24 octobre 2020
Michel Lord, Sortie 182 pour Trois-Rivières, Récits de disparitions, catastrophes et milles merveilles, Éditions de la Grenouillère, coll. Vécu, 2020, 200 pages, 28,95 $.

Les nombreux registres
de Michel Lord

Spécialiste de science-fiction et
de récits brefs, professeur émérite
de l’Université de Toronto, Michel Lord se raconte avec brio dans
Sortie 182 pour Trois-Rivières.
On le suit depuis sa naissance en 1949 jusqu’à quelques années après son mariage de même sexe en 2006.
Né à Trois-Rivières mais élevé à Cap-de-la-Madeleine, donc un « Capon », Michel Lord grandit dans un milieu pauvre, ce qui ne l’empêche pas de se considérer riche
de toutes ses lectures et de son éducation musicale en grande partie autodidacte.
L’auteur perd la foi à 17 ans, « jetant aux orties toutes ces superstitions et ces
dogmes invraisemblables qui m’étouffaient horriblement ». Mélomane, il sait faire la distinction entre la pratique religieuse vide de sens et la magnifique musique sacrée qui l’accompagne.
Son récit est émaillé de références littéraires qui démontrent une vaste culture. Il écrit, par exemple, « un empilement de tendresse, aurait dit Zola » ou « humain, plus humain, comme dit Nietzsche ». Dans une même page, il parle de « notre vieille langue,
les misères hilareuses » (Chateaubriand) et d’un décor de Gervaise dans L’assommoir
de Zola. Le parler madelinot lui rappelle Rabelais.
Le chapitre sur sa mère est très touchant. Elle savait que son fils était en amour sans qu’il ne lui ait jamais révélé son orientation sexuelle. Le conjoint de Michel Lord est Donald McKenzie, bibliothécaire professionnel à Toronto Public Library, rencontré à Québec en 1974. Ils sont ensemble depuis environ 45 ans, mais il n’y a malheureusement pas de réflexion sur leur relation amoureuse.
McKenzie invite Lord à déménager dans
la Ville Reine, où ce dernier terminera
son bac au Collège Glendon en 1979.
Il travaillera brièvement à la Librairie Champlain, « tenue par des Franco-Ontariens, les Arsenault, demeurés farouchement francophones, chose déjà remarquable à cette époque de grande assimilation ».
Un chapitre s’intitule « Entre sanctuaire
et cathédrale », référence à Cap-de-la Madeleine et à Trois-Rivières. Les deux mots religieux s’appliquent ironiquement
au parcours de Lord. Il a vécu dans des sanctuaires gay & hippy, avec des amis inoubliables; il a aussi fréquenté des cathédrales du savoir. Il raconte comment
il a toujours été « à l’affût de plaisirs et
de paradis artificiels » durant ses deux années dans une commune.
Ardent indépendantiste, Michel Lord est amèrement déçu de constater que le Québec ne soit pas encore un pays. Ayant travaillé la plus grande partie de sa vie en Ontario (U of T), mais n’étant pas Franco-Ontarien de souche, il observe le monde littéraire de l’Ontario français « avec une certaine distance » et « avec énormément de sympathie ». Il raconte brièvement sa collaboration avec le regretté Robert Yergeau.
Je trouve étrange que l’auteur ait passé
sous silence sa charge académique à l’Université de Toronto, dont il est pourtant un professeur émérite. On apprend seulement qu’il est directeur adjoint de
la revue University of Toronto Quarterly,
et responsable de l’édition en langue française.
Le sous-titre de Sortie 182 pour Trois-Rivières est Récits de disparitions, catastrophes et milles merveilles.
On y trouve 40 chapitres assez courts,
très souvent inspirés par une amitié, parfois par le caractère d’un grand-parent ou
d’un collaborateur littéraire. Il y en a même un qui raconte comment son premier ami d’adolescence s’est révélé être le pire des homophobes.
Cet ouvrage autobiographique renferme plusieurs registres. Il y a le vécu familial,
la vie estudiantine, le milieu littéraire québécois et les amitiés remarquables.
Je dirais que c’est savoureusement décousu.
17 octobre 2020
Alain Cavenne, L’équivoque, roman, Ottawa, Éditions L’Interligne, coll. Vertiges, 2020,
158 pages, 23,95 $.

Équilibre entre distance
et attachement

Dans son roman intitulé
L’équivoque, Alain Cavenne décrit
la relation problématique d’un homme de 49 ans et d’une femme
de 23 ans. C’est une occasion en or pour disséquer la complexité des rapports humains et pour illustrer comment l’amour ou la passion conduit souvent à des catastrophes. 
Daniel a enseigné à Julie au cégep et il
la croise quelques années plus tard par
un hasard qui se transforme rapidement en un coaching musical, puis en une relation intense pour elle, trouble pour lui. Cavenne écrit que « Daniel est amoureux de Julie.
Il ne peut cependant accepter que Julie soit amoureuse de lui. Trop dangereux. »
Je dois vous prévenir que le Prologue de
ce roman est un peu rébarbatif. Ancien prof
de philosophie, l’auteur s’adresse plus à
des étudiants de maîtrise que Monsieur et Madame Tout-le-Monde. Mais lisez plus loin et passez à la Première partie, vous serez enchantés. L’Épilogue surprend aussi; il s’agit de la réflexion historico-sociale d’un auteur qui a beaucoup analysé la condition humaine.
Les deux protagonistes sont décrits avec doigté psychologique et finesse littéraire. L’intrigue se déroule bien, mais le rebondis-sement principal est un peu trop abrupt.
Le romancier illustre avec brio l’erreur
que commet Daniel. Ce dernier se laisse entraîner par « la gourmandise sexuelle,
la jeunesse de Julie, son charme absolu, l’appel du renouveau, l’excitation du défi ». Il oublie cependant que la jeune femme rêve d’une « relation fusionnelle ».
Elle mérite d’être aimée mieux que ce
qu’il peut lui offrir.
Le style d’Alain Cavenne est savoureux.
Au sujet de Julie, il parle du « feu juvénile dans ses yeux ». Au sujet d’une porte, il écrit qu’elle est « fort attirante, à la fois
de sortie et d’entrée ». Lorsqu’une femme parle de son sein plus petit que l’autre,
cela devient « le grand et le petit Robert! ». L’humour revient au sujet des infirmières
et des employés de Postes Canada qui marchent beaucoup : « ils ont de belles fesses, hommes et femmes ».
Le roman est enrichi de fines réflexions, dont voici quelques exemples : « Les femmes semblent accepter le vieillissement avec plus de grâce. Chez les hommes, il reste toujours un vieux lion » (i.e. chasseur). « Amour et besoin ne font pas bon ménage. Le besoin de n’être pas seul, par exemple : on est toujours seul, jusqu’à la mort. »
Et une dernière : « La musique est avant tout affaire d’émotion, les premiers humains ont frappé des ossements et tapé sur des peaux en dansant bien avant de se mettre
à dessiner ou à écrire. »
Daniel craint constamment que Julie tombe amoureuse de lui. Elle lui apporte de l’énergie, de la vitalité, un sentiment d’être utile, de pouvoir l’aider, sans compter qu’il sait à merveille savourer la jeunesse et la peau bien douce de cette compagne. Le hic, ici, c’est que « Daniel prétendait qu’il ne l’aimait pas, mais il était tellement aimant ».
L’équivoque est un débat entre deux désirs contraires. D’une part, Daniel veut laisser
à Julie sa liberté; d’autre part, il redoute
de la perdre. « Il naviguait ainsi en tentant
de maintenir malgré tout un difficile équilibre entre la distance et l’attachement. »
Alain Cavenne est le pseudonyme d’Alain Gagnon originaire de Hearst. Après avoir enseigné la philosophie, il se consacre à l’écriture et à la traduction. On lui doit
des nouvelles et sept romans.
4 octobre 2020
Geneviève LeSieur, Chats, ruelles et paysages : de Québec aux Îles-de-la-Madeleine, album, Montréal, Éditions
de l’homme, 2020, 144 pages, 29,95 $.

Cinq douzaines de chats dans une dizaine d’endroits

Faites la connaissance de Poupette, Croustade, Phoenix, Tigrou et
de toute une kyrielle d’autres chats photographiés entre Québec et
les Îles-de-la-Madeleine, le tout brillamment présenté dans un album intitulé Chats, ruelles et paysages.
La photographe-autrice est Geneviève LeSieur et chacun
de ses clichés demeure
une aventure en soi.
La table des matières (qui s’appelle plutôt
En vedette) est composée de 62 dessins avec le nom du chat et le numéro de sa page. Parfois il y a un duo, voire un trio.
On y trouve même un bébé alpaga qui pesait 18 livres ou 8 kilogrammes à sa naissance.
Une ou plusieurs photos occupent presque toutes les pages de ce magnifique album. Des étampes discrètes indiquent le début
de chaque section-endroit où les chats ont été photographiés : Limoilou, Saint-Sauveur, Saint-Jean-Port-Joli, Kamouraska, Saint-Simon-de-Rimouski, Percé, Cap-d’Espoir, Charlottetown et Îles-de-la-Madeleine.
Les chats de Limoilou occupent plus de
la moitié de l’album. C’est le cas de Miko
qui affiche un air angélique, mais qui peut en faire voir de toutes les couleurs à sa maîtresse et à sa grande sœur Mimi.
« Le petit futé s’y connaît en tours pendables, comme démonter le bouchon
de la baignoire, voler les cotons-tiges et
les cacher sous le tapis, sprinter en renversant tout sur son passage, attaquer Mimi dans son sommeil… Mais il est si affectueux, drôle et enjoué; on pardonne tout à l’adorable psychopathe. »
Certains chats sont photographiés dans
la neige, notamment Cankouno qui se raconte : « J’ai 4 ans, j’adore jouer à la cachette, regarder les matchs de rugby, grimper partout, observer le monde de mon balcon. Je suis un ancien bum de ruelle,
j’ai beaucoup d’énergie, je suis très curieux. »
Geneviève LeSieur écrit que derrière
les chats il y a les gens, rencontrés ici et là, qui enrichissent sa promenade avec leurs histoires. « On m’invite à monter au balcon ou à prendre le thé à la cuisine.
Ces moments forgent de formidables souvenirs. »
La photographe-autrice a elle-même deux qui sont des compagnons de vie. « J’aime qu’ils soient indépendants et qu’ils n’en fassent qu’à leur tête ou qu’ils n’obéissent tout simplement pas ! N’est-ce pas
un immense bonheur lorsqu’ils viennent chercher réconfort auprès de nous par
eux-mêmes ? »
C’est aussi le cas en photographie. LeSieur apprécie le fait qu’il soit parfois difficile d’aborder un chat, de gagner sa confiance. Son but n’est pas de prendre un simple cliché. « C’est que les chats m’invitent
dans leur univers pour que je puisse
capter leur personnalité, même si ces êtres énigmatiques ne se livrent jamais complètement. »
Geneviève LeSieur a photographié des chats dans tous leurs états, au cœur de leur milieu de vie à la ville et à la campagne. Son album s’adresse à toute la famille et
à tous les amateurs de chats et de beaux paysages.
25 septembre 2020
Collectif sous la direction de Pierre Hébert, Bernard Andrès et Alex Gagnon, Atlas littéraire du Québec, essai, Montréal, Éditions Fides, 2020, 498 pages, 59,95 $.

Panorama du fait
littéraire québécois

L’Atlas littéraire du Québec récemment paru aux Éditions Fides offre non pas toutes les réponses mais « toutes les portes d’entrée nécessaires à la découverte et à
la saisie panoramique du fait littéraire québécois ». Plus de 150 collaboratrices et collaborateurs
y ont contribué sous la direction
de Pierre Hébert, Bernard Andrès
et Alex Gagnon.
L’ouvrage comprend trois sections ou perspectives. D’abord l’Histoire qui englobe la Nouvelle-France à 1800, le XIXe siècle,
les années 1900-1960 et celles de 1960
à nos jours, 300 pages au total sur 498.
Puis Traversées qui présente des littératures plurielles, 70 pages. Enfin, Genres et mages qui porte sur les régimes d’écriture,
la multimédiatisation et les livres d’art, également 70 pages.
« Y a-t-il des lacunes, des oublis, des silences discutables ? Oui, de toute évidence, et nous en sommes parfaitement conscients. L’exploration d’une histoire, d’une société, d’une littérature est une tâche virtuellement infinie et indéfiniment ouverte, alors qu’un livre doit nécessairement pouvoir se fermer. »
Le titre peut laisser croire qu’il s’agit
d’un survol de la littérature d’expression française en sol québécois seulement. 
On y présente aussi, brièvement il est vrai, la littérature anglophone, autochtone et franco-canadienne. Il y manque cependant une synthèse à cet ouvrage et on ne tire
pas de conclusion.
En 1930, Claude-Henri Grignon avait publié un article intitulé « Littérature morte »
qui remettait en cause l’existence
d’une littérature canadienne, c’est-à-dire francophone au Canada. Nous n’en sommes plus là et « tout le mérite revient à ces femmes et ces hommes qui, surtout depuis le XIXe siècle, ont porté la littérature sur leurs épaules ».
13 septembre 2020
Christine St-Pierre, avec la collaboration
de Marc Gilbert, Ici Christine St-Pierre.
De l’école de rang au rang de ministre,
mémoires, Québec, Éditions du Septentrion, 2020, 310 pages, 29,95 $.

La réflexion et l’action
de Christine St-Pierre

Le 8 avril 2020, après deux années de travail, Christine St-Pierre
devait publier ses mémoires à titre de journaliste radio-canadienne et politicienne québécoise. La pandémie a tout arrêté. Ce n’est qu’en septembre que paraît Ici Christine St-Pierre. De l’école de rang
au rang de ministre
L’entrée de Christine St-Pierre à Radio-Canada ne s’est pas fait au Québec mais plutôt à Moncton à l’été 1976. La journaliste écrit qu’elle est très attachée au Canada, principalement grâce à son séjour en Acadie, et au sort réservé aux francophones hors Québec.
Le terrain de jeu de Christine St-Pierre
est la couverture sur le terrain. Lors du massacre de Polytechnique (6 décembre 1989), son souci est de « respecter le deuil des familles tout en obtenant leurs témoignages, essentiels afin que toute
la société fasse le sien ». Elle est aussi sur le terrain pour couvrir la crise politique
au Parti libéral du Québec (Bourassa-Allaire-Dumont, 1994) et les attentats
du 11 septembre 2001.
Des émotions fortes et un appétit boulimique pour le travail bien fait lui procurent des moments inoubliables.
En 2007, la journaliste de Radio-Canada publie dans La Presse une lettre en appui aux soldats canadiens en Afghanistan.
Une telle transgression du code journalistique aurait dû entraîner son renvoi ou à tout le moins une sanction disciplinaire. Elle est plutôt mise sur
la tablette, plus jamais de reportage au Téléjournal.
Trente ans de métier à Moncton, Montréal, Québec, Ottawa et Washington lui ont
« fait vivre une expérience humaine
et professionnelle unique, riche d’enseignements et profondément stimulante ». En 2007, elle a le goût d’exprimer ses opinions et ses convictions ouvertement, « visière levée, dans l’action politique », parce que la res publica est
un cadre de réflexion, d’engagement
et d’action.
Lors du référendum en 1980 et de nouveau en 1995, Christine St-Pierre a voté OUI.
Elle ne veut plus revivre l’expérience.
Elle devient candidate du Parti libéral du Québec et se fait élire députée de L’Acadie (Montréal) en 2007. Quand Jean Charest forme un cabinet paritaire, il nomme neuf hommes et neuf femmes, dont St-Pierre
aux ministères de la Culture, des Communications, de la Condition féminine
et ministre responsable également de l’application de la Charte de la langue française.
Plus tard, après un bref séjour dans l’opposition, elle devient ministre des Relations internationales et de la francophonie dans le gouvernement de Philippe Couillard. Son passage à la culture lui permet d’avoir une vision plus forte :
le Québec doit exister à l’étranger et exercer un leadership dans la francophonie.
En politique, St-Pierre a fait sienne une phrase d’Albert Camus : « La démocratie,
ce n’est pas la loi de la majorité, c’est la protection de la minorité. » Les artistes et les femmes démunies, entre autres, ont fait partie de cette minorité.
Comme c’est souvent le cas aux Éditions du Septentrion, l’ouvrage est enrichi d’un Index qui sera fort utile aux chercheurs.
6 septembre 2020
Jacqueline Landry, Détresse au crépuscule, roman, second volet de la série Le Cri du West Coast Express, Ottawa, Éditions David, 2020, 328 pages, 27,95 $.

