l’autre, d’un point tournant à l’autre. Cela n’a pas empêché l’ACFO d’avoir plusieurs plumes à son chapeau : service en français, gestion scolaire, réseau de collèges, Chaîne française de TVOntario et Fondation franco-ontarienne, entre autres.
Résistances, mobilisations et contestations est un ouvrage collectif sous la direction
de Michel Bock (Université d’Ottawa) et Yves Frenette (anciennement du Collège Glendon). Frenette signe l’Avant-propos
et l’Introduction; Bock signe le premier chapitre (1910-1927) avec Serge Dupuis,
le chapitre 4 (1969-1982), le chapitre 5 (1982-1992) et la Conclusion. Gratien Allaire couvre la période allant de 1927 à 1944, Marcel Martel de 1944 à 1969, Anne Gilbert
et Mariève Forest de 1992 à 2006.
Je laisse le mot de la fin à Michel Bock
qui note que, en 2006, l’ACFO « ressemblait bien peu à l’Association qui avait vu le jour près de cent ans plus tôt. Ses multiples réinventions et son éventuelle marginali-sation permettent de prendre la mesure
des transformations qu’a connues l’Ontario français en tant que collectivité politique
au XXe siècle. »
28 janvier 2020
Micheline Marchand, Perdue au bord de
la baie d’Hudson
, roman, Ottawa, Éditions David, coll. 14/18, 2020, 236 pages, 16,95 $.

Roman atypique
à l’allure de livre savant

« On ne peut pas se nourrir de colère, d’amertume et de regret […], car la survie n’est pas un acte égoïste, mais un impératif ».
Voilà qui résume assez bien
le tout dernier roman de Micheline Marchand, Perdue au bord
de la baie d’Hudson
. Destiné à
un public ado, l’ouvrage intéressera tout autant un lectorat adulte.
La protagoniste du roman se prénomme
Zoé, une adolescente qui est mal dans sa peau. Pour affronter ses démons et vaincre la culpabilité qui la tenaille, elle s’enfuit d’Ottawa et se réfugie chez son cousin à Churchill, au nord du Manitoba, au bord
de la baie d’Hudson. Et le personnage principal et la romancière ont des racines métisses et franco-ontariennes.
Perdue au bord de la baie d’Hudson se loge presque à trois enseignes. D’abord un roman d’aventure où l’extrême froid et l’ours polaire jouent un rôle de premier plan. Ensuite un roman psychologique où même si « on a beau courir, on reste toujours
collé à soi-même ». Enfin, un roman policier où on cherche le motif de l
a culpabilité qui assaille Zoé.
Ce motif est dévoilé au compte-gouttes, comme un suspense. Il s’agit d’une condition qui incite Zoé à se tailler les bras, car sentir une douleur physique a le pouvoir d’atténuer une souffrance émotionnelle mille fois plus insoutenable. « Quand j’ai senti ma douleur physique étouffer
ma douleur intérieure, j’ai cru avoir trouvé ma sortie de secours. »
L’intrigue menée avec maîtrise et avec moults rebondissements illustre fort bien comment les gens de Churchill sont débrouillards et résilients. Ces traits caractéristiques aident Zoé à gagner
de la confiance et à se sentir plus forte. Parlant de force, Micheline Marchand a
le don de montrer avec brio comment
« la force de la nature est souvent supérieure à la volonté des êtres humains ». Sa description d’un blizzard n’a rien à envier à ce que Saint-Jean Terre-Neuve
a vécu à la mi-janvier.
Pour décrire un personnage très secondaire, l’auteure souligne que le côtoyer « c’est écouter un audio livre savant qui n’a pas
de bouton d’arrêt ». Or, elle agit elle-même de cette façon en glissant constamment
des références historiques, culturelles, géographiques ou climatologiques qui colorent chacune à leur façon le récit.
On apprend, par exemple, que Churchill
est un écotone, c’est-à-dire une zone de transition, « la jonction entre la baie d’Hudson, la toundra et la taïga ».
La plus grande originalité de ce roman réside dans le fait qu’on lit parallèlement deux histoires, celle de Zoé et celle de Thanadelthur, une jeune femme dénée
dont les talents diplomatiques ont conduit
à la signature d’un accord de paix entre
les Dénés et les Cris vers 1717. Négociatrice habile, Thanadelthur a joué un rôle considérable dans le début des relations commerciales entre les Dénés et la Compagnie de la Baie d’Hudson, qui ont duré plus de deux siècles.
Le 11 août 2017, la Commission des lieux
et monuments historiques du Canada a dévoilé une plaque honorant Thanadelthur, décédée exactement 300 ans plus tôt.
Je ne serais pas surpris que Micheline Marchand ait assisté au dévoilement
de cette plaque. Chose certaine, elle a soigneusement arpenté tous les coins
de Churchill et le bord majestueux de
la baie d’Hudson. Le résultat est un roman d’une grande sensibilité.
20 janvier 2020
Jean-Pierre Charland, Impudique point ne seras. Une enquête d’Eugène Dolan, roman, Montréal, Éditions Hurtubise, 2019, 376 pages, 27,95 $.

Quand l’évêque était
plus puissant que le chef de police

Le sixième commandement
de Dieu est « Impudique point
ne seras, de corps ni
de consentement. Les mauvaises pensées, la masturbation,
les attouchements avant le mariage sont interdits. Dans un pensionnat où les garçons doivent se confesser
à un directeur spirituel, il n’est pas rare d’assister à des « amitiés particulières ». Voilà un sujet en
or pour le romancier Jean-Pierre Charland, dont le 35e roman s’intitule Impudique point ne seras.
Dès les premières pages, l’auteur fait dire
au détective Eugène Dolan de la Police de Montréal que « la loi s’applique de façon variable, selon la fortune, le prestige,
le pouvoir ». Le mot le plus important est
le pouvoir et celui de l’Église l’emporte haut la main en 1907, année où se déroule l’intrigue de ce roman policier.
Le directeur des études au Collège de Montréal est trouvé mort et affreusement mutilé. Un organe de chaque sens a été crevé ou coupé : yeux, oreilles, langue,
nez et pénis. L’institution est dirigée par
les prêtres séculiers et relève donc de l’archevêché où « on a décidé de mentir
sur la cause de la mort ». On n’a pas
le droit d’agir ainsi, mais on en a le pouvoir.
L’évêque auxiliaire exige que l’enquête
de la police soit menée par Eugène Dolan,
un ancien séminariste du Collège de Montréal. Il doit lui faire rapport et nom
au chef de police. C’est dans la cellule ensanglantée de la victime que Dolan découvre qu’on a charcuté le curé en parodiant le rite de l’extrême-onction, sacrement qu’il connaît puisqu’il se
destinait jadis à la prêtrise.
Le pouvoir du clergé occupe souvent
une place prépondérante dans les romans de Jean-Pierre Charland. Ici, il n’hésite pas faire coucher un prêtre avec plusieurs garçons de 14-16 ans. Quand un officier dit à Dolan que les gens racontent des choses de ce genre, mais que cela n’arrive pas vraiment, le détective répond que ce n’est pas rare, au contraire. « Après tout, mettre ensemble des centaines d’enfants et
des hommes privés de femmes… »
D’une citation de la Bible (Lévitique 20, 13)
à des encycliques de Rome, en passant par le sixième commandement de Dieu et
une lettre de saint Paul aux Romains,
les allusions aux pratiques sodomites sont nombreuses. Il se trouve certains prêtres pour glisser à Dolan que la victime
« a bien mérité ce qui lui est arrivé ».
Personne n’est dupe lorsque le supérieur
du Collège annonce que le directeur
des études est mort d’une crise cardiaque, version imposée par l’archevêché. Comme un élève s’est enfui le matin où le corps mutilé a été trouvé, le supérieur y voit
un suspect de premier choix. Mais « il ne peut être emprisonné pour une crime inexistant », d’autant plus que Dolan ne
le croit pas coupable du meurtre effacé
par le pouvoir religieux.
L’enquête est difficile et complexe –
un second meurtre survient au Collège –
et la seule personne qui parle franchement est celle qui en sait le moins. Habitués à fouiller les âmes, les prêtres du Collège sont devenus « compétents pour dissimuler
la leur ».
Impudique point ne seras est la troisième enquête d’Eugène Dolan. S’inspirant du premier et du quatrième commandements de Dieu, Jean-Pierre Charland a publié
Un seul Dieu tu adoreras (2018) et Père
et mère tu honoreras
(2016). Cette fois-ci,
le prolifique romancier illustre avec brio qu’il fut une époque au Québec où
« le péché de la chair suscitait la plus grande réprobation. Plus grande que
le meurtre. » Les catholiques ne pouvaient pas échapper à la surveillance de l’évêque et de ses pions.
29 décembre 2019
Gabriel Osson, Le jour se lèvera, roman, Ottawa, Éditions David, coll. Indociles, 2019, 208 pages, 23,95 $.

Treize rebelles haïtiens jouent aux héros

Dans son tout dernier roman,
Le jour se lèvera, Gabriel Osson tire de l’oubli une des plus téméraires
et utopiques aventures pour renverser le régime dictatorial
de François Duvalier en Haïti
à l’été 1964. La guérilla de treize jeunes adultes suit le principe
qu’« il n’y a point de liberté sans révolution. Il faut du sang pour améliorer le monde. »
Ces treize hommes sont Max Armand, Jacques Armand, Gérald Brierre, Mirko Chandler, Louis Drouin fils, Charles Forbin, Jean Gerdès, Réginald Jourdan, Yvan Laraque, Marcel Numa, Roland Rigaud, Guslé Villedrouin et Jacques Wadestrandt.
Bien que s’inspirant des faits historiques entourant leur soi-disant révolution,
Le jour se lèvera demeure une œuvre
de fiction. L’auteur a changé le nom
des protagonistes, car il leur prête
« des personnalités, un passé et des motivations qui n’étaient peut-être pas
les leurs ».
Au début des années 1960, les Noirs aux États-Unis sont toujours sous le joug
des Blancs. Il n’y a qu’un pas pour que
des étudiants à New York leur substitue « la figure des paysans haïtiens et des mulâtres persécutés dans une même opprobre ». Ainsi naissent Jeune Haïti et 
un groupe de treize idéalistes entre 21
et 39 ans. « Tous prêts à sacrifier leur existence pour libérer leur pays du joug
de la dictature », ils s’entrainent à un endoctrinement marxiste, à des techniques de combat et de contre-interrogatoire,
voire à une résistance à la torture.
On apprend que les tontons macoutes de Duvalier sont officiellement des Volontaires de la Sécurité nationale. On passe des suppôts de Satan aux suppôts du régime. Lorsque Papa Doc apprend que
des rebelles ont débarqué aux environs
de Jérémie, il ordonne aux tontons macoutes d’attraper ces cafards avant qu’ils ne s’incrustent dans le pays. La guérilla est
de courte durée : 12 août – 12 novembre 1964.
L’auteur écrit que, « à part les proches de Duvalier et leurs serviteurs, la seule chose qui prospérait en Haïti était l’indigence ». Or, les paysans ne se soulèvent pas, ne joignent pas les rangs des treize rebelles
qui comptaient réussir comme Che Guevara à Cuba. J’aurais aimé que Gabriel Osson décrive moins la mort détaillée de chaque rebelle et élabore davantage sur leur incompréhension de la psyché et des foisonnements intérieurs des paysans haïtiens.
Ce que j’ai retenu de ce roman, c’est que treize jeunes hommes partis vivre ou faire des études aux États-Unis croyaient pouvoir faire mieux que ceux qui étaient restés au pays. « Mais il fallait plus de courage pour élever une famille dans les conditions qui étaient les leurs que pour jouer aux héros. ». Il est carrément illusoire de croire à une victoire quand on ne peut pas rallier le peuple à sa cause.
Le Groupe des Treize – c’est mon expression – a prêché dans le désert. L’un d’eux se demande « qui racontera notre histoire ? » Pour qu’on se souvienne d’eux, Gabriel Osson a écrit Le jour se lèvera « où la Révolution finira par triompher ». Il faudra attendre 22 ans pour le renversement de Jean-Claude Duvalier, dit Baby Doc, en 1986. C’est peu de temps dans l’histoire d’un pays.
19 décembre 2019
Maja Säfström, La Petite Encyclopédie illustrée des bébés animaux, traduit
par Laurana Serres-Giardi, Voisins-le-Bretonneux, Éditions Rue du monde, collection Pas comme les autres, 2019,
112 pages, 29,95 $.

