16 septembre 2018
Lina Rousseau, Mon premier imagier-
Les chiffres
, livre-jeu illustré par Marie-Claude Favreau, Montréal Dominique & Cie, 2018,
8 pages, 12 pièces, 19,95 $.
Lina Rousseau, Mon premier imagier-
Les animaux
, livre-jeu illustré par Marie-Claude Favreau, Montréal Dominique & Cie, 2018, 8 pages, 12 pièces, 19,95 $.

Livres-jeux sur les chiffres
et les animaux

Lina Rousseau a créé deux personnages, Galette et Tartine, qui ont donné leurs noms à des imagiers,
le premier sur les chiffres, le second sur les animaux. Ces albums tout carton sont de magnifiques boîtiers
qui comprennent chacun 12 pièces
de casse-tête, facilement manipulables, à encastrer au bon endroit. Le concept est original, attrayant et stimulant.
Ces excellents livres-jeux sont éducatif, bien entendu. En apprenant à compter, l’enfant découvre aussi des mots comme : pomme, bateau, fleur, crayon, coco, voiture, papillon, etc. Dans l’album sur les animaux, il est question de : poisson rouge, chat, chien, cheval, vache, lion, pingouin, etc.
Avec leurs illustrations attrayantes et leurs pièces à encastrer, ces livres-jeux permettent
à l’enfant de développer sa motricité fine,
une habileté qui lui sera utile quand viendra
le temps d’apprendre à lacer un soulier, à boutonner un chandail ou à tracer des lettres. Et tout cela se fait dans le plaisir, voire les rires.
Grâce à l’univers stimulant de Galette et Tartine, les petites mains amélioreront leur dextérité tout en s’amusant ! Une habileté qui leur sera particulièrement utile quand viendra le temps d’apprendre à lacer un soulier, à boutonner
un chandail ou… à tracer des lettres.
9 septembre 2018
Pierre-Louis Gagnon, La disparition d’Ivan Bounine, roman, Montréal, Lévesque éditeur, coll. Réverbération, 2018, 218 pages, 27 $.

Thriller politico-littéraire autour d’un prix Nobel

Pierre-Louis Gagnon s’inspire
du premier prix Nobel de littérature accordé à un Russe en 1933 pour créer un thriller politico-littéraire intitulé La disparition d’Ivan Bounine. Il n’y a pas de véritable suspense, car on sait depuis 85 ans que le prix a été attribué à Bounine qui n’était pas un favori de Staline.
Parlant de Staline, l’auteur le décrit presque comme une préfiguration de Donald Trump. Il peint aussi un portrait pathétique des aristocrates suédois pour qui les prix Nobel sont le seul événement « pour se distraire et ne pas sombrer dans l’oubli le plus total ».
L’auteur nous rappelle que le testament d’Alfred Nobel « avait stipulé que les œuvres en lice devaient respecter un critère essentiel : incarner et refléter une tendance idéaliste ». Le Français Sully Prudhomme
a été le premier à le recevoir en 1901.
Au fil des ans, Tolstoï et Tchekhov sont décédés avant d’être considérés.
Pour créer son intrigue, Pierre-Louis Gagnon fait jouer un rôle de premier plan
à l’extravagante et sulfureuse Aleksandra Kollontaï, ambassadrice soviétique à Stockholm. C’est son métier de raconter
des histoires, de mentir, de dissimuler et
de tromper.
Kollontaï fait connaître au secrétaire de l’Académie suédoise que son pays favorise le communiste Maksim Gorki et non l’antirévolutionnaire Ivan Bounine exilé
en France. Elle « dépasse les bornes acceptables des us et coutumes diplomatiques », de sorte que le roi Gustave V et le premier ministre suédois Hansson sont engloutis dans un chassé-croisé suédo-soviétique dont l’issue risque
d’être catastrophique.
En toile de fond, il y a l’avancée d’Adolph Hitler et son élection le 5 mars 1933.
Cela fait dire à Staline que ses hommes de
la Guépéou (police politique de l’URSS) « n’ont pas réussi à nous débarrasser de
ce führer d’opérette ».  
Tous les personnages du roman sont de vraies personnalités politiques ou littéraires. La fiction entre en jeu lorsqu’on est amené à se demander si renommée littéraire peut rimer avec enlèvement, torture et même assassinat…
Seule l’Académie suédoise décide du choix des lauréats, mais le trafic d’influences dépasse presque l’entendement. Certains membres sont prêts à parier un kopeck sur Gorki et l’Académie suédoise sait qu’en ne favorisant pas cet écrivain russe à la solde de Staline elle pose un geste politique.
Tel que mentionné en début d’article, on sait en partant qu’Ivan Bounine sera lauréat
du Nobel de littérature en 1933. On n’a pas hésité à placer son roman autobiographique La vie d’Arseniev au rang de L’Iliade,
de la Divine Comédie et de Faust. Bounine semble « aussi adulé dans les cercles
du Nobel qu’abhorré dans les salons du Kremlin ».
Staline n’a pas réussi à faire en sorte que
le premier Russe à recevoir le Nobel de la littérature soit un écrivain prolétarien.
En accordant le prix à Ivan Bounine,
un membre de l’Académie suédoise aurait laissé entendre que c’était par acquis de conscience, pour se faire pardonner d’avoir trop tardé à reconnaître Tolstoï et Tchekhov. 
4 septembre 2018
Normand Cazelais, Et si le Québec avait dit oui, roman, Montréal, Éditions Fides, 200 pages, 24,95 $.

Référendum revu et corrigé

Géographe-professeur et ancien journaliste, Normand Cazelais nous propose Et si le Québec avait dit oui, un roman uchronique ou une forme d’utopie réaliste. Ici, le 30 octobre 1995, le oui l’emporte par 56 000 voix de majorité, « une petite marge de moins de 2 % ».
Les personnages principaux sont,
bien entendu, Jacques Parizeau et Lucien Bouchard, le premier étant souvent appelé tout simplement « Monsieur ». Bouchard, qui est chef du Bloc Québécois et de l’Opposition officielle à Ottawa, et Mario Dumont, qui est chef de l’Action démocratique du Québec, sont les deux principaux négociateurs avec le reste
du Canada.
Jean Chrétien, lui, nomme Mike Harris (premier ministre de l’Ontario) et Stephen Harper (député réformiste de Calgary-Ouest) comme ses représentants à la table des négociations. « Les éliminatoires de
la coupe Stanley à côté de ça, c’est de
la petite bière. »
Au cours de la ronde des pourparlers, qui s’étire sur plus d’un an, Chrétien se trouve dans une position intenable. « Être dans
la parade sans être celui qui donne le pas, ce n’est pas du Jean Chrétien. »
Il démissionne en faveur de Paul Martin !
L’auteur glisse souvent des pages d’histoire peu connues, comme le fait que le Québec
a été le premier gouvernement de la Confédération à avoir eu recours au financement américain. « C’était en 1878, pour financer le prolongement du train de Montréal jusqu’à Québec, à une hauteur de deux millions de dollars. […] premier financement à l’international de Wall Street. »
Plusieurs reportages de la presse écrite et électronique étayent ce roman, dont ceux
de Chantal Hébert, qui est ici chroniqueuse
au Ottawa Citizen. Cazelais note qu’elle
est « particulièrement bien renseignée »
et que « son esprit d’analyse est remarquable ». C’est toujours le cas.
Comme l’auteur est d’abord un universitaire,
le roman tourne souvent à l’essai et cela alourdit le rythme de l’intrigue ou
du dénouement. La longue référence à
un congrès de l’Association canadienne-française pour l’avancement des sciences, entre autres, est un bel exemple.
Des personnages entièrement fictifs permettent au romancier d’aborder le ressentiment très isolé d’un Anglo-Québécois du Pontiac, et les relations adultères de deux femmes qui trompent leur mari… ensemble. Tiens, tiens !
Dans ce roman, le Québec franchit un cap déterminant le 30 octobre 1995. J’ai été surpris de lire qu’un souverainiste convaincu « n’ose penser à ce qui serait arrivé si [le Québec] avait raté ce rendez-vous avec l’Histoire ». C’est pourtant ce qui est arrivé dans la réalité, sans ressac dans
le genre d’une vague d’attentats terroristes des « Vigiles de la Patrie ».
Norman Cazelais a profité d’un mélange plus ou moins réussi de fiction et de réalité pour raviver des souvenirs aussi riches en espoirs qu’en déceptions.
26 août 2018
Catherine Bellemare, Le tiers exclu, roman, Ottawa, Éditions David, coll. Indociles, 2018, 224 pages, 21,95 $.

Une présence physique : vide et tangible

On imagine mal qu’un enfant unique ne soit pas aimé, ni par sa mère
ni par son père. C’est pourtant
ce portrait que peint Catherine Bellemare dans Le tiers exclu,
son second roman. Le trio décrit forme un triangle infernal. « Victime de mes parents et eux, toujours
un peu victimes de moi. »
Le thème de la parentalité est au cœur de ce roman qui l’écorche de manière assez crue. Chaque membre du trio « a peur de ne plus jamais pouvoir sortir de sa tête. Que le cycle se prolonge pour ne plus jamais s’achever. »
La mère Élise est une ancienne danseuse
de bar, le père Stéphane a vingt ans de plus qu’elle, leur fille Abbygail grandit sur fond de toxicomanie, de comportement adultère, de crise existentielle et de solitude. Le lieu de l’action n’est jamais mentionné, mais
la radio Rouge FM joue et le restaurant
Le Troquet est fréquenté, deux indices
qui pointent vers Gatineau.
Je ne connais rien à la paternité, encore moins à la maternité. Catherine Bellemare décrit une situation qui demeure sans doute plausible, peut-être même plus fréquente qu’on ne le pense : « Pourquoi ne pouvait-elle pas rester en moi pour toujours, nous étions bien. Sa présence douce et invisible, je n’étais désormais plus seule. »
Le tiers exclu dissèque avec brio l’union d’un autre couple, assez secondaire, mais dont le comportement donne des frissons. « Un mariage conçu pour eux, durable et d’autant plus admiré, sans surprise et sans émoi, richissime et froid. »
Catherine Bellemare montre comment
la vérité peut souvent être déstabilisante et, surtout, comment « les mensonges nous
en apprennent souvent plus que la vérité elle-même. »
19 août 2018
Yvon Malette, Entre le risque et le rêve. Une brève histoire des Éditions David, récit, Ottawa, Éditions David, 2018, 364 pages, 27,95 $.

Un rêve devenu
une brillante réalité

À travers les rues où il a vécu et à travers divers ouvrages qu’il a édités, Yvon Malette raconte sa vie de Franco-Ontarien de naissance et de cœur, puis la vie des Éditions David qu’il a fondées vingt-cinq ans passés. Entre le risque et le rêve est l’ouvrage d’un homme fier de s
es origines, toujours en quête d’excellence, parfois en avance
sur son temps.
Dans un long Préambule, Malette décrit
le contexte de la société canadienne-française en Ontario au début des années 1950. « Tout était commandé par
un sentiment d’appartenance à une même communauté, appelée paroisse, tricotée serrée et unie par un même respect, une même crainte des autorités religieuses,
de l’enseignement de l’Église. »
À 71 ans, je suis quatre ans plus jeune
que l’auteur et j’ai aisément retrouvé mon enfance, mon adolescence et mes premières années à l’Université d’Ottawa en lisant
son parcours mouvementé. Nous avons eu plusieurs professeurs en commun, notamment à la Faculté de philosophie
dans les années 1960.
Au Petit Séminaire d’Ottawa, le jeune Yvon Malette apprend rapidement à se « méfier de certaines gens qui profitaient indûment, parfois scandaleusement, de leur autorité ». Quand on veut l’enrégimenter dans l’Ordre de Jacques-Cartier, en 1962, Yvon se rend compte qu’il n’est pas fait pour obéir à
des ordres qui ne se discutent pas.
« La Patente » a défendu à sa manière
les droits des Franco-Ontariens, mais Yvon Malette était déjà rendu plus loin.
L’auteur souligne comment il a appartenu à une génération privilégiée, « celle arrivée
à un moment charnière dans le système d’éducation ». On cherchait des profs
de français au secondaire, au collégial,
à l’université, et chaque fois il sautait sur l’occasion pour se démarquer.
La seconde partie du livre raconte
la petite histoire des Éditions David à
partir d’une quinzaine de livres phares.
Pas de chronologie de la gestion, de
la programmation, de la promotion, plutôt une réflexion sur des auteurs et des manuscrits qui ont fait une différence.
L’un d’eux est Ainsi parle le Saigneur, de Claude Forand. C’est avec ce titre que David inaugure la collection 14/18 (pour les ados), ce qui « marque le début d’une nouvelle orientation à la maison d’édition ».
Ce créneau jeunesse compte aujourd’hui pour un tiers des ventes annuelles de
la maison.
En donnant une place de choix aux haïkus et en publiant l’anthologie Haïku sans frontières, entre autres, les Éditions David sont devenues au fil des ans « le chef de file incontesté dans le domaine du haïku francophone tant à l’étranger qu’au Québec et au Canada francophone ».
Ces deux exemples – ados et haïkus – illustrent bien comment une institution franco-ontarienne a su se tailler une place de choix dans la littérature d’expression française.
15 août 2018
Cahiers Charlevoix – Études franco-ontariennes 12, Ottawa, Les Presses
de l’Université d’Ottawa, 2018, 294 pages,
29,95 $.

La chanson française
de tradition orale
en Ontario 

La douzième livraison des
Cahiers Charlevoix coïncide avec
le 25e anniversaire de la Société Charlevoix. Six études y sont présentées, dont une de Julie Boissonneault (Université Laurentienne) qui se penche sur
le français parlé en Ontario et
une autre de Jean-Pierre Pichette (Université Sainte-Anne) qui examine les « petits contes drolatiques » publiés entre 1906
et 1928 par Régis Roy (1864-1944). C’est l’étude sur « la chanson française de tradition orale en Ontario » qui a le plus captivé
mon intérêt. 
Marcel Bénéteau a longtemps enseigné au Département de folklore et ethnologie de l’Université de Sudbury; il a consacré dix ans à identifier et classer 12 286 versions de 1 409 chansons traditionnelles, recueillies de 1895 à 2010 et provenant
de toutes les régions de l’Ontario. Elles sont regroupées sous six grandes catégories : Chansons en laisse, Chansons strophiques, Chansons en forme de dialogue, Chassons énumératives, Chansons brèves et Chansons sur les timbres.
« La chanson en laisse est de loin la catégorie de chanson traditionnelle la plus populaire chez les chanteurs franco-ontariens aujourd’hui (la situation est identique au Québec). » Trois beaux canards, À la claire fontaine et M’en revenant de la jolie Rochelle sont parmi
les plus connues. Ces chansons à répondre envoient un message de participation et,
du coup, d’appartenance. « Ce qu’on chante est moins important que le fait qu’on chante ensemble ». Les chansons en laisse sont entonnées lors des réunions de famille et à l’occasion du temps des Fêtes, soit durant des moments forts d’expression identitaire.
Selon Marcel Bénéteau, il ne serait pas faux de dire qu’actuellement, pour la majorité des francophones en Ontario comme au Québec, les termes « chanson traditionnelle » ou « chanson folklorique » se réduisent presque entièrement à la « chanson à répondre ». La plupart de celles-ci sont des chansons en laisse.
Comme le Nord de la province, notamment la région rayonnant autour du Grand Sudbury, a été sillonné et inventorié plus que l’Est et le Sud, c’est là qu’on retrouve
le plus grand nombre de chansons types, soit 1 060 contre 763 dans le Sud et 596 dans l’Est. Le nombre de versions est encore plus disproportionné, soit 8 490 dans le Nord, 2 168 dans le Sud et 1 628 dans l’Est.
 
Dans la conclusion de « La chanson française de tradition orale en Ontario », Marcel Bénéteau note que le nombre et
la sorte de chansons ont diminué chez les Franco-Ontariens. « Avec cette évolution disparaît tout un volet de thèmes et de scénarios traditionnels : amourettes de bergers et de bergères, aventures de soldats et de conscrits, thèmes religieux, épiques
et tragiques. »
Ce vaste corpus oral mérite néanmoins d’être étudié en soi et valorisé, car il apporte « des éclairages sur notre histoire, notre culture, sur le comportement et
la mentalité de nos ancêtres et sur leurs retombées dans les enjeux et les attitudes du monde contemporain ».
31 juillet 2018
Jean-Pierre Dubé, La Grotte, roman, Saint-Boniface, Éditions du Blé, 1994, 128 pages, 14,95 $.

Triple meurtre :
amant, amour, passion

Natif du Manitoba et journaliste
de carrière, Jean-Pierre Dubé
a d’abord signé le scénario de deux spectacles musicaux présentés
au Cercle Molière de Saint-Boniface. Son premier roman, La Grotte,
a paru en 1994 aux Éditions du Blé.
C’est pour le moins un texte intrigant qui traite du traumatisme provoqué par l’inceste, de l’homosexualité et des ravages de
la culpabilité, tout ça en 128 pages.
Dès le départ, l’auteur sème le doute car
la narration au je est tantôt masculine tantôt féminine, parfois les deux dans
la même phrase : « Je suis possédée… Je suis déchiré…, Épuisé, soulagée…». La grotte du titre est l’endroit où un jeune homme a été assassiné par un prêtre homosexuel envoyé en prison pour dix ans.
Les personnages – jeune homme, petite amie, prêtre, etc. – ne portent pas de nom.
La voix narrative prédominante est celle
du prêtre défroqué. La grotte, elle, demeure silencieuse, « elle ne signe aucun crime, mais elle n’est pas innocente ».
Dubé signe un roman psychologique où un homme ne veut pas de lui : « Je me fais mal d’être qui je suis. » La jeune femme, elle, refuse d’habiter son corps, son âme s’évapore. Le seul lien entre eux est
une blessure. L’un et l’autre sont assis
« sur la clôture du bien et du mal ».
L’homosexualité est abordée presque
entre les lignes. Le prêtre a enseigné dans
un pensionnat et a été attiré par un de
ses élèves. Il avoue cependant avoir eu peur, toute sa vie, d’être près d’un homme,
même s’il en a aimé un. L’auteur note,
dans un beau jeu de mots, que le sexe est
une évasion : « pénétrer, c’est une façon de sortir, de s’en aller dans le passé ou l’avenir, avec l’image des absents collés contre
le corps ».
Parlant de jeu de mot, Dubé puise dans
le décor religieux pour décrire l’attirance entre le prêtre et l’élève : « Il est innocent.
Il est là dans ma classe comme une lumière dans mes ténèbres, la solitaire lampe de
mon sanctuaire. » Belle trouvaille !
Il y a beaucoup de sensibilité, de suggestibilité et d’intensité dans La Grotte. L’éditeur parle d’une écriture qui a une qualité « durasienne ». Jean-Pierre Dubé illustre avec brio qu’en tuant une personne, on peut aussi tuer l’amour en soi et
la passion.
30 juin 2018
Valentin Musso, Dernier été pour Lisa, roman, Paris, Éditions du Seuil, 2018,
400 pages, 34,95 $.

Valentin Musso, thrilleriste redoutablement efficace

C’est au courant de l’été que
j’ai découvert le romancier français Valentin Musso. Je ne savais pas
qu’il avait publié des thrillers en 2010, 2011, 2012, 2014 2015 et 2016. Son tout dernier s’intitule Dernier été pour Lisa, un ouvrage d’une redoutable efficacité. 
Valentin Musso situe son intrigue en 2004 et 2016, à Black Oak, bourgade assez morne du Wisconsin. On plonge dans un petit univers stable et routinier que les gens
ne quitteraient pas pour rien au monde; c’est aussi un endroit où « même les secrets les mieux cachés finissent par refaire surface ».
Au début de l'été 2004, trois élèves terminent leur cours secondaire. Nick Altman, Lisa Nielsen et Ethan Walker sont appelés « les Inséparables ». Dans la nuit du 20 au 21 août, après une soirée bien arrosée, Lisa, 17 ans, est trouvée morte sur les rives du lac Michigan. Son soi-disant petit-ami Ethan est aussitôt arrêté, accusé, reconnu coupable et incarcéré.
Il n’est pas rare qu’une personne soit condamnée en raison de ses antécédents
ou de sa mauvaise réputation, et non pas
en raison de preuves documentées hors de tout doute. Il s’ensuit des erreurs judiciaires. C’est ce qu’un juge estime douze ans après l’incarcération d’Ethan. Libéré, le prétendu assassin de Lisa Nielsen revient à Black Oak où quatre-vingt-dix pour cent des résidents le croient toujours coupable.
Valentin Musso excelle dans l’art de jongler avec la criminologie et la psychologie, avec les liaisons amoureuses et les relations troubles aussi. Son narrateur est Nick Altman, devenu écrivain à succès à New York. À 30 ans, il revient lui aussi à Black Oak en 2016 pour l’enterrement de son père. Il croise une sorte de « justicier redresseur de torts ». Tous deux veulent découvrir
le vrai coupable du meurtre de Lisa Nielsen.
L’efficacité de l’intrigue repose, en partie,
sur le croisement entre criminologie
et psychologie, mais aussi sur un rebondissement complètement inattendu. Chapeau, Musso ! Vous nous faites comprendre qu’il est possible de tuer pour des raisons d’argent ou de sexe, bien entendu, mais qu’il y a aussi d’autres moteurs plus puissants : « ego, désir refoulé, frustration, perte d’estime de soi ».
Le lecteur apprend assez rapidement que
la police n’a pas poussé très loin son investigation en 2004, que « l’enquête a été salopée », que certaines personnes n’ont pas dit tout ce qu’elles savaient à l’époque. Nick identifie une demi-douzaine de suspects potentiels et imagine des scénarios parfois invraisemblables. Les annales judiciaires n’en sont-elles pas remplies…? Tout comme les entorses avec la vérité pour parvenir
à ses fins.
L’auteur aime glisser ici et là des petites phrases qui agissent comme une sentence ou un leitmotiv. En voici trois exemples : « il n’y a qu’un pas de l’arrogance du vainqueur à l’humiliation du vaincu; 
se souvenir de certains événements peut être parfois plus douloureux que de
les vivre; le silence est souvent une manière illusoire de se mettre à l’abri ».
Comme l’histoire se passe aux États-Unis
et que je dévore souvent des thrillers de James Patterson ou Michael Connelly,
j’ai curieusement eu l’impression que Dernier été pour Lisa était une traduction en français. Peut-être parce qu’il est question de lycée et non d’école secondaire ou high school. Il y a peu de références nord-américaines, sans doute parce que le public visé est d’abord français ou européen.
15 juin 2018
Louise Royer, Téléportation et tours jumelles, roman, Ottawa, Éditions David, coll. 14/18, 2018, 200 pages, 14,95 $.

