5 novembre 2019
Donna Leon, La Tentation du pardon,
roman traduit de l’anglais par Gabriella Zimmermann, Paris, Éditions Calmann-Lévy, 2019, 324 pages, 32,95 $.

Un polar qui manque
de punch

Dans les polars, l’enquêteur devient souvent un personnage culte qui revient d’un épisode à l’autre.
Agatha Christie a créé Hercule Poirot, Louise Penny a mis en scène Armand Gamache, Claude Forand
a campé Roméo Dubuc et Donna Leon a imaginé Guido Brunetti qui
a plus de vingt-cinq enquêtes à
son actif. La plus récente s’intitule
La Tentation du pardon.
Nous sommes toujours à Venise, avec ses canaux et vaporettos. L’astucieuse signorina Elettra fait toujours de la recherche pour
le commissaire Brunetti, cette fois-ci dans
le monde souterrain des ordonnances émises et remplies par de scandaleux professionnels de la santé. À Venise, il y a encore des gens qui croient qu’un petit crime peut être emporté par l’inexorable marée…
Donna Leon aime « percer les secrets du cœur humain », surtout lorsqu’il s’agit
d’une personne si ordinaire à qui personne ne pourrait vouloir du mal. Elle aime aussi décrire les agents de la police comme
« une espèce particulière de pestiférés qu’on évite pour éviter des problèmes ».
Guido Brunetti est un homme cultivé. Avant de s’endormir, il relit Antigone, de Sophocle, où le débat porte sur la nécessité, ou non, de suivre les ordres de ceux qui détiennent l’autorité. Brunetti se demande ce qu’il avait bien pu comprendre, à dix-huit ans,
du pouvoir et de ses usages.
Dans cette énième enquête, le commissaire confronte des suspects ayant un passé qui explique leur présent. Je dois avouer que
le tempo a souvent semblé trop lent à
mon goût, voire parfois embrouillé par de longues digressions sur des fausses pistes, comme le soi-disant attrait de la drogue chez un garçon de quinze ans. Cinquante pages de remplissage !
J’ai lu cinq ou six polars de Donna Leon
et celui-ci figure au bas de ma liste.
Les références à Antigone demeurent astucieuses, certes, mais le manque de punch et les longueurs rendent trop souvent la lecture fastidieuse.
15 octobre 2019
Gilles Havard, L’Amérique fantôme :
les aventuriers francophones du Nouveau Monde
, essai, Montréal, Éditions Flammarion Québec, 2019, 656 pages, 45,95 $

Lecture contrariée
de l’histoire de l’Amérique française

Gilles Havard estime qu’il est possible de relire ou de réécrire certaines pages de l’histoire de l’Amérique qu’on croit trop bien connaître,
celles des coureurs de bois, voyageurs, traiteurs, chasseurs, trappeurs interprètes ou encore « hommes libres » au parler français. Il le fait avec sagacité dans L’Amérique fantôme : les aventuriers francophones du Nouveau Monde.
L’auteur a passé dix ans à exhumer des artefacts, à interroger des descendants et
à décortiquer des archives pour reconstituer le récit biographique de dix de ces
« hommes libres ». Les plus connus
sont Pierre-Esprit Radisson, les frères
La Vérendrye, Nicolas Perrot et Étienne Brûlé. Les autres sont Pierre Gambie, un Français qui vécut en relative harmonie avec les Premiers Peuples en Floride (assassiné en 1565) ; Jean-Baptiste Truteau (1748-1827), négociant de fourrures dans
le Haut Missouri ; Toussaint Charbonneau (1767-1843), trappeur, traiteur et interprète lors de l’expédition de Lewis et Clark ; Étienne Provost (1785-1850), traiteur de fourrures canadien-français qui a donné son nom à la ville de Provo au Utah ;
Pierre Beauchamp (1809-vers 1878) qui
« se définit comme un coureur de prairie, séduit par la vie au grand air parmi
les Indiens ».
« Dans les villages et campements indiens, écrit Havard, c’était aux Européens de s’adapter aux usages de l’autre, et non l’inverse. » Étienne Brûlé en est un bel exemple. À son sujet, l’auteur signale
le roman de Jean-Claude Larocque et Denis Sauvé, Étienne Brûlé. Le fils de Champlain (David, 2010) et note que trois écoles,
un parc et un belvédère portent le nom
de Brûlé.
Les portraits assez détaillés de ces coureurs de bois éloignés des zones coloniales illustrent fort bien comment ils ont pu vivre une sorte de « seconde vie », portés
par un sentiment de liberté. À travers
« les rituels propres aux confraternités
des pistes et des rivières, ils ont trouvé
une manière alternative de vivre leur masculinité ».
Je me suis demandé si, souvent privés de présence féminine, cette confraternité et cette masculinité n’avait pas des tonalités homosexuelles… Pour reprendre l’expression de Gilles Havard, il y a une hiérarchie dans « les degrés de masculinité ». La présence du Berdache (Amérindien bi-spirituel ou homosexuel) a certainement intéressé
des hommes libres Blancs.
Avec cet ouvrage très fouillé, Gilles Havard s’est adonné à une « écriture contrariée
de l’histoire de l’Amérique française ».
Sur la couverture de son ouvrage, on voit
le fils de Pierre Beauchamp, qui se tient
aux côtés du chef Son of the Star de la tribu des Arikaras.
6 octobre 2019
Michael V. Smith, Ceci est mon corps, récit autobiographique traduit de l’anglais
par Benoit Laflamme, Montréal, Éditions Triptyque, coll. Queer, 2019, 294 pages,
24,95 $.

Michael V. Smith :
pas doué pour la normalité, mais grand talent pour
le genderqueer
 