Courage et résilience
de femmes vulnérables

Le Downtown Eastside à Vancouver est l’un des quartiers les plus pauvres et les plus criminalisés en Amérique du Nord. C’est de nouveau la toile de fond du second roman
de Jacqueline Landry, Détresse
au crépuscule
. L’auteur a voulu donner un visage aux personnes vulnérables qui y survivent, mais aussi aux intervenants et aux policiers qui leur viennent en aide.
Un tueur en série sème la terreur à Vancouver, surtout depuis qu’il a modifié son modus operandi, étendant son terrain de chasse au-delà des prostituées.
Les risques de se faire prendre se décuplent et cela l’excite au plus haut point. Il souhaite récidiver « autant de fois qu’il lui serait nécessaire pour atteindre et dépasser si possible les frontières de l’indécence ».
Le Vancouver Sun critique la lenteur et l’incompétence de la GRC et de la police municipale dans ces meurtres de femmes qui ne semblent pas vouloir s’arrêter
de sitôt. « Ce que le public ignorait, c’était l’horreur de la mise en scène derrière
les meurtres. »
Le tueur ne va pas s’arrêter volontairement, il en est incapable. Mais dans sa folie meurtrière, il livre des indices. C’est ce que pense l’équipe de la GRC, dirigée par le sergent-major Greg McLeod. Elle doit faire preuve d’intelligence, d’ingéniosité, de vision.
La GRC voit son défi comme une partie d’échecs. Le tueur a commis des erreurs
qui lui ont coûté ses cavaliers et qui pourraient bientôt lui coûter ses fous,
ses tours, sa reine et son roi. Sans dévoiler le dénouement de l’intrigue, je peux vous dire que la GRC ne joue pas un rôle digne d’un joueur d’échecs même amateur.
Je signale que l’équipe de Greg McLeod comprend des agents francophones
(François Racine et Pierre Levac) et qu’il y
a une journaliste qui travaille à Radio-Canada (comme l’autrice qui a été chef d’antenne au Téléjournal Colombie-Britannique). Landry n’exploite pas cette situation qui, à mon avis, aurait pu donner une saveur canadienne-française plus prononcée.
Le roman fourmille de personnages qui s’entrecroisent allègrement et qui brouillent parfois l’intrigue ou qui nous déboussolent à tout le moins. Au point où nous avons l’impression de nous trouver au milieu d’une « foule bigarrée qui grouille de punaises et d’infections », punaises de
la société injuste, infections du milieu ambiant.
L’autrice a été choquée par l’indifférence dans la disparition de femmes autochtones en Colombie-Britannique. Jacqueline Landry a mis en scène un tueur en série « parce qu’il y a eu et qu’il y a toujours des prédateurs qui s’attaquent aux femmes vulnérables qui en ont beaucoup à nous apprendre en termes de courage et de résilience », avoue-t-elle dans une entrevue accordée à la revue Les Libraires le 31 août 2020.
Détresse au crépuscule en est le deuxième volet de la série Le Cri du West Coast Express. Le premier, Terreur dans le Downtown Eastside, a paru en 2013, également aux Éditions David.
2 septembre 2020
Collectif, 26 coups de couteau, nouvelles, Montréal, Les éditions les Heures bleues,
coll. Hors Chemins, 2020, 62 pages (format broché), 9,95 $.

Des nouvelles hors
des sentiers battus

Les Éditions les Heures bleues ont récemment lancé Hors Chemins,
une collection pour adultes, qui
se veut déconcertante et parfois déjantée, qui promet la transgression, la provocation, voire le malaise. Selon l’initiateur d’Hors Chemins, Pierre Desautels, « pas besoin
de chercher de multiples raisons, cette collection voit le jour parce qu’il faut oser déranger ».
Un des premiers titres est 26 coups de couteau, un recueil de nouvelles écrites
à douze mains, soit celles de Marrie E. Bathory, Anthony Charbonneau Grenier, Ariane Hivert, Lucie Jean, Catherine Rochette et Mattia Scarpulla. Les illustrations sont
de Jean Chouinard et Guillaume Demers.
Les 26 nouvelles prennent la forme
d’un abécédaire, d’Aube à Zoo, et sont 
autant d’incursions dans une monde parfois sordide, mais qui, toujours, surprennent
le lecteur ! Dans la première, Catherine Rochette nous réserve un punch final
que j’avais deviné quelques lignes plus
tôt (l’illustration est un bon indice).
La nouvelle « Collection », également de Rochette, propose une visite dans un musée de curiosités criminelles. Les artefacts incluent un couteau à viande « utilisé pour découper la chair des victimes et ensuite mis à profit pour préparer les mets les plus délicieusement horribles, comme les fameuses tartelettes de tartare de cœur ».
Dans « Mathématiquement », Lucie Jean nous invite à sortir notre calculatrice.
Il faut observer un corps en cute libre et
en panique, qui prend trois secondes à mourir. Le calcul consiste à déterminer
si c’est la panique ou l’impact contre le sol qui tue la personne.
Un texte de Marie E. Bathory prend la forme d’une évaluation de rendement pour une employée d’usine; sa moyenne selon dix-huit critères atteint à peine 45 %.
« Elle range ses effets personnels dans
une boîte en vue de sa propre disparition, imminente. » Dans « Veuve », Anthony Charbonneau Grenier se demande si on
peut tuer quelqu’un, « au final, à force
de ne plus penser qu’à ça ».
Un des textes les plus originaux dans
ce petit recueil est celui d’Ariane Hivert
qui signe « XIXe siècle ». Elle propose
un brillant voyage dans le temps autour
du roman gothique anglais en compagnie, entre autres, d’Ann Radcliffe, Jane Austen, Emily Brontë, Robert Louis Stevenson
et Oscar Wilde.
Le dernier texte, « Zoo », est écrit à six mains – Anthony Charbonneau Grenier, Catherine Rochette, Mattia Scarpulla –
et met en scène une petite fille, un criminel, un crocodile et un époux. « Partout autour, ça siffle, ça gémit, ça grogne. »
26 coups de couteau répond à deux besoins : celui affirmé par des auteurs
et des créateurs de trouver et d’occuper
un « espace » littéraire leur permettant d’aller au-delà des lieux communs et
de plonger dans un univers unique.
26 août 2020
Stéphane Lévesque et Jean-Philippe Croteau, L’avenir du passé - Identité, mémoire et récits de la jeunesse québécoise et franco-ontarienne, essai, Ottawa, Les Presses
de l’Université d’Ottawa, 2020, 278 pages,
39,95 $.

L’histoire des francophones au pays, deux visions

Quelle est la vision historique
des jeunes francophones au Québec et en Ontario? Partagent-ils un patrimoine mémoriel et historique commun? Ont-ils recours au
passé pour se forger une identité citoyenne? Voilà les questions auxquelles Stéphane Lévesque
et Jean-Philippe Croteau ont tenté
de répondre dans L’avenir du passé - Identité, mémoire et récits de 
la jeunesse québécoise et
franco-ontarienne.
L’enquête de Lévesque et Croteau a été menée à l’hiver et au printemps 2016
auprès de 385 jeunes Québécois et 250 jeunes Franco-Ontariens âgés en moyenne de 16 ans. On leur a dit : « Racontez-moi l’histoire des francophones au pays comme tu la connais. »
La consigne suivante a été formulée :
« Tu peux présenter ton propos comme bon te semble en insistant sur les éléments du passé que TU juges importants, et ce, peu importe la façon dont on présente, décrit
ou raconte habituellement ou autrement l’histoire. »
Les élèves disposaient de deux pages blanches pour rédiger à la main leur récit, sans l’aide d’un manuel scolaire et sans accès à Internet. L’exercice avait une durée de 60 minutes. Les 635 jeunes ont tous signé le formulaire de consentement.
Dans une province comme dans l’autre,
ces 635 jeunes avaient terminé les cours d’histoire nationale de leurs parcours scolaire obligatoire. Il s’agit de deux cours
au Québec (3e et 4e secondaire) et de trois cours en Ontario (7e, 8e et 10e année).
En Ontario, les filles et les garçons comptaient respectivement pour 55 et 45 % du groupe, exactement l’inverse au Québec. Si 86 % des jeunes étaient de langue maternelle française au Québec, ce taux chutait étrangement à 49 % en Ontario.
Les récits des jeunes provenaient de
7 écoles québécoises (Montréal, Nord de Montréal, Québec, Outaouais, Bois-Francs et Saguenay-Lac-Saint-Jean), et de 6 écoles ontariennes (Ottawa et Est, Nord-Est et Sud).
L’étude démontre que ces jeunes du Québec et de l’Ontario partagent « un même schéma narratif de l’expérience historique, soit celui de l’adversité et de la lutte des francophones pour leurs droits et leur langue dans un pays anglo-dominant ».
On note que le moment fondateur du récit pour les Franco-Ontariens est la crise du Règlement 17. Pour les Québécois, il s’agit d’un enchaînement de luttes et de batailles, dont la Conquête représente un moment clé.
Les auteurs écrivent que « la vision de
ce que réserve l’avenir de leur collectivité est somme toute similaire dans les deux groupes étudiés ». Il n’y a pas de différence très marquée entre les jeunes francophones du Québec et de l’Ontario, sauf que les élèves franco-ontariens semblent un peu plus optimistes face à leur avenir, notamment dans l’Est ontarien.
L’enquête de Stéphane Lévesque et Jean-Philippe Croteau démontre « que les filles des deux provinces ont une vision plus optimiste de leur passé, qu’elles conçoivent davantage l’histoire des francophones comme partie intégrante du grand ensemble canadien et qu’elles portent une attention particulière aux aspects culturels et sociaux de l’histoire ».
Les garçons centrent plutôt l’histoire
de l’expérience des francophones sur
les aspects militaires et politiques. Ils ont une vision moins positive que les filles.
On note toutefois que l’écart entre les genres est moins prononcé au Québec, « comme
s’il y avait dans une société majoritaire convergence des récits, du moins en ce qui a trait aux filles et aux garçons ».
Les auteurs notent, en conclusion, que
les jeunes québécois se replient pour l’essentiel sur le territoire provincial, qu’ils définissent comme leur nation, tandis que leurs camarades franco-ontariens racontent une histoire centrée sur le Canada ou l’Ontario français dans le cadre canadien.
27 juillet 2020
Adrian McKinty, La Chaîne, thriller traduit de l’anglais par Pierre Reignier, Paris, Éditions Mazarine, 2020, 400 pages, 34,95 $.

Quand une proie doit devenir prédateur

Paramount Pictures a déjà acheté
les droits pour tourner un film basé sur le thriller La Chaîne, d’Adrian McKinty. L’as américain du polar
Don Winslow affirme que ce roman n’est rien de moins que Les Dents
de la mer
pour les parents.
Le téléphone sonne. Un inconnu a kidnappé votre enfant. Pour qu’il soit libéré, vous devez enlever l’enfant de quelqu’un d’autre. Votre enfant sera relâché quand les parents de votre victime auront à leur tour enlevé un enfant. Si un maillon de La Chaîne manque, votre enfant sera tué.
Nous suivons le cas de Rachel, femme divorcée, dont la fille de 13 ans a été enlevée à un arrêt d’autobus. La mère,
qui lutte déjà contre un cancer, doit devenir un monstre et enlever un enfant, car
« nul maillon de La Chaîne n’a le pouvoir, ni même la volonté, de résister ». Rachel
a l’impression d’être tombée sous l’emprise d’une secte.
L’action de la première moitié du roman
se déroule du jeudi au lundi, heure par heure. Adrian McKinty pimente son intrigue de soubresauts cauchemardesques et démontre comment un système peut torturer une personne et la rendre complice de la torture d’une autre personne.
La Chaine est une machine à kidnapper,
à extorquer et à terroriser. Les victimes,
qui se comptent par centaines, sont tellement reconnaissantes et soulagées quand leur enfant est libéré. Terrifiées
aussi. La peur des représailles et les actes brutaux sanglants suffisent à contraindre
la quasi-totalité de ces gens à se murer dans le silence.
Rachel fera exception à cette règle. C’est
la seconde moitié du roman. « Quand est-ce que ça va s’arrêter ? murmure-t-elle dans l’obscurité. L’obscurité reste sur
son quant-à-soi. » La Chaîne sait que Rachel pense pouvoir déjouer le système.
Elle est avertie sévèrement de rentrer dans les rangs, ce qui ne l’empêche pas « de se Lady-Macbethiser ».
« Les humains, écrit McKinty, sont autant des prédateurs que des proies. » Et comme La Chaîne est composée d’êtres humains, Rachel se dit qu’elle est faillible, vulnérable comme nous tous. Il faut trouver le cœur humain qui est en son centre et le broyer. Facile à dire, difficile à faire. Cela implique de « partir en chasse dans l’antre du monstre ».
La chaîne de télévision britannique ITV a mené une expérience auprès d’une dizaine de mères et de leur enfant laissé sans surveillance. Le résultat a été sans appel : sur neuf enfants âgés de 5 à 11 ans, sept
ont suivi un homme dans un laps de temps compris entre 33 secondes et 3 minutes.
Il s’agissait d’une expérience contrôlée,
bien entendu. N’empêche qu’Adrian McKinty a raison lorsqu’il écrit : « Tant que vous n’avez pas vu quelque chose ou quelqu’un mettre votre enfant en danger, vous n’avez pas connu la peur. »
Loin de moi l’idée de dévoiler le dénouement de ce thriller terrifiant par moments. Qu’il suffise de dire que la mort doit parfois lutter contre des forces chamaniques intenses et hostiles…
20 juillet 2020
B.A. Paris, Le Dilemme, roman traduit de l’anglais par Vincent Guilluy, Paris Éditions Hugo & Cie, 2020, 378 pages, 29,95 $.

Guérir ou creuser
les blessures… ?

Le premier roman de B.A. Paris, Derrière les portes, a été traduit en trente-sept langue et s’est vendu à plus de deux millions d’exemplaires. Dans son nouveau thriller intitulé
Le Dilemme, les enquêteurs ne sont pas des policiers, il s’agit plutôt
d’un mari et de son épouse
qui cachent chacun un indice.
D’origine franco-irlandaise, B.A. Paris vit en France et écrit en anglais. L’histoire qu’elle a choisi de raconter se passe en Angleterre et met en scène une famille assez ordinaire : un père ébéniste (Adam), une mère avocate (Olivia), un fils de 22 ans (Josh) et une fille de 19 ans (Marnie), tous deux aux études.
Olivia, appelée plus souvent Livia, organise un immense garden party pour célébrer son quarantième anniversaire, une fête qui compense la noce qu’elle n’a pas eue
parce que ses parents avaient rejeté leur fille tombée enceinte avant le mariage.
La réception est chronométrée au quart
de tour, sauf l’arrivée surprise de Marnie
qui doit prendre un vol depuis Hong Kong.
Ce vol doit faire escale au Caire, puis à Amsterdam, avant d’atterrir à Londres.
En vérifiant ses messages, le père apprend que sa fille va peut-être rater la corres-pondance au Caire en raison d’un départ
en retard depuis Hong Kong. On annonce ensuite que le vol Le Caire-Amsterdam
s’est écrasé, aucun survivant. Marnie était-elle à bord… ? Adam doit-il avertir Livia,
au risque de gâcher sa fête sans être certain
de la mort de Marnie… ?
D’un chapitre à l’autre, on alterne entre
le « je » d’Adam et celui de Livia. Le texte est parsemé de remarques intrigantes : « Quand est-ce que tu vas parler à ton père ? Il ne sait pas que je prépare l’avenir… Je sais que très bientôt, tout sera différent… 
Je me demande si le destin n’a pas décidé que je le tentais un peu trop, et s’il n’a pas choisi de me mettre à l’épreuve… »
Au milieu de la fête, Adam a l’étrange sensation de ne pas être là où il devrait
être et que tout autour de lui est faux.
« Je ne sais plus qui je suis, ni où je vais. » Il a le sentiment de s’être menti à lui-même et se dit que le néant refuse de lui venir en aide, qu’une brutale certitude l’assaille, mais que son cerveau refuse de l’accepter.
Durant le garden party, Livia fuit un homme de peur de lui casser la figure. Il a 38 ans,
il est le mari de sa meilleure amie et le père de la meilleure amie de Marnie, avec qui il
a une relation. Livia n’en a pas soufflé mot
à son mari. Elle ne lui a jamais dit non plus que leur fille a eu une fausse couche.
Les secrets volent bas dans ce roman.
B.A. Paris écrit que « le temps peut guérir les blessures, mais aussi les creuser un peu plus ». L’illustration de la couverture, une coupe de vin brisée, illustre bien la fragilité des relations humaines et, surtout, familiales.
11 juillet 2020
Lyne Gareau, Le chat Janus, trois histoires, Saint-Boniface, Éditions du Blé, 2020,
184 pages, 19,95 $.