Plein de surprises
sur les bébés animaux

Saviez-vous que les bébés chameaux naissent sans bosses ?
Ou que, chez les hippocampes,
ce sont les mâles qui donnent naissance aux petits ? Ce ne sont
là que deux renseignements parmi cinquante espèces que Maja Säfström décrit dans La Petite Encyclopédie illustrée des bébés animaux.
Son ouvrage s’adresse
aux 5 ans et plus.
Les adultes se délecteront aussi de cet album plein de surprises. Ainsi, « la girafe donne naissance à son petit en restant debout. La vie du girafon commence donc par une chute de 2 mètres de haut. » Qu’à cela ne tienne, le petit peut se tenir sur ses quatre pattes une demi-heure plus tard.
En ce qui concerne la salamandre alpine, sachez qu’elle porte ses petits pendant trois !
Chez les flamants roses, les deux parents nourrissent leurs poussins avec du lait rose produit par le système digestif et distribué via leur bec. Le petit passe ainsi du gris pâle au rose. Quant aux hippopotames, la femelle donne naissance à son bébé dans l’eau et
il est capable de téter sa mère submergée.
Le bébé koala est bien mignon, mais sachez que, « avant de pouvoir commencer à manger des feuilles d’eucalyptus, il doit commencer par manger… les crottes de
sa mère ». Son tube digestif aura ainsi
les bactéries qui facilitent la digestion de l’eucalyptus. Du côté des bisons d’Amérique du Nord, le bébé est surnommé « chien roux » en raison de sa fourrure orange vif. Elle deviendra marron quelques mois plus tard.
Comme chez l’humain, la gestation d’un bébé phoque prend neuf mois. Le lait de
la femelle est plus épais que de la crème et sa richesse permet au blanchon de prendre 2 kg par jour pendant l’allaitement. Trois semaines plus tard, la mère le laisse se débrouiller seul. Quant aux moutons,
la brebis sait reconnaître ses agneaux à
leur voix. Bêêh ? Ils remuent leur queue lorsqu’ils tètent.
L’album est bien illustré, mais en noir et blanc seulement. Il couvre des espèces
peu connues comme la ninoxe hirsute,
le nasique, le diable de Tasmanie ou
le nandou. Ce dernier couve les œufs de plusieurs mères à la fois. Le tout se veut une approche souriante de la fabuleuse diversité de la Terre..
10 décembre 2019
David Vermette, A Distinct Alien Race:
The Untold Story of Franco-Americans.
Industrialization, Immigration, Religious Strife, Montréal, Baraka Books, 2018, 3
92 pages, 29,95 $.

La soi-disant conspiration franco-américaine

Entre 1890 et 1900, un Canadien français sur trois vivait en Nouvelle-Angleterre, soit un million de Franco-Américains. Leur sort est presque aussi inconnu au nord
qu’au sud de la frontière canado-américaine. David Vermette lève le voile sur cette page d’histoire dans
A Distinct Alien Race: The Untold Story of Franco-Americans.
Dans cette étude détaillée et fort bien documentée, le terme «Franco-Américain» désigne les nombreux Canadiens (francophones du Québec) et les Acadiens qui ont émigré en Nouvelle-Angleterre entre 1865 et 1930. « The wages paid by textile mills across de border was the main draw for poorer families. »
Dans l’industrie du textile, les fils verticaux forment « the warp », alors que les fils horizontaux constituent « the woof ». Vermette utilise cette image lorsqu’il souligne que « the warp consists of the merchants and industrialists who created the industry, while the workers who came into the mills from rural Québec form the woof ».
Ces Canadiens – le mot est toujours en français et en italique dans le texte –
sont décrits comme honnêtes, capables,
peu exigeants envers eux-mêmes et aucunement enclins à se laisser leurrer
par des agitateurs syndicaux. En 1891,
les Franco-Américains de la Nouvelle-Angleterre disposent de 53 écoles paroissiales desservant 26 000 enfants;
en 1908, ce sont 133 écoles fréquentées
par presque 55 000 jeunes.  
Les Franco-Américains ne s’insèrent pas dans le courant américain, en ce sens
qu’ils n’adoptent pas la culture anglo-protestante. Des alarmistes y voient une menace à la pierre angulaire de l’identité des États-Unis. Le 28 décembre 1889, l’hebdomadaire British-American Citizen,
de Boston, écrit : « The French number
more than a million in the United States… They are kept a distinct alien race, subject to the Pope in matters of religion and of politics. Soon… they will govern you, Americans. 
»
Au lieu de s’assimiler, les Franco-Américains créent des « Petits Canadas » basés sur une idéologie de survivance,
i.e., « the survival of the French-speaking, Catholic culture, with its distinctive traditions, as a transnational identity
in North America. La survivance rested
on three pillars: the French language,
the Roman Catholic religion, and
the customs and mores of rural Québec. »
De 1880 à 1900, un segment de la presse américaine claironne que la hiérarchie catholique romaine du Québec conspire pour créer un nouvel État indépendant composé du Québec, de la Nouvelle-Angleterre et d’une partie de l’État de
New York, de l’Ontario et des provinces maritimes. « The allegedly benighted Franco-American workers were cast as robotic soldiers in a “popish plot”, a sinister, international conspiracy. »
Le New York Times met dans le même panier les Dames de Sainte-Anne, les Ligues du Sacré-Cœur, les Sociétés Saint-Jean-Baptiste et l’Ordre de Jacques-Cartier, tous qualifiés de « nefarious secret societies ». Le clergé de plusieurs dénominations protestantes perçoit les Franco-Américains catholiques romains comme une menace à la Nouvelle-Angleterre. Des centaines de missionnaires protestants ont pour vocation de convertir les Franco-Américains. L’auteur signale aussi que « Franco-American parishioners peppered Rome with petitions, complaining of ill-treatment at the hands
of “Irish” clergy ».
Après la Première Guerre mondiale, le backlash contre les Franco-Américains s’inscrit dans une tendance nationale qui vise les « hyphenated Americans », c’est-à-dire tout citoyen des États-Unis qui parle une langue autre que l’anglais. C’est là
que le Ku Klux Klan entre en scène. « Reinforcing the supremacy of Anglo-Saxon Protestantism, in the face of an
influx of Catholic “foreigners”, was the
New England KKK’s raison d’être. […]
As non-Protestant, non-Anglos, Franco-Americans became natural targets of regional Klan agitation. »
Si cette page d’histoire demeure quasi inconnue, c’est sans doute parce que la situation économique au début des années 1940 a fait disparaître le spectre d’une conspiration franco-américaine. « The U.S. South became a center not only of cotton agriculture but of cotton manufacturing as well. » Dépouillés de leurs emplois, les Petits Canadas ont perdu leur raison d’être économique « and slowly shriveled ».
Chercheur, écrivain et éditeur, mais non historien, David Vermette excelle néanmoins dans l’art de contextualiser chaque situation. Son ouvrage repose sur une minutieuse recherche – 1 081 notes de référence –
et renferme un index qui s’étend sur dix pages, fort utile pour les chercheurs. Il n’y
a cependant pas de bibliographie.
28 mars 2020
Nicholas Giguère, Petites annonces,
haïkus libres illustrés par Benoît Erwann Boucherot, Québec, Éditions du Septentrion, coll. Hamac, 2020, 192 pages, 21,95 $.

L’intimité
d’hommes anonymes

Les petites annonces sur les sites
de rencontres nous en font voir
de toutes les couleurs, des vertes et des pas mûres. Nicholas Giguère s’inspire de ce que les hommes à
la recherche d’hommes écrivent comme hameçon pour faire défiler plus de 500 invitations sous forme d’haïkus libres.
Son recueil Petites annonces dévoile l’intimité d’hommes anonymes, leurs attributs physiques, leurs orifices béants, leurs désirs parfois hors normes, voire leur homophobie intériorisée. Cette plongée
au cœur de tout un pan de la culture gaie révèle souvent de nombreuses formes de discrimination : âgisme, grossophobie, rejet des hommes plus efféminés, misogynie.
Je vous présente un spécimen choisi
au hasard : « mince musclé mature athlétique / 165 lbs 33 de taille 43 de chest bien shapé / cheveux courts beaux pecs durs et très sensibles / (titsplay = obligatoire)  sensibles  / (titsplay = obligatoire) »
Un jeu de mot se glisse parfois dans
la petite annonce : « mécano de 34 ans 6’ 2 215 lbs 9,5 cut / cherche des partenaires
de baise dégourdis / pour des vidanges d’huile intenses »
Des mots en anglais émaillent plusieurs annonces : « masculin versa bottom 5’ 10 190 lbs 7 uncut / culturiste cul bombé
pig open / cherche à chiller à m’amuser
no stress ».
On trouve tantôt un lieu de résidence
tantôt un fétiche : « beau bottom de Repentigny / qui aime porter des sous-vêtements sexy / cherche des baises avec des hommes plus vieux » Ou encore : « j’aime crissement dominer / poppers cagoule et menottes / je rêve de baiser
un mec dans son bureau ».
Les bisexuels se pointent sans gêne; l’un affirme être en couple et précise qu’il n’y
a pas besoin de lui annoncer, « elle connaît très bien mon parcours de vie et mon orientation ». Un autre est en couple H/F depuis toujours, mais il n’y a plus de sexe et il en souffre. « J’aime ma femme, je veux la garder, mais j’ai besoin de sexe; tant qu’à faire j’aimerais assouvir un fantasme que j’ai toujours eu ».
Nicholas Giguère décortique la quête sexuelle sur les sites et applications
de rencontre, ses codes, ses rites,
ses abréviations, moins connus du grand public. Au lieu d’un chapelet de ah men, j’aurais préféré quelques oraisons analytiques. Quant aux illustrations de Benoît Erwann Boucherot, elles apportent peu à ce survol de l’intimité d’hommes anonymes.
19 mars 2020
Lori Saint-Martin, Pour qui je me prends, récit, Montréal, Éditions du Boréal, 2020,
192 pages, 22,95 $.

