18 novembre 2018
Isabelle Petit, Pic de température, roman, Montréal, Éditions Hurtubise, 2018, 408 pages, 24,95 $.

Piège et magie
de la maternité

Pierre et Laurie forment un couple heureux, sauf que lui veut devenir papa alors qu’elle ne se sent pas prête. Maternité versus autonomie professionnelle, voilà le duel
que décrit la romancière Isabelle Petit dans Pic de température.
Il est clair, au début, que Laurie, 34 ans, n’est pas faite pour rester à la maison et changer des couches, encore moins pour « retirer des morceaux de Lego des narines de sa progéniture et s’interroger sur la couleur
de son caca ».
Pierre, 40 ans, multiplie les arguments pour que son épouse accepte de tomber enceinte. Mais elle croit que son portefeuille risquera alors de « diminuer d’une façon inverse-ment proportionnelle à son utérus ».
Laurie souhaiterait ne pas avoir à se poser « toutes ces satanées question sur l’horloge biologique qui tourne ni devoir tergiverser entre carrière et maternité ». Puis, une visite à l’hôpital pour enfants, comme bénévole, constitue le déclic, la décision d’avoir
un bébé. « Adieu contraceptifs oraux, condoms et coïts interrompus : vive
la sexualité libre et sans contrainte ! »
Je ne dévoilerai pas tous les tenants et aboutissants de l’intrigue (ils sont nombreux et parfois assez corsés),mais je vous signale que la romancière Isabelle Petit avance comme une funambule sur le fil mince
entre vie personnelle et professionnelle.
Elle nous décrit avec brio une femme qui a
« la détermination et la bravoure de Cléopâtre, de Jeanne d’Arc, d’Élisabeth 1ère
et de la tsarine Catherine II réunies ».
Le style du roman est léger et rafraîchissant. Isabelle Petit nous sert
une phrase comme « J’avais autant d’étoiles dans les yeux qu’il y a de bulles dans
une bouteille de champagne. » Ou une expression comme « l’Armée rouge est
en ville » pour désigner les règles.
Certaines notes en bas de page s’adressent directement aux lecteurs, comme celle-ci
au sujet d’une salle d’attente : « Vous savez, ce genre de personnes qui se croient toujours obligées de meubler le silence en vous adressant la parole. Oui, oui, ceux-là qui pètent votre bulle ! Fatigant, hein ? »
Ce n’est pas parce que Laurie accepte la maternité qu’elle va devenir automatiquement maman. La romancière épice sont récit de virages inattendus ou
de soubresauts dramatiques, ce qui ne l’empêche pas de démontrer, à la fois avec humour et sérieux, qu’« être mère, c’est donner sans compter, mais c’est recevoir plus encore ».
11 novembre 2018
Donna Leon, Les Disparus de la lagune, roman traduit de l’anglais par Gabriella Zimmermann, Paris, Éditions Calmann-Lévy, 2018, 360 pages, 32,95 $.

Secrets dans les brumes d’une lagune

Dès qu’on mentionne le nom
de Donna Leon, on pense au commissaire Guido Brunetti et
à Venise, lieu où se déroule l’action des polars de cette romancière d’origine américaine.
Avec Les Disparus de la lagune,
on se déplace légèrement au nord-est de la ville des canaux, où sont dissimulés des secrets scandaleux depuis des décennies.
Surmené par des dossiers compliqués,
le commissaire Brunetti s’offre une retraite solitaire dans une superbe villa de l’île
de Sant’Erasmo, loin de sa femme Paola et de son patron. Il a bien l’intention d’y passer ses journées de juillet à ramer sur
la lagune vénitienne, à pêcher le poisson,
à le déguster avec un verre de vin local, puis à écouter « le pépiement des oiseaux du marais se préparant à aller dormir, tout comme lui, de ce sommeil sans rêves ».
Brunetti apporte des livres de Pline, Hérodote, Suétone et Euripide, « afin d’avoir autant d’auteurs grecs que romains ». Il va ramer avec le gardien de la villa, Davide Casati, et pendant cent pages, il ne se passe presque rien. Brunetti admire la lagune, son calme, sa beauté, la grâce des oiseaux. « Et je la regarde mourir. »
Le titre parle de disparus, au pluriel : poissons, grenouilles, oiseaux, abeilles et… Casati. L’excellent rameur est trouvé noyé dans un des nombreux canaux. Brunetti
ne croit pas à un accident survenu lors
d’un violent orage. La thèse d’un suicide circule dans les calli, campielli e canali
(rues places et canaux).
Bien qu’il soit en congé, le commissaire est le mieux placé pour mener une enquête… qui va s’avérer un panier de crabes.
Il parvient à interroger des anciennes connaissances de Casati. Je ne dis pas des anciens amis, car l’auteure écrit : « Vous,
les hommes, n’avez pas d’amis. Vous avez
des copains et des collègues, mais très peu d’hommes ont des amis. S’ils en ont, ce sont habituellement des femmes, parfois même leurs femmes. »
Le rameur disparu est apiculteur et cela donne lieu à de longs passages sur les ruches, les reines et le miel. La romancière cite Pline l’Ancien selon qui « le miel se fait principalement quand Sinus est dans son éclat, jamais avant le lever des Pléiades, au moment de l’aube ». Il est même mentionné que des abeilles volent avec de petites pierres en équilibre sur leur dos pour
les empêcher d’être emportées par le vent.
Sant’Erasmo est une île, « c’est tout petit,
et on ne peut pas y garder des secrets ». Certains sont très lourds à porter, notamment pour une compagnie chargée
de disposer d’énormes barils de déchets pétrochimiques. Dans ce cas, briser un secret peut rouvrir d’anciennes blessures…
Le New York Times Book Review a écrit
que ce roman est « l’un des meilleurs opus de la série (Brunetti) ». J’en ai lu au moins sept et je n’irais pas aussi loin, bien au contraire. Les cent premières pages sont presque d’un ennui mortel. Heureusement que le rythme s’accélère après la disparition du rameur-apiculteur.
4 novembre 2018
Pierre Chatillon, L’homme au regard de lion, roman, Montréal, Éditions Fides, 2018,
328 pages, 29,95 $.

L’étau sociolinguistique
de la Conquête

L’homme au regard de lion, le tout dernier roman du prolifique Pierre Chatillon, couvre une demi-douzaine d’années dans la vie de son héros Yvon Beaupré, soit de
la bataille de Trafalgar en 1805 à
la Guerre de 1812. Comme Beaupré
a combattu pour les troupes britanniques, celles qui étaient
les vainqueurs de la bataille
des Plaines d’Abraham en 1759,
son retour et son accueil à Québec sèment la division. Yvon est-il
un valeureux marin ou un traître,
un vendu… ?
Les membres de la famille Beaupré sont
des Canadiens français et des catholiques purs et durs. La mère écoute les sermons
en français de son curé, parle français à
ses tomates et betteraves, s’attend d’aller au ciel « où j’espère que tout le monde parlera français. Et une chose est sûre, c’est qu’au ciel, y a pas de protestants ».
Chatillon décrit en long et en large
les différences qui opposent la société des Blancs à celle des Amérindiens, tout comme celles qui démarquent la haute société de Québec du bas peuple de la basse-ville
au lendemain de la Conquête.
Le frère du protagoniste cause tout un scandale lorsqu’il décide d’être ni Canadien ni Anglais, mais plutôt de recommencer
sa vie en devenant un membre de la tribu des Sauteux. Tout comme son petit frère, Yvon s’éprend lui aussi d’une amérindienne, mais largue l’envoûtante Tallulah pour
la passionnante Louise d’Argenteuil.
Yvon et Louise ont été élevés sur des planètes différentes, l’un dans le quartier le plus sale de Québec, l’autre dans le quartier le plus chic de la ville. La mère de Louise préfère converser en anglais, celle d’Yvon
a un chien et une chatte qui s’appellent respectivement Montcalm et France.
L’auteur crée des intrigues qui illustrent
à quel point l’amour n’a rien en commun avec la morale et les religions, « à quel point l’esprit tordu des humains avait tout compliqué, tout souillé avec ses inventions de culpabilité, de péché ».
Chatillon aime les détails et les rappels historiques, ce qui alourdit parfois la narration. J’aurais allègrement coupé cent pages. Son style, en revanche, est finement ciselé. Pour décrire un schooner qui prend le large, il compare le sillage à « une chevelure dénouée de sirène qui s’estompe sous l’onde. Et la musique de l’air dans les cordages, une chanson de ces femmes à queue de poisson ». 
Yvon Beaupré a soif d’action, d’imprévu, de dangers qui l’obligent à surmonter des défis. Il plonge au cœur de la Guerre de 1812, dans mon coin de pays sur le bord de
la rivière Détroit, et combat dans les forces canado-britanniques à titre de premier lieutenant et capitaine du brigantin
The Storm. Retenue à Amherstburg, sa chère Louise « porte le printemps dans son ventre qui commence à bourgeonner ».
Les relations entre conquérants et conquis sont au cœur de cet ouvrage historico-romantique où l’essentiel consiste à chercher de l’espoir, car « si tu cherches pas, c’est certain que tu trouveras pas ».
23 octobre 2018
Simone Chaput, Les derniers dieux, roman, Saint-Boniface, Éditions du Blé, 2018,
294 pages, 21,95 $.

Un roman sur l’exil
de soi-même

La Franco-Manitobaine Simone Chaput s’inspire du dieu grec Tirésias, un devin aveugle, pour concocter l’histoire d’un écrivain qui subit une étonnante métamorphose. Son roman Les derniers dieux fait référence aux Livres des métamorphoses, du poète romain Ovide.
Le personnage principal est Thierry Sias
et son nom fait évidemment écho au dieu grec Tirésias. Cet écrivain new-yorkais se retire dans la villa de son éditeur, au bord de la mer, pour avancer en paix dans son roman.
Or, en se promène dans une forêt, Thierry subit le sort jeté par des anciens dieux.
Il est transformé en femme. Thierry devient Thérèse pour sept ans. Paraît que
« la vengeance est le plaisir des dieux ».
En décrivant les effets de la métamorphose, la romancière Simone Chaput continue à parler de Thierry, rarement de Thérèse.
Il se dit victime d’une erreur provoquée par sa solitude, par son imagination débridée, voire par l’arrogance de son éditeur.
Thérèse n’arrive pas à écrire comme Thierry. L’écrivain appréhende maintenant le monde différemment, la place des femmes étant tellement différente de celle des hommes dans la sphère sociale et économique.
La vraie vie « prend le pas sur la fiction ».
La métamorphose donne lieu, physiquement, à une ravissante androgynie. Séquestré dans un corps de femme, Thierry est maintenant dragué par un homme. Son aventure ne s’explique pas en « empruntant la rue Descartes ».  
Ce roman est une histoire d’exil, non pas d’un territoire, mais de soi-même. Cela permet à l’auteure, entre autres, d’explorer comment une même personne vit les plaisirs charnels à la fois en tant qu’homme et en tant que femme.
Curieusement, quatre ou cinq chapitres sont coiffés d’une citation, parfois assez longue, tirée des Livres des métamorphoses d’Ovide, chacune présentée en latin seulement. Comme mes éléments latins remontent
au début des années 1960, ma connaissance de la langue d’Ovide demeure plus que rouillée.
Les derniers dieux est le neuvième roman de Simone Chaput, dont deux en langue anglaise. Elle a remporté le prix Champlain et le Prix des lecteurs Radio-Canada 2014 pour Un vent prodigue. La romancière enseigne, à temps partiel, la langue et
la littérature françaises à l’Université de Winnipeg.
14 octobre 2018
Jean-Jacques Pelletier, Radio-Vérité, roman policier, Montréal, Éditions Alire, 2018,
340 pages, 27,95 $.

L’écriture est toujours
une aventure

Il y a des risques à dire la vérité.
« Le plus dangereux, c’est pas les cerveaux fêlés qui nous écrivent.
C’est ceux qui veulent nous faire
taire. » Voilà le point de départ
de l’intrigue policière que Jean-Jacques Pelletier développe dans Radio-Vérité, la radio du vrai monde.
Tous les jours, Radio-Vérité attaque les politi-chiens, les mange-beignes (policiers), les syndi-câliss, la gogauche péquiste, les artisses subventionnés, les gens sur le BS (bien-être social) et j’en passe. L’indicatif de Radio-V
est CFOK (prononcé Cé-FO-Ké !).
Sébastien Cabot anime La Voix qui a des couilles, une émission qui « carbure aux victimes ». Son mandat consiste à « faire réagir, provoquer des controverses. Se mettre des gens à dos… Il est payé pour ça ! » Cabot est enlevé par le soi-disant Front de libération des victimes, qui exige une rançon de 4 320 000 $ et la fermeture du poste Radio-V.
Le principal personnage de Radio-Vérité n’est pas Cabot, qui demeure surtout dans l’ombre de son ravisseur. On suit plutôt l’inspecteur Théberge du Service de Police de la Ville
de Montréal (SPVM) et sa séduisante nerd de l’informatique, de même que le directeur
du SPVM, qui est sur le point de remettre
les rennes à Théberge. Détail non négligeable.
La ligne entre liberté de parole et diffamation intempestive est assez floue dans ce treizième roman de Jean-Jacques Pelletier., car « ce qui est censuré par une époque est souvent célébré par la suivante ». 
Le langage de Seb Cabot est toujours direct
et punché, voire cru. En voici un exemple :
« Au parlement, ils ont un vestiaire ; ceux qui ont encore des couilles les laissent là en entrant. Tant qu’à en avoir et à pas s’en servir, tabarnak, on devrait leur couper ! »
Pour Radio-V, l’enlèvement de leur animateur vedette est du vrai pain béni. Cela dégénère
en manifs, émeutes, vandalisme, intimidations, menaces et violence verbale, de quoi alimenter plusieurs pages du roman et entraîner, hélas, quelques longueurs ou répétitions.
Jean-Jacques Pelletier estime que « c’est souvent par l’écriture romanesque qu’on réussit à apprivoiser des idées… qu’on articule ensuite de façon plus explicite. » C’est pour cette raison que l’écriture s’avère toujours
une aventure, « une vraie aventure ».
11 octobre 2018
Les livres de Madame Sacoche, album illustré par Caroline Merola, Montréal, Éditions de l’Isatis, 32 pages, 18,95 $.

L’univers fantastique
des livres

Il y a une madame qui vit dans
une incroyable maison où les livres trônent dans chaque pièce.
Cette femme a au moins douze sacoches qu’elle remplit de livres.
On l’appelle Madame Sacoche
et Angèle Delaunois raconte
son histoire magique dans Les livres de Madame Sacoche.
Matin, midi, soir, madame Sacoche a le nez dans un livre. Elle pleure quand l’histoire
est triste, elle rit aux éclats quand les personnages font des folies, elle rencontre parfois « une phrase qui la fait rêver ».
Son plus grand plaisir consiste à visiter
les écoles et raconter des histoires qu’elle sort de l’une de ses sacoches.
L’amoureuse des livres fait de grands gestes et invente tout un cinéma en lisant une aventure aux enfants. « Elle répète souvent que ceux qui savent rêver ne sont jamais seuls ». Les livres font voyager, aussi bien dans l’ancien temps que dans un lointain avenir, voire dans des mondes imaginaires.
Madame Sacoche est une fée dont la touche magique transforme les mots en image
et « sème des sourires autour d’elle ».
Cet album pour les 3 à 6 ans est joyeusement illustré par Caroline Merola
et permet à Angèle Delaunois de nous souhaiter la bienvenue dans l’univers fantastique des livres.
4 octobre 2018
Maurice Henrie, Donc je suis, essais, Ottawa, Presses de l’Université d’Ottawa, 2018, 142 pages, 24,95 $.

De Blaise Pascal
à Maurice Henrie

Maurice Henrie a remporté tous
les prix littéraires en Ontario français : Prix de la Ville d’Ottawa, Prix Le Droit, Prix du Salon du livre de Toronto,
Prix des lecteurs de Radio-Canada,
Prix Trillium. Il a publié dix-huit ouvrages (romans, nouvelles, récits, essais) et le plus récent nous le montre tel qu’il pense : Donc je suis.
Henrie nous propose vingt-cinq courts essais philosophiques où contemplation, opinion et souvenir se mêlent allègrement. En exergue
de chacun, il y a une citation de la grande littérature : Homère, Pascal, Boileau, Perrault, Saint-Exupéry, etc. Mais pourquoi cité Duplessis ou Dor et non pas Dalpé 
ou Poliquin ?
Dans le premier essai, l’auteur part d’une conversation entre le roi Pyrrhus 1er et son ami Cinéas, au sujet des conquêtes militaires. C’est un prétexte pour réfléchir sur la nécessité de ne pas laisser passer la vie sans agir. Il faut jouer le jeu car « le succès, s’il devait venir, viendrait de l’audace et non du renoncement ».
Plus loin, il est question de l’amitié,
ce sentiment qui arrive à pas feutrés,
« en catimini et à l’improviste ». Henrie
avoue n’avoir jamais connu d’amitié « pour toujours » ; elle lui a semblé multiple et plutôt instable, éphémère, voire périssable. L’amitié, comme l’amour, « brûle d’abord d’un feu vif… puis disparaît un jour en ne laissant derrière elle que quelques bons souvenirs ».
Lorsque l’auteur était adolescent, le curé lui
a mentionné qu’il préparait ses sermons en présumant « s’adresser à un public âgé de dix à douze ans seulement », bien que la moyenne d’âge se situait entre quarante et cinquante ans.
Il en va de même, ajoute Henrie,
pour les politiciens de tous les paliers
de gouvernement. Ces gens se comportent « comme s’ils n’avaient pas atteint ni jamais dépassé le stade de ce qui est, chez chaque
être humain, un comportement puéril et immature ».
Il n’est pas toujours facile de suivre l’auteur « dans ses méandres, dans le labyrinthe de
son esprit ». Et pour raison, car il a toujours été sensible à ce qu’on saisit faiblement et « davantage à ce qui n’existe pas du tout ». Une chose est certaine, la vie a donné à Maurice Henrie « tant de plaisir et tant
de joie » qu’il caresse goulûment au soir de
la vie, sans cesser de se poser des questions.
À ce sujet, un professeur de philosophie a
déjà dit à l’auteur de « poser des questions pour lesquelles il y a des réponses et éviter d’embêter les gens avec celles qui n’en ont pas ! » Je ne saurais garantir que l’auteur a évité ce piège dans cette collection de courts essais…
Une vraie question est posée aux auteurs. « Pour qui écrivez-vous, pour
les autres ou pour vous-même ? » Les auteurs peuvent bien refuser de répondre car, dans ce pays, « l’écriture apparaît comme un cul-de-sac, comme une activité marginale », lit-on dans le dernier essai où la citation en exergue provient de Duplessis qui, lors d’une conférence de presse en 1958, a lancé son désormais célèbre « Toé, tais-toé. »
Maurice Henrie explique comment les demandes de bourses d’écriture fonctionnent, comment « les conditions se multiplient à
tel point qu’il est difficile de passer à travers les mailles du filet et d’en sortir gagnant ».
Il montre, en revanche, à quel point la société « continue de couvrir d’honneur et d’argent
les sportifs en tous genres ».
La dernière ligne de ce dernier essai fait référence à la réplique de Duplessis
en soulignant que la société demande à
ses écrivains de « ne pas brasser la cage ».
26 septembre 2018
Roy Braverman, Hunter, roman, Paris, Éditions Hugo & Cie, 2018, 352 pages, 29,95 $.

Serial killer
et s
hérif américain

Journaliste et romancier français, Patrick Manoukian signe presque tous ses livres sous des pseudonymes tels que Paul Eyghar, Jacques Haret et Ian Manook.
Son tout dernier polar intitulé Hunter a paru sous le pseudonyme Roy Braverman et montre comment un serial killer peut en cacher un autre… peut-être même davantage. 
L’intrigue se développe dans « cette saloperie de neige dans cette foutue forêt de ce putain de bled » où le demi-sang indien Hunter a sauvagement exécuté cinq hommes et fait disparaître leurs femmes. Après douze ans de prison, « il est revenu et il recommence ».
Les cinq hommes ont été cloués à un arbre par un carreau d’arbalète. Et voilà qu’une mort se produit selon le même scénario. Mais l’évadé Hunter en est-il l’auteur…?
Le shérif qui a un « don pour inventer des horreurs » en est persuadé, mais un ex-flic noir dont la fille a disparu douze ans plus tôt en doute.
Braverman aime brouiller les pistes et multiplier les rebondissements autant que les excès de violence. Âmes sensibles, veuillez-vous abstenir. L’ex-flic n’ose imaginer ce que sa fille aurait pu endurer depuis douze ans. « Ce doute l’oxyde de l’intérieur et corrode sa volonté. »
Les 66 chapitres sont relativement courts
et tous coiffés d’un titre de style rétro qui les résume avec doigté : Où la chance à
le sourire de la mort, Où la vengeance l’emporte sur le chagrin, Où l’espoir sonne dans le vide. Le style est souvent coloré
et colle à la réalité américaine; exemple : « aussi rare que l’honnêteté chez un sénateur ».
Tout au long de ce polar complexe et compliqué, les mots de l’auteur sont
une voix qui déchire les entrailles, une voix pire que les « pires nuits de terreur dans les pires cachots des pires prisons! »
16 septembre 2018
Lina Rousseau, Mon premier imagier-
Les chiffres
, livre-jeu illustré par Marie-Claude Favreau, Montréal Dominique & Cie, 2018,
8 pages, 12 pièces, 19,95 $.
Lina Rousseau, Mon premier imagier-
Les animaux
, livre-jeu illustré par Marie-Claude Favreau, Montréal Dominique & Cie, 2018, 8 pages, 12 pièces, 19,95 $.