Auteur de trois romans et de trois recueils de poésie, Michael V. Smith, 48 ans, est originaire de Cornwall.
Il a obtenu son baccalauréat
du Collège Glendon et une maîtrise
de l’Université de la Colombie-Britannique en création littéraire. Smith est maintenant professeur à
la Faculté de création et d’études critiques de cette université
au campus de Kelowna.
Son tout dernier roman, My Body is Yours, vient d’être traduit sous le titre Ceci est
mon corps
, dans la collection Queer
des Éditions Triptyque, dirigée par Pierre-Luc Landry qui définit queer comme
une attitude, un rapport décentré au monde, un esprit insaisissable que la collection souhaite incarner par la publication d’œuvres littéraires sans mention de genre, qui posent des questions aux différentes « normalités ».
Michael Smith écrit qu’il y avait tant de non-dit dans sa famille qu’il a consacré son art à tout dire. Son récit autobiographique est une sorte de confession intime sur la manière dont la relation complexe qu’il entretient avec son propre corps a façonné la personne qu’il est devenu aujourd’hui : un genderqueer.
Tout adolescent qui découvre son homosexualité se sent confus et vit un mélange de trouble, parfois de désespoir, voire de terreur. Le jeune Michael ne se perçoit pas comme un gars à part entière.
Il n’aime pas son corps maigrichon, mais
le fait que d’autres gars le regardent avec désir semble confirmer sa valeur. 
Être gay, note-t-il, c’est apprendre à jauger les situations et à anticiper les possibilités.
À 17 ans, il découvre que le sexe avec
un gars est « un lieu sûr, un endroit où
je n’étais pas seul ». Ses baises durent
six heures, trois orgasmes chacun !
« Par mon coming out, je ne voulais pas seulement avoir la liberté de faire ce qui
me plaisait au lit avec qui je le souhaitais;
je voulais aussi célébrer mon identité tout entière, la personne complexe qui se cachait en moi. »
Accepter son identité homosexuelle et
la célébrer en s’affirmant gay équivaut
à abandonner les règles et rituels qui accompagnent le fait d’être « un homme » : on a le droit d’être tendre, doux et sensible, d’embrasser un homme sur la joue, de porter du rose ou du vernis à ongles, de pleurer au cinéma, de parler de ses peurs en public.
Smith raconte que pour combattre sa dépendance à l’alcool, il s’est tourné vers
la drague dans les parcs deux à quatre fois par semaine. « Je pouvais, en moyenne, avoir jusqu’à trois orgasmes par nuit avec cinq hommes différents. »
Le sexe avec des inconnus devient une manière d’expérimenter et d’inventer son identité. « Le sexe anonyme me permettait d’explorer des parties de ma personnalité sans risquer d’être démasqué. »
La drague, écrit-il, est fondamentalement
un exercice d’observation et de contrôle. Cela nécessite une grande sensibilité
aux messages envoyés par l’autre et
une excellente stratégie de maîtrise du déroulement de la gestuelle : « où se tenir, quoi toucher, quand et comment se pencher ou se relever, quels signes corporels envoyer et lesquels réprimer ».
Pour Michael Smith, il n’y a pas de différence entre du sexe chaque soir pendant quatre ans avec le même gars
ou du sexe chaque soir pendant quatre a
ns avec un homme différent : « la quantité de sexe est la même, qu’est-ce qu’on en a
à foutre, pourvu qu’on ne prenne pas
de risques ? »
L’auteur conclut que la vie de genderqueer était bien plus satisfaisante que la vie de garçon normal. « Et de toute façon, je n’avais pas un grand talent pour la normalité. »
3 octobre 2019
Pierre Ouellet, Freux, roman, Longueuil, L’instant même, 2019, 300 pages, 32,95 $.

Roman envirant
et déstabilisant

Dans le roman Freux de Pierre Ouellet, la ville de Savannah,
en Géorgie, est le théâtre de drames innommables. Un homme, tantôt appelé le Pasteur ou le Prédicateur, est l’auteur de crimes en série qui nous sont racontés par un écrivain.
Le freux est un oiseau tenant à la fois du corbeau et de la corneille, caractérisé par
un bec étroit dont la base n’est pas garnie de plumes. En ornithologie, on prétend que les freux poussent plus loin l’esprit de justice…
Le narrateur de Freux est un écrivain qui
se délecte de phrases très longues (20 lignes et plus), très finement ciselées, tour à tour enivrantes ou ensorcelantes. Pour lui, nous sommes « un puzzle en constante décomposition, qu’il faut reconstituer à tout bout de champ ».
Pierre Ouellet crée un prédicateur
qui publie des nouvelles « détournant l’attention sur un crime fictif d’une telle complexité qu’on ne voyait plus le meurtre réel qu’il représentait ou qui l’avait inspiré ». Chaque crime que ce pasteur commet relève de la « méditation »,
bien plus qu’il n’est « prémédité ».
Le prédicateur brouille les pistes en parlant de ses crimes à la troisième personne dans ses récits, ses oraisons, ses homélies,
ses déplorations et autres lamentations.
Et pour rendre l’atmosphère plus trouble, plus lugubre, un détective privé est invité à prier dans les franges de mousse grise des chênes si typiques à Savannah. Ce détective suit une jeune femme, petite corneille, qui n’a pas l’air de savoir où elle va, « sinon vers un destin qui qui l’attendait depuis toujours ».
Le texte est émaillé de références à Mary Flannery O’Connor (1925-1964), nouvelliste américaine née à Savannah et décédée à Milledgeville, en Géorgie, deux villes où l’action du roman se déroule. Cette autrice a été fascinée par les questions théologiques et éthiques, tout comme Pierre Ouellet, semble-t-il.
Ouellet a signé 8 récits et romans, 22 recueils de poésie et 17 essais. Il sait que « les grands criminels comme les grands amoureux et les grands auteurs purgent l’humanité de tout ce qui l’excède, l’afflige
et la dépasse, l’amour extrême comme tout ce qui est abusif ne pouvant se vivre jusqu’au bout sans que s’ouvrent en lui
les canaux d’évacuation du trop-plein
d’être qu’il crée à chaque instant… »
L’illustration en page couverture reprend
la sculpture Bird Girl réalisée en 1936
par Sylvia Shaw Judson à Lake Forest,
dans l’Illinois. Le moule a servi à produire seulement quatre statues, dont l’une exposée dans le cimetière Bonaventure
à Savannah, mais aujourd’hui transférée
au Telfair Museum.
La richesse et la virtuosité de Freux étonnent, voire déstabilisent. La lecture
est exigeante mais a le mérite d’entraîner
le lecteur dans un labyrinthe d’odeurs
et d’ombres dont personne ne peut sortir indemne.
25 septembre 2019
Zoe Whittall, Des gens irréprochables, roman traduit de l’anglais par Marie-José Thériault, Montréal, Éditions de l’Homme, 2019, 416 p., 26,95 $