Nouvel épisode
de téléportation

Enseignante des sciences dans
une école privée, Louise Royer est une Franco-Ontarienne qui habite
à Mississauga et qui aime écrire
des histoires de science… fiction,
où il est toujours question de transmutation des corps ou
de téléportation. Son quatrième roman s’intitule d’ailleurs Téléportation et tours jumelles.
Ils ont été précédés d’iPod et minijupe au 18e siècle (2011), de Culotte et redingote
au 21e siècle
(2012), puis de Bastille et dynamite (2015). François et Sophie
sont présents dans chaque épisode,
leur rencontre demeurant le fruit
d’une téléportation entre 2009 et 1767.
Le principal personnage du quatrième épisode est Jake Stanford qui détient
le record mondial du plus grand nombre
de téléportations, ayant ainsi « l’habitude
de l’éblouissement du siphon d’étincelles
qui le fait apparaître instantanément ailleurs sur la planète ».
Jake avait aidé François à s’échapper de
la Bastille dans l’épisode précédent.
Nous sommes maintenant en 2023 et
Jake se voit confier la tâche d’étudier
les déplacements des terroristes responsables de la destruction du World Trade Centre au cours du mois précédant l’attaque.
Nous naviguons entre 2023 et 2001 ;
ces déplacements m’ont parfois paru
un peu déroutants. Jake doit convaincre Laura, sœur d’un scientifique,
de l’accompagner dans une expérience
de téléportation. Elle y voit
« une rocambolesque histoire,
une tromperie, une supercherie monumentale ».
Téléportation et haute technologie vont
de pair. Il est question, par exemple,
d’une bague qui contient une centaine d’atomes capables de recevoir, au moment de la téléportation, un code spécial
du programme de simulation.
L’auteure ajoute une touche érotique dans
la relation entre Laura et Jake. Elle écrit que ce dernier « exhale une masculinité qui suscite des papillons dans le bas-ventre
de la jeune femme ». Le style de Louise Royer est toujours très imagé ; en voici
un exemple : « les cotes de la bourse montrent les symptômes de la danse
de Saint-Guy ».
La promotion du livre met l’accent sur l’étude des déplacements de terroristes responsables de la destruction du World Trade Centre. Or, il en est rarement question (je l’ai à peine remarqué). L’histoire n’en demeure pas moins intéressante.
La tragédie du 11 septembre 2001 a marqué à jamais notre imaginaire. Dommage qu’on en parle dans un seul chapitre et que
les terroristes y brillent par leur absence. Heureusement que la plume de Louise Royer est haletante, voire trépidante.
7 juin 2018
David A. Robertson, Quand on était seuls, album illustré par Julie Flett et traduit
de l’anglais par Diane Lavoie, Saint-Boniface, Éditions des Plaines, 2018, 28 pages, 18,95 $.

La lecture est
un repas essentiel

L’album When we Were Alone
de David A. Robertson a reçu le Prix littéraire du Gouverneur général
en 2017. Le grand mérite d’en avoir publié une version française – Quand on était seuls – revient aux Éditions des Plaines, à Saint-Boniface. Cet album est un véritable hommage à la résilience de jeunes infortunés dans les pensionnats autochtones.
Nósisim aide sa grand-mère à entretenir son jardin et remarque diverses caractéristiques qui piquent sa curiosité : vêtements colorés, longue tresse, langue cri. Chaque fois, dans un rythme presque poétique, l’auteur rappelle comment la liberté des jeunes autochtones a été brimée dans des pensionnats loin de leurs familles, où « on voulait qu’on soit pareils aux autres ».
Julie Flett illustre ce conte en ayant recours tantôt à des couleurs sombres (solitude) tantôt à des couleurs gaies (affirmation
de soi). La grand-mère de Nósisim, elle, illustre comment la résilience demeure
le premier pas dans une marche vers
la liberté, vers une prise en charge personnelle.
Avec l’album Quand on était seuls, les jeunes découvrent que la lecture est un repas essentiel. La grand-mère ne dit-elle pas « Na pinaysis, miciso, ta misi kitiyin,
ta maskisiyin » ou « Tiens, petit oiseau; mange et tu seras grand et fort » ?
2 juin 2018
Collectif d’élèves, Petites chroniques vertes – fables écologiques, Ottawa, Éditions David, coll. Mordus des mots, 2018, 192 pages, 10 $.

Sensibilité écologique
des jeunes

La déforestation, la pollution,
la surexploitation et leurs impacts sur la vie animale et végétale sont des exemples de sujets réalistes
qui ont inspiré trente jeunes à écrire une fable écologique qui figure dans Petites chroniques vertes.
Les élèves proviennent moitié moitié des écoles secondaires publiques
et catholiques de langue française en Ontario : 5 du Nord, 10 du Sud
et 15 de l’Est.
L’écrivain Gabriel Osson, de Toronto,
a parcouru la province pour animer
des ateliers d’écriture. « Je pensais
leur apprendre les mystères de la fable écologique, mais ce sont plutôt eux qui m’ont instruit à travers une grande variété d’histoires écrites avec sensibilité et intelligence. » Un peu plus de 70 textes
ont été soumis dans le cadre du concours Mordus des mots; ils ont été jugés à l’aveugle (le nom de l’élève n’y figurant pas).
Les arbres, les animaux et les appareils prennent aisément la parole dans ces fables. Ainsi, un chêne discute avec un étudiant
en sciences environnementales,
un réfrigérateur s’entretient avec le fermier qui l’a récupéré et des animaux dénoncent leurs conditions de vie.
Les élèves font preuve d’un grand sens critique. Dans « L’humain et l’arbre », Annick Dupuis (École secondaire Macdonald-Cartier, Sudbury) conclut
que « Tu peux réparer tes erreurs avec
la nature. Si tu en prends soin, elle te le rendra. » Anaïs Delhomelle (Collège français, Toronto) signe « Une découverte pas comme les autres » et y va d’une remarque ironique : « Il y a des gens parfaits aux quatre coins du monde, malheureusement
la Terre est ronde. »
Voici la liste des dix élèves sud-ontariens qu’on peut lire dans Petites chroniques vertes : Renée Elson (École secondaire catholique Nouvelle-Alliance, Barrie),
Adèle Swanson, Anaïs Delhomelle et Claire Rosienski (Collège français, Toronto), Julie Thomas (École secondaire Étienne-Brûlé, Toronto), Louardiane Soundous (Toronto-Ouest), Mahira Moftah (École secondaire Gabriel-Dumont, London), Brigitte Couture (École secondaire catholique L’Essor, Tecumseh),Victoria Salmeron et Rebecca Charlemont (École secondaire catholique Notre-Dame, Woodstock).
24 mai 2018
Jonas Gardell, N’essuie jamais de larmes sans gants, roman traduit du suédois par Jean-Baptiste Coursaud et Lena Grumbach, Montréal, Éditions Alto, 2018, 832 pages,
22,95 $.

Témoignage aussi déchirant que nécessaire

Au début des années 1980, le sida
est considéré comme la maladie
des homos, la nouvelle peste, voire
la punition de Dieu. Il n’y a pas encore de remède, juste de l’hystérie et de la terreur. Pour décrire
le milieu gay et les ravages du VIH en Suède, Jonas Gardell a écrit
la trilogie N’essuie jamais de larmes sans gants; la version française
a paru en 2016 et une édition québécoise format poche (832 pages) en 2018. La version anglaise se fait toujours attendre
La quatrième de couverture nous dit
que deux jeunes hommes vont tomber amoureux malgré tous les interdits de leur milieu respectif. Fils unique d’une modeste famille rurale, Rasmus Stahl est traité de « sale pédé » avant même qu’il sache qui
il est vraiment. Benjamin Nilsson est
un témoin de Jéhovah « en route pour
une vie diamétralement opposée à tout
ce qu’il a vécu ». Ils se rencontrent à Stockholm en 1982.
Comme c’est un roman, l’auteur multiplie
les intrigues ou rebondissements pour mieux décrire comment la vie peut basculer à la faveur d’une rencontre déterminante… ou prendre une direction inattendue en raison d’une épidémie. Plusieurs des personnages, certains assez colorés, font partie du collectif gay
La Corneille. 
Rue Church à Toronto, rue Reeperbahn à Hambourg, rue Castro à San Francisco,
rue Istedgade à Copenhague, chaque grande ville à son coin gay. En 1980, à Stockholm, la rue Klara norra kyrkogata est communément appelée la Klara pornorra, comme dans porno. Plusieurs personnages du roman y rôdent, y trinquent, y draguent.
La Suède est considérée comme un pays très libéral, très ouvert, mais en 1980 le plus grand quotidien de Stockholm refusait de publier des faire-part de décès où le défunt était un homme pleuré par un autre homme. Avec l’épidémie du sida qui gagne le pays,
la une d’un quotidien clame, en 1987,
qu’« il faut tatouer les séropositifs à l’aisselle, dixit un médecin suédois. »
Jonas Gardell retrace brièvement l’histoire des épidémies pour illustrer que, de tous
les temps, « maladie, péché et impureté étaient étroitement liés ». Le syndrome du bouc émissaire est aussi une constante qui conduit à « l’exclusion, l’isolement et
la ségrégation ». Pendant au moins deux décennies, le bouc émissaire du VIH sera
le pédé, l’homo, le gay.
L’auteur rappelle les événements de Stonewall (New York, 1969) et de Harvey Milk (San Francisco, 1978) pour monter comment la libération sexuelle était si nouvelle et si fragile pour les homosexuels. Chancelants, hésitants et mal assurés,
les premiers pas demeurent néanmoins déterminants.
Rasmus sort du placard lors de son vingtième anniversaire chez ses parents. Par-delà le tabou, Benjamin en vient à se dire « Je… veux dans ma vie… pouvoir aimer quelqu’un… qui m’aime. » Ce quelqu’un est Rasmus. Les parents de l’un et l’autre vivent une montagne russe de bouleversements
et de questionnements. L’homosexualité et encore moins le sida ne font pas partie de leur univers ou vocabulaire.
N’essuie jamais de larmes sans gants fait état de la libération homosexuelle en Suède à l’époque de ce qu’on appelait alors le cancer gay. Un personnage note que ceux qui sont toujours demeurés dans le placard, « ceux qui n’ont jamais laissé personne découvrir qui ils sont réellement, ceux-là, ils ne peuvent non plus révéler à personne le nom de la maladie dont ils souffrent exactement. Pour eux, c’est encore pire. »
La quatrième de couverture indique qu’un membre du couple protagoniste tombera sous la lame de la faucheuse sida. Le livre est un magistral hymne à la vie et à l
a tolérance. Il s’est vendu à plus d’un demi-million d’exemplaires et a été adapté pour une série télé suédoise.
Voilà « un témoignage aussi déchirant que nécessaire, pour ne pas oublier le chemin parcouru et pour continuer d’avancer, ensemble ».
15 mai 2018
Clare Mackintosh, Laisse-moi en paix, thriller traduit de l’anglais par Françoise Smith, Éditions Marabout, 2018, 432 pages, 29,95 $.

Doigté et suspense garantis

La romancière britannique Clare Mackintosh a été traduite en
35 langues. Son tout dernier thriller s’intitule Laisse-moi en paix
et mérite rien de moins que le prix Polar international de Cognac. Qui
est coupable ? Quel est le motif ?
La réponse est cachée par des rebondissements jusqu’à
la dernière ligne.
L’auteure a passé douze ans dans les forces de police avant de se consacrer à l’écriture. Elle campe ses personnages sur la côte sud de l’Angleterre près de Beachy Head, un promontoire de craie dont la hauteur de
162 mètres en fait un des sites de suicide 
les plus connus au monde.
Dès les premiers chapitres, on apprend
que Tom et Caroline Johnson, âgés respectivement de 58 et 48 ans, ont sauté
du haut de la célèbre falaise, à sept mois d’intervalle. Le coroner conclut à deux suicides même si les corps n’ont pas été retrouvés, en raison de la marée haute.
La fille du couple disparu, Anna, n’accepte pas le suicide de sa mère, une femme forte et confiante « qui n’aurait jamais renoncé à vivre ». Devenue maman à son tour, Anna décide de fouiller le passé, mais se voit rapidement menacer. Fraude, conspiration
et mensonges semblent plus rassurants.
Anna confie ses doutes à Murray, un ancien policier-enquêteur qui se fie plus à son instinct et à son expérience qu’aux règles de la police judiciaire. « Quand cela sentait l’embrouille, que cela avait le goût de l’embrouille, il y avait des chances pour
que ce soit une embrouille. Même si ça n’en avait pas l’air. »
Le point fort de Murray consiste à envisager les problèmes sous un angle original. Bien qu’atteinte de troubles psychologiques, sa sympathique et perspicace épouse lui vient en aide. Le tissu de mensonges ne tarde
pas à s’effilocher. On sent la mise en scène, le suicide trop parfait.
Suicide, meurtre, faux suicide, tout est sur
la table dans ce thriller finement architecturé. Le sexe ou l’argent explique plusieurs crimes, mais Murray découvre
une autre raison qui peut pousser les gens à disparaître…
Je ne vais évidemment pas vous dévoiler l’identité de la, le ou les coupables. Je vous signalerez tout simplement que rien n’est plus bizarre que les gens. « Comment peut-on connaître une personne toute sa vie
sans la connaître du tout ? »
Dans Laisse-moi en paix, Clare Mackintosh réussit avec brio à décrire le cheminement d’une protagoniste qui n’a pas peur de
la mort mais plutôt de la vie.
Le style de Mackintosh est alerte et
sa psychologie des personnages demeure solide. Les chapitres sur Anna sont écrits
au « je », ceux sur Murray en narration. D’autres nous apparaissent d’abord comme une voix d’outre-tombe.
Le suspense est maintenu de la première à la dernière ligne, littéralement. Ça vaut six étoiles, mais le maximum est cinq !
7 mai 2018
Mireille Messier, À qui le coco ?, album illustré par Caroline Merola, Montréal, Éditions de l’Isatis, coll. Clin d’œil no 31, 2018, 24 pages, 11,95 $.

Reconnaître un oiseau
à son œuf  

Mireille Messier n’a plus assez
de doigts pour compter ses livres destinés aux enfants de 3 à 6 ans.
Le tout dernier s’intitule À qui le coco ? Il s’agit d’un album qui permet de découvrir neuf oiseaux d’Amérique à partir de leurs œufs tous différents. Il y a la mésange à tête noire, le grand héron bleu,
le colibri à gorge rubis, le harfang des neiges, le macareux moine,
le fou de Bassan, le cygne siffleur,
le merle et la corneille d’Amérique.
L’auteure a été fort bien encadrée puisque
la directrice des Éditions L’Isatis, Angèle Delaunois, est une ornithologue. L’illustratrice Caroline Mérola a été choisie en raison de ses dessins très colorés et
près de la réalité ; elle a eu carte blanche
et le résultat est très dynamique. Chaque oiseau semble nous faire un « clin d’œil »
(nom de la collection).
À qui le coco ? est un documentaire poétique. Pour chaque oiseau et ses œufs,
il y a trois ou quatre phrases avec des mots qui riment. C’est de « la poésie du quotidien ». Brindilles rime avec coquille, perché avec bleutés, pointus avec touffues, riz avec petits. Le livre est dédié « à Ian, mon coco rococo ! » Ian est le mari de Mireille Messier.
Quand Mireille va dans les écoles, elle apporte une version géante du livre et un œuf en bois de chaque oiseau (grosseur
et couleur exactes). Les enfants peuvent
les tâter et même les commander en ligne.
C’est le genre d’album qu’un parent peut lire à son enfant de 3, 4 ou 5 ans. La recherche sur les neuf oiseaux, leurs nids, leurs œufs et leur environnement est rigoureuse mais adaptée aux petits.
1er mai 2018
Éric-Emmanuel Schmitt, Madame Pylinska et le secret de Chopin, récit, Paris, Éditions Albin Michel, 2018, 126 pages, 17,95 $.

Écrire est savoir
demeurer dans l’intime.

Le tout dernier récit d’Éric-Emmanuel Schmitt relate la relation entre un jeune homme qui veut apprendre le piano et sa professeure polonaise assez extravagante. Madame Pylinska et le secret de Chopin est écrit au « je » : à 9 ans, Éric est bouleversé en entendant
sa tante jouer du Chopin ; à 21 ans,
il décide d’apprendre à jouer du piano. Ce qui l’attend est rien de moins qu’un apprentissage de la vie, de l’amour et de l'écriture.
La première fois que l’enfant entend sa tante jouer un air de Chopin, il découvre « l’épiphanie d’une manière d’exister différente, dense et éthérée, riche et volatile, frêle et forte ». Ses premiers cours l’initient à Couperin, Bach, Hummel, Mozart, Beethoven, Schumann, Debussy… À 16 ans, l’ado veut aborder Chopin, mais le miracle ne se produit pas, Chopin le fuit. Une fois rendu à l’École normale supérieure de Paris, Éric-Emmanuel Schmitt étudie la philosophie et cherche un prof de piano. Entre en scène Madame Pylinska.
Lorsque cette Polonaise joue Chopin,
le philosophe sent « la musique le frôler,
le lécher, le piquer, le pétrir, le malaxer,
le balloter, le soulever… ». La professeure voit que son élève est un cérébral outillé pour Bach, il enfonce les touches comme
un bûcheron. Les devoirs qu’elle lui donne l’éloignent toujours du piano : cueillir
les fleurs sans faire tomber la rosée, écouter le silence ou le vent, faire des ronds dans l’eau, venir à son cours après avoir fait l’amour… car les bémols devenus alors pulpeux et charnus frôleront le divin.
Lorsque l’auteur discute de la relation que Frédéric Chopin a eue avec George Sand,
sa prof lui répond que Sand était « une esclave de la réalité » alors que la musique de Chopin « impose sa réalité à l’esprit. […] Elle n’exprime pas des sentiments, elle les provoque. » Pour madame Pylinska, il existe d’autres compositeurs, mais il est impensable « qu’on pût en penser autant de bien que Chopin ».
Madame Pylinska et le secret de Chopin
est le court récit d’un long impact. Éric-Emmanuel Schmitt a toujours écrit en pensant à ce que Chopin lui avait appris. « Les plus beaux sons d’un texte ne sont pas les plus puissants, mais les plus doux. » L’écrivain n’harangue pas une foule, il s’adresse à un individu, à moi, à lui, à elle. Écrire, c’est savoir « demeurer dans l’intime ».
25 avril 2018
Jacques Mathieu et Denis Vaugeois, Faire aimer l’histoire en compagnie de Jacques Lacoursière, essai, Québec, Éditions du Septentrion, 2018, 292 pages, 24,95 $.

