29 décembre 2019
Gabriel Osson, Le jour se lèvera, roman, Ottawa, Éditions David, coll. Indociles, 2019, 208 pages, 23,95 $.

Treize rebelles haïtiens jouent aux héros

Dans son tout dernier roman,
Le jour se lèvera, Gabriel Osson tire de l’oubli une des plus téméraires
et utopiques aventures pour renverser le régime dictatorial
de François Duvalier en Haïti
à l’été 1964. La guérilla de treize jeunes adultes suit le principe
qu’« il n’y a point de liberté sans révolution. Il faut du sang pour améliorer le monde. »
Ces treize hommes sont Max Armand, Jacques Armand, Gérald Brierre, Mirko Chandler, Louis Drouin fils, Charles Forbin, Jean Gerdès, Réginald Jourdan, Yvan Laraque, Marcel Numa, Roland Rigaud, Guslé Villedrouin et Jacques Wadestrandt.
Bien que s’inspirant des faits historiques entourant leur soi-disant révolution,
Le jour se lèvera demeure une œuvre
de fiction. L’auteur a changé le nom
des protagonistes, car il leur prête
« des personnalités, un passé et des motivations qui n’étaient peut-être pas
les leurs ».
Au début des années 1960, les Noirs aux États-Unis sont toujours sous le joug
des Blancs. Il n’y a qu’un pas pour que
des étudiants à New York leur substitue « la figure des paysans haïtiens et des mulâtres persécutés dans une même opprobre ». Ainsi naissent Jeune Haïti et 
un groupe de treize idéalistes entre 21
et 39 ans. « Tous prêts à sacrifier leur existence pour libérer leur pays du joug
de la dictature », ils s’entrainent à un endoctrinement marxiste, à des techniques de combat et de contre-interrogatoire,
voire à une résistance à la torture.
On apprend que les tontons macoutes de Duvalier sont officiellement des Volontaires de la Sécurité nationale. On passe des suppôts de Satan aux suppôts du régime. Lorsque Papa Doc apprend que
des rebelles ont débarqué aux environs
de Jérémie, il ordonne aux tontons macoutes d’attraper ces cafards avant qu’ils ne s’incrustent dans le pays. La guérilla est
de courte durée : 12 août – 12 novembre 1964.
L’auteur écrit que, « à part les proches de Duvalier et leurs serviteurs, la seule chose qui prospérait en Haïti était l’indigence ». Or, les paysans ne se soulèvent pas, ne joignent pas les rangs des treize rebelles
qui comptaient réussir comme Che Guevara à Cuba. J’aurais aimé que Gabriel Osson décrive moins la mort détaillée de chaque rebelle et élabore davantage sur leur incompréhension de la psyché et des foisonnements intérieurs des paysans haïtiens.
Ce que j’ai retenu de ce roman, c’est que treize jeunes hommes partis vivre ou faire des études aux États-Unis croyaient pouvoir faire mieux que ceux qui étaient restés au pays. « Mais il fallait plus de courage pour élever une famille dans les conditions qui étaient les leurs que pour jouer aux héros. ». Il est carrément illusoire de croire à une victoire quand on ne peut pas rallier le peuple à sa cause.
Le Groupe des Treize – c’est mon expression – a prêché dans le désert. L’un d’eux se demande « qui racontera notre histoire ? » Pour qu’on se souvienne d’eux, Gabriel Osson a écrit Le jour se lèvera « où la Révolution finira par triompher ». Il faudra attendre 22 ans pour le renversement de Jean-Claude Duvalier, dit Baby Doc, en 1986. C’est peu de temps dans l’histoire d’un pays.
19 décembre 2019
Maja Säfström, La Petite Encyclopédie illustrée des bébés animaux, traduit
par Laurana Serres-Giardi, Voisins-le-Bretonneux, Éditions Rue du monde, collection Pas comme les autres, 2019,
112 pages, 29,95 $.

Plein de surprises
sur les bébés animaux

Saviez-vous que les bébés chameaux naissent sans bosses ?
Ou que, chez les hippocampes,
ce sont les mâles qui donnent naissance aux petits ? Ce ne sont
là que deux renseignements parmi cinquante espèces que Maja Säfström décrit dans La Petite Encyclopédie illustrée des bébés animaux.
Son ouvrage s’adresse
aux 5 ans et plus.
Les adultes se délecteront aussi de cet album plein de surprises. Ainsi, « la girafe donne naissance à son petit en restant debout. La vie du girafon commence donc par une chute de 2 mètres de haut. » Qu’à cela ne tienne, le petit peut se tenir sur ses quatre pattes une demi-heure plus tard.
En ce qui concerne la salamandre alpine, sachez qu’elle porte ses petits pendant trois !
Chez les flamants roses, les deux parents nourrissent leurs poussins avec du lait rose produit par le système digestif et distribué via leur bec. Le petit passe ainsi du gris pâle au rose. Quant aux hippopotames, la femelle donne naissance à son bébé dans l’eau et
il est capable de téter sa mère submergée.
Le bébé koala est bien mignon, mais sachez que, « avant de pouvoir commencer à manger des feuilles d’eucalyptus, il doit commencer par manger… les crottes de
sa mère ». Son tube digestif aura ainsi
les bactéries qui facilitent la digestion de l’eucalyptus. Du côté des bisons d’Amérique du Nord, le bébé est surnommé « chien roux » en raison de sa fourrure orange vif. Elle deviendra marron quelques mois plus tard.
Comme chez l’humain, la gestation d’un bébé phoque prend neuf mois. Le lait de
la femelle est plus épais que de la crème et sa richesse permet au blanchon de prendre 2 kg par jour pendant l’allaitement. Trois semaines plus tard, la mère le laisse se débrouiller seul. Quant aux moutons,
la brebis sait reconnaître ses agneaux à
leur voix. Bêêh ? Ils remuent leur queue lorsqu’ils tètent.
L’album est bien illustré, mais en noir et blanc seulement. Il couvre des espèces
peu connues comme la ninoxe hirsute,
le nasique, le diable de Tasmanie ou
le nandou. Ce dernier couve les œufs de plusieurs mères à la fois. Le tout se veut une approche souriante de la fabuleuse diversité de la Terre..
10 décembre 2019
David Vermette, A Distinct Alien Race:
The Untold Story of Franco-Americans.
Industrialization, Immigration, Religious Strife, Montréal, Baraka Books, 2018, 3
92 pages, 29,95 $.