Le pouvoir et la magie
des langues

Plusieurs connaissent Lori Saint-Martin comme traductrice de plus de 120 livres de l’anglais vers
le français, et imaginent qu’elle
est sans doute Québécoise.
Son vrai nom est Lori Farnham
et elle est née à Kitchener, Ontario. La traductrice-interprète-autrice vient de publier Pour qui je me prends, un ouvrage sur le pouvoir et la magie des langues.
Lori Farnham a dix ans lorsqu’elle entend parler français pour la première fois.
Le français devient dès lors « la langue
de mon imagination, de mon souffle,
la langue d’où surgit mon écriture.
Mon ailleurs, mon ici, mon chez-moi. »
Son nom disait fille de, mais Lori
Farnham voulait être fille de personne.
Elle a la conviction de ne pas être à
sa place. Kitchener, à son avis,
« est le condensé de ce qui est moche, mesquin, bête, provincial ». Elle s’imagine ailleurs, elle invente des histoires,
« un nouveau soi qui évolue à sa guise ».
L’amour du français donne à la jeune
Lori des mots neufs, une peau neuve.
Ça lui permet de se réécrire. Il est certain que c’est plus facile d’être comme tout
le monde, mais cela conduit, dans son cas,
à un cul-de-sac. Apprendre, utiliser
et vivre la langue française comble et nourrit Lori.
C’est à l’Université Laval, en 1984, qu’elle choisit le nom Saint-Martin, au hasard
d’un bottin téléphonique. Elle a 25 ans et
sa vraie vie peut commencer. « J’ai déjà publié quelques articles avec mon vieux nom ; je les raie de mon C.V. »
Lori Saint-Martin parle et écrit couramment l’anglais, le français et l’espagnol. Son identité ne se résume à aucune de ses trois langues, car aucune, seule, ne le suffit. Son identité « ne réside même pas dans la somme des trois ;
elle se trouve dans le fait de penser presque simultanément dans les trois,
dans leur danse fluide, dans les mouve-ments entre ».
Who do you think you are? Pour qui
te prends-tu ? demandait sa mère.
La réponse à cette question nous est donnée à la dernière page du récit :
« Une passeuse de langues, une ignoreuse de frontières, une tisseuse de mots. Voilà pour qui je me prends. Voilà qui je suis. »
Avec Paul Gagné, Lori Saint-Martin
a signé plus d’une centaine de traductions (Mordecai Richler, Margaret Atwood, Alistair MacLeod, Miriam Toews, Michael Ondaatje, Louise Penny,) qui leur ont valu de nombreux prix. J’ai été un peu surpris de ne pas lire quelques propos sur cet important partenariat.
11 mars 2020
Samuel Champagne, Antonin, roman, Boucherville, Éditons de Mortagne,
coll. Kaléidoscope, 2019, 408 pages, 16,95 $.

Coincé entre qui je suis
et qui on croit que je suis

Samuel Champagne, 35 ans,
est transsexuel et homosexuel.
Il est préoccupé par l’absence
de littérature où lui et ses pairs, particulièrement à l’adolescence, peuvent se reconnaître. Ce vide
le stimule dans son écriture et
sa recherche; sa thèse de doctorat porte sur la thématique du placard en littérature. 
Champagne a publié trois romans avec
des thématiques LGBTQ+ en trame de fond; chacun met en scène un adolescent fréquentant le secondaire ou le cégep.
Le plus récent de ces romans s’intitule Antonin (après Adam et James, tous aux Éditions de Mortagne).
À la veille de ses 6 ans, Antonin est abandonné par sa mère, puis battu par
son père qui déguerpit aussi. Il est adopté par des parents affectueux qui ont déjà
un fils plus jeune et sourd. Antonin est
le narrateur du roman et a 17 ans. Doué
en dessin, il a un coup de foudre lorsque William vient poser dans un cours de portrait d’un nu.
Les deux garçons se rencontrent. « Il me veut, moi. Je lui plais, moi. Mais je vais
le décevoir, c’est sûr », se dit Antonin qui
a peur de tout. William ne sait rien
des familles de son nouvel ami,
la biologique et l’adoptive. Antonin refuse d’en parler par peur qu’on cherche la tare.
Au sujet de sa mère biologique, l’adolescent se demande constamment ce qu’il a bien
pu faire pour qu’elle ait arrêté de l’aimer.
Il voudrait savoir pourquoi elle est partie.
Et maintenant, Antonin souhaite que William lui dise qu’il ne va pas le laisser.
Il a aussi l’impression d’être en train de perdre ses amis d’école qui lui reprochent de s’enfermer, de s’isoler.
Samuel Champagne excelle dans l’art
de montrer comment un ado peut être persuadé de ne pas pouvoir jouir et
d’une famille et d’un amant différent de
la norme. Il décrit à merveille comme Antonin imagine que ses parents et 
son frère vont se sentir trahis s’il leur dit
ne pas être heureux comme ils le croient, s’il avoue qu’il est vraiment différent. L’auteur montre comment William tente
par tous les moyens de faire comprendre
à son chum qu’il ne peut pas continuer
à vivre comme ça.
Avec ce roman, Samuel Champagne aborde de plein fouet la question du trouble de stress post-traumatique. On assiste à des cauchemars, à des flashbacks de culpabilité, à des moments douloureux de dépression, d’anxiété, de faible estime de soi, à des sentiments de peur constante, de culpabilité, d’hypervigilance et d’isolement. Cela conduit à une tentative de suicide.
Antonin avale plein de pilules avec
des rasades de vodka. Il s’effondre,
une ambulance le conduit à l’hôpital. Lorsqu’il reprend connaissance, il constate
à quel point il a tout gâché, blessé tout
le monde. « Je suis encore dans le même bateau, coincé entre qui je suis et qui
ils croient tous que je suis. Pire !
Maintenant, ils savent qu’il y a quelque chose qui cloche… »
L’adolescent sera suivi par un psy et parviendra à faire ce qu’on lui demande : remplacer les mauvais souvenirs par des bons. « Le problème, c’est que les souvenirs difficiles sont gros et lourds, et les joyeux, petits et légers. Il m’en faudra plusieurs pour cacher un seul mauvais souvenir. »
Samuel Champagne construit son intrigue un peu comme un polar. Son personnage met du temps à découvrir les indices, à reconnaître qu’il a le droit d’être aimé pour tout ce qu’il est. « Je suis le passé et je suis le présent et je suis le futur. »
Comme Antonin est un artiste, l’auteur fait vibrer cette corde avec brio. « Je me suis sculpté en forme de tout ce que les autres voulaient. J’ai tenté de me forcer à adopter telle ou telle identité, pour leur plaire.
Mais ma sculpture, elle a reçu trop de coups, elle est tombée. Et je me suis fracassé en mille morceaux. C’est à moi de choisir quels morceaux ramasser pour me reconstruire. »
Antonin choisit de révéler sa vraie identité, sa vraie orientation, d’abord à son frère, puis à son meilleur ami, enfin à ses parents. « – Ils savent tout. – Comment tu te sens ? – Vivant… »
Il est encore tôt, mais il y a de bonnes chances que ce roman figure sur la liste
de mes coups de cœur en 2020.
25 février 2020
Louis-Philippe Hébert, Essais cliniques aux laboratoires Donadieu, nouvelles, Montréal, Lévesque éditeur, coll. Réverbération, 2020, 232 pages, 28 $.

Frontière ténue
entre rêve et réalité

Louis-Philippe Hébert vient
de publier Essais cliniques aux laboratoires Donadieu, un recueil
de six nouvelles qui racontent
les mésaventures de ses contemporains, tout en conservant
à la fois un regard bienveillant et une ironie acidulée. Préparez-vous à lire d’étranges fantaisies, peut-être même à vivre une phobie inavouée…
Dans la première nouvelle, qui donne son titre au recueil, l’auteur fait une tentative heavy metal de clin d’œil pour nous expédier en enfer, bien au chaud. Le thème du métal revient d’une histoire à l’autre.
La deuxième nouvelle s’intitule « La Fuck You » et on finit par « caresser longuement des couteaux le métal triomphant ». Avec le résultat que la Fuck You démarre « le processus irréversible du Fuck All ».
Dans la troisième nouvelle, « Here and Now », des palettes de métal chromé rebondissent pour claquer la paroi d’une valise. Le personnage fouille et trouve au fond de la valise un lunch dans un Ziploc qu’il ouvre pour enregistrer un message dans le iPad qui trône sur la nourriture. « Tu ignores où je suis maintenant ; qui je suis, tu ne l’as jamais su. »
« Et si c’était réversible ? » est le titre de la nouvelle suivante, rédigée comme je les aime, avec un punch final. Le métal, ici, est celui d’une benne à ordures qui emboutit la voiture du protagoniste et impose « une fin brutale et définitive à cette jeunesse que tu auras, en définitive, si peu connue ».
Chaque nouvelle a une citation en exergue. Dans le cas de « Séjour à Providence avec Mortimer », il s’agit d’une phrase de la lettre de séparation que Lovercraft envoie à sa jeune épouse après qu’elle eut exprimé le désir d’avoir un enfant de lui : « It is only the weakest beings who give birth to the most dangerous monsters. »
Dans ce récit, le métal est une plaque d’acier qui sert de couvercle à une bouche d’égout et qu’on nomme « regard » en français. Ainsi, l’auteur peut écrire que l’accès à l’égout comporte « un droit de regard ».
La dernière nouvelle s’intitule « Le virus de la fatigue » et, fidèle à lui-même, Louis-Philippe Hébert nous place devant les prouesses d’Iron Man, ce qui lui permet de préciser que « le virus a tout son temps ».
L’éditeur a bien raison de dire que la frontière entre la réalité et le rêve demeure la plus ténue qui soit. Il ajoute que les histoires recensées dans ce livre en font la démonstration de la manière la plus subtile ou la plus implacable que le lecteur puisse imaginer.
18 février 2020
Stéphanie Gauthier, Inacceptable, roman, Montréal, Éditions Québec Amérique, coll. Tous continents, 2020, 480 pages, 34,95 $.

Mince ligne entre vérité
et spéculation 

Connaît-on vraiment la personne qu’on épouse ? Risque-t-il d’y avoir des choses cachées qui se révèlent beaucoup plus tard ? Stéphanie Gauthier répond à
ces deux questions dans le roman Inacceptable. Elle montre comment « chaque être humain renferme
des zones d’ombre, certaines plus méprisables que d’autres ».
Le roman est rédigé sous forme de va-et-vient sur une période de six mois. Deux bons amis sont retrouvés morts dans
leur bureau respectif, à Montréal au mois de juin, l’un assassiné, l’autre pendu. En remontant jusqu’à janvier, la romancière nous fait vivre toute une gamme d’émotions : cris, pleurs, incompréhension, dégoût, colère, peine, douleur, surprise, déception et une certaine forme d’apaisement.
Les deux hommes sont le psy Joseph Secco, qui témoigne dans des procès, et Philippe Langevin qui anime une émission d’enquête. Ce dernier est peint comme un homme aux multiples reflets, un homme qui meurt en même temps que son ami rend l’âme. On apprend qu’il a toujours vécu un blocage émotionnel. Homme imperturbable, Philippe porte le plus souvent un masque d’impassibilité.
Laure, épouse de Philippe, occupe une place de choix dans l’intrigue. Chaque question de l’enquêteur l’enfonce davantage dans
le doute et la suspicion. « Elle demeurait convaincue qu’il existait un lien entre le meurtre de Joseph et le suicide de son mari Philippe. Un incident, une sorte de chaînon manquant reliait les deux événements. »
La découverte du maillon sera dure
à avaler.
Parallèlement à l’enquête sur la mort de Joseph et le suicide de Philippe, le lectorat
a droit à une sous intrigue qui porte sur
la technique de stimulation magnétique transcrânienne qui vise à changer certaines émotions et certains comportements négatifs. Le psychiatre et la psychologue
qui mènent cette expérience sur des volontaires on ne peut plus fragiles sont dans la mire d’une journaliste qui est aussi impliquée dans l’intrigue principale.
Sans révéler l’origine du titre de ce roman policier, je vous souligne que, même minime, un constat peut être inacceptable. « Aux yeux des gens et de la société en général, il n’y avait pas pire abomination. » Je laisse planer le suspense… La ligne est souvent mince entre vérité et spéculation. 
J’ai lu ce roman en moins de 24 heures,
la plupart du temps calé dans le siège
d’un autobus conduisant des Torontois
pour une excursion historique dans l’État de New York. La romancière m’a offert
la meilleure visite, celle où une partie de notre cerveau se débranche de la réalité pour basculer dans un autre monde.
9 février 2020
Julie Howard, Encyclopédie des animaux, album illustré par Jarom Vogel et traduit de l’anglais par Emmanuelle Pingault, Montréal, Éditions Hurtubise, 2020, 192 pages, 25,95 $.