Une affaire de mœurs sexuelles devient
une bombe morale

The Best Kind of People, de Zoe Whittall, a été sélectionné pour
le prix Giller et est resté 26 semaines sur la liste des meilleures ventes
du Globe and Mail. L’auteure est originaire de Montréal et son roman a été traduit sous le titre Des gens irréprochables.
Comment réagiriez-vous si la personne
que vous aimez et admirez le plus était accusée de l’impensable? Dans la petite
ville d’Avalon Hills, au Massachussetts,
un scandale vient ébranler le quotidien d’une communauté jusqu’alors paisible,
voire sans histoire.
George Woodbury, membre du conseil municipal et un des responsables de l’Église Unie, enseignant affable et respecté, père
et époux bien aimé, est accusé d’inconduite sexuelle envers trois étudiantes de 13 à 17 ans et de tentative de viol d’une quatrième jeune fille. Une bombe morale, un tremblement de terre psychologique!
De sa cellule, George clame que tout est
un malentendu, un coup monté, un tissu
de mensonges. Culpabilité, indignation, perplexité, stoïcisme, tous les états d’âme sont au rendez-vous. Est-ce que la relation la plus enrichissante d’une vie peut voler
en éclats du jour au lendemain?
L’épouse Joan oscille entre colère et déni. Elle ignore ce qui a bien pu se passer.
« Ne rien savoir était pire que de savoir quelque chose, même quelque chose d’épouvantable. » Le fils Andrew est gay,
en couple et avocat; sa fille Sadie termine
le secondaire et a peur d’avoir le cœur brisé. Ils sont bouleversés par les médias, les opportunistes et même un écrivain rapace qui s’emparent de cette histoire à des fins peu respectables.
Le Globe and Mail a écrit que Zoe Whittall est « l’auteure la plus arrogante, la plus effrontée, la plus drôle, la plus dure, la plus vivante, la plus élégante, la plus négligée et la plus irréprochable à émerger de Montréal depuis Mordecai Richler ». Je n’irais pas aussi loin, mais je reconnais que ce roman est finement ciselé.
L’histoire se passe au Massachussetts et
le texte a été traduit par la Québécoise Marie-José Thériault. On y trouve des « tabarnouche, torvis, calvaire! » Je crois qu’il aurait été préférable de garder
les expressions anglaises, ici, par souci
de réalisme, de contexte américain.
La traduction du roman implacable n’en demeure pas moins excellente.
Le roman de 43 chapitres est divisé en quatre parties; la première couvre la semaine qui suit l’annonce de l’accusation. La deuxième partie décrit les quatre mois suivants et la troisième s’attarde à la semaine avant le procès. La quatrième partie, très courte, porte sur le procès. Loin de moi l’idée de vous révéler l’issue du procès. Attendez-vous cependant à un rebondissement…
17 septembre 2019
Collectif, 1000 œuvres et artistes incontournables des arts et du cinéma, répertoire, Montréal, Éditions Hurtubise,
2019, 128 pages, 18,95 $.

L’essentiel des arts
et du cinéma

Voici un formidable panorama
des 1000 œuvres et artistes incontournables des arts et du cinéma. Ils sont répartis dans dix catégories à raison de 100 chacune : grands artistes, peintures, sculptures, grands photographes, édifices, films, stars de cinéma, réalisateurs,
films d’animation et séries télé internationales. Comme je tiens
à vous parler de chaque catégorie, j’opte pour une voie sans doute facile en vous présentant la première entrée de chaque catégorie
Le premier des grands artistes est-il Giotto, Donatello, Van Eyck…? Non, c’est plutôt DUCCIO (v. 1255 – v. 1319). « À une époque où l’art a comme tâche principale d’exprimer la foi religieuse et non d’être réaliste, Duccio introduit dans sa peinture des éléments plus figuratifs. »
Duccio est connu pour La Madonne Rucellai (v. 1285) et Giotto pour La Déposition de Croix (v. 1303-1305), mais c’est TÊTES DE CHEVAUX (v. 30 000 av. J.-C.), d’un artiste inconnu, qui est considérée comme
la première peinture. Côté sculpture, L’Aphrodite de Knidos, de Praxitèle (v. 350 av. J.-C.) et La Vénus de Milo, d’un artiste inconnu (v. 100 av. J.-C.), sont précédés du DISCOBOLE de Myron (v. 450 av. J.-C.)
Qui est le premier grand photographe?
« En 1827, Joseph Niépce fixe des images sur un support enduit de bitume de Judée, mais en 1835, William Henry Fox TALBOT réalise un négatif sur papier, premier procédé permettant de créer une photographie révélée è la lumière. Début 1839, Louis Daguerre invente le daguerréotype. »
Au chapitre des édifices, on n’est pas surpris que la PYRAMIDE DE KHÉOPS (v. 2589-2566 av. J.-C.), en Égypte, figure en tête de liste des plus anciennes structures, suivie du Temple d’Abou Simbel (v. 1257 av. J.-C.), également en Égypte, et du Parthénon (447-432 av. J.-C.), à Athènes.
C’est un film de propagande, LE CUIRASSÉ POTEMKINE (1925), de Sergeï Eisenstein,
qui ouvre la liste des cent premiers grands films. Quant aux stars du cinéma, CHARLIE CHAPLIN est le premier à être consacré;
il joue le personnage du vagabond Charlot dans Les Lumières de la ville (1931).
Chez les réalisateurs, le premier « grand » serait d. w. griffith qui dirige Naissance d’une nation (1915). Côté films d’animation, LES AVENTURES DU PRINCE AHMED (1926), de Lotte Reiniger, ouvre le bal. Enfin, THE LONE RANGER (1949-1957) est la première grande série télé internationale.
Abondamment illustré et documenté,
ce formidable panorama demeure aussi captivant que divertissant!
4 novembre 2019
Hugues Corriveau, Dérives américaines, nouvelles, Montréal, Éditions Druide,
coll. Écarts, 2019, 248 pages. 19,95 $.

L’envers et l’avers
du monde 

Hugues Corriveau s’est inspiré de Gregory Crewdson, photographe américain qui a réalisé plus de 200 tableaux photographiques sur l’envers du rêve américain, pour concocter 43 brèves nouvelles regroupées sous le titre Dérives américaines. Il est tour à tour question d’êtres désemparés,
de situations improbables,
de cérémonies, de temps suspendu, de troubles ou de violences.
La nouvelle intitulée « Les tâches quotidiennes » décrit l’univers d’une épouse entièrement consacrée à son mari, les mains dans l’eau de son évier. Je n’ai
pas pu faire autrement que penser à
La Sagouine et à Gapi. Corriveau met souvent en scène des personnages souffrant « d’un ennui profond qui n’exclut pourtant pas un bonheur trop simple, si tranquille qu’il ne suscite aucune envie ».
Dans la nouvelle « Seuls, avec eux-mêmes », nous suivons d’abord Ashley, fascinée par un ailleurs improbable. L’auteur écrit que cette femme est dans
la rue où il n’y a personne, puis ajoute qu’Ashley est à peine une personne. Plus loin, Lauryn est dans un supermarché où l’accumulation de chariots vides mérite
plus d’attention qu’elle.
Corriveau aime provoquer des rencontres avec des êtres désemparés, mis à nus dans toute leur complexe fragilité. À vrai dire, plusieurs de ces 43 nouvelles sont déroutantes au point de nous faire parfois perdre l’intérêt d’en terminer la lecture, aussi brèves soient-elles.
Le style de l’auteur n’en demeure pas moins finement ciselé. Il écrit, par exemple, que « les ados ont un œil sur le brasier, un œil sur l’écran. Montent ainsi le crépitement des pixels… » Ailleurs, « fêtes inutiles » rime avec « fastes futiles ». Et il y a une femme qui « ne laisse aucun indice derrière elle, de ce qui était en elle ».
Ces courts textes visent à décortiquer l’American Dream, cette Amérique contemporaine faite d’obsessions et
de paradoxes. Tout compte fait, ce sont
les relations sociales dysfonctionnelles
qui passent sous la loupe de Corriveau,
peu importe la société ou le pays. Nous côtoyons « l’envers et l’avers du monde ».
14 octobre 2019
Daniel Lessard, La dalle des morts, roman, Montréal, Éditions Pierre Tisseyre, 2019,
354 pages, 29,95 $.