La soi-disant conspiration franco-américaine

Entre 1890 et 1900, un Canadien français sur trois vivait en Nouvelle-Angleterre, soit un million de Franco-Américains. Leur sort est presque aussi inconnu au nord
qu’au sud de la frontière canado-américaine. David Vermette lève le voile sur cette page d’histoire dans
A Distinct Alien Race: The Untold Story of Franco-Americans.
Dans cette étude détaillée et fort bien documentée, le terme «Franco-Américain» désigne les nombreux Canadiens (francophones du Québec) et les Acadiens qui ont émigré en Nouvelle-Angleterre entre 1865 et 1930. « The wages paid by textile mills across de border was the main draw for poorer families. »
Dans l’industrie du textile, les fils verticaux forment « the warp », alors que les fils horizontaux constituent « the woof ». Vermette utilise cette image lorsqu’il souligne que « the warp consists of the merchants and industrialists who created the industry, while the workers who came into the mills from rural Québec form the woof ».
Ces Canadiens – le mot est toujours en français et en italique dans le texte –
sont décrits comme honnêtes, capables,
peu exigeants envers eux-mêmes et aucunement enclins à se laisser leurrer
par des agitateurs syndicaux. En 1891,
les Franco-Américains de la Nouvelle-Angleterre disposent de 53 écoles paroissiales desservant 26 000 enfants;
en 1908, ce sont 133 écoles fréquentées
par presque 55 000 jeunes.  
Les Franco-Américains ne s’insèrent pas dans le courant américain, en ce sens
qu’ils n’adoptent pas la culture anglo-protestante. Des alarmistes y voient une menace à la pierre angulaire de l’identité des États-Unis. Le 28 décembre 1889, l’hebdomadaire British-American Citizen,
de Boston, écrit : « The French number
more than a million in the United States… They are kept a distinct alien race, subject to the Pope in matters of religion and of politics. Soon… they will govern you, Americans. 
»
Au lieu de s’assimiler, les Franco-Américains créent des « Petits Canadas » basés sur une idéologie de survivance,
i.e., « the survival of the French-speaking, Catholic culture, with its distinctive traditions, as a transnational identity
in North America. La survivance rested
on three pillars: the French language,
the Roman Catholic religion, and
the customs and mores of rural Québec. »
De 1880 à 1900, un segment de la presse américaine claironne que la hiérarchie catholique romaine du Québec conspire pour créer un nouvel État indépendant composé du Québec, de la Nouvelle-Angleterre et d’une partie de l’État de
New York, de l’Ontario et des provinces maritimes. « The allegedly benighted Franco-American workers were cast as robotic soldiers in a “popish plot”, a sinister, international conspiracy. »
Le New York Times met dans le même panier les Dames de Sainte-Anne, les Ligues du Sacré-Cœur, les Sociétés Saint-Jean-Baptiste et l’Ordre de Jacques-Cartier, tous qualifiés de « nefarious secret societies ». Le clergé de plusieurs dénominations protestantes perçoit les Franco-Américains catholiques romains comme une menace à la Nouvelle-Angleterre. Des centaines de missionnaires protestants ont pour vocation de convertir les Franco-Américains. L’auteur signale aussi que « Franco-American parishioners peppered Rome with petitions, complaining of ill-treatment at the hands
of “Irish” clergy ».
Après la Première Guerre mondiale, le backlash contre les Franco-Américains s’inscrit dans une tendance nationale qui vise les « hyphenated Americans », c’est-à-dire tout citoyen des États-Unis qui parle une langue autre que l’anglais. C’est là
que le Ku Klux Klan entre en scène. « Reinforcing the supremacy of Anglo-Saxon Protestantism, in the face of an
influx of Catholic “foreigners”, was the
New England KKK’s raison d’être. […]
As non-Protestant, non-Anglos, Franco-Americans became natural targets of regional Klan agitation. »
Si cette page d’histoire demeure quasi inconnue, c’est sans doute parce que la situation économique au début des années 1940 a fait disparaître le spectre d’une conspiration franco-américaine. « The U.S. South became a center not only of cotton agriculture but of cotton manufacturing as well. » Dépouillés de leurs emplois, les Petits Canadas ont perdu leur raison d’être économique « and slowly shriveled ».
Chercheur, écrivain et éditeur, mais non historien, David Vermette excelle néanmoins dans l’art de contextualiser chaque situation. Son ouvrage repose sur une minutieuse recherche – 1 081 notes de référence –
et renferme un index qui s’étend sur dix pages, fort utile pour les chercheurs. Il n’y
a cependant pas de bibliographie.
24 novembre 2019
Julia Gagnon, L’Abécédaire de Théo – les métiers, album illustré par Danielle Tremblay, Montréal, Éditions Marcel Didier, 2019, 56 pages, 12,95 $.

Un abécédaire axé
sur les métiers

Théo a 6 ans, aime rêver et regorge d’imagination. Son ami imaginaire s’appelle Éko et il est un phalanger. L’auteure Julia Gagnon présente L’Abécédaire de Théo – les métiers,
un album illustré par Danielle Tremblay. Théo trouve un métier
pour chacune des 26 lettres
de l’alphabet.
Dès la première page de cet album, Théo explique d’abord ce que sont le rêve et l’imagination, puis gambade de A à Z.
La première lettre est représentée par
un aviateur, le D met en scène un danseur,
le J appartient au journaliste, le P est incarné par un pompier, le V va au vétérinaire.
L’album s’adresse à des enfants de 4 ans et
plus, mais certains mots m’ont semblé un peu trop compliqués, comme kinésithérapeute et océanographe. Puisque la lettre N est accordée à nez, qui n’est pas un métier, le K aurait pu aller à kiwi. Le nez, ici, est un créateur de parfum. Le kiwi aurait pu être vendu par
un épicier.
Chaque lettre occupe deux pages joliment illustrées et il y a toujours une question
au bas de la seconde page. Pour la lettre L,
comme dans libraire, la question est
« Combien y a-t-il de livres jaunes dans l’illustration de la bibliothèque ? » À la fin
de l’ouvrage se trouvent deux fiches récapitulatives pour les lettres minuscules moulées (script) et cursives.
Éko, l’ami imaginaire de Théo, est un phalanger volant. J’ai dû vérifier son origine. Il s’agit d’un petit marsupial d’Australie, de la Nouvelle-Guinée et de l’archipel Bismarck, qui peut effectuer des vols planés. Son pelage est gris-perlé, avec des taches noires et blanc-cassé.
La queue, plus longue que le corps, est effilée et noire, avec un bout blanc.
Cet album permet non seulement à l’enfant d’apprendre les 26 lettres et de découvrir divers métiers. Il développe aussi son sens d’observation et d’imagination.
5 novembre 2019
Donna Leon, La Tentation du pardon,
roman traduit de l’anglais par Gabriella Zimmermann, Paris, Éditions Calmann-Lévy, 2019, 324 pages, 32,95 $.

Un polar qui manque
de punch

Dans les polars, l’enquêteur devient souvent un personnage culte qui revient d’un épisode à l’autre.
Agatha Christie a créé Hercule Poirot, Louise Penny a mis en scène Armand Gamache, Claude Forand
a campé Roméo Dubuc et Donna Leon a imaginé Guido Brunetti qui
a plus de vingt-cinq enquêtes à
son actif. La plus récente s’intitule
La Tentation du pardon.
Nous sommes toujours à Venise, avec ses canaux et vaporettos. L’astucieuse signorina Elettra fait toujours de la recherche pour
le commissaire Brunetti, cette fois-ci dans
le monde souterrain des ordonnances émises et remplies par de scandaleux professionnels de la santé. À Venise, il y a encore des gens qui croient qu’un petit crime peut être emporté par l’inexorable marée…
Donna Leon aime « percer les secrets du cœur humain », surtout lorsqu’il s’agit
d’une personne si ordinaire à qui personne ne pourrait vouloir du mal. Elle aime aussi décrire les agents de la police comme
« une espèce particulière de pestiférés qu’on évite pour éviter des problèmes ».
Guido Brunetti est un homme cultivé. Avant de s’endormir, il relit Antigone, de Sophocle, où le débat porte sur la nécessité, ou non, de suivre les ordres de ceux qui détiennent l’autorité. Brunetti se demande ce qu’il avait bien pu comprendre, à dix-huit ans,
du pouvoir et de ses usages.
Dans cette énième enquête, le commissaire confronte des suspects ayant un passé qui explique leur présent. Je dois avouer que
le tempo a souvent semblé trop lent à
mon goût, voire parfois embrouillé par de longues digressions sur des fausses pistes, comme le soi-disant attrait de la drogue chez un garçon de quinze ans. Cinquante pages de remplissage !
J’ai lu cinq ou six polars de Donna Leon
et celui-ci figure au bas de ma liste.
Les références à Antigone demeurent astucieuses, certes, mais le manque de punch et les longueurs rendent trop souvent la lecture fastidieuse.
15 octobre 2019
Gilles Havard, L’Amérique fantôme :
les aventuriers francophones du Nouveau Monde
, essai, Montréal, Éditions Flammarion Québec, 2019, 656 pages, 45,95 $