Deux visages,
une quête identitaire

Par le biais de trois histoires regroupées sous le titre Le chat
de Janus
, Lyne Gareau convie
son lectorat à un voyage à travers
le temps en mêlant dans chaque intrigue une dose subtile de tendresse, d’humour et de réflexion, à laquelle s’ajoute un brin de mystère et de poésie.
J’ai découvert Lyne Gareau plus tôt cette année en lisant Emily Carr, une artiste dans la forêt, livre pour enfants paru en 2020 aux Éditions du Pacifique Nord-Ouest. Elle
a aussi publié le roman jeunesse Isalou en 2019 aux Éditions des Plaines; son premier roman La Librairie des Insomniaques est paru en 2017 aux Éditions du Blé.
Côté roman, j’aime les histoires qui ont un début, un milieu et une fin; et du côté des nouvelles, je préfère des textes plutôt courts qui ont un punch inattendu à la fin. Oui,
je suis vieux jeux et je ne m’en cache point. Avec Le chat Janus, j’ai eu droit à trois histoires respectivement de 64, 100 et 7 pages. Ne craignez rien, j’ai su m’adapter.
Dans la première histoire, qui donne son titre au recueil, une femme fuit un monde en débâcle pour se réfugier sur une île où elle apprend peu à peu à survivre en étant autosuffisante. L’éditeur écrit ile et ou sans accent, tout comme boite, fraiche, connaitre, entrainée, etc. Une fantaisie dont je me serais passé.
La deuxième histoire met en scène la professeure Marie-Hélène Lepas qui fait
face à la décision de prendre sa retraite pour vivre un vieux rêve d’artiste. Enfin,
la troisième présente un couple confronté
à l’invisibilité et la mort. « Ou plutôt, ni là, ni ici, ni ailleurs, ni nulle part. »
Ne cherchez pas le spectaculaire dans
ces narrations, c’est le traitement des personnages qui prime. « Le présent,
le passé et même le plus-que-parfait. Tout se mélange. Le temps se télescope un peu… »
Le thème du départ demeure le filon central du recueil. Étrangement, nous avons droit à une sorte de fiction d’anticipation qui nous touche de près en cette période de pandémie.
Cela ressemble à l’âge d’or pour les étudiants, « un concept théorique, comme l’accord du participe passé avec le verbe avoir. Ils ne croient pas vraiment que ça s’applique à leur situation. »
Janus est un dieu romain à deux visages.
Le chat qui naît dans la première histoire
a quatre pattes, une queue, deux oreilles…
et puis deux bouches, quatre yeux, deux museaux. Deux faces côte à côte, l’une tournée vers le passé, l’autre sur l’avenir. Difficile de trouver mieux comme quête identitaire.
2 juillet 2020
Camille Bouchard, Cicatrices, tome 5
de la série Le Siècle des malheurs, roman, Montréal, Éditions du Boréal, coll. Boréal Inter no 77, 2020, 144 pages, 12,95 $.

Mémoire d’un chêne majestueux

Quercus virginiana ou chêne vert est le narrateur dans le roman Cicatrices de Camille Bouchard.
Il a plus de cent ans lorsque l’histoire commence le 1er janvier 1900 et il nous accompagne jusqu’en 1999. Il s’agit du cinquième tome
de la série « Le siècle des malheurs », mais point nécessaire d’avoir lu les tomes précédents pour apprécier ce roman fort original.
« Le gland qui a produit ce chêne a connu le régime espagnol […] Le premier rameau de ce tronc poussait déjà avec vigueur lorsque Napoléon Bonaparte s’est proclamé empereur des Français ! »
Le chêne est planté aux abords de la route qui relie les plantations de La Métairie à
La Nouvelle-Orléans. Chaque chapitre porte une année comme titre : 1902, 1910 et ainsi de suite. Le chêne vert parle des humains et rappelle des moments charniers de l’histoire américaine : Guerre de Sécession, esclavage et ségrégation raciale, Guerre du Vietnam, Civil Rights Act. 
Par une nuit terrible de 1910, dans l’anonymat d’un bayou louisianais, deux Blancs s’en prennent à un jeune Noir et
le pendent à une branche du chêne. Le seul témoin de cette scène à glacer le sang est l’arbre lui-même où le corps du jeune Jérémie a été abandonné. On a aussi planté un clou dans son tronc et un certain Lionel a gravé son nom et celui de sa Margot dans un cœur dégrossi, deux détails à retenir…
Solide mais parfois penaud, le chêne demeure témoin d’amour, de trahison et
de mort. Son paysage change constamment. Là où une végétation luxuriante l’empêchait de voir les abords du marais et le méandre du bayou, s’étend maintenant « la géométrie parfaite de construction en ciment et en acier ».
La plume de Camille Bouchard est tour
à tour historique, sociologique et psychologique Elle est aussi poétique, comme en fait foi ce court extrait : 
« De la cime aux radicelles, des ramilles
au duramen, mon corps géant et noueux
a résonné par-delà la canopée, pareil à
la biche bramant de douleur sous le croc
du coyote. »
C’est à la fois grâce aux humains et malgré eux que le chêne réussit à survivre un autre siècle… ou presque. Il garde dans son écorce les cicatrices du temps qui passe, d’où le titre du roman.
Avec Cicatrices, Bouchard a fait le pari
que la cime d’un grand chêne est l’endroit parfait d’où observer la bêtise humaine.
Il a brillamment réussi.
22 juin 2020
Marie Laborde, Si belle en ce mouroir, roman, Paris, Éditions François Bourin, 2020, 268 pages, 29,95 $.

Refaçonner la vie
à sa guise

Si belles en ce mouroir, de Marie Laborde, n’est pas une autre triste histoire de femmes dans
un Établissement d’hébergement pour personnes âgées dépendantes ou EHPAD en France. Non, le récit de la vie de trois belles à la Résidence Biarritz Bonheur frôle le roman d’aventure, voire le thriller
par moments.
La narratrice est Alexandrine, 85 ans, qui élit temporairement domicile à la Résidence suite à une fracture du col du fémur.
Elle y rencontre Gisèle, 80 ans, et Marie-Thérèse, 99 ans. Il y a aussi un vieux qui
est « démangé de la quéquette », mais qui n’est point pédophile, c'est-à-dire qu'il ne s’intéresse pas à une jeune de 80 ans,
c’est plutôt « un spécialiste ès séduction
de centenaires ».
C’est bien connu, quand la vie va bien,
elle n’a pas besoin d’être écrite. Ce sont
les mauvais côtés qui intéressentles lecteurs. L’auteur beurre ça épais : repas indigestes, vieux parqués devant la télé, préposées
qui sermonnent les résidentes trop actives
à leur goût, petites jalousies montées
en épingle. La narratrice décrit même
un meurtre…
Le portrait des résidents va de vieilles biques chenues à vieillard squelettique tordu par l’arthrite en passant par pauvre chose recroquevillée dans son fauteuil attendant avec patience et résignation
son départ imminent.
Quand on demande à Marie-Thérèse comment ça va, elle répond : « Moi ça va, mais ma vieillesse, elle, s’ennuie comme
un rat mort. » Et lorsque sa fille dit « tu as bonne mine, maman », la mère lit dans son regard « tu as pris un sacré coup de vieux, maman ».
On a évidemment droit à des points sur
les i, notamment pour signaler que les employés sont sous-payés, surexploités, surchargés de travail et, somme toute, obligés de maltraiter les résidents.
Tout ça pour assurer aux actionnaires des dividendes attractifs et dégager des marges phénoménales pour les propriétaires.
Le roman regorge de remarques existentielles, du genre : « Est-ce que notre vie vaut la peine d’être vécue si notre mort ne fait pas couler une seule larme sur
la joue d’une seule personne ? » Il y a
aussi des jeux de mots comme « Happy end digne de ce nom », ou encore « Beau
la vie ? Beau, non. Bobo, oui. »
Marie Laborde a signé plusieurs romans entre 1970 et 2000. Si belle en ce mouroir est né de ses propres observations lors de visites à des amies résidant en maison de retraite. Sa narratrice s’adonne à l’écriture – stylo Bic et cahier d’écriture – et les deux ne se gênent pas de refaçonner la vie à leur guise, de zigzaguer à leur fantaisie « entre les zones plus ou moins claires du vrai et du faux », de taire ce qu’elles n’ont pas envie de dire, « d’exagérer, de modifier,
de transposer, d’inventer, de mentir » si ça les arrange.
16 juin 2020
Louise Dandeneau, Buffet froid, nouvelles, Saint-Boniface, Éditions du Blé, 2020,
136 pages, 19,95 $.

Vengeance réelle
ou imaginaire

Un proverbe français dit que
la vengeance est un plat qui
se mange froid. Louise Dandeneau nous propose neuf nouvelles
qui traitent de vengeance dans
un recueil justement intitulé Buffet froid. Imagination, rythme saccadé
et humour noir font bon ménage.
La première nouvelle met en scène
Frédéric, fils fier de son identité, qui se décide à donner une leçon à ses parents. Pas question d’essayer une thérapie de conversion. Il aime Jimmy et veut que
son partenaire fasse partie de la famille,
n’en déplaise à son père qui peine à prononcer le mot « gay ».
Dans la nouvelle suivante, une femme a servi son mari pendant quarante-huit ans et semble maintenant prête à se débarrasser de ce fainéant en lui servant un dernier hamburger… L’auteure joue, ici, sur le réel,
le fantasme et l’imaginaire.
On entend parfois dire que la vengeance
est douce au cœur de l’indien, elle l’est certainement au cœur du grand frère qui
se fait voler sa blonde par le petit frère. « Une raclée de mon grand frère, ça aurait été la preuve qu’il m’aimait assez pour me remettre sur le droit chemin. »
Une fois adulte, on peut penser que l’intimidation à l’école est chose du passé. Pas nécessairement; sa vengeance peut prendre des proportions quasi meurtrières en mûrissant. Un comportement inacceptable entre couples d’amis peut
aussi se régler drastiquement : « J’le veux pu dans le chalet… J’le veux pu dans mon lit… J’le veux pu dans not’ groupe… J’le veux pu dans ma vie… »
Si la première nouvelle met un fils gay
sur le piédestal, la dernière conduit en soubresauts bien dosés un frère traité
de tapette à profiter d’une sœur championne de boxe. Dans un cas comme dans l’autre,
la nouvelliste se délecte à nous faire découvrir des comportements et des relations humaines souvent hors du commun.
La maison d’édition clame haut et fort
que ces nouvelles sont « à déguster sans modération ». Elle a bien raison. Louise Dandeneau sait sculpter ses personnages finement et ciseler ses mises en scène habilement, tout comme elle l’avait fait dans son premier recueil, Les quatre commères de la rue des Ormes, en 2016.  
23 octobre 2020
Daniel Lessard, Enlèvement, roman, Montréal, Éditions Pierre Tisseyre, 2020,
376 pages, 34,95 $.

Polar sociologique
de Daniel Lessard

Deux enfants d’une même école disparaissent en quelque mois à Saint-Pierre-de-Wakefield, dans l’Outaouais québécois, et l’enquête est confiée à une sergente-détective de Gatineau. Ainsi commence Enlèvement, polar aux multiples rebondissements de Daniel Lessard.
À la retraite depuis 2011, après 39 ans passées à Radio-Canada, Daniel Lessard nous avait offert le remarquable roman
La dalle des morts en 2019. Voici qu’il nous livre maintenant une intrigue policière
de 375 pages. Il est plus facile d’écrire longuement que brièvement.
Le romancier originaire de la Beauce excelle dans l’art de camper des person-nages au caractère prononcé, d’écrire
des dialogues colorés et d’étayer son récit de commentaires percutants. La Direction de la protection de la jeunesse, par exemple, en prend pour son rhume;
ses erreurs sont mises à nues et critiquées vertement.
Lessard voit dans les réseaux sociaux
« des foires d’empoigne où tous les coups sont permis aux lâches et aux idiots, où l’ignorance couve dans l’anonymat et se répand comme la peste, infectant les esprits, propageant la haine et la colère ».
J’ai mentionné de multiples rebondissements. Cela ne sert pas uniquement à épicer l’intrigue; la vie privée des personnages brille ici et là, apportant une touche humaine fort appréciée. La meilleure amie de
la sergente-détective est une journaliste
et ce n’est pas facile de rester proches quand chacune fait son travail à fond
de train.
Quant aux dialogues colorés, voici un exemple parmi tant d’autres : « Faut pas
s’ surprendre avec c’te police de marde […] Bande de totons ! » Ou encore cette policière à la manière dure qui n’hésite pas à affirmer qu’« un gars comme toi est toujours coupable, même quand il l’est
pas. Capiche ? »
L’auteur se sert des personnages pour véhiculer des sentiments populaires dans notre société. Ainsi, selon une policière,
« la justice, c’est avant tout des joutes d’avocats et souvent, les riches y échappent et les criminels aussi ».
J’ai personnellement trouvé que Lessard étirait l’intrigue à son maximum, peut-être un peu trop. À la page 245, il y a aucun indice visible, 20 pages plus loin aucune piste, le vide. Nous savons pourtant que nous ne sommes pas en présence d’un crime parfait.
Sans dévoiler le dénouement de ce polar,
je peux vous dire que la sergente-détective est prête à faire une folle d’elle-même et
de se mettre à la recherche d’une femme que tous traitent de « vraie sainte », tellement elle incarne la bonté et
la douceur.
Les critiques fusent : « Il faut être désespérée pour soupçonner quelqu’un comme elle. Vous devriez avoir honte de faire aussi mal votre travail. » Tout le Québec surveille la sergente-détective
dans l’Outaouais, la juge, l’insulte, la traîne dans la boue.
Daniel Lessard signe, ici, un polar sociologique. Un crime et une enquête sont l’occasion de poser un regard sur notre société. Il note, par exemple, qu’« un couple sur deux finit en divorce et les enfants
en payent trop souvent le prix ». Il fait ressortir que « personne ne doit se substituer aux autorités compétentes, même si parfois ces autorités ne sont pas compétentes ».
16 octobre 2020
Mélanie Calvé, Anaïs, roman, Montréal,
Éditions Fides, 2020, 352 pages, 24,95 $.