« Batinse que c’curé-là
est pas d’adon ! »

Journaliste émérite de Radio-Canada, Daniel Lessard s’est inspiré d’une polémique entourant
les deuxième et troisième cimetières à Saint-Léon-de-Standon (Québec), entre 1938 et 1945, pour écrire son neuvième roman, La dalle des morts, qui raconte l’histoire ahurissante
et macabre, voire tragique par moments, d’une guerre ouverte entre un curé et ses ouailles.
Daniel Lessard précise que « certains événements son véridiques », alors que d’autres ont été modifiés où ont jailli de son imagination. Il en va de même pour
les noms des personnages. Le cardinal Rodrigue Villeneuve est vrai, mais le curé Alyre Verreault, le diable en personne, s’appelait plutôt Léonidas Verreault.
Certains prénoms semblent assez rares, dont celui d’Alyre ; ils étaient cependant
en vogue à cette époque et se trouvent sans doute dans les registres de baptêmes. En voici quelques exemples : Dorilas, Vénérand, Linière, Praxède, Sigefroid.
Costaud et autoritaire, le curé ne craint pas d’imposer ses décisions. « Il est rarement conciliant et, la plupart du temps, d’humeur orageuse et querelleuse. » Alyre Verreault outrepasse les marguillers, la commission scolaire et le maire ; il en impose même au cardinal. Ce curé traite ses ouailles de tous les noms, comme en témoigne ce passage :
« Des ivrognes, des gens de petite vertu, des pingres qui n’ont jamais un sou pour
la quête, des femmes avec trop peu d’enfants, des jeunes filles dévergondées qui cherchent des fréquentations à l’abri des yeux protecteurs de leurs parents. » Réponses de paroissiens : « Batinse que c’curé-là est pas d’adon ! Batinse que c’curé là m’tombe su a rate !
Le cimetière de la paroisse est rempli et
le curé choisi un lot pour en ériger un second. Or, dès qu’on creuse, l’eau monte
et les cercueils flottent. Nombre de paroissiens hésitent à y faire enterrer
leurs proches, mais la décision du curé reste ferme. Un troisième cimetière est
érigé par des dissidents, mais pas question qu’Alyre Verreault le bénisse.
À chaque décès, la chicane s’envenime. Ceux qui s’opposent au curé « sont accusés d’anticléricalisme, de paganisme, traités d’hérétiques et menacés d’excommunication ». Nous sommes au début de la Seconde Guerre mondiale,
mais c’est à Saint-Léon-de-Stanton que
la bataille de tranchées fait le plus tragiquement rage.
L’auteur met en scène deux familles :
les Gagnon alliés au curé et les Nadeau opposés au « faux curé ». Pour rendre l’intrigue plus corsée, plus dramatique,
plus déchirante, le fils Flavien Gagnon est amoureux de la fille Odile Nadeau. Que de déchirements en perspectives ! Irascibilité et obstination pourrissent le climat familial.
Le roman décrit des scènes d’une incroyable hargne cléricale. Il ne faut pas oublier que nous somme dans le Québec de la Grande Noirceur où l’Église règne en roi et maître. N’empêche que le nombre
de paroissiens « qui sont tannés de cette maudite face de cochon d’curé » ne cesse d’augmenter durant la Seconde Guerre (autour du second cimetière). Le village s’enlise dans une invivable chicane.
Je ne peux résister à la tentation de citer un court extrait montrant le style coloré
de Daniel Lessard. Le curé a décidé de s’approprier le nouveau cheval des Nadeau (ses opposants). Le fils implore son père de ne pas laisser partir Ti-Roux ; voici ce qui se passe : « Quand le prêtre détache l’animal, Gonzague Nadeau l’empoigne à bras le corps, le soulève comme s’il n’était qu’une brassée de foin et le transporte jusqu’à l’enclos des cochons, où il le laisse tomber dans le purin. »
Nadeau apostrophe Verreault en ces termes : « À c’t’heure, tu sacres ton camp pis tu r’mets pus jamais les pieds icitte.
À mon tour de t’excommunier, maudit
faux prêtre ! » Le bedeau rit dans sa barbe.
Le curé pue le diable, mais comme Verreault est lui-même le diable, il a eu
ce qu’il mérite.
Je vous laisse le plaisir de dévorer ce savoureux roman pour découvrir comment la Seconde Guerre mondiale se termine à Saint-Léon-de-Stanton….
5 octobre 2019
Véronique Sylvain, Premier quart, poésie, Sudbury, Éditions Prise de parole, 2019,
106 pages, 17,95 $.

Nordicité rime
avec sensualité

Originaire du Nord de l’Ontario, Véronique Sylvain vient de publier son premier ouvrage qui est
un recueil de poésie intitulé Premier quart. Lorsqu’elle a complété une maîtrise en lettres françaises à l’Université d’Ottawa,
sa thèse de recherche portait sur
les représentations du Nord dans
la poésie franco-ontarienne.
Ce travail a de toute évidence nourri l’écriture de Premier quart.
La géographie du Nord imbibe plusieurs textes car la muse de la poète flotte « dans les clapotements du Nipissing, les artères
de la 17, jusqu’aux battements de cœur de la 11 ». L’hiver est rigoureux dans le Nord, mais il invite à l’introspection. Aujourd’hui, Véronique Sylvain réside à Vanier qui… « sent Sudbury et Smooth Rock Falls
à plein nez ».
Un long poème est dédié à Michel Dallaire, parti trop tôt et ne laissant « plus personne pour pelleter des nuages hiver comme été
à Sudbury ». Un autre texte rappelle
le poète-éditeur Robert Yergeau, de regretté mémoire : « entre Cowansville / et Hearst / la mort a joué / ses vilains tours. /
la nuit d’octobre / avale sa lune, / mais
en poésie / rien ne s’efface.
Certains poèmes sont imbibés de sensualité finement ciselée. Ainsi, l’amant est un « caméléon imitant les couleurs de mes mots pendant que je trace mon poème sur le parchemin de ton corps ». Et cet amant parle « un joual d’aurores boréales ».
Des lecteurs avertis remarqueront un clin d’œil à la chanson « Dimanche après-midi » du groupe CANO, tirée de l’album Tous dans l’même bateau. Ou encore une référence à la chanson « Au nord de notre vie », également du groupe CANO d’après un texte de Robert Dickson.
Nordicité, féminité et urbanité se conjuguent dans ce Premier quart (dont le titre semble annoncer d’autres morceaux choisis). Véronique Sylvain a puisé à la fois dans son histoire familiale et dans l’héritage littéraire de poètes établis comme Patrice Desbiens, Gaston Tremblay et Robert Dickson.
2 octobre 2019
Serge Dupuis, Deux poids deux langues Brève histoire de la dualité linguistique
au Canada
, Québec, Éditions du Septentrion, 2019, 234 pages, 27,95 $.