Lecture contrariée
de l’histoire de l’Amérique française

Gilles Havard estime qu’il est possible de relire ou de réécrire certaines pages de l’histoire de l’Amérique qu’on croit trop bien connaître,
celles des coureurs de bois, voyageurs, traiteurs, chasseurs, trappeurs interprètes ou encore « hommes libres » au parler français. Il le fait avec sagacité dans L’Amérique fantôme : les aventuriers francophones du Nouveau Monde.
L’auteur a passé dix ans à exhumer des artefacts, à interroger des descendants et
à décortiquer des archives pour reconstituer le récit biographique de dix de ces
« hommes libres ». Les plus connus
sont Pierre-Esprit Radisson, les frères
La Vérendrye, Nicolas Perrot et Étienne Brûlé. Les autres sont Pierre Gambie, un Français qui vécut en relative harmonie avec les Premiers Peuples en Floride (assassiné en 1565) ; Jean-Baptiste Truteau (1748-1827), négociant de fourrures dans
le Haut Missouri ; Toussaint Charbonneau (1767-1843), trappeur, traiteur et interprète lors de l’expédition de Lewis et Clark ; Étienne Provost (1785-1850), traiteur de fourrures canadien-français qui a donné son nom à la ville de Provo au Utah ;
Pierre Beauchamp (1809-vers 1878) qui
« se définit comme un coureur de prairie, séduit par la vie au grand air parmi
les Indiens ».
« Dans les villages et campements indiens, écrit Havard, c’était aux Européens de s’adapter aux usages de l’autre, et non l’inverse. » Étienne Brûlé en est un bel exemple. À son sujet, l’auteur signale
le roman de Jean-Claude Larocque et Denis Sauvé, Étienne Brûlé. Le fils de Champlain (David, 2010) et note que trois écoles,
un parc et un belvédère portent le nom
de Brûlé.
Les portraits assez détaillés de ces coureurs de bois éloignés des zones coloniales illustrent fort bien comment ils ont pu vivre une sorte de « seconde vie », portés
par un sentiment de liberté. À travers
« les rituels propres aux confraternités
des pistes et des rivières, ils ont trouvé
une manière alternative de vivre leur masculinité ».
Je me suis demandé si, souvent privés de présence féminine, cette confraternité et cette masculinité n’avait pas des tonalités homosexuelles… Pour reprendre l’expression de Gilles Havard, il y a une hiérarchie dans « les degrés de masculinité ». La présence du Berdache (Amérindien bi-spirituel ou homosexuel) a certainement intéressé
des hommes libres Blancs.
Avec cet ouvrage très fouillé, Gilles Havard s’est adonné à une « écriture contrariée
de l’histoire de l’Amérique française ».
Sur la couverture de son ouvrage, on voit
le fils de Pierre Beauchamp, qui se tient
aux côtés du chef Son of the Star de la tribu des Arikaras.
28 décembre 2019
Karine Boucquillon-Davidson, Les baleines pleurent aussi, roman, 2019, 260 pages, disponible sur amazon.ca

Courir plusieurs lièvres
à la fois

Le premier roman de Karine Boucquillon-Davidson, Les baleines pleurent aussi, renferme plusieurs accents torontois. Le personnage principal est chroniqueur francophone au quotidien bilingue de la Ville Reine, il rencontre une partenaire au Salon du livre
de Toronto, l’auteure écrit que
la francophonie de Toronto est « bariolée et multicolore » et que
la rue Queen est le pouls artistique de la capitale ontarienne.
Franco-Manitobain de naissance, Pierre Dumont a l’impression de passer sa vie à attendre que quelque chose se produise.
Il souhaite partager sa vie avec « une femme qui fait fonctionner son cœur et
sa tête plutôt que son décolleté et
ses fesses ». Il décide impulsivement
de se rendre en Chine pour surprendre
une femme avec qui il a échangé sur
un site de rencontre en ligne… Résultat : Pierre a été victime d’une supercherie.
Le roman prend alors une tournure métaphysique, si je peux m’exprimer
ainsi. Karine Boucquillon nous plonge
dans un interminable cours de méditation pour nous montrer que cette forme d’introspection « offre la possibilité de trouver la seule et unique éternité possible, celle de l’être ». Pierre passe d’un voyage touristique et amoureux à un voyage intérieur, mesurant l’ampleur de ses dysfonctionnements et apprenant
comment s’en libérer.
La romancière fait dire à son protagoniste que, une fois de retour à Toronto, il entend terminer une recherche sur l’histoire de la francophonie torontoise. Il note aussi sa passion pour les relations entre le Québec et les communautés de langue française
à travers le pays. Mais il n’y a pas de suivi. L’auteure rate aussi l’occasion d’explorer
le coming out de la fille de Pierre.
Le roman prend un autre tournant
lorsque le journaliste Dumont rencontre une intellectuelle d’origine iroquoise pour l’interviewer au sujet de son livre à succès sur les femmes amérindiennes qui étaient l’égales des hommes, mais qui ont été occultées par les historiens. Libres, fortes
et respectées, elles occupaient pourtant
des rôles-clés dans tous les rouages
de leurs communautés respectives, prenaient des décisions et exerçaient
leurs nombreux talents.
De longs dialogues cherchent à démontrer qu’il y a eu « une volonté délibérée d’acculturation des premières nations.
[…] Les pouvoirs économiques, religieux
et politiques sont de mèche pour maintenir cette situation. » Le roman annonce
une vaste tournée pancanadienne de promotion du livre, mais la filière amoureuse relègue cela aux oubliettes.
De toute évidence, Karine Boucquillon-Davidson a cherché à inclure plusieurs (trop) de ses préoccupations dans ce premier roman, notamment les bienfaits
de la méditation, les dangers de
la consommation avide de matérialisme, l’immense sagesse des femmes amérindiennes et les relations intrinsèques d’un couple. Elle a peut-être couru trop
de lièvres à la fois.
Ancien éditeur, j’ai souvent été irrité par
la mise en page désastreuse de ce livre publié à compte d’auteure. La transcription des dialogues brouille parfois la lecture,
car ce qui est présenté comme une réplique est en fait un nouveau paragraphe dans
la narration. De plus, des règles élémentaires ne sont pas suivies, comme trop d’espace entre les mots d’une même ligne parce qu’il n’y a jamais de coupure,
ou une page blanche à droite avec folio. Début pénible pour un premier ouvrage.
Il n’en demeure pas moins que Karine Boucquillon-Davidson a du talent pour camper des personnages empreints
de chaleur et de profondeur. Il lui reste
à trouver un éditeur professionnel.
18 décembre 2019
Soufiane Chakkouche, L’Inspecteur Dalil
à Paris
, roman policier, Marseille, Éditions Jigal, 2019, 192 pages, 25 $.

