26 septembre 2021
Aristote Kavungu, L’Accordéoniste, roman, Paris, Éditions L’Harmattan, coll. Encres noires, 2021, 182 pages, 20,29 $ (pour
la version numérique).

Goût jubilatoire pour
le corps d’une femme

Dans son sixième roman intitulé L’Accordéoniste, Aristote Kavungu illustre comment un homme
peut avoir un « goût jubilatoire
pour la femme, une fascination
pour son corps qu’il tenait pour
la plus belle œuvre d’art jamais conçue ». L’ouvrage est tour à tour historique, romantique, poétique
et un tantinet érotique.
Le protagoniste se nomme Petrus. Son pays de naissance et son pays d’exil ne sont jamais mentionnés. Mais on sait qu’il parle
le portugais et a vécu à Luanda, donc en Angola. Il arrive là où se déroule une guerre de sécession en 1964, donc au Congo.
Aristote Kavungu illustre avec brio comment Petrus est un séducteur invétéré, un grand contemplateur devant l’éternel du corps
de la femme, comment il aime exercer
son charme foudroyant. Quand on vit avec cet homme, « il faut aller au-delà du traditionnellement correct, du convenu ».
À 23 ans, Petrus est jeune et beau. L’exil lui donne « l’occasion d’aller en mettre plein
la vue, d’afficher son insolente jeunesse
au nom de son pays ». Il adore étonner, surprendre, aimer et vivre à contre-courant. C’est un personnage qui alterne constamment entre l’artiste et le rebelle.
Presque tous les autres personnages sont
de jeunes femmes. Petrus couche avec chacune d’elles, mais il ne baise pas
le premier soir, par principe. Ce n’est pas l’envie qui manque, bien au contraire.
Le jour de son exil, Petrus reçoit un accordéon de son grand-père, avec livret d’instruction. Il apprend à jouer de cet instrument et devient presque un virtuose. L’indépendance du Congo force l’accordéoniste à trahir son grand-père,
« à faire une concession à l’absurde, seulement pour épargner sa vie ».
La culture de l’épouse de Petrus l’oblige à « observer un respect absolu, presque de l’obséquiosité, pour son mari ». Ce dernier en tire avantage, bien entendu. Il ne comprend pas la profonde solitude de
sa femme.
Arrêté pendant la guerre de sécession au Congo et condamné à mort, Petrus se tire d'affaire grâce à son accordéon et à
sa poésie. L’instrument se présente comme la métaphore de sa vie.
Mon seul regret avec ce roman concerne
la mise en page; elle n’est pas soignée et rend la lecture pénible à certains moments. Comme il y a ni alinéa ni césure typo-graphique, on a l’impression d’avoir
un ouvrage amateur en main.
C’est dommage car le texte, lui, demeure excellent.
Aristote Kavungu est né au Congo de parents angolais. En 2003, à la suite
de la parution de son roman Un train pour l’Est, il est d’abord finaliste au Prix des lecteurs de Radio Canada, puis remporte
le Prix Christine-Dumitriu-Van-Sannen
du Salon du livre de Toronto. Son dernier roman, Mon père, Boudarel et moi, paru
aux Éditions L’interligne, a été finaliste au Prix Trillium 2020.
20 septembre 2021
Collectif, Les 150 plus beaux jardins du monde, guide, Montréal, Guide Ulysse, 2021, 256 pages, 39,95 $.

Lieux d’intérêt botanique, culturel ou artistique

À travers les continents, il y de fabuleux parcs botaniques, des lieux enchanteurs aménagés autour de palais, temples et villas, des espaces d’inspiration et de ressourcement, ainsi que des sites regorgeant
de fleurs exotiques avec fontaines, rocailles et œuvres d’art. Les Guides Ulysse nous font découvrir
Les 150 plus beaux jardins
du monde
dans un album somptueusement illustré.
Les 150 sites présentés dans ce livre captivant sont regroupés en cinq zones géographiques : 30 jardins d’Extrême-Orient ; 13 jardins du Moyen-Orient et
de l’Asie du Sud ; 71 jardins d’Europe ;
9 jardins d’Afrique et d’Océanie ; 27 jardins des Amériques. Le Canada en compte quatre, tous au Québec ou en Colombie-Britannique.
L’espace me permet de peux parler de seulement quelques jardins. Comme il est difficile de choisir, j’ai opté pour des sites moins connus et hors des sentiers battus,
un pour chaque zone géographique.
Pour l’Extrême-Orient, je vous présente
le Bay South Garden des Gardens by the Bay à Singapour. Cette section se compose de 18 arbres factices aux troncs entourées d’un treillis où semblent s’épanouir fougères, vignes, orchidées et broméliacées… jusqu’à 600 espèces différentes. Ces jardins verticaux dissimulent des panneaux solaires qui produisent de l’énergie verte et se parent de couleurs psychédéliques la nuit.
Parce qu’ils constituent des représentations du paradis, les jardins du Moyen-Orient
et de l’Asie du Sud composent des univers qui ne laissent jamais indifférent. Le Dubai Miracle Garden est le plus grand parc floral au monde (7,3 ha). Il comprend 150 millions de fleurs, dont 500 000 recouvrant
la sculpture d’un Airbus A380 grandeur nature. Chrysanthèmes, marguerites, dahlias et pétunias façonnent, entre autres,
des pyramides, des igloos, des bateaux et toute une ménagerie où se prélassent
en harmonie éléphants, paons, chevaux
et immenses chats.
Les Jardins botaniques royaux de Kew, situés au bord de la Tamise à l’ouest de Londres, sont une référence mondiale.
Les plantes sont organisées selon leur origine : Afrique du Sud, Amérique, Asie
et Australie. On y trouve 40 000 taxons représentant 90 % des espèces connues au monde. Kew est reconnu comme un centre de référence scientifique de haut niveau. « Identification et classification de la flore, conservation des espèces menacées à l’échelle mondiale, restauration d’habitats
et maintien des collection de références
ne sont que quelques-unes des disciplines dans lesquelles leurs très nombreux scientifiques se distinguent. »
Du nom du peintre orientaliste français Jacques Majorelle, le Jardin Majorelle
de Marrakech allie art, revêtement de céramiques colorées et présentations
de collections végétales dans un décor recherché. On y trouve des bananiers,
des cactus, des aloès, des palmiers nains et une plante monospécifique, c’est-à-dire qu’il n’en existe qu’une seule espèce de
son genre, largement utilisée comme plante ornementale étant donnée sa petite taille pour un palmier.
Plus près de nous, le Brooklyn Botanic Garden offre un tour du monde sur 21 ha. De l’entrée est, le très italien Osborne Garden s’ouvre sur des pergolas drapées de glycines et sur des cerisiers, pommetiers et azalées qui se parent successivement de fleurs au printemps. En juin, le Cranford Rose Garden devient une attraction majeure ; certaines variétés anciennes de roses ont plus de 150 ans. De style plutôt anglais, le Shakespeare Garden dévoile plusieurs dizaines de plantes citées dans son œuvre. Le remarquable jardin sur le toit du centre des visiteurs étale quelque 28 000 spécimens d’herbes
et de fleurs sauvages évoquant une prairie du Midwest américain.
Sélectionnés en fonction de leur beauté éblouissante, de leur intérêt botanique, culturel ou artistique, de l’expérience touristique exceptionnelle qu’ils permettent de vivre et de leur accessibilité, les 150 lieux décrits dans ce guide vous en mettront plein la vue.
16 septembre 2021
Juan Joseph Ollu, Présents composés, nouvelles, Montréal, Annika Parance Éditeur, coll. Sauvage no 4, 2020, 138 pages, 15 $.