Fragile équilibre de nos deux langues officielles

L’Ordonnance de Villers-Cotterêts,
en 1539, fait du français la langue
du royaume en France. Cela va s’étendre à la Nouvelle-France
où les accents de Normandie et du Poitou se répandent respectivement dans la vallée du Saint-Laurent
et en Acadie. Voilà une première donnée historique que Serge Dupuis fournit dans Deux poids deux langues – Brève histoire de
la dualité linguistique au Canada
.
Après la cession de la Nouvelle-France à
la Grande-Bretagne en 1763, le Canada sera marqué par une dualité linguistique entre anglophones et francophones. Commence alors une longue histoire au cours de laquelle différentes conceptions de
la dualité linguistique se succèderont. L’auteur souligne admirablement bien l’inégalité des rapports de force entre
le français et l’anglais, puis les efforts déployés par l’État fédéral, le Québec et
les autres provinces pour rétablir
une certaine équité ou, dans les moments malheureux, marginaliser la langue de l
a minorité.
J’ai clairement reconnu ma famille dans
un passage où on souligne que, en Ontario, « il existe sinon des collèges privés payants, des high schools qui restreignent le français à un cours spécial ou des classes post-élémentaires qui offrent la 9e et la 10e année ». On appelait ces classes post élémentaires des écoles de continuation;
j’ai fait ma 9e année dans une école du genre à Saint-Joachim, près de Windsor.
Je suis allé ensuite dans un collège privé payant à Ottawa, alors que mes trois sœurs ont fréquenté un high school offrant une classe spéciale de français à Belle-Rivière.
Quand Serge Dupuis décrit le rôle joué par
le gouvernement fédéral pour promouvoir la vitalité des communautés minoritaires
de langue officielle, je me suis encore
une fois reconnu puisque j’ai travaillé à « la Direction de l’action socio-culturelle du Secrétariat d’État », créée en 1969. J’y suis arrivé deux ans plus tard pour diriger le programme Activités-jeunesse.
La synthèse de l’évolution du bilinguisme franco-anglais au Canada est minutieuse
et fort bien documentée. On retient que « les considérations pratiques ont primé sur les considérations philosophiques ou idéalistes ». On découvre comment
le bilinguisme s’est inséré au cœur de l’identité canadienne au XXe siècle pour permettre à deux sociétés d’échanger,
« se comprendre et forger une fédération politique ».
Compte tenu de la démographie, il existe bien entendu une inégalité de force entre
le français et l’anglais. En revanche,
un fragile rééquilibre a été atteint;
« les décideurs politiques, les tribunaux, l’existence d’une culture vibrante et l’esprit d’accommodement de la majorité (y) ont tous contribué (…), sans toutefois y parvenir entièrement ».
Voilà un ouvrage qui tombe à point
en cette année où on célèbre le 50e anniversaire de la Loi sur les langues officielles et au moment où on s’apprête
à la réviser.
24 septembre 2019
Jean-Sébastien Marsan, Histoire populaire de l’amour au Québec de la Nouvelle-France à la Révolution tranquille, tome I, avant 1760, essai, Montréal, Éditions Fides, 2019, 224 pages, 29,95 $.

L’amour dans la colonie avant 1760

Dans La vie libertine en Nouvelle-France au XVIIe siècle, paru en 1972, l’historien Robert-Lionel Séguin écrivait que « Galanterie, libertinage et marivaudage ont leur place en
la nouvelle comme en l’ancienne France. N’est-ce pas la marque
de toute société normalement évoluée? »
Plus de 45 ans plus tard, dans Histoire populaire de l’amour au Québec (tome 1, avant 1760), Jean-Sébastien Marsan s’attarde à toutes les facettes de la vie intime en Nouvelle-France : séduction, couple, vie conjugale, divorce, bigamie, adultère, homosexualité, pornographie, prostitution, sans oublier le mode de vie des célibataires, veufs et veuves, religieux et religieuses, « vieilles filles » et « vieux garçons ».
Au premier temps de la colonie, séduire n’avait rien d’un loisir galant. « Le verbe,
du latin seducere, signifiait détourner
du droit chemin, corrompre et inciter
à commettre le mal – spécifiquement, convaincre une chaste créature de se
livrer à des relations sexuelles avant
le mariage ».
Les surnoms et sobriquets en disent
long sur le comportement des militaires séducteurs impénitents et évoquent leurs conquêtes amoureuses. D’abord sobriquets, Brindamour, Francœur, Jolicœur, Lamoureux, Lavigueur sont ensuite devenus des noms de famille.
L’ouvrage nous renseigne sur l’âge minimum pour se marier. Interdit de
le faire avant l’âge de la puberté, fixé à
12 ans pour les filles et à 14 ans pour les garçons. On apprend aussi que la sodomie est « le tabou des tabous ». Et aussi que des paysans, voyageurs et militaires s’associaient pour exploiter une terre ou une entreprise, « s’installaient sous un même toit et vivaient comme un couple ».  
En Nouvelle-France, l’homosexualité était qualifiée de comportement « contre nature », de « perversion », de « conduite qui horrifiait au plus haut point les autorités, l’Église et l’opinion publique ». Bien que des soldats aient été accusés de crimes contre nature, l’auteur note qu’il n’y eut aucun procès pour viol, pédérastie ou corruption de mineurs impliquant exclusivement des hommes de la colonie.
Le deuxième tome portera sur les bouleversements sociaux provoqués par
le Régime anglais, la première révolution industrielle, l’urbanisation et l’ultramontanisme. Le troisième tome couvrira le XXe siècle jusqu’aux années 1960 lorsque le Québec basculera dans
une nouvelle révolution dite tranquille.
16 septembre 2019
Collectif, 1000 œuvres incontournables de la littérature, répertoire, Montréal, Éditions Hurtubise, 2019, 128 pages, 18,95 $.