Solide romancier
et fin limier

Vingt-trois policiers, un traître, deux terroristes et deux civils laissent leur peau dans L’Inspecteur Dalil à Paris, second roman
de Soufiane Chakkouche qui fut finaliste du Grand Prix de littérature policière 2019. L’auteur marocain
a étudié à Paris et vit maintenant
à Toronto. Son polar a des tonalités de Françafrique ou d’Afrifrance.
En 2013, Soufiane Chakkouche a publié L’Inspecteur Dalil à Casablanca. Il transporte maintenant son Colombo à la sauce marocaine piquante à Paris. Inspecteur
à la retraite, 60 ans, Dalil a été choisi pour mener une enquête avec le patron du 36 Quai des Orfèvres, le commissaire Maugin, souvent appelé Machin. Les deux hommes ne se chauffent pas du même bois dans leurs techniques interrogatoires.
Un étudiant marocain à Paris vient d’être enlevé. Or, il se préparait à défendre
une thèse sur le transhumanisme,
sur l’implantation d’une micropuce qui,
une fois reliée au cerveau humain, permettrait non seulement de se connecter directement à Internet, mais aussi de multiplier à l’infini les facultés du greffé.
Puisqu’une telle invention diabolique intéresse beaucoup de monde, services secrets et groupes terroristes compris, Dalil et Maugin devront tout tenter pour désamorcer cette bombe d’une puissance inédite. Le romancier multiplie et brouille les pistes à bon escient. Il décrit avec brio comment tout oppose les deux hommes
et les deux cultures policières.
Soufiane Chakkouche aime glaner
son intrigue de remarques stratégiques.
Il écrit, par exemple, que « les détails sont
à l’enquête policière ce que les batailles sont à la guerre et que la solution réside forcément dans les détails non encore compris ». On encore : « Lorsque le but
est de sauver des vies humaines, seule l
a fin compte, peu importe les moyens. » L’auteur souligne aussi que « l’évidence
est rarement visible, et pas forcément vérité ». Dalil n’attend d’ailleurs pas que
la vérité lui saute aux yeux, il la traque.
L’inspecteur Dalil est meilleur limier
de la langue française que le commissaire Maugin. L’auteur lui fait parfois glisser quelques remarques linguistiques, notamment sur l’origine du mot « poulet » pour désigner un policier. Le 36 Quai
des Orfèvres, siège pendant un siècle de
la police judiciaire de Paris, a été bâti sur l’emplacement d’un ancien marché de volailles, ce qui explique que les policiers sont souvent appelés des poulets.
En passant, dans le roman, le 36 Quai des Orfèvres est parfois nommé tout simplement « le 36 » ou encore « le 30+6 ».
Quand Dalil utilise l’expression « vendre mon âne », le commissaire français ne sait pas de quoi l’inspecteur marocain parle.
Ce dernier explique qu’il s’agit d’une expression de chez-lui, similaire à « jeter sa langue aux chiens ». Maugin le corrige aussitôt : « On dit chez nous donner sa langue au chat. » Dalil a le dernier mot
en précisant que l’expression « donner
sa langue au chat » n’est apparue qu’au XIXe siècle. Auparavant, on disait bien jeter sa langue aux chiens, comme l’a écrit Madame de Sévigné.
Un personnage du roman n’existe que dans la tête de Dalil; il s’agit de Petite voix, « espèce de conscience ébouriffée qui lui souffle des conseils » et à laquelle l’inspecteur répond parfois, allant même jusqu’à la rabrouer. Ce personnage permet
à l’auteur de donner libre cours à son sens de l’humour.
Le roman compte 21 chapitres, puis un court chapitre 0. Je ne sais pas ce que vous comprendrez après la lecture de ces deux dernières pages et demie qui semblent offrir diverses interprétations. En ce qui me concerne, je me suis demandé si Soufiane Chakkouche n’a pas cherché à mettre
la table pour sa prochaine enquête de l’inspecteur Dalil…
9 décembre 2019
Didier LeclairLe vieil homme sans voix, roman, Ottawa, Éditions David, collection Indociles, 2019, 232 pages, 21,95 $.

Portrait perspicace
des « vieux »

« Retraité ne veut pourtant pas dire la fin d’une vie. Pour certains, c’est le début de quelque chose de plus exaltant. » Voilà une réflexion très juste lancée par le personnage principal du roman Le vieil homme sans voix, de Didier Leclair.
Il se prénomme Wesley et fête ses quatre-vingts ans dans une luxueuse résidence pour aînés à Toronto. Comme le titre l’indique, Wesley a perdu la parole. Il passe ses journées à l’intérieur de sa tête, dans
le clair-obscur de sa vie.
« Quand je vivais à l’extérieur de ma tête,
à courir les jupons et à collectionner
les voitures rutilantes, j’étais moins riche qu’aujourd’hui. Que voulez-vous que
je fasse à quatre-vingts ans d’une Porsche dernier cri ? D’une blonde à la peau
satinée et au derrière rebondi ? Rien. […] Finalement, la vraie fortune est au fond
de soi. »
L’immeuble à trois étages de dix chambres chacun, occupé au complet à cause de
sa bonne réputation, est géré par Mrs. McCallister, surnommée McCal le Jackal. Ancienne directrice d’une prison pour femmes, elle mène sa barque d’une main
de fer. Les jardins peuvent être reposants, mais l’autoritarisme de McCallister donne
du fil à retordre aux employés et à certains résidents.
Nous suivons le quotidien de Wesley, branché tous les trois jours à un dialyseur ; il échangerait bien son ennui pour
les aventures de ses trois ex-épouses : Marian, Carmen et Paola. Chacune vit encore au crochet de leur richissime ex-mari. Il y a deux jumelles, dont une qui
est kleptomane, et un ancien juge sur qui une préposée se penche pour lui donner ses pilules et un verre d’eau ; il en profite pour se rincer l’œil en observant sa poitrine imposante.
Dans cette résidence, on peut jouer aux cartes, au bingo, chanter dans une chorale ou tricoter. « Mais moi, je bande ! »,
de lancer un ancien politicien, trois fois ministre. Il est voisin de Wesley et trouble son sommeil, car il réussit à s’envoyer régulièrement en l’air avec une employée.
Profitant de cette situation, l’auteur expliquer pourquoi on aime boire, caresser et se blottir contre un corps chaud. Voici
sa réponse : parce que dès qu’on sort du ventre de sa mère, on cherche le sein gorgé de lait, la caresse maternelle et la chaleur de son corps contre le sien.
Le style de Didier Leclair est finement ciselé. On trouve de savoureuses descriptions comme celle-ci : « envelopper quelqu’un qu’on aime dans un tissu ouaté d’illusion réconfortante ». Ou des réflexions percutantes comme « tout geste de tendresse ne meurt pas tant que son souvenir est partagé. Une fois enfermé
dans le cœur d’un soliloque, l’amour est une mélodie pour piano à une main. »
Leclair donne une idée très juste des institutions qui sont le dernier domicile avant la mort pour certains. On y trouve, écrit-il, des veufs et des veuves que des enfants égoïstes ont parqués sous prétexte de ne pas pouvoir s’occuper de certains problèmes de santé, mais qui n’ont pas
le temps de venir faire un tour.
Dans Le vieil homme sans voix, son neuvième roman, Didier Leclair jongle avec un brin d’humour, un soupçon d’ironie
et une bonne dose de perspicacité pour brosser un portrait des « vieux » comme
il est assez rare d’en contempler un. Il y manque juste un personnage ou une situation LGBT.
23 novembre 2019
Jean-Jacques Pelletier, On tue…, roman, Québec, Éditions Alire, 2019, 658 pages,
34,95 $.