Combien y a -t-il d’animaux ?

« Jusqu’à présent, les scientifiques ont répertorié 1,5 millions d’espèces différentes d’animaux, mais il en reste énormément à découvrir. » Voilà ce qu’affirme Julie Howard, auteure d’une Encyclopédie des animaux qui présente plus de 500 créatures. Elles sont regroupées sous six rubriques : invertébrés, poissons, amphibiens, reptiles, oiseaux
et mammifères.
Comme leur nom l’indique, les invertébrés n’ont pas de colonne vertébrale. Ils repré-sentent 95 % des espèces vivantes. Certains invertébrés se reproduisent sans partenaire; de nombreuses espèces d’escargots et de limaces fécondent leurs propres œufs.
On présente plusieurs vers, dont l’un de velours rose, des méduses, des éponges, coraux et coquillages, des crustacés, des araignées et des papillons, entre autres.
Pour l’instant, il y aurait 33 600 espèces de poissons qui vivent dans 70 % de la surface terrestre. Les principales caractéristiques sont les branchies, les écailles, les nageoires et un sang froid. « Le poisson est une source d’alimentation vitale pour les humains. Chaque année, on en pêche plus de 154 millions de tonnes. » Voici quelques catégories présentées : requins, raies, poissons multicolores des récifs, prédateurs d’eau douce (brochet, saumon, truite, éperlan).
Des plaines enneigées aux déserts les plus arides, on trouve environ 7 000 espèces d’amphibiens. Les grenouilles et crapauds en représentent plus de 90 %. « Alors que les amphibiens vivent sur la Terre depuis plus de 400 millions d’années, beaucoup sont maintenant menacés de disparition. » Découvrez quatre espèces de grenouilles, deux espèces de crapaud et quatre espèces de salamandres.
« Alors que les dinosaures se sont éteints, leurs cousins reptiles ont survécu sous diverses formes : tortues, serpents, lézards, crocodiles… En tout, il existe aujourd’hui plus de 10 000 espèces de reptiles, sur
tous les continents, sauf l’Antarctique. » L’un d’eux demeure inclassable; il s’agit
du sphénodon ponctué qui partage plus
de caractéristiques avec les dinosaures qu’avec les lézards modernes.
Il existe plus de 10 000 espèces d’oiseaux, dont les principales caractéristiques sont
les plumes, les ailes, les œufs et le bec. Parfois, le mâle diffère grandement de la femelle. Ainsi, l’oiseau de paradis cherche
à séduire en affichant sur ses plumes
la gamme complète de l’arc-en-ciel, plus des pois très colorés. L’auteure présente des oiseaux coureurs, chanteurs ou intelligents, des canards, oies et cygnes, des perroquets, des pingouins, des aigles et des rapaces.
Enfin, les mammifères ne comptent que pour 5 000 des 1,5 millions d’espèces d’animaux.  Leurs caractéristiques incluent le plus souvent un pelage, des dents et
des vibrisses (moustaches); ils sont vivipares et reçoivent le lait de leur mère
à la naissance. Outre les grands félins, canidés, ours, rongeurs, baleines et dauphins, on découvre des singes miniatures (tarsier des Philippines, 8 à 16 cm de haut) et des marsupiaux (koala, kangourou, wombat et bandicoot à nez long).
Encyclopédie des animaux est une grande célébration de la vie sur Terre. L’ouvrage vise un public cible à partir de 9 ans.
27 janvier 2020
Danielle Carrière-Paris, Des Franco-Ontariens inspirants – 25 coups de cœur d’une passionnée, Ottawa, Le Chaînon, édition spéciale, vol. 37, no 3, 2019,
150 pages, 20 $.

Des modèles positifs
et accessibles

Avocate de formation et retraitée
du gouvernement fédéral, Danielle Carrière-Paris est membre du comité de rédaction de la revue
Le Chaînon du Réseau du patrimoine franco-ontarien.
Le périodique a fait une exception en lui consacrant toutes les pages d’une édition spéciale portant sur Des Franco-Ontariens inspirants – 25 coups de cœur d’une passionnée. La revue prend la forme d’un livre dédié « à ces femmes et ces hommes de cœur qui osent, qui
ont osé et qui oseront faire u
ne belle différence dans le milieu franco-ontarien ».
L’ouvrage est un échantillonnage de 25 Franco-Ontariens inspirants, de naissance ou d’adoption, âgés entre 18 et 92 ans.
Ils ont été choisis selon les diverses sphères de la société, représentant la diversité des cultures, des compétences, des générations et des sexes. Sur les 25 personnes retenues, une seule est originaire du Sud et deux du Nord. Toutes ont un lien avec l’Est ontarien. Si cela était un critère, il en a résulté une sur-représentation de cette région.
On y retrouve des piliers vivants qui
ont tracé le chemin pour d’autres et
des engagés actuels qui « forgent
et promeuvent notre identité et notre patrimoine », notamment : avocats, journalistes, entraîneur sportif, étudiant, universitaire, paralympienne, enseignante, politicienne, musicien, écrivains, professeur, photographe, éditeur, archiviste, artiste, expert héraldique, humoriste, chanteuse, animateur et femme d’affaires. Plusieurs portent plus d’un chapeau.
L’auteure explique qu’elle souhaitait faire connaitre ces personnalités et leur rendre hommage. « Certains sont connus, d’autres moins. Mais chacun inspire, discrètement
ou publiquement, par choix ou en fonction de circonstances inattendues, par un métier, un combat ou un geste posé. Je désirais vraiment appuyer la relève émergente
à la recherche de modèles positifs et accessibles. »
Voici quelques exemples de ces « Franco-Ontariens inspirants » : la militante Gisèle Lalonde, l’écrivain Daniel Poliquin, l’avocat Ronald Caza, l’artiste-peintre Thérèse Frère, l’universitaire Dyane Adam, la sénatrice Lucie Moncion, le journaliste Denis Gratton, l’animateur culturel Félix Saint-Denis,
la politicienne Amanda Simard et le jeune militant Pablo Mhanna-Sandoval. Je vous laisse deviner qui est le dernier au bas
de la couverture...
19 janvier 2020
Pierre Laporte, Les voyages de la Liaison française 1949-1959, édition d’articles
de presse établie, présentée et annotée par Dominique Laporte, Les Public' de l’APFUCC, no 8, 2019, 115 pages, 22 $.

Pierre Laporte, chantre
de la survivance française

Pour la très grande majorité des gens, la mention de Pierre Laporte (1921-1970) rappelle presque uniquement la Crise d’octobre 1970 et son assassinat. Or, pendant seize ans, il fut journaliste, éditorialiste
et correspondant parlementaire du Devoir. Laporte a couvert sept voyages de la Survivance française organisés par le Conseil de la Vie française en Amérique entre 1949
et 1959, et rédigé une soixantaine d’articles. Onze d’entre eux sont reproduits dans un livret intitulé Les voyages de la Liaison
française 1949-1959.
Les onze articles choisis, présentés et annotés par Dominique Laporte se répartissent comme suit : cinq sur l’Acadie, deux sur la Nouvelle-Angleterre, un seul sur l’Ouest canadien, l’Ontario, la Louisiane et un plus général sur les Voyages de
la Liaison française. Partout, Pierre Laporte transforme « la connaissance de l’histoire de la présence française en Amérique et
de ses lieux de mémoire en une expérience nationale réelle et pérenne à la fois ».
Dès 1924, Le Devoir s’était doté d’un service de voyages pour aider à la propagande
des idées de rapprochement entre divers groupes français d’Amérique, martelées par son directeur-fondateur, Henri Bourassa,
et son rédacteur en chef, Omer Héroux.
Le Conseil de la Vie française en Amérique renouera cette tradition des voyages patriotiques et touristiques à partir de 1946.
L’attention accordée à l’Acadie (5 des 11 articles) n’est pas étrangère à l’admiration de « ces déportés de 1755 qui sont rentrés au pays et ont conservé, à 1,000 milles de la province de Québec, leur langue et leur foi, sans autre secours que leur courage
et leur ténacité », écrit Pierre Laporte en 1949. Mais deux ans plus tard, il ajoute que
« les historiens de la Survivance française devront sans doute un jour mettre ces voyages au nombre des raisons qui expliquent l’inexplicable survivance de l’Acadie ! » Remarque exagérée, à mon avis.
Le seul article sur l’Ontario traite du réalisme fécond dont fait preuve le Nord
de la province en 1954. Il est question de Timmins et de la magnifique histoire de
ses 24 caisses populaires, 14 coopératives
et 10 000 coopérateurs, sans compter des immeubles d’une valeur de 100 000 $.
La question de la relève inquiète les leaders, au point où un prêtre s’est demandé tout haut s’il ne faudrait pas « qu’un autre coup de vent balaie l’Ontario pour que les Canadiens français trouvent dans la lutte ce dont ils ont besoin pour leur survivance ». La référence au Règlement 17 est évidente.
Dans l’Ouest canadien et la Nouvelle-Angleterre, Pierre Laporte suit les voyageurs engagés dans une course qui les conduira au pays de l’histoire et leur fera connaître une autre portion de cette grande famille française qui habite en terre d’Amérique.
En 1959, il conclut son article général sur Les voyages de la Liaison française en notant qu’ils « ne résoudront pas à eux seuls les problèmes de la vie française
en Amérique, mais on peut dire que sans ces rencontres ces problèmes seraient probablement plus difficiles à régler ».
28 décembre 2019
Karine Boucquillon-Davidson, Les baleines pleurent aussi, roman, 2019, 260 pages, disponible sur amazon.ca