L’histoire au quotidien
dans la langue du conteur

Le nom de Jacques Lacoursière
est intimement, directement et entièrement relié à l’histoire du Québec et du Canada. Deux de ses collaborateurs-inspirateurs, Jacques Mathieu et Denis Vaugeois, nous brossent un portrait de l’homme dans Faire aimer l’histoire en compagnie de Jacques Lacoursière
Né à Shawinigan le 14 mai 1932 (86 ans), Jacques Lacoursière est professeur à une école primaire de Trois-Rivières lorsque Denis Vaugeois l’invite à l’accompagner aux Archives publiques du Canada, à l’été 1960, pour faire de la recherche sur les premiers Juifs du Canada. Lacoursière rêvait alors de devenir écrivain, mais après deux semaines, jour et nuit, aux Archives de la rue Sussex, il a la piqure de l’histoire. « Chose certaine, Jacques avait mordu à l’hameçon. » C’est donc en Ontario qu’il découvre sa vocation, celle de devenir un vulgarisateur de l’histoire.
Il est intéressant de noter que c’est aussi
en Ontario que Lacoursière a sérieusement étudié l’histoire (scolarité de maîtrise à l’Université d’Ottawa). Il avait obtenu
un baccalauréat en pédagogie de l’École normale Maurice L. Duplessis, en 1960,
et Denis Vaugeois écrit que « c’est le plus haut diplôme qu’il n’obtiendra jamais ». Quand il enseignera l’histoire à l’Université Laval, de 1997 à 2001, ce sera à titre de professeur invité.
C’est en participant activement au projet Boréal Express que Lacoursière se fait connaître comme vulgarisateur de notre histoire. Le Boréal Express ne couvre pas l’histoire du Québec ou du Canada mais celle de l’établissement des Français
en Amérique du Nord. « On ne fait pas l’histoire d’un territoire, mais celle d’un peuple. » La devise du journal est
« Par l’histoire – citoyen du temps » et chaque numéro est daté d’une année :
1524, 1543, 1609, 1629, 1642 et ainsi de suite jusqu’à 1760, soit de l’arrivée des Européens jusqu’au traité de Paris.
Lacoursière est tout désigné pour écrire un manuel d’histoire destiné aux élèves du secondaire. Ce sera Canada-Québec (quatre versions entre 1968 et 2000). Puis on lui propose Notre histoire, Québec-Canada :
15 livrets en 15 semaines, de la mi-septembre à la mi-décembre 1972. L’objectif de vulgarisation de notre histoire est atteint puisque ces livrets sont vendus dans les magasins Steinberg.
Parallèlement à ces publications, Lacoursière participe comme recherchiste pour des émissions de Radio-Canada, dont Les Forges du Saint-Maurice (1971-1975) et la série Duplessis (1977-1978). « Imagé, brillant, sympathique et capable d’aborder tous
les sujets, il devient le chouchou des animateurs de télé et de radio », confiera Hélène-Andrée Bizier.
Lacoursière a toujours attaché une grande importance à l’iconographie, au graphisme et à la mise en page, et ce depuis Boréal Express. C’est particulièrement le cas pour la revue Nos Racines : 144 fascicules,
144 pages de portraits de familles.
Le co-auteur Jacques Mathieu résume bien deux grandes forces de l’historien : « L’érudition remarquable de Lacoursière
a beaucoup contribué à l’élaboration de
ces contenus historiques, passant des événements aux découvertes, aux établissements, aux besoins primaires, aux vécus familiaux, aux citoyens, aux épreuves, aux performances culturelles, à la gamme des relations interpersonnelles ou communautaires, en somme en couvrant tout l’éventail des gestes et des sensibilités de l’humain. En plus, cette histoire au quotidien, il l’exprimait dans la langue
du conteur. »
Dans un très long chapitre, Mathieu explique tous les soubresauts de l’exposition inaugurale « Mémoires » du Musée de
la civilisation (1988), à laquelle Lacoursière a été intimement lié. Devenu membre de
la Société royale du Canada trois ans plus tard, Lacoursière résume un des drames
des Québécois et des Canadiens : « une connaissance très partielle et très imparfaite de leur passé. Comment bâtir l’avenir sans de solides assises dans le passé ? »
Pour Denis Vaugeois, Jacques Lacoursière
est un « historien autodidacte qui a eu
une vocation tardive ». Selon Jacques Mathieu, « par sa rigueur intellectuelle,
la minutie de sa démarche et son analyse critique des témoignages, il s’est appliqué à centrer toute son approche sur la recherche du vrai, du vérifiable dans les sources. »
Faire aimer l’histoire en compagnie de Jacques Lacoursière est un voyage fascinant dans les coulisses du succès.
15 avril 2018
Chantal Garand, Natalia Z., roman, Montréal, AP Annika Parance Éditeur, 2018, 328 pages, 25,95 $.

Le droit de savoir
vs le droit de se taire 

Dans L’Importance d’être Constant, Oscar Wilde écrit que « la vérité est rarement pure et jamais simple ». Cela demeure on ne peut plus manifeste dans Natalia Z., premier roman de Chantal Garand. Quand
un homme retrouve sa mère biologique soixante-deux ans plus tard, comment choisir entre « celui qui a le droit de savoir ou celle qui
a le droit de se taire » ? La réponse est ni pure ni simple.
La Natalia du titre donne naissance à
un garçon le 7 juin 1945 à Oslo et l’offre
en adoption. Le bébé devient Tollef Olsen
et mène soixante-deux ans de bonheur. Quand ce père et grand-père découvre
son dossier d’adoption, il apprend que
le destin de sa mère a été intimement lié
à l’état du monde durant la Seconde Guerre mondiale. Quelles démarches lui apprennent que sa mère vit toujours et qu’elle est établie à Chambly (Québec).
On ne débarque pas comme ça un bon matin en lançant « Bonjour, maman,
c’est moi, le fils que tu as abandonné ! »
On conseille à Tollef de passer par
un intermédiaire pour vérifier l’identité et préparer le terrain. Entre en scène l’amie québécoise d’un ami ; elle se rend à Chambly, rencontre Natalia, gagne
sa confiance et obtient la permission
qu’un contact téléphonique ait lieu.
Dans un roman, ça ne va jamais sur des roulettes du début à la fin. Toute intrigue
est liée à un problème, un écueil,
une divergence. Natalia craint que son fils l’oblige « à replonger dans un passé que
je me suis forcée d’oublier. C’est trop pénible. » Pour elle, sa vie a commencé après la guerre, pas question de revivre
ce qui s’est déroulé avant 1945.
L’auteure décrit avec doigté comment
les terrains de la mémoire peuvent devenir minés, au point de vouloir tout simplement faire table rase du passé. Pour Natalia, il est inutile de tenir une rencontre mère-fils
car « l’essentiel demeurera au fond de
nos gorges, non dit. » Lui faudra-t-il avouer qu’elle a dansé avec des nazis en pleine occupation allemande…? Natalia
a-t-elle peur d’être jugée ? « La vérité agit parfois sournoisement. »
À travers sa protagoniste, Chantal Garand excelle dans l’art de décrire l’indescriptible et de justifier l’injustifiable. On voit comment, en temps de guerre, il demeure souvent difficile de déterminer qui sont
les coupables et qui sont les victimes. Les rôles peuvent parfois être interchangeables.
Le roman regorge de rebondissements bien développés et pose indirectement quelques questions au lecteur, comme : la vie apprend-elle à certains gens que « personne n’est en droit d’attendre quoi que ce soit de qui que ce soit » ?
Natalia Z est un premier roman fort bien réussi.
9 avril 2018
Patrick Delisle-Crevier, Raconte-moi Félix Leclerc, biographie, Montréal, Éditions Petit Homme, coll. Raconte-moi, 2018, 114 pages, 11,95 $.

Le père de la chanson québécoise

« Moi, mes souliers ont beaucoup voyagé… » Vous reconnaissez tout
de suite une des plus célèbres chansons de Félix Leclerc. Pour faire apprécier ce monument artistique au jeune public, Patrick Delisle-Crevier a écrit Raconte-moi Félix Leclerc.
Né le 2 août 1915 à La Tuque (Québec), Leclerc est considéré comme le « père de la chanson québécoise ». Voici quelques aspects moins connus de son enfance,
de son adolescence et de ses débuts sur la scène culturelle.
De nature assez solitaire, Félix (appelé Filou dans sa famille) écrit des poèmes dès l’âge de douze ans. En 1928, il se dirige vers Ottawa pour le cours secondaire qu’il complète au Juniorat du Sacré-Cœur, dirigé par les pères Oblats (j’y ai vécu de 1964 à 1968). La Dépression oblige Félix à revenir
à la maison familiale. Il sera tour à tour « bœuf-man », commis de magasin et livreur de glace. Son parrain lui fait découvrir la ville de Québec et c’est là qu’il entre dans le monde de la radio vers 1934.
Lorsque la Société Radio-Canada est créée, en 1936, il se présente à Montréal et obtient le rôle de Florent Chevron, l’amoureux timide de la fille du notaire Le Potiron dans le feuilleton Un homme et son péché, de Claude-Henri Grignon. Félix Leclerc écrit des textes dramatiques qui ont beaucoup
de succès à Radio-Canada, mais c’est la chanson qui l’attire. « Notre sentier » est
la première pièce qu’il fredonne lors de l’émission Le restaurant d’en face.
L’artiste n’a pas encore trente ans lorsqu’il publie son premier recueil de poésie, Adagio, dont « 4 000 exemplaires s’envolent comme des petits pains chauds ». En 1948, sa pièce Le p’tit bonheur ne séduit pas le public ; elle devra attendre une dizaine d’années pour connaître le succès. (Elle sera présentée dans la Ville Reine en 1967 et servira de fer de lancement au Théâtre français de Toronto.)
À 36 ans, Leclerc signe un contrat de disque avec la maison Polydor. L’imprésario Jacques Canetti le fait venir à Paris où il est applaudi à tout rompre. « Édith Piaf, Charles Trenet
et Maurice Chevalier viennent même le féliciter dans sa loge. » Des années plus tard, Jacques Brel avouera « avoir décidé de se consacrer à la chanson après avoir vu Félix en spectacle à Bruxelles ».
Le reste fait partie de l’histoire. Le père de
la chanson québécoise s’est éteint le 8 août 1988, dans son sommeil à l’Île d’Orléans. « Ce jour-là, le Québec en entier et toute
la francophonie étaient en deuil. »
4 avril 2018
Guy Bélizaire, À l’ombre des érables et
des palmiers
, nouvelles, Ottawa, Éditions L’Interligne, coll. Vertiges, 2018, 122, pages, 19,95 $.

Errer entre deux mondes

Guy Bélizaire vient de publier
À l’ombre des érables et des palmiers, un recueil de nouvelles dont certaines sont écrites au « je ». Est-ce une entreprise autobiographique où le filon de chaque histoire puise dans le vécu de l’auteur ? On pourrait le croire puisque Guy Bélizaire est né à
Cap-Haïtien, comme plusieurs
des personnages qu’il met en scène dans ses nouvelles.
Le titre, fort bien choisi et finement ciselé, évoque l’exil, la fuite de l’île haïtienne
vers un coin du Canada, le plus souvent Montréal. Il est très souvent question
de discrimination, d’injustice, de racisme,
de déracinement et de pauvreté. Il faut « envoyer un peu plus d’argent là-bas où on la croyait riche et heureuse », ce qui
est rarement le cas.
Il y a quelques histoires moins tristes, voire heureuses, mais qui ont presque toujours une fin sombre. Le succès d’un immigrant devenu médecin est assombri par un mauvais souvenir d’enfance ; il finit par avoir « dans le cœur plus de pitié que
de rancœur ».
Les personnages des quatorze nouvelles du recueil sont le plus souvent aux prises avec un cafard, voire avec des réelles difficultés. Un homme bienveillant est traité de voleur parce qu’il est… Noir. Un employé se fait vertement apostrophé en ces termes :
« S’il y a quelqu’un  de trop ici, c’est bien toi ; personne ne t’a fait venir et si t’es pas content, tu n’as qu’à retourner d’où tu viens. »
La réalité décrite dans ces histoires élégamment racontées se résume à « la misère des gens qui ont quitté leurs pays à la recherche du paradis ». Tel que signalé plus haut, le ton du recueil demeure sombre. L’auteur sait résumer tout un parcours dans une phrase lapidaire comme « ça sert à quoi de vouloir atteindre le ciel quand tu ne sais même pas voler ? » Aznavour avait-il raison de chanter que « la misère est moins pénible au soleil »,
à Cap-Haïtien versus Montréal ?
Guy Bélizaire semble avoir été témoin (acteur ?) de tous ces Canado-Haïtiens qui sont retournés au Sud pour rendre visite
à d’anciens compatriotes. Ils ont essayé de « jouer sur les deux terrains sans peut-
être gagner sur aucun des deux ». Leur lot est celui d’osciller entre le Nord et le Sud, « d’errer entre deux mondes ».
3 avril 2018
Anne-Marie Rioux, Une visite inattendue, album illustré par Yves Dumont, Montréal, Éditions Les 400 coups, coll. Mes petits moments, 2018, 24 pages, 11,95 $.

Est-ce la moufette
ou le chat qui est inattendu ?

Dans Une visite inattendue, d’Anne-Marie Rioux, une maman et ses deux filles rentre à la maison en voiture. C’est l’aînée qui raconte l’histoire et
qui aperçoit la première une moufette dans la platebande. Pas le genre de visite qu’on souhaite avoir ! Que faire ? Paniquer, crier, chanter, lancer de
la nourriture, appeler la police, construire un tunnel…
Les idées ne manquent pas.
L’auteure est une maman qui a justement deux filles et c’est en se préparant pour une leçon d’écriture avec un groupe d’élèves que l’idée de cette histoire lui est venue. Une visite inattendue est son premier livre ; il est illustré par Yves Dumont qui jongle avec les formes
et les couleurs pour notre plus grand plaisir.
On sait qu’une visite peut être chouette, sauf dans le cas d’une moufette. L’histoire est racontée par une petite-fille un peu espiègle ; cela donne le bon ton et le bon rythme. Il y a aussi un élément de surprise avec l’arrivée du chat Félix…
L’histoire s’inscrit dans la nouvelle collection Mes petits moments, des Éditions Les 400 coups. Cette collection se veut une réponse
aux enseignants qui souhaitaient offrir à leurs élèves des modèles d’histoire qui sont autant d’invitations à travailler ensemble pour que chacun puisse écrire, à son rythme et à
sa façon, ses propres petits moments.
24 mars 2018
Annie Gilbert et Benoit Prieur, Explorez Halifax et la Nouvelle-Écosse, Montréal, Guides de voyage Ulysse, 2017, 176 pages,
8 cartes, 16,95 $.

Histoire, panoramas
et homards dans
la même assiette

Le berceau de l’Acadie, une imposante ville fortifiée française, une citadelle britannique en forme d’étoile, le fameux Bluenose,
un festival de pétoncles et du homard à toutes les sauces, voilà quelques découvertes qui vous attendent en Nouvelle-Écosse.
Dans le guide Explorez Halifax et
la Nouvelle-Écosse
, Annie Gilbert propose des occasions
« de découvrir de magnifiques panoramas tout en s’initiant à
la richesse de la culture et
de l’histoire ».
En 1604, Pierre Dugua fonde la première colonie française d’Amérique du Nord,
qu’il baptise Acadie ; pour tout savoir, il faut inclure dans votre voyage une visite du Lieu historique national de Port-Royal, 
sans oublier celui de Grand-Pré où vous attendent Évangéline et l’histoire de
la Déportation des Acadiens. « Le paysage de Grand-Pré est inscrit au patrimoine mondial de l’Unesco. »
Vous pouvez boucler la boucle française avec la forteresse de Louisbourg, « la plus importante reconstruction de ville fortifiée française du XVIIe siècle en Amérique du Nord ». Durant l’été, elle s’anime de figurants en costumes d’époque, tels que le boulanger, les soldats, le pêcheur et sa famille, « qui recréent la vie quotidienne de Louisbourg ».
Depuis Halifax, vous pouvez empruntez la Routes des phares, qui passe par Lunenburg, un arrêt intéressant pour visiter la réplique du Bluenose qui figure sur votre pièce de 10 cents ; en été, la goélette est située juste à côté du Fisheries Museum of the Atlantic. Côté resto à Lunenburg, le guide suggère Magnolia’s Grill qui offre une recette locale du fish cake.
Le parcours le plus panoramique en Nouvelle-Écosse demeure sans contredit
le Cabot Trail, dans l’île du Cap-Breton. Nommée d’après l’explorateur italien Giovanni Caboto, cette route construite
le long de falaises se jetant dans l’océan Atlantique permet de « contempler
le tableau de cette nature sauvage où
se côtoient une mer agitée, des collines escarpées et une forêt dense, peuplée
d’une faune variée ».  
À l’autre bout de la province, à Clare, se tient le plus ancien Festival acadien au monde (depuis 1955) ; cette année, il a lieu du 28 juillet au 15 août.
15 septembre 2018
Mireille Messier, Tellement sauvage!, album illustré par France Cormier, Sherbrooke, Éditions d’eux, 2018, 32 pages, 22,95 $.

Un album
qui a du panache

Nous dormons durant la nuit,
mais cela n’empêche pas un enfant de demander à son papa ce que
les animaux, eux, font pendant
ce temps-là. Dans Tellement Sauvage!, Mireille Messier imagine
le comportement nocturne d’une dizaine d’animaux, elle s’amuse surtout avec les mots et les rimes.
Papa croit que les animaux ne font rien d’intéressant. Il se trompe… tellement.
« Le cerf trouve que la nuit manque
de panache. Les porcs-épics trouvent
que la nuit manque de piquant. »
Et les moufettes, elles, « font quelque chose? » Non, elles « se sentent moroses ». C’est mieux que puer!
C’est bien connu que les castors sont des rongeurs; la nuit ils « rongent leur frein ». Quant au hibou, « la nuit n’est pas chouette du tout ». Quel délicieux jeu
de mots! Mireille en remet en écrivant que, « la nuit, les crapauds ont le vague à l’âme ».
L’album est sombrement (nuit) et sauvagement (animaux) illustré par France Cormier. Les parents devront expliquer quelques mots à leur enfant, comme « ronger son frein » et « vague à l’âme ».
8 septembre 2018
Nicholas Giguère, Quelqu’un, poésie, Québec, Éditions du Septentrion,
coll. Hamac, 2018, 68 pages, 14,95 $.

Regard sobre et sombre
sur le milieu gai

Nicholas Giguère a « commencé
sa vie publique de pédale ou de pédale publique » au bar L’Envol
de Saint-Georges de Beauce, lieu
où se déroule l’action de son long poème intitulé Quelqu’un. L’homosexualité masculine est abordée de front, mais l’auteur centre surtout son propos sur l
a solitude, le rejet, l’isolement, l’envie d’être aimé et le désespoir. Thèmes universels.
Quand on drague quelqu’un, on finit par
se demander si on est… quelqu’un. On veut être pris au sérieux en étant quelqu’un, devenir quelqu’un entre les mains de l’autre. Mais « quelqu’un / c’est peut-être / tous ces gars-là / c’est probablement / personne / finalement ».
La poésie lyrique de Giguère a parfois
des accents grinçants. « Il faut être un caméléon / pour survivre dans ce genre de place », de no man’s land. Les mots décrivent des réalités comme le couple ouvert, « la nouvelle religion des gais / après les poppers et Madona ».   
Pour trouver quelqu’un dans un bar, sur
la piste de danse, dans les toilettes ou
le parking, encore faut-il savoir « c’est qui quelqu’un ». Il faut surtout de l’espoir à revendre, « des fois que… ».
La couverture du livre fait référence à
ce que Giguère commande au barman
de L’Envol : « un coke aux cerises /
puis mets-en en masse des cerises ».
Comme le dit si bien l’éditeur Éric Simard, « Quelqu’un est beaucoup plus qu’un portrait vitriolique de la vie gaie en Beauce ». C’est le regard à la fois sobre et sombre que porte un homosexuel désabusé sur cet univers pas si gai que ça, « avec
sa faune, ses codes, ses rites, ses façons
de faire ».
3 septembre 2018
Jean-Christophe Brisard et Lana Parshina,
La Mort d’Hitler, essai, Paris, Éditions Fayard, 2018, 360 pages, 39,95 $.

La mort d’Hitler
dans les dossiers secrets du KGB

Le 30 avril 1945, Adolf Hitler s’est-il tiré une balle dans la tête ou dans la bouche ou s’est-il empoisonné avec du cyanure ou s’est-il tout simplement enfui du Führerbunker avant l’arrivée de l’armée soviétique ? Les journalistes Jean-Christophe Brisard et Lana Parshina livrent de nouveaux éclairages en publiant La Mort d’Hitler. Dans les dossiers secrets
du KGB
.

Des rumeurs les plus folles sur la fin du tyran nazi ont circulé dès que l’agence soviétique TASS a lancé, le 2 mai 1945, « Hitler s’est enfui ! » On l’a imaginé dans un sous-marin allemand se dirigeant vers les côtes argentines ou encore réfugié au pôle Sud, voire au Japon.

Le 25 octobre 1956, le tribunal de Berchtesgaden, lieu de villégiature d’Adolf Hitler dès les années 1930, déclare que
« les époux Hitler sont officiellement déclarés morts ». Il manque pourtant
les corps… jusqu’à l’apparition en 2000
d’un fragment de crâne.

Le 27 avril 2000, les archives d’État de la Fédération de Russie ou Gosudarstvennyy Arkiv Rossiyskoy Federatsii (GARF) présentent une exposition intitulée « Agonie du IIIe Reich – Le Châtiment ». Sont en montre plus de 130 documents inédits, un bout du crâne et des morceaux de la mâchoire d’Hitler.

Un conservateur de l’exposition reconnaît « que nous n’avons pas procédé à une analyse adn, mais les témoignages concluent qu’il s’agit bien d’Hitler ».
Pas d’analyses scientifiques indiscutables… jusqu’à l’arrivée de Jean-Christophe Brisard et Lana Parshina.

Grand reporter, Brisard est réalisateur
de documentaires, principalement sur
les dictatures. Lana Parshina est une journaliste indépendante qui partage
sa vie entre la Russie et les États-Unis.

Ce duo devra affronter le culte du secret
et le soin infini porté au cloisonnement
de l’information, propres au KGB. « Comme dans les romans policiers, le moindre détail peut se révéler déterminant pour résoudre une enquête. »

Brisard et Parshina réussissent à faire examiner le bout de crâne et les morceaux de mâchoire par un médecin légiste français qui ne peut affirmer hors de tout doute qu’il s’agit du crâne d’Adolf Hitler. « En revanche, pour les dents, je sais.
Elles sont bien celles d’Hitler ! »

L’analyse prouve que le Führer ne s’est
pas tiré une balle dans la bouche et, évidemment, qu’il ne s’est pas enfui. « Assez souvent, la mort d’un personnage historique est entourée de mystère,
on imagine toujours que la personne n’est pas morte, qu’elle s’est enfuie… Une mort classique ne plaît pas, c’est trop simple,
trop banal. »

On aime que la mort d’un personnage historique soit entourée de mystère. Celle d’Adolf Hitler l’est très peu, finalement.
25 août 2018
XYZ. La revue de la nouvelle, numéro 135 sous le thème « Armes », automne 2018, 102 pages, 12 $.