La résilience à toute épreuve d’un enfant

En quelques heures, un homme perd sa femme et le nouveau-né,
en plus d’apprendre que sa fille aînée, 7 ans, a été trouvée gravement blessée dans une cabane d’outils très loin de chez-elle. L’univers de la famille Ladouceur bascule. Voilà comment Mélanie Calvé met la table de son roman intitulé Anaïs.
Le médecin qui traite Anaïs rassure Monsieur Ladouceur en ces termes : « votre fille est une force de la nature. Probablement plus forte que vous et moi réunis. » Le père demeure près de sa fille hospitalisée, sans rien dire « de peur de trop en dire ». Anaïs aussi se tait, perdue dans un ailleurs qui lui donne des cauchemars. Son père ne sait même pas « si j’aurais été capable d’endurer le tiers de ce qu’elle a enduré ».
Mélanie Calvé a écrit un roman qui entremêle émotion et action, psychologie
et criminologie, détresse et finesse. Après
ce qui est arrivé à sa fille, le père est sur
le point de virer fou, il a peur de ne pas répondre de lui-même s’il découvre avant la police l’homme qui a terrorisé sa fille.
Au sujet du trépas de la mère, l’autrice
note que « les souvenirs, c’est le plus bel héritage que nous pouvons laisser à ceux que nous aimons ».
Anaïs est terrorisée par devoir verbaliser les sévices qu’elle a endurés, de répondre aux questions du policier sur ce qui s’est passé. Elle ne sait pas comment nommer
ce que son agresseur lui a montré, n’ayant jamais vu cette partie du corps masculin. Tous ceux qui l’entourent – père, médecin, garde-malade, policier, oncle et tante –
sont émerveillés par sa force de caractère incroyable et sa résilience à toute épreuve ».
Loin de moi l’idée de vous dévoiler comment l’intrigue se dénoue en 1928-1929, puis treize ans plus tard, Je me
hasarde tout simplement à vous indiquer que le père sera pris dans un tourbillon d’émotions. Il essaiera de résister, par fidélité à sa défunte épouse, mais finira
par lui avouer en pensée que « c’est parce que je t’ai autant aimée qu’aujourd’hui
je peux aimer de nouveau ».
Malgré les sévices subis par Anaïs, le nom de famille Ladouceur est bien choisi, car des femmes extraordinaires la protègent, l’appuient dans son rétablissement, lui servent de mentor et, surtout, l’aiment profondément. Avec un nom comme celui-là, attendez-vous à du mélodramatique
à pleine puissance; comme les longues descriptions d’états d’âme ne sont pas mon fort, j’en aurais coupé un peu beaucoup.
3 octobre 2020
Jocelyne Saucier, À train perdu, roman, Montréal, XYZ éditeur, coll. Romanichels, 2020, 258 pages, 22,95 $.

Le temps n’a pas
de consistance

Un hameau ontarien, le train Northlander, une femme qui monte à bord et qui disparaît, la quête d’un activiste des chemins de fer, voilà brièvement les faits saillants du roman mi-psychologique
mi-polar intitulé À train perdu,
de Jocelyne Saucier.
Le nom de cette autrice vous est sans doute familier puisqu’elle a signé I
l pleuvait des oiseaux
(2011) qui lui a valu de nombreux prix et qui a été traduit en une quinzaine de langues, en plus d’avoir fait l’objet d’une adaptation au cinéma
par Louise Archambault.
La protagoniste d’À train perdu est Gladys Comeau, 55 ans, née à bord d’un train à Swastika (entre North Bay et Cochrane).
On la suit du 22 septembre au 3 octobre 2012, sur le battement des rails. En passant, Swastika existe bel et bien; le bourg a pris le nom de la Swastika Gold Mines et
l’a conservé après qu’Hitler se soit emparé de ce symbole aux origines néolithiques.
Le narrateur et activiste des chemins de
fer est un prof d’anglais à Senneterre, qui s’est mis en tête d’élucider la disparition
de Gladys. Son enquête précise au départ que Gladys est « une femme résolument optimiste, déterminée à être heureuse et
qui n’a pas fléchi là où beaucoup se seraient effondrés ». Son récit est assez rocambolesque parce que Gladys brouille les pistes derrière elle.
Pour certains chefs de train, la fugitive est une femme sans regard, figée dans une épaisse opacité, comme si elle n’appartenait pas à ce monde. « La Gladys déterminée
et volontaire, convaincue de son droit chemin, et personne, absolument personne, n’aurait pu l’en détourner. » Cette femme combat sur le seul terrain qu’elle connaît : le bonheur. « Les petits et les grands, surtout les petits. Le bonheur, c’était
sa médication. »
Jocelyne Saucier démontre comment le rail était la ligne de vie des hameaux du Nord ontarien, leur seul lien avec le monde.
Tout leur arrivait par train : vivres, courrier, visiteurs, bonnes et mauvaises nouvelles, jeux, rêves et même école. Il y avait, effectivement, ces school trains, coques d’acier où un maître s’arrêtait pour
un mois.
Jocelyne Saucier note que Gladys est « franco-ontarienne, donc parfaitement bilingue ». Quand le train s’arrête à Chapleau, j’aurais aimé qu’elle souligne
la mort de Louis Hémon à cet endroit. L’auteur de Maria Chapdelaine a été happé par un train et est enterré à Chapleau où
le centre culturel porte son nom.
Dans le Nord, on n’attend jamais un train à telle heure, car rien n’est moins sûr qu’un horaire. Le temps n’a pas de consistance. Cette réalité transpire d’un chapitre à l’autre et rend l’intrigue des plus captivante.
On cherchera sans doute à tirer un film de ce roman qui se lit en douceur, même assis sur un banc inconfortable du Northlander.  
24 septembre 2020
Lapuss’, Esti de chat, bande dessinée,Éditions Kennes, Loverval (Belgique), 2020, 64 pages, 12,95 $.

Le chat serait l’animal
le plus maléfique de
la création

Je ne suis ni amateur de bandes dessinées ni amoureux des chats, mais un titre comme Esti de chat
a piqué ma curiosité. Je dois ajouter que ma meilleure amie Nancy Vickers a déjà eu deux chats
(Minuit et Baudelaire) et qu’elle a récemment adopté un chat presque sauvage. J’entends bien lui envoyer Esti de chat.
La maison d’édition belge Kennes annonce que l’auteur Stéphane Lapuss’ entend enfin nous révéler la vérité sur les chats. Lapuss’ (il signe sans prénom) a produit 7 tomes en Belgique sous le titre Putain de chat. Pour la version canadienne Putain devient Esti. 
La bande dessinée de 64 pages narre les aventures de Moustique, le chat prêt à tout pour faire souffrir son pauvre maître. À titre d’exemple, lorsque le maître remarque qu’un fil a été tiré de son chandail, il demande à Moustique si c’est lui qui a détruit son chandail. Le chat répond: « C’est sûr que c’est moi, il s’est pas déchiré tout seul! » Puis: « Oh, attends, je vais l’égaliser un peu. » Le chandail devient une pelote de laine et Moustique lance: « Tiens, tricote-toi un g-string asteure! Cave! »
Vous aimez les chats? Vous croyez qu’ils sont mignons? Plutôt espiègles et les yeux souvent remplis de malice quand ils vous réclament une caresse ou des croquettes. Ils ont peut-être l’air gentil, mais c’est en apparence seulement, car un funeste dessein les ronge au plus profond de leur âme et seul votre malheur les intéresse.
À coup de crayon finement aiguisé, Lapuss’ nous met en garde en dévoilant ce qui se passe dans la tête de l’animal le plus maléfique de la création. Voici son mot d’introduction: « Merci à tous ces esti de chats qui ont croisé ma route depuis toujours de m’avoir gratifié de leur dédain et de leur indifférence, et à plusieurs occasions, de ce qui ressemblait à s’y méprendre à de l’amour. »
Après une kyrielle d’expériences énervantes, voire écœurantes, Moustique rencontre ses deux amis et les apostrophe de façon catégorique: « Je vous le dis, l’humanité c’est une maladie, pis on est le remède! Battons-nous jusqu’à la mort! » Mais l’un préfère rentrer car il a un nouvel arbre à chat, et l’autre décide plutôt d’aller goûter les délicieux nouveaux sachets de croquettes.
Moustique va-t-il finir par ronronner sur les genoux de son pauvre maître…?
12 septembre 2020
Nicole V. Champeau, Niagara… la voie qui y mène, essai, Ottawa, Éditions David, hors collection, 2020, 440 pages, 29,95 $.

Niagara, à la fois symbole et plaidoyer

Dans un essai envoûtant intitulé Niagara… la voie qui y mène,
Nicole V. Champeau reconstruit l’histoire et la géographie de
cet endroit mythique qui, avant d’être la destination touristique qu’on connaît, fut un haut lieu sacré pour les Premières Nations
et une cathédrale vivante
du patrimoine français.
Les lieux ont porté l’empreinte des Nations Neutres, puis des Iroquois. Il y a 117 variations du toponyme Niagara, qui vont d’Onigara à Saut di Niagara en passant par Ungiara, Yaugree, Nyahgaah, Ny’-Euch-Gau et T-Gah-Sgoh’-So-Wa-Nah, pour n’en nommer que quelques-uns. Chacune évoque une dimension de sacré, de mystère ou de puissance.
L’auteure note que les Français nous ont laissé de magnifiques cartes, des comptes rendus, des relations, des mémoires de guerre, des précieuses indications et,
plus encore, un ferment d’humanité. Louis Hennepin parle d’une « prodigieuse cascade […] un abyme [qu’on n’ose] regarder qu’en frémissant ». Cavelier de
la Salle écrit que « les eaux escument et bouillonnent d’une manière affreuse ».
Nicole V. Champeau continue en citant intégralement des noms bien connus comme le baron de Lahontan, Xavier
de Charlevoix, Chateaubriand et Alexis de Tocqueville. Chacun nous donne rendez-vous dans l’abrupt. Tous nous disent
« que moult possibles y sont et que, d’une certaine manière, ils continuent de déjouer les oracles ».
Un chapitre complet est consacré au Fort Niagara et à son commandant Pierre Pouchot. Il entretenait d’excellentes relations avec les Amérindiens et, ce qui est moins connu, était homme de théâtre à ses heures. Il présentait des pièces pour divertir les soldats mobilisés au Fort Niagara. En 1757,
il a écrit et fait jouer Le Vieillard dupé, première création dramatique en terre ontarienne. C’est donc un homme du Niagara qui porte le titre de premier dramaturge franco-ontarien.
Les Anglais ont souvent supplanté les toponymes français qui, eux, avaient parfois effacé les toponymes amérindiens. Dans les années 1820 et jusqu’à la fin du XIXe siècle, le Niagara a éveillé la convoitise, devenant dès lors objet de spéculations immobilière et commerciale. Certains rêvent d’en faire une propriété privée, rien de moins! Puis,
au nom de l’hydroélectricité, d’autres proposent de faire disparaître les chutes sous un super barrage.
D’un côté, les industriels clament vouloir « mettre au service du bien commun le magnifique cadeau fait par le Créateur ». De l’autre côté, artistes, visionnaires et amants de la nature claironnent que
« le Niagara n’appartenait ni aux Canadiens, ni aux Américains, mais à l’humanité tout entière ». En mars 1906, la International Waterways Commission en arrive à un compromis : la génératrice d’hydro-électricité Sir Adam Beck No. 1 (1917)
et No. 2 (1954).
Nicole V. Champeau dose son récit
de données tour à tour historiques, technologiques et poétiques. Elle cite
le président de l’International Niagara Falls Commission, Lord Kelvin qui souhaitait que les enfants de nos enfants ne voient jamais la cataracte du Niagara. Puis elle évoque comment « explorateurs et pèlerins partis ensemble [sont] réunis depuis un lieu pareil à un incompréhensible infini ».
La poète-essayiste a revisité Niagara en 2016, ce qui l’amène à conclure son ouvrage en ces termes : « Niagara, obstinément, inlassablement, nous rappelait que tout passe. / Niagara, chaos lumineux, à la fois symbole et plaidoyer. / La beauté parfois fait mal. / Niagara se présentait encore
et plus que jamais en récit de voyage. / Niagara / L’ailleurs et le meilleur d’ici. / Lacryma mortis. »
5 septembre 2020
Gilles Tibo, Ça ira mieux demain, roman illustré par Oussama Mezher, Saint-Lambert, Soulières éditeur, coll. Ma petite vache a mal aux pattes 162, 2020, 66 pages, 9,95 $.

Petit roman
sur la garde partagée

« Maintenant, j’ai deux maisons. Deux lits. Deux télévisions.
Deux oursons. » Vous avez deviné que les parents de l’enfant se sont séparés en en partagent la garde. Voilà le thème du roman Ça ira mieux demain, de Gilles Tibo.
L’enfant est Juliette. Elle entend son père discuter avec sa mère. « Leurs chuchote-ments montent et montent jusqu’à devenir des éclats de voix qui tombent comme
des vitres brisées. » Juliette reçoit des bouts de phrases en plein cœur. Ses parents ne s’aiment plus et se le disent sur tous les tons.
Le père et la mère tentent de minimiser
la situation en affirmant sans cesse
« Ne t’inquiète pas, Juliette. Ça ira mieux demain. » Mais plus les jours passent,
plus la situation se complique. Juliette doit trouver des solutions aux problèmes qui
se posent.
Ce qui préoccupe le plus la fillette, c’est comment vivre sa peine. Gilles Tibo sait ramener le drame familial à un niveau
plus accessible en mettant en scène l’ourson de Juliette. « Lui, il n’a peur
de rien. Il n’a jamais de peine. Il sourit toujours. » Juliette aimerait bien « avoir des yeux en boutons et un cœur de peluche pour ne jamais souffrir dans
la poitrine ».
Je ne vous en dis pas plus. Vous avez déjà deviné que, avec une phrase comme Ça ira mieux demain, l’espoir sera récompensé.
Publié dans la collection Ma petite vache
a mal aux pattes, chez Soulières éditeur,
ce roman s’adresse aux enfants de 6 à 9 ans. Il est sobrement illustré en noir
et blanc par Oussama Mezher.
premier septembre 2020
Robert Davidts, On a volé le sandwich
du directeur
, roman illustré par l’auteur, Saint-Lambert, Soulières éditeur, coll. Chat de gouttière 74, 2020, 114 pages, 10,95 $.

Histoire compliquée
farcie de mots inventés

On a volé le sandwich du directeur est le tout dernier roman de Robert Davidts. Jeanne et Pablo, deux élèves dans la classe de madame Carole, décident de mener leur enquête et de trouver le voleur ou la voleuse.
Le nom de guerre de Jeanne est Mademoiselle Jeanne. Son meilleur ami, Pablo, prend des notes dans son journal et aime inventer des mots. En voici quelques exemples : maternouches (les petits de
la maternelle), légumine (qui mange
des légumes), azabourdi (abasourdi),
la planète Jupiturne, débilomental (débile-mental), splashouiller (éclabousser).
Le directeur de l’école s’appelle Alain Tardi, mais comme Jeanne et Pablo lui donnent
le nom Linterdit. Il lui arrive souvent de déformer un mot et modifiant une syllabe : « je ne le pèpèterai pas ». Quand Jeanne lui signale qu’il a dit pèpèter au lieu de répéter, le directeur s’offusque et préviens que les gros mots sont interdits.
L’auteur s’amuse à ajouter des notes entre parenthèses pour expliquer le sens d’un verbe, par exemple : « j’ai tendu l’oreille (c’est juste pour dire que j’ai écouté. Mon oreille n’est pas élastique.) Et les jeux de mots sont monnaie courante : « même grasse, cette preuve était un peu maigre ».
Le style de Robert Davidts est on ne peut plus coloré. Pour nous donner une idée
de la drôle de couleur d’une porte, il écrit « On dirait un genre de vieux bleu vert de pet de crapaud qui a mangé une crevette pas cuite. »
L’enseignante, Carole, est végétarienne.
Voici la recette de son sandwich : germes de radis et de luzerne, sans gras, sans gluten, sans sucre, sans sel, sans beurre, sans noix et sans goût…
Je ne dévoilerai pas qui a volé le sandwich, bien entendu. Disons que personne ne
l’a vu venir… J’ajouterai que nous ne nous ennuyons pas dans cette « histoire compliquée », bien au contraire.
25 août 2020
Marie-Christine Chartier, Le sommeil des loutres, roman, Montréal, Éditions Hurtubise, 2020, 200 pages, 21,95 $.