Livres-jeux sur les chiffres
et les animaux

Lina Rousseau a créé deux personnages, Galette et Tartine, qui ont donné leurs noms à des imagiers,
le premier sur les chiffres, le second sur les animaux. Ces albums tout carton sont de magnifiques boîtiers
qui comprennent chacun 12 pièces
de casse-tête, facilement manipulables, à encastrer au bon endroit. Le concept est original, attrayant et stimulant.
Ces excellents livres-jeux sont éducatif, bien entendu. En apprenant à compter, l’enfant découvre aussi des mots comme : pomme, bateau, fleur, crayon, coco, voiture, papillon, etc. Dans l’album sur les animaux, il est question de : poisson rouge, chat, chien, cheval, vache, lion, pingouin, etc.
Avec leurs illustrations attrayantes et leurs pièces à encastrer, ces livres-jeux permettent
à l’enfant de développer sa motricité fine,
une habileté qui lui sera utile quand viendra
le temps d’apprendre à lacer un soulier, à boutonner un chandail ou à tracer des lettres. Et tout cela se fait dans le plaisir, voire les rires.
Grâce à l’univers stimulant de Galette et Tartine, les petites mains amélioreront leur dextérité tout en s’amusant ! Une habileté qui leur sera particulièrement utile quand viendra le temps d’apprendre à lacer un soulier, à boutonner
un chandail ou… à tracer des lettres.
13 septembre 2018
Dominique Demers, L’été de la Petite Baleine, album illustré par Gabrielle Grimard, Montréal, Éditions Dominique et Compagnie, 2018, 32 pages, 22,95 $.

Une histoire
pour emmieuter le monde

Si vous cherchez une bonne histoire pour votre tout-petit, tournez-vous sans crainte vers Dominique Demers. Vous ne serez pas déçus, « c’est très tout à fait absolument promis », pour reprendre des mots de l’album L’été de la Petite Baleine.
Le texte de Dominique Demers et
les illustrations de Gabrielle Grimard font découvrir Mirabelle, son ami le petit Gnouf et un baleineau prisonnier d’un filet
de pêche sur le bord de l’océan. Mirabelle
et son ami pensaient découvrir pour
la première fois la mer qui « vaut très beaucoup la peine » d’être vue,
car « c’est trop tellement beau ».
Mais voilà qu’ils doivent trouver le moyen de libérer ce cétacé pris dans le pétrin. Heureusement, ils reçoivent l’aide du Crabe des Sables et de plusieurs oiseaux. Il faut dire que la mission des Gnoufs consiste
à emmieuter le monde. Le petit Gnouf de Dominique Demers, lui, s’est aussi donné comme objectif de propager le goût de lire. C’est mission accomplie !
La Franco-Ontarienne Dominique Demers est écrivaine, conteuse et conférencière.
Elle a signé plus de 50 œuvres de fiction pour enfants, ados et adultes.
9 septembre 2018
Pierre-Louis Gagnon, La disparition d’Ivan Bounine, roman, Montréal, Lévesque éditeur, coll. Réverbération, 2018, 218 pages, 27 $.

Thriller politico-littéraire autour d’un prix Nobel

Pierre-Louis Gagnon s’inspire
du premier prix Nobel de littérature accordé à un Russe en 1933 pour créer un thriller politico-littéraire intitulé La disparition d’Ivan Bounine. Il n’y a pas de véritable suspense, car on sait depuis 85 ans que le prix a été attribué à Bounine qui n’était pas un favori de Staline.
Parlant de Staline, l’auteur le décrit presque comme une préfiguration de Donald Trump. Il peint aussi un portrait pathétique des aristocrates suédois pour qui les prix Nobel sont le seul événement « pour se distraire et ne pas sombrer dans l’oubli le plus total ».
L’auteur nous rappelle que le testament d’Alfred Nobel « avait stipulé que les œuvres en lice devaient respecter un critère essentiel : incarner et refléter une tendance idéaliste ». Le Français Sully Prudhomme
a été le premier à le recevoir en 1901.
Au fil des ans, Tolstoï et Tchekhov sont décédés avant d’être considérés.
Pour créer son intrigue, Pierre-Louis Gagnon fait jouer un rôle de premier plan
à l’extravagante et sulfureuse Aleksandra Kollontaï, ambassadrice soviétique à Stockholm. C’est son métier de raconter
des histoires, de mentir, de dissimuler et
de tromper.
Kollontaï fait connaître au secrétaire de l’Académie suédoise que son pays favorise le communiste Maksim Gorki et non l’antirévolutionnaire Ivan Bounine exilé
en France. Elle « dépasse les bornes acceptables des us et coutumes diplomatiques », de sorte que le roi Gustave V et le premier ministre suédois Hansson sont engloutis dans un chassé-croisé suédo-soviétique dont l’issue risque
d’être catastrophique.
En toile de fond, il y a l’avancée d’Adolph Hitler et son élection le 5 mars 1933.
Cela fait dire à Staline que ses hommes de
la Guépéou (police politique de l’URSS) « n’ont pas réussi à nous débarrasser de
ce führer d’opérette ».  
Tous les personnages du roman sont de vraies personnalités politiques ou littéraires. La fiction entre en jeu lorsqu’on est amené à se demander si renommée littéraire peut rimer avec enlèvement, torture et même assassinat…
Seule l’Académie suédoise décide du choix des lauréats, mais le trafic d’influences dépasse presque l’entendement. Certains membres sont prêts à parier un kopeck sur Gorki et l’Académie suédoise sait qu’en ne favorisant pas cet écrivain russe à la solde de Staline elle pose un geste politique.
Tel que mentionné en début d’article, on sait en partant qu’Ivan Bounine sera lauréat
du Nobel de littérature en 1933. On n’a pas hésité à placer son roman autobiographique La vie d’Arseniev au rang de L’Iliade,
de la Divine Comédie et de Faust. Bounine semble « aussi adulé dans les cercles
du Nobel qu’abhorré dans les salons du Kremlin ».
Staline n’a pas réussi à faire en sorte que
le premier Russe à recevoir le Nobel de la littérature soit un écrivain prolétarien.
En accordant le prix à Ivan Bounine,
un membre de l’Académie suédoise aurait laissé entendre que c’était par acquis de conscience, pour se faire pardonner d’avoir trop tardé à reconnaître Tolstoï et Tchekhov. 
4 septembre 2018
Normand Cazelais, Et si le Québec avait dit oui, roman, Montréal, Éditions Fides, 200 pages, 24,95 $.

Référendum revu et corrigé

Géographe-professeur et ancien journaliste, Normand Cazelais nous propose Et si le Québec avait dit oui, un roman uchronique ou une forme d’utopie réaliste. Ici, le 30 octobre 1995, le oui l’emporte par 56 000 voix de majorité, « une petite marge de moins de 2 % ».
Les personnages principaux sont,
bien entendu, Jacques Parizeau et Lucien Bouchard, le premier étant souvent appelé tout simplement « Monsieur ». Bouchard, qui est chef du Bloc Québécois et de l’Opposition officielle à Ottawa, et Mario Dumont, qui est chef de l’Action démocratique du Québec, sont les deux principaux négociateurs avec le reste
du Canada.
Jean Chrétien, lui, nomme Mike Harris (premier ministre de l’Ontario) et Stephen Harper (député réformiste de Calgary-Ouest) comme ses représentants à la table des négociations. « Les éliminatoires de
la coupe Stanley à côté de ça, c’est de
la petite bière. »
Au cours de la ronde des pourparlers, qui s’étire sur plus d’un an, Chrétien se trouve dans une position intenable. « Être dans
la parade sans être celui qui donne le pas, ce n’est pas du Jean Chrétien. »
Il démissionne en faveur de Paul Martin !
L’auteur glisse souvent des pages d’histoire peu connues, comme le fait que le Québec
a été le premier gouvernement de la Confédération à avoir eu recours au financement américain. « C’était en 1878, pour financer le prolongement du train de Montréal jusqu’à Québec, à une hauteur de deux millions de dollars. […] premier financement à l’international de Wall Street. »
Plusieurs reportages de la presse écrite et électronique étayent ce roman, dont ceux
de Chantal Hébert, qui est ici chroniqueuse
au Ottawa Citizen. Cazelais note qu’elle
est « particulièrement bien renseignée »
et que « son esprit d’analyse est remarquable ». C’est toujours le cas.
Comme l’auteur est d’abord un universitaire,
le roman tourne souvent à l’essai et cela alourdit le rythme de l’intrigue ou
du dénouement. La longue référence à
un congrès de l’Association canadienne-française pour l’avancement des sciences, entre autres, est un bel exemple.
Des personnages entièrement fictifs permettent au romancier d’aborder le ressentiment très isolé d’un Anglo-Québécois du Pontiac, et les relations adultères de deux femmes qui trompent leur mari… ensemble. Tiens, tiens !
Dans ce roman, le Québec franchit un cap déterminant le 30 octobre 1995. J’ai été surpris de lire qu’un souverainiste convaincu « n’ose penser à ce qui serait arrivé si [le Québec] avait raté ce rendez-vous avec l’Histoire ». C’est pourtant ce qui est arrivé dans la réalité, sans ressac dans
le genre d’une vague d’attentats terroristes des « Vigiles de la Patrie ».
Norman Cazelais a profité d’un mélange plus ou moins réussi de fiction et de réalité pour raviver des souvenirs aussi riches en espoirs qu’en déceptions.
26 août 2018
Catherine Bellemare, Le tiers exclu, roman, Ottawa, Éditions David, coll. Indociles, 2018, 224 pages, 21,95 $.

Une présence physique : vide et tangible

On imagine mal qu’un enfant unique ne soit pas aimé, ni par sa mère
ni par son père. C’est pourtant
ce portrait que peint Catherine Bellemare dans Le tiers exclu,
son second roman. Le trio décrit forme un triangle infernal. « Victime de mes parents et eux, toujours
un peu victimes de moi. »
Le thème de la parentalité est au cœur de ce roman qui l’écorche de manière assez crue. Chaque membre du trio « a peur de ne plus jamais pouvoir sortir de sa tête. Que le cycle se prolonge pour ne plus jamais s’achever. »
La mère Élise est une ancienne danseuse
de bar, le père Stéphane a vingt ans de plus qu’elle, leur fille Abbygail grandit sur fond de toxicomanie, de comportement adultère, de crise existentielle et de solitude. Le lieu de l’action n’est jamais mentionné, mais
la radio Rouge FM joue et le restaurant
Le Troquet est fréquenté, deux indices
qui pointent vers Gatineau.
Je ne connais rien à la paternité, encore moins à la maternité. Catherine Bellemare décrit une situation qui demeure sans doute plausible, peut-être même plus fréquente qu’on ne le pense : « Pourquoi ne pouvait-elle pas rester en moi pour toujours, nous étions bien. Sa présence douce et invisible, je n’étais désormais plus seule. »
Le tiers exclu dissèque avec brio l’union d’un autre couple, assez secondaire, mais dont le comportement donne des frissons. « Un mariage conçu pour eux, durable et d’autant plus admiré, sans surprise et sans émoi, richissime et froid. »
Catherine Bellemare montre comment
la vérité peut souvent être déstabilisante et, surtout, comment « les mensonges nous
en apprennent souvent plus que la vérité elle-même. »
19 août 2018
Yvon Malette, Entre le risque et le rêve. Une brève histoire des Éditions David, récit, Ottawa, Éditions David, 2018, 364 pages, 27,95 $.

Un rêve devenu
une brillante réalité

À travers les rues où il a vécu et à travers divers ouvrages qu’il a édités, Yvon Malette raconte sa vie de Franco-Ontarien de naissance et de cœur, puis la vie des Éditions David qu’il a fondées vingt-cinq ans passés. Entre le risque et le rêve est l’ouvrage d’un homme fier de s
es origines, toujours en quête d’excellence, parfois en avance
sur son temps.
Dans un long Préambule, Malette décrit
le contexte de la société canadienne-française en Ontario au début des années 1950. « Tout était commandé par
un sentiment d’appartenance à une même communauté, appelée paroisse, tricotée serrée et unie par un même respect, une même crainte des autorités religieuses,
de l’enseignement de l’Église. »
À 71 ans, je suis quatre ans plus jeune
que l’auteur et j’ai aisément retrouvé mon enfance, mon adolescence et mes premières années à l’Université d’Ottawa en lisant
son parcours mouvementé. Nous avons eu plusieurs professeurs en commun, notamment à la Faculté de philosophie
dans les années 1960.
Au Petit Séminaire d’Ottawa, le jeune Yvon Malette apprend rapidement à se « méfier de certaines gens qui profitaient indûment, parfois scandaleusement, de leur autorité ». Quand on veut l’enrégimenter dans l’Ordre de Jacques-Cartier, en 1962, Yvon se rend compte qu’il n’est pas fait pour obéir à
des ordres qui ne se discutent pas.
« La Patente » a défendu à sa manière
les droits des Franco-Ontariens, mais Yvon Malette était déjà rendu plus loin.
L’auteur souligne comment il a appartenu à une génération privilégiée, « celle arrivée
à un moment charnière dans le système d’éducation ». On cherchait des profs
de français au secondaire, au collégial,
à l’université, et chaque fois il sautait sur l’occasion pour se démarquer.
La seconde partie du livre raconte
la petite histoire des Éditions David à
partir d’une quinzaine de livres phares.
Pas de chronologie de la gestion, de
la programmation, de la promotion, plutôt une réflexion sur des auteurs et des manuscrits qui ont fait une différence.
L’un d’eux est Ainsi parle le Saigneur, de Claude Forand. C’est avec ce titre que David inaugure la collection 14/18 (pour les ados), ce qui « marque le début d’une nouvelle orientation à la maison d’édition ».
Ce créneau jeunesse compte aujourd’hui pour un tiers des ventes annuelles de
la maison.
En donnant une place de choix aux haïkus et en publiant l’anthologie Haïku sans frontières, entre autres, les Éditions David sont devenues au fil des ans « le chef de file incontesté dans le domaine du haïku francophone tant à l’étranger qu’au Québec et au Canada francophone ».
Ces deux exemples – ados et haïkus – illustrent bien comment une institution franco-ontarienne a su se tailler une place de choix dans la littérature d’expression française.
15 août 2018
Cahiers Charlevoix – Études franco-ontariennes 12, Ottawa, Les Presses
de l’Université d’Ottawa, 2018, 294 pages,
29,95 $.

La chanson française
de tradition orale
en Ontario 

La douzième livraison des
Cahiers Charlevoix coïncide avec
le 25e anniversaire de la Société Charlevoix. Six études y sont présentées, dont une de Julie Boissonneault (Université Laurentienne) qui se penche sur
le français parlé en Ontario et
une autre de Jean-Pierre Pichette (Université Sainte-Anne) qui examine les « petits contes drolatiques » publiés entre 1906
et 1928 par Régis Roy (1864-1944). C’est l’étude sur « la chanson française de tradition orale en Ontario » qui a le plus captivé
mon intérêt. 
Marcel Bénéteau a longtemps enseigné au Département de folklore et ethnologie de l’Université de Sudbury; il a consacré dix ans à identifier et classer 12 286 versions de 1 409 chansons traditionnelles, recueillies de 1895 à 2010 et provenant
de toutes les régions de l’Ontario. Elles sont regroupées sous six grandes catégories : Chansons en laisse, Chansons strophiques, Chansons en forme de dialogue, Chassons énumératives, Chansons brèves et Chansons sur les timbres.
« La chanson en laisse est de loin la catégorie de chanson traditionnelle la plus populaire chez les chanteurs franco-ontariens aujourd’hui (la situation est identique au Québec). » Trois beaux canards, À la claire fontaine et M’en revenant de la jolie Rochelle sont parmi
les plus connues. Ces chansons à répondre envoient un message de participation et,
du coup, d’appartenance. « Ce qu’on chante est moins important que le fait qu’on chante ensemble ». Les chansons en laisse sont entonnées lors des réunions de famille et à l’occasion du temps des Fêtes, soit durant des moments forts d’expression identitaire.
Selon Marcel Bénéteau, il ne serait pas faux de dire qu’actuellement, pour la majorité des francophones en Ontario comme au Québec, les termes « chanson traditionnelle » ou « chanson folklorique » se réduisent presque entièrement à la « chanson à répondre ». La plupart de celles-ci sont des chansons en laisse.
Comme le Nord de la province, notamment la région rayonnant autour du Grand Sudbury, a été sillonné et inventorié plus que l’Est et le Sud, c’est là qu’on retrouve
le plus grand nombre de chansons types, soit 1 060 contre 763 dans le Sud et 596 dans l’Est. Le nombre de versions est encore plus disproportionné, soit 8 490 dans le Nord, 2 168 dans le Sud et 1 628 dans l’Est.
 
Dans la conclusion de « La chanson française de tradition orale en Ontario », Marcel Bénéteau note que le nombre et
la sorte de chansons ont diminué chez les Franco-Ontariens. « Avec cette évolution disparaît tout un volet de thèmes et de scénarios traditionnels : amourettes de bergers et de bergères, aventures de soldats et de conscrits, thèmes religieux, épiques
et tragiques. »
Ce vaste corpus oral mérite néanmoins d’être étudié en soi et valorisé, car il apporte « des éclairages sur notre histoire, notre culture, sur le comportement et
la mentalité de nos ancêtres et sur leurs retombées dans les enjeux et les attitudes du monde contemporain ».
31 juillet 2018
Jean-Pierre Dubé, La Grotte, roman, Saint-Boniface, Éditions du Blé, 1994, 128 pages, 14,95 $.

Triple meurtre :
amant, amour, passion

Natif du Manitoba et journaliste
de carrière, Jean-Pierre Dubé
a d’abord signé le scénario de deux spectacles musicaux présentés
au Cercle Molière de Saint-Boniface. Son premier roman, La Grotte,
a paru en 1994 aux Éditions du Blé.
C’est pour le moins un texte intrigant qui traite du traumatisme provoqué par l’inceste, de l’homosexualité et des ravages de
la culpabilité, tout ça en 128 pages.
Dès le départ, l’auteur sème le doute car
la narration au je est tantôt masculine tantôt féminine, parfois les deux dans
la même phrase : « Je suis possédée… Je suis déchiré…, Épuisé, soulagée…». La grotte du titre est l’endroit où un jeune homme a été assassiné par un prêtre homosexuel envoyé en prison pour dix ans.
Les personnages – jeune homme, petite amie, prêtre, etc. – ne portent pas de nom.
La voix narrative prédominante est celle
du prêtre défroqué. La grotte, elle, demeure silencieuse, « elle ne signe aucun crime, mais elle n’est pas innocente ».
Dubé signe un roman psychologique où un homme ne veut pas de lui : « Je me fais mal d’être qui je suis. » La jeune femme, elle, refuse d’habiter son corps, son âme s’évapore. Le seul lien entre eux est
une blessure. L’un et l’autre sont assis
« sur la clôture du bien et du mal ».
L’homosexualité est abordée presque
entre les lignes. Le prêtre a enseigné dans
un pensionnat et a été attiré par un de
ses élèves. Il avoue cependant avoir eu peur, toute sa vie, d’être près d’un homme,
même s’il en a aimé un. L’auteur note,
dans un beau jeu de mots, que le sexe est
une évasion : « pénétrer, c’est une façon de sortir, de s’en aller dans le passé ou l’avenir, avec l’image des absents collés contre
le corps ».
Parlant de jeu de mot, Dubé puise dans
le décor religieux pour décrire l’attirance entre le prêtre et l’élève : « Il est innocent.
Il est là dans ma classe comme une lumière dans mes ténèbres, la solitaire lampe de
mon sanctuaire. » Belle trouvaille !
Il y a beaucoup de sensibilité, de suggestibilité et d’intensité dans La Grotte. L’éditeur parle d’une écriture qui a une qualité « durasienne ». Jean-Pierre Dubé illustre avec brio qu’en tuant une personne, on peut aussi tuer l’amour en soi et
la passion.
30 juin 2018
Valentin Musso, Dernier été pour Lisa, roman, Paris, Éditions du Seuil, 2018,
400 pages, 34,95 $.