Courir plusieurs lièvres
à la fois

Le premier roman de Karine Boucquillon-Davidson, Les baleines pleurent aussi, renferme plusieurs accents torontois. Le personnage principal est chroniqueur francophone au quotidien bilingue de la Ville Reine, il rencontre une partenaire au Salon du livre
de Toronto, l’auteure écrit que
la francophonie de Toronto est « bariolée et multicolore » et que
la rue Queen est le pouls artistique de la capitale ontarienne.
Franco-Manitobain de naissance, Pierre Dumont a l’impression de passer sa vie à attendre que quelque chose se produise.
Il souhaite partager sa vie avec « une femme qui fait fonctionner son cœur et
sa tête plutôt que son décolleté et
ses fesses ». Il décide impulsivement
de se rendre en Chine pour surprendre
une femme avec qui il a échangé sur
un site de rencontre en ligne… Résultat : Pierre a été victime d’une supercherie.
Le roman prend alors une tournure métaphysique, si je peux m’exprimer
ainsi. Karine Boucquillon nous plonge
dans un interminable cours de méditation pour nous montrer que cette forme d’introspection « offre la possibilité de trouver la seule et unique éternité possible, celle de l’être ». Pierre passe d’un voyage touristique et amoureux à un voyage intérieur, mesurant l’ampleur de ses dysfonctionnements et apprenant
comment s’en libérer.
La romancière fait dire à son protagoniste que, une fois de retour à Toronto, il entend terminer une recherche sur l’histoire de la francophonie torontoise. Il note aussi sa passion pour les relations entre le Québec et les communautés de langue française
à travers le pays. Mais il n’y a pas de suivi. L’auteure rate aussi l’occasion d’explorer
le coming out de la fille de Pierre.
Le roman prend un autre tournant
lorsque le journaliste Dumont rencontre une intellectuelle d’origine iroquoise pour l’interviewer au sujet de son livre à succès sur les femmes amérindiennes qui étaient l’égales des hommes, mais qui ont été occultées par les historiens. Libres, fortes
et respectées, elles occupaient pourtant
des rôles-clés dans tous les rouages
de leurs communautés respectives, prenaient des décisions et exerçaient
leurs nombreux talents.
De longs dialogues cherchent à démontrer qu’il y a eu « une volonté délibérée d’acculturation des premières nations.
[…] Les pouvoirs économiques, religieux
et politiques sont de mèche pour maintenir cette situation. » Le roman annonce
une vaste tournée pancanadienne de promotion du livre, mais la filière amoureuse relègue cela aux oubliettes.
De toute évidence, Karine Boucquillon-Davidson a cherché à inclure plusieurs (trop) de ses préoccupations dans ce premier roman, notamment les bienfaits
de la méditation, les dangers de
la consommation avide de matérialisme, l’immense sagesse des femmes amérindiennes et les relations intrinsèques d’un couple. Elle a peut-être couru trop
de lièvres à la fois.
Ancien éditeur, j’ai souvent été irrité par
la mise en page désastreuse de ce livre publié à compte d’auteure. La transcription des dialogues brouille parfois la lecture,
car ce qui est présenté comme une réplique est en fait un nouveau paragraphe dans
la narration. De plus, des règles élémentaires ne sont pas suivies, comme trop d’espace entre les mots d’une même ligne parce qu’il n’y a jamais de coupure,
ou une page blanche à droite avec folio. Début pénible pour un premier ouvrage.
Il n’en demeure pas moins que Karine Boucquillon-Davidson a du talent pour camper des personnages empreints
de chaleur et de profondeur. Il lui reste
à trouver un éditeur professionnel.
18 décembre 2019
Soufiane Chakkouche, L’Inspecteur Dalil
à Paris
, roman policier, Marseille, Éditions Jigal, 2019, 192 pages, 25 $.

Solide romancier
et fin limier

Vingt-trois policiers, un traître, deux terroristes et deux civils laissent leur peau dans L’Inspecteur Dalil à Paris, second roman
de Soufiane Chakkouche qui fut finaliste du Grand Prix de littérature policière 2019. L’auteur marocain
a étudié à Paris et vit maintenant
à Toronto. Son polar a des tonalités de Françafrique ou d’Afrifrance.
En 2013, Soufiane Chakkouche a publié L’Inspecteur Dalil à Casablanca. Il transporte maintenant son Colombo à la sauce marocaine piquante à Paris. Inspecteur
à la retraite, 60 ans, Dalil a été choisi pour mener une enquête avec le patron du 36 Quai des Orfèvres, le commissaire Maugin, souvent appelé Machin. Les deux hommes ne se chauffent pas du même bois dans leurs techniques interrogatoires.
Un étudiant marocain à Paris vient d’être enlevé. Or, il se préparait à défendre
une thèse sur le transhumanisme,
sur l’implantation d’une micropuce qui,
une fois reliée au cerveau humain, permettrait non seulement de se connecter directement à Internet, mais aussi de multiplier à l’infini les facultés du greffé.
Puisqu’une telle invention diabolique intéresse beaucoup de monde, services secrets et groupes terroristes compris, Dalil et Maugin devront tout tenter pour désamorcer cette bombe d’une puissance inédite. Le romancier multiplie et brouille les pistes à bon escient. Il décrit avec brio comment tout oppose les deux hommes
et les deux cultures policières.
Soufiane Chakkouche aime glaner
son intrigue de remarques stratégiques.
Il écrit, par exemple, que « les détails sont
à l’enquête policière ce que les batailles sont à la guerre et que la solution réside forcément dans les détails non encore compris ». On encore : « Lorsque le but
est de sauver des vies humaines, seule l
a fin compte, peu importe les moyens. » L’auteur souligne aussi que « l’évidence
est rarement visible, et pas forcément vérité ». Dalil n’attend d’ailleurs pas que
la vérité lui saute aux yeux, il la traque.
L’inspecteur Dalil est meilleur limier
de la langue française que le commissaire Maugin. L’auteur lui fait parfois glisser quelques remarques linguistiques, notamment sur l’origine du mot « poulet » pour désigner un policier. Le 36 Quai
des Orfèvres, siège pendant un siècle de
la police judiciaire de Paris, a été bâti sur l’emplacement d’un ancien marché de volailles, ce qui explique que les policiers sont souvent appelés des poulets.
En passant, dans le roman, le 36 Quai des Orfèvres est parfois nommé tout simplement « le 36 » ou encore « le 30+6 ».
Quand Dalil utilise l’expression « vendre mon âne », le commissaire français ne sait pas de quoi l’inspecteur marocain parle.
Ce dernier explique qu’il s’agit d’une expression de chez-lui, similaire à « jeter sa langue aux chiens ». Maugin le corrige aussitôt : « On dit chez nous donner sa langue au chat. » Dalil a le dernier mot
en précisant que l’expression « donner
sa langue au chat » n’est apparue qu’au XIXe siècle. Auparavant, on disait bien jeter sa langue aux chiens, comme l’a écrit Madame de Sévigné.
Un personnage du roman n’existe que dans la tête de Dalil; il s’agit de Petite voix, « espèce de conscience ébouriffée qui lui souffle des conseils » et à laquelle l’inspecteur répond parfois, allant même jusqu’à la rabrouer. Ce personnage permet
à l’auteur de donner libre cours à son sens de l’humour.
Le roman compte 21 chapitres, puis un court chapitre 0. Je ne sais pas ce que vous comprendrez après la lecture de ces deux dernières pages et demie qui semblent offrir diverses interprétations. En ce qui me concerne, je me suis demandé si Soufiane Chakkouche n’a pas cherché à mettre
la table pour sa prochaine enquête de l’inspecteur Dalil…
9 décembre 2019
Didier LeclairLe vieil homme sans voix, roman, Ottawa, Éditions David, collection Indociles, 2019, 232 pages, 21,95 $.

Portrait perspicace
des « vieux »

« Retraité ne veut pourtant pas dire la fin d’une vie. Pour certains, c’est le début de quelque chose de plus exaltant. » Voilà une réflexion très juste lancée par le personnage principal du roman Le vieil homme sans voix, de Didier Leclair.
Il se prénomme Wesley et fête ses quatre-vingts ans dans une luxueuse résidence pour aînés à Toronto. Comme le titre l’indique, Wesley a perdu la parole. Il passe ses journées à l’intérieur de sa tête, dans
le clair-obscur de sa vie.
« Quand je vivais à l’extérieur de ma tête,
à courir les jupons et à collectionner
les voitures rutilantes, j’étais moins riche qu’aujourd’hui. Que voulez-vous que
je fasse à quatre-vingts ans d’une Porsche dernier cri ? D’une blonde à la peau
satinée et au derrière rebondi ? Rien. […] Finalement, la vraie fortune est au fond
de soi. »
L’immeuble à trois étages de dix chambres chacun, occupé au complet à cause de
sa bonne réputation, est géré par Mrs. McCallister, surnommée McCal le Jackal. Ancienne directrice d’une prison pour femmes, elle mène sa barque d’une main
de fer. Les jardins peuvent être reposants, mais l’autoritarisme de McCallister donne
du fil à retordre aux employés et à certains résidents.
Nous suivons le quotidien de Wesley, branché tous les trois jours à un dialyseur ; il échangerait bien son ennui pour
les aventures de ses trois ex-épouses : Marian, Carmen et Paola. Chacune vit encore au crochet de leur richissime ex-mari. Il y a deux jumelles, dont une qui
est kleptomane, et un ancien juge sur qui une préposée se penche pour lui donner ses pilules et un verre d’eau ; il en profite pour se rincer l’œil en observant sa poitrine imposante.
Dans cette résidence, on peut jouer aux cartes, au bingo, chanter dans une chorale ou tricoter. « Mais moi, je bande ! »,
de lancer un ancien politicien, trois fois ministre. Il est voisin de Wesley et trouble son sommeil, car il réussit à s’envoyer régulièrement en l’air avec une employée.
Profitant de cette situation, l’auteur expliquer pourquoi on aime boire, caresser et se blottir contre un corps chaud. Voici
sa réponse : parce que dès qu’on sort du ventre de sa mère, on cherche le sein gorgé de lait, la caresse maternelle et la chaleur de son corps contre le sien.
Le style de Didier Leclair est finement ciselé. On trouve de savoureuses descriptions comme celle-ci : « envelopper quelqu’un qu’on aime dans un tissu ouaté d’illusion réconfortante ». Ou des réflexions percutantes comme « tout geste de tendresse ne meurt pas tant que son souvenir est partagé. Une fois enfermé
dans le cœur d’un soliloque, l’amour est une mélodie pour piano à une main. »
Leclair donne une idée très juste des institutions qui sont le dernier domicile avant la mort pour certains. On y trouve, écrit-il, des veufs et des veuves que des enfants égoïstes ont parqués sous prétexte de ne pas pouvoir s’occuper de certains problèmes de santé, mais qui n’ont pas
le temps de venir faire un tour.
Dans Le vieil homme sans voix, son neuvième roman, Didier Leclair jongle avec un brin d’humour, un soupçon d’ironie
et une bonne dose de perspicacité pour brosser un portrait des « vieux » comme
il est assez rare d’en contempler un. Il y manque juste un personnage ou une situation LGBT.
27 mars 2020
Alain Stanké, Les belles histoires d’une sale guerre, récit, Paris, Éditions Hugo & Cie, 2020, 256 pages, 27,95 $.