Police et politique

L’inspecteur Henri Dufaux du Service de police de la Ville
de Montréal (SPVM) ne s’intéresse pas à des petits crimes sans imagination commis par des quidams vite démasqués. Dans
le roman One tue…, Jean-Jacques Pelletier plonge son personnage culte dans une série de meurtres horribles où les suspects vont du crime organisé au tueur en série,
en passant par un groupe
de sauveurs autoproclamés de
la planète, les Ultravéganes.
On retrouve les habituels membres de l’équipe policière de Dufaux sous leurs noms colorés : Parano, Kodak, Paddle, Humpty Dumpty, Sarah la noire, Sarah la rousse. Le style aussi est coloré. L’auteur décrit un mercenaire comme un exécutant doté d’une grande marge d’autonomie : « Une sorte de couteau suisse humain. »
Nombre de chapitres sont écrits au « je », celui de Dufaux. Ses remarques font parfois l’objet de commentaire d’un critique intérieur. Lorsque cette voix note qu’il a des victimes plus sympathiques que d’autres, l’inspecteur lui répond : « Et des critiques plus antipathiques que d’autres. » Plus loin, Dufaux mentionne à plusieurs reprises qu’il comprend ce qu’on lui dit ; le critique intérieur en profite pour ajouter son grain de sel : « C’est fou ce que tu es compréhensif, subitement ! » Ce à quoi Dufaux répond : « Et toi, c’est fou ce que tu es emmerdant ! »
Le bureau du premier ministre québécois reçoit des messages avant que ces meurtres soient commis, ce qui place les patrons de Dufaux sur le qui-vive. Ce dernier constate que plus on monte dans la hiérarchie du SPVM, « moins il y a de police et plus il y a de politique ». Un personnage glisse une remarque politiquement incorrecte pour décrire Montréal : « Une ville où on peut vivre en anglais, avec des quartiers italiens, français, chinois, portugais… »
Parmi les nombreux morts sur lesquels Dufaux enquête, il y un boucher charcuté, un chercheur peu scrupuleux transformé en animal de laboratoire et un collectionneur de trophées de chasse. Cela permet à l’auteur de coller à sa fiction policière une réflexion sociale pointue sur la problématique de notre surconsommation animale.
Le roman comprend 259 chapitres étalés sur 646 pages. Il y a tellement de personnages qu’il faut cinq pages en appendice pour les situer. Pelletier aurait facilement pu couper au moins 100 ou 150 pages sans nuire au dénouement de l’intrigue. Cela aurait, à mon avis, éviter de lasser parfois le lectorat. L’auteur excelle néanmoins dans l’art de lancer des petites remarques percutantes. En voici un bel exemple : « Ça prend une vérité convaincante pour enrober un mensonge. »
En terminant, je signale que le titre On tue… fait référence à une longue ritournelle qui commence par « On tue les bélugas / On tue les pangolins / On tue les crotales et les grenouilles… » et qui inclut d’autres victimes non animales, à savoir la douceur, la couleur, les rêves, la tendresse et la mémoire. Le texte aurait été publié plus de trente ans passés dans un journal de l’Université de Montréal et signé Lili Graves.
4 novembre 2019
Hugues Corriveau, Dérives américaines, nouvelles, Montréal, Éditions Druide,
coll. Écarts, 2019, 248 pages. 19,95 $.

L’envers et l’avers
du monde 

Hugues Corriveau s’est inspiré de Gregory Crewdson, photographe américain qui a réalisé plus de 200 tableaux photographiques sur l’envers du rêve américain, pour concocter 43 brèves nouvelles regroupées sous le titre Dérives américaines. Il est tour à tour question d’êtres désemparés,
de situations improbables,
de cérémonies, de temps suspendu, de troubles ou de violences.
La nouvelle intitulée « Les tâches quotidiennes » décrit l’univers d’une épouse entièrement consacrée à son mari, les mains dans l’eau de son évier. Je n’ai
pas pu faire autrement que penser à
La Sagouine et à Gapi. Corriveau met souvent en scène des personnages souffrant « d’un ennui profond qui n’exclut pourtant pas un bonheur trop simple, si tranquille qu’il ne suscite aucune envie ».
Dans la nouvelle « Seuls, avec eux-mêmes », nous suivons d’abord Ashley, fascinée par un ailleurs improbable. L’auteur écrit que cette femme est dans
la rue où il n’y a personne, puis ajoute qu’Ashley est à peine une personne. Plus loin, Lauryn est dans un supermarché où l’accumulation de chariots vides mérite
plus d’attention qu’elle.
Corriveau aime provoquer des rencontres avec des êtres désemparés, mis à nus dans toute leur complexe fragilité. À vrai dire, plusieurs de ces 43 nouvelles sont déroutantes au point de nous faire parfois perdre l’intérêt d’en terminer la lecture, aussi brèves soient-elles.
Le style de l’auteur n’en demeure pas moins finement ciselé. Il écrit, par exemple, que « les ados ont un œil sur le brasier, un œil sur l’écran. Montent ainsi le crépitement des pixels… » Ailleurs, « fêtes inutiles » rime avec « fastes futiles ». Et il y a une femme qui « ne laisse aucun indice derrière elle, de ce qui était en elle ».
Ces courts textes visent à décortiquer l’American Dream, cette Amérique contemporaine faite d’obsessions et
de paradoxes. Tout compte fait, ce sont
les relations sociales dysfonctionnelles
qui passent sous la loupe de Corriveau,
peu importe la société ou le pays. Nous côtoyons « l’envers et l’avers du monde ».
14 octobre 2019
Daniel Lessard, La dalle des morts, roman, Montréal, Éditions Pierre Tisseyre, 2019,
354 pages, 29,95 $.

« Batinse que c’curé-là
est pas d’adon ! »

Journaliste émérite de Radio-Canada, Daniel Lessard s’est inspiré d’une polémique entourant
les deuxième et troisième cimetières à Saint-Léon-de-Standon (Québec), entre 1938 et 1945, pour écrire son neuvième roman, La dalle des morts, qui raconte l’histoire ahurissante
et macabre, voire tragique par moments, d’une guerre ouverte entre un curé et ses ouailles.
Daniel Lessard précise que « certains événements son véridiques », alors que d’autres ont été modifiés où ont jailli de son imagination. Il en va de même pour
les noms des personnages. Le cardinal Rodrigue Villeneuve est vrai, mais le curé Alyre Verreault, le diable en personne, s’appelait plutôt Léonidas Verreault.
Certains prénoms semblent assez rares, dont celui d’Alyre ; ils étaient cependant
en vogue à cette époque et se trouvent sans doute dans les registres de baptêmes. En voici quelques exemples : Dorilas, Vénérand, Linière, Praxède, Sigefroid.
Costaud et autoritaire, le curé ne craint pas d’imposer ses décisions. « Il est rarement conciliant et, la plupart du temps, d’humeur orageuse et querelleuse. » Alyre Verreault outrepasse les marguillers, la commission scolaire et le maire ; il en impose même au cardinal. Ce curé traite ses ouailles de tous les noms, comme en témoigne ce passage :
« Des ivrognes, des gens de petite vertu, des pingres qui n’ont jamais un sou pour
la quête, des femmes avec trop peu d’enfants, des jeunes filles dévergondées qui cherchent des fréquentations à l’abri des yeux protecteurs de leurs parents. » Réponses de paroissiens : « Batinse que c’curé-là est pas d’adon ! Batinse que c’curé là m’tombe su a rate !
Le cimetière de la paroisse est rempli et
le curé choisi un lot pour en ériger un second. Or, dès qu’on creuse, l’eau monte
et les cercueils flottent. Nombre de paroissiens hésitent à y faire enterrer
leurs proches, mais la décision du curé reste ferme. Un troisième cimetière est
érigé par des dissidents, mais pas question qu’Alyre Verreault le bénisse.
À chaque décès, la chicane s’envenime. Ceux qui s’opposent au curé « sont accusés d’anticléricalisme, de paganisme, traités d’hérétiques et menacés d’excommunication ». Nous sommes au début de la Seconde Guerre mondiale,
mais c’est à Saint-Léon-de-Stanton que
la bataille de tranchées fait le plus tragiquement rage.
L’auteur met en scène deux familles :
les Gagnon alliés au curé et les Nadeau opposés au « faux curé ». Pour rendre l’intrigue plus corsée, plus dramatique,
plus déchirante, le fils Flavien Gagnon est amoureux de la fille Odile Nadeau. Que de déchirements en perspectives ! Irascibilité et obstination pourrissent le climat familial.
Le roman décrit des scènes d’une incroyable hargne cléricale. Il ne faut pas oublier que nous somme dans le Québec de la Grande Noirceur où l’Église règne en roi et maître. N’empêche que le nombre
de paroissiens « qui sont tannés de cette maudite face de cochon d’curé » ne cesse d’augmenter durant la Seconde Guerre (autour du second cimetière). Le village s’enlise dans une invivable chicane.
Je ne peux résister à la tentation de citer un court extrait montrant le style coloré
de Daniel Lessard. Le curé a décidé de s’approprier le nouveau cheval des Nadeau (ses opposants). Le fils implore son père de ne pas laisser partir Ti-Roux ; voici ce qui se passe : « Quand le prêtre détache l’animal, Gonzague Nadeau l’empoigne à bras le corps, le soulève comme s’il n’était qu’une brassée de foin et le transporte jusqu’à l’enclos des cochons, où il le laisse tomber dans le purin. »
Nadeau apostrophe Verreault en ces termes : « À c’t’heure, tu sacres ton camp pis tu r’mets pus jamais les pieds icitte.
À mon tour de t’excommunier, maudit
faux prêtre ! » Le bedeau rit dans sa barbe.
Le curé pue le diable, mais comme Verreault est lui-même le diable, il a eu
ce qu’il mérite.
Je vous laisse le plaisir de dévorer ce savoureux roman pour découvrir comment la Seconde Guerre mondiale se termine à Saint-Léon-de-Stanton….
27 décembre 2019
Fred Pellerin, Un village en trois dés, contes de village, Montréal, Sarrazine Éditions, 2019, 178 pages, 22,95 $.