Valentin Musso, thrilleriste redoutablement efficace

C’est au courant de l’été que
j’ai découvert le romancier français Valentin Musso. Je ne savais pas
qu’il avait publié des thrillers en 2010, 2011, 2012, 2014 2015 et 2016. Son tout dernier s’intitule Dernier été pour Lisa, un ouvrage d’une redoutable efficacité. 
Valentin Musso situe son intrigue en 2004 et 2016, à Black Oak, bourgade assez morne du Wisconsin. On plonge dans un petit univers stable et routinier que les gens
ne quitteraient pas pour rien au monde; c’est aussi un endroit où « même les secrets les mieux cachés finissent par refaire surface ».
Au début de l'été 2004, trois élèves terminent leur cours secondaire. Nick Altman, Lisa Nielsen et Ethan Walker sont appelés « les Inséparables ». Dans la nuit du 20 au 21 août, après une soirée bien arrosée, Lisa, 17 ans, est trouvée morte sur les rives du lac Michigan. Son soi-disant petit-ami Ethan est aussitôt arrêté, accusé, reconnu coupable et incarcéré.
Il n’est pas rare qu’une personne soit condamnée en raison de ses antécédents
ou de sa mauvaise réputation, et non pas
en raison de preuves documentées hors de tout doute. Il s’ensuit des erreurs judiciaires. C’est ce qu’un juge estime douze ans après l’incarcération d’Ethan. Libéré, le prétendu assassin de Lisa Nielsen revient à Black Oak où quatre-vingt-dix pour cent des résidents le croient toujours coupable.
Valentin Musso excelle dans l’art de jongler avec la criminologie et la psychologie, avec les liaisons amoureuses et les relations troubles aussi. Son narrateur est Nick Altman, devenu écrivain à succès à New York. À 30 ans, il revient lui aussi à Black Oak en 2016 pour l’enterrement de son père. Il croise une sorte de « justicier redresseur de torts ». Tous deux veulent découvrir
le vrai coupable du meurtre de Lisa Nielsen.
L’efficacité de l’intrigue repose, en partie,
sur le croisement entre criminologie
et psychologie, mais aussi sur un rebondissement complètement inattendu. Chapeau, Musso ! Vous nous faites comprendre qu’il est possible de tuer pour des raisons d’argent ou de sexe, bien entendu, mais qu’il y a aussi d’autres moteurs plus puissants : « ego, désir refoulé, frustration, perte d’estime de soi ».
Le lecteur apprend assez rapidement que
la police n’a pas poussé très loin son investigation en 2004, que « l’enquête a été salopée », que certaines personnes n’ont pas dit tout ce qu’elles savaient à l’époque. Nick identifie une demi-douzaine de suspects potentiels et imagine des scénarios parfois invraisemblables. Les annales judiciaires n’en sont-elles pas remplies…? Tout comme les entorses avec la vérité pour parvenir
à ses fins.
L’auteur aime glisser ici et là des petites phrases qui agissent comme une sentence ou un leitmotiv. En voici trois exemples : « il n’y a qu’un pas de l’arrogance du vainqueur à l’humiliation du vaincu; 
se souvenir de certains événements peut être parfois plus douloureux que de
les vivre; le silence est souvent une manière illusoire de se mettre à l’abri ».
Comme l’histoire se passe aux États-Unis
et que je dévore souvent des thrillers de James Patterson ou Michael Connelly,
j’ai curieusement eu l’impression que Dernier été pour Lisa était une traduction en français. Peut-être parce qu’il est question de lycée et non d’école secondaire ou high school. Il y a peu de références nord-américaines, sans doute parce que le public visé est d’abord français ou européen.
15 juin 2018
Louise Royer, Téléportation et tours jumelles, roman, Ottawa, Éditions David, coll. 14/18, 2018, 200 pages, 14,95 $.

Nouvel épisode
de téléportation

Enseignante des sciences dans
une école privée, Louise Royer est une Franco-Ontarienne qui habite
à Mississauga et qui aime écrire
des histoires de science… fiction,
où il est toujours question de transmutation des corps ou
de téléportation. Son quatrième roman s’intitule d’ailleurs Téléportation et tours jumelles.
Ils ont été précédés d’iPod et minijupe au 18e siècle (2011), de Culotte et redingote
au 21e siècle
(2012), puis de Bastille et dynamite (2015). François et Sophie
sont présents dans chaque épisode,
leur rencontre demeurant le fruit
d’une téléportation entre 2009 et 1767.
Le principal personnage du quatrième épisode est Jake Stanford qui détient
le record mondial du plus grand nombre
de téléportations, ayant ainsi « l’habitude
de l’éblouissement du siphon d’étincelles
qui le fait apparaître instantanément ailleurs sur la planète ».
Jake avait aidé François à s’échapper de
la Bastille dans l’épisode précédent.
Nous sommes maintenant en 2023 et
Jake se voit confier la tâche d’étudier
les déplacements des terroristes responsables de la destruction du World Trade Centre au cours du mois précédant l’attaque.
Nous naviguons entre 2023 et 2001 ;
ces déplacements m’ont parfois paru
un peu déroutants. Jake doit convaincre Laura, sœur d’un scientifique,
de l’accompagner dans une expérience
de téléportation. Elle y voit
« une rocambolesque histoire,
une tromperie, une supercherie monumentale ».
Téléportation et haute technologie vont
de pair. Il est question, par exemple,
d’une bague qui contient une centaine d’atomes capables de recevoir, au moment de la téléportation, un code spécial
du programme de simulation.
L’auteure ajoute une touche érotique dans
la relation entre Laura et Jake. Elle écrit que ce dernier « exhale une masculinité qui suscite des papillons dans le bas-ventre
de la jeune femme ». Le style de Louise Royer est toujours très imagé ; en voici
un exemple : « les cotes de la bourse montrent les symptômes de la danse
de Saint-Guy ».
La promotion du livre met l’accent sur l’étude des déplacements de terroristes responsables de la destruction du World Trade Centre. Or, il en est rarement question (je l’ai à peine remarqué). L’histoire n’en demeure pas moins intéressante.
La tragédie du 11 septembre 2001 a marqué à jamais notre imaginaire. Dommage qu’on en parle dans un seul chapitre et que
les terroristes y brillent par leur absence. Heureusement que la plume de Louise Royer est haletante, voire trépidante.
7 juin 2018
David A. Robertson, Quand on était seuls, album illustré par Julie Flett et traduit
de l’anglais par Diane Lavoie, Saint-Boniface, Éditions des Plaines, 2018, 28 pages, 18,95 $.

La lecture est
un repas essentiel

L’album When we Were Alone
de David A. Robertson a reçu le Prix littéraire du Gouverneur général
en 2017. Le grand mérite d’en avoir publié une version française – Quand on était seuls – revient aux Éditions des Plaines, à Saint-Boniface. Cet album est un véritable hommage à la résilience de jeunes infortunés dans les pensionnats autochtones.
Nósisim aide sa grand-mère à entretenir son jardin et remarque diverses caractéristiques qui piquent sa curiosité : vêtements colorés, longue tresse, langue cri. Chaque fois, dans un rythme presque poétique, l’auteur rappelle comment la liberté des jeunes autochtones a été brimée dans des pensionnats loin de leurs familles, où « on voulait qu’on soit pareils aux autres ».
Julie Flett illustre ce conte en ayant recours tantôt à des couleurs sombres (solitude) tantôt à des couleurs gaies (affirmation
de soi). La grand-mère de Nósisim, elle, illustre comment la résilience demeure
le premier pas dans une marche vers
la liberté, vers une prise en charge personnelle.
Avec l’album Quand on était seuls, les jeunes découvrent que la lecture est un repas essentiel. La grand-mère ne dit-elle pas « Na pinaysis, miciso, ta misi kitiyin,
ta maskisiyin » ou « Tiens, petit oiseau; mange et tu seras grand et fort » ?
2 juin 2018
Collectif d’élèves, Petites chroniques vertes – fables écologiques, Ottawa, Éditions David, coll. Mordus des mots, 2018, 192 pages, 10 $.

Sensibilité écologique
des jeunes

La déforestation, la pollution,
la surexploitation et leurs impacts sur la vie animale et végétale sont des exemples de sujets réalistes
qui ont inspiré trente jeunes à écrire une fable écologique qui figure dans Petites chroniques vertes.
Les élèves proviennent moitié moitié des écoles secondaires publiques
et catholiques de langue française en Ontario : 5 du Nord, 10 du Sud
et 15 de l’Est.
L’écrivain Gabriel Osson, de Toronto,
a parcouru la province pour animer
des ateliers d’écriture. « Je pensais
leur apprendre les mystères de la fable écologique, mais ce sont plutôt eux qui m’ont instruit à travers une grande variété d’histoires écrites avec sensibilité et intelligence. » Un peu plus de 70 textes
ont été soumis dans le cadre du concours Mordus des mots; ils ont été jugés à l’aveugle (le nom de l’élève n’y figurant pas).
Les arbres, les animaux et les appareils prennent aisément la parole dans ces fables. Ainsi, un chêne discute avec un étudiant
en sciences environnementales,
un réfrigérateur s’entretient avec le fermier qui l’a récupéré et des animaux dénoncent leurs conditions de vie.
Les élèves font preuve d’un grand sens critique. Dans « L’humain et l’arbre », Annick Dupuis (École secondaire Macdonald-Cartier, Sudbury) conclut
que « Tu peux réparer tes erreurs avec
la nature. Si tu en prends soin, elle te le rendra. » Anaïs Delhomelle (Collège français, Toronto) signe « Une découverte pas comme les autres » et y va d’une remarque ironique : « Il y a des gens parfaits aux quatre coins du monde, malheureusement
la Terre est ronde. »
Voici la liste des dix élèves sud-ontariens qu’on peut lire dans Petites chroniques vertes : Renée Elson (École secondaire catholique Nouvelle-Alliance, Barrie),
Adèle Swanson, Anaïs Delhomelle et Claire Rosienski (Collège français, Toronto), Julie Thomas (École secondaire Étienne-Brûlé, Toronto), Louardiane Soundous (Toronto-Ouest), Mahira Moftah (École secondaire Gabriel-Dumont, London), Brigitte Couture (École secondaire catholique L’Essor, Tecumseh),Victoria Salmeron et Rebecca Charlemont (École secondaire catholique Notre-Dame, Woodstock).
24 mai 2018
Jonas Gardell, N’essuie jamais de larmes sans gants, roman traduit du suédois par Jean-Baptiste Coursaud et Lena Grumbach, Montréal, Éditions Alto, 2018, 832 pages,
22,95 $.

Témoignage aussi déchirant que nécessaire

Au début des années 1980, le sida
est considéré comme la maladie
des homos, la nouvelle peste, voire
la punition de Dieu. Il n’y a pas encore de remède, juste de l’hystérie et de la terreur. Pour décrire
le milieu gay et les ravages du VIH en Suède, Jonas Gardell a écrit
la trilogie N’essuie jamais de larmes sans gants; la version française
a paru en 2016 et une édition québécoise format poche (832 pages) en 2018. La version anglaise se fait toujours attendre
La quatrième de couverture nous dit
que deux jeunes hommes vont tomber amoureux malgré tous les interdits de leur milieu respectif. Fils unique d’une modeste famille rurale, Rasmus Stahl est traité de « sale pédé » avant même qu’il sache qui
il est vraiment. Benjamin Nilsson est
un témoin de Jéhovah « en route pour
une vie diamétralement opposée à tout
ce qu’il a vécu ». Ils se rencontrent à Stockholm en 1982.
Comme c’est un roman, l’auteur multiplie
les intrigues ou rebondissements pour mieux décrire comment la vie peut basculer à la faveur d’une rencontre déterminante… ou prendre une direction inattendue en raison d’une épidémie. Plusieurs des personnages, certains assez colorés, font partie du collectif gay
La Corneille. 
Rue Church à Toronto, rue Reeperbahn à Hambourg, rue Castro à San Francisco,
rue Istedgade à Copenhague, chaque grande ville à son coin gay. En 1980, à Stockholm, la rue Klara norra kyrkogata est communément appelée la Klara pornorra, comme dans porno. Plusieurs personnages du roman y rôdent, y trinquent, y draguent.
La Suède est considérée comme un pays très libéral, très ouvert, mais en 1980 le plus grand quotidien de Stockholm refusait de publier des faire-part de décès où le défunt était un homme pleuré par un autre homme. Avec l’épidémie du sida qui gagne le pays,
la une d’un quotidien clame, en 1987,
qu’« il faut tatouer les séropositifs à l’aisselle, dixit un médecin suédois. »
Jonas Gardell retrace brièvement l’histoire des épidémies pour illustrer que, de tous
les temps, « maladie, péché et impureté étaient étroitement liés ». Le syndrome du bouc émissaire est aussi une constante qui conduit à « l’exclusion, l’isolement et
la ségrégation ». Pendant au moins deux décennies, le bouc émissaire du VIH sera
le pédé, l’homo, le gay.
L’auteur rappelle les événements de Stonewall (New York, 1969) et de Harvey Milk (San Francisco, 1978) pour monter comment la libération sexuelle était si nouvelle et si fragile pour les homosexuels. Chancelants, hésitants et mal assurés,
les premiers pas demeurent néanmoins déterminants.
Rasmus sort du placard lors de son vingtième anniversaire chez ses parents. Par-delà le tabou, Benjamin en vient à se dire « Je… veux dans ma vie… pouvoir aimer quelqu’un… qui m’aime. » Ce quelqu’un est Rasmus. Les parents de l’un et l’autre vivent une montagne russe de bouleversements
et de questionnements. L’homosexualité et encore moins le sida ne font pas partie de leur univers ou vocabulaire.
N’essuie jamais de larmes sans gants fait état de la libération homosexuelle en Suède à l’époque de ce qu’on appelait alors le cancer gay. Un personnage note que ceux qui sont toujours demeurés dans le placard, « ceux qui n’ont jamais laissé personne découvrir qui ils sont réellement, ceux-là, ils ne peuvent non plus révéler à personne le nom de la maladie dont ils souffrent exactement. Pour eux, c’est encore pire. »
La quatrième de couverture indique qu’un membre du couple protagoniste tombera sous la lame de la faucheuse sida. Le livre est un magistral hymne à la vie et à l
a tolérance. Il s’est vendu à plus d’un demi-million d’exemplaires et a été adapté pour une série télé suédoise.
Voilà « un témoignage aussi déchirant que nécessaire, pour ne pas oublier le chemin parcouru et pour continuer d’avancer, ensemble ».
17 novembre 2018
Lotte et Søren Hammer, La fille dans
le marais de Satan
, roman traduit du danois par Frédéric Fourreau, Paris, Éditions Actes Sud, 2018, 480 pages, 44,95 $.

Pute et poker :
roman danois

Les Danois Søren et Lotte Hammer sont frère et sœur et écrivent ensemble des polars qui mettent en scène l’inspecteur Konrad Simonsen. Leur tout dernier épisode traduit
en français s’intitule La Fille dans
le marais de Satan
, dont les principaux ingrédients sont
la perversité, la cruauté et
la malhonnêteté.
Des prostituées noires disparaissent ou sont trouvées mortes au Danemark sans que cela ne suscite un grand intérêt dans la presse de Copenhague. La situation change lorsqu’un vieux commissaire de police laisse échapper « que ça peut parfois être compliqué de découvrir de quel pays viennent ces nègres »
Le cas du cadavre de la récente prostituée est dès lors porté en épingle. On parle
de climat de racisme au sein des forces de la police danoise. Le chef de la brigade criminelle, Konrad Simonsen, communément appelé Simon, interdit à tous les membres de son équipe d’utiliser le mot «négresse», mais cela ne fait pas avancer l’enquête
pour autant.
Une battue très publicisée dans la forêt près du lac où a été trouvé le cadavre s’avère vaine. L’examen des restes humains pointe vers une Nigériane et on découvre que plein de femmes venant de l’Afrique sont au Danemark pour y travailler en tant que jeunes filles au pair… une heure par jour.
Le reste du temps, leur corps est vendu pour une dizaine d’heures, à haut prix bien entendu.
Les réseaux de prostitution sont dirigés
le plus souvent par des hommes dangereux et pervers. Un couple danois mène de front deux réseaux; la femme s’occupe
des prostituées et le mari dirige une Poker Academy. « Les putes font du fric,
les joueurs de poker se chargent d’en blanchir la plus grande partie ». Pour l’épouse, des antiquités à Londres, des tableaux à Paris et des femmes africaines
à Copenhague sont du pareil au même :
« il importe d’acheter bon marché et
de vendre cher ».
Les coauteurs multiplient les sous intrigues et les personnages. Juste du côté de
la brigade criminelle, une enquêtrice surnommée Comtesse est en couple avec
le lieutenant Simon et une policière souffre de tous les syndromes de stress post-traumatique. Quant à la procureure,
elle porte le surnom de Grosse Bertha;
son visage lourd rappelle à la fois Simone Signoret et Leonid Brejnev, « une sensation de puissance sous une forme la plus primaire ».  
Une intrigue amoureuse se développe aussi entre une jeune femme indéchiffrable et
un jeune homme illettré toujours aux aguets, qui défient allègrement presque toutes les lois du code criminel. C’est « magnifique et atroce, merveilleux
et dingue ».
Pour faire avancer son enquête, le lieutenant Simon bénéficie d’« une putain de bonne suggestion ». La pute heureuse est un mythe. Le pouvoir d’avoir un rapport sexuel autorise l’acheteur « à humilier,
à avilir, voire à brutaliser la vendeuse ».
En sous-texte, le roman traite de l’intégration des immigrés dans la société danoise où « la décence était devenue une denrée rare ». Il est aussi question d’un segment de la population qui possède « manifestement plus d’argent que de bon sens ».
Le style des Hammer est coloré et friand de détails. Un jeu de mots est parfois finement glissé, comme lorsqu’un couple recherché est secrètement enseveli dans un cimetière perdu et que le lieutenant Simon déprime de pas le trouver : « c’était comme si
la terre les avait engloutis ».
10 novembre 2018
Lyne Richard, Les cordes à linge de la Basse-Ville, nouvelles, Montréal, Lévesque éditeur, coll. Réverbération, 2018, 134 pages, 23 $.

L’encre de la tendresse

Dans la Basse-Ville de Québec,
les cordes à linge font partie
du paysage, tout comme le parc Victoria dans le quartier Saint-Roch. On les retrouve dans plusieurs nouvelles que réunit
Lyne Richard sous le titre léger
Les cordes à linge de la Basse-Ville.
Les cordes à linge se croisent et ce qui
pend sur elles parle de ceux qui y habitent. On peut parfois y voir des peines ou
des chagrins. Chose certaine, « les cordes
à linge de la Basse-Ville, ce sont des générations de gestes d’amour ».
Protagoniste d’une nouvelle, un personnage peut subtilement se glisser à côté d’un personnage principal un peu plus loin.
C’est le cas du petit Nathan qui se rend
au poste de police en lançant « J’aimerais dénoncer un chagrin, commissaire. »
Sa preuve est une boîte jaune renfermant « des centaines de Kleenex remplis des larmes d’une maman ».
Plus d’un texte revêtent une telle tendresse. Certains sont coquins aussi, comme celui où Laurent ne sait comment apaiser un chien qui le dérange dans le parc. Il finit par
le suivre jusqu’au bord de la rivière Saint-Charles et lui lire des poèmes. L’animal frotte alors sa poitrine sur Laurent qui sent une plaquette sur laquelle sont buriné
les mots « Je m’appelle Rimbaud » !
Dans une nouvelle, un garçon raconte qu’il a un grand-père gentil et un qui l’est pas. « Papy René est un vieux cochon. Il paraît qu’on appelle comme ça les papys qui mettent leur main dans les bobettes des enfants. » Suit le récit strident de la perte d’innocence.
Une citation est placée en exergue de chaque nouvelle et donne parfois le ton. L’une d’elles se lit comme suit :
« Ton devoir réel est de sauver ton rêve… » – Amedeo Modigliani. Le texte nous fait connaître Gabriella qui rêve de marcher sous un ciel peint par Amedeo. Elle accroche un tableau de l’artiste et lui dit Buongiorno, Amedeo tous les jours en entrant. Plus tard, Gabriella se trouve
au Bataclan… qui devient un Addio, Modi !
Il est souvent question d’amour, parfois
de son contraire. La plume de Lyne
Richard trempe toujours dans l’encre de
la tendresse. Comme lorsqu’elle décrit
le deuil d’une veuve et écrit « Heureuse-ment qu’on se rappelle, n’est-ce pas, sans ça, on serait si seuls. »
La plus longue nouvelle, « Anna+David », porte sur un amour qui est fécondé dès
le premier jour de l’école primaire, mais
qui n’a pu s’éclore qu’après le passage
de nuages gris et de vagues houleuses. Pour arriver à sa fin, David devra-t-il renier sa première guitare, Pink Floyd, les Beatles, les barres Caramail et j’en passe… ?  
Les auteurs fétiches de Lyne Richard sont peut-être Marie Uguay, Yves Bonnefoy
et Jacques Brault… Son chanteur-hanteur demeure probablement Leonard Cohen en qui les femmes « voient toutes un amant, un ami, un père (qui) console et fait rêver ».
Chose certaine, la nouvelliste crée avec brio des personnages, se coulant dans leurs vies jusqu’à s’y noyer, « ne revenant prendre de l’air que pour saluer un peu la mienne ».
3 novembre 2018
Sous la dir. de Claire IsaBelle, Système scolaire franco-ontarien : d’hier à aujourd’hui pour
le plein potentiel des élèves
, essais, Québec, Presses de l’Université du Québec,
coll. Leadership et administration en éducation, 2018, 482 pages, 42 $.