Récits (extra)ordinaires
de la Seconde Guerre mondiale

Plutôt que s’attarder sur la haine,
la souffrance et la mort qui ont marqué le plus grand conflit armé
de l’Histoire, Alain Stanké s’est intéressé « à ce qui l’être humain
a de plus beau : ces valeurs inestimables qui raffermissent
les cœurs et concourent à faire
la beauté de vivre entre humains ». Cela donne Les belles histoires
d’une sale guerre
, quelque soixante courts récits (extra)ordinaires de
la Seconde Guerre mondiale.
Lui-même enfermé à dix ans dans un camp de concentration avec sa famille, Alain Stanké relate une série d’anecdotes joyeuses qui nous faire (re)découvrir l’Histoire sous un autre regard. On y rencontre tantôt une Juliette française qui confectionne sa robe
de mariée dans l’étoffe d’un parachutiste américain, tantôt un soldat allemand à qui une Bénédictine française apprend à prier
et qui deviendra plus tard… archevêque
de Cologne.
Stanké rappelle que Hitler était végétarien
et précise qu’« il mangeait uniquement
des produits frais composés d’asperges,
de petits pois, de poivrons, de riz et de salades ». Son livre nous apprend que Margot Wölk devait goûter les aliments préparés pour le Führer afin de déterminer qu’ils n’étaient pas empoisonnés…, avec
le résultat qu’elle n’a jamais remangé de nourriture végétarienne pendant soixante ans.
Heinrich Himmler, l’homme le plus puissant après Hitler, était malingre et souffreteux; son masseur de nationalité finlandaise,Felix Kersten, était tellement doué qu’il réussissait à arracher des faveurs à Himmler, comme faire sortir « 15 345 prisonniers de différentes origines, de Dachau, Ravensbrück, Mauthausen et Neuengamme ». Le Congrès juif mondial a établi que Felix Kersten
a sauvé 100 000 personnes de diverses nationalités au péril de sa propre vie.
Alain Stanké est d’origine lithuanienne. Plusieurs anecdotes concernent des compatriotes, dont ce soldat américain chargé de garder des prisonniers allemands. L’un d’eux est, en fait, lithuanien enrôlé de force dans la Wehrmacht. Lorsque le soldat américain découvre qu’ils parlent la même langue, il lui demande d’expliquer comment fonctionne sa mitraillette allemande.
Le prisonnier le fait et la lui rend sans hold-up. « L’eccéité de l’existence ! Ouf ! »
Eugène Beaudoin, télégraphiste canadien
sur le contre-torpilleur canadien NVSM Athabaskan, a eu la vie sauve grâce à des marins allemands; résultat : « à son retour au Québec, il a fondé l’Institut Goethe et œuvré le reste de sa vie au rapprochement des Canadiens et des Allemands ».
Chiens, chevaux et pigeons ont sauvé
des vies durant la guerre. L’auteur rappelle que 250 000 volatiles ont été utilisés pour livrer des messages secrets, les plus aguerris pouvant atteindre 180 km/h et couvrir jusqu’à 1 300 km. « Le champion toutes catégories est un pigeon qui a parcouru 11 590 km, entre la France e Saigon, en 24 jours. »
La guerre ne fait pas taire l’humour.
À preuve ce soldat bardé de scapulaires, croix et médailles, qui se présente devant son lieutenant et qui se fait prévenir en
ces termes : « Surtout, ne vas pas à l’eau avec tout ce poids à ton cou, tu risquerais de rester au fond ! »
Alain Stanké a interviewé des centaines
de gens dont les souvenirs faisaient saigner leur mémoire. Il illustre avec brio que
« si on veut voir l’arc-en-ciel, il faut bien être prêt à supporter la pluie ». Lorsqu’on aime réellement la vie, « vivre l’enfer pour un temps, ce n’est rien ! »
18 mars 2020
Pierre Raphaël Pelletier, Les dépossédés
du Vieux-Hull
, récit poétique, Ottawa, Éditions David, coll. Indociles, 2020,
144 pages, 17,95 $.

La poésie nous sauve
de nous-mêmes

Dans les années 1950, Pierre Raphaël Pelletier vit avec son frère et ses sœurs dans ce qui a déjà été appelé le Vieux-Hull, rue Langevin, là où tout « laisse présager des histoires heureuses. Nous ne pouvons imaginer qu’il puisse disparaître
un jour. » C’est pourtant ce qui va arriver, comme en témoigne
Les dépossédés du Vieux-Hull
,
un récit poétique qui mêle
souvenirs et faits historiques,
qui oscille entre colère et nostalgie.
Le récit commence sur une note historique qui remonte aux Anishnabeks, Première nation spoliée de ses biens, puis à Philémon Wright qui y développe l’industrie du bois, et à l’allumettier E.B. Eddy. On rappelle
les incendies de 1875, 1880, 1886 et 1888.
Le Vieux-Hull date de 1900. 
De notions plutôt historiques, on passe
vite aux considérations humaines. Chiffres
à l’appui, Pierre Raphaël Pelletier démontre comment l’État a éradiqué 150 ans d’histoire sociale et humaine. « Une illustration
d’une démocratie gangrenée qui ne considère le bien commun que lorsque l’État en tire avantage, lui et ses meilleurs alliés, banques et corporations,
qui le soutiennent financièrement. »
L’auteur décrit comment le renouvellement urbain s’est fait sans aucune considération pour « le petit peuple » qu’il surnomme « personnage central de la petite histoire dont la grande Histoire ne tient jamais compte ». Et ce malgré les manifestations populaires. Résultat : découragement, désarroi, haut niveau d’anxiété.
Très jeune, le narrateur (qui s’appelle Étienne et non Pierre, allez savoir pourquoi!) apprend à se méfier de l’État qui se croit tout permis. La raison étatique est trop souvent erratique; un gouvernement insensible à l’humain déraille trop facilement.
Dans ce récit poétique, Étienne fait dire
ceci à son frère Benoît : « mon écriture
a un rythme qui se confond avec
un battement de cœur : celui du Vieux-
Hull qu’on saccage ». On devine facilement le grand frère derrière ce frérot poète.
J’ai noté une référence à la petite mafia
du Vieux-Hull à l’époque de la contrebande du whisky. Florian Olsen y fait aussi référence dans le roman Un automne noir, paru cette année aux Éditions Triptyque;
il rappelle que Hull a déjà hérité du surnom de « petit Chicago » en référence au flot d’alcool qui s’y buvait et au grabuge qui s’en suivait.
On apprend que le père du narrateur
a été traducteur au Parlement et que sa mère a été institutrice. (J’ai connu Pierre quand j’étudiais à la Faculté de philosophie en 1967-1969.) On apprend surtout que
« le rêve donne à la réalité son titre
de noblesse comme mesure de toutes choses ».
Dans ce récit, il m’a semblé que les propos du frérot Benoît étaient ceux tout-crachés de l’auteur-narrateur. Il lui fait dire que « la poésie est une promesse de monde meilleur ». Je reconnais Pierre lorsqu’il ajoute que « la poésie nous sauve de nous-mêmes », nous met sur la bonne voie,
« là où la réalité et la fiction fusionnent dans nos esprits ».
Hélène Koscielniak, Génération sandwich, roman, Ottawa, Éditions L’Interligne, 2020, 288 pages, 28,95 $.

Longévité
versus
qualité de vie

Plus de la moitié des Canadiens âgés entre 45 et 64 ans se sentent coincés entre les exigences des soins
à prodiguer à leurs parents vieillissants et à leurs propres enfants. Ils font partie de
la « génération sandwich ».
Voilà le titre du tout nouveau
roman de Hélène Koscielniak.
Entre les besoins de son père de 82 ans, souffrant d’un début d’Alzheimer, les problèmes de couple de ses deux enfants et le drame créé par sa petite-fille qui annonce son intention de devenir un garçon, Lianne Ménard se prend presque pour le Bon Dieu. Elle se sent mal de ne pas voler au secours de l’un et l’autre, aiguillonnée en cela par
sa conscience surnommée Miss Culpa, comme dans culpabilité.
Le roman jongle allègrement avec des cerceaux de psychanalyse, d’aventure et d’enquête, multipliant dès lors les sous-intrigues. Le transsexualisme occupe
une place de choix dès que Lily devient soudainement Liam. Les réflexions sur
le sexe du corps versus celui de l’esprit risquent de faire de cet ouvrage un must pour chaque école secondaire.
Il y a un très grand nombre de personnages dans Génération sandwich, tous ou presque issus de la famille Ménard dans l’Est ontarien. Certains noms se ressemblent beaucoup, comme Lianne, Lily et Liam.
Un plan établissant les liens entre eux aurait été utile pour mieux naviguer dans le chassé-croisé complexe de prises de parole.
Lianne souffre « d’un besoin maladif d’indispensabilité », ce qui l’oblige souvent de choisir entre son père et son conjoint.
La romancière illustre bien qu’être parent demeure, au fond, un processus d’essais et d’erreurs. « C’est facile d’être un bon parent en rétrospective, cependant en temps réel
ça se complique. »
Lianne et son amie Brigitte discutent de
ce qu’un psy appelle l’effondrement de
la parentalité. Pour éviter cet état de chose, les parents doivent « agrandir les paramètres de la discipline au rythme des apprentissages et de la maturité des enfants ». On sent un peu trop, ici, le calque de certaines données trouvées sur Internet.
Hélène Koscielniak excelle dans l’art de décrire comment une personne peut aller d’un sentiment contradictoire à un autre envers un parent, oscillant entre amour et rancœur. Elle peint le portait touchant
d’une femme qui arrive difficilement mais sûrement à laisser tomber « les brancards de la charrette des obligations ».
J’ai lu tous les romans de ma collègue franco-ontarienne et je suis chaque fois ravi d’entrer en communication avec une femme qui sait marier fiction et réalité de manière éloquente, voire renversante. Génération sandwich soulève de plein fouet la question de longévité versus qualité de vie. Faut-il des meilleurs soins de longue durée ou
des meilleures occasions de partir avant
de souffrir…? Poser la question, c’est presque y répondre…
24 février 2020
Jean-Michel Dufaux, 300 raisons
d’aimer Toronto
, guide, Montréal, Éditions
de l’homme, 2019, 288 pages, 29,95 $.

Guide commercial
de Toronto

Après New York, Paris, Londres,
San Francisco, La Havane et Montréal, les Éditions de l’Homme publient 300 raisons d’aimer Toronto.
C’est Jean-Michel Dufaux qui
est tombé sous le charme de
la capitale ontarienne ou
de « la ville de tous les possibles », comme il le note en introduction.
D’entrée de jeu, Dufaux donne le ton en dressant une liste de ses 5 TOPS au niveau des œuvres architecturales, de l’art public, des parcs et des plus beaux points de vue.
Il s’arrête surtout et longuement à des lieux où boire et manger : pizzas napolitaines, burgers, torréfacteurs, microbrasseries, bouffe végétarienne et végétalienne,
alouette !
Contrairement à d’autres guides, Ulysse
par exemple, celui-ci demeure plus souvent qu’autrement avare de renseignements
sur l’historique de la Ville Reine.
C’est en se promenant à vélo que Dufaux « a découvert par hasard le magnifique Étienne Brûlé Park ». Il ajoute ce bref commentaire : « Pour la petite histoire, Étienne Brûlé (1592-1633), qui avait appris
la langue huronne, fut l’un des premiers explorateurs français à s’être aventuré au-delà du fleuve Saint-Laurent et le premier Européen à avoir vu le lac Ontario et quelques autres des Grands Lacs. »
Le guide divise Toronto en dix quartiers. Dans chaque cas, une carte indique les lieux où boire, manger et dormir, bien entendu, puis magasiner, se promener, visiter des musées ou institutions culturelles et faire quelques activités. À une exception près,
les joyaux de la francophonie torontoise brillent par leur absence; aucune référence au Salon du livre, au Théâtre français, à Cinéfranco ou à L’Express.
L’exception est Franco Fierté qui est mentionnée dans la capsule « Diversité, fierté et party ». On peut y lire que, « dans le cadre de Pride Toronto, la Franco Fierté, organisée par l’association FrancoQueer,
est une manifestation d’envergure qui permet aux francophones de Toronto
et d’ailleurs de festoyer dans leur langue ».
Le guide aurait pu s’intituler « 300 raisons de dépenser à Toronto ». Il regorge de photos alléchantes, comme celles des meilleurs endroits pour prendre un verre
ou déguster une pâtisserie, et des meilleurs cafés où se poser avec son portable. L’ouvrage est conçu pour générer des achats impulsifs au comptoir. On est dans le monde d’Instagram et de Pinterest.
Les Éditions de l’Homme aurait dû demander à Nathalie Prézeau de rédiger
ce guide sur Toronto. Elle y aurait fait briller beaucoup mieux les accents uniques et
les émotions culturelles de la capitale ontarienne. Et la fibre francophone n’aurait pas été quasiment oblitérée.
C’est peut-être voulu, mais c’est un peu étrange qu’il faille sortir de Toronto pour trouver 300 raisons. Il faut se rendre jusqu’à Mississauga, Hamilton, Niagara-on-the-Lake, voire Kingston et Buffalo.
L’éditeur résume le guide en une petite phrase lapidaire : « La Ville Reine comme vous ne l’avez jamais vue ! » C’est une vision qui me semble trop commerciale et quelque peu superficielle.
17 février 2020
Émilie Vast, Engloutis! album pour enfants, Nantes, Éditions MeMo, coll. Tout-petits MeMômes, 2020, 48 pages, 27,95 $.