L’autre est tout aussi imparfait que nous

Les relations sont généralement
plus compliquées qu’on peut se l’imaginer au départ. Voilà, en bref, le thème du tout nouveau roman
de Marie-Christine Chartier,
Le sommeil des loutres. On y découvre que « les cages faites
à même nos bras laissent toujours des trous assez grands pour
que l’autre s’y glisse ».
Ce roman à deux voix met en scène Jake, célèbre acteur de 21 ans « au futur incertain, qui traîne derrière lui une liste
de mauvaises décisions », et Émilie, étudiante de 18 ans, perçue par Jake « comme une bouffée d’air frais dans
mon univers d’asphyxié ».
Jake a toujours aimé jouer des rôles à
la télé ou au cinéma. Ironiquement, en cours de route, il a oublié qui il était.
Depuis la mort de son frère, l’état de base de Jake est la tristesse; tout ce qui s’élève au-dessus de ça demeure un bonus. Pour le moment, sa devise pourrait être « La vie s’occupe de nous mettre dans la marde, qu’on le veuille ou pas. »
En apparence, Émilie et Jake n’ont rien en commun, sauf leurs blessures béantes au cœur et leur travail à la pizzéria du coin.
Et pourtant, au fil de leurs soirées de placotage, une relation précieuse se tissera entre eux, empreinte de l’espoir que l’aube revient toujours, même après la plus sombre des nuits.
Jake est beau physiquement, mais ce sont ses mots qui résonnent dans la tête d’Émilie. « L’intelligence m’a toujours attirée autant que la beauté, et ça adonne que Jake possède les deux. » Ce dernier aime être
la raison derrière les éclats de rire d’Émilie.
Le style de Marie-Christine Chartier est coloré et finement ciselé. À titre d’exemple, elle fait dire à Jake « c’est comme si j’étais une vigne et qu’Émilie était le tuteur autour duquel je m’étais enroulé pour grandir ». Ça lui permet de s’ancrer, de ne plus s’égarer.
La romancière excelle dans l’art de démontrer comment le regard de quelqu’un peut suspendre le temps, et d’illustrer comment une des beautés dans l’amitié consiste à deviner certaines choses tout seul, toute seule. Elle fait dire à Émilie :
« il sait qui je suis et je sais qui il est,
et il n’y a pas de place pour de l’adulation entre nous. C’est ce qui se passe quand
on comprend que l’autre est tout aussi imparfait que nous. »
Le sommeil des loutres est un roman
où nous savourons à quel point c’est
une chance d’avoir des humains de qualité dans notre vie. L’amour de l’autre est sublime dans une relation, mais lui faire confiance demeure un choix que nous renouvelons chaque jour.
5 août 2020
Catherine Voyer-Léger, Métier critique, essai, Québec, Éditions du Septentrion, nouvelle édition 2020, 234 pages, 24,95 $.

La critique n’est
jamais anodine

On entend souvent dire que
le critique rêve d’être un artiste
et que, n’ayant pas le talent pour
y arriver, il fait du scribouillage et pose des jugements péremptoires. Catherine Voyer-Léger met
les pendules à l’heure dans Métier critique. Le livre aurait dû s’intituler Métier : critique culturel. Cela aurait enlevé le beau jeu de mot, bien entendu. Être critique demeure
en effet un métier… critique.
Voyer-Léger révise et augmente un essai paru cinq ans passés. Elle se penche sur
le rôle de critique qui, pour résumer grossièrement, consiste à « dialoguer
avec les œuvres et inviter un public dans
la discussion ». Ceux et celles qui pratique ce métier doivent « se reconnaître autour du partage d’une certaine culture et d’un sens de l’analyse ».
Elle s’intéresse à la critique des médias écrits (Le Devoir, La Presse, Journal de Montréal, Voir) et électroniques, notamment Radio-Canada. Les critiques occupent un espace public qui est d’emblée perçu comme la confirmation d’une certaine compétence et qui donne une importance
à leurs propos, donc une certaine autorité.
Avant de définir ce qu’est une bonne critique, l’auteur explique brièvement ce qu’est une critique, à savoir une analyse « qui ne s’appuie pas sur des connaissances suffisantes, qui ne met pas l’œuvre en contexte, qui se contente de résumer ou
de porter un jugement binaire sur la forme j’aime/je n’aime pas. Une mauvaise critique est une critique qui ne va pas plus loin
que les étoiles qu’elle enfile. »
L’acte critique public n’est jamais anodin, précise Voyer-Léger. Une critique culturelle doit traiter d’une œuvre, la contextualiser, puis l’évaluer. Le jugement prend souvent
le haut du pavé. Il devrait toujours s’appuyer sur une capacité analytique
et sur une contextualisation. « Quand
la critique se contente de porter sur
le noir et le blanc de l’expérience du consommateur, les exagérations polluent aussi le vocabulaire », allant de chef-d’œuvre à catastrophe.
Pour diverses raisons, certaines personnelles, d’autres éditoriales, il arrive que des critiques se contentent parfois
de relater un vécu anecdotique.
Or, « l’anecdote n’est pas la démarche.
Et c’est la démarche qui fait l’artiste. »
Journalistique ou universitaire, la critique vise un même objectif : « dévoiler quelque chose, mettre en lumière, ouvrir l’œuvre pour la faire voir autrement, à défaut de pouvoir la faire comprendre ». Cette démarche n’échappe pas à la subjectivité qui demeure incontournable. Et Voyer-Léger d’ajouter qu’on estime généralement qu’il relève du critique « de savoir prendre ses distances d’affects purs pour contextualiser au minimum une œuvre ».
La critique fait souvent face à une machine promotionnelle agressive de la part d’éditeurs, promoteurs ou investisseurs.
Face à cela, il est primordial que la critique agisse comme un témoignage, un dialogue, un outil de médiation et un chien de garde.
Voilà un ouvrage qui dresse à merveille
les paramètres d’une discussion de société qui dépasse les procès d’intention,
les blessures d’orgueil et les querelles
de clocher!
26 juillet 2020
Myriam Daguzan Bernier, Tout nu !
Le
Dictionnaire bienveillant de la sexualité, préface du Dr Réjean Thomas, Montréal, Éditions Cardinal, 2019, 272 pages, 34,95 $.

Ayez du fun tout nu !

Éternelle curieuse des aspects physiques et socioculturels liés à
la sexualité, Myriam Daguzan Bernier a compilé un dictionnaire bienveillant de la sexualité intitulé Tout nu ! Il s’adresse aux ados
(et aux parents et enseignants)
qui se posent des questions non seulement au sujet de la sexualité mais concernant l’identité, la relation aux autres et l’image de soi.
Le Dr Réjean Thomas signe la préface de
cet ouvrage en notant d’abord qu’il ne s’agit pas de recettes ou d’énoncés dogmatiques. « Au contraire, ce sont des pistes de réflexion, des éléments d’information,
des outils, des exemples pour développer son sens critique. »
Le dictionnaire renferme environ 150 mots ou entrées qui vont d’Adolescence à Zones érogènes en passant par Clitoris, Éjaculation, Gynécologue, Lubrification, Masturbation, Orgasme, Polyamour, Racisme, Testicule et Vagin. On trouve aussi des concepts comme Bispiritualité, Cisgenre, Homophobie et Queer.
Les rares illustrations sont semblables à celle de la couverture, rien de direct ou cru. À la bibliographie s’ajoutent les Sources pour environ cent entrées, le plus souvent avec une référence à un site web.
Je ne sais pas si c’est pour faire original, toujours est-il qu’on a choisi de mettre
en page ce dictionnaire à l’envers. Il faut
commencer par la dernière page (titre) suivie de la préface, de l’introduction et
des définitions.
De plus, pour ajouter encore plus de fantaisie, lorsque la pagination est indiquée, ce n’est que pour les folios paires (ex. : 50, 52, 54, 56, 58, 60…). Comme les ados lisent déjà peu de livres en format papier, je me suis demandé pourquoi on a voulu leur compliquer la tâche en proposant une lecture à l’envers.
Myriam Daguzan Bernier s’est penchée sur la sexualité pour en parler ouvertement, sans jugement. Ado, elle s’est posée plein
de questions, mais n’a pas eu « accès à
un discours déculpabilisant, ouvert et pas effrayant, qui laisse de la place pour être
ce qu’on est ou ce qu’on veut être ».
Son dictionnaire comble cette lacune et lui fait conclure en ces termes : « Ayez du fun. »
19 juillet 2020
Stewart Ross, Les Nouvelles Énigmes
de Sherlock Holmes
, nouvelles traduites
de l’anglais par Anne-Sylvie Homassel, Éditions Hachette, 2020, 272 pages, 24,95 $.

Traits caractéristiques
du meilleur détective
que la terre ait porté 

Sherlock Holmes et le Dr Watson figurent dans cinquante-six nouvelles et quatre romans.
Il y en aurait plusieurs autres selon Stewart Ross qui prétend avoir reçu d’un « bienfaiteur anonyme »
les notes de Watson sur vingt-
cinq affaires restées jusqu’ici
dans l’ombre. Elles sont le sujet
des Nouvelles Énigmes
de Sherlock Holmes
.
Stewart Ross décrit chaque énigme en fournissant divers indices, mais ne dévoile jamais le ou la coupable. Qui, de Holmes ou du lecteur, résoudra l’enquête en premier ? Les solutions figurent à la fin du recueil
et je suis certain que Sherlock Homes sort toujours bon premier.
L’intérêt de ces nouvelles énigmes réside moins dans la manière dont Holmes élucide chaque affaire, et plus dans les traits caractéristiques que Watson brosse « du meilleur détective que la terre ait porté ».
Il nous apprend que ce dernier n’aimait pas recevoir des ordres, qu’il passait pour un mauvais perdant, et que rien n’était plus important que sa réputation.
Les traits holmésiens sont finement glissés dans la description des énigmes, parfois dans les solutions à la fin du recueil.
On apprend que son sens de l’odorat était digne de celui d’un chien de chasse, qu’il était d’ordinaire peu sensible aux charmes du sexe opposé, qu’il avait peu de goût pour les interactions mondaines.
Les enquêtes se déroulent entre 1879 et 1911, à une époque où « la respectabilité dont la Grande-Bretagne de la fin du règne de Victoria se targuait n’était qu’un mince vernis dissimulant de fait les pires excès,
les pires débauches ». L’auteur ajoute que nul ne connaissait mieux ces bas-fonds hauts en couleur que Holmes.
Fin connaisseur de musique classique, Sherlock Holmes n’affiche guère de goût, en revanche, pour la nature. « Ni la campagne ni la mer n’avaient le moindre intérêt à ses yeux. » Le Dr Watson rappelle, en passant, que le célèbre détective londonien parlait couramment le français.
Les lecteurs du canon holmésien savent que le détective était passé maître dans l’art du déguisement. Ross ajoute que cet art n’est rien sans quelque talent d’acteur, ce dont Holmes ne manquait pas, loin de là. L’auteur note que Holmes détestait par-dessus tout être reconnu en public.
Le lecteur découvre parfois une règle d’or du détective, notamment : « En quelque circonstance que ce soit, ne laissez jamais un joli visage vous détourner du chemin
de la raison. »
Enfin, l’appartement de Holmes est situé, comme on le sait tous, au 221-B Baker Street. Certaines visiteuses trouvent qu’il y manque une touche féminine. Il résout parfois une énigme sans même quitter
le confort de son logement.
J’ai trouvé que la mémoire de Sherlock Holmes était un peu trop exagéréedans une intrigue. On lui présence une feuille froissée sur laquelle sont écrites les lignes suivantes :
ICRSLPHHRSLPLPMBR
OCLPOCRSRRWHRHRF BRWRWLPOSWFRSRLP SHLPBSWFRSRRSRLSRRS RHLPLPSHHRFBRWICRSR BSWFHRICHLPOSWFOSWF LPOSWFRSRLPSHLPHRLP SHSHHLSSRHRMBSHLPM BRHRHSRRWLPOCRSRL PSHRPMBROCSHLSRHR.
Après les avoir lues, Holmes demande s’il peut apporter cette feuille à Baker Street. Non, lui répondent ses interlocuteurs. Qu’à cela ne tienne, « Holmes avait eu le temps d’apprendre par cœur cette interminable série de lettres. » Pousse, mais pousse égal, comme on dit !
10 juillet 2020
Gilles Archambault, Sourire en coin ou
les ruses de l’autodérision
, récit, Montréal, Éditions Boréal, 2020, 128 pages, 18,95 $

Gilles Archambault,
chantre du moi

« À l’âge ridicule qui est le mien,
j’ai tout le loisir de retourner à
mon passé, écrit Gilles Archambault dans Sourire en coin ou les ruses
de l’autodérision
. Pour en ressentir, selon les jours, de la frayeur ou
de l’apaisement. » L’auteur le fait sans mensonge, sans illusion.
Auteur de dix-huit romans, dix recueils de nouvelles, cinq chroniques et quatre récits, Archambault, 86 ans et veuf depuis bientôt neuf ans, dresse un bilan de sa vie dans son tout dernier récit. L’ouvrage renferme trente et un courts chapitres, le plus souvent d’à peine trois pages.
Vivre à moitié n’a jamais intéressé Archambault. Vivre dans le doute et l’autodérision est pour lui « une troublante mais indispensable oasis ». Il avoue aimer parler de lui, d’une manière aussi loin que possible de l’autosatisfaction béate. Il s’agit,
à l’instar du Français Henri Calet, « de se regarder aller avec une sympathie dénuée de complaisance ».
Plus Archambault a avancé dans sa carrière d’écrivain, plus il s’est éloigné de la fiction romanesque. Il ne s’est pas intéressé à raconter des faits mais plutôt à dire comment il les recevait. L’écrivain s’est
aussi construit « une réputation d’hurluberlu un peu triste, complètement
à l’écart des modes ».
Il avoue sans ambages que parler de soi sans tricher n’est pas une solution de facilité. L’autodérision demeure pour lui
une occasion de liberté : « J’avais toujours mes préjugés, mais l’ironie me permettait
de les exploiter sans trop de lourdeur. »
On apprend que Gilles Archambault n’a jamais accordé une grande importance à ce que ses amis pouvaient penser de ses livres. Dans la mesure du possible, il évitait de tels propos « Leurs réticences me feraient mal si je les entendais et je ne croirais qu’à moitié à leur approbation. »
Il laisse libre cours à sa pensée au sujet
des écrivains, des éditeurs, des salons
du livre, des critiques et des récompenses.
Il glisse ici et là des commentaires comme « Oser proposer sa prose alors que les lecteurs éventuels sont sollicités par des dizaines de milliers de livres relève de
la témérité la plus totale. »
Le plus original dans ce récit, à mon avis, c’est le canevas en filigrane d’un roman qu’Archambault s’imagine écrire. Dès le premier chapitre, il sort de la gare SNCF
de Saint-Malo et rencontre, présumément, une jeune femme à la station de taxis. Elle revient à la fin de presque chaque chapitre.
La critique a parfois reproché à Gilles Archambault sa vision pessimiste de la vie. Qu’à cela ne tienne, il s’est mis à l’évoquer en ironisant à ses dépens. L’autodérision
a fini par diriger sa vie, au plus grand bénéfice de ses nombreux lecteurs (même s’il croit qu’ils ne sont que quelques happy few).
premier juillet 2020
Sandrine Destombes, Madame B, roman, Paris, Hugo Publishing, coll. Hugo Thriller, 2020, 336 pages, 29,95 $.

Thriller psychologique
peu addictif

Le nettoyage d’un logement
ne semble pas se prêter, a priori,
à un thriller. Sauf peut-être si
c’est après le passage de malfaiteurs et tueurs à gages. Ces derniers
font appel à Madame B pour qu’il ne reste plus une trace de leurs crimes et délits. Elle donne son nom au titre du septième thriller de Sandrine Destombes.
Dans Madame B, on a affaire à une femme de ménage reconnue pour son efficacité,
sa discrétion et son savoir-faire. Sans aucun contrat d’engagement formel, elle sait toujours récolter une pièce compromettante pour protéger ses arrières.
Le rôle de Madame B consiste à nettoyer, pas à juger. Il n’en demeure pas moins que « faire disparaître un corps est autrement plus compliqué que de faire disparaître
une tache de sang ».
Sans dévoiler les tenants et aboutissants
de ce thriller – loin de moi l’idée de vendre la mèche –, je peux révéler que quelqu’un cherche à piéger Madame B et qu’elle doit s’embarquer dans le jeu du chasseur chassé. Du coup, la nettoyeuse joue dans
la cour des grands.
Je peux aussi vous dire qu’un contrat est passé sur la tête de Madame B, car il s’en trouve pour la considérer « comme une bombe à retardement ». Les nettoyages ont beau sembler impeccables, toutes les taches ne sont pas nécessairement effacées…
Aux soubresauts d’un thriller mené plus
ou moins rondement, s’ajoute une sous-intrigue qui nous permet de voir Madame B douter chaque jour un peu plus de sa santé mentale. Au chasseur chassé s’ajoutent aussi des chassés croisés qui ont fini par me faire perdre l’intérêt de tourner avidement les pages.
Si je n’ai pas trouvé ce polar psychologique très addictif, je reconnais que l’écriture
est finement ciselée. Pas surprenant pour
une autrice dont le roman Les jumeaux
de Piolenc
a été traduit en six langues.
21 juin 2020
Geneviève Boudreau, La Vie au-dehors, nouvelles, Montréal, Éditions Boréal, 2019, 168 pages, 19,95 $.