La réussite du système scolaire franco-ontarien

Il aura fallu 3 ans de concertation
et 33 collaborateurs pour rédiger
un ouvrage exhaustif sur le système scolaire franco-ontarien, livre qui entre en librairie ce 14 novembre. Intitulé Système scolaire franco-ontarien : d’hier à aujourd’hui pour
le plein potentiel des élèves
, il paraît aux Presses de l’Université du Québec.
L’ouvrage comprend 16 chapitres regroupés sous 4 axes : Contexte de l’école de langue française en Ontario, Politiques et programmes des écoles ontariennes, Initiatives dans
les écoles de langue française en Ontario, Organismes régulateurs et programme d’insertion professionnelle.
Jean-Luc Bernard, ancien directeur de l’éducation au Conseil scolaire Viamonde (2002-2011), en signe la préface et souligne que, « sur la scène nationale et internationale, le système scolaire ontarien et, par le fait même, le système franco-ontarien, se positionne bien : ils représentent la réussite ».
J’ai eu l’honneur de rédiger la première version du premier chapitre de cet ouvrage et de brosser un historique des écoles de langue française en Ontario, de 1786 à nos jours
(un des plus longs chapitres du livre).
Diane Gérin-Lajoie suit en décrivant le rôle
de l’école de langue française dans
le développement du rapport à l’identité.
Il est évidemment question de la politique d’aménagement linguistique, mais aussi des centres scolaires communautaires, de littératie et de numératie, d’éducation coopérative et
de transition de l’école au monde du travail. Un chapitre complet est consacré aux services en français pour les nouveaux arrivants dans nos écoles.
Des chapitres plus techniques traitent,
entre autres, du Programme d’insertion professionnelle du nouveau personnel,
du Consortium d’apprentissage virtuel
de langue française de l’Ontario, de l’Office
de la qualité et de la responsabilité en éducation, de l’Ordre des enseignantes et
des enseignants de l’Ontario.
En annexe, on trouve le témoignage de Raymond Leblanc, un « petit poucet franco-ontarien » inscrit à l’École Brébeuf d’Ottawa (années 1950), puis à l’Académie de La Salle,
et qui, de formation en formation, finit par devenir enseignant, professeur d’Université, vice-doyen et, un peu malgré lui, doyen de
la Faculté d’éducation de l’Université d’Ottawa.
Aujourd’hui, l’augmentation du taux de diplomation des élèves du secondaire fréquentant un établissement francophone de la province est impressionnant et demeure attribuable aux politiques et aux programmes instaurés par le ministère de l’Éducation de l’Ontario, à l’apport concerté des directions
de conseil scolaire et d’école, au personnel enseignant et aux parents qui ont investi temps et énergie à la réussite des jeunes
sur les bancs d’école.
Cet ouvrage deviendra probablement la bible sur le système scolaire franco-ontarien. Dommage qu’il n’y ait pas un index des sujets traités. Dommage aussi qu’il n’ait pas paru chez un éditeur franco-ontarien.
22 octobre 2018
Éric-Emmanuel Schmitt, Plus tard, je serai un enfant, entretiens avec Catherine Lalanne, Paris, Groupe Bayard, 2017, 160 pages, 11,95 $.

L’écrivain sommeille
dans l’enfance

Écrivain franco-belge, Éric-Emmanuel Schmitt a publié plus
de quarante ouvrages, dont neuf romans, sept recueils de nouvelles, quinze pièces de théâtre et sept récits traduits dans presque cinquante langues. Pour la première fois, il raconte son enfance-adolescence dans Plus tard, je serai un enfant, série d’entretiens avec Catherine Lalanne.
D’emblée, Schmitt lance que nous avons plusieurs enfances au cours d’une vie ;
elles varient selon l’âge où nous la racontons. Comme il est né en 1960, il nous raconte son enfance à plus de cinquante ans. L’écrivain en lui a toujours été présent, il s’agissait de le découvrir, de lui donner
la parole.
Éric-Emmanuel Schmitt aime dire que, comme un pommier est fait pour produire des pommes, un écrivain est fait pour écrire, d’où son œuvre prolifique. En tant qu’écrivain de fiction, il s’affranchit du réel pour « fabriquer » une réalité. Parfois
elle renvoie à la sienne, parfois elle largue les amarres.
Enfant-adolescent, il lisait souvent un livre par jour, toujours allongé sur un lit ou
un divan. « Mon imaginaire voyage mieux à l’horizontale. » À ses yeux, la seule chose qui compte pour un lecteur, « c’est que
le récit se montre passionnant, riche, nourrissant ». Les faits réels importent peu, l’art de raconter prime. « J’écris toujours
le livre que j’aimerais lire. »
Schmitt peut passer une journée sans écrire, mais il ne la termine jamais sans écouter de la musique. Cela lui permet
de faire faire le vide, « le vide de moi,
pour me laisser envahir ». Il ne sait pas pourquoi il est devenu écrivain, il s’estime « simplement chanceux de m’en être rendu compte ».
Être un écrivain consiste à être un créateur. Ce n’est pas quelque chose qu’on fabrique, qu’on trouve ou qu’on rejoint à un moment donné. Ce créateur est déjà présent,
« il patiente depuis l’enfance » et attend d’être couché sur papier.
Selon des statistiques récentes, Éric-Emmanuel Schmitt est aujourd’hui l’auteur le plus étudié dans les collèges et lycées français. En 2016, il a été élu à l’unanimité membre du jury Goncourt.
13 octobre 2018
Gilles Laporte, Infographies.quebec, Québec, Éditions du Septentrion, 2018, 170 pages, 39,95 $.

L’histoire du Québec
en 69 infographies

Le Québec et son histoire
d’un simple coup d’œil, voilà ce que propose l’historien Gilles Laporte dans Inforgraphies.quebec. L’infographie est une lecture
de figures et diagrammes présentés de façon attrayante et facilement accessible.
L’ouvrage renferme 69 infographies sur
des sujets aussi variés que l’histoire,
la géographie, la population, l’économie,
la culture, la politique, la consommation et les sports au Québec, de ses origines à nos jours.
Il est possible de revisiter l’histoire du Québec grâce à un amalgame d’histogrammes, de pictogrammes,
de graphiques en bâtonnets, de flèches
du temps, d’anneaux, de bulles, etc. Curieusement, l’introduction du livre commence à la page 139, juste avant le guide pédagogique et l’index général.
Un peu déroutant.
L’infographie no 7 résume les noms de rues, parcs, rivières, montagnes ou lacs nommés en l’honneur de personnages québécois. Voici ceux qui reviennent
le plus souvent : Champlain (191 fois),
Mgr Laval (162), Jacques Cartier (143),
Louis-Joseph Papineau (119), Félix Leclerc (86), Jean de Brébeuf (78), Jean Lesage (70).
Les femmes sont presque complètement absentes, sauf la Vierge Marie (633 fois)
et la reine Victoria (121). Suivent Laure Conan (16), Thérèse Casgrain (13) et Judith Jasmin (12).
L’infographie no 39 illustre l’influence
du Québec sur la politique fédérale depuis 150 ans. Huit premiers ministres du Canada proviennent de circonscriptions ou désignation québécoises. On pense évidemment à Laurier, St-Laurent, Trudeau père et fils, Mulroney, Chrétien et Martin.
Il y a aussi eu John Abbott, sénateur québécois et ancien maire de Montréal,
qui a remplacé John A. Macdonald lors
de son décès en 1891 et qui fut premier ministre pendant 18 mois.
Une intéressante infographie montre en
un rapide coup d’œil quelles chansons ont été les succès de l’année, entre 1961 et 2010. Michel Louvain ouvre le palmarès avec «Louise»; en 1975, c’est «Danser, danser» de Nanette Workman, puis «Ils s’aiment»
de Daniel Lavoie en 1984, et ensuite
«Mon ange» d’Éric Lapointe en 1999.
La dernière infographie illustre le «cimetière de Québec Inc.». On y présente 22 grandes entreprises québécoises récemment passées sous contrôle étranger, notamment Provigo acheté par Loblaws (Toronto) en 1998, Molson fusionné avec MillerCoors (Chicago) en 2005, Alcan acheté par Rio Tinto (Londres) en 2007 et Saint-Hubert acquis par Cara (Toronto) en 2016.
Ces infographies vont parfois «à l’encontre des idées reçues» ou révèlent des contrastes qui semblent avoir échappé aux historiens. Chose certaine, elles permettent «de rendre explicites des structures sous-jacentes et de mieux traduire la complexité et la richesse de l’histoire du Québec».
10 octobre 2018
Jean E. Pendziwol, Les filles du gardien de phare, roman traduit de l’anglais par Louise Sasseville, Montréal, Éditions de l’homme, 2018, 352 pages, 29,95 $.

L'amour nous aveugle

Dans Les filles du gardien de phare, de Jean E. Pendziwol, une aînée aveugle et une jeune femme délinquante se croisent, puis s’entraident dans une maison de retraite du Nord ontarien. Il leur incombe de faire la lumière sur
un secret de famille jusqu’alors enfoui dans le lac Supérieur aussi majestueux que d’humeur inégale.
Elizabeth n’a plus les yeux pour lire
les journaux intimes de son père, ancien gardien de phare. Mais elle donne « tout
de même l’impression de voir à travers » Morgan qui se croit « invisible, sauf pour
la seule personne qui est aveugle ».
L’auteure illustre bien comment le cœur ne peut qu’absorber, assimiler et comprendre une certaine quantité de souvenirs.
Elle explore plusieurs strates d’émotions,
y compris celle qui consiste à « recouvrir sa peur et sa solitude d’un voile de colère et, dans une tentative désespérée d’appartenir à un groupe, de poser des choix idiots et faire une mauvaise interprétation de ce qu’est réellement l’amour ».
Pendziwol a un style parfois coloré;
elle écrit, par exemple, que deux frères
« étaient aussi différents que des corbeaux et des goélands ». Ses réflexions nous interpellent, notamment lorsque nous lisons que l’amour n’est pas aveugle, comme le veut le dicton; au contraire, « l’amour nous aveugle, c’est un voleur ».
Il est beaucoup question d’amour dans
ce roman. Sans révéler le secret de famille, je vous signale que « mieux vaut avoir aimé et perdu ce qu’on aime que de n’avoir jamais connu l’amour ».
3 octobre 2018
Simon Langlois, Refondations nationales au Canada et au Québec, essai, Éditions du Septentrion, 2018, 310 pages, 29,95 $.

Questions nationales et identitaires au Canada
et au Québec

Spécialiste des identités québécoise
et canadienne, le sociologue Simon Langlois, de l’Université Laval, réunit une quinzaine d’essais sur les Refondations nationales au Canada
et au Québec
. Il montre comment
le projet d’un Québec indépendant
est arrivé dans une impasse.
Le Canada français n’existe plus depuis
les États généraux de 1967-1969. Depuis bientôt cinquante ans, il est question
des Québécois, des Acadiens, des Franco-Ontariens, des Franco-Manitobains, etc.
L’auteur fait néanmoins référence à plusieurs reprises au « Canada français hors Québec et hors Acadie ». Selon lui,
le cas franco-ontarien diffère de l’Acadie, car la communauté francophone en Ontario « ne contrôle aucun levier économique d’importance ».
Il cite l’historien torontois Marcel Martel pour indiquer que le Canada français est devenu « orphelin de sa nation » dans
un Canada qui se comporte désormais comme un État multinational. Le Québec
est présenté comme une nation où
une majorité partage une même origine et une même histoire. Or, si cette nation reste un important lieu d’identification, « elle devra relever le défi de concilier
des attentes diverses ».
L’auteur n’hésite pas à écrire que
« les Québécois sont coincés entre leur désir d’un finir avec le nœud gordien de leur situation dans le Canada et la crainte de plonger dans l’inconnu ». Au moment
de la Commission royale d’enquête sur
le bilinguisme et le biculturalisme
(ou Commission Laurendeau-Dunton),
la langue anglaise au Québec était perçue comme une menace.
Maintenant, l’anglais au Québec demeure simplement une langue fonctionnelle. Résultat : « l’indépendance nationale ne serait plus considérée comme étant aussi nécessaire qu’auparavant alors que persistaient plusieurs griefs propres aux francophones ».
Cazelais rappelle avec à-propos que
le Québec figurait déjà comme « société distincte » dans le rapport préliminaire de
la commission Laurendeau-Dunton en 1965. « Mais on sait que Pierre Elliott Trudeau a opposé une fin de non-recevoir à un tel statut particulier rêvé par les fédéralistes québécois ».
Reste que la société québécoise s’est imposée avec succès comme société francophone au sein du Canada. Ironie du sort, c’est ce succès qui a plongé le projet d’indépendance nationale dans une impasse.
« Le développement social et économique du Québec a enlevé au mouvement souverainiste un important levier
de mobilisation collective, au point où
le ressentiment lié aux griefs et aux revendications d’autrefois est pratiquement disparu ».
Refondations nationales au Canada et
au Québec
a le mérite de présenter tous
les repères chronologiques des principaux événements qui ont eu une incidence
sur les questions nationales et identitaires au Canada et au Québec entre 1867 et 2017.
25 septembre 2018
Sylvie-Catherine de Vailly, L’esquive,
Une enquête de l’inspecteur Jeanne Laberge
, roman, Montréal, Éditions Recto-Verso, 2018, 224 pages 24,95 $.

Enfant disparu
et inspecteur québécois

Sylvie-Catherine de Vailly a créé
le personnage de Jeanne Laberge
en 2014. Cet inspecteur du Service de police de la Communauté urbaine de Montréal revient dans une nouvelle enquête, la plus noire et
la plus sanglante à ce jour.
L’éditeur annonce un polar centré sur l’enlèvement d’un bébé naissant, celui
de l’inspecteur Laberge, quatre ans passés. Depuis, les recherches sont au point mort.
Plus de cent pages du roman ne concernent pas l’enquête pour retrouver le coupable
de l’enlèvement. Il est plus souvent question d’une femme battue qui tue
son crisse de tabarnak de mari.
L’auteure semble se délecter à mélanger
les sous-intrigues et les multiples digressions pour le simple plaisir de nous embrouiller la vue, de nous dérouter. Résultat : on perd le goût de connaître
le dénouement.
Le seul point fort du roman réside dans
ces petites réflexions que l’auteure glisse
de temps à autres. En voici un bel exemple : « Quand on refuse l’évidence,
on la déguise, on la travestit. »
15 septembre 2018
Mireille Messier, Tellement sauvage!, album illustré par France Cormier, Sherbrooke, Éditions d’eux, 2018, 32 pages, 22,95 $.

Un album
qui a du panache

Nous dormons durant la nuit,
mais cela n’empêche pas un enfant de demander à son papa ce que
les animaux, eux, font pendant
ce temps-là. Dans Tellement Sauvage!, Mireille Messier imagine
le comportement nocturne d’une dizaine d’animaux, elle s’amuse surtout avec les mots et les rimes.
Papa croit que les animaux ne font rien d’intéressant. Il se trompe… tellement.
« Le cerf trouve que la nuit manque
de panache. Les porcs-épics trouvent
que la nuit manque de piquant. »
Et les moufettes, elles, « font quelque chose? » Non, elles « se sentent moroses ». C’est mieux que puer!
C’est bien connu que les castors sont des rongeurs; la nuit ils « rongent leur frein ». Quant au hibou, « la nuit n’est pas chouette du tout ». Quel délicieux jeu
de mots! Mireille en remet en écrivant que, « la nuit, les crapauds ont le vague à l’âme ».
L’album est sombrement (nuit) et sauvagement (animaux) illustré par France Cormier. Les parents devront expliquer quelques mots à leur enfant, comme « ronger son frein » et « vague à l’âme ».
12 septembre 2018
Sonia K. Laflamme, Scène de crime, roman, Montréal, Éditions Bayard Canada, 2018,
72 pages, 8,95 $.

Marginalisation et manipulation chez les ados

L’écrivaine Sonia K Laflamme
se promène partout au Canada
pour animer des rencontres avec
les jeunes du primaire et
du secondaire. Comme elle a écrit plus de 26 romans, son but est de donner le goût de lire, même à ceux dont le français n’est pas la langue maternelle et à ceux qui hésitent
à lire un roman (c’est trop long!).
Sa plus récente technique est « oserlire », oser en commençant par la version courte et lire ensuite la version originale. La mise en page de son roman Scène de crime
se présente tête-bêche; au jeune de choisir le format de 24 ou de 46 pages.
Les deux versions commencent avec
les efforts qu’un ado fait pour séduire
la belle et intrigante Tanya. Le corps d’une fille baigne dans une mare de sang et tous les élèves qui l’entourent paniquent et pleurent, sauf Tanya qui ne montre pas
la moindre émotion devant la mort de
sa rivale. L’ado séducteur devra trouver mieux et recommencer…
Voilà pour la version courte, écrite simplement avec des phrases sujet-verbe-complément. La version originale demeure plus complexe et fait allusion à des films d’horreurs d’Alfred Hitchcock. Les mots « sueurs froides » (Vertigo) et « l’ombre d’un doute (Shadow of a Doubt) sont habilement glissés dans le texte.
Sonia K. Laflamme manie allègrement
la tension dramatique et sait bien jouer avec les codes du polar pour amener
ces jeunes lecteurs sur de fausses pistes. Elle réussit surtout à aborder subtilement des thèmes complexes tels que
la marginalisation et la manipulation
chez les adolescents.
8 septembre 2018
Nicholas Giguère, Quelqu’un, poésie, Québec, Éditions du Septentrion,
coll. Hamac, 2018, 68 pages, 14,95 $.

Regard sobre et sombre
sur le milieu gai

Nicholas Giguère a « commencé
sa vie publique de pédale ou de pédale publique » au bar L’Envol
de Saint-Georges de Beauce, lieu
où se déroule l’action de son long poème intitulé Quelqu’un. L’homosexualité masculine est abordée de front, mais l’auteur centre surtout son propos sur l
a solitude, le rejet, l’isolement, l’envie d’être aimé et le désespoir. Thèmes universels.
Quand on drague quelqu’un, on finit par
se demander si on est… quelqu’un. On veut être pris au sérieux en étant quelqu’un, devenir quelqu’un entre les mains de l’autre. Mais « quelqu’un / c’est peut-être / tous ces gars-là / c’est probablement / personne / finalement ».
La poésie lyrique de Giguère a parfois
des accents grinçants. « Il faut être un caméléon / pour survivre dans ce genre de place », de no man’s land. Les mots décrivent des réalités comme le couple ouvert, « la nouvelle religion des gais / après les poppers et Madona ».   
Pour trouver quelqu’un dans un bar, sur
la piste de danse, dans les toilettes ou
le parking, encore faut-il savoir « c’est qui quelqu’un ». Il faut surtout de l’espoir à revendre, « des fois que… ».
La couverture du livre fait référence à
ce que Giguère commande au barman
de L’Envol : « un coke aux cerises /
puis mets-en en masse des cerises ».
Comme le dit si bien l’éditeur Éric Simard, « Quelqu’un est beaucoup plus qu’un portrait vitriolique de la vie gaie en Beauce ». C’est le regard à la fois sobre et sombre que porte un homosexuel désabusé sur cet univers pas si gai que ça, « avec
sa faune, ses codes, ses rites, ses façons
de faire ».
3 septembre 2018
Jean-Christophe Brisard et Lana Parshina,
La Mort d’Hitler, essai, Paris, Éditions Fayard, 2018, 360 pages, 39,95 $.