XYZ, toujours le numéro 1 de la nouvelle

Le numéro 135 de la revue YXZ présente des nouvelles armées, désarmées ou désarmantes, pour reprendre les mots de Gaëtan Brulotte, du comité de rédaction.
Le fantastique côtoie le policier,
le style jazzé jouxte l’intimisme sentimental. Il est aussi bien question de massacres automatisés que d’empoissonnements vengeurs.
La nouvelle « Pacifica », du Franco-Ontarien Paul Ruban, s’ispire de la tragédie du 23 avril 2018 où un homme au volant d’un camion-bélier a fauché la vie à dix personnes, rue Yonge à Toronto. L’endroit n’est pas mentionné, le personnage est au volant d’une minifourgonnette Pacifica de Chrysler et « les corps tombent sur le capot comme des pantins désarticulés ».
Mario Yeaut signe « Attentats automatiques », un récit qui se déroule en 2029 (le pape est François II). Ce texte m’a surtout plu en raison des rimes qui se glissent ici et là. Le nouvellier écrit, par exemples, « Ils prient soumis, jamais ils ne sourient…, moustiques métalliques…, machines assassines…, places publiques hautement symboliques… carbure au carnage… ». Chapeau à Yeaut qui sait finement ciseler ses phrases !
Dans « Vols de nuit », Jean-Pierre Girard, prend soin de préciser que sa nouvelle
ne s’inspire d’une histoire vraie. Ce qui demeure étonnant, c’est qu’elle a été écrite entre décembre 1991 et février 2018 (26 ans). Preuve qu’il est parfois bon de laisser dormir un texte au fond du tiroir et de
le réveiller périodiquement.
Chaque année XYZ tient un concours de nouvelles. Le lauréat de 2018, choisi parmi 52 soumissions, est Frédéric Hardel qui signe « Voir loin ». Le narrateur est
un jeune qui quitte l’Abitibi pour aller
vivre avec son grand-père aux Îles de
la Madeleine. Le vieux est un « philosophe à casquette ». Il aime lancer des remarques comme « il n’y a que l’amour qui compte… l’amour et la bonne pêche » ou encore
« la musique, c’est comme l’air, on peut pas vivre sans ». Hardel nous laisse entrer dans la sensibilité de son personnage sans verser dans la morale.
À 48 $ pour les quatre numéros par année, mieux vaut s’abonner (35 $ ou 65 $ pour deux ans).
Info : www.xyzrevue.com
18 août 2018
Louise Penny, Maisons de verre, roman traduit de l’anglais par Lori Saint-Martin et Paul Gagné, Montréal, Éditions Flammarion Québec, coll. Armand Gamache enquête
no 13, 2018, 466 pages, 29,95 $.

Le Three Pines
de Louise Penny

Louise Penny, écrivaine québécoise de langue anglaise, est traduite
en 26 langues. Sa
série « Armand Gamache enquête » a fait connaître le Québec partout dans le monde. Le tout dernier épisode s’intitule Maisons de verre et nous plonge dans deux intrigues parallèles…
mais pas nécessaires.
Si Gamache enquête, c’est qu’il y a eu meurtre. À Three Pines cette fois-ci,
presque sous les yeux de Gabri, Olivier, Myrna, Clara, Ruth, Reine-Marie et Armand, les principaux personnages de ce village fictif québécois à la frontière du Vermont.
Après l’Halloween, une fête costumée
inclut un inconnu drapé et masqué de noir.
Le lendemain et surlendemain, il reste dans le village, planté dans le parc des trois pins, épiant quelqu’un et rendant tout le monde mal à l’aise. Armand Gamache, fraîchement nommé directeur de la Sûreté du Québec, ne dispose d’aucun motif pour l’appréhender.
Lorsqu’un cadavre est retrouvé dans
la cave de la petite église Saint-Thomas,
la silhouette noire a disparu, bien entendu. On l’avait associée au cobrador, mot espagnol qui signifie agent de recouvrement ou encore conscience. Une dette morale a-t-elle été payée ?
« Entre règlement et dérèglement, la ligne de démarcation est mince… » écrit Louise Penny. Elle a déjà peint un Armand Gamache joyeux, abattu, fâché, préoccupé, mais jamais encore désespéré et furieux.
Au point de se parjurer et de mentir au procureur de la couronne et à la juge.
Les lecteurs de Louise Penny savent que
le bistro de Three Pines et dirigé par
un couple gay, Gabri et Olivier. L’auteure ajoute cette fois-ci un autre couple de même sexe, la juge et sa compagne.
Cette réalité va de soi.
La seconde intrigue du roman demeure axée sur un cartel de drogue. Elle s’avère très complexe et je m’en serais passé,
car elle offre peu d’intérêt. J’ai sauté au moins 50 pages de péripéties dignes
des Hells Angels et de Mom Boucher.
En nous relatant un meurtre, Penny explique que ce ne sont pas les circonstances qui motivent une personne
à poser le geste irréparable. À la base, il y a toujours une émotion incontrôlable qui est parois réprimée ou enfouie. Et une émotion a le temps de suppurer, de croître, de se déformer, de devenir grotesque.
Les trois dernières pages du livre sont
une Note de l’auteure où on peut lire que
le village irréel de Three Pines est « un état d’esprit dans lequel nous nous trouvons lorsque nous préférons la tolérance à la haine. La gentillesse à la cruauté. La bonté à la brutalité. Lorsque nous choisissons d’être optimistes plutôt que cyniques. Chaque fois que ces conditions sont réunies, nous vivons à Three Pines. »
14 août 2018
Robert Nicolas, Nouvelles orphelines, Saint-Boniface, Éditions du Blé, 2015, 128 pages.

Une routine pas rassurante

Le Franco-Manitobain Robert Nicolas a publié Nouvelles orphelines pour démontrer que
sa « place était celle d’un narrateur dans la fiction d’un autre ».
La quinzaine de textes est destinée
à « toutes celles et tous ceux qui souffrent de l’énormité de la banalité quotidienne de la vie ». Il est vrai que chaque nouvelle part d’un fait divers, banal, mais la réflexion sous-jacente demeure hors du commun.
Un petit rien quotidien comme le magasinage devient « le comble de l’ennui, une épreuve cauchemardesque : un véritable enfer ». Une relation entre deux personnes est comme un agrume, elle renferme des pépins. Or, le pépin peut devenir aussi gros qu’un noyau, non pas
de cerise mais de pêche. Ailleurs, ce sont
la taille, le format et la marque de la plume qui importent, car « si la plume de mes rêves ne me tombe jamais sous la main quand je suis prêt à écrire, comment arriverai-je à être une célèbre écrivain ? »
Une nouvelle sur le service en français dans une régie d’alcool (du Manitoba ?)
m’a fait sourire, m’a sur tout rappelé mes multiples et vaines démarches pour être servi en français dans une succursale de
la LCBO, pourtant désignée bilingue.
J’aime bien les nouvelles qui ont une chute inattendue et j’ai été bien servi en lisant « En attendant la pluie ». On pense que
le narrateur court après son personnage alors qu’il court après son ombre, son reflet, son image, son soi.
Robert Nicolas a un style coloré et il aime inventer des mots (pseudauteur) ou des situations cocasses (faire une maîtrise dans le doute et obtenir un doctorat dans
la perplexité). On ne s’ennuie pas à lire
ces « relations palimpsestueuses ». 
28 juillet 2018
Frédéric Lenoir, Le miracle Spinoza, essai, Paris, Éditions Fayard, 2017, 228 pages,
28,95 $.

Spinoza fut en avance
sur son temps
et sur le nôtre

Le philosophe Baruch Spinoza (1632-1677) est le précurseur
des Lumières et des démocraties modernes, le pionnier d’une lecture historique et critique de la Bible, l’initiateur de la philologie,
de la sociologie et de l’éthologie. C’est ainsi que Frédéric Lenoir nous le décrit dans Le miracle Spinoza.
Banni de la communauté juive à 23 ans pour hérésie, Baruch Spinoza décide de consacrer sa vie à la philosophie. Il prend la raison comme seul critère de la vérité et défend avec ambition la liberté de penser. Cette dernière, selon lui, ne s’oppose pas à la foi, mais il entend dénoncer avec force « la superstition sur laquelle se fonde souvent la religion pour prospérer ».
Né juif au début du XVIIe siècle, Spinoza se sentait citoyen du monde par la raison;
« il propose un dépassement de toutes les religions par la sagesse philosophique ».
À son avis, Jésus-Christ n’est pas le fils unique de Dieu incarné et ressuscité des morts, mais plutôt un modèle du sage par excellence.
Lenoir souligne que, en s’élevant au-dessus des religions, Spinoza a peut-être négligé de souligner qu’elles créent, par leurs rites et leurs symboles, « ce sentiment d’appartenance [qui] a plus à voir avec
les affects qu’avec la seule raison ».
Spinoza demeure le premier théoricien à séparer le religieux du politique. Sa vision est celle d’un pacte social, d’une démocratie laïque où tous les citoyens sont égaux devant la loi, jouissant d’une liberté d’expression et de croyance. En ce sens, « Spinoza est la père de notre modernité politique ».
Les idées de Spinoza se répandent au milieu du XVIIe siècle et elles fascinent autant qu’elles révulsent. Pour lui, il n’y
a pas de Dieu créateur et providentiel, comme dans la Bible; il y a plutôt
« un être infini, véritable principe de raison et modèle de vie bonne ».
Contrairement à Descartes, Spinoza ne considère pas le corps et l’esprit « comme deux substances différentes, mais comme une seule et même réalité s’exprimant selon deux modes différents ». C’est
la sagesse qui permet d’augmenter notre vitalité corporelle et spirituelle afin de « vivre de plus en plus dans la joie ».
Pour Spinoza, il est essentiel de cultiver
le désir, « cet appétit, cette puissance,
cet effort qui nous fait rechercher consciemment telle ou telle chose. […]
Ne plus rien désirer, c’est éteindre la flamme de la vie. » Le philosophe souligne que le désir, sans être dangereux en soi, mérite parfois d’être guidé.
Frédéric Lenoir voit en Spinoza le penseur de l’affirmation, « l’un des rares philosophes modernes à ne pas sombrer dans le négativisme, dans une vision essentiellement tragique de la vie, mais [plutôt] à envisager positivement l’existence et à proposer un chemin de construction de soi, qui aboutit à la joie et à la béatitude ».
Lenoir note qu’il est en profond
désaccord avec Spinoza sur sa conception de la femme. À l’image de son époque,
le philosophe croit que les femmes doivent être exclues du droit de vote car
« la condition des femmes dérive de leur faiblesse naturelle ». Selon lui, les hommes règnent et les femmes subissent leur domination.
Cela est surprenant d’un homme qui avait pourtant dépasser les préjugés de sa culture et de son temps en maints domaines. Lenoir s’est demandé si Spinoza « avait totalement digéré sa mésaventure amoureuse, ou si celle-ci ne l’avait pas aveuglement ancré dans la misogynie congénitale des sociétés patriarcales… »
29 juin 2018
Christina Lauren, Autoboyographie, roman traduit de l’anglais par Anais Goacolou, Paris, Éditions Hugo New Way, 2018,
408 pages, 24,95 $.

Ado bi et mec mormon

« Je suis juste un ado bi moitié juif en train de tomber amoureux
d’un mec mormon. La voie n’est
pas toute tracée. » Voilà un résumé éclair du roman Autoboyographie écrit à quatre mains par Christina Hobbs et Lauren Billing qui signent en réunissant leur prénom seulement.
Le roman de Christina Lauren aborde
la naissance et l’éclosion d’un premier amour dans un contexte pour le moins inhabituel. En raison du travail de
ses parents, Tanner Scott, 18 ans, quitte
la Californie pour l’Utah où un de ses cours consiste à écrire un roman en un semestre. En classe, le prof lui présente le tuteur Sebastian Brother, 19 ans, et c’est le coup
de foudre immédiat.
Tanner est attiré vers les garçons et les filles depuis l’âge de 13 ans. Sebastian grandit auprès de « parents saints des derniers jours » ; son père est évêque de l’Église
de Jésus-Christ des Saints des Derniers Jours (Mormons). Les planètes ne sont
pas vraiment bien alignées.
On devine assez tôt que la relation sera parsemée d’embûches. Tanner est appuyé par sa meilleure amie Autumn et ses parents stressent non pas parce qu’il fréquente un garçon, mais plutôt un mormon. Chaque fois qu’ils en parlent, Tanner sent « cette ombre noire qui vient masquer la lumière ».
L’amour éprouvé par les deux garçons demeure en effet lumineux. Chaque fois qu’ils s’embrassent en cachette, Tanner sent une explosion, son cerveau fond, « on a été atteint par une météorite, […] chaque cellule de mon corps se glisse dans ce baiser ».
Sebastian éprouve les mêmes sentiments mais refuse de leur donner une étiquette homo. Sa pensée se résume ainsi :
« Moi, je ne suis pas gay, je ne suis pas hétéro, je suis moi. » Quand Tanner lui dit « Tu veux amener ton mec à une activité du temple ? », il répond « Je veux t’amener, toi. ». Son identité n’a rien à voir avec
le mec dans sa mire. Elle repose sur le fait qu’il soit mormon.
Les auteures signalent comment il y a plein de raisons pour que l’amour ne marche pas : la distance, l’infidélité, la fierté, la religion, l’argent, la maladie. Elles montrent aussi qu’il n’y a qu’une raison pour que
ça marche : le cœur. Tanner aime dire que « l’amour ne dépend pas d’où je balade
ma queue ».
L’histoire se passe à Provo, petite ville dans l’État d’Utah, là où le jugement de l’Église pèse comme une épée de Damoclès.
On ne le mentionne pas, mais cette ville
fut ainsi nommée en l’honneur d’Étienne Provost, un trappeur canadien-français arrivé dans la région en 1825.
J’ai lu le livre dans sa traduction en langue française, celle de la France. L’argot parisien ou autre se glisse ici et là. En voici quelques exemples : « Alors, je botte en touche. Ses soupçons sont tout bénef pour moi. Je voudrais me foutre des baffes.
T’as flippé ta race. » Et les marshmallows ne sont pas des guimauves mais plutôt
des chamallows.  
À la fin du livre, on trouve quatre pages
de ressources que les auteures ont aimées. Chacune « traite de l’identité LGBT d’une façon qui a résonné en nous » : livres de non-fiction et de fiction, films, sites web
et groupes d’appui.
14 juin 2018
Édouard Louis, Qui a tué mon père, récit, Paris, Éditions du Seuil, 2018, 90 pages,
19,95 $.

Littérature
de la confrontation
avec Édouard Louis

À 25 ans, Édouard Louis a publié trois romans autobiographiques traduits dans plus de vingt langues. Chaque fois, il est question d’exclusion, de domination et de violence. Après En finir avec Eddy Bellegueule (2014) et Histoire de
la violence
(2016), place à l’acte III : Qui a tué mon père. L’auteur ne pose pas une question, il accuse.
Dans cet acte III, Édouard Louis raconte comment son père n’a pas étudié, n’a pas eu d’argent, n’a pas voyagé, n’a pas pu réaliser ses rêves. La vie de son père s’exprime presque uniquement par des négations.
D’une page à l’autre, on sent une confrontation entre le fils qui a une culture scolaire et le père qui en a été exclu.
Il parle de cette culture « qui n’avait pas voulu de toi ». Il parle de son père au passé parce qu’il ne le connait plus, parce que « le présent serait un mensonge ».
L’auteur se demande s’il est normal d’avoir honte d’aimer. « Je savais que je t’aimais mais je ressentais le besoin de dire
aux autres que je te détestais. Pourquoi ? »
Son père a eu le dos broyé dans une usine et a été forcé de continuer à travailler pour soutenir sa famille. Le titre accusateur
du livre s’adresse à Jacques Chirac, Nicolas Sarkozy, François Hollande et Emmanuel Macron. « L’histoire de ton corps est l’histoire de ces noms qui se sont succédé pour le détruire. L’histoire de ton corps accuse l’histoire politique. »
Le style d’Édouard Louis est à la fois intimiste et coup de poing. Il aime ciseler ses phrases pour les rendre incisives.
En voici un bel exemple : « Oublier ou mourir, ou oublier et mourir de l’acharnement à oublier. »
Son écriture émeut autant qu’elle agace.
On a affaire à un auteur puissant qu’on pourrait classer dans la littérature engagée, mais il préfère parler de littérature de
la confrontation.
6 juin 2018
Melanie Florence, Sans Nimâmâ, album illustré par François Thisdale et traduit de l’anglais par Diane Lavoie, Saint-Boniface, Éditions des Plaines, 32 pages, 11,95 $.

Triste page
d’une histoire récente

Entre 1980 et 2012, quelque 1 180 femmes et filles autochtones ont été assassinées ou ont disparu. Elles constituent 4,3 % de la population féminine totale, mais sont victimes de 11,3 % des cas de meurtre ou
de disparition. Cette réalité a poussé Melanie Florence à écrire
Sans Nimâmâ, une histoire riche d’amour et de perte, destinée à
de jeunes lecteurs.
Melanie Florence est une auteure autochtone vivant à Toronto. Son album a été illustré sobrement par François Thisdale et traduit élégamment par Diane Lavoie. Dans Sans Nimâmâ, une mère veille de loin sur sa fille qui doit grandir sans elle. Première journée d’école, première soirée dansante, premier ami de cœur, mariage et naissance d’un enfant, autant d’étapes qui sont racontées dans une atmosphère d’absence physique, mais également de présence spirituelle.  
Je ne sais pas comment les jeunes réagiront à une histoire sans rebondissements et à
de longues descriptions d’états d’âme…
De plus, la typographie et les fonds sombres rendent parfois la lecture pénible. L’ouvrage a quand même remporté
le TD Canadian Children’s Literature Award.
En septembre 2016, le gouvernement fédéral a mis sur pied l’Enquête nationale sur les femmes et les filles autochtones disparues et assassinées. Sans Nimâmâ
veut sensibiliser le jeune public à cette triste page de notre récente histoire.
premier juin 2018
Stéphane Frattini, 100 comparaisons stupides mais pas si bêtes…, album illustré par Vincent Rif, Paris, Éditions de La Martinière Jeunesse, 2018, 208 pages, 24,95 $.

Des questions
pas si bêtes que ça

Si la Terre comptait 1000 habitants, combien y aurait-il d’Africains ou Européens? Existe-t-il plus de mots en anglais ou en français? Est-ce qu’il naît dans le monde autant de filles que de garçons? Un casino attire-t-il plus de visiteurs qu’une cathédrale?
Drôles de comparaisons, croyez-vous? Pas si évident que ça! Stéphane Fratti vous donne l’heure juste dans 100 comparaisons stupides mais pas si bêtes…, album illustré par Vincent Rif.
Si la Terre comptait 1000 habitants, il y aurait 590 personnes de l’Asie, 165 de l’Afrique, 102 de l’Europe, 87 de l’Amérique du Sud, 51 de l’Amérique du Nord et 5 de l’Océanie.
Pour le nombre de mots, Le Littré rassemble environ 136 000 mots français, contre 200 000 mots anglais pour l’Oxford Dictionary. La langue de Shakespeare crée plus de mots dans le domaine des technologies.
Les scientifiques pensent qu’il naît 120 garçons pour 100 filles, mais les embryons mâles seraient plus fragiles, ce qui provoquerait davantage de fausses couches, pour aboutir à un ratio de 105/100.
En revanche, les femmes vivent en moyenne plus longtemps que les hommes.
En une année, la cathédrale de Paris,
la basilique de Mexico et le temple de Tokyo attirent respectivement 14, 20 et 30 millions de visiteurs. Or, le « strip » de Las Vegas est l’endroit le plus fréquenté au monde avec
42 millions de visiteurs.
Marche-nous assez en une vie pour faire
le tour de la Terre? Une foulée est environ
75 cm, donc 1 300 pas pour marcher 1 km.
En une journée, nous marchons environ
5,8 km, 2 100 km en un an et environ 150 000 km en une vie, soit presque 4 fois
le tour de la Terre.
Un pull en laine de chien serait-il aussi chaud qu’un pull en laine de mouton? La réponse est oui et l’idée n’est pas neuve. Depuis des siècles, les Inuits utilisaient le poil de leurs chiens huskies pour tisser des couvertures.
La laine canine est comparable au mohair,
au cachemire, à l’angora et à l’alpaga.
Les hommes sont-ils moins bavards que
les femmes? Le cliché est tenace, rendant
les femmes des pipelettes et les hommes
des taiseux. Il ne tient pas vraiment la route. Une étude basée sur des enregistrements
a donné 16 215 mots quotidiens pour
les femmes contre 15 669 pour les hommes, une différence non significative.
Utilise-t-on plus de sel en cuisine ou pour déneiger les routes? Le sel destiné à l’alimentation ne représente qu’environ 16 % de la production totale. Le salage des routes en consomme un peu moins, environ 14 %.
Où va le sel restant? 8 % à l’agriculture, 20 % à l’industrie (papier, teinture) et plus de 40 % à la chimie lourde (plastique, par exemple). Quant à notre consommation personnelle, on recommande moins de 5 gm par jour.
Stéphane Frattini a été rédacteur de jeux télévisés (Canal+). Son album pas si bête et parfois rigolo s’adresse aux 11 ans et plus.
23 mai 2018
Rachida M’Faddel, Résidence Séquoia, fragments de vie, Montréal, Éditions Fides, 2018, 280 pages, 29,95 $.