Sentiments
vs pragmatisme
à la campagne

Après quelques livres de poésie, Geneviève Boudreau signe
un premier recueil de nouvelles intitulé La Vie au-dehors,
où elle nous présente des visions mélancoliques, étranges et bouleversantes d’une campagne à
la fois familière et cruelle. Vingt-huit nouvelles parfois dures sur
la précarité de la vie.
Au fil des textes, nous sommes souvent campés sur une ferme où se dresse
« une bâtisse aussi grise que novembre ». Les dialogues sont le plus souvent directs
et parfois crus, comme « Le petit câlice, quand j’vas y mettre la main dessus…
Y s’est rendu jusqu’au village, le tabarnac. » Qui ça ? Un petit veau.
Les nouvelles sont finement ciselées.
Il peut être question d’une bête, pour qui
la mort est déjà annoncée, et qui présente à
un garçon de quinze ans un œil « trop noir et pourtant scintillant, suppliant que tout s’achève ». Ou encore d’un fils qui attend un mot d’un père trop taciturne, un simple « C’est ben beau, mon homme ».
Peut effacer de la carte un village parce qu’il s’est presque vidé de villageois ? Cela n’équivaudrait-il pas à faire disparaître un lieu d’enfance ? Et quand un vieillard fait son inventaire en fin de vie, est-il réduit
à penser au « dernier érable coupé, la dernière virée à l’étable, la dernière tomate cueillie dans la dernière serre du dernier été où il pouvait encore marcher » ?
Dans une brève histoire, la nouvelliste démontre que le mariage est un peu comme une courtepointe, « trois millimètres de fil qui s’ajustent aux autres pour former une ligne régulière, imperceptible. Votre vie. » Il arrive que nous apprenions à craindre « ce qui ne peut être vu, ce qui parfois passe dans le regard des hommes : le sauvage, l’indompté ».
Contrairement à ce que j’ai toujours pensé, parce que mes voisins avaient des vaches laitières et un chat rôdant dans les parages, l’auteure écrit qu’une laiterie, « c’est pas une place pour des chats, ça fait juste stresser les vaches pis leur donner des maladies ». (Le mot pis est bien choisi,
ne trouvez-vous pas ?) L’endroit demeure cependant mal choisi pour le chat Grisou.
Dans la dernière nouvelle, nous apprenons que la vie serait plus facile si l’existence était réduite à une série programmée de gestes et de paroles, « les mêmes actions, les mêmes rencontres ». Ça ne marche pas comme ça puisque le temps en décide autrement, bien entendu.
Je ne sais pas si Geneviève Boudreau
a grandi à la campagne… Chose certaine,
elle a compris que les enfants apprennent tôt qu’il vaut mieux taire leurs sentiments au contact d’adultes à qui les codes agricoles demandent un pragmatisme sévère.
15 juin 2020
Rossel Vien, Et fuir encore, nouvelles, Saint-Boniface, Éditions du Blé. 2020, 186 pages, 19,95 $.

Le scalpel des sentiments homoérotiques 50 ans passés

Les Éditions du Blé présentent Rossel Vien comme fils natif, oublié, du Québec et fils adoptif, méconnu, du Manitoba où il a vécu sa vie adulte. Elles viennent tout juste
de publier une réédition de
son premier recueil de nouvelles,
Et fuir encore, paru en 1972 chez Hurtubise HMH, dans la collection « L’Arbre » qui avait accueilli Gabrielle Roy, Anne Hébert,
Yves Thériault, Jacques Ferron,
Alain Grandbois.
Rossel Vien fait paraître ces nouvelles fortement autobiographiques sous
le pseudonyme de Gilles Delaunière.
Il juge que cela s’impose car la chronique d’amours masculines demeure encore hasardeuse, même trois ans après
la décriminalisation de l’homosexualité.
La critique est pourtant dithyrambique. Réginald Martel note que « ces nouvelles sont parmi les meilleures qui s’écrivent ici ». Et Roger Duhamel clame haut et fort que Vien est « un écrivain authentique, déjà sûr de ses moyens, d’une habileté extrême à frôler l’abîme sans jamais
y glisser ».
Les nouvelles sont écrites au « je » et il n’y a presque pas de personnages féminins. Quand l’auteur ne s’éprend pas d’Oriel,
de Julien ou de Tom, il raconte la relation entre le Cubain Mario et l’Ontarien Willie. Ces hommes aiment des personnes de leur sexe, mais il est rarement question d’ébats sexuels. Le passage le plus direct est
le suivant :
« Dis-moi, Willie, que tu explores les voies de son corps, profondes autant que celles de l’âme, que tu explores les voies de
ton sang qui éclate, dis-moi que tu te souilles et poses ta tête, Willie, sur un ventre jeune et dur, Cuba désiré, souillé, révélé, cosmogonies sûres, installées dans leurs pulsations patientes, leurs rythmes, leurs tropiques, plus sûres encore que
la nuit succédant au jour, au-delà du conscient et du tourment. »
Ailleurs, on lit de brèves allusions comme « c’est celui qui avait voulu m’embrasser », « tel professeur rougissant d’amour pour un beau novice », « débuts d’élans partagés… », « la robe du frère laid s’agite vers le garçon », « les mains sur les hanches du jeune homme » ou « envie de se faire enlever par deux bras de cuir ».
J.R. Léveillé signe une préface fort bien documentée où on peut lire que le recueil est écrit avec « le scalpel des sentiments ». L’éditeur estime que cette réédition devrait réhabiliter la mémoire de Rossel Vien et rappeler s’il est besoin que l’auteur peut être reconnu comme un des pionniers de l’écriture homosexuelle au Canada français.
22 octobre 2020
Claudette Boucher, Grosse frayeur pour 
les apprentis détectives
, roman, Ottawa, Éditions L’Interligne, coll. Cavales, 2020,
176 pages, 16,95 $.

Détectives préados
à Gatineau

Les romans où des jeunes s’imaginent être Sherlock Holmes
ne sont pas rares. Claudette Boucher s’est inspirée de la série culte
The Famous Five, de l’auteure britannique Enid Blyton, et a concocté un polar intitulé Grosse frayeur pour les apprentis détectives. Le roman s’adresse aux jeunes
de 9 à 12 ans, donc aux préados.
L’intrépide Jeanne, 11 ans, emménage à Gatineau avec son père bédéiste. Elle ne
s’est pas aussitôt liée d’amitié avec l’hyper responsable Lala, originaire de la Côte d’Ivoire, la démonstrative Gab et le sensible Michel, des jumeaux, qu’une série de vols
de bijoux vient troubler la quiétude du quartier. Les préados deviennent apprentis détectives avec l’aide du patient lévrier Qaletaqa.
J’avoue ne pas connaître The Famous Five, série de romans d’aventures pour jeune public, publiée en Angleterre de 1942 à 1963, ensuite en France de 1955 à 1967 dans la collection Nouvelle Bibliothèque rose sous le titre Le Club des Cinq. Quoi qu’il en soit, j’ai aisément suivi les cinq héros courageux et débrouillards qui sont l’âme et le cœur
de ce petit roman policier.
J’ai appris qu’un lévrier peut faire un sprint à 70 kilomètres à l’heure. En passant, Qaletaqa va jouer un rôle clef dans l’enquête, car une personne en état
de panique produit de l’adrénaline,
une hormone facilement identifiable par
un chien.
J’ai apprécié le style coloré de Claudette Boucher, surtout lorsqu’elle écrit « Comment veux-tu que je nous sorte d’ici, espèce
de tarte, de double cave, de triple imbécile, de quadruple borné, de quintuple cornichon ? »
En revanche, je trouve que la romancière exagère un peu lorsqu’elle écrit que les adorables Jeanne et Lala sont retenues dans des conditions abominables au fond d’une cave. Et contrairement à ce que le titre laisse entendre, on ne sent pas vraiment une grosse frayeur.
Chose certaine, les chouettes nouveaux amis forment une bande super capotante qui ne manque pas d’idées brillantes, lumineuses, épatantes. Je serais une « espèce de cruche pas d’anse » si je me risquais à vous dévoiler le dénouement de l’intrigue.
Je ne pense pas cependant réduire
le suspense en vous glissant, comme ça,
que des applaudissements, compliments et câlins vont pleuvoir sur le lévrier Qaletaqa.
Ce que j’aurais aimé mieux cerner dans cette aventure, c’est la relation entre
les deux jumeaux (peut-être parce que
j’ai eu une sœur jumelle). Comment se démarquent-ils ? Est-ce que l’un ou l’autre s’impose plus fortement ? Y a-t-il une sorte de télépathie ou d’osmose ?
Grande lectrice de romans policiers, Claudette Boucher a roulé sa bosse dans
le domaine de l’enseignement, de l’Estrie jusqu’aux États-Unis en passant par l’Ouest canadien. Grosse frayeur pour les apprentis détectives est son quatrième roman.
15 octobre 2020
Guillaume Musso, Skidamarink, roman, Paris, Éditions Calmann-Lévy, 2020, 448 pages, 29,95 $.

Ces déchirures
mal cicatrisées
qui structurent une vie

Dix-sept romans ont permis
à Guillaume Musso de conquérir
des dizaines de millions de lecteurs à travers le monde. Son premier roman, Skidamarink (2001), était jusqu’à tout récemment introuvable. Calmann-Lévy vient de le rééditer, ce sera certainement un de
mes coups de cœur en 2020.
Auteur le plus lu en France pour la dixième année consécutive, Guillaume Musso signe ici un roman engagé, militant même, « un Da Vinci Code avant l’heure », selon Le Figaro littéraire. Dan Brown a publié son célèbre roman en 2003, donc deux ans après Skidamarink. Il ne l’avait sans doute pas lu, mais Musso lui a damé le pion en termes d’énigme et de codes.
Alors que le vol de La Joconde fait la une de tous les journaux, quatre personnes qui ne se connaissent pas reçoivent un fragment découpé du célèbre tableau de Léonard de Vinci, accompagné d’un mystérieux rendez-vous dans une chapelle de Toscane. Une citation est jointe à chaque fragment.
Les quatre personnes sont un chercheur en biologie d’origine russe, un ancien avocat d’origine française, une directrice de ventes d’origine américaine et un jeune prêtre d’origine italienne. Ils ne se connaissent pas, mais n’ont pas le choix de résoudre ensemble une énigme guet-apens. Dès lors, leur vie prend un tournant dangereux, exaltant et sans retour.
L’action se déroule tour à tour en Toscane, en Irlande, à New York et en Islande. Le narrateur est l’ancien avocat. Les quatre citations proviennent de Victor Hugo, de John Donne, de Rabelais et d’Alexis de Tocqueville. Elles font respectivement allusion au libéralisme économique, à l’individualisme, à la science et à la démocratie.
Guillaume Musso excelle dans l’art de camper des personnages complexes et de tisser des rebondissements compliqués. Ce n’est pas parce que les quatre protagonistes se rencontrent dans une chapelle qu’ils sont en odeur de sainteté, y compris le prêtre, bien au contraire. Sans révéler les tenants et aboutissants de l’intrigue, je dois dire que ces trois hommes et une femme échappent parfois à la mort dans des conditions « arrangées avec le gars des vues ».
Je signale, en passant, qu’il se boit beaucoup d’alcool dans ce roman. Le vin est décrit comme « une boisson pour l’âme : équilibrée, charnue, moelleuse et veloutée ». Quand le jeune prêtre sert son vin de messe personnel, comme il aime à le dire, c’est un chianti classico de 1988. À Noël, le chercheur en biologie reçoit trois bouteilles de château-margaux ayant appartenu à Conon Doyle, rien de moins.
Si les quatre protagonistes ne se connaissaient pas avant d’être convoqués à un mystérieux rendez-vous, les gens derrière cette diabolique manipulation connaissaient, eux, des événements qu’aucun des quatre n’avait jamais ébruités. Qui plus est, ils ont tous eu une relation avec la même femme à des époques différentes.
L’auteur montre comment un meurtre peut créer un lien indestructible, voire rendre des gens solidaires. Il fait remarquer que le chiffre 4 n’est que « le signe de la potentialité et de l’expectative, avant que ne s’opère la manifestation, qui vient avec le 5, notre cinquième élément, notre cinquième sens ».
Skidamarink demeure, en définitive, une quête de la vérité qui force trois hommes et une femme à remonter loin, du côté des déchirures mal cicatrisées qui structuraient leurs vies.
2 octobre 2020
Éric Mathieu, Capitaine Boudu et les enfants de la Cédille, roman jeunesse illustré par Gino Ndanga, Ottawa, Éditions L’Interligne, coll. Cavales, 2020, 122 pages, 15,95 $.

Roman jeunesse savant
et abordable

Il est rare que la linguistique
soit savamment mise à l’honneur dans un roman jeunesse pour
les 6 à 9 ans. Éric Mathieu, professeur de linguistique à l’Université d’Ottawa, réussit
ce tour de force dans Capitaine Boudu et les enfants de la Cédille.
L’auteur opte pour la science-fiction et invente la station spatiale U+00B8, communément appelée la Cédille en raison de sa forme vue depuis la Terre. À son bord, on retrouve le capitaine Barnabé Boudu et quatre enfants, dont Félix Caouette. Le capitaine est un linguiste et Félix a un don pour les langues.
Un vaisseau extraterrestre percute la Cédille, entraînant le capitaine Boudu et Félix dans une folle aventure sur la lointaine planète Tanguy. C’est Félix qui raconte l’histoire, mais il a l’impression qu’elle a été écrite à l’avance et qu’il en est « le héros sans trop savoir pourquoi ».
Le capitaine Boudu entonne souvent la chanson suivante : « Continue ta route / N’abandonne jamais / Et à la fin du jour / Et à la fin de la nuit / Continue pour toujours ». Ce refrain revient comme un leitmotiv tout au long du roman et décrit, à mon avis, le sort d’une langue.
Le roman fait mention d’enfants qu’on envoie vivre très jeune sur une autre planète pour qu’ils apprennent la langue locale. On les appelle « truchements ». Or, c’est justement le mot utilisé par Champlain pour décrire le jeune Étienne Brûlé envoyé vivre en Huronie pour apprendre la langue des Hurons.
Mathieu écrit que « les enfants sont doués pour le langage, c’est un instinct, et ils apprennent vitre, parfois plusieurs langues ». Les pédagogues qui promeuvent l’apprentissage d’une langue seconde tiennent le même discours.
Les Picrocholes habitaient la planète Tanguy avant que les colonisateurs tanguiens les forcent à apprendre leur langue, au point de perdre la leur. Le gouvernement tanguien déteste les Picrocholes et les considère comme des citoyens de seconde classe. Du déjà-vu, me direz-vous, si on pense à nos Premières Nations et aux pensionnats d’infâme mémoire.
La langue, ici, permet de connaître toutes les manigances des Tanguiens et de déjouer leurs astuces. Elle a un pouvoir stratégique, mais on lui imagine facilement d’autres attributs bénéfiques.
L’auteur ne manque pas d’imagination. Il dote les Picrocholes d’une arme transparente et fait nager de curieux poissons avec des pieds palmés et une tête d’autruche. Cela plaira aux jeunes lecteurs, les 6 à 9 ans précise l’éditeur, mais il me semble que la barre est un peu haute pour les plus jeunes de ce groupe.
Le texte n’est pas alourdi de références historiques ou linguistiques, juste quelques clins d’œil. Il y a un glossaire qui fournit des renseignements sur les personnages, sur les lieux d’action et aussi sur des réalités comme la pierre de granite dont il est question ici. Il s’agit de la pierre de Rosette qui fait référence aux trois graphies d’un même texte : égyptien en hiéroglyphes, égyptien démotique et alphabet grec.
Éric Mathieu écrit des romans et des nouvelles lorsqu’il n’enseigne pas la linguistique. On lui doit Les suicidés d’Eau-Claire et Le goupil, parus aux Éditions La Mèche respectivement en 2026 et 2018.
23 septembre 2020
Andrée Christensen, Chambres rêvantes, nocturnes, Ottawa, Éditions David, 2020,
132 pages, 29,95 $.