L’essentiel de la littérature

Connaissez-vous les 1000 œuvres incontournables de la littérature ? C’est le titre d’un un panorama qui les répartit dans dix catégories à raison de 100 chacune : auteurs classiques, romans classiques, romans modernes, romans policiers, romans de science-fiction, romans de fantasy, autobiographies et journaux intimes, pièces de théâtre, livres pour enfants et bandes dessinées. Je vous présente au moins la première entrée de chaque catégorie et parfois plus.
Parmi les 100 auteurs classiques, on trouve évidemment Dante, Cervantes, Shakespeare, Hugo et Garcia Lorca. Le premier est HOMÈRE (fin du VIIIe siècle av. J.-C.), « vénéré pour avoir écrit deux épopées monumentales – L’Illiade, couvrant un épisode de la guerre de Trie, et L’Odyssée, relatant le périple d’Ulysse ». 
Les 100 romans classiques incluent des œuvres comme Dom Quichotte (Cervantes), Madame Bovary (Flaubert) et Bleak House (Dickens). C’est LE DIT DU GENJI, de Muraski Shikibu, qui est souvent considéré comme le premier roman au monde (v. 1010).
Parmi les 100 romans modernes, il n’est
pas surprenant de trouver À la recherche du temps perdu (Proust) ou Grandeur et Décadence (Waugh); Bonheur d’occasion (Gabrielle Roy) y figure aussi. Le premier roman moderne est PILGRAMAGE de Dorothy Richardson, une série semi-autobiographique de 13 romans (1915-1938).
Les 100 romans policiers incluent Tales of Mystery and Imagination (Poe), Le Crime
de l’Orient-Express
(Christie) et Mon ami Maigret (Simenon). Le premier de cette catégorie est LA PIERRE DE LUNE, de Wilkie Collins (1868).
Vous ne serez pas surpris d’apprendre que FRANKENSTEIN, de Mary Shelley, est le premier roman de science-fiction (1918), aux côtés de Voyage au centre de la Terre (Verne), Le Meilleur des mondes (Huxley)
et Les Robots (Asimov). Quant aux romans de fantasy, Thomas Malory ouvre le bal avec LE MORTE D’ARTHUR (1485).
Dans la catégorie des autobiographies et journaux intimes, c’est DISCOURS, tome 1,
de Libanios (374), qui est le premier dans
ce genre. Euripide (Médée), Sophocle
(Œdipe Roi) et Aristophane (Lysistrata) sont tous précédés d’Eschyle avec L’ORESTE
(458 av. J.-C.).
Au chapitre des livres pour enfants, on s’entendu pour dire que LES MILLES ET
UNE NUITS
(v. 1400) invente ce genre. Quant aux bandes dessinées, ce sont
LES AMOURS DE MONSIEUR VIEUX BOIS
,
de Rodrigue Töpffer (1837), qui brisent
la glace.
Abondamment illustré, le répertoire 1000 œuvres incontournables de la littérature
se veut à la fois captivant et divertissant.
3 novembre 2019
Maurice Henrie, La maison aux lilas, nouvelles, Ottawa, Les Presses de l’Université d’Ottawa, 2019, 172 pages, 19,95 $.

Maurice Henrie
au summum de son art

Après un carnet de pensées et
un recueil de brèves réflexions, publiés aux Presses de l’Université d’Ottawa, Maurice Henrie revient
à son genre littéraire préféré,
la nouvelle. Il nous offre vingt-sept histoires regroupées sous le titre
La maison aux lilas et en profite pour brouiller les frontières entre
la fiction et son propre vécu.
Le nouvellier est au summum
de son art.
Plusieurs de ces vingt-sept nouvelles sont souvent écrites au « je ». On se demande
si c’est Maurice Henrie ou un narrateur-observateur qui doute, qui se sent tour à tour coupable, confus ou rebelle…
Une citation est placée en exergue de chaque nouvelle. Plusieurs sont connues, comme « L’homme est un loup pour l’homme. » (Montaigne); « Né pour un petit pain. » (proverbe canadien); « Couvrez ce sein que je ne saurais voir. » (Molière); « Suis-je le gardien de mon frère? » (Bible); ou encore « Heureux qui, comme Ulysse, a fait un beau voyage. » (Du Bellay).
Les personnages brièvement mis en scène demeurent souvent énigmatiques. On croise Stéphanie chez qui « il y avait à la fois
un mouvement contradictoire de retrait
et de rapprochement, un refus et un acquiescement successifs ou même simultanés ».
On suit un monsieur Tague qui joue à
la tag avec la vie qu’il ressent comme
« un fardeau dont il aurait bien voulu se débarrasser ». Ou encore cette femme qui, après les funérailles de son mari, « marche vers l’avenir comme on entre en prison. Ou qu’on en sort. »
Dans la nouvelle intitulée « Les bancs d’église », le « je » fréquente des églises, mosquées et synagogues, des endroits qui lui font tous ressentir « le même bien-être et la même plénitude ». Un ami lui reproche de se servir de lieux sacrés non pas pour prier, mais dans un but profane. Ce à quoi
le narrateur répond qu’il « cherche la paix et la tranquillité d’esprit là où il croit pouvoir les trouver ».
Je me suis en partie reconnu dans la nouvelle « Rescapé du passé » qui rappelle certains souvenirs que l’auteur et ancien pensionnaire garde de son cours classique : réveil avant le coq, période d’études avant
le déjeuner, sports obligatoires, rosa, rosae, rosam, Macbeth et Phèdre, saint Augustin
et saint Thomas d’Aquin.
Les institutions du siècle dernier (collèges, séminaires, académies) n’avaient pas pour objectif premier de préparer à la vie hors
de leurs murs, mais plutôt de donner
un solide enseignement classique. Henrie écrit que « cet enseignement m’immobilisait littéralement dans un monde qui était
en voie de disparition, mais qui l’ignorait encore ».
Je me suis encore plus reconnu dans
la nouvelle « Une tentative d’évasion »,
car mon prénom et mon métier sont carrément mentionnés. Pour briser sa solitude, Vincent tente de se faire de nouveaux amis; il apprend à mieux connaître Denise, accepte d’assister au mariage de Jacques, va à la pêche avec Robert… et « Paul-François le tient au courant de ses activités littéraires ».
Merci, Maurice, de ce coquin clin d’œil.
La maison aux lilas est un recueil
qui interpelle le lecteur et sollicite sa participation. Il s’inscrit dans le long cycle de nouvelles qu’a entrepris l’auteur depuis son tout premier ouvrage en 1988 :
La Chambre à mourir.
13 octobre 2019
Benoît Cazabon, Bernard Aimé Poulin,
un portrait – a portrait
, préface de Jean Chrétien, Candiac, Éditions Marcel Broquet, 2019, 176 pages, 60 $.