La mort d’Hitler
dans les dossiers secrets du KGB

Le 30 avril 1945, Adolf Hitler s’est-il tiré une balle dans la tête ou dans la bouche ou s’est-il empoisonné avec du cyanure ou s’est-il tout simplement enfui du Führerbunker avant l’arrivée de l’armée soviétique ? Les journalistes Jean-Christophe Brisard et Lana Parshina livrent de nouveaux éclairages en publiant La Mort d’Hitler. Dans les dossiers secrets
du KGB
.

Des rumeurs les plus folles sur la fin du tyran nazi ont circulé dès que l’agence soviétique TASS a lancé, le 2 mai 1945, « Hitler s’est enfui ! » On l’a imaginé dans un sous-marin allemand se dirigeant vers les côtes argentines ou encore réfugié au pôle Sud, voire au Japon.

Le 25 octobre 1956, le tribunal de Berchtesgaden, lieu de villégiature d’Adolf Hitler dès les années 1930, déclare que
« les époux Hitler sont officiellement déclarés morts ». Il manque pourtant
les corps… jusqu’à l’apparition en 2000
d’un fragment de crâne.

Le 27 avril 2000, les archives d’État de la Fédération de Russie ou Gosudarstvennyy Arkiv Rossiyskoy Federatsii (GARF) présentent une exposition intitulée « Agonie du IIIe Reich – Le Châtiment ». Sont en montre plus de 130 documents inédits, un bout du crâne et des morceaux de la mâchoire d’Hitler.

Un conservateur de l’exposition reconnaît « que nous n’avons pas procédé à une analyse adn, mais les témoignages concluent qu’il s’agit bien d’Hitler ».
Pas d’analyses scientifiques indiscutables… jusqu’à l’arrivée de Jean-Christophe Brisard et Lana Parshina.

Grand reporter, Brisard est réalisateur
de documentaires, principalement sur
les dictatures. Lana Parshina est une journaliste indépendante qui partage
sa vie entre la Russie et les États-Unis.

Ce duo devra affronter le culte du secret
et le soin infini porté au cloisonnement
de l’information, propres au KGB. « Comme dans les romans policiers, le moindre détail peut se révéler déterminant pour résoudre une enquête. »

Brisard et Parshina réussissent à faire examiner le bout de crâne et les morceaux de mâchoire par un médecin légiste français qui ne peut affirmer hors de tout doute qu’il s’agit du crâne d’Adolf Hitler. « En revanche, pour les dents, je sais.
Elles sont bien celles d’Hitler ! »

L’analyse prouve que le Führer ne s’est
pas tiré une balle dans la bouche et, évidemment, qu’il ne s’est pas enfui. « Assez souvent, la mort d’un personnage historique est entourée de mystère,
on imagine toujours que la personne n’est pas morte, qu’elle s’est enfuie… Une mort classique ne plaît pas, c’est trop simple,
trop banal. »

On aime que la mort d’un personnage historique soit entourée de mystère. Celle d’Adolf Hitler l’est très peu, finalement.
25 août 2018
XYZ. La revue de la nouvelle, numéro 135 sous le thème « Armes », automne 2018, 102 pages, 12 $.

XYZ, toujours le numéro 1 de la nouvelle

Le numéro 135 de la revue YXZ présente des nouvelles armées, désarmées ou désarmantes, pour reprendre les mots de Gaëtan Brulotte, du comité de rédaction.
Le fantastique côtoie le policier,
le style jazzé jouxte l’intimisme sentimental. Il est aussi bien question de massacres automatisés que d’empoissonnements vengeurs.
La nouvelle « Pacifica », du Franco-Ontarien Paul Ruban, aurait presque pu s’inspirer de la tragédie du 23 avril 2018 où un homme au volant d’un camion-bélier a fauché la vie à dix personnes, rue Yonge à Toronto. L’endroit n’est pas mentionné, le personnage est au volant d’une minifourgonnette Pacifica de Chrysler et « les corps tombent sur le capot comme des pantins désarticulés ».
Mario Yeaut signe « Attentats automatiques », un récit qui se déroule en 2029 (le pape est François II). Ce texte m’a surtout plu en raison des rimes qui se glissent ici et là. Le nouvellier écrit, par exemples, « Ils prient soumis, jamais ils ne sourient…, moustiques métalliques…, machines assassines…, places publiques hautement symboliques… carbure au carnage… ». Chapeau à Yeaut qui sait finement ciseler ses phrases !
Dans « Vols de nuit », Jean-Pierre Girard, prend soin de préciser que sa nouvelle
ne s’inspire d’une histoire vraie. Ce qui demeure étonnant, c’est qu’elle a été écrite entre décembre 1991 et février 2018 (26 ans). Preuve qu’il est parfois bon de laisser dormir un texte au fond du tiroir et de
le réveiller périodiquement.
Chaque année XYZ tient un concours de nouvelles. Le lauréat de 2018, choisi parmi 52 soumissions, est Frédéric Hardel qui signe « Voir loin ». Le narrateur est
un jeune qui quitte l’Abitibi pour aller
vivre avec son grand-père aux Îles de
la Madeleine. Le vieux est un « philosophe à casquette ». Il aime lancer des remarques comme « il n’y a que l’amour qui compte… l’amour et la bonne pêche » ou encore
« la musique, c’est comme l’air, on peut pas vivre sans ». Hardel nous laisse entrer dans la sensibilité de son personnage sans verser dans la morale.
À 48 $ pour les quatre numéros par année, mieux vaut s’abonner (35 $ ou 65 $ pour deux ans).
Info : www.xyzrevue.com
18 août 2018
Louise Penny, Maisons de verre, roman traduit de l’anglais par Lori Saint-Martin et Paul Gagné, Montréal, Éditions Flammarion Québec, coll. Armand Gamache enquête
no 13, 2018, 466 pages, 29,95 $.

Le Three Pines
de Louise Penny

Louise Penny, écrivaine québécoise de langue anglaise, est traduite
en 26 langues. Sa
série « Armand Gamache enquête » a fait connaître le Québec partout dans le monde. Le tout dernier épisode s’intitule Maisons de verre et nous plonge dans deux intrigues parallèles…
mais pas nécessaires.
Si Gamache enquête, c’est qu’il y a eu meurtre. À Three Pines cette fois-ci,
presque sous les yeux de Gabri, Olivier, Myrna, Clara, Ruth, Reine-Marie et Armand, les principaux personnages de ce village fictif québécois à la frontière du Vermont.
Après l’Halloween, une fête costumée
inclut un inconnu drapé et masqué de noir.
Le lendemain et surlendemain, il reste dans le village, planté dans le parc des trois pins, épiant quelqu’un et rendant tout le monde mal à l’aise. Armand Gamache, fraîchement nommé directeur de la Sûreté du Québec, ne dispose d’aucun motif pour l’appréhender.
Lorsqu’un cadavre est retrouvé dans
la cave de la petite église Saint-Thomas,
la silhouette noire a disparu, bien entendu. On l’avait associée au cobrador, mot espagnol qui signifie agent de recouvrement ou encore conscience. Une dette morale a-t-elle été payée ?
« Entre règlement et dérèglement, la ligne de démarcation est mince… » écrit Louise Penny. Elle a déjà peint un Armand Gamache joyeux, abattu, fâché, préoccupé, mais jamais encore désespéré et furieux.
Au point de se parjurer et de mentir au procureur de la couronne et à la juge.
Les lecteurs de Louise Penny savent que
le bistro de Three Pines et dirigé par
un couple gay, Gabri et Olivier. L’auteure ajoute cette fois-ci un autre couple de même sexe, la juge et sa compagne.
Cette réalité va de soi.
La seconde intrigue du roman demeure axée sur un cartel de drogue. Elle s’avère très complexe et je m’en serais passé,
car elle offre peu d’intérêt. J’ai sauté au moins 50 pages de péripéties dignes
des Hells Angels et de Mom Boucher.
En nous relatant un meurtre, Penny explique que ce ne sont pas les circonstances qui motivent une personne
à poser le geste irréparable. À la base, il y a toujours une émotion incontrôlable qui est parois réprimée ou enfouie. Et une émotion a le temps de suppurer, de croître, de se déformer, de devenir grotesque.
Les trois dernières pages du livre sont
une Note de l’auteure où on peut lire que
le village irréel de Three Pines est « un état d’esprit dans lequel nous nous trouvons lorsque nous préférons la tolérance à la haine. La gentillesse à la cruauté. La bonté à la brutalité. Lorsque nous choisissons d’être optimistes plutôt que cyniques. Chaque fois que ces conditions sont réunies, nous vivons à Three Pines. »
14 août 2018
Robert Nicolas, Nouvelles orphelines, Saint-Boniface, Éditions du Blé, 2015, 128 pages.

Une routine pas rassurante

Le Franco-Manitobain Robert Nicolas a publié Nouvelles orphelines pour démontrer que
sa « place était celle d’un narrateur dans la fiction d’un autre ».
La quinzaine de textes est destinée
à « toutes celles et tous ceux qui souffrent de l’énormité de la banalité quotidienne de la vie ». Il est vrai que chaque nouvelle part d’un fait divers, banal, mais la réflexion sous-jacente demeure hors du commun.
Un petit rien quotidien comme le magasinage devient « le comble de l’ennui, une épreuve cauchemardesque : un véritable enfer ». Une relation entre deux personnes est comme un agrume, elle renferme des pépins. Or, le pépin peut devenir aussi gros qu’un noyau, non pas
de cerise mais de pêche. Ailleurs, ce sont
la taille, le format et la marque de la plume qui importent, car « si la plume de mes rêves ne me tombe jamais sous la main quand je suis prêt à écrire, comment arriverai-je à être une célèbre écrivain ? »
Une nouvelle sur le service en français dans une régie d’alcool (du Manitoba ?)
m’a fait sourire, m’a sur tout rappelé mes multiples et vaines démarches pour être servi en français dans une succursale de
la LCBO, pourtant désignée bilingue.
J’aime bien les nouvelles qui ont une chute inattendue et j’ai été bien servi en lisant « En attendant la pluie ». On pense que
le narrateur court après son personnage alors qu’il court après son ombre, son reflet, son image, son soi.
Robert Nicolas a un style coloré et il aime inventer des mots (pseudauteur) ou des situations cocasses (faire une maîtrise dans le doute et obtenir un doctorat dans
la perplexité). On ne s’ennuie pas à lire
ces « relations palimpsestueuses ». 
28 juillet 2018
Frédéric Lenoir, Le miracle Spinoza, essai, Paris, Éditions Fayard, 2017, 228 pages,
28,95 $.

Spinoza fut en avance
sur son temps
et sur le nôtre

Le philosophe Baruch Spinoza (1632-1677) est le précurseur
des Lumières et des démocraties modernes, le pionnier d’une lecture historique et critique de la Bible, l’initiateur de la philologie,
de la sociologie et de l’éthologie. C’est ainsi que Frédéric Lenoir nous le décrit dans Le miracle Spinoza.
Banni de la communauté juive à 23 ans pour hérésie, Baruch Spinoza décide de consacrer sa vie à la philosophie. Il prend la raison comme seul critère de la vérité et défend avec ambition la liberté de penser. Cette dernière, selon lui, ne s’oppose pas à la foi, mais il entend dénoncer avec force « la superstition sur laquelle se fonde souvent la religion pour prospérer ».
Né juif au début du XVIIe siècle, Spinoza se sentait citoyen du monde par la raison;
« il propose un dépassement de toutes les religions par la sagesse philosophique ».
À son avis, Jésus-Christ n’est pas le fils unique de Dieu incarné et ressuscité des morts, mais plutôt un modèle du sage par excellence.
Lenoir souligne que, en s’élevant au-dessus des religions, Spinoza a peut-être négligé de souligner qu’elles créent, par leurs rites et leurs symboles, « ce sentiment d’appartenance [qui] a plus à voir avec
les affects qu’avec la seule raison ».
Spinoza demeure le premier théoricien à séparer le religieux du politique. Sa vision est celle d’un pacte social, d’une démocratie laïque où tous les citoyens sont égaux devant la loi, jouissant d’une liberté d’expression et de croyance. En ce sens, « Spinoza est la père de notre modernité politique ».
Les idées de Spinoza se répandent au milieu du XVIIe siècle et elles fascinent autant qu’elles révulsent. Pour lui, il n’y
a pas de Dieu créateur et providentiel, comme dans la Bible; il y a plutôt
« un être infini, véritable principe de raison et modèle de vie bonne ».
Contrairement à Descartes, Spinoza ne considère pas le corps et l’esprit « comme deux substances différentes, mais comme une seule et même réalité s’exprimant selon deux modes différents ». C’est
la sagesse qui permet d’augmenter notre vitalité corporelle et spirituelle afin de « vivre de plus en plus dans la joie ».
Pour Spinoza, il est essentiel de cultiver
le désir, « cet appétit, cette puissance,
cet effort qui nous fait rechercher consciemment telle ou telle chose. […]
Ne plus rien désirer, c’est éteindre la flamme de la vie. » Le philosophe souligne que le désir, sans être dangereux en soi, mérite parfois d’être guidé.
Frédéric Lenoir voit en Spinoza le penseur de l’affirmation, « l’un des rares philosophes modernes à ne pas sombrer dans le négativisme, dans une vision essentiellement tragique de la vie, mais [plutôt] à envisager positivement l’existence et à proposer un chemin de construction de soi, qui aboutit à la joie et à la béatitude ».
Lenoir note qu’il est en profond
désaccord avec Spinoza sur sa conception de la femme. À l’image de son époque,
le philosophe croit que les femmes doivent être exclues du droit de vote car
« la condition des femmes dérive de leur faiblesse naturelle ». Selon lui, les hommes règnent et les femmes subissent leur domination.
Cela est surprenant d’un homme qui avait pourtant dépasser les préjugés de sa culture et de son temps en maints domaines. Lenoir s’est demandé si Spinoza « avait totalement digéré sa mésaventure amoureuse, ou si celle-ci ne l’avait pas aveuglement ancré dans la misogynie congénitale des sociétés patriarcales… »
29 juin 2018
Christina Lauren, Autoboyographie, roman traduit de l’anglais par Anais Goacolou, Paris, Éditions Hugo New Way, 2018,
408 pages, 24,95 $.

Ado bi et mec mormon

« Je suis juste un ado bi moitié juif en train de tomber amoureux
d’un mec mormon. La voie n’est
pas toute tracée. » Voilà un résumé éclair du roman Autoboyographie écrit à quatre mains par Christina Hobbs et Lauren Billing qui signent en réunissant leur prénom seulement.
Le roman de Christina Lauren aborde
la naissance et l’éclosion d’un premier amour dans un contexte pour le moins inhabituel. En raison du travail de
ses parents, Tanner Scott, 18 ans, quitte
la Californie pour l’Utah où un de ses cours consiste à écrire un roman en un semestre. En classe, le prof lui présente le tuteur Sebastian Brother, 19 ans, et c’est le coup
de foudre immédiat.
Tanner est attiré vers les garçons et les filles depuis l’âge de 13 ans. Sebastian grandit auprès de « parents saints des derniers jours » ; son père est évêque de l’Église
de Jésus-Christ des Saints des Derniers Jours (Mormons). Les planètes ne sont
pas vraiment bien alignées.
On devine assez tôt que la relation sera parsemée d’embûches. Tanner est appuyé par sa meilleure amie Autumn et ses parents stressent non pas parce qu’il fréquente un garçon, mais plutôt un mormon. Chaque fois qu’ils en parlent, Tanner sent « cette ombre noire qui vient masquer la lumière ».
L’amour éprouvé par les deux garçons demeure en effet lumineux. Chaque fois qu’ils s’embrassent en cachette, Tanner sent une explosion, son cerveau fond, « on a été atteint par une météorite, […] chaque cellule de mon corps se glisse dans ce baiser ».
Sebastian éprouve les mêmes sentiments mais refuse de leur donner une étiquette homo. Sa pensée se résume ainsi :
« Moi, je ne suis pas gay, je ne suis pas hétéro, je suis moi. » Quand Tanner lui dit « Tu veux amener ton mec à une activité du temple ? », il répond « Je veux t’amener, toi. ». Son identité n’a rien à voir avec
le mec dans sa mire. Elle repose sur le fait qu’il soit mormon.
Les auteures signalent comment il y a plein de raisons pour que l’amour ne marche pas : la distance, l’infidélité, la fierté, la religion, l’argent, la maladie. Elles montrent aussi qu’il n’y a qu’une raison pour que
ça marche : le cœur. Tanner aime dire que « l’amour ne dépend pas d’où je balade
ma queue ».
L’histoire se passe à Provo, petite ville dans l’État d’Utah, là où le jugement de l’Église pèse comme une épée de Damoclès.
On ne le mentionne pas, mais cette ville
fut ainsi nommée en l’honneur d’Étienne Provost, un trappeur canadien-français arrivé dans la région en 1825.
J’ai lu le livre dans sa traduction en langue française, celle de la France. L’argot parisien ou autre se glisse ici et là. En voici quelques exemples : « Alors, je botte en touche. Ses soupçons sont tout bénef pour moi. Je voudrais me foutre des baffes.
T’as flippé ta race. » Et les marshmallows ne sont pas des guimauves mais plutôt
des chamallows.  
À la fin du livre, on trouve quatre pages
de ressources que les auteures ont aimées. Chacune « traite de l’identité LGBT d’une façon qui a résonné en nous » : livres de non-fiction et de fiction, films, sites web
et groupes d’appui.
14 juin 2018
Édouard Louis, Qui a tué mon père, récit, Paris, Éditions du Seuil, 2018, 90 pages,
19,95 $.

Littérature
de la confrontation
avec Édouard Louis

À 25 ans, Édouard Louis a publié trois romans autobiographiques traduits dans plus de vingt langues. Chaque fois, il est question d’exclusion, de domination et de violence. Après En finir avec Eddy Bellegueule (2014) et Histoire de
la violence
(2016), place à l’acte III : Qui a tué mon père. L’auteur ne pose pas une question, il accuse.
Dans cet acte III, Édouard Louis raconte comment son père n’a pas étudié, n’a pas eu d’argent, n’a pas voyagé, n’a pas pu réaliser ses rêves. La vie de son père s’exprime presque uniquement par des négations.
D’une page à l’autre, on sent une confrontation entre le fils qui a une culture scolaire et le père qui en a été exclu.
Il parle de cette culture « qui n’avait pas voulu de toi ». Il parle de son père au passé parce qu’il ne le connait plus, parce que « le présent serait un mensonge ».
L’auteur se demande s’il est normal d’avoir honte d’aimer. « Je savais que je t’aimais mais je ressentais le besoin de dire
aux autres que je te détestais. Pourquoi ? »
Son père a eu le dos broyé dans une usine et a été forcé de continuer à travailler pour soutenir sa famille. Le titre accusateur
du livre s’adresse à Jacques Chirac, Nicolas Sarkozy, François Hollande et Emmanuel Macron. « L’histoire de ton corps est l’histoire de ces noms qui se sont succédé pour le détruire. L’histoire de ton corps accuse l’histoire politique. »
Le style d’Édouard Louis est à la fois intimiste et coup de poing. Il aime ciseler ses phrases pour les rendre incisives.
En voici un bel exemple : « Oublier ou mourir, ou oublier et mourir de l’acharnement à oublier. »
Son écriture émeut autant qu’elle agace.
On a affaire à un auteur puissant qu’on pourrait classer dans la littérature engagée, mais il préfère parler de littérature de
la confrontation.
6 juin 2018
Melanie Florence, Sans Nimâmâ, album illustré par François Thisdale et traduit de l’anglais par Diane Lavoie, Saint-Boniface, Éditions des Plaines, 32 pages, 11,95 $.

Triste page
d’une histoire récente

Entre 1980 et 2012, quelque 1 180 femmes et filles autochtones ont été assassinées ou ont disparu. Elles constituent 4,3 % de la population féminine totale, mais sont victimes de 11,3 % des cas de meurtre ou
de disparition. Cette réalité a poussé Melanie Florence à écrire
Sans Nimâmâ, une histoire riche d’amour et de perte, destinée à
de jeunes lecteurs.
Melanie Florence est une auteure autochtone vivant à Toronto. Son album a été illustré sobrement par François Thisdale et traduit élégamment par Diane Lavoie. Dans Sans Nimâmâ, une mère veille de loin sur sa fille qui doit grandir sans elle. Première journée d’école, première soirée dansante, premier ami de cœur, mariage et naissance d’un enfant, autant d’étapes qui sont racontées dans une atmosphère d’absence physique, mais également de présence spirituelle.  
Je ne sais pas comment les jeunes réagiront à une histoire sans rebondissements et à
de longues descriptions d’états d’âme…
De plus, la typographie et les fonds sombres rendent parfois la lecture pénible. L’ouvrage a quand même remporté
le TD Canadian Children’s Literature Award.
En septembre 2016, le gouvernement fédéral a mis sur pied l’Enquête nationale sur les femmes et les filles autochtones disparues et assassinées. Sans Nimâmâ
veut sensibiliser le jeune public à cette triste page de notre récente histoire.
premier juin 2018
Stéphane Frattini, 100 comparaisons stupides mais pas si bêtes…, album illustré par Vincent Rif, Paris, Éditions de La Martinière Jeunesse, 2018, 208 pages, 24,95 $.