Chacun décide d’être heureux ou malheureux

Pour plusieurs, une résidence pour personnes âgées est synonyme
de routines rigides, de règlements trop stricts, de repas avec
des pensionnaires peu intéressants. C’est tout le contraire dans Résidence Séquoia de Rachida M’Faddel, écrivaine québécoise d’origine marocaine.
Quand j’ai demandé ce livre, je m’attendais à lire un roman. Pas du tout. Il n’y a pas d’intrigue, plutôt des fragments de vies
qui s’entrecoupent. Les portraits demeurent aussi réalistes que touchants.
Esther, Shiraz, Patricio, Paula, Chang,
Da-Xia, Marguerite, Lucie, Rajesh, Enzo, voilà les principaux personnages de
la Résidence Séquoia. Le passé, les valeurs et les habitudes de chacun s’entrecroisent, se heurtent ou s’harmonisent, oscillant souvent entre mélancolie et sénilité.
Paula amuse les résidents « avec ses commérages, ses rumeurs et ses intrigues de corridors qui l’occupent du matin au soir ». Patricio, 68 ans, est « un jeune homme en route vers la vieillesse », pour qui Casanova n’est qu’un « menu fretin ». Chang est atteint de la maladie d’Alzheimer; il ne souffre pas, c’est Da-Xia qui a l’impression de s’étioler avec lui, de se perdre. Enzo, est un veuf homosexuel qui clame ne pas « être aux hommes », mais plutôt être tombé amoureux d’une âme-frère. « Cela fait toute la différence. »
À la Résidence Séquoia, des amourettes flottent dans l’air parce qu’il y a toujours quelqu’un prêt à mettre le grappin sur
une veuve. Ce qui donne lieu à des remarques comme « Y faut pas que tu fasses ta difficile. À ton âge, on crache pas dans la soupe, même si elle est froide. »
L’auteure a écrit ce livre après le décès de sa mère, malheureusement en son absence. Elle s’est alors rendue dans une maison
de retraite pour retrouver un peu de
sa mère. « En échangeant avec des résidents et des résidentes qui m’ont accueillie avec acceptation et ouverture,
je me suis projetée dans ma retraite  
et je me suis imaginée vivre dans cette résidence et partager mon quotidien
avec eux, mes souvenirs, mes joies et
mes peines. »
Rachida M’Faddel fait preuve d’un style finement peaufiné. Elle écrit, par exemple, que le mari « emporte dans sa valise
la dépouille de la confiance profonde que l’épouse avait mise en lui ». Pour une personne passée par les camps de concentration, elle ajoute que « son corps était sorti vivant d’Auschwitz, mais son âme avait été passée au four crématoire ».
Belles trouvailles.
Rachida M’Faddel étaye son récit de réflexions sur la maladie, la souffrance et
la mort, trois domaines où il n’y a aucune justice. Elle écrit que « la vieillesse n’existe pas quand on peut encore s’émerveiller de tout ce qui nous entoure. » Chacun décide, dans sa manière de voir la vie, d’être heureux ou malheureux. Pour quiconque est réceptif, la joie de vivre est à portée de bras.
Un deuxième tome est presque achevé. Attendez-vous à de divers rebondissements, dont un mariage dans la résidence...
14 mai 2018
Jean Morisset, Sur la piste du Canada errant, essai, Montréal, Éditions du Boréal, 2018,
368 pages 29,95 $.

«Canadiens français»
est un anglicisme patent

Les mots «Canadiens français»
et «Québécois» ne devraient pas exister, ils sont un non-sens.
Le seul mot qui a sa place est
celui de «Canadiens». Voilà,
en la résumant grossièrement,
la thèse que Jean Morisset défend dans Sur la piste du Canada errant.
L’auteur écrit que, dans l’aventure
coloniale aux Amériques, la rencontre
des Blancs européens et des « Sauvages
amériquains » (il respecte la graphie
qui avait cours à l’origine) a produit
le Canadien qui «demeure à peu près
un des seuls ressortissants du Monde Nouveau».
Puis il ajoute que «les Canadiens en vinrent à se désigner eux-mêmes,
par aliénation mentale et mimétisme linguistique, sous le vocable de
"Canadiens français"». Ce terme, selon lui, est un anglicisme patent, voire une idée antinomique puisque la France y a recours pour marquer le moment défrancisation
de son ancienne colonie.
Les Canadiens sont les Créoles du Canada et, si on décide d’inclure sous une même bannière «l’Haïtien de langue créole, l’Acadien de langue cajun, l’Antillais de langue créole, le Louisianais de langue enjazzée, le Canadien de langue canayenne et le Bois-Brûlé de langue métivée – sans oublier le Franco de langue anglo et la grande tribu de langue mélangée», il doit bien y avoir quelque trente à quarante millions de Francos à l’ouest de l’Atlantique.
En transcendant leur amériquanité et
leur européanité, les Canadiens ont perdu
«la possibilité d’affirmer un projet collectif». Contrairement au Pérou contre l’Espagne, au Brésil contre le Portugal et aux États-Unis contre l’Angleterre, les Canadiens n’ont pas pu s’affirmer comme État contre leur propre mère patrie.
Morisset souligne qu’il n’y a jamais eu
de Canadians, mais plutôt des British North Americans. Ils se sont toujours définis par la négative, ajoute-t-il: «We are not French Canadians… We are not Yanquis, we are not…»
Aux yeux de l’auteur, le Canada et
les Canadiens signifient fondamentalement le Québec et les Québécois. Il soutient
que «le Canadien fit le tout premier ressortissant du "Nouveau Monde"
à ne disposer que d’une identité issue
du "Monde Nouveau"».
Écrivain-géographe natif de Bellechasse, Jean Morisset poursuit depuis quarante ans sa vaste interrogation sur l’identité et
le destin des Amériques. Il a notamment enseigné au Département de géographie
de l’Université du Québec à Montréal.
6 mai 2018
Claire Boulé, Le bruit sourd des glaces, roman, Ottawa, Éditions David, coll. Voix narratives, 2018, 376 pages, 25,95 $.

Claire Boulé navigue
en eaux troubles

L’écrivaine Claire Boulé a grandi
à Québec, près du fleuve. Elle sait
qu’il peut y avoir «beaucoup d’eau dans nos mémoires». Les marées bousculent parfois le cours des événements et des souvenirs; c’est
ce qui arrive dans son tout dernier roman, Le bruit sourd des glaces.
«Brillant comme une lame d’acier»,
le fleuve tranche des morceaux de vie;
il est «une entaille qui nous divise». Dès lors, la mission de Claire Boulé s’impose. «Avant que les repères s’évanouissent,
il faut mettre des mots sur ce qui va disparaître, apposer du noir sur le blanc pour ne pas qu’il oblitère tout.»
Les trois principaux personnages du roman sont Monique, Claudie et Allan. Les deux premières enseignent à Québec, alors que le troisième est un ancien militant felquiste, «un beau gars doué pour la volupté», qui a la manie de s’éloigner de ses conquêtes «à la vitesse du courant».
Allan est guitariste et membre d’un groupe
qui joue dans divers festivals, dont celui de Saint-Tite. À travers lui, on revit des pans de la Crise d’Octobre et du McGill français, tout en baignant dans le monde du rock, que ce soit avec des échos à Pink Floyd, Harmonium et Offenbach ou avec des airs d’Elvis Presley.
À la musique s’ajoutent les arts visuels,
car Monique, qui est la narratrice, aime dessiner et tomber sous le charme d’Emily Carr, de son «bleu tourbillonnant qui créait cet effet de vibration et d’apesanteur…».
Le bleu apparaît alors dans les dessins de
la narratrice, «comme si le lac avait décidé
de parler plus fort…» Puis le violet se pointe pour transformer le halo saignant du soleil en un feu sombre.
Elle-même artiste visuelle, Claire Boulé inclut tour à tour des références à un nuage de Krieghoff, à un hibou de Riopelle, à un personnage de Lemieux, aux masses sombres et claires de Borduas.
L’auteure navigue en eaux troubles, remonte le fleuve et les rivières, petites et grandes, pour coudre les morceaux épars de vies fragmentées. Chaque cours d’eau a, à lui seul, l’étoffe d’un roman. Cela devient parfois déroutant.
La lecture du Bruit sourd des glaces est exigeante. Il faut être persévérant pour arriver à ramer sur tous les cours d’eau
qui traversent ce récit à la fois recherché
et alambiqué. L’auteure s’arrête souvent pour interroger un lac, un nuage ou
un rocher.
Comme Claire Boulé a publié en 2006, 2008 et 2010, je soupçonne qu’elle a mis six ou sept ans à interpréter le bruit sourd des glaces entourant constamment
les personnages qu’elle couche sur papier selon une «ligne du temps [qui] s’efface dans la lumière crue du présent».
30 avril 2018
Claudine Ducasse, Des nouvelles de
Cap Maillant
, nouvelles, Ottawa, Éditions L’Interligne, coll. Vertiges, 2018, 90 pages,
14 $.

Situations fictives, sentiments réels

Cap Maillant est un village fictif de la Gaspésie, près de la Pointe-aux-Goémons inventée par l’auteure Claudine Ducasse. Originaire de Cap-Chat, Ducasse signe onze histoires campées dans ce village situé entre le fleuve et les montagnes, où « la vie coulait
la plupart du temps paisiblement, sans grand chambardement ». L’auteure y met du piquant et nous offre
Des nouvelles de Cap Maillant.
Le titre indique déjà le genre littéraire,
la nouvelle; on a droit à des textes brefs,
à des intrigues mettant en scène
un nombre limité de personnages et à
des dénouements rapides. Certaines personnages secondaires reviennent parfois d’une nouvelle à l’autre, notamment les enfants Zora, Marco et Lotie. Il y a aussi ce médecin qui sait « remarquer » quelque chose chez la petite Zora; il s’appelle docteur Lemarquant.
L’auteure ne manque pas d’originalité et n’hésite pas à faire parler les animaux. Dans une nouvelle un poulet tombe amoureux d’une jeune outarde. Ailleurs, « le temps revire les années… les âges font une pirouette sur une pièce de dix cents », comme dans un conte fantastique, et les « grands jacassements » sont de bon aloi.
Il y a une histoire qui ne se déroule pas dans le village de Cap Maillant et qui a un fond historique. Intitulée « Les deux Georges », elle met en scène Georges le Blanc qui souffre de tuberculose et Georges l’Indien qui est arraché à sa tribu pour être placé dans un pensionnat où une communauté religieuse essaie très fort
« de blanchir sa mémoire ». L’expression est une très belle trouvaille.
Il arrive parfois à l’auteure de glisser un petit mot au « je » à la fin d’une nouvelle : « Oh, il faut que je vous dise… Il paraît qu’à Cap Maillant, la première neige que ramène l’hiver est, en fait, une bordée de farine ! » On a au préalable fait connaissance avec Tatie Farinette qui fait des galettes à
la farine.
Une chose est constante dans ces onze nouvelles : tout est bien qui finit bien.
S’il y a eu un problème, un affrontement, une lutte identitaire, voire une mort, l’auteure s’arrange toujours pour clore
son histoire sur une note positive. Cela m’a un peu agacé, j’aurais aimé au moins
une fin tragique.
Les textes de Claudine Ducasse sont tous finement ciselés. Un de ses personnages lui fait sans doute écho; le petit Raoul « s’était toujours fait un devoir d’écrire un bon français sans fautes. Tantôt il faisait vivre
la nature, tantôt il prêtait vie aux animaux, ou décrivait la multitude des merveilles
qui l’entouraient. » Autoportrait réussi.
24 avril 2018
Michelle Guitard, Le Quartier du Musée, essai, Ottawa, Les Presses de l’Université d’Ottawa, 2018, 392 pages, 2018, 39,95 $.

Le lieu d’origine identitaire des Canadiens français
de Hull

Le Musée canadien de l’histoire est situé à Gatineau, dans le quartier jadis nommé Secteur Laurier de Hull. L’endroit s’appelle maintenant le quartier du Musée et c’est le titre de l’ouvrage que signe Michelle Guitard. Son but est de « préserver l’histoire de l’ancienne ville de Hull et de l’Outaouais en reconnaissant les traits caractéristiques de
son architecture et de sa société ».
Le Quartier du Musée présente 63 bâtiments – résidences, institutions, commerces – dont les noms de rues ont presque tous changé. Les rues Hôtel de Ville et Champlain, par exemples, s’appelaient jadis Albert et Inkerman. Seule la rue Victoria n’a pas changé de nom. Cet ancien secteur Laurier de Hull est le lieu d’origine identitaire des francophones de
la région. On y trouve un ensemble de références socioéconomiques et historiques propres à la société catholique et canadienne-française non seulement de Hull mais également de l’Outaouais.
Les 63 édifices situés sur les actuelles rues Champlain, Notre-Dame-de-l’Île, Laurier, Élisabeth-Bruyère, Papineau et Victoria revêtent divers styles architecturaux caractéristiques des années 1888 à 1953.
Il y a même un « style hullois » malencontreusement appelé « maisons allumettes » (voir page couverture).
Les maisons de style georgien sont des rectangles à deux étages dont la pente accentuée du toit donne sur la façade.
Le style néo-Queen Anne est reconnaissable par l’utilisation de plusieurs toits, de lucarnes et de tours. Le style à l’italienne se caractérise par les toits plats bordés de corniches et de frises garnies de consoles. Le style Second Empire s’applique principalement aux grands bâtiments (presbytère, couvent). Il y a aussi des édifices de style Beaux-Arts, de style classique édouardien (Café Henry Burger) ou de style néo-Tudor (années 1940).  
Des 63 bâtiments décrits, 11 ont été construits avant le feu de 1888, 35 entre 1888 et 1900, 11 entre 1901 et 1915, pour
un total de 57 bâtiments centenaires.
En examinant les résidents qui ont occupé ces lieux, on découvre une population très diversifiée : « professionnels, politiciens,  marchands, fonctionnaires, artisans spécialisé, éducateurs et main-d’œuvre à tout faire ». Michelle Guitard souligne que son examen de résidents ayant occupé
ces 63 bâtiments lui permet de remettre
en question « la notion selon laquelle
les conditions de vies des travailleurs francophones étaient inférieures à celles des propriétaires anglophones dont ils dépendaient totalement ».
L’auteure conclut que, à elle seule, l’histoire du Quartier du Musée demeure un microcosme de la ville de Gatineau. Son livre sera un outil précieux pour ceux et celles qui défendent la sauvegarde du patrimoine architectural de la ville.
14 avril 2018
Hans-Jürgen Greif et Guy Boivin, Le pélican et le labyrinthe, roman, Montréal, Éditions L’instant même, 2018, 250 pages, 27,95 $.

Couple dépecé
avec une
précision
presque chirurgicale

Les romans à quatre mains sont assez rares. Hans-Jürgen Greif et Guy Boivin ont récemment cosigné Le pélican et le labyrinthe, une aventure psychodramatique d’un couple de Québec, où le pélican représente la femme et le labyrinthe, l’homme. Les deux co-auteurs montrent comment « savoir est
le véritable pouvoir des femmes ».
L’intrigue de ce roman à deux voix est racontée en alternance par Jean-Loup (labyrinthe) et Hortense (pélican). Le premier est un Français arrivé au Canada
à l’âge de 21 ans; il devient bibliothécaire spécialisé en histoire de l’art à l’Université Laval. Originaire de Kénogami, la seconde est une puéricultrice formée par des religieuses très sévères. C’est suite à une annonce placée dans le quotidien Le Soleil, en 1979, que Jean-Loup rencontre Hortense.
Les fréquentations vont bon train et Jean-Loup ne tarde pas à demander Hortense en mariage, un soir de la Saint-Valentin. Elle saute sur l’occasion en or de lui mettre 
« le mors et la bride ». Lui ne se doute pas encore que la future mère de ses quatre enfants va se comporter « en adolescente égocentrique, butée, narcissique, furieuse
et déçue que la vie ne lui donne pas tout ce qu’elle demandait ».
Le chassé-croisé entre le labyrinthe et
le pélican est tellement intense, parfois diabolique, que nous croyons lire un roman policier. Les accusations fusent sans cesse, tant et si bien que la police, les avocats et la cour doivent intervenir. Nous ne pouvons qu’admirer la précision presque chirurgicale avec laquelle les co-auteurs décrivent la relation infernale de leurs protagonistes.
Hans-Jürgen Greif et Guy Boivin profitent du contexte des années 1970-1980 pour glisser quelques remarques sur l’évolution de la société québécoise. En voici un exemple : « Depuis que le Québec a tourné le dos à l’Église, […] les psychologues ont remplacé les curés. » Ou encore :
« La religion a été remplacée par une autre, celle de l’enrichissement, le gros compte
en banque, les voitures hors de prix, la consommation à outrance, le gaspillage. » Les co-auteurs font dire à Hortense qu’il y a plus de deux mille églises au Québec et que « c’est notre patrimoine, ce sont
nos châteaux à nous ».
Sans vous dévoiler le dénouement de
cette intrigue finement ciselée, mais traînant parfois en longueurs, je vous signalerai que dans la vie il arrive de « passer en quelques mois à l’âge adulte sans pour autant mûrir »…
C’est la troisième fois que Guy Boivin
et Hans-Jürgen Greif (Québécois d’origine allemande) cosignent un roman, toujours aux éditions L’instant même.
8 avril 2018
Éric Tourville, Chimæris, roman, Paris, Éditions Slatkine & Cie, 2018, 512 pages, 42,95 $.

L’heure la plus sombre vient toujours avant l’aube

Le romancier Éric Tourville est docteur en biologie moléculaire
et son thriller Chimæris regorge
de termes scientifiques. Cela m’a parfois paru inutile, mais je dois reconnaître que nous sommes en présence d’un thriller métaphysique et que science et littérature
font bon ménage.
Le lieutenant Alex Fremont découvre
quatre corps calcinés au phosphore dans une ferme abandonnée du Vermont. Au-dessus de la porte, une étoile rouge à cinq branches. L’autopsie révèle qu’il s’agit de quatre adolescentes, possiblement originaires d’Ukraine. L’enquête indique qu’il y a des traces de sperme sur les lieux. Est-on en présence d’un réseau pédophile? Et où  donc est passée la fille de la cinquième cellule ?
Fremont ignore que l’étoile rouge à cinq branches, appelée pentagramme ou pentacle, est un symbole majeur de l’occultisme, qui «possède à la fois le rôle de protection contre les puissances du mal et d’invocation des esprits». Or, dans cette affaire, Fremont ne s’est jamais senti aussi «dépouillé de toute protection».
Si ce thriller vous semble plutôt corsé,
vous n’avez encore rien vu. Un personnage se souvient avoir lu quelque part que «l’heure la plus sombre vient toujours avant l’aube». En anglais, aube se traduit par dawn et c’est ce nom que porte la fillette évadée. Belle trouvaille. Dawn est muette, mais ses sens sont d’une acuité étonnante et ses capacités cognitives, voire physiques, demeurent surdéveloppées.
L’auteur écrit que Fremont est de nature pessimiste, «c’est une des raisons qui lui avaient fait rejoindre la police». Le père du lieutenant note que leurs ancêtres venaient du Canada français et que leur patronyme s’écrivait Frémont à l’origine, «mais que l’accent avait disparu en traversant la frontière».
Selon Éric Tourville, les mots construisent «des cages d’acier qui permettent de tenir le réel à bonne distance. Alors que les images…» Ces dernières sont souvent brutales, nous donnant «l’impression d’avoir forcé l’arrière-cuisine du Diable».
L’auteur note que le Vermont n’était plus
ces «grands espaces peuplés de Blancs animés de valeurs traditionnelles liées au travail, à la communauté et à la famille». Devant la tragédie qui se joue dans cet État, la presse parle aussitôt de «la ferme de l’horreur» et de possibles réseaux pédophiles. Selon Tourville, «les médias n’étaient plus depuis longtemps le quatrième pouvoir, mais le premier».
L’histoire s’étale sur plus de 500 pages ;
elle aurait pu se dérouler allègrement sur 350 pages, mais il aurait fallu éliminer
des rebondissements spectaculaires et
des tournures inattendues comme l’invasion peu diplomate du FBI. On apprend que
le FBI peut entrer en scène lorsque l’accusation de meurtre comprend un viol ou si le crime sexuel a été commis contre un enfant. Les deux agents du FBI considèrent Fremont avec «un mépris non dissimulé».
Quand le FBI dépose un acte d’accusation,
il apparaît bricolé, «un pis-aller pour clore rapidement l’enquête». Mais il reste encore plus de 140 pages à lire; nous ne sommes pas au bout de rebondissements qui défient presque l’imaginable… «Dawn ressemble à un petit Poucet sanglant qui sèmerait des cadavres sur sa route.» Elle agit comme
la déesse de la vengeance, comme un ange exterminateur.
En terminant, voici deux réflexions de l’auteur Éric Tourville : «Pour que le monde soit vivable, il avait plus souvent besoin de mensonges que de vérités.» Et «la sexualité est, avec l’argent, le principal mobile de
la plupart des crimes.»
4 avril 2018
Parker Bilal, Le Caire, toile de fond, roman traduit de l’anglais par Gérard de Chergé, Paris, Éditions du Seuil, 2018, 416 pages, 35,95 $.