Des participes présents intoxicants

Juan Joseph Ollu s’intéresse au parcours des bad boys ou bad girls. Leur quête de sensations fortes,
leur refus de la soumission,
leur intimité à fleur de peau,
voilà ce qu’il décrit dans le recueil de cinq nouvelles intitulé
Présents composés.
Dans une nouvelle, le sex appeal du barman est à la fois troublant et excitant pour plusieurs mecs. Il arrive que l’attirance et l’envie de baiser deviennent violemment réciproques. On voit comment, parfois, « rien n’est plus important que le moment présent et les envies immédiates. ». Juan Joseph Ollu a raison de se poser la question suivante : « À quoi sert la beauté des traits et du corps si l’on ne peut en jouir soi-même ? » Au présent et au pluriel.
Ailleurs, c’est la sempiternelle situation
où rien n’est plus simple que coucher ensemble ; c’est lorsqu’on y mêle
des sentiments que ça devient compliqué, que ça se corrompt. La soi-disant relation
se détériore et la protagoniste obtient
une leçon : « plus jamais je n’allais préférer une solitude à deux à l’ennui en solitaire ».
Dans « L’indécis », Anthony obtient
un diplôme en littérature puis en droit
pour aboutir comme travailleur dans
la construction. L’auteur campe merveilleusement bien son personnage
en écrivant que le sport et la littérature lui ont « offert un corps musclé, une stature physique et intellectuelle ».
La nouvelle éponyme est une sorte de
lettre qu’un homme écrit à son amant.
Il veut lui rester fidèle… dans l’infidélité.
Il a couché avec Alexandre et raisonne
ainsi sa décision : « Je t’aime, mais j’aimais son odeur… je t’aime, mais j’aimais la courbe de son sexe… je t’aime, mais j’aimais
sa présence, j’aimais le désir qu’il suscitait en moi. » Les participes présents sont nombreux et intoxicants.
Tous les personnages de ce recueil de nouvelles sont aux prises avec des présents multiples. Cela consiste tour à tour à vivre sa vie mais en rêver une autre, à se perdre ou se trouver dans une double existence,
à hésiter à la croisée des chemins, à projeter l’image de quelqu’un qui sait où il va et pourquoi alors que c’est tout le contraire.
Juan Joseph Ollu est né à Montréal. Écrivain et traducteur, il est passionné d’histoire,
de littérature et de cinéma. Il a été titulaire d’une bourse de la relève en littérature
du Conseil des arts et des lettres du Québec pour l’écriture de son premier roman Dolce vita (2016). Dans ses recueils de nouvelles,
il explore son thème de prédilection,
soit l’intimité d’une jeunesse aussi sensible qu’impitoyable dans sa quête de liberté
et d’absolu.
12 septembre 2021
Céline Labrosse, Pour une langue sans sexisme. Petit traité pour un usage
au quotidien
, essai, Montréal, Éditions Fides, 2021, 160 pages, 24,95 $.