Invitation à vos propres créations imaginaires

Poète, romancière et artiste visuelle, jardinière et mélomane aussi,
Andrée Christensen nous propose une soixantaine de collages et poèmes dans Chambres rêvantes. « Les collages sont des poèmes
en images qui ont avantage à être abordés moins par la pensée que par l’émotion et l’intuition », écrit-elle dans la Genèse du projet.
Les images utilisées pour réaliser ces collages proviennent principalement de reproductions de gravures sur bois de
la fin du XIXe siècle, libres de droit. Sur la couverture, on voit « La main de nuit » et, en arrière-plan, un détail de « L’initiation d’Artémis ».
La lecture peut poser un défi pour qui
n’a pas un penchant pour l’onirisme et
le poétique. J’avoue avoir été parfois déstabilisé. Andrée Christensen m’avait pourtant averti que le plus important n’est pas ce qu’on voit, mais ce que l’on ne voit pas, ce que l’on imagine. « Les images : tremplin vers l’invisible. »
La poète-artiste visuelle explique que
le rôle des poèmes de Chambres rêvantes n’est pas de répéter le contenu des images. « Je les ai imaginés plutôt comme des contre-chants, joués en accompagnement
de la mélodie principale. Ou peut-être, à l’image du pianiste dans un lieder de de Gustav Mahler ou de Franz Schubert,
dont le jeu donne le rythme, suggère
une atmosphère en enveloppant la pièce d’une harmonie subtile. »
Peu de gens le remarqueront, mais le genre indiqué pour ce recueil n’est pas poésie ou prose poétique, mais plutôt « nocturnes », c’est tout dire !
Le meilleur moyen de vous inciter à savourer ce livre qui brûle d’une flamme lente et solitaire dans le silence amniotique de la nuit de la création, c’est de vous offrir un collage et le poème qui l’accompagne, Cavalier astral.
Il est des nuits 
où l’on entend les sabots légers
d’une musique sauvage
fugue indomptable
sans selle ni rênes
un cavalier fantôme
fouette le silence
des crinières lumineuses nous entraînent
étoiles lancinantes
dans la danse animale du ciel
Voilà un recueil inusité qui peut amener lecteurs et lectrices à projeter leurs perceptions affectives et leurs intuitions pour se muer en auteurs ou autrices de leurs propres créations imaginaires.
11 septembre 2020
David Burnie, Le grand livre des animaux, album traduit de l’anglais par Vania Pialot, Montréal, Éditions de l’homme, 2020,
264 pages, 32,95 $.

Guide spectaculaire
du règne animal

Des calmars aux baleines,
des libellules aux grenouilles,
des crocodiles aux manchots,
Le grand livre des animaux de
David Burnie vous fera découvrir comment certains animaux
se ressemblent, comment ils se comportent. Les espèces figurent sous sept regroupements : Invertébrés, Insectes, Poissons, Amphibiens, Reptiles, Oiseaux
et Mammifères.
David Burnie présente une infime partie d’espèces puisque les scientifiques en ont identifié plus de 2 millions; et « le nombre total d’espèces animales pourrait s’élever
à plus de 20 millions ». On en découvre régulièrement de nouvelles dans les régions reculées comme les forêts tropicales ou dans le sable des profondeurs sous-marines.
Avec plus de 1 500 images et une multitude de faits fascinants, cet ouvrage passionnera les enfants durant des heures et des heures. Pour chaque sorte d’animal – exemple :
les tortues chez les reptiles –, une échelle montre la taille des animaux par rapport
à un enfant (1,45 m), à sa main (16 cm)
ou à son pouce (3,5 cm).
Les textes sont courts, parfois un peu éclipsés par les photos. Au début de
chaque groupe, on présente les principales caractéristiques des ces animaux. Ainsi, pour les mammifères, on précise qu’ils donnent presque tous naissance à des
petits formés, qu’ils produisent du lait
pour nourrir leurs jeunes, que la plupart ont des poils, qu’ils maintiennent leur température interne stable et que
les humains en font partie.
Pour vous donner un exemple de
la multiplicité des sortes d’animaux dans
un même groupe et des images correspon-dantes, je m’arrête aux toucans et pics. Il y en 27 étalés sur deux pages, du toucan au ventre rouge au pic flamboyant en passant, entre autres, par le toucanet à bec tacheté,
le barbu géant, l’araçari à oreillons roux,
le pic à front jaune et le pic épeiche.
On apprend que le bec du toucan toco fait entre un tiers et la moitié de la longueur
du corps.
Certaines espèces ont droit à une visite plus détaillée. Pour les invertébrés, c’est le cas
de la méduse dorée, du bénitier géant et
des pycnogonides. Les mammifères forment le groupe le plus nombreux et une attention spéciale est accordée à l’éléphant d’Afrique, à l’orang-outan, à la chauve-souris blanche, à l’ours polaire, aux lions, aux suricates,
aux zèbres des plaines, aux hippopotames, aux girafes et à la baleine à bosse.
L’ouvrage est cartonné, le papier est glacé
et les reproductions sont toutes en couleur : un trésor qui vaut facilement son prix.
4 septembre 2020
Camille Bouchard, Les vendredis ennuyeux
de Sébastien Landrieux
, roman, Saint-Lambert, Soulières éditeur, coll. Graffiti 135, 2020, 168 pages, 16,95 $.

Donner le goût
de la lecture
aux plus récalcitrants

Camille Bouchard publie son 100e roman qui se veut une ode à
la littérature jeunesse. Intitulé
Les vendredis ennuyeux de Sébastien Landrieux, ce livre i
llustre comment les auteurs nous permettent de côtoyer leur univers; comment ils nous enrichissent culturellement et humainement.
Sébastien Landrieux a quinze ans et s’ennuie profondément à l’école. Les tours qu’il joue lui attirent souvent l’ire du directeur. Il faut plus qu’une retenue pour
le remettre dans le droit chemin. Comme punition, Sébastien se voit obligé, tous les vendredis, d’assister au cercle de littérature jeunesse de son école.
L’adolescent est certain qu’il va mourir d’ennui, surtout qu’il doit se taper un livre par semaine, lui qui n’en lit jamais. L’auteur tisse une intrigue qui jongle avec bravade, béguin et compassion, le tout assaisonné
de coups de cœur à « la littérature jeunesse canadienne francophone », pas juste québécoise.
Au début, le lecteur récalcitrant et l’animatrice des vendredis littéraires ne semblent pas avoir d’atomes crochus, puis « leurs différences les rendent infiniment attachants ». Sébastien découvre qu’« il y
a tellement de bouquins sur tellement de sujets et écrits dans tant de styles que c’est impossible d’être totalement hermétique
aux livres ».
L’auteur émaille sont texte de dialogues où figurent des mots étranges pour un lecteur de mon âge. En voici un exemple : « Ouais. J’te feel. Faut pas non plus qu’tu manques
ta chance avec la gyu. » Une note en bas
de page explique que je te feel = je te comprends et que guy = pétard ou belle fille. On apprend aussi que badass signifie cool. Le verbe cruiser est connu, mais je ne savais pas que crusher voulait dire avoir l
e béguin.
Plus loin, c’est dans un langage coloré que Sébastien donne une leçon à des jeunes
qui s’en sont pris à un autiste prénommé Jean-Pierre ou JP : « La prochaine fois que j’vous pogne à faire chier mon chum Djépi, j’vous jure que j’vous arrache la face pis j’jette vous maudites gueules de crétins din toilettes bouchées du deuxième ! C’tu assez clair, stie ? »
Une comparaison peut prendre l’allure
de blocs Lego. Ainsi, la mère de JP est « courtaude, trapue, vêtue d’un large chandail rouge et d’un pantalon de jogging bleu. Pour couronner le tout, elle arbore
une frange coupée carrée et chausse
des lunettes trois fois trop grande. »
Sans révéler le dénouement de l’intrigue,
je signale qu’elle a de quoi figer Sébastien, « pareil à la statue de Champlain dans
le parc du centre-ville ». Il reste dépassé par une réalité LGBT à laquelle je n’avais moi-même pas songé.
Plusieurs écrivains qui ont publié chez Soulières éditeur figurent dans ce roman, notamment Gilles Tibo, Jocelyn Boisvert, Denis Côté et Louis Émond. Certaines citations placées en exergue des chapitres proviennent aussi d’auteurs de cette maison.
J’ai été ravi de voir la Franco-Ontarienne Andrée Poulain (La plus grosse poutine du monde) trôner en troisième place dans
un long palmarès d’auteurs vedettes, juste après Gilles Tibo et Martine Latulippe, avant François Gravel et Laurent Chabin.
Ce 100e roman de Camille Bouchard est
un beau moment de lecture… même pour ceux qui n’aiment pas lire !
31 août 2020

Éric Beauregard, Du coq à l’âne, histoires farfelues, Saint-Lambert, Soulières éditeur, coll. Graffiti 134, 2020, 180 pages, 14,95 $.

Histoire farfelue
devient plaisir de lecture

Passer du coq à l’âne signifie passer d’un sujet à l’autre sans qu’il y ait un lien évident entre eux.
C’est exactement ce que fait Éric Beauregard dans Du coq à l’âne, histoires farfelues. Les sujets ne sont pas les seuls à être disparates
dans ces treize histoires farfelues,
les genres littéraires le sont aussi : réaliste, fantastique, policier, science-fiction, horreur, conte, légende.
Je vous parle d’abord des deux récits
les plus courts. « Syndrome de la page blanche » est le titre du récit imaginaire
qui apparaît à la page 61. Vous la tourner
la page et la suivante est… blanche.
Au suivant.  Plus loin, « Recherche intensive de la prochaine idée lumineuse » est le titre du récit introspectif. Encore là, une seule page, mais avec cette note en bas de page : « Euréka ! Ouf… Juste à temps ! »
Rassurez-vous, l’ouvrage contient au moins 150 pages de textes. Dans le cas du récit policier, la femme attaquée se nomme Lucie Ferland-Genest. Un nom assez ordinaire,
me direz-vous. Nenni ! Il se prononce Lucifer, l’ange naît. Elle est enceinte et devinez à qui elle va donner naissance…
Dans des recueils de courts textes, il arrive souvent que lecteur découvre, à la fin, qu’il s’agit d’un simple rêve ou d’un horrible cauchemar. « Il faudrait vraiment qu’un auteur manque d’imagination pour terminer une histoire ainsi… » Sublime autodérision.
Le récit d’horreur met en scène un tueur
en série. Mais peut-il être pris au sérieux s’il a les fesses à l’air… ? La légende s’intitule « Nausée ? Ah ! bon » et met en scène
un homme qui détient le record des pets
les plus sonore et… nauséabond.
Le conte réunit une kyrielle de person-nages bien connus, en commençant par
le méchant loup, la mère-grand et le Petit Chaperon rouge, puis en enchaînant les trois petits cochons, Cendrillon, Blanche-Neige
et les sept nains. Ça se termine par
un méchoui, mais je ne vous dis pas à quelle viande…
Je ne suis pas très friand de science-fiction. Or, les extraterrestres font bien leur travail d’enquête et leur rapport à l’Empereur de
la planète Zall va sceller le sort des Terriens. Les Zalliens n’ont pas l’intention de perdre leur temps avec ces derniers. « Ils se détruiront bien eux-mêmes. Ils n’ont besoin de personne pour ça. »
Éric Beauregard a de bonnes recettes pour transformer des histoires farfelues en petits plaisirs de lecture.
24 août 2020
Maurice Henrie, Odette, roman, Ottawa,
Les Presses de l’Université d’Ottawa, 2020, 172 pages, 19,95 $

Vivre en société
est égoïste

« Tout le monde a un petit quelque chose à dissimuler. On le cache soigneusement aux autres, parfois
à soi-même. » C’est un peu ce que Maurice Henrie tente de démontrer dans son tout dernier roman intitulé Odette. Il illustre aussi comment
le mensonge fait partie de la vie et facilite les rapports entre les gens.
Odette et Paul en sont les principaux personnages. Elle : jeune femme avec
« ce mélange fascinant d’innocence et de séduction, de maturité et d’inexpérience ». Lui : homme dont l’existence « manque
de direction, de poids, de justification. »
Pendant plus de 150 pages, Odette et Paul n’échangent pas un seul mot, ce qui n’empêche pas ce dernier de devenir fasciné, subjugué, obsédé. S’est-il amouraché d’un fantôme ? Chose certaine, Paul s’attend à découvrir un secret, mais il n’a aucune idée de l’ampleur et des proportions que
ce secret pourra prendre en réalité.
Ancien haut fonctionnaire, Maurice Henrie campe son intrigue au ministère des Affaires étrangères, dans l’ombre d’un sous-ministre rusé. Il s’amuse à faire rimer diplomatie
avec méfiance, filature, espionnage et ambiguïté. La complexité et l’énormité des confidences nous tiennent constamment
en haleine.
Comme toujours, Maurice Henrie observe
et analyse le comportement humain avec
un doigté surprenant. En fin psychologue,
il réussit à expliquer comment « il y a toujours quelque chose de brutal et d’égoïste à vivre en société ». Perdants et gagnants s’entrecroisent; « si on veut survivre, il faut chercher à se ranger du
côté des gagnants ».
Ce qui m’a particulièrement plu dans ce roman, ce sont les remarques glissées ici
et là, tantôt philosophiques, tantôt sociologiques. En voici un exemple :
« Les souliers d’une femme sont une bonne indication sur son état, sur ses intentionspis même sur son train de vie. » Ou encore : « La réputation qu’on a, bonne ou mauvaise, tient autant de la rumeur que de la vérité. »
Odette est un roman qui confirme, si besoin il y a, qu’hommes et femmes sont toujours prêts pour une aventure.
Depuis 1988, Maurice Henrie a publié une vingtaine de romans, essais, recueils de nouvelles et carnets littéraires. Il a remporté le Prix de la Ville d’Ottawa à plusieurs reprises et a décroché le Prix Trillium ainsi que le Prix des lecteurs de Radio-Canada.
4 août 2020
Louis-Luc Beaudoin, Citations secrètes
252 citations humoristiques
, Éditions Bravo, collection Café, Montréal, 2020, 320 pages.

Crayon, gomme à effacer
et plaisir garanti

Si vous aimez les Mots croisés et
les Mots cachés, vous allez adorer
les Citations secrètes colligées
par Louis-Luc Beaudoin. Il y a
une citation par grille; vous devez placer les lettres de chaque colonne dans la case appropriée de manière à former une phrase complète.
Les mots sont séparés par une case noire. Voici un exemple tiré du recueil Pas si bête ! de Beaudoin :
J’ai commandé tous les carnets que j’ai pu trouver en ligne et c’est celui des 252 citations humoristiques qui m’a donné le plus de plaisir. Elles sont classées de la plus courte à la plus longue afin d’augmenter
le niveau de difficulté en même temps que notre plaisir. Elles proviennent de femmes
et d’hommes connus : auteurs, humoristes, acteurs, politiciens et autres personnalités. Voici quelques noms : Raymond Devos, Coluche, Woody Allen, Eugène Labiche, Oscar Wilde, Prévert, Balzac.
Pour vous donner une idée, j’en cite une
de chaque niveau de difficulté.
Niveau 1 : Prenez un cercle, caressez-le,
il deviendra vicieux. – Eugène Ionesco
Niveau 2 : Si on s’était arrêté à l’apparence des huîtres, on n’aurait jamais découvert
les perles. – Boucar Diouf
Niveau 3 : L’optimisme, c’est quand une dinde en rencontre une autre et lui demande : Salut, cousine, qu’est-ce que tu fais à Noël ? – Henri Salvador
J’ai tellement eu de plaisir à agencer
les lettres avec succès que j’ai récemment partagé trois citations de Raymond Devos sur Facebook :
- Moi, lorsque je n’ai rien à dire, je veux qu’on le sache.
- Qui prête à rire n’est jamais sûr d’être remboursé.
- Décidément, ce doyen n’avait plus toutes ses facultés.
Il va sans sire que ce genre de jeu
demeure un excellent stimulus intellectuel. La matière grise travaille et, dans ce cas-
ci, l’esprit s’amuse royalement.
25 juillet 2020
Denis Goulet, Brève histoire des épidémies au Québec. Du choléra à la COVID-19, essai, Québec, Éditions du Septentrion, 2020,
180 pages, 19,95 $.