Quand l’art est
une affaire dangereuse

L’écrivain anglo-soudanais
Jamal Mahjoub publie sous
le pseudonyme de Parker Bilal.
Il parle six langues, dont le français, et son tout dernier roman s’intitule Le Caire, toile de fond. Ce polar illustre assez bien que le monde
de l’art peut être «un business
à haut risque».
C’est chose bien connue que des œuvres d’art apparaissent et disparaissent avec
une infaillible régularité. L’œuvre en question dans ce polar est «La Tour des chevaux bleus», toile d’une valeur inestimable de l’expressionniste allemand Franz Marc. Elle a été confisquée par
les nazis dans les années 1930.
Le tableau en question existe vraiment et son dernier propriétaire connu a été nul autre qu’Hermann Göring. Depuis 1945,
la toile reste cependant introuvable, ce qui donne libre cours à tout fantasme ou toute fantaisie de la part de l’auteur. Pour pimenter son intrigue, Bilal imagine divers subterfuges et rebondissements dignes
d’un Michael Connelly.
Dans le roman, le colonel irakien Khadim al-Samari est soupçonné d’avoir volé le fameux tableau à Bagdad et de l’avoir clandestinement introduit en Égypte.
Ce colonel spécialiste d’assassinat par
la torture vend des objets d’art à des collectionneurs new-yorkais, voilà
une combinaison assez bizarre.
Sa capture vaut trois millions de dollars.
Un collectionneur d’art égyptien engage
le détective privé Makana pour retrouver
le colonel et l’œuvre. Makana est certain de croiser l’Iraquien un jour; reste à savoir
ce qu’il fera alors de lui...
L’auteur écrit que la vie avait appris une chose à Makana, à savoir qu’elle n’a jamais fini de vous surprendre. Et il ajoute que
«le Caire était un gigantesque théâtre créant son propre spectacle permanent.»
Le roman regorge de lieux qui font la renommée du Caire, comme la mosquée Mustapha Mahmoud ou l’Opéra «avec son dôme blanc et ses arcades» qui lui donnent l’air d’une mosquée; «il n’y manquait
qu’un minaret».
Pour qu’il y ait polar il faut un assassinat. Le collectionneur d’art qui a justement retenu les services de Makana est trouvé tailladé en lambeaux. La méthode de torture pointe évidemment vers le colonel iraquien Samari.
Quand des questions sont posées au médecin légiste qui examine le cadavre,
elle répond: «Je m’occupe des faits, inspecteur. Les idées, c’est bon pour
les oiseaux.»
Or, aux yeux de Makana, le colonel Samari est «une créature sans visage qui rôde dans les prisons béantes de son esprit», donc une idée. Aurait-il affaire à
«une énigme aussi ancienne que le Sphinx et tout aussi indéchiffrable»?
Selon l’auteur, la nature humaine ne fluctue pas tellement d’un pays à l’autre. Où qu’on aille, les gens sont à peu près les mêmes. «Donnez-leur ce qu’ils attendent et ils vous diront ce que vous voulez savoir.»
Comme la trame du roman Le Caire, toile
de fond
se situe en 2004, donc dix-huit mois après l’offensive américaine en Irak, elle permet aux Cairotes d’exprimer leur point de vue sur cette guerre, mais cela donne lieu à quelques longueurs, à mon avis.
2 avril 2018
Léo-James Lévesque, Samuel et le chapeau de pêche, album illustré par Amélie Montplaisir, Montréal, Éditions Les 400 coups, coll. Mes petits moments, 2018,
24 pages, 11,95 $.

La richesse des souvenirs

Léo-James Lévesque écrit depuis
l’âge de 11 ans. Ce don lui vient
de son père, qui lui racontait
des histoires chaque soir, avant d’aller au lit. Il a récemment publié Samuel et le chapeau de pêche,
un album sur la complicité et l’amour entre un grand-père et son petit-fils. L’auteur montre avec brio comment les souvenirs revêtent
une grande importance.
Samuel va pêcher avec son grand-père
qui porte son fameux chapeau décoré de mouches multicolores. C’est le même chapeau qu’il portait lorsqu’il allait à
la pêche avec papa. » On devine que
ce dernier est disparu et que la partie
de pêche sera une aventure remplie de douceur, de rires et de souvenirs.
Cette histoire, publiée également dans
la collection Mes petits moments, est illustrée par Amélie Montplaisir qui a l’art de donner plein d’émotions aux visages qu’elle dessine finement. La joie, le bonheur, la complicité se lisent dans les traits de l’illustratrice.
Samuel ne tarde pas à prendre un gros poisson et il se voit déjà en train de raconter son histoire de pêche à ses amis. « Grand-papa veut faire une photo de moi et de mon gros poisson. Je mets son chapeau de pêche… » Clik et il lance : « Que tu ressembles à ton père ! »
Autour d’un feu de camp, les deux complices dégustent le poisson du jour… qui « a bien meilleur goût que celui de l’épicerie ! » Je ne vous dis pas ce qui arrive au chapeau de pêche, mais sachez que ce sera un beau « petit moment ».
23mars 2018
Norah Shariff, Les secrets de Norah, témoignage, Montréal, Les Éditions Coup d’œil, 2017, 352 pages, 9,95 $.

Le crime de naître femme

Mariée de force à un homme violent, Samia Shariff a raconté
son enfer dans Le voile de la peur (JCL, 2006). Sa fille aînée Norah
a assisté à ce calvaire sans pouvoir réagir, sauf en témoignant du drame dans Les Secrets de Norah.
À travers les yeux de la jeune fille, nous revivons l’effroyable destin
de deux êtres humains contraints de payer pour le seul crime...
d’être nées femmes.
Dès l’âge de 9 ans, Norah est « déchirée » par son père, par « un monstre qui me dévorait vivante ». Elle qualifie ces gestes incestueux de « blessure de l’âme qui saigne encore ». Norah est prête à tuer son père, titre qu’elle ne lui reconnaît plus évidemment.
Je dois vous prévenir que la réalité dépasse largement la fiction dans ce récit. Au point où on se demande parfois ce que Dieu attendait pour agir ? Norah Shariff nous raconte une montagne de souvenirs indésirables, dont une large partie remonte à son séjour en Algérie où des violences, des explosions et des massacres ont lieu chaque jour, même durant le ramadan, mois pourtant réservé à la paix. « Je n’étais pas fière de la race humaine. »
L’Algérie n’était pas faite pour les Shariff de sexe féminin, « nous n’étions pas faits pour l’Algérie ». Au nom de l’intégrisme, le pays était transformé en lieu de danger et de peur. « La vie m’avait forcée à tuer tous mes rêves… »
Lorsque la mère et ses enfants parviennent à retourner en France, on les accueille « comme si nous étions des déchets à tasser du pied ». Avec de faux passeports et de faux noms, la mère et ses enfants parviennent à prendre un vol à destination de Montréal. « Le spectacle rouge et or de l’automne canadien me coupa le souffle.
[…] Était-ce un signal de bienvenue ? J’aimais à le croire. ».. Le juge de la cour
de citoyenneté leur donnera raison, leur donnera le droit de rester au Canada.
Dans ce témoignage, tout est vrai et écœurant, mais surtout émouvant. 
14 septembre 2018
Chantal Beauregard, Dangereuse poursuite, roman, Montréal, Éditions Hurtubise,
coll. Atout, 2018, 272 pages, 12,95 $.

Roman efficace
pour les 12 ans et plus

Diriger une compagnie qui fabrique des médicaments, dont le fentanyl, peut conduire à des menaces, à des agressions, à un accident automobile orchestré et à une hospitalisation.
De tels épisodes se succèdent à
un rythme fou dans le roman Dangereuse poursuite
de Chantal Beauregard.
Samuel, le fils du directeur de cette compagnie pharmaceutique, devient orphelin avant même la fin de son cours secondaire. La mort de son père est comme un bateau qui a perdu son ancre au milieu d’un déferlement de vagues. Le mot papa est « deux syllabes qui martèlent sa douleur en échos plaintifs ».
Sam avoue naviguer en eau trouble et
cela lui donne le tournis. C’est peu dire.
Au même moment il rencontre Emma, fille d’une coiffeuse. « J’ai peur de m’attacher, peur d’un sentiment que j’éprouve pour
la première fois. »
Chantal Beauregard jongle efficacement avec intrigue policière, sentiment amoureux et relations familiales. Au milieu de tout cela, un accro du fentanyl devient « un esclave retenu à une chaîne qui le tire vers le bas et menace de l’anéantir ». Il y a même le Web où tout s’achète, « à part l’intelligence et le civisme ».
Le roman Dangereuse poursuite est publié dans la collection Atout des Éditions Hurtubise, qui comprend plus de 150 titres. Celui-ci se situe au niveau « lecture intermédiaire » et s’adresse aux jeunes
de 12 ans et plus, garçons et filles.
7 septembre 2018
Chrystine Brouillet, Chambre 1002, roman, Montréal, Éditions Druide, coll. Reliefs, 2018, 346 pages, 24,95 $.

Roman paradoxal
de paix et d’excitation

« Tout aurait été tellement plus simple si elle était morte dans
ce maudit accident ! » Mais alors,
il n’y aurait pas eu une histoire à raconter, une femme à l’hôpital dans la Chambre 1002, titre du tout dernier roman de Chrystine Brouillet.
Cette femme est Hélène Holcomb, chef montréalaise mondialement connue,
à la tête du restaurant Strega, mot italien qui signifie sorcière ou magicienne, exactement ce qu’est Hélène qui se rend à New York pour recevoir un prestigieux prix culinaire et subir, sur le chemin du retour, un brutal accident qui la plonge dans
un profond coma.
Pendant que la police mène son enquête,
les amies d’Hélène se relaient à son chevet. La romancière décrit ainsi ces cinq Muses : « la chaleur de Marie, la fantaisie de Gabrielle, la vivacité de Viviane, la constance d’Ornella, la douceur de Justine ». Elles pratiquent l’aromathérapie en préparant
des plats aux parfums appétissants, en
les lui faisant sentir dans l’espoir que
ces odeurs l’éveilleront.
La liste des plats préparés dans ce roman occupe facilement 50 pages. L’auteure parsème son récit de 20 recettes détaillées (ingrédients et mode de préparation).
Je retiens le dernier menu à la dernière page du roman : « des verrines de pétoncles aux fraises d’automne, des cuillères de tartare de crevettes et d’oursins cachés sous des feuilles de nori, une burrata aux dés
de citron et sa salade de fenouil qui précéderaient le pigeonneau à la rhubarbe, sans oublier les ramequins de caviar au jambon fumé et aux œufs bénédictine… »
Chrystine Brouillet écrit que les repas servis dans un hôpital sont ternes et dégagent « une odeur de carton bouilli ». Et une infirmière d’ajouter que « c’est conçu pour qu’on n’ait pas le goût de rester ici ».
Les amies et les mets sont savoureux,
mais le tout est bon et le tout le monde
est fin ne font pas un roman. Il faut
« un pervers narcissique qui ne supporte pas d’être rejeté ». Séducteur et paresseux, Julius « dégouline de gentillesse » lorsqu’il apprend le sort d’Hélène, sa tante et marraine.
Brouillet a écrit un roman sur l’amitié
qui lie une chef et cinq Muses, sentiment
qui s’enrichit « de leurs différences,
de la variété de leurs univers », et qui
se bonifie, comme les grands crus, avec
le temps.
Il faut être gourmand et gourmet pour apprécier toutes les facettes du roman Chambre 1002. Soyez prêts à participer
« à la cueillette des iris sur les plateaux
du Moyen Atlas, à celles des tubéreuses à Coimbatore, de l’ylang-ylang dans l’archipel des Comores et de ces thés verts » au Japon.
La plume de Chrystine Brouillet ressemble
à ces feuilles de thé qui vous mettent « dans une état à la fois de paix et d’excitation ». Heureux paradoxe !
2 septembre 2018
Andrée Christensen, L’Isle aux abeilles noires, roman, Ottawa, Éditions David, 2018, 358 pages, 27,95 $.

Chaque chapitre
est l’alvéole
d’une ruche

Notez bien le titre : L’Île aux abeilles noires. Notez bien son auteure : Andrée Christensen. Vous entendrez parler de ce roman lorsque viendra le moment d’annoncer les finalistes
à un prix littéraire en 2019.
Pendant la Seconde Guerre mondiale, trois familles — française, danoise et grecque —  se réfugient sur une petite île perdue dans l’archipel des Hébrides. Y naîtront des enfants porteurs d’une vision du monde hors du commun et dont les vies deviendront intimement liées.
Leurs prénoms ne sont pas choisis au hasard. Exemples : Melyssia signifie abeille en grec et Lohengrin est le personnage de
la légende arthurienne et héros de l’opéra du même nom de Wagner. Le village s’appelle Sainte-Gobnait, en l’honneur de
la patronne des apiculteurs.
Allégorique, métaphorique et poétique,
ce roman est aussi dramatique, parfois catastrophique. Meurtre, suicide et fléau côtoient intrigues amoureuses et adultères. Le dénouement regorge de rebondissements savamment décrits, comme une mort d’un trop plein de mémoire, par exemple.
L’Île aux abeilles noires est située au large de l’Écosse. Y résident des MacDonald, MacInnis et Macleod, mais nous n’en croisons jamais et voyons rarement des kilts. Mais un Vincent McDonald, compagnon de vie de l’auteure depuis presque cinquante ans, est remercié car son « amour indéfectible a augmenté mon pouvoir
de vivre, celui de penser et de créer ».
La romancière aime décrire une peine sans consolation, une colère sans apaisement, « un amour si puissant que l’on n’ose
le regarder en face tant sa lumière est éblouissante ». Elle nous fait découvrir
que la mort n’est peut-être pas le contraire de la vie ou l’absence, mais « simplement une autre forme de présence ».
Les abeilles, le miel, la cire et l’apiculture
ne recèlent pas de secrets pour Andrée Christensen. Ses connaissances sont minutieuses et approfondies ; ses descriptions frôlent parfois une frénésie poétique. « Comme des générations d’amoureux avant eux, [un couple va] annoncer ses épousailles aux abeilles, pratique sacrée du milieu apicole. Selon
les légendes, garder secret leur union pourrait entraîner la disparition des abeilles du rucher et le malheur éternel des époux. »
Le style est rien de moins qu’envoûtant. Nous sommes à peine dans le second chapitre que déjà un personnage « interprète Bach comme s’il façonnait
des alvéoles de sons, ses notes chaudes
et dorées créant la musique immense et profonde d’une cathédrale de cire ».
L’odeur, le son et le sourire déclenchent tous une couleur. Les grains de sables sur une place produisent des notes de musique. La mission d’un personnage secondaire « est de rêver pour ceux qui en ont perdu le pouvoir, nous émerveiller et nous faire découvrir la beauté du monde ».
Il ne faut pas tout prendre à la lettre. Lorsque nous lisons que Melyssia, Anaïs
et Yselle « se sont juré un amour et
une fidélité éternels », nous ne sommes
pas en présence de personnages lesbiens. Les filles sont plutôt des nymphes ou des sylphes. L’une d’elles s’éprendra d’un être qui est « presque une femme dans un corps d’homme ».
Je vous parle de cette nouveauté de la rentrée littéraire, mais il y a plus que le livre aux 60 chapitres courts et denses, construits comme les alvéoles d’une ruche. L’auteure aura bientôt un site Internet(www.andreechristensen.com) qui comprendra un journal où seront retracées les étapes du processus de création du roman et les sources de ses inspirations, notamment une série picturale d’une quarantaine d’œuvres visuelles réalisées
par l’auteure.
24 août 2018
Jean-Guy Forget, After, roman, Québec, Éditions du Septentrion, coll. Hamac, 2018, 170 pages, 19,95 $.

Le français prend
un mauvais virage

En Amérique du Nord, la langue française baigne depuis trois siècles dans une mer anglophone.
Cela ne nous a jamais empêché
de parler, de chanter et d’écrire en un français de qualité. Or, voilà qu’une nouvelle mouture de notre langue vient grincher nos oreilles.
En commandant un roman qui s’intitule After, j’aurais dû me méfier et m’attendre
à ce que des mots anglais parsèment le récit. Un « whatever », un « all right » ou un
« nightlife » par-ci par-là ne font plus sourciller, mais quand je lis « au peak de mes déchéances » et « un Nous always too far » dans le premier paragraphe du livre,
je me pose sérieusement des questions.
La romancière franco-ontarienne Hélène Koscielniak a déjà défendu le bien-fondé d’écrire des dialogues exactement comme les jeunes les prononcent, dans un franglais qu’elle appelle le « tarois ». Je veux bien, tant que la narration demeure correctement française.
After est le premier roman de Jean-Guy Forget. Il est écrit au je qui « lis pretty much toujours sous l’effet de substance, même complètement fucking wasted ».
Je n’hésite pas à dire que l’écriture de ce roman est diablement gaspillée. Forget avoue que sa « masculinité est trouée », tout comme son français, pourrais-je ajouter.
L’auteur souhaite se « détacher de certains conditionnements, des normes de la masculinité et de l’hétérosexualité », mais
la langue utilisée bousille complètement
sa démarche, aussi honnête soit-elle.
Voici une phrase choisie au hasard :
« Essayer sans totalement réussir que le sexisme soit la seule chose qui end up lost in translation. » Comme je ne parle pas
la langue de Forget sans me « sentir à l’aise de step outside », j’attends la traduction
en français de ce charabia de roman,
« obviously imprécis ».
Être accusé de sexisme est la dernière chose que Forget souhaite. Il écrit donc « on est sorti.es... on s’était cherché.es... on était allé.es... » et ainsi de suite. Au lieu de dire
ils et elles, l’auteur écrit « iels ». Plus traumatisé que ça tu meurs !
Ce n’est pas la première fois que je lis
un roman rédigé dans ce genre de langue. L’an passé quand j’ai signalé mon désaccord à une amie, elle me rétorqua: « cher Paul-François, les jeunes parlent comme ça de nos jours. » Même en France, me dit-on !
After est publié dans la collection Hamac des Éditions du Septentrion. Je veux bien que cette division littéraire fasse entendre une voix originale, mais il y a des limites à sanctionner le genre d’écriture que pratique cet auteur. Jean-Guy Forget ? Forget it! 
17 août 2018
Simone Chaput, Incidents de parcours, nouvelles, Saint-Boniface, Éditions du Blé, 2000, 184 pages.

L’Anne Hébert des Prairies

Romancière dans les deux langues officielles, Simone Chaput a publié douze nouvelles sous le titre Incidents de parcours. Dans l’une d’elle, une Canadienne des Prairies visite Paris et se rebiffe chaque fois qu’on la prend pour une Américaine. L’insulte suprême consiste à se faire traiter de « Salope d’Américaine ».
Une nouvelle peut parfois servir de moment d’interrogation. Ainsi, une romancière se demande si on peut décrire la violence sans l’avoir d’abord vécue… Plusieurs courts récits nous interpellent dès la toute première phrase : « David connaît ses premiers remords dans l’autobus de l’aéroport. »
Ou « Elle rêve qu’elle étouffe : le duvet lui couvre la bouche et la suffoque, se referme sur elle comme une eau. » Ou encore cette phrase lapidaire : « Paris avait déçu. » Bonne technique de rédaction.
Le style de Chaput lui a valu quelques prix littéraires. Ses descriptions sont souvent finement ciselées; en voici un exemple : « le soleil levant découpe sur le sable l’ombre plumeuse des palmiers, où l’eau sibilante court vers leurs pieds, son écume un jupon de dentelle salée ». Parfois il s’agit tout simplement de juxtaposer les bons mots : « leurs djellabas hurlantes de couleur dans la grisaille du béton ».
Les nouvelles n’ont pas toutes une finale inattendue, mais si c’est le cas, elle peut
être de taille. Ainsi, le personnage Renée examine, dans le secret de son bain,
« les plis et creux de son corps » et vérifie « si un duvet lui assombrit les joues »…
Il arrive qu’une simple réplique soit une référence historico-culturelle. Lorsqu’une femme note que les repas intimes des Romains comptaient de trois à neuf personnes, on lui répond : « Pas moins
que les Grâces, pas plus que les muses. »
Paul Savoie a déjà écrit que le style de Simone Chaput rappelle celui d’Anne Hébert. Il avait raison.
13 août 2018
Vartan Hézaran, Là-bas dans la plaine, nouvelles, Saint-Boniface, Éditions du Blé, 2012, 84 pages.

Le rythme du
Far-West canadien

En Saskatchewan, il y a du soleil, hiver comme été, et le ciel est toujours bleu. Le soleil brille sur six nouvelles de Vartan Hézaran, réunies dans un recueil intitulé Là-bas dans la plaine. L’action se déroule toujours à Swift Current, ville de quinze mille habitants, ou dans les environs.
La première phrase de la première nouvelle indique un parti pris, voire une déclaration d’amour. « Ceux qui ont déjà voyagé dans la Prairie le savent : on y rencontre des gens extraordinaires. » La vie des gens mis en scène demeure pourtant assez ordinaire, surtout très authentique.
Swift Current n’est pas connu comme un endroit très francophone. Les nouvelles parlent d’une école d’immersion, d’un enseignant et d’un moniteur de langue française venus du Québec. L’enseignant dit à son épouse que « la directrice ne veut pas qu’on parle français entre francophones dans la salle des professeurs… Tu es née dans cette ville, tu sais bien ce que c’est. »
Dans un récit, on apprend qu’il y a deux églises catholiques, l’une dirigée par un Canadien français, l’autre par un Franco-Américain. Malgré les quatre cents familles francophones, il n’y a pas de messe dans leur langue. Lorsqu’une femme demande pourquoi à son curé, il répond « que la conclusion du Lac Meech l’en empêche » !
Plusieurs scènes se passent dans le bar
Big I où le patron aime dire que « même une grosse bagarre n’est rien à côté d’une chicane entre un homme et une femme ». L’auteure s’amuse à décrire un graffiti écrit en français dans la toilette des femmes : « Un homme qui prétend que sa femme
est frigide est une mauvaise langue. »
Les six nouvelles de Vartan Hézaran défilent sur « une route droite comme un ruban tendu qui s’enfonce dans le ciel bleu aussi loin que l’on puisse voir devant ». On y capte le rythme du Far-West canadien.
27 juillet 2018
Sofia Lundberg, Un petit carnet rouge, roman traduit du suédois par Caroline
Berg, Paris Éditions Calmann-Lévy, 2018,
360 pages, 29,95 $.