Plaidoyer pour
une langue égalitaire

Céline Labrosse ne figure pas
parmi les locutrices françaises
qui acceptent que « le masculin l’emporte sur le féminin ».
Dans Pour une langue sans sexisme, elle reproche aux premiers grammairiens d’avoir rendu
les femmes « invisibilisées
et muettées ».
Docteure en linguistique, Céline Labrosse milite en faveur d’une langue française « vivante, féconde, enrichie et combien plus égalitaire ». C’est vers 1530, rappelle-telle, que les épithètes masculin, masculine, féminin, féminine sont intégrées dans le discours.
On associe alors des propriétés
distinctives aux lettres A et E. La première est considérée masculine (A pour Adam)
et la seconde, féminine (E pour Ève). Comme Ève est sortie de la côte d’Adam, le féminin sort donc du masculin.
On réduit les femmes au silence en s’appuyant sur une maxime d’Aristote :
« Le silence est la vertu des femmes comme l’éloquence est celle de l’homme. »
La pensée masculine aurait suivi
la chronologie suivante :
- au 16e siècle, le masculin génère le féminin ;
- au 17e siècle, le masculin est le plus noble des deux genres ;
- au 18e siècle, le masculin est le premier des deux genres ;
- au 19e siècle, le masculin est immanent,
il est le Nom par nature ;
- au 20e siècle, le masculin, (non marqué », est la dénomination humaine universelle,
le féminin est le « sexe ».
L’autrice souligne que le genre n’est pas
une catégorie universelle, que certaines langues ne possèdent pas de genres.
C’est le cas du finno-hongrois, du turc,
du mongole, du chinois et du basque.
« La langue française est sexuée, donc sexiste, car elle discrimine universellement les êtres humains selon le genre. »
En français, plus de 93 % des noms communs de personnes se dédoublent ou peuvent se dédoubler en genre. Cela se
fait de trois façons. Par l’article ou l’adjectif : une, un pilote, l’enfant éveillé, l’enfant éveillée. Par un suffixe : des aspirants et aspirantes, les banquiers et banquières,
les successeurs et successeures.
Par un autre nom : confrère et consœur,
roi et reine, messieurs-dames.
Céline Labrosse est évidemment en faveur d’une réforme de l’orthographe capricieuse du français. Comme on écrit fidèle et modèle, on pourrait opter pour professionnèle. Comme on écrit loufoque et cardiaque, on pourrait opter pour caduque, publique et turque au masculin. De même avec les adjectifs abjecte, abrupte, compacte, directe, exacte et stricte.
L’autrice propose de supprimer le sens
dit généralisant du mot « homme » ; Commission des droits de la personne est un bel exemple. Elle invite à réactiver
la règle de proximité : les conseillères
et conseillers financiers, les citoyens et citoyennes françaises. Elle encourage l’alternance des genres : un Laotien,
une Marocaine, un Sénégalais, une Rwandaise qui se sont donné la peine
de maîtriser le français.
Deux petites anecdotes en terminant. Fondée en 1635, l’Académie française n’admettra aucune académicienne dans ses rangs avant 1980. Ce qui devait être désigné le Musée national de l’homme en 1983 est devenu
le Musée canadien des civilisations lors
de son ouverture en 1986. Depuis 2013,
sa dénomination est Musée canadien
de l’histoire.
L’essai conclut que la langue appartient à l’ensemble de son locutorat. « C’est dans cette optique collective et constructive que la communauté francophone parviendra à établir une langue à sa mesure : égalitaire, rayonnante, ouverte au renouvèlement. »
4 septembre 2021
Gilles Tibo, La tête dans les livres, roman illustré par Félix Girard, Saint-Lambert, Soulières éditeur, coll. Ma petite vache a mal aux pattes, no 168, 2021, 48 pages, 9,95 $.

Le bouquin
de tous les possibles

Avec près de deux cents livres
à titre d’auteur ou d’illustrateur, Gilles Tibo a la tête dans les livres. La plus récente création de
ce boulimique d’écriture s’intitule justement La tête dans les livres.
À la maison, Dominique ne réussit pas à
lire en paix. Sa petite sœur le dérange,
ses parents parlent trop fort, il doit s’occuper du recyclage, des poubelles, du chien,
du chat… Tout cela interrompt sa lecture.
Dominique prend une décision importante pour vivre sa passion sans être dérangé.
Il se réfugie à la bibliothèque municipale. On le surnomme Do-Biblio. Le garçon a l’intention d’y passer la nuit. Une fois
le concierge parti et la porte verrouillée,
le décor familier se transforme étrangement.
Voilà que les rayons remplis de livres deviennent de gigantesques volcans, que
les livres quittent les étagères pour devenir des chauves-souris, que les tablettes s’envolent comme des oiseaux de proie,
que le plancher s’agite comme des vagues poussées par les vents, et que des pirates font trembler Do-Biblio.
Le texte de Gilles Tibo est empreint d’émotion et de fantaisie. Les illustrations sépia de Félix Girard accentuent l’atmosphère rocambolesque de ce court roman de 48 pages pour enfants âgés
de 6 à 9 ans.
L’aventure de Dominique représente
un des rêves les plus fous de Gilles Tibo lorsqu’il était jeune garçon. Mais contrairement à Do-Biblio, il n’a jamais osé passer une nuit dans une bibliothèque. « J’avais trop peur de me noyer dans
cet océan de livres. »
L’auteur n’a pas uniquement la tête dans
les livres. Ses yeux, ses mains et son cœur sont toujours près d’un livre. Depuis qu’il a appris à lire et à écrire, il a plongé au plus profond de l’alphabet et n’en est jamais ressorti.
« Mon cerveau est devenu le bouquin
de tous les possibles. Tout ce que je vois, entends, perçois, même la moindre petite anecdote, peut éventuellement surgir dans mes écrits. »
31 août 2021
Laviolette, Marie-moi, Peter Pan, roman, Montréal, XYZ éditeur, 2021, 288 pages,
25,95 $.