Un conteur enquêteur

Le conteur Fred Pellerin n’a plus besoin de présentation tellement
sa verve est connue et son Saint-Élie-de-Caxton applaudi. Dans
son tout récent recueil intitulé
Un village en trois dés, il nous fait sourire à chaque détour en compagnie du curé Élie, du barbier Méo, de la postière Alice, du forgeron Riopel, du marchand général Toussaint et j’en passe.
Au point de départ, Fred cherche à savoir exactement quand et comment son village natal a pris forme. Sa visite aux archives municipales ne lui donne pas de réponse puisqu’il y a trois pages déchirées dans
les précieuses minutes. Le conteur devient dès lors enquêteur et chaque piste à explorer devient un scénario coquinement débridé.
Pellerin excelle dans l’art des jeux de
mots. Il écrit, par exemple, que « pour être postière, ça prend beaucoup d’adresse »
ou encore qu’« on va combattre le mal par la malle ! » Et le fournisseur de semences s’appelle évidemment… Baptiste-la-Graine.
En parlant de la postière, il y a plusieurs clins d’œil sexuels dans ces contes. Alice liche un timbre de la reine Victoria, sans
la noyer : « Je lui liche juste le derrière. »
Et Pellerin de préciser que, « pour des raisons de sécurité, elle n’avalait pas. » Grivoiserie que le curé condamnerait
du haut de la chaire !
Qu’à cela ne tienne, l’homme de robe
fait aussi les frais d’un clin d’œil sexuel.
Il questionne le barbier et le forgeron pour savoir comment la veuve a fait pour avoir cent vaches. La réponse est toujours « on
le sait pas ». Élie se rend chez l’intéressée
et a « droit à une visite intégrale de
la vachère ». En cédant sa vache, il atteint
la note de 100 % sur son vœu de pauvreté ; en revanche, « il avait bien perdu quelques plumes dans la colonne de la chasteté ».
Imagination succulente plus humour savoureux et mots appétissants mettent
la table pour un repas où « le hasard, l’illusion, la foi… sont là des clés bien différentes, mais qui travaillent pourtant toutes à ouvrir la même porte ». Dans le service des convives, les plats de réflexions et d’engagements s’entrechoquent gaiement.
17 décembre 2019
Jean-Pierre Pichette, La danse de l’aîné célibataire ou la résistance des marges, essai, Québec, Presses de l’Université Laval, coll. Les Archives de folklore, 2019, 278 pages,
25 $.

L’Ontario au cœur
d’une tradition française
en Amérique

Selon une tradition très connue en Ontario français, l’aîné de la famille doit se marier d’abord et les cadets par la suite. Si cette règle n’est pas respectée, l’aîné doit danser aux noces de son frère ou de sa sœur, seul et sans souliers, sur ses bas ou chaussons. L’ethnologue Jean-Pierre Pichette documente cette pratique dans un ouvrage intitulé La danse de l’aîné célibataire ou la résistance des marges.
Ce rituel canadien-français du mariage
est presque deux fois plus connu en Ontario qu’au Québec. C’est aussi une coutume,
à un moindre degré, en Acadie, dans l’Ouest canadien et aux États-Unis (Maine, Michigan, Louisiane). La danse sur les bas est une sorte d’amende que la famille ou
le village impose à l’aîné pris en faute.
Il y a exception à la règle si l’aîné étudie pour devenir prêtre.
Jean-Pierre Pichette note que cette tradition est attestée à Montréal dès 1826, mais elle semble s’être peu répandue dans la provinc.e. Très populaire dans le Nord ontarien, présent aussi dans l’Est et le Sud-Ouest de la province, ce rituel est exécuté « sur un air bien rythmé, de préférence
un rigodon ». Son nom a quelques variantes comme « danser sur ses bas, danser sur les chaussons, danser le vieux garçon ».
Entre 1920 et 1950, les bas sont ordinaires, souvent des bas de laines de couleur grise. Après 1960, les bas de couleur (rouge, bleu, jaune, orange fluo) sont à la mode; ils sont tricottés avec des restants de laine avec motifs rayés, bariolés ou en zigzag. Parfois ils s’agencent avec la couleur des robes
des filles d’honneur (mauve, crème, sarcelle). Il n’est pas rare qu’une ornementation se greffe à ces bas simples ou multicolores : grelots, clochettes, pompons, guirlandes, boucles, plumes et même condoms.
« Dans les années 1990, un nouvel élément s’est ajouté au rituel. On lance désormais
de l’argent au danseur. Ce furent d’abord
des sous noirs […] en guise de raillerie… » Puis on lance des pièces de 5, 10 et 25 sous, ensuite des billets de 1, 2, 5 10 ou 20 dollars. Des témoins ont déjà vu un 50 ou un 100 $; ils parlent d’une somme totale de 250 $
à Sturgeon Falls, Val-Gagné ou Iroquois Falls, 300 $ à Noëlville, 500 $ à Sudbury
et à Tecumseh. L’argent est remis aux nouveaux mariés.
La danse sur les bas a connu quelques variantes dans certains villages franco-ontariens. Naguère, l’aîné devait accomplir ce rituel dans une auge à cochon ou dans une cuve servant au lavage. À Pointe-aux-Roches, dans le sud-ouest ontarien,
« la danse dans l’auge est pratique et
elle serait même la seule forme connue
de ce rituel ». À Sudbury, à la fin des années 1980, la danse s’est effectuée
« dans une cuve ronde remplie de glace ». En 1995, lors d’un mariage franco-italien, l’aîné franco-ontarien dansa sur ses bas
et l’aîné italien s’exécuta nu-pieds dans
une cuve à vin remplie de raisins.
Jean-Pierre Pichette a mené des centaines d’entrevues sur le terrain, ce qui lui a permis de dresser dix caractéristiques de
la danse de l’aîné célibataire : 1) prestation obligatoire (sauf pour un séminariste), 2) acte théâtral, 3) danse sans partenaire, 4) activité dérisoire ou bouffon. 5) geste public et exemplaire, 6) rituel sympathique et divertissant, 7) activité rentable dans certains cas, 8) événement mémorable (photographié ou filmé), 9) danse vivante
et récréative, 10) rituel identitaire. Cette dixième caractéristique met en évidence qu’une telle danse se pratique largement dans la communauté francophone de l’Ontario.
Tel que mentionné plus tôt, le Québec a
été témoin de ce rituel en 1826, à Montréal.
Mais il s’est surtout popularisé dans
les régions limitrophes à l’Ontario, soit l’Outaouais et l’Abitibi-Témiscamingue.
En Acadie, ce fut une tradition assez ancienne puisque Antonine Maillet en
parle dans Pélagie-la-Charrette. Aux États-Unis, on retrouve la danse dans l’auge
à Madawaska, au Maine, ainsi que la danse dans une « baille à laver » ou avec
un balai en Louisiane.
De l’Ontario jusqu’à la Louisiane, en passant par l’Acadie du Nouveau-Brunswick et
de l’Île-du-Prince-Édouard, l’étroit corridor frontalier du Québec et l’Ouest canadien,
le rituel de la danse sur les bas est généralement inconnu dans les régions du Centre de la Belle Province. C’est en Ontario que le rituel s’est amplifié et « a fortement contribué à enrichir et à régénérer une pratique qui nous paraît avoir été beaucoup plus sobre autrefois ».
8 décembre 2019
Denis-Martin Chabot, Escales parisiennes, roman, Montréal, Éditions ND, 2019,
184 pages, 19,95 $.