La motivation intérieure
de Bernard Aimé Poulin

Portraits, natures mortes, paysages urbains ou scènes maritimes, Bernard Aimé Poulin a peint ou dessiné plus de 3 000 tableaux. Enfant, il était frustré que son pinceau ne reproduise pas ce que son œil voyait. Sa persévérance eut gain
de cause, comme le démontre Benoît Cazabon dans un ouvrage bilingue intitulé tout simplement Bernard Aimé Poulin, un portrait – a portrait.
L’auteur mène quatre points de vue de front : 1. Le questionnement. La curiosité. Qu’y a-t-il sous les apparences que je vois ? 2. La recherche. La connaissance. Y a-t-il quelque chose ici qu’il m’est donné de savoir ? 3. L’inquiétude. L’émotion. Le monde tranquille est mort. Qu’y a-t-il ici qui bouge ? 4. L’inachèvement. L’art, la vie. Quelqu’un cherche à se réaliser. Quelque chose cherche à naître. D’où provient sa motivation à mordre dans la vie ?
Dès une première exposition en 1967 à 
la Galerie de la Côte de sable (Ottawa), Bernard Aimé Poulin accepte les règles pour comprendre ce qu’il sait déjà : à ce point-ci, les galeries ne sont pas pour lui. Il jouira, bien entendu, de certaines expositions au cours de ses 50 ans de carrière, mais le livre tenté plutôt « de percer la curiosité, les connaissances, l’émotion et l’inachevé qui motivent l’artiste Bernard Poulin ».
Né à Windsor, il n’a jamais fait de différence entre le garagiste, le professeur et les grands de ce monde. Il a fréquenté les uns et les autres avec la même facilité et a confié avoir appris de son père que « nous sommes tous égaux. Lui avait les mains salies de la graisse des moteurs diesel qu’il réparait.
Moi, c’est l’huile de mes peintures. Aucune différence. »
Le portrait occupe la part du lion dans l’œuvre de Poulin : Roméo LeBlanc, Jean Chrétien, Roméo Dallaire, pour ne mentionner que le plus connus. Dans chaque cas, l’artiste commence par imaginer un contexte. « Je dois créer une atmosphère. La lumière devient le premier élément à choisir. Le choix s’harmonise dans mon esprit avec le caractère de la personne que je vais peindre. »
Quelqu’un a déjà écrit que tout tableau est un autoportrait. Cazabon est de cet avis et croit comprendre que tout artiste laisse du sien sur la toile. Il écrit que « que tout questionnement, toute recherche, toute inquiétude, tout inachèvement viennent
de l’intérieur de l’artiste ». Cela n’a rien d’étonnant, se dit-il, mais ajoute tout de go que c’est là où se trouve tout le mystère
de l’artiste devant sa toile vide.
Bernard Aimé Poulin ne parle jamais de
ses meilleures réalisations. Ce qui l’intéresse, c’est plutôt le contexte qui a fait naître
une œuvre en particulier, la personne rencontrée, la motivation intérieure qui
l’a soulevé.
4 octobre 2019
Dennie Devin, Sais-tu pourquoi? L’encyclopédie de la Terre, album traduit
de l’anglais par Isabelle Meschi, Montréal, Éditions MD, 2019, 146 pages, 21,95 $.

Les jeunes posent
des questions
sur notre planète

Saviez-vous que l’Antarctique est
le plus grand désert du monde
(14 millions de km carrés) ? Ou que
la toute première poule sortit
de l’œuf d’une espèce primitive descendant d’un dinosaure ? Voilà
le genre de réponse que Dennie Devin donne à des questions posées par des jeunes dans l’album
Sais-tu pourquoi?
L’encyclopédie de la Terre
.
Voici quelques questions que les enfants
se posent sur notre planète : Comment
la Terre s’est‐elle formée ? Pourquoi ne peut-on pas vivre sur Mars ? Est‐ce que
les montagnes grandissent ? Peut‐on boire l’eau de la mer ? Un lac peut-il être plus grand que la mer ? Y a-t-il de l’air dans l’espace ? Pourquoi le ciel a-t-il des couleurs ?
Les photos et illustrations permettent de 
visualiser les différentes caractéristiques de chacun des cinq thèmes suivants : Notre planète, La surface de la Terre, Planète bleue, Dans l’air et Vivre sur Terre. De courts textes et des légendes viennent accompagner cette iconographie. Un bref questionnaire clôt chaque double page. En fin d’ouvrage, 
on trouve un jeu à faire entre amis. 
Je vous préviens que les petits questionnaires et le jeu entre amis sont assez difficiles. Je me suis même demandé
si l’album n’a pas d’abord été conçu pour
les parents ou les enseignants qui accompagnent l’enfant dans sa lecture.
À noter que l’ouvrage inclut un glossaire
de 64 mots, dont la définition de certains demeurent très connue (air, climat, équateur, fossile, marées, relief, tonnerre). C’est peut-être moins le cas pour des mots comme dioxyde de carbone, écosystème, ligne
de Karman ou roche de fond.
premier octobre 2019
Billy-Ray Belcourt, Cette blessure est
un territoire
, textes poétiques traduits
de l’anglais par Mishka Lavigne, Montréal, Éditions Triptyque, coll. Queer dirigée par Pierre-Luc Landry, 2019, 96 pages, 17,95 $.

Une voix autochtone
sur le genderfuck

Poète bi-spirituel de la Première Nation crie de Driftpile en Alberta, Billy-Ray Belcourt est un homo-sexuel de 24 ans que l’on place
déjà dans la lignée des poètes autochtones canadiens qui formulent l’érotisme comme un aspect de 
la résistance décoloniale. Son recueil This Wound is a World a été choisi par CBC comme l’un des dix ouvrages de poésie canadienne
les plus marquants de 2017. Il paraît en français sous le titre
Cette blessure est un territoire.
Billy-Ray Belcourt donne la définition suivante du colonialisme : « transformer
les corps en cages dont personne n’a la clé ». À son avis, être autochtone et queer revient parfois « à oublier comment s’aimer soi-même / parce que personne d’autre ne veut nous aimer / c’est panser ses blessures avec des étrangers / rencontrés il y a une heure / et compter le nombre de fois /
où ils te baptisent avec de mots comme / beau, séduisant, sexy ».
Pour Belcourt, la queeritude consiste à savoir que « ton corps est à la fois trop et pas assez pour ce monde ». Il s’explique
en précisant que « parfois les corps n’offrent pas la sensation d’être des corps, mais celle d’être des blessures ». Sa poésie vise à changer le monde autant par sa forme que par son propos. Elle est engagée activement et frontalement.
Bien que personne homosexuelle et auteur de deux recueils de poésie – Homoportrait et Homoreflet –, j’ai parfois trouvé difficile de saisir toutes les nuances du discours de Belcourt. Je vous laisse le soin de soupeser son dire par le biais de quatre courts extraits :
1. l’autochtonie rend trouble l’idée même d’avoir un corps, donc si j’ai, par un quelconque miracle, un corps, alors faites que ma peau soit un collage de méditations sur l’amour et d’identités éclatées.
2. le paradis est un trou noir. / je l’ai trouvé pour la première fois au creux de l’aisselle d’un autre homme.
3. je suis tellement triste que je me vautre dans l’absence de tous les garçons qui
m’ont un jour serré dans leurs bras.
4. il était autochtone aussi / alors j’ai couché avec lui. / j’ai voulu goûter / l’histoire violente / tapie au fond de
sa gorge.
Le recueil paraît aux Éditions Triptyque, dans la collection Queer dirigée par Pierre-Luc Landry. L’éditeur précise que les sentiments évoqués par Belcourt sont ceux de la queeritude; « l’autochtonité et le genderfuck sont exprimés comme une performance souvent ratée par le poète qui ne parvient pas à trouver de corps qui soit compatible avec le sien pour un véritable partage érotique et émotionnel ».
J’y vois personnellement une approche trouble et j’espère que la majorité des bi-spirituels (gays autochtones) réussit à vivre le genderfuck plus positivement.
23 septembre 2019
Aristote Kavungu, Mon père, Boudarel
et moi
, roman, Ottawa, Éditions L’Interligne, coll. Vertiges, 2019, 88 pages, 18,95 $.