Difficile d’apprivoiser
le dépérissement

La décrépitude annoncée, la honte programmée, le CHSLD, la mort imprévisible, voilà ce qu’Élizabeth craint le plus dans Marie-moi,
Peter Pan
, roman de Laviolette.
On ne donne pas de prénom, mais
la photo en quatrième de couverture montre une jeune femme.
Laviolette décrit le parcours d’une
personne qui ne sait pas comment vieillir,
« comment faire pour saisir l’impermanence de son existence ». L’autrice peint avec
les épluchures de son cœur. Tout le roman porte sur la difficulté d’apprivoiser
le dépérissement.
« La plupart des gens se rendent pas compte qu’ils vont vieillir, pis être malades, pis en chaise roulante, pis morts. Ils vivent dans une bulle de joie innocente, entre aveuglement volontaire, déni pis ignorance réelle. Ils vont leur chemin sans inquiétude en sachant pas que la marde va leur tomber dans la face à un moment donné. »
Cet extrait résume grossièrement la trame romanesque et donne une idée du style
de l’autrice. On a souvent droit à un style oral, à de l’oréalité, dont voici un exemple : « Mais était pas comme ça… faut faire ça comme a voulait. »
Le personnage principal, Élizabeth Leblanc, souffre de la maladie de la Boule à Neige, communément appelée le BAN. C’est neurologique, dégénératif et incurable.
Elle sait d’avance ce qui l’attend et elle n’a pas le goût d’être handicapée, de vieillir,
pis de mourir. Alors son mot d’ordre devient : « Respire. Respire. Pense à rien. »
Je vous préviens que la lecture de ce roman n’est pas de tout repos. Il est parfois pénible de constater comment Élizabeth a de
la misère à penser. Ses réactions peuvent être crues : « Tabarnak ! Fuck you, maladie d’marde ! »
Le lieu de l’action n’est pas décrit avec précision. On sait qu’il s’agit d’une ville de petite taille, pas tellement loin de Montréal. La métropole ne revêt pas ses plus beaux atours : « Ruelles recroquevillées, chats échevelés, déchets fleurant, tambours muets, masse mobile, onde poisseuse, ici bouillit mon cœur… »
Marie-moi, Peter Pan est un roman qui illustre avec un certain brio une leçon
de vie, à savoir que lorsque tu ne peux pas décider pas ce qu’il faut faire dans la vie, « y finit par être trop tard, y’a pus rien
à décider ».
L’éditeur XYZ précise que Laviolette vit
et écrit à Sainte-Thérèse, qu’elle aime composer des mélodies tristes sur
des instruments à cordes, et lire
les instantanés linguistiques de Michel Tremblay en mangeant des crottes
de fromage.
28 août 2021
James Patterson (avec Maxime Paetro),
18e rapt, roman traduit de l’anglais par Nicolas Thiberville, Paris, Éditions JC Lattès, coll. Le Women’s Murder Club, 2021,
304 pages, 32,95 $.

Roman policier
étrange et dérangeant

James Patterson est connu pour
sa longue série de romans policiers dans la collection The Women’s Murder Club. Le tout dernier s’intitule 18e rapt et met de nouveau en scène le sergent Lindsay Boxer, enquêtrice en chef cette fois-ci
dans une affaire de viols, de tortures
et de pendaisons.
Narratrice d’un étrange thriller, Boxer travaille pour le San Francisco Police Department (SFPD) et son mari est employé du FBI. Je dis « étrange » car un des principaux personnages est un ancien militaire serbe rompu à l’organisation
de massacres. L’auteur l’appelle Slobodan Petrović, soit le même nom que l’ancien vice-premier ministre de la République
du Kosovo (2011-2014). J’avoue que cela
m’a étonné, voire dérangé.
La structure du roman demeure assez complexe. Le tout commence par
un prologue dont l’action se passe à
la Cour pénale internationale de La Haye,
où Slobodan Petrović subit un procès très médiatisé. Puis on est ramené à cinq ans plus tôt, au moment où trois enseignantes disparaissent sans laisser de traces après
un dîner dans un restaurant de San Francisco.
Quelques jours plus tard, le cadavre d’une des trois femmes est retrouvé pendu dans
la salle de bains d’un hôtel de passe.
La pression médiatique est forte autour
de cette affaire, et le sergent Lindsay Boxer va de surprise en surprise… jusqu’au bout
de l’horreur.
Tandis que Boxer se démène pour résoudre une enquête cauchemardesque, son mari et employé du FBI rencontre une Bosniaque qui affirme avoir croisé, à San Francisco,
un criminel de guerre serbe déclaré mort depuis des années. Peu après, elle disparaît
à son tour. Sans vendre la mèche, je peux vous dire que l’enquête du SFPD et celle du FBI vont se croiser et épicer le récit. Trouver le ou les coupables n’est pas une mince affaire, c’est comme « harponner une baleine avec une fourchette en plastique.
Patterson écrit que « le cerveau a tendance à combler les vides de la mémoire en
les remplissant de détails convaincants, modifiant ainsi légèrement les souvenirs
à chaque nouvelle évocation ». Cela donne lieu à diverses pistes et théories. Cela fait
du 18e rapt un roman qui se lit avec trépidation, un thriller où les flics ont
le droit de mentir.
Ce roman de Patterson est le 18e dans
la série Le Women’s Murder Club. Chaque titre inclut un chiffre en ordre croissant.
Cela va de 1er à mourir (2003) jusqu’à 18e rapt (2021), en passant par Le 5e Ange de
la mort
 (2007), La 11e et dernière heure (2013), 14e Péché mortel (2016),
et ainsi de suite.
Le Women’s Murder Club réunit quatre amies, dont Lindsay Boxer, qui discutent
de l’enquête à deux ou trois moment de l’intrigue policière. Le point de vue
de chaque femme donne au roman
une intéressante introspection psychologique.
17 août 2021
Mélanie Perreault, Dans ma ruelle, il y a…, album illustré par et Julien Castanié, Montréal, Éditions les 400 coups, 2021,
24 pages en accordéon, 17,95 $.