Des questions
pas si bêtes que ça

Si la Terre comptait 1000 habitants, combien y aurait-il d’Africains ou Européens? Existe-t-il plus de mots en anglais ou en français? Est-ce qu’il naît dans le monde autant de filles que de garçons? Un casino attire-t-il plus de visiteurs qu’une cathédrale?
Drôles de comparaisons, croyez-vous? Pas si évident que ça! Stéphane Fratti vous donne l’heure juste dans 100 comparaisons stupides mais pas si bêtes…, album illustré par Vincent Rif.
Si la Terre comptait 1000 habitants, il y aurait 590 personnes de l’Asie, 165 de l’Afrique, 102 de l’Europe, 87 de l’Amérique du Sud, 51 de l’Amérique du Nord et 5 de l’Océanie.
Pour le nombre de mots, Le Littré rassemble environ 136 000 mots français, contre 200 000 mots anglais pour l’Oxford Dictionary. La langue de Shakespeare crée plus de mots dans le domaine des technologies.
Les scientifiques pensent qu’il naît 120 garçons pour 100 filles, mais les embryons mâles seraient plus fragiles, ce qui provoquerait davantage de fausses couches, pour aboutir à un ratio de 105/100.
En revanche, les femmes vivent en moyenne plus longtemps que les hommes.
En une année, la cathédrale de Paris,
la basilique de Mexico et le temple de Tokyo attirent respectivement 14, 20 et 30 millions de visiteurs. Or, le « strip » de Las Vegas est l’endroit le plus fréquenté au monde avec
42 millions de visiteurs.
Marche-nous assez en une vie pour faire
le tour de la Terre? Une foulée est environ
75 cm, donc 1 300 pas pour marcher 1 km.
En une journée, nous marchons environ
5,8 km, 2 100 km en un an et environ 150 000 km en une vie, soit presque 4 fois
le tour de la Terre.
Un pull en laine de chien serait-il aussi chaud qu’un pull en laine de mouton? La réponse est oui et l’idée n’est pas neuve. Depuis des siècles, les Inuits utilisaient le poil de leurs chiens huskies pour tisser des couvertures.
La laine canine est comparable au mohair,
au cachemire, à l’angora et à l’alpaga.
Les hommes sont-ils moins bavards que
les femmes? Le cliché est tenace, rendant
les femmes des pipelettes et les hommes
des taiseux. Il ne tient pas vraiment la route. Une étude basée sur des enregistrements
a donné 16 215 mots quotidiens pour
les femmes contre 15 669 pour les hommes, une différence non significative.
Utilise-t-on plus de sel en cuisine ou pour déneiger les routes? Le sel destiné à l’alimentation ne représente qu’environ 16 % de la production totale. Le salage des routes en consomme un peu moins, environ 14 %.
Où va le sel restant? 8 % à l’agriculture, 20 % à l’industrie (papier, teinture) et plus de 40 % à la chimie lourde (plastique, par exemple). Quant à notre consommation personnelle, on recommande moins de 5 gm par jour.
Stéphane Frattini a été rédacteur de jeux télévisés (Canal+). Son album pas si bête et parfois rigolo s’adresse aux 11 ans et plus.
23 mai 2018
Rachida M’Faddel, Résidence Séquoia, fragments de vie, Montréal, Éditions Fides, 2018, 280 pages, 29,95 $.

Chacun décide d’être heureux ou malheureux

Pour plusieurs, une résidence pour personnes âgées est synonyme
de routines rigides, de règlements trop stricts, de repas avec
des pensionnaires peu intéressants. C’est tout le contraire dans Résidence Séquoia de Rachida M’Faddel, écrivaine québécoise d’origine marocaine.
Quand j’ai demandé ce livre, je m’attendais à lire un roman. Pas du tout. Il n’y a pas d’intrigue, plutôt des fragments de vies
qui s’entrecoupent. Les portraits demeurent aussi réalistes que touchants.
Esther, Shiraz, Patricio, Paula, Chang,
Da-Xia, Marguerite, Lucie, Rajesh, Enzo, voilà les principaux personnages de
la Résidence Séquoia. Le passé, les valeurs et les habitudes de chacun s’entrecroisent, se heurtent ou s’harmonisent, oscillant souvent entre mélancolie et sénilité.
Paula amuse les résidents « avec ses commérages, ses rumeurs et ses intrigues de corridors qui l’occupent du matin au soir ». Patricio, 68 ans, est « un jeune homme en route vers la vieillesse », pour qui Casanova n’est qu’un « menu fretin ». Chang est atteint de la maladie d’Alzheimer; il ne souffre pas, c’est Da-Xia qui a l’impression de s’étioler avec lui, de se perdre. Enzo, est un veuf homosexuel qui clame ne pas « être aux hommes », mais plutôt être tombé amoureux d’une âme-frère. « Cela fait toute la différence. »
À la Résidence Séquoia, des amourettes flottent dans l’air parce qu’il y a toujours quelqu’un prêt à mettre le grappin sur
une veuve. Ce qui donne lieu à des remarques comme « Y faut pas que tu fasses ta difficile. À ton âge, on crache pas dans la soupe, même si elle est froide. »
L’auteure a écrit ce livre après le décès de sa mère, malheureusement en son absence. Elle s’est alors rendue dans une maison
de retraite pour retrouver un peu de
sa mère. « En échangeant avec des résidents et des résidentes qui m’ont accueillie avec acceptation et ouverture,
je me suis projetée dans ma retraite  
et je me suis imaginée vivre dans cette résidence et partager mon quotidien
avec eux, mes souvenirs, mes joies et
mes peines. »
Rachida M’Faddel fait preuve d’un style finement peaufiné. Elle écrit, par exemple, que le mari « emporte dans sa valise
la dépouille de la confiance profonde que l’épouse avait mise en lui ». Pour une personne passée par les camps de concentration, elle ajoute que « son corps était sorti vivant d’Auschwitz, mais son âme avait été passée au four crématoire ».
Belles trouvailles.
Rachida M’Faddel étaye son récit de réflexions sur la maladie, la souffrance et
la mort, trois domaines où il n’y a aucune justice. Elle écrit que « la vieillesse n’existe pas quand on peut encore s’émerveiller de tout ce qui nous entoure. » Chacun décide, dans sa manière de voir la vie, d’être heureux ou malheureux. Pour quiconque est réceptif, la joie de vivre est à portée de bras.
Un deuxième tome est presque achevé. Attendez-vous à de divers rebondissements, dont un mariage dans la résidence...
16 novembre 2018
Michael Ondaatje, Ombres sur la Tamise, roman traduit de l’anglais par Lori Saint-Martin et Paul Gagné, Montréal, Éditions
du Boréal, 2018, 352 pages, 29,95 $.

Moitié thriller,
moitié psychodrame

Romancier, poète et essayiste, Michael Ondaatje est surtout connu pour Le Patient anglais qui a remporté le Booker Prize. Son tout dernier roman, Ombres sur la Tamise, allie suspens feutré et psychanalyse entre les lignes, un mélange
qui s’avère souvent déroutant.
Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, à Londres, le père et la mère de Nathaniel et Rachel décident de partir,
voire de s’évaporer, laissant leurs enfants sous la garde d’un certain « Papillon de nuit ». C’est Nathaniel qui est le narrateur, qui est obligé à se mettre dans la peau
d’un orphelin.
Ondaatje écrit que « le manque qui nous habite, les choses qui suscitent en nous prudence et hésitation remontent à
la surface, de façon presque fortuite ». Nathaniel apprend vite une chose : quand on grandit dans l’incertitude, on ne peut compter que sur soi-même. « J’avais passé le plus clair de ma jeunesse en équilibre précaire, luttant pour me maintenir à flot. »
Si le père des enfants quitte Londres parce qu’il vient d’être nommé en poste à Singapour (on n’en sait rien de plus),
la mère, elle, disparaît pour « vivre en
de multiples endroits et mourir partout ». Cette femme n’a jamais aimé les noms choisis par son mari pour les enfants; Nathaniel devient Stich et Rachel, Wren.
L’auteur nous entraîne dès lors dans une maison qui a « des airs de zoo nocturne, rempli de taupes, de choucas et de bêtes à la démarche traînante » qui se révèlent être un possible voleur de lévriers, un jardinier, des joueurs d’échecs et une chanteuse d’opéra lymphatique. Résultat : le roman souffre de longues digressions, parenthèses ou flash backs peu nécessaires qui nous font presque décrocher.
Moitié thriller, moitié psychodrame, Ombres sur la Tamise est à moitié réussi. On se demande pourquoi les parents ont menti
à leurs enfants, on soupçonne les tuteurs d’être des criminels et on découvre les clés de l’énigme un peu trop sur le tard. Il faut savoir qu’« une personne peut vivre en
de multiples endroits et mourir partout ».
L’action se déroule à Londres, près de la Tamise, là où la moitié de la vie se déroule la nuit; « il y règne alors une moralité
plus ambiguë ». Et c’est sur ce sentiment d’ambiguïté que Michael Ondaatje joue, s’amusant à dévoiler des variantes d’un passé oblitéré. Je passe mon tour !
9 novembre 2018
Alain Pronkin, Qui succédera au pape François ? Dans les coulisses du Vatican, essai, Montréal, Éditions Fides, 2018,
328 pages, 29,95 $.

Un conclave en 2020
ou 2021 ?

Le mois prochain, François aura
82 ans et aura été pape depuis plus de cinq ans. Lors de son élection,
il avait annoncé un pontificat court. Un conclave est-il à l’horizon?
Une liste des papables commence-
t-elle à circuler ?
On parle de l’action de l’Esprit saint lors
de l’élection du successeur de saint Pierre. «Je veux bien, mais encore faut-il qu’il y
ait un minimum de campagne électorale pour aider l’Esprit saint», écrit Alain Pronkin, chroniqueur québécois spécialisé dans l’actualité religieuse et auteur de
Qui succédera au pape François?
L’auteur estime qu’«il est raisonnable d’envisager une démission du pape et un conclave en 2020 ou 2021», car François aura alors complété sa réforme de la curie vaticane, aura nommé une majorité de cardinaux et aura accompli un mandat
de presque 8 ans.
Le collège des cardinaux existe depuis 1059 et son nombre s’est chiffré à 70 de 1586 jusqu’à 1959. Jean XXIII l’a augmenté à 90 en 1962, puis Paul VI à 145 en 1973. Aujourd’hui, le nombre de cardinaux électeurs (moins
de 80 ans) ne dépasse pas 120. En calculant l’âge, il y aurait 111 cardinaux électeurs en 2020, à moins que François en nomme
un maximum de 9 nouveaux.
Il est frappant de constater que 66% des cardinaux nommés par Paul VI étaient âgés de moins de 65 ans. Ce taux a baissé à 38% sous Jean-Paul II, à 35% sous Benoît XVI et
à 25% sous François. À ce rythme-là,
«ce serait un précédent historique pour l’Église de compter au moins 76% de cardinaux électeurs âgés d’au moins
70 ans» lors du prochain conclave.
L’auteur Alain Pronkin se demande légitimement: «Ses vieux cardinaux en fin de carrière pourront-ils donner un élan de jeunesse à l’Église?» Les vues conservatrices concernant les divorcés, les femmes dans l’Église, l’euthanasie, l’homosexualité et les LGBT risquent-elles de l’emporter…?
À titre d’exemple, on parle déjà d’une quarantaine de papables répartis en deux groupes : 23 sont opposés à l’évolution
des rites sacramentels (communion aux divorcés) ou à l’accueil aux LGBT et 16
y sont favorables, dont Marc Ouellet.
Au sujet de Marc Ouellet, l’auteur souligne qu’il est le seul cardinal nord-américain nommé par Jean-Paul II. Préfet de la Congrégation pour les évêques, Ouellet aura l’âge idéal pour devenir pape. «Il jouit d’une considérable notoriété au sein de l’Église et pourra jouer un rôle non négligeable lors du conclave en 2020 ou 2021.»
L’ouvrage analyse les positions et discours de tous les cardinaux électeurs d’Afrique, d’Amérique centrale, d’Amérique du Nord, d’Amérique du Sud, de l’Asie-Océanie, de l’Europe et de l’Italie, prise séparément en raison de son nombre (il y a 464 notes de référence). Cet examen fait passer la liste des papables de 39 à 16, puis à 7 et finalement à 4.
Marc Ouellet figure parmi les 16 avec 6 autres des Amériques (Nord, Sud, Centrale) ; un seul de l’Asie (Oswald Gracias, Inde) et de l’Afrique (Philippe Ouédraogo, Burkina Faso). Dans la liste des 7, l’Asie et l’Afrique disparaissent.
Les 4 papables les plus plausibles selon l’auteur sont, en ordre, Angelo Bagnasco (Italie), Francisco Ortega (Mexique), Sean O’Malley (États-Unis) et Odilo Scherer (Brésil). Ce choix représente des «candidats défendant les positions de l’Église et affichant une certaine ouverture tant au sujet des rites que de la question des LGBT», susceptibles de rallier le plus de votes.
Alain Pronkin souligne nettement que
les finances d’une Église vieillissante et
le dossier des prêtres pédophiles seront
«au cœur des préoccupations quotidiennes du prochain pape».
2 novembre 2018
Sergio Kokis, L’innocent, roman, Montréal, Lévesque éditeur, coll. Réverbération, 2018, 228 pages, 27 $.

Bêtise et petitesse
de l’être humain

Les scandales pédophiles au sein
de l’Église catholique durent depuis des siècles. Sergio Kokis s’en inspire pour écrire L’innocent, un roman dont l’action se déroule au Monastère royal de Saint-Benoît,
où les voies du Seigneur sont impénétrables, alors que celles du diable demeurent « pleines de ruses et de déguisements ».
Le monastère est un prieuré et non
une abbaye. Plusieurs moines bénédictins sont en pèlerinage à Saint-Jacques de Compostelle. Le 25 juillet 1593, fête de saint Jacques le Majeur ou Santiago, un enfant
est laissé à la porte du monastère… qui n’a pas besoin d’une autre bouche à nourrir.
Le portier apporte le bébé à Frère Isodoro, herboriste, qui est aussitôt victime d’un « charme nouveau » contre lequel il se sent impuissant. Il décide d’élever le bambin de
3 ou 4 ans et le baptise Tiago en l’honneur de Santiago.
Lorsque l’enfant apprend à lire et à écrire,
il ignore complètement le sens des mots.
Il a cependant une mémoire phénoménale
et peut répéter sans la moindre erreur
des passages en latin ou des réponses
du catéchisme.
Frère Isidoro ne tarde pas à remarquer « l’ignorance abyssale accompagnée d’une mémoire diabolique » de son pupille.
Le frère herboriste n’ose pas dénoncer
le comportement de Tiago, car le tribunal
de la Sainte Inquisition l’immolerait tout
de go sur le bûcher.
Comment définir Tiago ? Est-il idiot, fou, innocent, possédé…? C’est un être doux, très beau, d’une mémoire extraordinaire, « mais sans la moindre trace d’entendement ».
Un esprit disloqué.
L’auteur décrit bien le climat néfaste de méfiance, de médisance et de dépravation qui enveloppe le prieuré. Frère Ambrosio, maître de catéchèse, et frère Florindo, directeur de la chorale, sont des pédérastes que le prieur tolère car ils viennent de familles nobles qui ont largement payé pour envoyer leurs fils au sacerdoce et ainsi « les mettre à l’abri des scandales ».
Le romancier ajoute que « la dépravation des mœurs de plusieurs moines et novices issus de familles riches » trouvait souvent sa solution « dans le monastère pour échapper au courroux de l’Inquisition ».
Il écrit aussi qu’on prend peu de bains car ils sont le fondement de tous les péchés charnels. « Une peau propre révèle une âme sale. »
Frère Isidoro regrette presque de ne pas avoir de passion charnelle à l’endroit de
son pupille. Ce qui le fascine chez Tiago, « c’est le contraste entre son enveloppe charnelle presque angélique et son monde spirituel d’allure démoniaque ».
La question du démon occupe une place centrale dans le roman. Le frère herboriste ne voit rien de diabolique dans la nature
et se demande comment « un Dieu tout-puissant, doublé d’un artiste de son talent, aurait conservé l’hypothèse d’un démon ? » Frère Alberto, barbier-chirurgien, lui répond que le démon est nécessaire pour tenir
le vulgaire en laisse.
Sans révéler le dénouement de l’intrigue,
je vous signale que l’histoire se corse à la suite d’un viol hors les murs du monastère, d’une apparition de la Vierge Marie, d’un exorcisme et d’un ermitage forcé… Résultat : « Ce qui m’accable n’est pas la nature, mais bien mes semblables (…), la bêtise et
la petitesse de mes semblables ».
L’illustration en page couverture est une encre sur papier intitulée L’enfant, créée
par l’auteur.
21 octobre 2018
Michel Peyramaure, L’orange de Noël, roman en gros caractères, Paris, Éditions retrouvées, 2018, 432 pages 22,95 $. 

Cadeau de Noël inespéré 

Certains romans méritent de sortir de l’oubli et d’être réédités. L’orange de Noël, de Michel Peyramaure, figure parmi ceux-ci. Les Éditions retrouvées ont récemment donné une nouvelle vie à ce roman p
aru en 1982.
L’action du roman de Michel Peyramaure
se déroule de septembre 1913 à août 1914, donc à l’aube de la Première Guerre mondiale. Les personnages habitent
Saint-Roch, petit village français de basse Corrèze où l’école laïque dérange le curé que certains paroissiens n’hésitent pas
à traiter de « salaud, Tartuffe et ignoble personnage ».
La narratrice Malvina, 14 ans, ne sait ni lire ni écrire. Elle est une baraquaine (bohémienne) que tout le monde imagine innocentoune. La réalité est toute autre :
« Je n’étais rien, mais je portais en moi le petit univers du village et je le connaissais mieux que quiconque. »
Arrive Cécile, nouvelle institutrice de l’école communale (opposée à l’école congréga-niste). Sous le fatras d’incohérence qui se dégage de Malvina, elle « devine une belle intelligence et une sensibilité toutes neuves ». Elle entend la préparer pour le certificat primaire.
Presque tout le village se moque de
ce dessein. Cécile est épiée derrière
les rideaux, des bouches invisibles lui
crient des injures, on détourne ostensiblement la tête en la croisant.
Elle est dénoncée du haut de la chaire,
car laïque égale bourrique !
L’auteur décrit avec doigté et presque fantaisie comment Cécile a su travailler avec une fillette qui « voulait comprendre en même temps qu’apprendre ». Quand Malvina apprend par cœur un poème de Leconte de Lisle, cela « donne de la beauté aux spectacles du monde qui allège la fatigue, l’ennui ou la peine. »
Le roman est truffé de mots en patois.
En voici quelques exemples : baquer
les gagnous (donner la pâtée aux porcs), gogue (boudin), rastel (râteau), vire cinq (donne une taloche), bujade (grande lessive du printemps).
Le titre du roman fait référence au fruit que Cécile offre à Malvina le jour de Noël. Cette première orange devient un fruit de soleil,
« une pomme de chair vivante, une sorte d’ivresse qui allait m’entraîner dans
des visions oniriques ineffables
».
Pour les enfants pauvres de Saint-Roch,
et d’ailleurs, l’orange de Noël était le plus inespéré cadeau du monde. Le roman L’orange de Noël s’avère lui aussi un cadeau inespéré.
12 octobre 2018
Florence Noiville, Confession d’une cleptomane, roman, Paris, Éditions Stock, 2018, 198 pages, 29,95 $.