L’hibernation expliquée
aux 4 ans et plus

Durant l’hiver, on pense peu aux animaux parce qu’on les voit peu. Où sont-ils ? Un jour, ils semblent insouciants, ils courent, grattent
et cherchent de la nourriture. Puis
ils sont Engloutis! C’est le titre de l’album écrit et illustré par Émilie Vast pour les 4 ans et plus.
Elle raconte l’arrivée de l’hiver…
et l’hibernation des animaux.
C’est Escargot qui se fait attraper le premier alors qu’il grigne un champignon. Puis Bourdon butine une fleur tardive et se fait gober. Suivent Crapaud, Vipère et Tortue. Petits et gros animaux n’y échappent pas : Loir capitule, Marmotte le suit de peu,
Ours est le dernier à être dévoré.  
Mais qui attrape, gobe et dévore ? La terre ! Elle leur offre un abri chaud durant l’hiver.
« Dans la nature, les animaux de cette histoire ne se rencontrent pas forcément.
Ils ont cependant quelque chose en commun : l’hibernation. […] Pour l’ourse, c’est un différent, on parle plutôt d’hivernation. Son sommeil est moins profond et elle se réveille régulièrement. C’est à ce moment-là qu’elle donne naissance à ses oursons, qui découvrent
le monde extérieur au printemps ! »
Plasticienne, graphiste, photographe et illustratrice, Émilie Vast aime jouer avec l’épure, la couleur en aplat et le contraste. Inspirée par les arts graphiques du passé, amoureuse de la nature, elle met en scène plantes et animaux stylisés mais cependant fidèles à la réalité.
8 février 2020
Monia Mazigh, Farida, roman, Ottawa, Éditions David, coll. Voix narratives, 2020, 400 pages, 27,95 $.

Choisir au lieu de subir

Le besoin d’indépendance et
de liberté des femmes tunisiennes dans les années 1940-1970 est
au cœur de Farida, troisième roman de Monia Mazigh qui a immigré
au Canada en 1991. Elle vit maintenant à Ottawa, après avoir lutté pour libérer son époux,
Maher Arar, déporté en Syrie.
L’action du roman commence en 1941,
à l’époque où la Tunisie est un protectorat français marqué par une culture arabo-musulmane qui nie le pouvoir des femmes, voire le moindre rêve d’indépendance. Ironiquement, on assiste à l’indépendance du pays, mais pas à celle des femmes.
Le personnage éponyme est forcé par son père d’épouser un cousin dépravé. Femme déterminée, Farida doit se battre pour
se libérer de la prison où son mari l’a confinée : la cuisine et le lit. On assiste au long cheminement de la protagoniste pour conquérir petit à petit son indépendance après avoir mis au monde un garçon, puis élevé une petite-fille qu’elle veut forte
et déterminée.
L’intrigue se déroule en très grande partie
à Tunis. Monia Mazigh ne ménage pas
les descriptions de rues, places publiques, marchés et quartiers résidentiels. Elle glisse presque une centaine de mots arabes dans sa narration, avec notes de traduction en bas de page.
Côté style, l’auteure décrit les deux coupoles du Collège « comme deux mamelles pointées vers le ciel et le minaret, droit, posant en gardien jaloux des traditions islamiques ». Plus loin, elle peint une place publique en ces termes : « Les allées,
en pierre blanche polie, s’allongeaient devant moi, élégantes comme des rubans
de satin qui flottaient derrière une robe. »
Le frère de Farida est amoureux de
la littérature arabe et française; il traduit
le Coran en français, et s’intéresse peu
au sort de sa sœur qui finit par obtenir
un divorce. Le livre regorge de longues descriptions d’atmosphères et de sentiments, plus de nombreuses anecdotes familiales, dont je me serais passé, moi qui préfère
plus les romans d’action.
Je note, en passant, qu’il est brièvement question d’Habib Bourguiba, père de l’indépendance tunisienne en 1956. J’ai eu l’occasion de le rencontrer dans son palais
à Carthage en décembre 1968, lors d’une Rencontre internationale de la jeunesse francophone.
Monia Mazigh montre bien comment
les livres permettent à Farida d’oublier son mari, ses querelles et ses coups. « Effacer
le malheur et le remplacer par un bonheur éphémère le temps d’une page ou d’un quatrain. » Elle rêve d’être une femme libérée. S’occuper de son mari et de la maison l’étouffe. Ses parents disent que « les livres l’ont rendue un peu toquée ».
Farida ne connaîtra jamais l’amour.
« Et quand même il est venu cogner à ma porte, il était impossible de le faire entrer.
Il n’était pas le bienvenu. » L’amour, la joie, le bonheur, autant de mots qui n’ont jamais existé pour elle. « Des mots qui ont été effacés de ma vie. » Elle ira même jusqu’à dire que « l’amour maternel est la force
la plus opprimante que j’aie connue ».
L’action de la dernière section du roman
se déroule en partie à l’Université d’Ottawa, où la petite fille de Farida étudie les lettres françaises. Il y a, en toile de fond,
le référendum du 30 octobre 1995, jour
où Farida décède à Tunis.
Ce roman illustre comment, « avec le temps, les gens apprivoisent tout : la pauvreté, l’injustice et même la dictature ». Comment il peut être difficile de se libérer pour avoir la possibilité de choisir au lieu de subir.
26 janvier 2020
David Bélanger, En savoir trop, nouvelles, Longueuil, L’instant même, 2019, 138 pages, 19,95 $.

L’irrémédiable œuvre
du temps 

Directeur de rédaction d’XYZ
La revue de la nouvelle
, David Bélanger a récemment publié un recueil intitulé En savoir trop.
Dès la première page, la dédicace pique notre curiosité : « À ceux
et celles dont j’ai pillé
les angoisses ».
Dans ce recueil de quinze nouvelles,
les lieux et les situations, aussi familiers soient-ils, basculent tranquillement
vers l’étrange. Ainsi, un petit garçon est « emprisonné toute sa vie dans le sous-
sol d’une église, ayant pour geôlier son diacre de grand-père qui n’avait jamais digéré Vatican II et, pour la pureté de son âme, avait choisi de l’élever dans le latin
de son enfance ».
Plus loin, on ne saurait dire si le soleil
se lève ou se couche. Un couple marche vers la garderie, le siège de la poussette
est vide, il ignore s’il allait porter la petite Raphaëlle à la garderie ou plutôt tout bonnement la chercher…
En lisant un recueil de nouvelles, j’ai tendance à commencer par les plus courtes. J’aime ça lorsqu’il y a un punch final. J’ai été bien servi par un texte d’une page et demie qui commence sur ce ton : « Il avait le pas traînant de ceux qui ont trop voyagé… »
et qui se termine sur cette courte phrase : « Le vieil homme retourna l’arme contre lui. »
Les récits sont rythmés et, l’air de rien,
un personnage se désagrège. L’amoureux d’une dame est d’une telle carrure qu’elle craint que la toilette perfore le sol lorsqu’il se hasarde à y trôner. Quelque chose dans sa conscience s’est lézardée, « l’idée de
la permanence du sol, de la solidité des matériaux, la possibilité qu’à chaque défécation, il tombe là où va la merde ».
Chaque nouvelle semble avoir été inspirée par des gens ordinaires brillamment observés par un auteur que l’on devine amusé, voire un peu cynique. Comme
ce prof qui s’écrie devant ses étudiants : « Vous pouvez pas comprendre. Parce que, pour vous autres, je suis juste un gars qui pète sa coche. Un professeur trop sévère
un peu surmené. »
Peut-être qu’en terminant la lecture
d’En savoir trop, vous vous demanderez
si vous êtes prêts à continuer de mener
des combats que vous savez perdus d’avance… L’important, c’est de bien saisir « l’irrémédiable œuvre du temps ».
18 janvier 2020
Philippe Cantin, Serge Savard : Canadien jusqu’au bout, biographie, Montréal, Éditions KO, 2019, 488 pages, 29,95 $.

Canadien jusqu’au bout

J’ai reçu en cadeau la biographie autorisée de Serge Savard, ancien joueur de hockey, capitaine et directeur du Canadien de Montréal. Comme je ne m’intéresse pas
le moindrement aux sports,
je n’aurais pas choisi cet ouvrage pour en faire un compte rendu,
mais je me suis laissé tenter par
le récit de Philippe Cantin : Serge Savard : Canadien jusqu’au bout.
En dix-sept saisons avec le Canadien (1966-1981), le défenseur Savard aide son équipe
à gagner le Coupe Stanley huit fois. En 1969, il remporte le trophée Conn Smythe qui
le désigne « joueur le plus utile lors des éliminatoires ». Ses deux dernières années sur la glace sont avec les Jets de Winnipeg.
Il revient à Montréal pour devenir directeur général des Canadiens et conduit son équipe vers la Coupe Stanley en 1986 et 1993.
Le Canadien retire son chandail numéro 18 le 18 novembre 2006.
Voilà Serge Savard résumé en une capsule très sommaire, bien entendu. Philippe
Cantin a mené des dizaines d’entrevues qui se sont échelonnées sur plus d’une année. La biographie qu’il signe est fort bien documentée et fourmille d’anecdotes et détails qui en font non seulement une chronique sportive haut de gamme, mais aussi un portrait psychologique à nul autre pareil. Je m’arrête surtout à ce portrait moins connu du public.
Serge Savard est un gars de l’Abitibi.
Il est né le 22 janvier 1946 à Landrienne
et a grandi dans une famille où le père,
un ardent disciple de Duplessis, voyait
la vie comme un lot d’épreuves, « et les surmonter avec fougue est le seul plan valable ». Maire de Landrienne sans interruption de 1947 à 1968, Laurent Savard excellait dans l’art d’écouter, ce qui « aura une influence majeure sur Serge ». Plus tard, tout comme son père, Serge Savard saura éviter les conflits tout en faisant
sa marque.
À 15 ans, l’ado mesurait déjà 6 pieds trois pouces (1,9 m) et pesait 190 livres (95 kg). « Rien n’échappait à son œil de lynx. […] Observateur attentif des gens et des événements, il avait compris la valeur
de l’information. » Après avoir terminé
sa dixième année, il met ses études en veilleuse pour sauter sur ses patins
et montrer de quel bois il se chauffe. L’entraîneur-en-chef Scott Bowman dira que Savard est dans une classe à part et que sa meilleure qualité est l’esprit d’équipe.
L’auteur écrit que « si Serge a ses défauts comme tout le monde, le manque d’assurance n’en fait pas partie ». Philippe Cantin note aussi que les coéquipiers de Savard sont impressionnés par ses connaissances sur une foule de sujet. Ils lui donnent des surnoms comme l’Almanach ou l’Encyclopédie. C’est cependant la trouvaille du journaliste Yvon Pedneault, de Montréal-Matin, qui lui collera à la peau : le Sénateur.
L’ouvrage s’arrête évidemment sur
« la série du siècle » qui oppose le Canada à la Russie. Comme cette page est bien connue, je continue à m’intéresser davantage au caractère de Savard, notamment
à son imperméabilité totale à la panique : « L’image de confiance et de sérénité qu’il dégage reflète sa véritable personnalité. » Cela l’a conduit au plus bel accomplissement de sa vie professionnelle : être « Canadien » jusqu’au bout.
27 décembre 2019
Fred Pellerin, Un village en trois dés, contes de village, Montréal, Sarrazine Éditions, 2019, 178 pages, 22,95 $.