Livre-accordéon
sur une ruelle

Il existe toutes sortes de ruelles,
et chacune revêt sa personnalité. Celle imaginée par l’autrice Mélanie Perreault et l’illustrateur Julien Castanié demeure rocambolesque, pleine de surprises et abrite
une foule d’habitants attachants.
Leur album s’intitule
Dans ma ruelle, il y a…
Ce n’est pas un album ordinaire avec
sa couverture, ses 24 pages et sa reliure.
Il s’agit d’un leporello ou livre-accordéon qui mesure plus d’un mètre de long.
Il est recouvert d’une jaquette à l’intérieur de la quelle 16 objets sont reproduits :
clef, bouteille, cactus, carotte, ballon, coq, papillon, etc.
Il faut retrouver ces 16 objets à l’intérieur des illustrations au fil de la lecture qui devient un jeu amusant. Je parie que vous allez parcourir l’album plusieurs fois afin d’identifier ces petits détails nichés au fil
de la ruelle.
L’enfant est invité à découvrir la Ruelle Verte. Il ou elle fera la connaissance de Carlo, Margot, Toni, Malik, Ninon, Gontrand, Jasmine, Léon et Adèle, de diverses origines ethniques, bien entendu.
« Malik est le premier à grimper
le colimaçon qui tournicote jusqu’à
sa maison. Léon trace à la craie des bonhommes allergiques à la pluie. Margot tombe de la lune devant les graffitis. »
L’exploration se fait durant le jour lorsque les enfants reviennent de l’école, puis le soir lorsque petits et grands s’amusent lors d’une fête de quartier. Les mots et les illustrations permettent de ressentir les joies citadines avec gaieté et nostalgie.
Et votre ruelle ressemble à quoi ? Y a-t-il des similitudes avec la Ruelle Verte ?
11 août 2021
Virginia Ennor, Serial killeuses. Le meurtre en série au féminin, essai, Paris, Éditions Hugo, coll. Doc, 2021, 392 pages, 32,95 $.

Le meurtre en série
au féminin 

Comment est-ce que tuer des enfants peut mettre une infirmière britannique « dans un état d’excitation intense » ? Comment une Française peut-elle tuer treize personnes âgées en l’espace d’onze mois ? Ce ne sont que deux exemples des femmes terrifiantes que Virginia Ennor nous présente dans Serial killeuses.
Quand j’ai vu le titre du livre, je croyais
que c’était un polar, un thriller hors de l’ordinaire. Pas du tout ! Il s’agit du portrait de onze criminelles : six Américaines,
trois Britanniques, une Mexicaine et
une Française.
Tout au long de cet essai, Virginia Ennor
fait preuve de rigueur et de franc-parler. Elle décrit avec moultes détails des tueuses en série machiavéliques, souvent des menteuses pathologiques. Elles figurent « parmi les plus tordues du XXe siècle ».
De l’extérieur, ce sont presque toujours des femmes respectées dans leurs communautés. De l’intérieur, c’est une tout autre histoire.
Ce que les enquêteurs découvrent « dépasse de très loin l’entendement humain ».
On y apprend qu’une tueuse peut souffrir de sadomasochisme paraphilie, c’est-à-dire qu’elle tire son plaisir sexuel à la fois de
la douleur et de l’humiliation que ses victimes ressentent. Ou encore qu’une autre est atteinte d’histrionisme, un trouble de
la personnalité marqué par une quête permanente d’attention, et ce, par tous
les moyens : séduction, manipulation, démonstrations émotionnelles exagérées, dramatisation ou théâtralisme.
Dans le cas de l’Américaine Rosemary West, on est en présence d’une des rares femmes serial killer à avoir été condamnée à la fois pour tortures et agressions sexuelles ayant entraîné la mort, « ce genre de crime étant le plus souvent commis par des hommes ».
Certains dossier nous font vomir. C’est le cas de cette mère de famille qui enferme sa fille dans un placard et la prive de boire ou manger jusqu’à ce que mort s’ensuive.
« Le corps était noir et grouillait d’asticots. Dire que c’était un amas de puanteur serait un euphémisme. »
Sur une période quatorze ans, l’Américaine Marybeth Tinning a tué ses neuf enfants, tous en très bas âge. Faute de meilleure explication, on a souvent invoqué le « syndrome de mort subite du nourrisson ». Elle fut reconnue coupable d’un seul crime et a écopé de vingt ans de prison. Libérée en 2018, elle demeure sous contrôle judiciaire jusqu’à la fin de sa vie.
En France, la notion de « tueur en série » est longtemps demeurée un sujet tabou ;
le phénomène était soi-disant limité aux États-Unis. On présente le cas de Ludivine Chambet, surnommée l’empoisonneuse de Chambéry, qui a assassiné treize personnes âgées de 70 à 90 ans entre novembre 2012 et décembre 2013.  
À la fin des années 1990, Mexico est aux prises avec El Mataviejitas (le tueur des petites vieilles). Or, il s’agit d’une tueuse, Juana Samperio Barraza, qui finira par écoper d’une peine de 759 ans pour dix-sept homicides. Elle a justifié ses crimes en disant avoir été marquée par les mauvais traitements que sa mère lui avait infligés dans sa jeunesse. Barraza s’en est prise
aux vieilles dames parce qu’elle
les identifiait à sa mère.
Les meurtres en série, par des hommes ou des femmes, deviennent presque toujours des moyens de faire un maximum de fric. Comment ? En réalisant des films, en écrivant des livres, en produisant des documentaires. L’autrice précise que
« tous les acteurs de ce macabre scénario ont frisé l’indécence ».
Le récit rigoureux de Virginia Ennor éclaire les histoires de ces tueuses et apporte
un éclairage inédit sur leurs motivations meurtrières, leurs profils psychologiques, et de ce qui les différencie les unes des autres. L’auteure laisse par ailleurs une large place aux victimes.
4 août 2021
Yves Plouffe, Les dessous prennent le dessus, roman, Lanoraie, Essor-Livres Éditeur, 2021, 172 pages, 19,95 $.