Fin de vie sublime 

La journaliste suédoise Sofia Lundberg a autoédité Un petit carnet rouge, roman qui a connu un rare succès sur Internet avant d’être repéré par un éditeur de Stockholm puis vendu dans plus de trente pays. Lundberg décrit comment «la vie n’est pas là pour s’occuper de toi, c’est toi qui dois t’en occuper».
À chacun de saisir les opportunités qui se présentent et en faire
quelque chose.
Pour illustrer cette maxime, l’auteure crée
la protagoniste Doris Alm et divers personnages qui figurent dans ce petit carnet d’adresses qui l’accompagne depuis 1928. Les rencontres de chaque personnage sont tissées dans la longue vie de confidences de Doris, leur narratrice qui
a maintenant 96 ans.   
«Tant de noms ont le temps de défiler dans l’existence d’un être humain. Des noms qui brisent le cœur et font couler les yeux.»
Dès sa préadolescence, Doris doit travailler pour une Madame de la haute société.
Sa mère lui souhaite «assez de soleil
pour illuminer tes jours, assez de pluie
pour apprécier le soleil, assez de joie
pour nourrir ton âme, assez de peine
pour savoir profiter des petits plaisirs et assez de rencontres pour savoir dire adieu.»
Ce souhait sera l’étoile qui guidera Doris pendant plus de huit décennies, de Söder (Suède) à Paris, où elle devient mannequin, ensuite à New York, puis de retour en Europe, déguisée en jeune homme sur
un bateau de guerre, arrivée en Angleterre, puis à Stockholm. «Il y a une infinité
de routes qui conduisent à notre inéluctable trépas.»
Sofia Lundberg nous livre une sublime évocation de sentiments, qui risque de
faire couler quelques larmes. J’ai sorti
mon mouchoir quand j’ai vu comment
un authentique amour trouve toujours
son chemin, par-delà mers et mondes.
Au soir de la vie, la mémoire récente s’efface, «tandis que les souvenirs d’enfance deviennent aussi vifs que si les choses étaient arrivées la veille». Doris ne sait plus si son premier amour vit toujours, ni sur quel continent, mais «quand le temps est tout de qui nous reste, la pensée a tout loisir de voyager».
Le meilleur ami de Doris fut un artiste suédois dans le placard. Se séparer de lui fut une blessure à l’âme. Sur ce point, l’auteure note qu’on ne meurt pas de quelques cicatrices, mais il vaut quand même mieux les avoir sur le corps qu’à l’âme.
Les noms du petit carnet rouge remuent
des souvenirs dont Doris ne s’est jamais débarrassé. «Ils restent là comme des furoncles récidivants. Parfois ils éclatent et ça fait un mal de chien.»
Quand la nièce de Doris sent que la fin approche, elle prend un vol San Francisco-Stockholm pour écouter «auntie Dossi»
lui raconter une bouleversante histoire
de famille, merveilleusement transmise.
Elle sait qu’un baiser peut arrêter le temps. Et si ce temps lui permettait de retrouver
un dernier être cher…
Un petit carnet rouge, peint une vie furieusement intense où le magique et
le tragique s’entrecroisent pour nous faire vivre de fortes émotions. Nous n’hésitons pas à croire qu’une fin de vie peut être sublime.
28 juin 2018
Collectif, Escale à Montréal, Guides Ulysse, Montréal, 2018, 208 pages, 15 cartes, 14,95 $.

Le meilleur pour
un court séjour à Montréal

Qui veut célébrer le jazz, le cinéma, l’humour ou la chanson se dirige naturellement vers Montréal, ville
à la fois «fuyante et mystérieuse » où la magie s’opère. Pour vous aider à (re)découvrir la métropole québécoise, les Guides Ulysse
vous offre Escale à Montréal.
La ville regorge d’images emblématiques: croix du Mont-Royal, Oratoire Saint-Joseph, Biosphère, Stade olympique. Des joyaux architecturaux méritent quelques arrêts, notamment la gare Windsor, le meilleur exemple montréalais du style néoroman,
et l’édifice Ernest-Cormier, premier exemple de l’Art déco au Canada.
Côté cuisine, on déguste le smoke meat chez Schwartz’s Delicatessen et les fameux bagels chez St-Viateur Bagel Shop. Pour la cuisine traditionnelle québécoise, on se pointe à
la Binerie Mont-Royal (qui a servi de toile de fond au roman Le Matou d’Yves Beauchemin).
Le touriste averti trouvera le parfait
cadeau ou souvenir au Marché Bonsecours (artisanat), à la boutique-librairie du
Musée des beaux-arts, dans les galeries
et boutiques de la rue Saint-Paul, voire dans les friperies de l’avenue Mont-Royal.  
Escale à Montréal est utile à toute personne qui désire avoir sous la main, en un seul ouvrage, ce que la ville a de mieux à offrir pour faciliter l’organisation d’une escapade de quelques heures, d’une journée ou
d’un long week-end.
Le guide dresse un calendrier d’événements pour tous les mois de l’année sauf pour novembre, mois où se tient pourtant
le renommé Salon du livre de Montréal…
13 juin 2018
Bill Clinton et James Patterson, Le Président
a disparu
, roman traduit de l’anglais
par Dominique Defert, Carole Delporte et Samuel Todd, Paris, Éditions JC Lattès, 2018, 496 pages, 29,95 $.

Bill Clinton, coauteur
d’un thriller sur
le cyberterrorisme

Le 42e président des États-Unis
a allié son expérience du pouvoir
à l’art du suspense de l’auteur
de thriller le plus vendu à travers
le monde. Cela a donné Le Président a disparu, de Bill Clinton et James Patterson, un roman où nous voyons comment le cyberterrorisme est rien de moins qu’un retour du Far West, une nouvelle frontière effrayante
où n’importe qui peut attaquer
une nation.
Le président est Jonathan Duncan, 50 ans, atteint de thrombocytopénie immune (son sang ne coagule pas comme il le devrait).
Il doit constamment prendre des stéroïdes.
Il doit surtout prendre des décisions ou créer des situations qui le dispensent
de prendre une décision.
Au sujet de la présidence américaine,
les auteurs écrivent que « personne ne vous prévient que ce boulot est pire que
les montagnes russes – une succession d’ascensions magnifiques et de chutes vertigineuses ». Clinton et Patterson notent aussi que, « s’il y a une leçon à retenir de l’histoire humaine et animale, dans toutes
les sociétés, des plus primitives aux plus évoluées, c’est que toutes, sans exception, ont besoin d’un leader. »
Une cyberattaque est imminente et elle fera des États-Unis d’Amérique le plus grand pays du tiers-monde. La seule voie qui s’offre au président Duncan est d’éradiquer le virus de l’holocauste nucléaire… sans avoir à lancer la Troisième Guerre mondiale. Trois personnes brillantes qui occupent de très hauts postes choisissent toutes la même option, mais les tripes du président lui disent le contraire…
Le virus derrière la cyberattaque occupe beaucoup de place et donne lieu à des passages techniques qui sont à la fois nécessaires et lassants. Heureusement,
la trame psychologique reprend le dessus pour nous montrer que la politique est
un sport impitoyable où la confiance en prend souvent pour son rhume.
Sans compter que, « dans un brouillard d’information et de désinformation,
nos identités mêmes sont mises au défi ».
Le livre nous apprend que « le chef
de cabinet est le poste le plus exigeant de
la Maison Blanche ». Aux yeux du président Duncan, celle qui occupe ce poste anticipe toutes ses décisions, « et souvent en mieux ». Il ne sait pas à quel point il se trompe… Je ne vous dévoilerez pas
le dénouement de l’intrigue, bien entendu. Sachez seulement que le président va prendre le volant, écraser l’accélérateur et frôler la mort. Personne ne pourra l’aider.
Il y a deux coauteurs, mais parfois nous semblons entendre plus la voix de Clinton, comme lorsque nous lisons que rien n’est plus précieux qu’un collaborateur qui ose contredire le président, lui démontrer qu’il
a tort, le forcer à étayer ses décisions. « Être entouré de flatteurs et autres lèche-bottes ouvre la voie à l’échec. »
Le roman est truffé de petites réflexions comme « l’implication démocratique est désormais influencée par l’instantanéité de Twitter, Snapchat, Facebook et les chaînes d’information en continu. » Ou encore : « Aux États-Unis, le racisme est notre fléau le plus ancien. […] Trop souvent, la peur et
le mépris de "l’autre" nous font oublier
ce que nous sommes capables d’accomplir tous ensemble. »
Même si on nous avertit avant le chapitre premier que les situations et les personnages dans ce roman sont purement fictifs, nous sommes portés à substituer Bill Clinton à Jonathan Duncan. Sans doute parce que réalité et fiction font bon ménage.
Un discours de Duncan reprend les thèmes chers aux Démocrates : réforme en matière d’immigration, lois plus strictes sur le port d’arme, redécoupage électoral, vrai débat
sur le changement climatique.
Dans Le Président a disparu, Bill Clinton
et James Patterson vont bien au-delà d’une intrigue finement ciselée – attendez-vous
à un rebondissement spectaculaire –,
et s’attardent à faire passer un puissant message, à savoir que « notre avenir est
un champ de possibilités, et non de ruines desquelles il nous faudrait renaître ».
5 juin 2018
Gilles Archambault, En toute reconnaissance, carnet de citations plutôt littéraires, Montréal, Éditions du Boréal, 2018, 152 pages, 18,95 $.

Journal intime sous forme de citations littéraires

Depuis une cinquantaine d’année, Gilles Archambault a inscrit
des phrases (citations) dans
un carnet bleu, sur des thèmes
qui lui sont chers, comme l’amour, l’amitié, la tendresse, le passage
du temps et la façon d’accueillir
la vie. Cela donne En toute reconnaissance, carnet de citations plutôt littéraires.
La très grande majorité des citations provient d’auteurs français, notamment Stendhal et Flaubert, mais aussi Marcel Arland, Louis Calaferte, Henri Calet et Jean-Claude Pirotte. Sur environ 150 auteurs
cités, j’ai reconnu moins d’une dizaine
de Québécois, dont Brault, Grandbois,
Major, Pilon et Ricard.
On y trouve une citation de Jean Éthier-Blais, seul auteur franco-ontarien au palmarès. Il y a même une citation de François Ricard qui porte entièrement
sur l’écrivain né à Sturgeon Falls,
sur sa conception de la littérature,
« lieu de passion et de liberté ».
Les citations inscrites par Archambault en disent davantage sur lui que sur les auteurs lus, sur son état d’esprit à un moment précis. « C’était ma façon de tenir mon journal intime en quelque sorte. »
Ce carnet est farci de réflexions personnelles fort intéressantes. À titre d’exemple, l’auteur estime que « rien n’est moins sûr que la pérennité littéraire ». Selon lui, « on édite, on couronne à qui mieux mieux des ouvrages que vous ne liriez pas même sous la torture ».
Avide lecteur, Archambault s’intéresse peu
à l’intrigue d’un roman ou aux idées généreuses dont un livre traite. « Le mythe de l’écrivain généreux, répandant une semence, n’est pas mon affaire. J’estime
que mon cahier de citations est en quelque sorte un carnet de chasse. J’y aligne
mes bonnes prises. » L’une d’elles provient des Caves du Vatican d’André Gide :
« Tous ces gens qui écrivent et peu de gens qui lisent. »
L’avant-dernière citation m’a semblé résumer toute la carrière littéraire de Gilles Archambault. Elle est tirée de Bratislava,
de François Nourissier : « Je n’ai jamais tenté, roman ou non, que d’écrire au plus près de moi. »
30 mai 2018
Heidi Hollinger, 300 raisons d’aimer
La Havane
, guide traduit de l’anglais par Marie-José Thériault, Montréal, Éditions
de l’Homme, 2018, 288 pages, 29,95 $.

Lettre d’amour à La Havane

Si vous êtes allés à Cuba, comme
une foule de gens, vous affirmez peut-être connaître La Havane.
Vous avez plutôt une vague idée car il y a 300 raisons d’aimer La Havane, titre du guide préparé par Heidi Hollinger qui séjourne régulièrement dans la capitale cubaine depuis 1989.
Avec ses décors, ses parfums et ses sons,
La Havane est « d’une formidable sensualité ». Hollinger dresse d’abord
une liste de ses coups de cœurs : les plus beaux exemples d’art déco, les rues qui invitent à la promenade, les bars à cigares, les plus beaux couchers de soleils, les tables exotiques d’exception, les meilleures glaces, etc.
On qualifie El Malecón de plus long banc de parc au monde (sept kilomètres de la Vieille Havane à l’ouest de Velado). Il faut s’asseoir sur son parapet, dos à la mer « pour observer les marées humaines ». Vous y croiserez sans doute un vendeur de cacahuètes rôties maison (4 cents le cornet); « parvenir à en extraire la dernière cacahuète est le plus grand défi qu’on puisse relever à la Havane ».
La Mecque Art déco est sans contredit l’Édifice Bacardi (1930), premier gratte-ciel de la capitale; seul le hall est accessible aux touristes, mais il en vaut vraiment la peine. « Allez-y, c’est un must. » Si vous préférez quelque chose de plus classique, de plus ecclésiastique, alors rendez-vous à l’Iglesia y Convento de Nuestra Señora de la Merced pour y admirer « le plus extraordinaire ensemble de fresques et de toiles réalisées par d’éminents artistes cubains du XIXe siècle. Une splendeur. »
Si vous n’allez qu’à un restaurant de
La Havane, que ce soit La Guarida. C’est là qu’on a tourné le film Fresa y Chocolate.
Il est suggéré d’essayer les tacos de poisson ou le ceviche cubain. Le plat préféré de l’auteure est « le visuellement et gastronomiquement sublime carpaccio de pieuvre ». N’oubliez pas de réserver.
Si vous êtes un jeune homme souhaitant arborer le look cubain, alors traversez
la rue en sortant d’El Café et entrez dans
le minuscule salon Neldys Y Rey (Amargura no 361, entre Aguacate et Villegas). Tous
les styles sont autorisés (toutes les couleurs aussi). C’est une vraie « ruche d’inventivité capillaire ».
Que devrais-je rapporter dans mes bagages? Trois choses : 1) le rhum Santiago de Cuba de 11 ans, mais le Santiago Añejo
(7 ans) est aussi excellent et quatre fois moins cher; 2) des cigares achetés dans
les magasins de l’État (méfiez-vous des
faux offerts par les camelots); 3) du café fraîchement torréfié, Serrano est la meilleure marque.
Original et hors des sentiers battus, ce guide est une véritable lettre d’amour à La Havane.
22 mai 2018
Dominique Maisons, Tout le monde aime Bruce Willis, roman, Paris, Éditions de
la Martinière, 2018, 400 pages, 34,95 $.

L’effet Weinstein
dans un roman français

Le sort des gens heureux
n’intéresse pas les romanciers ou
les dramaturges. Dominique Maisons crée donc le personnage de Rose, l’une des jeunes étoiles les plus brillantes du firmament d’Hollywood, et la plonge dans une intrigue aussi sombre qu’alambiquée qui s’intitule Tout le monde aime Bruce Willis.
En épilogue, l’auteur cite le New York
Times
du 12 décembre 2017 pour rappeler que seulement 4 % des réalisateurs hollywoodiens sont des femmes et que « seuls 27 % des dialogues prononcés dans les grands films de 2016 l’étaient par des femmes ». Cet état de la situation teinte carrément le roman.  
Dominique Maisons s’acharne à décrire
le mal-être de Rose Century sous toutes
ses coutures. Son imprésario est un manipulateur, un « salopard cupide »
dans le sillon d’Harvey Weinstein et des autres « grands prédateurs angelinos ».
Rose a envie d’en découdre avec les
normes de Hollywood et de s’adonner à
des comportements peu compatibles avec son statut d’icône du grand écran, mais
« L.A. peut se montrer d’une cruauté totale envers ceux dont l’apparence ne répond plus à ses standards. »
Lors du lancement de la version française de son dernier film, Rose fait une sortie contre l’animateur d’une grande émission, elle perd les pédales et ce craquage en direct à la télé française lui vaut un stage dans une clinique parisienne, puis dans un centre de lessivage de cerveau au Mexique.
On a droit alors à 145 pages de digressions, de longueurs à n’en plus finir. On peut sauter des chapitres entiers sans perdre
le fil de l’histoire. Je veux bien croire que « la Californie n’a de sens que si on la considère comme une scène de théâtre,
[un] pays fictif », il y a des limites à charrier le lecteur.
L’éditeur prétend que Dominique Maisons nous livre ici son premier grand « roman américain ». Permettez que j’en doute. L’auteur a certes remporté de grands prix littéraires dans le passé, mais je crois qu’il
a cherché trop vite à profiter de l’effet Weinstein et « moi aussi ».
13 mai 2018
Simon Brousseau, Les fins heureuses, nouvelles, Montréal, Éditions Cheval d’Août, 2018, 208 pages, 24,95 $.

Écrire pour être
ou pour paraître ?

Après un premier roman, Simon Brousseau publie un recueil
de nouvelles où l’intelligence,
la candeur, le cynisme, le hasard et l’abandon se côtoient allègrement. Dans Les fins heureuses, il jongle avec le récit, les lettres, le journal intime et les E-confessions.
Les meilleurs textes sont écrits
au « je ».
La première nouvelle s’intitule « La vie de l’auteur » et cette dernière ressemble à un chat qui joue avec sa proie ; « il la mordille, la jette par terre, lui donne des coups de griffes, la laisse prendre ses distances puis
la saisit à nouveau ». Le chat revient dans d’autres nouvelles pour nous rappeler que nous lui devons tout en l’adoptant, car « nous le dépossédons de ses instincts et
le réduisons à un état de dépendance qui l’humilie ».
J’ai mentionné les E-confessions. Dans l’une d’elles, l’auteur écrit que « la vérité est
une souris ; je la torture comme un chat ». La confession la plus ironique est celle où Brousseau décrit l’ego d’un auteur investi d’une mission de taille, sauver la littérature. Le personnage lit ses contemporains et conclut, rassuré, « qu’aucun d’eux ne me surpasse ». Cet écrivain aime croire ceux qui affirment qu’il a du génie, qu’il est un saint !
Je ne sais pas si les E-confessions sont semblables aux messages sur Facebook, mais paraît-il qu’il faut être assez intelligent « pour savoir ce qu’il faut dire ou écrire afin d’avoir l’air plus brillant qu’on ne l’est réellement ».
Quatre textes sont des lettres qu’un nageur adresse à un voisin de piscine pour se défouler. « Avez-vous senti, derrière votre nuque, la pression exercée par mes pensées, entièrement dirigées contre vous ? » Parlant de pensées, un personnage s’y enfonce « comme un crocodile dans son marais ». Autre comparaison savoureuse, quelqu’un rit « comme un rat auquel on aurait perforé un poumon ».
Simon Brousseau est un pince-sans-rire.
À la dernière page du recueil, la dernière phrase est « nous étions si bien, si bien
que d’ici la fin je n’écrirai plus rien ».
5 mai 2018
Béatrice Peltre, Frais et festif, recettes
pour une vie équilibrée
, Parfum d’encre (division des Éditions La courte échelle), 2018, 304 pages, 29,95 $.

La nourriture
est un art de vivre

Pour Béatrice Peltre, styliste culinaire, l’amour de la nourriture est synonyme d’art de vivre. Elle nous propose des petits plats pour toutes les occasions dans Frais et festif, recettes pour une vie équilibrée.
Sa cuisine, française, est influencée par des voyages à travers le monde. « Et prendre un repas sans dessert, c’est comme se promener avec
une seule chaussure aux pieds ».
Pour le petit-déjeuner, j’ai retenu les crêpes américaines aux patates douces et aux carottes. Béatrice Peltre vit à Boston et a concocté cette recette pour faire manger plus de légumes à sa fille Lulu. La farine de millet, deux œufs, le sel de mer, le poivre du moulin, la coriandre hachée, l’huile d’olive et des noisettes s’ajoutent aux patates douces et carottes coupées en dés. Il est suggéré
de servir les crêpes avec une salade verte, comme de la roquette ou de la mâche.
Les menus du dîner proposent surtout des tartines et de la soupe. Ce sont les ingrédients qui comptent. La tartine estivale par excellence est celle avec prosciutto et tomates cerises rôties au four, parfumées
à l’estragon. Pour une soupe substantielle, pourquoi ne pas intégrer topinambours et pétoncles sautés avec huile de truffe ?
Ou encore fenouil et petits pois avec crème au wasabi et crevettes sautées à l’ail et au cumin.
Le repas du soir doit inclure un amuse-gueule comme des endives farcies au roquefort, aux raisins et aux radis avec vinaigrette à la pistache. Wow ! Quant au plat de résistance, vous pouvez vous inspirer d’un crumble sucré et remplacer
les fruits par un mélange de légumes et
de viande, comme aubergines, agneau et courge. Ou encore un risotto au gorgonzola, à la poire et au romarin avec noix grillées. J’en ai l’eau à la bouche !
« Le dessert demeure un des meilleurs moments du repas. C’est le dernier goût
qui vous reste en bouche, alors autant que ce soit un plat exquis que vous aimerez
et dont vous vous souviendrez. » Il y a évidemment des recettes des clafoutis, de tartelettes et de gâteaux, mais j’ai été plutôt attiré par un dessert servi dans un verre : pommes et poires avec crumble au millet
et crème anglaise à la vanille. Le bâton de cannelle et les pistaches vertes rehaussent le goût.
L’auteure a créé le blogue latartinegourmande.com (en anglais).
Caroline Thérien, Ce que l’avenir ne dira pas, nouvelles, Montréal, Lévesque éditeur,
coll. Réverbération, 2018, 128 pages, 23 $.