De la magasinite
à la cleptomanie

L’épouse du ministre des Finances
de la France reconnaît qu’une force s’empare d’elle lorsqu’elle s’empare d’un objet sans le payer. Valentine de Lestrange ne vole pas, le verbe est mal choisi. Elle détourne, soustrait, subtilise, « fait disparaître ». Ce personnage est disséqué par
la romancière Florence Noiville dans Confession d’une cleptomane.  
Les petits vols discrets et subtiles de Valentine l’amusent, l’excitent. Elle en a réellement besoin. Il s’agit d’une pulsion
qui vient de Dieu sait où, mais qui lance
un défi. Dans sa famille, on souffre de cleptomanie depuis trois générations ;
sa mère et sa grand-mère jouissaient de cette « souffrance ».
Très souvent, les cleptomanes s’emparent de choses inutiles, parfois dérisoires. Valentine
a plus que les moyens de payer ce qu’elle fait disparaître. Elle s’amuse à faire des jeux de mots : robes dérobées, jupe déjupée. Quand son mari lui offre un élégant parfum Shalimar, Valentine est presque contrariée : « un Shalimar volé, quel arôme ! »
Elle trouve formidable de faire des cadeaux qui ne coûtent rien.
Quand Valentine se voit épiée par un commis, elle se dit qu’il n’y aura pas de prochaine fois, mais elle est bien consciente de ne pouvoir jurer de rien. Une caméra dans un dépôt d’essence montre qu’elle est partie sans régler la note de 30,03 euros. Des semaines plus tard, elle est sommée de se présenter à la police.
Valentine doit avouer sa cleptomanie à un proche ami avocat qui l’accompagne pour fermer le dossier d’une « femme distraite ». Dès lors, le roman se transforme presque
en polar. Est trompé qui croyait tromper…
Florence Noiville note que, dans le Paris des années 1870, les vols à l’étalage devenaient une manie qu’appelait alors la magasinite. L’auteure nous livre aussi de longues descriptions sur la cleptomanie, tantôt maladie mentale, tantôt impulsion pathologique.
Les causes de ce mal qui touche un pour cent de la population (en France) vont d’une faible estime de soi à la lutte contre l’angoisse, en passant pat l’hyperémotivité ou une intolérance à l’ennui. 
Elle écrit que « l’avantage de considérer
la cleptomanie comme un trouble addictif est que l’on peut concilier les deux dimensions (impulsivité et compulsivité)
en apparence opposées, mais qui peuvent coexister chez un même individu à différents moments ».
Valentine est inventée, mais elle personnifie les femmes (plus nombreuses que les hommes) aux prises avec cette addiction. Florence Noiville nous livre le portrait
d’une héroïne hitchcockienne, poignante
et quasi diabolique.
9 octobre 2018
Alain Raimbault, Effacé, roman, L’instant même, 2018, 134 pages, 19,95 $.

Naissance invisible

Une femme qui n’aime pas la proximité, qui a peur de se montrer, de se dévoiler… Un enfant qui n’a
ni passé ni avenir, qui vit dans
un présent éternel… Ce sont ces deux êtres qu’Alain Raimbault pétrit et façonne dans le court roman Effacé.
Court, dense et déroutant en raison du changement constant de registre. J’avoue m’être perdu à quelques reprises, me demandant souvent de qui il était question. La simultanéité d’une existence n’est pas toujours évidente.
Les répliques sont le plus souvent assez brèves, parfois surprenantes : « J’ai peut-être jamais voyagé, ça m’empêche pas d’avoir
des images dans la tête. J’ai le droit de penser au pays que je veux, quand même. »
Alain Raimbault aime glisser des commentaires sociologiques dans sa narration. Il écrit, par exemple, que quelqu’un lutte contre un sentiment de culpabilité qui habite tout jeune qui vit seul : « À moins que ce ne soit qu’une culpabilité héritée de cette douce France catholique et chrétienne où, par un cruel mystère biblique, chacun naît coupable.
Une belle définition du racisme, ça. »
À la lecture ru roman Effacé, on peut
se demander à quoi ressemblerait une naissance invisible… Si avant même d’émettre un premier cri, on pouvait… s’effacer.
2 octobre 2018
Robert Lalonde, Un poignard dans un mouchoir de soie, roman, Montréal, Éditions du Boréal, 2018, 208 pages, 20,95 $.

Une écriture comme ça
et pas autrement

Écrivain et comédien, Robert Lalonde est connu pour ses romans et nouvelles qui explorent presque toujours une facette subtile, étrange ou troublante de son enfance ou adolescence. Le personnage
de Jérémie dans son tout dernier roman intitulé Un poignard dans
un mouchoir de soie
me semble
se loger à l’enseigne du vécu étrange.
Si j’y vois quelque chose de peut-être autobiographique, c’est sans doute en raison de l’écriture intimiste qui sous-tend la narration. Romain, professeur de philosophie à la retraite, et Irène, actrice au soir d’une carrière célèbre, font la connaissance de Jérémie, un jeune homme au regard de braise, sans attache sauf celle d’être une « connivence qui n’a pas à s’expliquer ».
Les répliques de Jérémie ont l’art d’être brèves et souvent lapidaires. Lorsqu’on l’invite à élaborer, le jeune homme lance son habituel « C’est comme ça et pas autrement. » On pourrait aussi dire que l’écriture de Robert Lalonde est comme ça et pas autrement. Il faut savoir lire entre les lignes, à un deuxième ou troisième degré.
Jérémie est un être qui fascine. Il peut réciter Dostoïevski, puis lancer tout de go : « Foutez-moi la paix, mais ayez confiance en moi tout de même ! » Il grogne « un jeune ricanement rouillé » devant Romain qui répond par « un vieux rire juvénile ».
Avec ce Poignard dans un mouchoir de soie – quel titre finement ciselé –, Robert Lalonde place la liberté du désir sur un piédestal entouré de niches où trônent des êtres d’exception.
24 septembre 2018
Wayne Arthurson, Les Traîtres du Camp 133, roman traduit de l’anglais par Pascal Raud, Lévis, Éditions Alire, 2018, 342 pages, 27,95 $.

Des milliers de prisonniers allemands au Canada

« Trop de questions, trop de coïncidences. Il est temps d’obtenir des réponses. » Voilà ce que se dit un sergent qui enquête sur la mort d’un capitaine retrouvé pendu dans un camp de prisonniers allemands
à Lethbridge (Alberta), en juin 1944. L’enquête est imaginée par Wayne Arthurson qui signe le roman
Les Traîtres du Camp 133.
On connaît peu le fait que le Canada ait joué le rôle de geôlier durant la Seconde Guerre mondiale. De 1940 à 1946, plus de 35 000 prisonniers de guerre allemands sont détenus dans une vingtaine de camps répartis en Alberta, en Ontario, au Québec
et au Nouveau-Brunswick. Ces prisonniers étaient transférés en sol canadien à la demande de la Grande-Bretagne. Les camps de Lethbridge et Medicine Hat, en Alberta, sont les plus grands qu’ait connus l’Amérique du Nord.
L’auteur s’inspire de cette page d’histoire
qui sert de toile de fond à son roman.
Il note qu’avec 12 000 prisonniers à Lethbridge, « il était presque impossible pour les Canadiens et leurs Veterans Guards de diriger le camp ». Les prisonniers allemands avaient leur propre structure militaire de commandement (général, colonel, capitaine. lieutenant, sergent, caporal) qui gérait le quotidien
du camp 133.
Le sergent August Neumann est chef
de la Sécurité civile, dans ce camp où
on retrouve aussi bien des prisonniers de
la Wehrmacht que de la Légion étrangère, qui se toisent comme chats et chiens.
Le camp opère comme une petite ville où « tout le monde sait quand il vaut mieux laisser quelqu’un seul et comment traiter un paria ».
Wayne Arthurson décrit le jeu de pouvoir avec force détails. Le caporal Klaus Aachen suit le sergent Neumann, devine ses pensées, voire ses décisions avant même qu’elles soient émises. Quand le caporal Aachen est sauvagement attaqué par des hommes masqués, Neumann comprend
que son enquête dérange. Cette attaque lui permet de tenir enfin une première piste sérieuse…
L’auteur a effectué une recherche aussi solide que minutieuse. J’ai parfois senti
que les nombreuses données recueillies alourdissaient la narration. N’empêche
que certains détails demeurent intéressants, comme cette « réserve inépuisable de cigarettes, courtoisie du gouvernement canadien ». Quant aux dialogues, ils sont parfois crus : « Va chier avec tes mondanités, le Boche, je travaille pour gagner ma vie, répondit sèchement
le Canadien. »
Les Traîtres du Camp 133 est une intrigue policière qui, dans le contexte d’un camp
de prisonniers, devient une sorte de huis clos trépidant où les membres de
la Wehrmacht ne sont jamais à l’abri
de coups assenés par des légionnaires… aussi bien cachés soient-ils.
14 septembre 2018
Chantal Beauregard, Dangereuse poursuite, roman, Montréal, Éditions Hurtubise,
coll. Atout, 2018, 272 pages, 12,95 $.

Roman efficace
pour les 12 ans et plus

Diriger une compagnie qui fabrique des médicaments, dont le fentanyl, peut conduire à des menaces, à des agressions, à un accident automobile orchestré et à une hospitalisation.
De tels épisodes se succèdent à
un rythme fou dans le roman Dangereuse poursuite
de Chantal Beauregard.
Samuel, le fils du directeur de cette compagnie pharmaceutique, devient orphelin avant même la fin de son cours secondaire. La mort de son père est comme un bateau qui a perdu son ancre au milieu d’un déferlement de vagues. Le mot papa est « deux syllabes qui martèlent sa douleur en échos plaintifs ».
Sam avoue naviguer en eau trouble et
cela lui donne le tournis. C’est peu dire.
Au même moment il rencontre Emma, fille d’une coiffeuse. « J’ai peur de m’attacher, peur d’un sentiment que j’éprouve pour
la première fois. »
Chantal Beauregard jongle efficacement avec intrigue policière, sentiment amoureux et relations familiales. Au milieu de tout cela, un accro du fentanyl devient « un esclave retenu à une chaîne qui le tire vers le bas et menace de l’anéantir ». Il y a même le Web où tout s’achète, « à part l’intelligence et le civisme ».
Le roman Dangereuse poursuite est publié dans la collection Atout des Éditions Hurtubise, qui comprend plus de 150 titres. Celui-ci se situe au niveau « lecture intermédiaire » et s’adresse aux jeunes
de 12 ans et plus, garçons et filles.
11 septembre 2018
Mélisande Luthringer, Ma première journée à l’école maternelle, album illustré par Sylvie Misslin, Lyon, Éditions Amaterra, 2018, 24 pages, 27,95 $.

Comment ne pas rater
son entrée à la maternelle

Quand un enfant fréquente pour
la première fois une école, il se peut que certaines questions ou craintes l’assaillent. Pour prévenir cela, Mélisande Luthringer a écrit
Ma première journée à l’école maternelle, un album que les parents peuvent lire à leur enfant.
Dans ce livre, la maman d’Adam lui
a expliqué qu’il mangerait à la cantine et qu’il ferait la sieste à l’école. Il n’est donc
pas surpris quand cela se produit.
On explique que tout le monde ne peut
pas parler en même temps, qu’il faut éviter
les bousculades, qu’il y a une place pour chaque chose.
Il s’agit d’une livre interactif où l’enfant
peut soulever des rabats pour trouver
une réponse ou un geste à poser. On note que l’album ne convient pas aux enfants
de moins de 3 ans car il « contient
des éléments détachables susceptibles d’être avalés ». Mieux vaut prévenir que guérir.
Ma première journée à l’école maternelle aborde des sujets comme la séparation
et les règles de vie en collectivité, tout
en donnant des repères peu compliqués.
7 septembre 2018
Chrystine Brouillet, Chambre 1002, roman, Montréal, Éditions Druide, coll. Reliefs, 2018, 346 pages, 24,95 $.

Roman paradoxal
de paix et d’excitation

« Tout aurait été tellement plus simple si elle était morte dans
ce maudit accident ! » Mais alors,
il n’y aurait pas eu une histoire à raconter, une femme à l’hôpital dans la Chambre 1002, titre du tout dernier roman de Chrystine Brouillet.
Cette femme est Hélène Holcomb, chef montréalaise mondialement connue,
à la tête du restaurant Strega, mot italien qui signifie sorcière ou magicienne, exactement ce qu’est Hélène qui se rend à New York pour recevoir un prestigieux prix culinaire et subir, sur le chemin du retour, un brutal accident qui la plonge dans
un profond coma.
Pendant que la police mène son enquête,
les amies d’Hélène se relaient à son chevet. La romancière décrit ainsi ces cinq Muses : « la chaleur de Marie, la fantaisie de Gabrielle, la vivacité de Viviane, la constance d’Ornella, la douceur de Justine ». Elles pratiquent l’aromathérapie en préparant
des plats aux parfums appétissants, en
les lui faisant sentir dans l’espoir que
ces odeurs l’éveilleront.
La liste des plats préparés dans ce roman occupe facilement 50 pages. L’auteure parsème son récit de 20 recettes détaillées (ingrédients et mode de préparation).
Je retiens le dernier menu à la dernière page du roman : « des verrines de pétoncles aux fraises d’automne, des cuillères de tartare de crevettes et d’oursins cachés sous des feuilles de nori, une burrata aux dés
de citron et sa salade de fenouil qui précéderaient le pigeonneau à la rhubarbe, sans oublier les ramequins de caviar au jambon fumé et aux œufs bénédictine… »
Chrystine Brouillet écrit que les repas servis dans un hôpital sont ternes et dégagent « une odeur de carton bouilli ». Et une infirmière d’ajouter que « c’est conçu pour qu’on n’ait pas le goût de rester ici ».
Les amies et les mets sont savoureux,
mais le tout est bon et le tout le monde
est fin ne font pas un roman. Il faut
« un pervers narcissique qui ne supporte pas d’être rejeté ». Séducteur et paresseux, Julius « dégouline de gentillesse » lorsqu’il apprend le sort d’Hélène, sa tante et marraine.
Brouillet a écrit un roman sur l’amitié
qui lie une chef et cinq Muses, sentiment
qui s’enrichit « de leurs différences,
de la variété de leurs univers », et qui
se bonifie, comme les grands crus, avec
le temps.
Il faut être gourmand et gourmet pour apprécier toutes les facettes du roman Chambre 1002. Soyez prêts à participer
« à la cueillette des iris sur les plateaux
du Moyen Atlas, à celles des tubéreuses à Coimbatore, de l’ylang-ylang dans l’archipel des Comores et de ces thés verts » au Japon.
La plume de Chrystine Brouillet ressemble
à ces feuilles de thé qui vous mettent « dans une état à la fois de paix et d’excitation ». Heureux paradoxe !
2 septembre 2018
Andrée Christensen, L’Isle aux abeilles noires, roman, Ottawa, Éditions David, 2018, 358 pages, 27,95 $.

Chaque chapitre
est l’alvéole
d’une ruche

Notez bien le titre : L’Île aux abeilles noires. Notez bien son auteure : Andrée Christensen. Vous entendrez parler de ce roman lorsque viendra le moment d’annoncer les finalistes
à un prix littéraire en 2019.
Pendant la Seconde Guerre mondiale, trois familles — française, danoise et grecque —  se réfugient sur une petite île perdue dans l’archipel des Hébrides. Y naîtront des enfants porteurs d’une vision du monde hors du commun et dont les vies deviendront intimement liées.
Leurs prénoms ne sont pas choisis au hasard. Exemples : Melyssia signifie abeille en grec et Lohengrin est le personnage de
la légende arthurienne et héros de l’opéra du même nom de Wagner. Le village s’appelle Sainte-Gobnait, en l’honneur de
la patronne des apiculteurs.
Allégorique, métaphorique et poétique,
ce roman est aussi dramatique, parfois catastrophique. Meurtre, suicide et fléau côtoient intrigues amoureuses et adultères. Le dénouement regorge de rebondissements savamment décrits, comme une mort d’un trop plein de mémoire, par exemple.
L’Île aux abeilles noires est située au large de l’Écosse. Y résident des MacDonald, MacInnis et Macleod, mais nous n’en croisons jamais et voyons rarement des kilts. Mais un Vincent McDonald, compagnon de vie de l’auteure depuis presque cinquante ans, est remercié car son « amour indéfectible a augmenté mon pouvoir
de vivre, celui de penser et de créer ».
La romancière aime décrire une peine sans consolation, une colère sans apaisement, « un amour si puissant que l’on n’ose
le regarder en face tant sa lumière est éblouissante ». Elle nous fait découvrir
que la mort n’est peut-être pas le contraire de la vie ou l’absence, mais « simplement une autre forme de présence ».
Les abeilles, le miel, la cire et l’apiculture
ne recèlent pas de secrets pour Andrée Christensen. Ses connaissances sont minutieuses et approfondies ; ses descriptions frôlent parfois une frénésie poétique. « Comme des générations d’amoureux avant eux, [un couple va] annoncer ses épousailles aux abeilles, pratique sacrée du milieu apicole. Selon
les légendes, garder secret leur union pourrait entraîner la disparition des abeilles du rucher et le malheur éternel des époux. »
Le style est rien de moins qu’envoûtant. Nous sommes à peine dans le second chapitre que déjà un personnage « interprète Bach comme s’il façonnait
des alvéoles de sons, ses notes chaudes
et dorées créant la musique immense et profonde d’une cathédrale de cire ».
L’odeur, le son et le sourire déclenchent tous une couleur. Les grains de sables sur une place produisent des notes de musique. La mission d’un personnage secondaire « est de rêver pour ceux qui en ont perdu le pouvoir, nous émerveiller et nous faire découvrir la beauté du monde ».
Il ne faut pas tout prendre à la lettre. Lorsque nous lisons que Melyssia, Anaïs
et Yselle « se sont juré un amour et
une fidélité éternels », nous ne sommes
pas en présence de personnages lesbiens. Les filles sont plutôt des nymphes ou des sylphes. L’une d’elles s’éprendra d’un être qui est « presque une femme dans un corps d’homme ».
Je vous parle de cette nouveauté de la rentrée littéraire, mais il y a plus que le livre aux 60 chapitres courts et denses, construits comme les alvéoles d’une ruche. L’auteure aura bientôt un site Internet(www.andreechristensen.com) qui comprendra un journal où seront retracées les étapes du processus de création du roman et les sources de ses inspirations, notamment une série picturale d’une quarantaine d’œuvres visuelles réalisées
par l’auteure.
24 août 2018
Jean-Guy Forget, After, roman, Québec, Éditions du Septentrion, coll. Hamac, 2018, 170 pages, 19,95 $.

Le français prend
un mauvais virage

En Amérique du Nord, la langue française baigne depuis trois siècles dans une mer anglophone.
Cela ne nous a jamais empêché
de parler, de chanter et d’écrire en un français de qualité. Or, voilà qu’une nouvelle mouture de notre langue vient grincher nos oreilles.
En commandant un roman qui s’intitule After, j’aurais dû me méfier et m’attendre
à ce que des mots anglais parsèment le récit. Un « whatever », un « all right » ou un
« nightlife » par-ci par-là ne font plus sourciller, mais quand je lis « au peak de mes déchéances » et « un Nous always too far » dans le premier paragraphe du livre,
je me pose sérieusement des questions.
La romancière franco-ontarienne Hélène Koscielniak a déjà défendu le bien-fondé d’écrire des dialogues exactement comme les jeunes les prononcent, dans un franglais qu’elle appelle le « tarois ». Je veux bien, tant que la narration demeure correctement française.
After est le premier roman de Jean-Guy Forget. Il est écrit au je qui « lis pretty much toujours sous l’effet de substance, même complètement fucking wasted ».
Je n’hésite pas à dire que l’écriture de ce roman est diablement gaspillée. Forget avoue que sa « masculinité est trouée », tout comme son français, pourrais-je ajouter.
L’auteur souhaite se « détacher de certains conditionnements, des normes de la masculinité et de l’hétérosexualité », mais
la langue utilisée bousille complètement
sa démarche, aussi honnête soit-elle.
Voici une phrase choisie au hasard :
« Essayer sans totalement réussir que le sexisme soit la seule chose qui end up lost in translation. » Comme je ne parle pas
la langue de Forget sans me « sentir à l’aise de step outside », j’attends la traduction
en français de ce charabia de roman,
« obviously imprécis ».
Être accusé de sexisme est la dernière chose que Forget souhaite. Il écrit donc « on est sorti.es... on s’était cherché.es... on était allé.es... » et ainsi de suite. Au lieu de dire
ils et elles, l’auteur écrit « iels ». Plus traumatisé que ça tu meurs !
Ce n’est pas la première fois que je lis
un roman rédigé dans ce genre de langue. L’an passé quand j’ai signalé mon désaccord à une amie, elle me rétorqua: « cher Paul-François, les jeunes parlent comme ça de nos jours. » Même en France, me dit-on !
After est publié dans la collection Hamac des Éditions du Septentrion. Je veux bien que cette division littéraire fasse entendre une voix originale, mais il y a des limites à sanctionner le genre d’écriture que pratique cet auteur. Jean-Guy Forget ? Forget it! 
17 août 2018
Simone Chaput, Incidents de parcours, nouvelles, Saint-Boniface, Éditions du Blé, 2000, 184 pages.