Sexe et meurtres
en milieux politiques
et médicaux

On dit que sexe et politique font rarement bon ménage. Yves Plouffe tente d’illustrer cet adage dans
son tout récent roman intitulé
Les dessous prennent le dessus
.
Dès les premières lignes, l’épouse
du ministre des Affaires étrangères du Canada est trouvée sans vie
dans et l’enquête prend rapidement une envergure internationale.
Certains personnages portent des nomsqui font sourire. Ainsi, on fait la connaissance
du lieutenant Hercule Homes, du sergent-détective James Bondel, du shérif Burt Eastwood et des docteurs Pasteur et Watson. L’enquête de la Gendarmerie royale du Canada est confiée Georges Larrivée,
un homosexuel qui s’affiche ouvertement.
Plusieurs interrogatoires sont menés par Agatha Pion qui a fait son nom « grâce
à sa perspicacité et à son intuition » (Agatha Christie), tandis qu’Hercule Holmes « tire sa force de ses déductions rationnelles » (comme Poirot). 
Avec un titre comme Les dessous prennent le dessus, il ne faut pas se surprendre de trouver un personnage à l’allure d’une sorte de poupée brésilienne qui ne manque
pas de culot, de franchise, d’arrogance et d’ambition. Cela permet à Plouffe d’inclure des scènes d’érotisme et d’exotisme.
Comme c’est souvent la coutume, Yves Plouffe souligne que les événements et
les lieux relatés dans son roman relèvent
de la pure fiction et ne sauraient avoir
un quelconque lien avec des êtres vivants ou ayant existé. Il ajoute que « ce livre contient des glissements entre ce qui aurait pu se passer, mais qui ne s’est pas passé ».
Selon le romancier, la fiction est parfois supérieure au réalisme documentaire. « L’essentiel de ce roman, écrit-il, s’assoit sur un socle de réalité palpable. » Il n’y a que le contexte historique qui soit tiré de
la réalité pure.
Plusieurs passages du roman semblent copiés tout droit de sites Internet. Cela donne lieu à du remplissage inutile, notamment
sur la production agricole du Brésil.
Le roman regorge aussi de statistiques sur les cas de Covid-19 au Québec, sans que cela n’apporte un éclairage pertinent.
Et l’auteur se plaît à indiquer la population de petites villes qui sont simplement mentionnées en passant ; avons-nous besoin de savoir que New Brunwsick,
au New Jersey, compte 56 100 habitants ?
Je me permets de noter que la mise en page laisse parfois à désirer. Au lieu d’écrire
le titre d’un livre en caractères italiques, comme c’est la règle, on le met en souligné. On glisse aussi des mots anglais comme « due diligence » et « bachelor degree ».
Je termine plus positivement en signalant une intéressante citation : « Le bonheur d’aujourd’hui n’empêche pas un drame
de survenir demain ! »
 20 juillet 2021
Agota Kristof, L’Analphabète, récit auto-biographique, Genève, Éditions Zoé, 2021,
80 pages, 22,95 $.

Écrire avec patience
et obstination

Pour plusieurs, la mention d’Agota Kristof rappelle Le Grand Cahier,
son premier roman paru en 1986
et traduit en 33 langues. Ce que
les gens ignorent, c’est qu’il a été écrit par une analphabète.
Cela nous est révélé dans un récit autobiographique qui s’intitule justement L’Analphabète.
Née en Hongrie, Agota Kristof (1935-2011) attrape « la maladie inguérissable de
la lecture » à l’âge de quatre ans. Placée
en internat, elle se tourne vers l’écriture pour supporter la douleur de la séparation. « Des phrases naissent dans la nuit.
Elles tournent autour de moi, chuchotent, prennent un rythme, des rimes, elles chantent, elles deviennent poèmes. »
À 21 ans, Kristof doit fuir la Hongrie;
elle aboutit en Suisse où elle affronte
une langue totalement inconnue, le français. « C’est ici, écrit-elle, que commence
ma lutte pour conquérir cette langue,
une lutte longue et acharnée qui durera toute ma vie. » Le français va tuer
sa langue maternelle.
Les premiers écrits de Kristof en français sont des pièces de théâtre; cinq seront réalisées par la Radio Suisse Romande
entre 1978 et 1983. Elle commence ensuite
à écrire de courts textes sur ses souvenirs d’enfance, ignorant qu’ils vont devenir
un jour un livre : Le Grand Cahier.
Un ami lui dit d’envoyer son manuscrit
aux « trois grands de Paris » : Gallimard, Grasset et Seuil. Les deux premiers lui retournent une lettre de refus polie et impersonnelle. Seuil lui offre un contrat. Ainsi débute un étonnant parcours.
Elle note qu’on devient auteur« en écrivant avec patience et obstination, sans jamais perdre la foi dans ce que l’on écrit ».
Agota Kristof n’a pas choisi le français.
Cette langue lui a été imposée par le hasard, par le sort, par les circonstances. Elle a été obligée d’écrire en français, « du mieux
que je le peux », c’était un défi. « Le défi d’une analphabète. »
Ce que l’auteure regrette le plus, c’est que
sa lutte pour réussir à parler correctement français a détruit son souvenir du hongrois. Le français a donc été perçu comme « langue ennemi » puisqu’il l’a rendue analphabète.
Il n’en demeure pas moins que les onze brefs chapitres de L’Analphabète nous
offrent des phrases finement ciselées,
des mots justes, de la lucidité, de l’humour et de l’amour. Il s’agit de l’unique texte autobiographique d’Agota Kristof.
L’ouvrage est paru en 2004 aux Éditions Zoé, à Genève. La maison a publié une nouvelle édition en 2021. Sur la couverture, on voit Agota Kristof à l’âge de cinq ans,
à Csikvand, Hongrie.
La plus grande récompense obtenue par Agota Kristof aura sans doute été le Prix Kossuth (du nom d’un homme politique
et révolutionnaire hongrois). Il s’agit dela récompense culturelle la plus prestigieuse, décernée par le président de la République. Elle l’a reçu en 2011, année de sa mort.
 12 juillet 2021
Marie-Claude Hansenne, Vignettes africaines : une enfance en noir et blanc, roman, Ottawa, Éditions L’Interligne,
coll. Vertiges, 2021, 192 pages, 23,95 $.