Fin psychologue
et sociologue

L’être humain est-il naturellement porté à monter ses semblables
les uns contre les autres,
à les manipuler, à les isoler,
voire à « tuer ses pairs par désœuvrement » ? On pourrait
le croire en lisant le roman
Mon père, Boudarel et moi,
d’Aristote Kavungu.
L’auteur s’est inspiré de l’histoire véridique du camp 113 en Indochine et du présumé tortionnaire Georges Boudarel pour écrire
ce court roman de 80 pages. Le personnage principal et narrateur est Emmanuel K. qui,
à 4 ans, entend son père raconter à son insu les dix mois de son emprisonnement au Congo. Comme Aristote Kavungu est d’origine angolo-congolaise, on se demande s’il n’y a pas une part d’autofiction dans
ce roman.
Emmanuel montre avec une justesse émouvante comment l’honneur de son père a été piétiné, comment sa dignité a été oblitérée, comment son humanité a été niée. Même si son père donne une version épurée de certaines horreurs, Manu a parfois « l’envie de vomir, de crier, de pleurer
ou même de s’étonner à voix haute ».
Le jeune congolais grandit « humilié par
le souvenir d’un père humilié ». Assez tôt,
il devient urgent pour lui de savoir pourquoi et comment on devient un criminel contre l’humanité. Il est hanté
par l’image de son père pris dans un camp où la mort devient « simplement une péripétie, un détail ».
L’auteur imagine un brillant scénario qui permet à son protagoniste d’affronter sa hantise. Emmanuel, qui poursuit ses études universitaires à Paris, fait un appel dans
une cabine téléphonique où il trouve un portefeuille par terre. C’est celui du présumé tortionnaire Georges Boudarel qu’il va pouvoir affronter, interroger et pousser au pied du mur.
L’interrogation est de courte durée.
Boudarel est professeur d’université et fort habile quand vient le moment d’esquiver une question ou de donner une réponse évasive. Présumé criminel contre l’humanité, il est lavé de tout soupçon par un décret d’amnistie sur les crimes de guerre. Emmanuel a néanmoins l’occasion,
si minime soit-elle, de confronter
un bourreau et d’aller au bout de l’horreur au nom du triomphe de la justice et de
la dignité.
Les questions et réponses couvrent à peine deux ou trois pages (environ). Ce sont
les réflexions d’Emmanuel qui occupent
la part du lion. Cela permet à Aristote Kavungu de faire preuve d’une grande maîtrise dans l’analyse psychologique et sociologique de ses personnages, fictifs ou non.
L’auteur glisse des références à Louis-Ferdinand Céline et Romain Gary. Il glisse aussi des petites réflexions comme « Parfois les gens instruits sont plus dangereux que les cancres. » Ses phrases ont souvent une tournure originale, dont voici un exemple : « avoir fait confiance à quelqu’un dont la confiance était justement mise en doute et même en lambeaux ».
La finale du roman n’est certainement pas celle que tout humanitaire souhaiterait.
La réalité veut, hélas, qu’on apprend vite
« à ne plus ménager, plus qu’il n’en faut,
les gens dont le seul métier est de tester leur cruauté sur les autres ».
15 septembre 2019
Collectif, 1000 dates incontournables
de l’histoire
, répertoire, Montréal, Éditions Hurtubise, 2019, 128 pages, 18,95 $.

L’essentiel de l’histoire

Voici un formidable panorama
des 1000 dates incontournables
de l’histoire
. On y trouve des personnages, dates et événements répartis dans dix catégories à raison de 100 chacune : figures historiques, empires et dynasties, dates mémorables, documents historiques, révolutions, catastrophes, mariages influents, procès, guerriers et batailles. Je vous présente
la première entrée dans chaque catégorie.
Dans les figures historiques, c’est Moïse (1393-1273 av. J.-C.) qui ouvre la marche. Comme on le sait, il reçoit de Dieu les dix commandements sur le mont Sinaï. Il est suivi de David (1040-962 av. J.-C.), premier roi d’Israël, et de Bouddha (563-483 av. J.-C.).
Au chapitre des empires et dynasties, l’Empire babylonien (v. 1900-v. 1600 a
v. J.-C.) et l’Empire égyptien (v. 1540-v. 1075 av. J.-C.) sont respectivement deuxième et troisième sur le plan chronologique. C’est l’Empire d’Akkad (v. 2300-v. 2200 av. J.-C.) qui est le premier au monde.
Vous ne serez pas surpris de voir l’INVENTION DE L’ÉCRITURE, vers 3200 av. J.-C., figurer en tête de liste des grandes dates mémorables. Quant aux documents historiques, le plus ancien serait une PIERRE DE PALERME, vers 2325 av. J.-C.; ce fragment trouvé dans l’actuelle Sicile énumère les premiers rois d’Égypte et événements-clés.
L’histoire est parsemée de révolutions. La plus ancienne remonte à 10 000 ans av. J.-C. et porte sur la domestication des animaux et l’autoproduction de semences; il s’agit de la RÉVOLUTION NÉOLITHIQUE. Quant à la première grande catastrophe, elle a lieu – tenez-vous bien – 65 millions d’années
av. J.-C.; il s’agit d’EXTINCTION K-PG lorsque qu’un astéroïde s’écrase sur l’actuelle Amérique centrale et provoque la fin
des dinosaures.
Quel est le premier des 100 mariages influents? Indice : la Bible. Oui, ADAM
ET ÈVE sont reconnus comme les premiers parents (rien d’inscrit sur les registres du Ciel, lol). Il en va autrement pour le premier procès, celui de SOCRATE en 399 av. J.-C. Accusé de corrompre la jeunesse, il est trouvé coupable par une centaine de juges et condamné à la peine de mort ou à l’exil. Socrate préfère boire la ciguë.
Les célèbres guerriers sont nombreux
dans l’histoire de notre planète, Le premier serait RAMSÈS II (1300-1200 av. J.-C.);
« ce pharaon égyptien de la XIXe dynastie se constitue une armée de 100 000 hommes et de milliers de chars. » Alexandre le Grand (356-323 av. J.-C.) est loin derrière avec ses 40 000 hommes.
Parlant de Ramsès II, la première grande batille l’opposa au roi hittite Muwatalli en 1274 av. J.-C. La bataille de KADESH a impliqué « quelque 5 000 chars et a été livrée sur l’actuelle frontière entre la Syrie et le Liban ».
Abondamment illustré, ce répertoire est
un outil indispensable pour tous les férus d’histoire.