L’Anne Hébert des Prairies

Romancière dans les deux langues officielles, Simone Chaput a publié douze nouvelles sous le titre Incidents de parcours. Dans l’une d’elle, une Canadienne des Prairies visite Paris et se rebiffe chaque fois qu’on la prend pour une Américaine. L’insulte suprême consiste à se faire traiter de « Salope d’Américaine ».
Une nouvelle peut parfois servir de moment d’interrogation. Ainsi, une romancière se demande si on peut décrire la violence sans l’avoir d’abord vécue… Plusieurs courts récits nous interpellent dès la toute première phrase : « David connaît ses premiers remords dans l’autobus de l’aéroport. »
Ou « Elle rêve qu’elle étouffe : le duvet lui couvre la bouche et la suffoque, se referme sur elle comme une eau. » Ou encore cette phrase lapidaire : « Paris avait déçu. » Bonne technique de rédaction.
Le style de Chaput lui a valu quelques prix littéraires. Ses descriptions sont souvent finement ciselées; en voici un exemple : « le soleil levant découpe sur le sable l’ombre plumeuse des palmiers, où l’eau sibilante court vers leurs pieds, son écume un jupon de dentelle salée ». Parfois il s’agit tout simplement de juxtaposer les bons mots : « leurs djellabas hurlantes de couleur dans la grisaille du béton ».
Les nouvelles n’ont pas toutes une finale inattendue, mais si c’est le cas, elle peut
être de taille. Ainsi, le personnage Renée examine, dans le secret de son bain,
« les plis et creux de son corps » et vérifie « si un duvet lui assombrit les joues »…
Il arrive qu’une simple réplique soit une référence historico-culturelle. Lorsqu’une femme note que les repas intimes des Romains comptaient de trois à neuf personnes, on lui répond : « Pas moins
que les Grâces, pas plus que les muses. »
Paul Savoie a déjà écrit que le style de Simone Chaput rappelle celui d’Anne Hébert. Il avait raison.
13 août 2018
Vartan Hézaran, Là-bas dans la plaine, nouvelles, Saint-Boniface, Éditions du Blé, 2012, 84 pages.

Le rythme du
Far-West canadien

En Saskatchewan, il y a du soleil, hiver comme été, et le ciel est toujours bleu. Le soleil brille sur six nouvelles de Vartan Hézaran, réunies dans un recueil intitulé Là-bas dans la plaine. L’action se déroule toujours à Swift Current, ville de quinze mille habitants, ou dans les environs.
La première phrase de la première nouvelle indique un parti pris, voire une déclaration d’amour. « Ceux qui ont déjà voyagé dans la Prairie le savent : on y rencontre des gens extraordinaires. » La vie des gens mis en scène demeure pourtant assez ordinaire, surtout très authentique.
Swift Current n’est pas connu comme un endroit très francophone. Les nouvelles parlent d’une école d’immersion, d’un enseignant et d’un moniteur de langue française venus du Québec. L’enseignant dit à son épouse que « la directrice ne veut pas qu’on parle français entre francophones dans la salle des professeurs… Tu es née dans cette ville, tu sais bien ce que c’est. »
Dans un récit, on apprend qu’il y a deux églises catholiques, l’une dirigée par un Canadien français, l’autre par un Franco-Américain. Malgré les quatre cents familles francophones, il n’y a pas de messe dans leur langue. Lorsqu’une femme demande pourquoi à son curé, il répond « que la conclusion du Lac Meech l’en empêche » !
Plusieurs scènes se passent dans le bar
Big I où le patron aime dire que « même une grosse bagarre n’est rien à côté d’une chicane entre un homme et une femme ». L’auteure s’amuse à décrire un graffiti écrit en français dans la toilette des femmes : « Un homme qui prétend que sa femme
est frigide est une mauvaise langue. »
Les six nouvelles de Vartan Hézaran défilent sur « une route droite comme un ruban tendu qui s’enfonce dans le ciel bleu aussi loin que l’on puisse voir devant ». On y capte le rythme du Far-West canadien.
27 juillet 2018
Sofia Lundberg, Un petit carnet rouge, roman traduit du suédois par Caroline
Berg, Paris Éditions Calmann-Lévy, 2018,
360 pages, 29,95 $.

Fin de vie sublime 

La journaliste suédoise Sofia Lundberg a autoédité Un petit carnet rouge, roman qui a connu un rare succès sur Internet avant d’être repéré par un éditeur de Stockholm puis vendu dans plus de trente pays. Lundberg décrit comment «la vie n’est pas là pour s’occuper de toi, c’est toi qui dois t’en occuper».
À chacun de saisir les opportunités qui se présentent et en faire
quelque chose.
Pour illustrer cette maxime, l’auteure crée
la protagoniste Doris Alm et divers personnages qui figurent dans ce petit carnet d’adresses qui l’accompagne depuis 1928. Les rencontres de chaque personnage sont tissées dans la longue vie de confidences de Doris, leur narratrice qui
a maintenant 96 ans.   
«Tant de noms ont le temps de défiler dans l’existence d’un être humain. Des noms qui brisent le cœur et font couler les yeux.»
Dès sa préadolescence, Doris doit travailler pour une Madame de la haute société.
Sa mère lui souhaite «assez de soleil
pour illuminer tes jours, assez de pluie
pour apprécier le soleil, assez de joie
pour nourrir ton âme, assez de peine
pour savoir profiter des petits plaisirs et assez de rencontres pour savoir dire adieu.»
Ce souhait sera l’étoile qui guidera Doris pendant plus de huit décennies, de Söder (Suède) à Paris, où elle devient mannequin, ensuite à New York, puis de retour en Europe, déguisée en jeune homme sur
un bateau de guerre, arrivée en Angleterre, puis à Stockholm. «Il y a une infinité
de routes qui conduisent à notre inéluctable trépas.»
Sofia Lundberg nous livre une sublime évocation de sentiments, qui risque de
faire couler quelques larmes. J’ai sorti
mon mouchoir quand j’ai vu comment
un authentique amour trouve toujours
son chemin, par-delà mers et mondes.
Au soir de la vie, la mémoire récente s’efface, «tandis que les souvenirs d’enfance deviennent aussi vifs que si les choses étaient arrivées la veille». Doris ne sait plus si son premier amour vit toujours, ni sur quel continent, mais «quand le temps est tout de qui nous reste, la pensée a tout loisir de voyager».
Le meilleur ami de Doris fut un artiste suédois dans le placard. Se séparer de lui fut une blessure à l’âme. Sur ce point, l’auteure note qu’on ne meurt pas de quelques cicatrices, mais il vaut quand même mieux les avoir sur le corps qu’à l’âme.
Les noms du petit carnet rouge remuent
des souvenirs dont Doris ne s’est jamais débarrassé. «Ils restent là comme des furoncles récidivants. Parfois ils éclatent et ça fait un mal de chien.»
Quand la nièce de Doris sent que la fin approche, elle prend un vol San Francisco-Stockholm pour écouter «auntie Dossi»
lui raconter une bouleversante histoire
de famille, merveilleusement transmise.
Elle sait qu’un baiser peut arrêter le temps. Et si ce temps lui permettait de retrouver
un dernier être cher…
Un petit carnet rouge, peint une vie furieusement intense où le magique et
le tragique s’entrecroisent pour nous faire vivre de fortes émotions. Nous n’hésitons pas à croire qu’une fin de vie peut être sublime.
28 juin 2018
Collectif, Escale à Montréal, Guides Ulysse, Montréal, 2018, 208 pages, 15 cartes, 14,95 $.

Le meilleur pour
un court séjour à Montréal

Qui veut célébrer le jazz, le cinéma, l’humour ou la chanson se dirige naturellement vers Montréal, ville
à la fois «fuyante et mystérieuse » où la magie s’opère. Pour vous aider à (re)découvrir la métropole québécoise, les Guides Ulysse
vous offre Escale à Montréal.
La ville regorge d’images emblématiques: croix du Mont-Royal, Oratoire Saint-Joseph, Biosphère, Stade olympique. Des joyaux architecturaux méritent quelques arrêts, notamment la gare Windsor, le meilleur exemple montréalais du style néoroman,
et l’édifice Ernest-Cormier, premier exemple de l’Art déco au Canada.
Côté cuisine, on déguste le smoke meat chez Schwartz’s Delicatessen et les fameux bagels chez St-Viateur Bagel Shop. Pour la cuisine traditionnelle québécoise, on se pointe à
la Binerie Mont-Royal (qui a servi de toile de fond au roman Le Matou d’Yves Beauchemin).
Le touriste averti trouvera le parfait
cadeau ou souvenir au Marché Bonsecours (artisanat), à la boutique-librairie du
Musée des beaux-arts, dans les galeries
et boutiques de la rue Saint-Paul, voire dans les friperies de l’avenue Mont-Royal.  
Escale à Montréal est utile à toute personne qui désire avoir sous la main, en un seul ouvrage, ce que la ville a de mieux à offrir pour faciliter l’organisation d’une escapade de quelques heures, d’une journée ou
d’un long week-end.
Le guide dresse un calendrier d’événements pour tous les mois de l’année sauf pour novembre, mois où se tient pourtant
le renommé Salon du livre de Montréal…
13 juin 2018
Bill Clinton et James Patterson, Le Président
a disparu
, roman traduit de l’anglais
par Dominique Defert, Carole Delporte et Samuel Todd, Paris, Éditions JC Lattès, 2018, 496 pages, 29,95 $.

Bill Clinton, coauteur
d’un thriller sur
le cyberterrorisme

Le 42e président des États-Unis
a allié son expérience du pouvoir
à l’art du suspense de l’auteur
de thriller le plus vendu à travers
le monde. Cela a donné Le Président a disparu, de Bill Clinton et James Patterson, un roman où nous voyons comment le cyberterrorisme est rien de moins qu’un retour du Far West, une nouvelle frontière effrayante
où n’importe qui peut attaquer
une nation.
Le président est Jonathan Duncan, 50 ans, atteint de thrombocytopénie immune (son sang ne coagule pas comme il le devrait).
Il doit constamment prendre des stéroïdes.
Il doit surtout prendre des décisions ou créer des situations qui le dispensent
de prendre une décision.
Au sujet de la présidence américaine,
les auteurs écrivent que « personne ne vous prévient que ce boulot est pire que
les montagnes russes – une succession d’ascensions magnifiques et de chutes vertigineuses ». Clinton et Patterson notent aussi que, « s’il y a une leçon à retenir de l’histoire humaine et animale, dans toutes
les sociétés, des plus primitives aux plus évoluées, c’est que toutes, sans exception, ont besoin d’un leader. »
Une cyberattaque est imminente et elle fera des États-Unis d’Amérique le plus grand pays du tiers-monde. La seule voie qui s’offre au président Duncan est d’éradiquer le virus de l’holocauste nucléaire… sans avoir à lancer la Troisième Guerre mondiale. Trois personnes brillantes qui occupent de très hauts postes choisissent toutes la même option, mais les tripes du président lui disent le contraire…
Le virus derrière la cyberattaque occupe beaucoup de place et donne lieu à des passages techniques qui sont à la fois nécessaires et lassants. Heureusement,
la trame psychologique reprend le dessus pour nous montrer que la politique est
un sport impitoyable où la confiance en prend souvent pour son rhume.
Sans compter que, « dans un brouillard d’information et de désinformation,
nos identités mêmes sont mises au défi ».
Le livre nous apprend que « le chef
de cabinet est le poste le plus exigeant de
la Maison Blanche ». Aux yeux du président Duncan, celle qui occupe ce poste anticipe toutes ses décisions, « et souvent en mieux ». Il ne sait pas à quel point il se trompe… Je ne vous dévoilerez pas
le dénouement de l’intrigue, bien entendu. Sachez seulement que le président va prendre le volant, écraser l’accélérateur et frôler la mort. Personne ne pourra l’aider.
Il y a deux coauteurs, mais parfois nous semblons entendre plus la voix de Clinton, comme lorsque nous lisons que rien n’est plus précieux qu’un collaborateur qui ose contredire le président, lui démontrer qu’il
a tort, le forcer à étayer ses décisions. « Être entouré de flatteurs et autres lèche-bottes ouvre la voie à l’échec. »
Le roman est truffé de petites réflexions comme « l’implication démocratique est désormais influencée par l’instantanéité de Twitter, Snapchat, Facebook et les chaînes d’information en continu. » Ou encore : « Aux États-Unis, le racisme est notre fléau le plus ancien. […] Trop souvent, la peur et
le mépris de "l’autre" nous font oublier
ce que nous sommes capables d’accomplir tous ensemble. »
Même si on nous avertit avant le chapitre premier que les situations et les personnages dans ce roman sont purement fictifs, nous sommes portés à substituer Bill Clinton à Jonathan Duncan. Sans doute parce que réalité et fiction font bon ménage.
Un discours de Duncan reprend les thèmes chers aux Démocrates : réforme en matière d’immigration, lois plus strictes sur le port d’arme, redécoupage électoral, vrai débat
sur le changement climatique.
Dans Le Président a disparu, Bill Clinton
et James Patterson vont bien au-delà d’une intrigue finement ciselée – attendez-vous
à un rebondissement spectaculaire –,
et s’attardent à faire passer un puissant message, à savoir que « notre avenir est
un champ de possibilités, et non de ruines desquelles il nous faudrait renaître ».
5 juin 2018
Gilles Archambault, En toute reconnaissance, carnet de citations plutôt littéraires, Montréal, Éditions du Boréal, 2018, 152 pages, 18,95 $.

Journal intime sous forme de citations littéraires

Depuis une cinquantaine d’année, Gilles Archambault a inscrit
des phrases (citations) dans
un carnet bleu, sur des thèmes
qui lui sont chers, comme l’amour, l’amitié, la tendresse, le passage
du temps et la façon d’accueillir
la vie. Cela donne En toute reconnaissance, carnet de citations plutôt littéraires.
La très grande majorité des citations provient d’auteurs français, notamment Stendhal et Flaubert, mais aussi Marcel Arland, Louis Calaferte, Henri Calet et Jean-Claude Pirotte. Sur environ 150 auteurs
cités, j’ai reconnu moins d’une dizaine
de Québécois, dont Brault, Grandbois,
Major, Pilon et Ricard.
On y trouve une citation de Jean Éthier-Blais, seul auteur franco-ontarien au palmarès. Il y a même une citation de François Ricard qui porte entièrement
sur l’écrivain né à Sturgeon Falls,
sur sa conception de la littérature,
« lieu de passion et de liberté ».
Les citations inscrites par Archambault en disent davantage sur lui que sur les auteurs lus, sur son état d’esprit à un moment précis. « C’était ma façon de tenir mon journal intime en quelque sorte. »
Ce carnet est farci de réflexions personnelles fort intéressantes. À titre d’exemple, l’auteur estime que « rien n’est moins sûr que la pérennité littéraire ». Selon lui, « on édite, on couronne à qui mieux mieux des ouvrages que vous ne liriez pas même sous la torture ».
Avide lecteur, Archambault s’intéresse peu
à l’intrigue d’un roman ou aux idées généreuses dont un livre traite. « Le mythe de l’écrivain généreux, répandant une semence, n’est pas mon affaire. J’estime
que mon cahier de citations est en quelque sorte un carnet de chasse. J’y aligne
mes bonnes prises. » L’une d’elles provient des Caves du Vatican d’André Gide :
« Tous ces gens qui écrivent et peu de gens qui lisent. »
L’avant-dernière citation m’a semblé résumer toute la carrière littéraire de Gilles Archambault. Elle est tirée de Bratislava,
de François Nourissier : « Je n’ai jamais tenté, roman ou non, que d’écrire au plus près de moi. »
30 mai 2018
Heidi Hollinger, 300 raisons d’aimer
La Havane
, guide traduit de l’anglais par Marie-José Thériault, Montréal, Éditions
de l’Homme, 2018, 288 pages, 29,95 $.

Lettre d’amour à La Havane

Si vous êtes allés à Cuba, comme
une foule de gens, vous affirmez peut-être connaître La Havane.
Vous avez plutôt une vague idée car il y a 300 raisons d’aimer La Havane, titre du guide préparé par Heidi Hollinger qui séjourne régulièrement dans la capitale cubaine depuis 1989.
Avec ses décors, ses parfums et ses sons,
La Havane est « d’une formidable sensualité ». Hollinger dresse d’abord
une liste de ses coups de cœurs : les plus beaux exemples d’art déco, les rues qui invitent à la promenade, les bars à cigares, les plus beaux couchers de soleils, les tables exotiques d’exception, les meilleures glaces, etc.
On qualifie El Malecón de plus long banc de parc au monde (sept kilomètres de la Vieille Havane à l’ouest de Velado). Il faut s’asseoir sur son parapet, dos à la mer « pour observer les marées humaines ». Vous y croiserez sans doute un vendeur de cacahuètes rôties maison (4 cents le cornet); « parvenir à en extraire la dernière cacahuète est le plus grand défi qu’on puisse relever à la Havane ».
La Mecque Art déco est sans contredit l’Édifice Bacardi (1930), premier gratte-ciel de la capitale; seul le hall est accessible aux touristes, mais il en vaut vraiment la peine. « Allez-y, c’est un must. » Si vous préférez quelque chose de plus classique, de plus ecclésiastique, alors rendez-vous à l’Iglesia y Convento de Nuestra Señora de la Merced pour y admirer « le plus extraordinaire ensemble de fresques et de toiles réalisées par d’éminents artistes cubains du XIXe siècle. Une splendeur. »
Si vous n’allez qu’à un restaurant de
La Havane, que ce soit La Guarida. C’est là qu’on a tourné le film Fresa y Chocolate.
Il est suggéré d’essayer les tacos de poisson ou le ceviche cubain. Le plat préféré de l’auteure est « le visuellement et gastronomiquement sublime carpaccio de pieuvre ». N’oubliez pas de réserver.
Si vous êtes un jeune homme souhaitant arborer le look cubain, alors traversez
la rue en sortant d’El Café et entrez dans
le minuscule salon Neldys Y Rey (Amargura no 361, entre Aguacate et Villegas). Tous
les styles sont autorisés (toutes les couleurs aussi). C’est une vraie « ruche d’inventivité capillaire ».
Que devrais-je rapporter dans mes bagages? Trois choses : 1) le rhum Santiago de Cuba de 11 ans, mais le Santiago Añejo
(7 ans) est aussi excellent et quatre fois moins cher; 2) des cigares achetés dans
les magasins de l’État (méfiez-vous des
faux offerts par les camelots); 3) du café fraîchement torréfié, Serrano est la meilleure marque.
Original et hors des sentiers battus, ce guide est une véritable lettre d’amour à La Havane.
22 mai 2018
Dominique Maisons, Tout le monde aime Bruce Willis, roman, Paris, Éditions de
la Martinière, 2018, 400 pages, 34,95 $.

L’effet Weinstein
dans un roman français

Le sort des gens heureux
n’intéresse pas les romanciers ou
les dramaturges. Dominique Maisons crée donc le personnage de Rose, l’une des jeunes étoiles les plus brillantes du firmament d’Hollywood, et la plonge dans une intrigue aussi sombre qu’alambiquée qui s’intitule Tout le monde aime Bruce Willis.
En épilogue, l’auteur cite le New York
Times
du 12 décembre 2017 pour rappeler que seulement 4 % des réalisateurs hollywoodiens sont des femmes et que « seuls 27 % des dialogues prononcés dans les grands films de 2016 l’étaient par des femmes ». Cet état de la situation teinte carrément le roman.  
Dominique Maisons s’acharne à décrire
le mal-être de Rose Century sous toutes
ses coutures. Son imprésario est un manipulateur, un « salopard cupide »
dans le sillon d’Harvey Weinstein et des autres « grands prédateurs angelinos ».
Rose a envie d’en découdre avec les
normes de Hollywood et de s’adonner à
des comportements peu compatibles avec son statut d’icône du grand écran, mais
« L.A. peut se montrer d’une cruauté totale envers ceux dont l’apparence ne répond plus à ses standards. »
Lors du lancement de la version française de son dernier film, Rose fait une sortie contre l’animateur d’une grande émission, elle perd les pédales et ce craquage en direct à la télé française lui vaut un stage dans une clinique parisienne, puis dans un centre de lessivage de cerveau au Mexique.
On a droit alors à 145 pages de digressions, de longueurs à n’en plus finir. On peut sauter des chapitres entiers sans perdre
le fil de l’histoire. Je veux bien croire que « la Californie n’a de sens que si on la considère comme une scène de théâtre,
[un] pays fictif », il y a des limites à charrier le lecteur.
L’éditeur prétend que Dominique Maisons nous livre ici son premier grand « roman américain ». Permettez que j’en doute. L’auteur a certes remporté de grands prix littéraires dans le passé, mais je crois qu’il
a cherché trop vite à profiter de l’effet Weinstein et « moi aussi ».