S’asseoir à la table
et attendre d’être heureux

Née à Mississauga, Caroline Thérien vit à Montréal depuis longtemps
et détient une maîtrise en création littéraire de l’Université de Sherbrooke. Ce que l’avenir ne dira pas est son premier livre, un recueil de nouvelles, dont la première
et la dernière nouvelle portent
un nom de thé, Darjeeling et Earl Grey. Une autre s’intitule Lapsang Souchong, un thé fumé au bois
de pin. Le recueil de 23 nouvelles coûte 23 $, beaucoup moins que...
23 tasses de thé.
L’action de chaque nouvelle se déroule dans un lieu qui est rarement ou vaguement nommé, sauf une fois (Bas-Canada).
Un punch final et inattendu n’est pas
la recette choisie par Caroline Thérien;
elle préfère plus souvent un dénouement qui fait écho au titre du recueil, le non-dit. Ainsi, la première nouvelle se termine
sur ces mots : « C’était lundi. La semaine commençait mal. ». La deuxième prend fin avec un « Je n’en saurais pas plus. » Dans une autre, à la dernière ligne, un gros chat aux yeux orange accueille le personnage principal « avec le silence buté d’un sphinx ». Et il y a cette nouvelle où
on apprend en toute fin que le nom de
la personne réduite en cendres ne sera
pas révélé. 
L’auteure aime s’arrêter à un détail en apparence trivial, puis élaborer une intrigue trouée dans une narration résolument elliptique. Un restaurateur coupe ainsi la tête d’un saint Jean-Baptiste pour réparer un saint Joseph. Un hôtelier, lui, raconte
que certaines chambres sont hantées par des fantômes, le tout « selon une légende pêchée dans les profondeurs des marées », qu’il a évidemment inventée.
Il y a au moins deux chiens dans ces histoires, Billy Bones et Ulysse. Un village a évidemment son ivrogne, son fou, son noyé…, mais y en a-t-il vraiment un seul ? Chose certaine, le monde « s’assoit autour de la table et attend d’être heureux ». Le bonheur viendra. Ou ne viendra pas.
Le style de Caroline Thérien est finement ciselé, tantôt poétique, tantôt romantique. Elle écrit, par exemple que des personnages sont penchés sur un roman de Sartre, dont « les pages étaient cernées par du thé noir et des nuits blanches ». Belle trouvaille !
L’auteure place parfois des citations en exergue de ses nouvelles, le plus souvent d’auteurs américains : Virginia Woolf, Richard Brautigan, Ursula K. Leguin, T.S. Eliot et Tom Waits. Elles ne sont pas traduites par la nouvellière d’origine franco-ontarienne.
23 avril 2018
John Freeman Gill, Les Chasseurs de gargouilles, roman traduit de l’anglais par Anne-Sylvie Homassel, Paris, Éditions Belfond, 2018, 444 pages, 34,95 $.

Ode à l’intemporelle
New York

Passionné de sa ville natale,
John Freeman Gill a écrit pour tous les périodiques littéraires de New York. Son premier roman,
Les Chasseurs de gargouilles, est
une ode à la ville la plus chaotique de l’Amérique. On y découvre que New York bat tous les records : « plus dominatrice et plus ordurière, plus industrieuse et plus contente d’elle-même, plus pressée et plus insolente, plus raffinée, plus dépravée, plus intemporelle… »
Griffin Watts, 13 ans, est le narrateur des Chasseurs de gargouilles. Nous sommes au début des années 1970; la sœur aînée de Griffin découvre les amourettes et leurs parents sont séparés. Le père est poursuivi par la banque pour arriérés de paiement;
il collectionne des gargouilles qui sont ensuite vendues à gros prix pour payer l’hypothèque en souffrance. Sa mère, elle, collectionne les amitiés pour trouver ses zones inconnues « qui ne peuvent être révélées ou créées que par le truchement d’autrui ».
John Freeman Gill écrit que « la seule ville qui vaille la peine d’être préservée est celle que nous avons perdue ». New York a
la métamorphose dans la peau. On rase
des quartiers pour construire des tours de béton. Le père du jeune Griffin Watts s’est donné comme mission de sauver certaines reliques, de leur redonner vie.
Si Dieu avait secoué une cathédrale, son contenu se serait vidé dans l’atelier de monsieur Watts. Il récupère des gargouilles avant l’arrivée des démolisseurs pour leur rendre la liberté en les plaçant chez des gens qui savent les apprécier (et payer
le gros prix). Le terme « gargouilles » est pris au sens large et inclut aussi bien des monstres marins, angelots et médaillons de terre cuite que des portraits en clef de voûte, moulures d’ove et aigles robustement fragiles. « Il y a des tas de gens dans le monde qui veulent acheter des bouts de New York. »
Une expédition nous conduit au Woolworth Building, ouvert en 1913; il s’agit d’un édifice de soixante étages dans un style néo-gothique flamboyant. Sa rénovation est sauvage; tous les motifs et ornements de ses quatre tourelles sont effacés ou décapités.
Le père de Griffin découvre qu’une gargouille n’a pas encore échappé au massacre; il faut la sauver et seul le jeune Griffin peut y arriver en raison de son poids léger. Une aventure digne d’un Indiana Jones des temps modernes!
L’auteur décrit comment Griffin perçoit le regard pénétrant de cette gargouille :
« Elle avait la physionomie  d’un labrador, ou d’un griffon, on d’un dragon, ou peut-être d’un lion. Elle était tout cela à la fois sans être précisément l’un ou l’autre.
Mais j’avais de l’affection pour elle, qui m’enveloppait d’un sourire subreptice de conspirateur. Cela me plaisait. »
Père et fils ne sont pas les seuls pirates de
la ville. New York s’autophagocyte à qui mieux mieux. La ville changerait à tous
les dix ans. Est-il possible de tout faire disparaître ? Non, répond l’auteur :
« La perte est probablement la seule chose qu’on ne peut jamais vous retirer. »
Le roman ne traite pas uniquement de notre rapport au passé face à l’attrait parfois ravageur de la modernité. Il aborde aussi la relation père-fils. Les gargouilles permettent à Griffin de se rapprocher de son père et d’apprendre des leçons qui ne sont pas toujours celles que son père croit lui enseigner…
Selon Annie Proulx, auteure de Brokeback Mountain et Prix Pulitzer, « Les Chasseurs de gargouilles est un roman exceptionnel, intense, drôle, porté par une langue magnifique. Ces pages sont un pur plaisir
de lecture… Extraordinaire. »
13 avril 2018
Claude La Charité, Le meilleur dernier roman, roman, Longueuil, Éditions de L’instant même, 2018, 180 pages, 21,95 $.

Quand un écrivain
n’est plus cru, il est cuit !

Le premier roman de Claude
La Charité s’intitule Le meilleur dernier roman. Ça ne s’applique pas au livre qu’on lit mais plutôt à
un prix littéraire que l’Université
du Québec maritime décide
de décerner. L’intrigue se passe
à Mirouski, mais cela pourrait
aussi bien être Rimouski.
Le nom de l’endroit n’est qu’un des très nombreux jeux de mots servis par La Charité. Il est question, notamment, de Lis-tes-ratures, de Word Trade Center et de Grand Antonio de la littérature populaire. Un conteur se prénomme Télesphore, comme le porteur de lumière qui phosphore.
Revenons à l’intrigue. Dix profs du département de lettres françaises doivent décider comment sera attribué le Prix Anthume du meilleur dernier roman.
Dès les premières lignes, le romancier nous avertit que plusieurs noms d’auteurs sont véridiques, mais que « certaines œuvres qui leur sont prêtées relèvent d’un monde
burlesque qui n’existe que dans la fiction ». Burlesque est faible, c’est plutôt rocambolesque.
Un des dix profs, Claude, est le narrateur; son nom n’apparaît que dans le dernier chapitre. Le lauréat du prix est connu dès
le premier chapitre et nous avons affaire à un écrivain dont l’ego est tellement grand qu’on le surnomme Son Immensité. Tous
les autres chapitres portent sur les délibérations des dix profs, puis du jury;
à travers ces échanges se dégagent toute une brochette de jugements littéraires.
On apprend que Patrick Senécal est « notre Stephen King » et qu’Yves Thériault a écrit Aglaakakuktituq, un « prequel d’Agaguk ». Un prof croie que L’Avalée des avalés de Ducharme a été accepté par Gallimard parce qu’un obscur préposé au courrier a fait
le premier tri et, c’est chose bien connue,
tel manuscrit est retenu « en fonction de
la beauté des timbres, un autre selon
la police de caractères, un autre encore à partir du titre et du nom de l’auteur ».
À une autre époque et dans un autre lieu, Edgar Allan Poe (1809-1849) aurait pu remporter le prix du meilleur dernier roman à 29 ans parce qu’il n’a publié
qu’un seul roman : Les Aventures d’Arthur Gordon Pym (1838). Mis à part ce genre de renseignements, les profs s’égosillent surtout à « penser le changement, changer le pansement dans la littérature de l’extrême contemporain ».
Le narrateur s’embourbe souvent dans
des digressions où il peut aussi bien être question d’un crabe à trois pinces, d’un chien hermaphrodite, du crâne de Jean de Brébeuf ou de la cage de la Corriveau. Résultat : le roman devient un véritable capharnaüm foisonnant d’objets littéraires, historiques, scientifiques et ésotériques.
J’ai mentionné que le lauréat est connu dès le premier chapitre. Il s’agit d’un dénommé Henri Vernal, auteur de La grosse Bertha, histoire d’une femme canon. Lors de la cérémonie, le livre en montre comprend
795 pages… blanches. Hemingway disait
que la qualité d’une œuvre se juge à ce
que l’écrivain en retranche.
Claude La Charité aurait dû, à mon humble avis, retrancher des milliers de mots, mais pas cette blague : « – Que devient un écrivain quand il n’est plus cru ? – Il est cuit ! »
7 avril 2018
Richard Ste-Marie, De ton fils charmant
et clarinettiste
, roman, Lévis, Éditions Alire, 2018, 276 pages, 25,95 $.

Panier de crabes
de religieux sans scrupules

Au Québec et ailleurs, l’Église catholique a profité d’une mainmise absolue sur le quotidien de ses ouailles pour commettre impunément des crimes sexuels et économiques. Richard Ste-Marie tisse toute une intrigue sur ce sujet dans son roman intitulé De ton fils charmant et clarinettiste.
Le narrateur est l’ex-sergent Marcel Banville qui, après 35 ans au Service de Police de la Ville de Québec,
se retrouve devant rien.
Pour avoir l’esprit en paix, Banville cherche à fermer des dossiers « dans sa tête », comme il dit. « J’ai été un jeune flic pourri jadis, il n’y a pas de raison que je devienne un policier retraité modèle. » Ces dossiers concernent tous des prêtres pédophiles, dont deux qui ont récemment été brutalement assassinés. Quand Banville prend sa retraite, les enquêtes ne bougent pas assez vite à son goût.
Les premières lignes du premier chapitre sont directes : « Le prêtre est étendu, face contre terre, les bras en croix. Nu sous sa chasuble rose. » La presse parlera de l’abbé Rose, mais le narrateur a fait son cours classique chez des religieux et il précise que la chasuble rose est porté le troisième dimanche de l’Avent, dit Gaudete, mot latin signifiant Réjouissez-vous.
Dans son enquête « personnelle », Banville découvre le cas de deux autres prêtres et
en vient à la conclusion suivante : mis à part le catéchisme et le vin de messe,
ils ont tous une chose en commun, soit de connaître leur assassin. Voilà Bainville sur la piste d’un véritable panier de crabes de religieux sans scrupules… et d’un lugubre prédateur qui, étrangement, semble poursuivre les mêmes objectifs que lui.
Le polar est parsemé de flashbacks sur
la jeunesse du narrateur. Il n’a que 21 ans lorsque sa mère se suicide, peu après
les visites régulières d’un monsieur qui s’avérera être… un prêtre. Il couche avec des femmes d’un certain âge, qui, elles, le couche sur leur testament. Il détrousse aussi des gens très riches et accumule ainsi plus de quatre millions de dollars.
Les membres du clergé sont loin de tenir
de beaux rôles dans ce roman. On rencontre un prêtre bénin d’une beauté éclatante,
pas pédophile mais qui décide de prendre
la justice entre ses mains. « Pas une once
de méchanceté dans le regard. Comme bien des criminels… »
Le clarinettiste dans le titre du roman est l’ex-policier qui a joué de cet instrument dans sa jeunesse, jusqu’à une blessure à
la main. L’auteur, lui, a poursuivi une carrière de musicien, entreprise après des études de clarinette au Conservatoire de musique de Québec.
À la fin du livre, Richard Ste-Marie remercie ses « lecteurs et lectrices d’ici au Québec, de Belgique, de France et de Suisse ».
Il peut maintenant ajouter de l’Ontario ou remplacer Québec par Canada.
4 avril 2018
Normand Cazelais, Dictionnaire géographique du Québec, Montréal,
Éditions Fides, 2018, 152 pages, 29,95 $.

Guide populaire du Québec

Dans le Dictionnaire géographique du Québec, Normand Cazelais ne présente pas les lieux selon l’ordre alphabétique de leur toponyme (Amos, Bethierville, Charlevoix, etc.), mais plutôt selon quelque 160 génériques comme : anse, baie, colline… pointe, portage, rapide, etc. On y découvre alors plus de 400 lieux, tous accessibles par la route, ce qui exclut de multiples caps
et baies de la mer d’Hudson ou
le cratère du Nouveau-Québec.
Le générique « anse » est peut-être le plus populaire : « il y en des milliers, sinon des millions » ! Celles aux noms les plus descriptifs sont anse Chatouilleuse en face de Percé, anse des Bonnes-Femmes sur
la Basse-Côte-Nord ou anse à Mouille-Cul dans le parc de conservation du Bic près
de Rimouski.
Un canal est une voie d’eau artificielle, souvent dotée d’écluses. On pense évidemment au canal de Lachine ou
au canal de Beauharnois. Le chenal et sa variante chenail sont des voies navigables naturelle, parfois invisibles parce que surcreusées dans le lit d’un cours d’eau.
Le chenal du Moine se trouve à Sainte-Anne-de-Sorel.
Il y a probablement autant d’îles que de rivières. Les plus connues sont les îles de
la Madeleine, d’Orléans, aux Grues et Anticosti. Ce générique me permet de signaler que l’auteur inclut souvent une citation littéraire pour étoffer son propos. Ainsi, Félix Leclerc chante « Pour supporter le difficile et l’inutile / Y a l’ tour de l’île, quarante-deux milles de choses tranquilles / Pour oublier grande blessure dessous l’armure / Été, hiver, y a l’ tour de l’île,
l’île d’Orléans ».
Sous le générique portage, on apprend que le plus long toponyme amérindien au Québec est Kamushkuapetshishkuakanishit, d’origine innue; il signifie « quand on passe par ce portage, on s’accroche les pieds dans les racines ».
Le Québec est parsemé de rivières, que
les Amérindiens appelaient « les chemins qui marchent ». La plus grande est sans doute l’Outaouais. En Mingamie, près du lac Manitou, se trouve la rivière Bat-le-Diable. Voulait-on conjurer le démon ? Assez curieusement, le Dictionnaire ne mentionne pas Trois-Rivières.
Parfois un toponyme se compose de deux génériques, comme rivière de la Savane,
en Mauricie. Au Québec, une savane correspond à un terrain à fleur d’eau, parfois marécageux. Dans Maria Chapdelaine, Louis Hémon écrit : « Le bois par ici est à moitié bois et à moitié savane. […] La terre est couverte d’une couche de mousse […] toute imprégnée d’eau; on marche sur une énorme éponge mouillée. »
Cet ouvrage est le premier dictionnaire « populaire » de géographie québécoise.
On y voit déjà un modèle à une nouvelle génération de guides touristiques québécois.
2 avril 2018
May Sansregret, L’Attaque de la noirceur, album illustré par Richard Écrapou, Montréal, Éditions Les 400 coups, coll.
Mes petits moments, 2018, 24 pages, 11,95 $.

Écrapouiller la peur

C’est bien connu que la noirceur peut parfois faire peur. Dans L’Attaque de la noirceur, de May Sansregret, le petit Raoul et
sa grande sœur Lili sont seuls à
la maison lorsqu’il y a une panne d’électricité. Au fil de cette histoire qui a des airs de bande dessinée,
le jeune garçon apprendra à apprivoiser sa peur du noir et
même à découvrir que l’obscurité permet des jeux…
Juste avant la panne d’électricité, Raoul est dans son lit en train de lire une bande dessinée mettant en vedette Darth Vidange. L’album est illustré par Richard Écrapou, de son vrai nom Richard Beaulieu, et elle a justement des airs de bandes dessinées où la caricature revêt le beau jeu.
Raoul dit qu’il fait tellement sombre que, « si l’Incroyable Hulk était devant moi, je ne le verrais même pas ». Lorsqu’il découvre une lampe de poche, puis le projecteur à piles de son papa, la noirceur est apprivoisée, tant et si bien que les deux enfants font des ombres chinoises : « C’est un jeu génial ! Des lapins, des chiens, une créature à deux têtes et même l’infâme Darth Vidange apparaissent tour à tour sur le mur. »
May Sansregret est tombée dans la littérature jeunesse grâce à une grosse collection de livres d’Archie que lui avait donnée l’amoureux de sa grande sœur. Depuis, des livres de toutes sortes garnissent sa bibliothèque. Aujourd’hui, elle est directrice littéraire aux Éditions Les 400 coups ; L’attaque de la noirceur est son premier livre. 
2 avril 2018
Rhéa Dufresne, Une nuit de rêve, album illustré par Daniel Sylvestre, Montréal, Éditions Les 400 coups, coll. Mes petits moments, 2018, 24 pages, 11,95 $.

Réalité ou
aventure onirique ?

La ville ne permet pas d’admirer tous les paysages que la lune peut nous offrir, comme le démontre Rhéa Dufresne dans Une nuit de rêve. Béatrice et sa mère sont en voiture lorsque cette dernière demande à
sa fille de se réveiller pour voir
une gigantesque lune. « En plus,
elle est orange. Et elle dessine sur
la mer un long chemin brillant. Comme une invitation à aller
la visiter. »
Béatrice n’est pas au bout de ses surprises ; la nuit sera riche en découvertes. À peine
se rendort-elle que sa mère l’alerte de nouveau pour admirer des étoiles filantes. La jeune fille découvre les Perséides, cette « pluie d’étoiles filante [qui] se produit
tous les étés. Lorsqu’il fait très noir, loin
des lumières de la ville, on peut en voir
des dizaines et des dizaines. »
Et je ne vous parle pas des aurores boréales ! Mais peut-être que tout cela n’est qu’un rêve, une aventure onirique…
L’album est illustré par Daniel Sylvestre (aucun lien de parenté). Cet artiste en arts visuels donne des ateliers de création et
des animations sur le livre jeunesse dans diverses provinces du Canada. Il a même remporté le Prix du Gouverneur général
en 2010 pour le recueil Rose (La courte échelle).
22 mars 2018
Jean-Hugues Robert, Explorez les Îles de
la Madeleine
, Montréal, Guides de voyage Ulysse, 2018, 144 pages, 10 cartes, 16,95 $.

Un archipel savoureux

Le bleu de la mer, le rouges des falaises de grès, le blond des dunes et des plages vous accrochent, puis vous envoûtent. Les Îles de la Madeleine sont douze et s’étendent sur 65 km. Jean-Hugues Robert écrit qu’« on ne repart pas des Îles indifférent, on y revient ! ».
Il est l’auteur du guide Explorez
les Îles de la Madeleine
.
Dès 1629, Samuel de Champlain inscrit
« La Magdeleine » sur une carte, pour
une raison qui demeure obscure. En 1663,
le marchand François Doublet laisse à l’archipel le prénom de sa femme Madeleine Fontaine. Aujourd’hui, il y a 12 000 Madeliniennes et Madelinots.  
Je suis allé deux fois dans cet archipel bucolique et sympathique. Je vous invite à goûter aux fromages Pied-de-Vent « faits
à partir de lait issu d’un seul troupeau nourri de fourrages salés, ce qui leur donne un goût distinctif ». Un arrêt à la microbrasserie À l’abri de la Tempête est
un must.
Si votre budget le permet, pourquoi ne pas déguster un repas du terroir haut de gamme à La Table des Roy (réservations requises) ? Peut-être préférez-vous la pizza aux fruits de mer ou un « club au crabe »…
Pour en apprendre sur l’histoire, les traditions et l’économie des Îles, le guide suggère une visite au Musée de la Mer et
au Centre d’interprétation du phoque,  sans oublier une rencontre au Fumoir d’Antan / Économusée de la Boucanerie. Il est possible aussi de visiter des ateliers d’artistes ou d’artisans. Si vous êtes aux Îles de la Madeleine les 10-11-12 août prochain, alors vous frapper le gros lot avec le Concours des châteaux de sable !
Pour les sportifs, c’est l’embarras du choix : expédition en kayak, surf cerf-volant, excursion en trimaran, randonnée en vélo et découverte à la nage des grottes de Grande-Entrée.