Un conteur enquêteur

Le conteur Fred Pellerin n’a plus besoin de présentation tellement
sa verve est connue et son Saint-Élie-de-Caxton applaudi. Dans
son tout récent recueil intitulé
Un village en trois dés, il nous fait sourire à chaque détour en compagnie du curé Élie, du barbier Méo, de la postière Alice, du forgeron Riopel, du marchand général Toussaint et j’en passe.
Au point de départ, Fred cherche à savoir exactement quand et comment son village natal a pris forme. Sa visite aux archives municipales ne lui donne pas de réponse puisqu’il y a trois pages déchirées dans
les précieuses minutes. Le conteur devient dès lors enquêteur et chaque piste à explorer devient un scénario coquinement débridé.
Pellerin excelle dans l’art des jeux de
mots. Il écrit, par exemple, que « pour être postière, ça prend beaucoup d’adresse »
ou encore qu’« on va combattre le mal par la malle ! » Et le fournisseur de semences s’appelle évidemment… Baptiste-la-Graine.
En parlant de la postière, il y a plusieurs clins d’œil sexuels dans ces contes. Alice liche un timbre de la reine Victoria, sans
la noyer : « Je lui liche juste le derrière. »
Et Pellerin de préciser que, « pour des raisons de sécurité, elle n’avalait pas. » Grivoiserie que le curé condamnerait
du haut de la chaire !
Qu’à cela ne tienne, l’homme de robe
fait aussi les frais d’un clin d’œil sexuel.
Il questionne le barbier et le forgeron pour savoir comment la veuve a fait pour avoir cent vaches. La réponse est toujours « on
le sait pas ». Élie se rend chez l’intéressée
et a « droit à une visite intégrale de
la vachère ». En cédant sa vache, il atteint
la note de 100 % sur son vœu de pauvreté ; en revanche, « il avait bien perdu quelques plumes dans la colonne de la chasteté ».
Imagination succulente plus humour savoureux et mots appétissants mettent
la table pour un repas où « le hasard, l’illusion, la foi… sont là des clés bien différentes, mais qui travaillent pourtant toutes à ouvrir la même porte ». Dans le service des convives, les plats de réflexions et d’engagements s’entrechoquent gaiement.
17 décembre 2019
Jean-Pierre Pichette, La danse de l’aîné célibataire ou la résistance des marges, essai, Québec, Presses de l’Université Laval, coll. Les Archives de folklore, 2019, 278 pages,
25 $.

L’Ontario au cœur
d’une tradition française
en Amérique

Selon une tradition très connue en Ontario français, l’aîné de la famille doit se marier d’abord et les cadets par la suite. Si cette règle n’est pas respectée, l’aîné doit danser aux noces de son frère ou de sa sœur, seul et sans souliers, sur ses bas ou chaussons. L’ethnologue Jean-Pierre Pichette documente cette pratique dans un ouvrage intitulé La danse de l’aîné célibataire ou la résistance des marges.
Ce rituel canadien-français du mariage
est presque deux fois plus connu en Ontario qu’au Québec. C’est aussi une coutume,
à un moindre degré, en Acadie, dans l’Ouest canadien et aux États-Unis (Maine, Michigan, Louisiane). La danse sur les bas est une sorte d’amende que la famille ou
le village impose à l’aîné pris en faute.
Il y a exception à la règle si l’aîné étudie pour devenir prêtre.
Jean-Pierre Pichette note que cette tradition est attestée à Montréal dès 1826, mais elle semble s’être peu répandue dans la provinc.e. Très populaire dans le Nord ontarien, présent aussi dans l’Est et le Sud-Ouest de la province, ce rituel est exécuté « sur un air bien rythmé, de préférence
un rigodon ». Son nom a quelques variantes comme « danser sur ses bas, danser sur les chaussons, danser le vieux garçon ».
Entre 1920 et 1950, les bas sont ordinaires, souvent des bas de laines de couleur grise. Après 1960, les bas de couleur (rouge, bleu, jaune, orange fluo) sont à la mode; ils sont tricottés avec des restants de laine avec motifs rayés, bariolés ou en zigzag. Parfois ils s’agencent avec la couleur des robes
des filles d’honneur (mauve, crème, sarcelle). Il n’est pas rare qu’une ornementation se greffe à ces bas simples ou multicolores : grelots, clochettes, pompons, guirlandes, boucles, plumes et même condoms.
« Dans les années 1990, un nouvel élément s’est ajouté au rituel. On lance désormais
de l’argent au danseur. Ce furent d’abord
des sous noirs […] en guise de raillerie… » Puis on lance des pièces de 5, 10 et 25 sous, ensuite des billets de 1, 2, 5 10 ou 20 dollars. Des témoins ont déjà vu un 50 ou un 100 $; ils parlent d’une somme totale de 250 $
à Sturgeon Falls, Val-Gagné ou Iroquois Falls, 300 $ à Noëlville, 500 $ à Sudbury
et à Tecumseh. L’argent est remis aux nouveaux mariés.
La danse sur les bas a connu quelques variantes dans certains villages franco-ontariens. Naguère, l’aîné devait accomplir ce rituel dans une auge à cochon ou dans une cuve servant au lavage. À Pointe-aux-Roches, dans le sud-ouest ontarien,
« la danse dans l’auge est pratique et
elle serait même la seule forme connue
de ce rituel ». À Sudbury, à la fin des années 1980, la danse s’est effectuée
« dans une cuve ronde remplie de glace ». En 1995, lors d’un mariage franco-italien, l’aîné franco-ontarien dansa sur ses bas
et l’aîné italien s’exécuta nu-pieds dans
une cuve à vin remplie de raisins.
Jean-Pierre Pichette a mené des centaines d’entrevues sur le terrain, ce qui lui a permis de dresser dix caractéristiques de
la danse de l’aîné célibataire : 1) prestation obligatoire (sauf pour un séminariste), 2) acte théâtral, 3) danse sans partenaire, 4) activité dérisoire ou bouffon. 5) geste public et exemplaire, 6) rituel sympathique et divertissant, 7) activité rentable dans certains cas, 8) événement mémorable (photographié ou filmé), 9) danse vivante
et récréative, 10) rituel identitaire. Cette dixième caractéristique met en évidence qu’une telle danse se pratique largement dans la communauté francophone de l’Ontario.
Tel que mentionné plus tôt, le Québec a
été témoin de ce rituel en 1826, à Montréal.
Mais il s’est surtout popularisé dans
les régions limitrophes à l’Ontario, soit l’Outaouais et l’Abitibi-Témiscamingue.
En Acadie, ce fut une tradition assez ancienne puisque Antonine Maillet en
parle dans Pélagie-la-Charrette. Aux États-Unis, on retrouve la danse dans l’auge
à Madawaska, au Maine, ainsi que la danse dans une « baille à laver » ou avec
un balai en Louisiane.
De l’Ontario jusqu’à la Louisiane, en passant par l’Acadie du Nouveau-Brunswick et
de l’Île-du-Prince-Édouard, l’étroit corridor frontalier du Québec et l’Ouest canadien,
le rituel de la danse sur les bas est généralement inconnu dans les régions du Centre de la Belle Province. C’est en Ontario que le rituel s’est amplifié et « a fortement contribué à enrichir et à régénérer une pratique qui nous paraît avoir été beaucoup plus sobre autrefois ».
8 décembre 2019
Denis-Martin Chabot, Escales parisiennes, roman, Montréal, Éditions ND, 2019,
184 pages, 19,95 $.

Aimer aveuglément
et douloureusement

Dans Escales parisiennes, le tout dernier roman de Denis-Martin Chabot, le narrateur n’est pas identifié, mais qui connaît l’auteur devine aisément qu’il est lui-même ce narrateur mystérieux. Chabot
a travaillé pour Radio-Canada à Edmonton, un des lieux d’action
de l’intrigue, et a publié des romans homoérotiques qui plaisent à un
des principaux personnages.
J’ai deviné assez vite qu’Escales parisiennes est une autofiction. L’identité des personnages secondaires a été changée
et quelques faits ont été modifiés, mais
« si les personnes impliquées lisent mon livre avec attention, elles pourront s’identifier ». Escales parisiennes est même un roman à succès dans le roman qu’on lit; j’imagine que la vente de 50 000 exemplaires au Québec et 100 000 en France relève de la fiction…
Rien ne se déroule de façon chronologique ou linéaire dans ce roman. L’auteur aime l
es flashbacks de quelques mois, voire les retours en arrière aussi loin que l’enfance. Denis-Martin Chabot aime aussi les scènes « de fornication sans retenue » où la douceur cède à la fureur, la vénération à l’agression. Polyamour ou partouze sont au menu, comme dans cette scène où « il me reste à espérer qu’ils sont ouverts à un quatuor. Nous pourrions nous faire tout
un concerto. Opus 69… ».
Personnage-clef, André est l’amant du narrateur. Noir américain doté d’un « corps divin » et d’une « gueule d’enfer », il peut être doux et suavement sensuel, tout comme il peut faire preuve de violence verbale, sexuelle et même physique. Le narrateur
a peur d’André, mais il a encore plus peur de se retrouver seul. Il le marie pour toutes les mauvaises raisons et vit une relation traumatisante pendant neuf ans.
Lorsque le narrateur-romancier québécois rencontre un Français lors d’une séance
de signature à Paris, les atomes crochus bourdonnent. Ils ont beaucoup en commun, y compris le même amant, André, qui excelle dans l’art de la manipulation affective et sexuelle. Chabot illustre à merveille comment la dépendance affective peut atteindre de nouveaux sommets.
« Le manque de confiance en soi nous aveugle. Nous acceptons les pires ignominies (…) par crainte de perdre l’être aimé et de nous retrouver seuls. »
Tous les homosexuels dans ce roman sont ravissants : sourire ensorcelant, esthétique envoûtante, musculature et virilité enivrantes. Ils s’égarent presque tous sous l’effet du charme physique. Au point où ils deviennent des proies dans les griffes de
la dépendance affective qui bousille leur vie amoureuse.
Le style de Denis-Martin Chabot est coloré, comme toujours. Les abdominaux en tablettes sont comparés à une barre de chocolat Kit-Kat. Le pouvoir d’André se résume à cette analogie : « L’alpha se délectait de la sujétion de ses omégas. »
Et la culpabilité est décrite comme un sentiment de merdre où l’auteur précise
que le mot commence d’ailleurs par « cul ».
L’auteur glisse souvent de petites réflexions lapidaires comme « il vaut mieux d’être seul que d’être mal accompagné ».
Ou encore : « En contrôlant l’autre, il se protège de la souffrance, de la peine, de
la douleur, et de lui-même! »
La dépendance affective dans le milieu LGBTQ+ est courante mais peu reconnue. Pour orienter ses lecteurs qui cherchent u
n soutien, Denis-Martin Chabot dresse
une liste de ressources en appendice, notamment une ligne d’écoute et un service pour hommes en difficulté conjugale.