Aimer aveuglément
et douloureusement

Dans Escales parisiennes, le tout dernier roman de Denis-Martin Chabot, le narrateur n’est pas identifié, mais qui connaît l’auteur devine aisément qu’il est lui-même ce narrateur mystérieux. Chabot
a travaillé pour Radio-Canada à Edmonton, un des lieux d’action
de l’intrigue, et a publié des romans homoérotiques qui plaisent à un
des principaux personnages.
J’ai deviné assez vite qu’Escales parisiennes est une autofiction. L’identité des personnages secondaires a été changée
et quelques faits ont été modifiés, mais
« si les personnes impliquées lisent mon livre avec attention, elles pourront s’identifier ». Escales parisiennes est même un roman à succès dans le roman qu’on lit; j’imagine que la vente de 50 000 exemplaires au Québec et 100 000 en France relève de la fiction…
Rien ne se déroule de façon chronologique ou linéaire dans ce roman. L’auteur aime l
es flashbacks de quelques mois, voire les retours en arrière aussi loin que l’enfance. Denis-Martin Chabot aime aussi les scènes « de fornication sans retenue » où la douceur cède à la fureur, la vénération à l’agression. Polyamour ou partouze sont au menu, comme dans cette scène où « il me reste à espérer qu’ils sont ouverts à un quatuor. Nous pourrions nous faire tout
un concerto. Opus 69… ».
Personnage-clef, André est l’amant du narrateur. Noir américain doté d’un « corps divin » et d’une « gueule d’enfer », il peut être doux et suavement sensuel, tout comme il peut faire preuve de violence verbale, sexuelle et même physique. Le narrateur
a peur d’André, mais il a encore plus peur de se retrouver seul. Il le marie pour toutes les mauvaises raisons et vit une relation traumatisante pendant neuf ans.
Lorsque le narrateur-romancier québécois rencontre un Français lors d’une séance
de signature à Paris, les atomes crochus bourdonnent. Ils ont beaucoup en commun, y compris le même amant, André, qui excelle dans l’art de la manipulation affective et sexuelle. Chabot illustre à merveille comment la dépendance affective peut atteindre de nouveaux sommets.
« Le manque de confiance en soi nous aveugle. Nous acceptons les pires ignominies (…) par crainte de perdre l’être aimé et de nous retrouver seuls. »
Tous les homosexuels dans ce roman sont ravissants : sourire ensorcelant, esthétique envoûtante, musculature et virilité enivrantes. Ils s’égarent presque tous sous l’effet du charme physique. Au point où ils deviennent des proies dans les griffes de
la dépendance affective qui bousille leur vie amoureuse.
Le style de Denis-Martin Chabot est coloré, comme toujours. Les abdominaux en tablettes sont comparés à une barre de chocolat Kit-Kat. Le pouvoir d’André se résume à cette analogie : « L’alpha se délectait de la sujétion de ses omégas. »
Et la culpabilité est décrite comme un sentiment de merdre où l’auteur précise
que le mot commence d’ailleurs par « cul ».
L’auteur glisse souvent de petites réflexions lapidaires comme « il vaut mieux d’être seul que d’être mal accompagné ».
Ou encore : « En contrôlant l’autre, il se protège de la souffrance, de la peine, de
la douleur, et de lui-même! »
La dépendance affective dans le milieu LGBTQ+ est courante mais peu reconnue. Pour orienter ses lecteurs qui cherchent u
n soutien, Denis-Martin Chabot dresse
une liste de ressources en appendice, notamment une ligne d’écoute et un service pour hommes en difficulté conjugale.
22 novembre 2019
Paul Ruban, Crevaison en corbillard, nouvelles, Montréal, Éditions Flammarion Québec, 2019, 224 pages, 29,95 $.

L’imagination débridée
de Paul Ruban

Paul Ruban a déjà publié
des nouvelles ou des poèmes dans
les revues XYZ, Zinc, Mœbius et L’Artichaut, de même que dans
des recueils collectifs aux Éditions David et aux Éditions du Blé.
Son premier ouvrage solo regroupe trente nouvelles sous le titre Crevaison en corbillard, trente
courts récits où se côtoient
l’humour noir, la finesse d’esprit
et même l’absurde.
Je sais que je ne devrais pas vous dévoiler le dénouement d’une intrigue, mais comme il y a trente nouvelles, je prends le risque
de « gâcher » un peu votre plaisir afin
de mieux illustrer comment l’auteur sait camper des personnages ou des scénarios atypiques qui nous rassurent autant sur
la bonté que sur la malice de la nature humaine.
Dans la nouvelle « Midi pile », une cartomancienne convainc la Cour d’appel d’exhumer la dépouille de Salvador Dali, vingt ans après sa mort, pour un test d’ADN prouvant qu’elle est sa fille. Les journalistes présents remarquent que la moustache
du peintre indique toujours dix heures dix. Aucun ne constate que son entrejambe affiche midi pile…!
Un texte confirme ce que plusieurs
pensent, à savoir que, le président Donald Trump est « le plus nombriliste, le plus mégalo, le plus pompeux de tous les vilains cornichons ».  Quant à la nouvelle intitulée « Les gifles d’Hermeline », elle aurait pu s’intituler « Giflera bien qui giflera
la dernière », car à force de distribuer
des baffes retentissantes, Hermeline reçoit une torgnole magistrale.
Dans « Fille à papa », la protagoniste
livre le discours de circonstance lors de
la collation des grades, lequel est interrompu par des « Merde fuck ! Câlisse de bitch ! Fuck off Ferris Bueller, wooh ! ». Je vous laisse deviner qui lance ces huées…
Le démon du midi surgit tantôt directement tantôt subtilement. Ainsi, une nouvelle met en scène une généreuse mécène qui parraine un robuste et vigoureux jeune danseur; or, cette « chipie perverse » croit que son don substantiel lui permet d’en faire un esclave sexuel. Ailleurs, un père conduit son garçon à un cours de danse chaque samedi et une mère fait de même avec sa fille; les deux adultes échangent
des « regards, effleurements, silences, non-dits » qui sont autant de frontières du flirt
à ne pas franchir.
La nouvelle « Paramour » met en scène deux athlètes des Jeux paralympiques,
l’un de Biélorussie, l’une du Japon. Sans révéler le punch de cette histoire, je signale qu’il tient à un seul mot, le dernier.
C’est le genre de dénouement, plus classique, que j’aime le plus.
Paul Ruban concocte de savoureuses
petites intrigues qui lui permettent de glisser parfois des remarques sociologiques. Voici comment il définit grandir :
« Ils avaient troqué leurs t-shirts déchirés des Smashing Pumpkins contre des tailleurs et des costards. » Quant à la nouvelle éponyme, elle demeure un bijou d’originalité, voire d’imagination débridée.
Le style de Ruban est souvent coloré; il écrit, par exemple, qu’une chasseuse de bouteilles « sautait les clôtures avec la souplesse d’une gymnaste roumaine ». Ou encore :
les corps des jeunes touristes glissaient au fond de la mer « comme un dentier sombrant au fond d’un verre ».
Paul Ruban est né à Winnipeg, a grandi
à Ottawa et travaille à Toronto. Il glisse
dans ses textes divers lieux de l’Ontario, notamment avec « une ancienne hippie
de Sudbury », « un petit antiquaire dans
le comté de Prince Edward » ou
« une formation d’appoint dans un hôpital d’Ottawa ».
3 novembre 2019
Maurice Henrie, La maison aux lilas, nouvelles, Ottawa, Les Presses de l’Université d’Ottawa, 2019, 172 pages, 19,95 $.