Choléra, typhus,
variole, influenza
et autres épidémies
au Québec

Comme le reste du monde, le Québec a été touché par de grandes épidémies. Du choléra au corona virus, en passant par le typhus,
la variole et la grippe espagnole,
on est passé de croyances magico-religieuses à une approche scientifique de la maladie. Denis Goulet en fait un survol dans Brève histoire des épidémies au Québec.
« Les épidémies de choléra et de typhus sont largement liées à l’arrivée massive d’immigrants et aux échanges marchands qui s’accroissent avec l’Europe, écrit Denis Goulet. D’autres maladies infectieuses comme la tuberculose, la diphtérie et les maladies diarrhéiques, qui tuent quasiment un enfant sur cinq, sont directement liées à la pauvreté des populations les plus touchées. »
Le choléra atteint le Québec en 1832 et est en grande partie attribuable aux mauvaises conditions sanitaires à bord des navires lors des longs voyages transocéaniques et
à la méconnaissance de ses principaux vecteurs : l’eau contaminée et les vêtements souillés. Quinze ans plus tard, le typhus fait son apparition, se déclarant en premier lieu à bord des navires transportant des émigrés irlandais fuyant la famine qui affecte leur pays.
L’auteur attire notre attention sur une absence de manifestation hostile envers l
es immigrants irlandais. Il y a un sentiment d’insécurité et des réactions de peur, bien entendu, mais les Québécois se sont montrés solidaires envers les immigrants. Pourquoi ? Parce qu’ils étaient catholiques comme eux-mêmes. « Ce sont plutôt les autorités britanniques et coloniales qui sont blâmées pour leur politique massive d’immigration et leur complicité indirecte dans ce désastre humain. »
La variole avait décimé plusieurs populations amérindiennes au XVIIe siècle, peu après l’arrivée des Français. Ironiquement, cette maladie introduite
par les colonisateurs avait été dénommée « peste indienne ». Des épidémies de variole plus ou moins sévères ponctuent
les années 1800 jusqu’à celles, plus importantes de 1875 et 1885.
Tout au long du XIXe siècle et jusqu’au premier tiers du XXe siècle, le Québec
est sporadiquement affecté par de petites épidémies de fièvre typhoïde. Ce sera
la Première Guerre mondiale qui favorisera l’apparition de la première grande pandémie du XXe siècle : l’influenza (appelé faussement grippe « espagnole »).
À l’automne 1918, le nombre de cas s’élève
à 503 704 et les décès totalisent 13 539.
Ce taux de létalité est à peu près
la moyenne dans le monde.
La dernière épidémie de fièvre typhoïde,
et probablement la plus importante, survient en 1927 à Montréal où environ 5 000 personnes sont atteintes, dont 500 perdent la vie. On estime que l’épidémie a pris sa source dans le lait contaminé, ce qui pousse les services d’hygiène à faire pression pour que le gouvernement oblige les agriculteurs à pasteuriser leur lait.
La plus importante épidémie de polio
éclate au Québec en 1946. Six ans plus tard, la maladie atteint son apogée au Canada avec 9 000 cas. Grâce à des vaccins développés en 1955 et 1962, la polio a été éradiquée au Canada en 1994.
La plus grande pandémie du XXe siècle fait son apparition au début des années 1980 :
le sida. Le Québec est affecté à partir de 1983, notamment chez les homosexuels,
les prostituées, les toxicomanes ainsi que
les hémophiles. En 1991, on compte 10 600 personnes infectées par le VIH au Québec.
« La pandémie de sida a ceci de particulier qu’elle suscite davantage de préjugés que
les autres crises survenues au XXe siècle. Face à une mort quasi certaine, les victimes, notamment les homosexuels, le groupe
le plus atteint, se sont retrouvés aux prises avec des attitudes de discrimination et
de stigmatisation sociale. »
Ce que j’ai trouvé le plus intéressant dans
ce survol, c’est la contextualisation des épidémies, notamment la recherche de boucs émissaires, une constante dans toutes les pandémies. Cela comprend les juifs pour la peste, l’armée allemande pour l’influenza, les homosexuels pour le sida, la population asiatique pour la COVID-19.
18 juillet 2020
Michael Connelly, Nuit sombre et sacrée, roman traduit de l’anglais par Robert Pépin, Paris, Éditions Calmann-Lévy, 2020,
456 pages, 32,95 $.

Des armes plus puissantes qu’un flingue

Auteur de 39 thrillers, dont 25
qui mettent en scène l’inspecteur Harry Bosch et trois consacrés
à l’inspectrice Renée Ballard,
Michael Connelly présente le face-
à-face tant attendu Bosch-Ballard dans Nuit sombre et sacrée.
Le Washington Post parle d’un roman spectaculaire. J’ai des réserves.
Ce n’est pas le premier Connelly que je lis en excellente traduction par Robert Pépin. J’ai été attiré par ce titre en raison du sujet annoncé par l’éditeur : une fugueuse de quinze ans kidnappée, assassinée, puis jetée dans une benne à ordures… et neuf ans qui passent sans qu’on ait une seule idée du type qui a tuée Daisy Clayton. Le roman dévie allègrement de cette intrigue.
L’histoire nous plonge dans Hollywood, « destination finale de tous les monstres et autres perdants de la société ». C’est là que l’inspectrice Renée Ballard travaille de nuit pour le Los Angeles Police Department. Elle fait la rencontre de l’ancien inspecteur Harry Bosch qui cherche à résoudre un cold case ou une affaire non résolue, notamment celle de Clayton. Les deux décident de faire équipe.
Connelly écrit que les inspecteurs Bosch
et Ballard ont acquis un sixième sens sur
le caractère des gens et doivent souvent l
ui faire confiance pour juger un suspect.
Ils ne sont pas du genre à s’en tenir à une prudence carriériste ou à des protocoles établis quand vient le temps d’interroger
des représentants méprisables de l’espèce humaine.
Ces représentants pullulent dans le roman, tant et si bien que nous sommes entraînés dans une foule d’enquêtes qui n’ont rien à voir avec le cas de Daisy Clayton et qui occupent au moins 300 des 450 pages. Il est question, par exemple, d’un John le Baptiste qui se balade dans tout Hollywood pour y chercher des âmes à sauver. Ou encore d’un homme qui a baisé un bon millier de femmes…
Les multiples sous-intrigues semblent démontrer qu’il n’y a jamais rien de neuf
et que plus rien ne choque. Chaque interpellation fait l’objet d’une fiche d’information remplie par les policiers de faction. Au verso de ces fiches, il y place pour un commentaire personnel; l’un des policiers a un style coloré, ce qui donne : « Ce n’est pas la première fois que nous croisons le chemin de cet Eagle. C’est un fleuve profond et cancéreux de haine et de violence qui court dans ses veines. »
Pour ajouter une touche sentimentale, Connelly campe la fille de Bosch, qui est menacée par un criminel que pourchasse son père. Or, il n’est pas de plus grand crime contre un officier de police que celui de menacer un membre de sa famille.
« Le faire, c’est s’exposer à tout. » On peut alors Servir et Protéger dans sa forme
la plus crue.
Parlant de famille, Connelly décrit comment le tueur de Daisy Clayton a fait deux victimes pour le prix d’une. Même s’il n’a jamais rencontré ou seulement vu la mère de Daisy, « il avait pris tout ce qui avait de l’importance pour elle et l’avait tout aussi bien tuée, elle, qu’il avait tué sa fille ».
Le tandem Bosch-Ballard risque fort bien de se retrouver dans un prochain roman de Connelly pour la simple raison que leurs armes ne se limitent pas au flingue en bandoulière. Leurs intelligences, leurs ruses et leurs caractères bien trempés en font
des partenaires taillés sur mesure.
9 juillet 2020
Pierre Roy, Acadie, adieu ! roman, Montréal, Éditions Hurtubise, coll. Atout, 2020, 192 pages, 12,95 $.

Pastiche réussi
d’Évangéline

La liste des romans sur
la Déportation des Acadiens est assez longue. Ceux s’adressant à
un public adolescent demeurent
plus rares. Pierre Roy comble cette lacune avec Acadie, adieu ! 
Avec ses grands yeux noisette ombrés de longs cils, son sourire radieux et son petit nez retroussé, Marie-Lysandre est décrite comme la plus belle fille de la paroisse, voire de l’Acadie. Dès les premières pages
du roman, un jeune homme s’intéresse à elle et imagine comment « ils fileraient vers
les terres inconnues, avec rien de moins que l’éternité pour objectif ». Paroles on ne peut plus prophétiques, sauf qu’il n’est pas l’élu de la jeune fille qui n’a encore que 14 ans…
Les Acadiens de Grand-Pré refusent de prêter allégeance au Roi d’Angleterre et d’appuyer les soldats britanniques; ces French Neutrals occupent les terres qui comptent parmi les meilleures du monde. Un des soldats est Benjamin Love qui reçoit une décharge d’une rare intensité lorsqu’il pose un regard sur la jeune Marie-Lysandre.
« La plus superbe créature que la Terre ait jamais portée se tient juste devant lui. Il n’a encore croisé rien de plus exquis, de plus splendide, de plus merveilleux ! […] C’est le coup de foudre, qui frappe de toutes ses forces sans avertir. »
Pierre Roy fait appel à diverses métaphores pour décrire la passion qui naît entre Benjamin et Marie-Lysandre. Il écrit comment les deux amoureux se dévisagent intensément, « ce qui provoque une gerbe d’étincelles. S’ils se touchent, ils risquent
de prendre feu, tant l’émotion est intense, ardente, brûlante. »
Benjamin est un Anglais protestant et
la catholique Marie-Lysandre se demande
si c’est un péché de l’embrasser. Ne va-t-elle pas rôtir dans les flammes de l’enfer éternel ? Puisqu’il n’y a plus de prêtre à Grand-Pré, elle se dit que « peut-être les péchés sont-ils suspendus jusqu’à nouvel ordre… »
Le roman est basé sur une recherche méticuleuse autour de la Déportation de 1755. L’intrigue amoureuse est inventée,
bien entendu, mais le texte est émaillé
de données factuelles. Ainsi, on apprend
que 2 542 bâtiments ont été détruits, que
les militaires ont saisi 6 000 bêtes à cornes, 8 000 bêtes à laine, 4 000 cochons et 500 chevaux.
L’histoire s’étend sur trente ans, de mai
1755 à août 1785. Dans la citation au début de cet article, il est fait mention de « terres inconnues ». Elles incluent une série de pérégrinations à Boston, en Virginie, dans
les Carolines, à l’Île-du-Prince Édouard,
en France, en Angleterre et en Louisiane.
Pierre Roy dose bien histoire et imagination pour accoucher d’un pastiche réussi du conte Evangeline, A Tale of Acadie, poème épique de l’Américain Henry Wadsworth Longfellow.
Pierre Roy, Acadie, adieu ! roman, Montréal, Éditions Hurtubise, coll. Atout, 2020, 192 pages, 12,95 $.
30 juin 2020
Odette Mainville, Le grand cahier de Jérôme, roman, Montréal, Éditions Fides, 2020,
248 pages, 26,95$.

Église machiste
et misogyne

Peut-on être curé pendant vingt ans, puis théologien pendant quinze ans, et aboutir au statut de prêtre non pratiquant ? C’est à cette question que tente de répondre Odette Mainville dans le roman intitulé
Le grand cahier de Jérôme.
L’histoire commence au début des années 1960, au Québec, où le clergé est une caste privilégiée qui brille encore de tout son lustre. Le port du col romain identifie des hommes consacrés qui revêtent « la tunique du savoir et du pouvoir ». Ce dernier fait leur gloire… et leur orgueil.
Le beau et charismatique Jérôme Boutin est ordonné prêtre et nommé à la cure d’une paroisse très pauvre, puis à la tête de deux paroisses, dans sa Gaspésie natale. Après vingt ans de ministère sur le terrain, il n’y trouve plus « des voies propices à son accomplissement, son plein épanouissement ».
Au cours de son parcours, Jérôme brise le lien de chasteté imposé par son sacerdoce avec une femme qui brise le lien de fidélité imposé par son mariage. Il n’a pas l’intention de défroquer, elle n’a pas l’intention de divorcer. L’auteur fait dire à un collègue de Jérôme que l’imposition de la chasteté au prêtre est contre nature, voire cruelle.
Jérôme convainc son évêque qu’il n’est pas doué pour être curé et obtient la permission de parfaire ses études à la prestigieuse Faculté de théologie de l’Université de Montréal (baccalauréat, maîtrise et doctorat). C’est là que le roman s’enfarge dans les fleurs du tapis et souffre de longueurs.
Elle-même professeure retraitée de la Faculté de théologie et de sciences des religions de l’Université de Montréal. Odette Mainville passe de romancière à essayiste. Elle oublie que nombre de ses lecteurs ne sont peut-être pas intéressés par un débat sur « l’apparition du Ressuscité aux femmes au tombeau, le matin de Pâques, dans le dernier chapitre de l’Évangile de Matthieu ».
C’est cependant par la recherche et l’enseignement que Jérôme atterri dans un milieu « auquel il appartenait véritablement ». Or, ses études et son nouveau travail vont perforer l’armure de sa foi. Le lectorat a droit alors à un débat sur comment une Église machiste et misogyne continue à garder les paroissiens « dans des croyances dépassées et des pratiques désuètes ».
Odette Mainville a largement puisé dans son background professionnel pour mener à terme son projet d’écriture. Le roman est une analyse fouillée d’une Église en perte de vitesse. Plusieurs remarques d’ordre sociologique émaillent le récit, dont cette phrase lapidaire : « Quand le pouvoir religieux s’impose, les droits des femmes reculent. »
Le grand cahier du titre est-il un journal intime, une thèse, un manuscrit… ? Je vous laisse découvrir réponse à cette question au fils des cinq parties du roman.
20 juin 2020
Jérôme Camil, Paf !, album, Bruxelles, Alice Éditions, 2020, 40 pages, 24,95 $.

Les moustiques Rustik
et Lipstik

Né à Abidjan en 1973, Jérôme Camil est un auteur-illustrateur qui
vit en France depuis 1991.
Il a commencé à publier
ses premiers livres pour la jeunesse en 2015. On trouve beaucoup de jeu dans ses albums aux illustrations proches de la bande dessinée.
Le tout dernier est PAF !
Le commissaire Rustik et l’inspecteur
Lipstik sont deux moustiques qui enquêtent sur un sixième meurtre en une semaine. « Encore et toujours cette marque étrange autour du corps de la victime. Qu’est-ce que ça peut bien être ? »
Le moustique victime est entré par
la fenêtre, a vu un humain étendu dans
le lit et s’est dit que la situation demeurait idéale pour boire un coup. D’abord le bras, puis le nez, suivi d’un sifflement près
des oreilles. L’humain gesticule, mais
le moustique a le temps de le piquer entre les orteils…
L’éditeur écrit que cet album est un polar au suspense insoutenable… pour les petits. Quant à Rustik, lorsqu’il mène une enquête, ce doit être sans bavure. La vérité, bien entendu, doit éclater à coup sûr !
Sans dévoiler le dénouement de l’intrigue un peu rocambolesque, je dirais que
la conclusion n’est pas évidente. Il faut
un épilogue où un enfant demande pourquoi les gens dans l’ancien temps dessinaient leurs mains partout sur
les murs.
La maman répond que les chercheurs se sont penchés sur cet énigme, se demandant si c’était de l’art, des signes magiques
ou une sorte d’écriture. L’illustration de
la dernière page donne la réponse et
résout l’intrigue.