Une enfance hors
du commun
au Congo belge

Est-ce qu’une enfant ayant une peau blanche comme celle de ses parents peut se sentir noire en dedans ? Marie-Claude Hansenne répond par l’affirmative dans une autofiction intitulée Vignettes africaines :
une enfance en noir et blanc
.
En 1865, Léopold II devient roi de
la Belgique. Il lui faut une colonie, ce sera
le Congo. Dominer pour servir est sa seule excuse de conquête coloniale; servir l’Afrique consiste à la civiliser, bien
entendu.
La narratrice du roman est Mathilde. Née
en Belgique, elle suit ses parents au Congo
et elle nous raconte son enfance (4 à 6 ans). L’enfant apprend vite à s’exprimer mieux
en swahili et lingala qu’en français.
« Je souffre très beaucoup de parler
en français. »
Mathilde obéit à ses parents… « juste ce
qu’il fallait pour qu’ils me laissent profiter tranquillement de ma liberté ». Elle connaît peu son père et sa mère. Ils ont une peau identique, mais son âme diffère de la leur.
Le père de Mathilde n’en a que pour
son travail, ses voyages, sa brousse,
ses indigènes, ses responsabilités professionnelles d’administrateur
d’un territoire aussi vaste que la Belgique. On voit comment le Congo devient « l’empire des Blancs et de leurs dieux voleurs ».
Des passages colorés décrivent l’admiration de la fillette devant des antilopes bongos
en pyjama, des zèbres placides, des girafes incongrues, des gnous, des impalas et
des okapis qui sont mi-girafes mi-zèbres,
à la fois timides et solitaires.
Dans un chapitre, Mathilde raconte la fête
de la Saint-Nicolas et de son fidèle compagnon noir, le Père Fouettard. C’est l’occasion de souligner que de nombreux Blancs traitent « les Africains de paresseux, menteurs et voleurs ».
On a droit à une courte réflexion sur
le cannibalisme. On explique que sous
la férule d’un sorcier, les villageois pratiquent le cannibalisme. « Seuls le cœur et les membres d’un captif masculin étaient dévorés par les guerriers qui s’appropriaient ainsi sa force, décuplant la leur. »
À six ans, Mathilde doit aller à l’école;
elle est mise en pension, ce sera une catastrophe. Les adultes blancs deviennent des dictateurs, « s’emparant de son existence d’enfant comme si elle leur appartenait ». On l’envoie ensuite en Belgique chez sa grand-mère paternelle.
Vignettes africaines illustre avec originalité comment le Congo a pu faire partie d’une enfant, l’habitant entièrement. « Hors de lui, je n’étais qu’un être de chiffon malléable
et sans vie. »
 4 juillet 2021
James Delargy, Sous terre, roman traduit
de l’anglais par Maxime Shelledy et Souad Degachi, Paris, Éditions Harper Collins, 2021, 474 pages.

Disparition
et dissimulation

Un éloignement de la ville semble être le moyen idéal pour un couple de repartir à zéro. Dans le roman Sous terre, de James Delargy, Lorcan et Naiyana Maguire choisissent
un ancien village minier. Sous l’écrasante chaleur du désert australien, leurs espoirs ne tardent pas à se dissiper.
Lorsque les Maguire ne donne pas signe
de vie à Noël, on craint une étrange disparition « dans une ville disparue
depuis longtemps ». L’inspectrice Emmaline Taylor est chargée de l’enquête. Elle veut d’abord comprendre quelles raisons ont poussé les Maguire à se réfugier dans
un endroit si reculé. Et elle doit faire vite, car la maison saccagée et le sol taché
de sang laissent craindre le pire…
On lui dit qu’il existe une légende selon laquelle l’endroit choisi par les Maguire demeure un lieu maudit. « Ça risque d’être notre seule piste dans cette enquête »,
se dit l’inspectrice. Reste que, pour
une ville morte depuis longtemps, les coups de pistolets semblent se multiplier à qui mieux mieux.
Deux récits s’entrecroisent, l’un durant
les seize jours avant la disparition, l’autre durant la période d’enquête. Cette dernière « commençait à ressembler au désert qui les entourait. Aride, sans âme qui vive, et sillonnée de chemins et sentiers où il était facile de se perdre ».
Depuis qu’elle est flic, Emmaline Taylor a
le sentiment d’arriver toujours trop tard pour empêcher les catastrophes. Elle n’est
là que pour « assembler les morceaux
du puzzle et recomposer un dernier aperçu de la vie des victimes ».  
Avec Sous terre, le romancier James Delargy démontre avec brio comment il faut être proche de ses amis dans la vie, et encore plus de ses ennemis. Son intrigue illustre aussi que le désert pousse parfois les gens
à faire des choses folles, le sable s’avérant un matériau idéal de dissimulation…
Bien que ce soit le premier polar australien que je lise, je n’ai pas été le moindrement étonné de constater que les corps policiers se ressemblent comme deux gouttes d’eau, peu importe le continent : « Plus on grimpe dans la hiérarchie, plus on consacre son temps à défendre une image bien nette et un budget plutôt qu’à combattre le crime ».
Malgré des dénouements parfois pénibles
et quelques longueurs – j’aurais coupé facilement 100 pages –, James Delargy
nous livre un thriller à l’ambiance âpre, voire étouffante comme le désert australien.
Sous terre est le second roman de James Delargy, qui est né et a grandi en Irlande.
Il a vécu en Afrique du Sud, en Australie
et en Écosse, avant de finir en l’Angleterre semi-rurale où il réside actuellement.
 20 juin 2021
Laurent Dutheil, J’ai 7 ans, récit, Éditions Viviane Hamy, 2021, 144 pages, 26,95 $.