Maurice Henrie
au summum de son art

Après un carnet de pensées et
un recueil de brèves réflexions, publiés aux Presses de l’Université d’Ottawa, Maurice Henrie revient
à son genre littéraire préféré,
la nouvelle. Il nous offre vingt-sept histoires regroupées sous le titre
La maison aux lilas et en profite pour brouiller les frontières entre
la fiction et son propre vécu.
Le nouvellier est au summum
de son art.
Plusieurs de ces vingt-sept nouvelles sont souvent écrites au « je ». On se demande
si c’est Maurice Henrie ou un narrateur-observateur qui doute, qui se sent tour à tour coupable, confus ou rebelle…
Une citation est placée en exergue de chaque nouvelle. Plusieurs sont connues, comme « L’homme est un loup pour l’homme. » (Montaigne); « Né pour un petit pain. » (proverbe canadien); « Couvrez ce sein que je ne saurais voir. » (Molière); « Suis-je le gardien de mon frère? » (Bible); ou encore « Heureux qui, comme Ulysse, a fait un beau voyage. » (Du Bellay).
Les personnages brièvement mis en scène demeurent souvent énigmatiques. On croise Stéphanie chez qui « il y avait à la fois
un mouvement contradictoire de retrait
et de rapprochement, un refus et un acquiescement successifs ou même simultanés ».
On suit un monsieur Tague qui joue à
la tag avec la vie qu’il ressent comme
« un fardeau dont il aurait bien voulu se débarrasser ». Ou encore cette femme qui, après les funérailles de son mari, « marche vers l’avenir comme on entre en prison. Ou qu’on en sort. »
Dans la nouvelle intitulée « Les bancs d’église », le « je » fréquente des églises, mosquées et synagogues, des endroits qui lui font tous ressentir « le même bien-être et la même plénitude ». Un ami lui reproche de se servir de lieux sacrés non pas pour prier, mais dans un but profane. Ce à quoi
le narrateur répond qu’il « cherche la paix et la tranquillité d’esprit là où il croit pouvoir les trouver ».
Je me suis en partie reconnu dans la nouvelle « Rescapé du passé » qui rappelle certains souvenirs que l’auteur et ancien pensionnaire garde de son cours classique : réveil avant le coq, période d’études avant
le déjeuner, sports obligatoires, rosa, rosae, rosam, Macbeth et Phèdre, saint Augustin
et saint Thomas d’Aquin.
Les institutions du siècle dernier (collèges, séminaires, académies) n’avaient pas pour objectif premier de préparer à la vie hors
de leurs murs, mais plutôt de donner
un solide enseignement classique. Henrie écrit que « cet enseignement m’immobilisait littéralement dans un monde qui était
en voie de disparition, mais qui l’ignorait encore ».
Je me suis encore plus reconnu dans
la nouvelle « Une tentative d’évasion »,
car mon prénom et mon métier sont carrément mentionnés. Pour briser sa solitude, Vincent tente de se faire de nouveaux amis; il apprend à mieux connaître Denise, accepte d’assister au mariage de Jacques, va à la pêche avec Robert… et « Paul-François le tient au courant de ses activités littéraires ».
Merci, Maurice, de ce coquin clin d’œil.
La maison aux lilas est un recueil
qui interpelle le lecteur et sollicite sa participation. Il s’inscrit dans le long cycle de nouvelles qu’a entrepris l’auteur depuis son tout premier ouvrage en 1988 :
La Chambre à mourir.
13 octobre 2019
Benoît Cazabon, Bernard Aimé Poulin,
un portrait – a portrait
, préface de Jean Chrétien, Candiac, Éditions Marcel Broquet, 2019, 176 pages, 60 $.

La motivation intérieure
de Bernard Aimé Poulin

Portraits, natures mortes, paysages urbains ou scènes maritimes, Bernard Aimé Poulin a peint ou dessiné plus de 3 000 tableaux. Enfant, il était frustré que son pinceau ne reproduise pas ce que son œil voyait. Sa persévérance eut gain
de cause, comme le démontre Benoît Cazabon dans un ouvrage bilingue intitulé tout simplement Bernard Aimé Poulin, un portrait – a portrait.
L’auteur mène quatre points de vue de front : 1. Le questionnement. La curiosité. Qu’y a-t-il sous les apparences que je vois ? 2. La recherche. La connaissance. Y a-t-il quelque chose ici qu’il m’est donné de savoir ? 3. L’inquiétude. L’émotion. Le monde tranquille est mort. Qu’y a-t-il ici qui bouge ? 4. L’inachèvement. L’art, la vie. Quelqu’un cherche à se réaliser. Quelque chose cherche à naître. D’où provient sa motivation à mordre dans la vie ?
Dès une première exposition en 1967 à 
la Galerie de la Côte de sable (Ottawa), Bernard Aimé Poulin accepte les règles pour comprendre ce qu’il sait déjà : à ce point-ci, les galeries ne sont pas pour lui. Il jouira, bien entendu, de certaines expositions au cours de ses 50 ans de carrière, mais le livre tenté plutôt « de percer la curiosité, les connaissances, l’émotion et l’inachevé qui motivent l’artiste Bernard Poulin ».
Né à Windsor, il n’a jamais fait de différence entre le garagiste, le professeur et les grands de ce monde. Il a fréquenté les uns et les autres avec la même facilité et a confié avoir appris de son père que « nous sommes tous égaux. Lui avait les mains salies de la graisse des moteurs diesel qu’il réparait.
Moi, c’est l’huile de mes peintures. Aucune différence. »
Le portrait occupe la part du lion dans l’œuvre de Poulin : Roméo LeBlanc, Jean Chrétien, Roméo Dallaire, pour ne mentionner que le plus connus. Dans chaque cas, l’artiste commence par imaginer un contexte. « Je dois créer une atmosphère. La lumière devient le premier élément à choisir. Le choix s’harmonise dans mon esprit avec le caractère de la personne que je vais peindre. »
Quelqu’un a déjà écrit que tout tableau est un autoportrait. Cazabon est de cet avis et croit comprendre que tout artiste laisse du sien sur la toile. Il écrit que « que tout questionnement, toute recherche, toute inquiétude, tout inachèvement viennent
de l’intérieur de l’artiste ». Cela n’a rien d’étonnant, se dit-il, mais ajoute tout de go que c’est là où se trouve tout le mystère
de l’artiste devant sa toile vide.
Bernard Aimé Poulin ne parle jamais de
ses meilleures réalisations. Ce qui l’intéresse, c’est plutôt le contexte qui a fait naître
une œuvre en particulier, la personne rencontrée, la motivation intérieure qui
l’a soulevé.