Être juif
sans être religieux

Auteur et narrateur du récit
J’ai 7 ans
, Laurent Dutheil découvre que ses parents ont changé leur nom pour cacher le fait qu’ils sont juifs. Au mot « juif », on associe
des connotations racistes d’avant-guerre. C’est un mot énorme,
c’est un mot tabou.
Enfant, Laurent n’accorde pas d’importance
à ses origines. Jeune ado, à la faveur
d’un jeu reposant sur l’étymologie des patronymes, il révèle en classe son « vrai » nom. Quand il raconte cela à ses parents,
le soir même, il n’a aucune idée de la boîte de Pandore qu’il vient d’ouvrir. Car de Dutheil à Deutsch surgissent une multitude de questions que l’oubli et le silence privent de réponses.
Laurent fait fi de la mise en garde de
son père, pour qui, « être juif n’apporte
que des emmerdements », même pour
les Français. En grandissant, le narrateur-auteur se renseigne sur la judéité et décide de rompre le silence, refusant de se délester du passé.
« Je ne cherche pas à me rapprocher
du judaïsme comme mode de vie ou
de pratique religieuse, écrit-il, mais à comprendre la judéité qui, elle, transcende
le fait religieux, national ou ethnique. »
Ce sera un processus de longue haleine et, une fois marié, il n’hésitera pas à partagera son héritage avec ses enfants.
Pour reprendre les mots de l’éditeur,
J’ai 7 ans est l’histoire d’une révélation
qui tire sa force de sa pudeur.
5 juin 2021
Lettres québécoises, Montréal, juin 2021,
108 pages, 14 $.

Écrire comme
d’autres dansent

Le numéro de juin 2021 de la revue Lettres québécoises a publié
un dossier d’une quarantaine
de pages sur les littératures franco-canadiennes, dont 19 pages consacrées au romancier Blaise Ndala. On y retrouve des témoignages de quatre auteurs
du Nouveau-Brunswick, trois
de l’Ontario et cinq de l’Ouest canadien.
En contact avec tous ces créateurs et d’autres de par le pays, la rédactrice en
chef Annabelle Moreau a été touchée par
« votre ouverture, vos images brutes,
vos poèmes sentis, vos lettres brûlantes, autant de déclarations d’amour de l
a langue française ».
Blaise Ndala occupe la part du lion de
ce numéro. Le poète, essayiste et éditeur Rodney Saint-Éloi souligne comment l’écrivain originaire du Congo tente de « défaire et repenser l’histoire ».
C’est évidemment le cas en qui a trait
à son tout dernier roman, Dans le ventre
du Congo
.
Ndala répond à une vingtaine de questions, dont Que lira-t-on sur votre épitaphe ? Réponse : « Parce que chaque silence nous tue jusqu’au dernier mot, j’ai tenté d’y échapper. »
La section consacrée à la douzaine d’autrices et auteurs franco-canadiens s’intitule « Écrire comme d’autres dansent ». Hélène Koscielniak, de Kapuskasing,
décrit son ADN francophone qui inclut
le « tarois », équivalent ontarien du
joual québécois et du chiac nouveau-brunswickois. Le mot vient d’Ontarois,
qui désignait les Franco-Ontariens à la fin des années 1980.
« C’est une variante du français qui exprime une culture immergée depuis longtemps dans un milieu anglophone, écrit Hélène Koscielniak. Ce qui fait qu’ici, un truck,
c’est plus solide qu’un camion et une blind date, plus excitante qu’un rendez-vous
à l’aveugle.
Le tarois est une langue orale, la langue écrite demeurant le français standard.
Dans les romans de cette écrivaine, ce sont les dialogues qui figurent en tarois.
Les deux autres autrices de l’Ontario sont
la dramaturge Mishka Lavigne pour qui
« il y a quelque chose de plus viscéral,
de plus émotionnel avec le français »,
et la poète Véronique Sylvain qui porte
le drapeau de sa communauté « avec l’aide de ses mots ».
Hors dossier, Simon-Pier Labelle-Hogue brosse un court portrait du poète-éditeur Robert Yergeau (1956-2011). Il a fondé les Éditions du Nordir à Hearst en 1988, puis
a poursuivi à Ottawa jusqu’à son suicide.
Labelle-Hogue fait remarquer que Yergeau inscrivait sa présence sur le papier,
se positionnant parfois comme « le sujet iconoclaste d’une quête du perfectible ».
Il cite ce passage du recueil L’usage du réel :
« Viens t’étendre sur le suaire
de ce papier froid.
Viens que je puisse,
fondant l’être réel et l’être rêvé,
discréditer la mort. »
Il n’y a point de littérature sans critique.
Le numéro passe en revue une trentaine
de titres, dont le roman Dans le ventre
du Congo
, de Blaise Ndala, qui décroche 4 étoiles sur 5, et le collectif En cas d’incendie, prière de ne pas sauver ce livre, dirigé par Catherine Voyer-Léger (Prise d parole).
31 mai 2021
Nick Christie, Lifesaver, roman, 2020 a Guy called Nick, 434 pages, 20 $ US.

Sexe cru et amour tendre rehaussés de cuir

Lifesaver est le troisième roman
que je lis de Nick Christie. Cet auteur de gay erotic fiction est le seul
que je lis en anglais. L’annonce du roman indique Not for the easily offended. Le lecteur est plongé
dans 300 pages sur 430 d’ébats sexuels corsés sous la férule
d’un maître bardé de cuir.
Il y a aussi 130 pages de relations amoureuses très touchantes.
L’action se déroule à Leicester, Angleterre. Dan, 32 ans, s’apprête à passer un Noël
dans la solitude après avoir viré un amant parasite et égoïste. Il croise à quelques reprises un jeune homme, sans-abri, environ dix ans plus jeune que lui, toujours souriant malgré le froid et la faim qui l’affligent.
Dan revoit le sans-abri lors de la messe
de minuit, blotti contre le radiateur au fond de l’église, et réussit à le convaincre de
venir se mettre au chaud chez lui, à manger un peu, à prendre un bain. C’est le début d’une histoire amoureuse pleine de rebondissements et d’ébats.
Dan est britannique, le sans-abri Karim est d’origine palestinienne, le serviteur sexuel Stefan est roumain. Dan avait pensé poser un geste charitable, sans arrière-pensée, mais découvre un Karim adorable à plusieurs titres. « I can’t believe I’ve found someone I care about who is also into my kinks. So rare to find both and man you do suit the gear. Beauty meets filthy sexiness. What a combination. »
Karim est innocent à certains égards mais fait preuve d’une maturité étonnante dans plusieurs situations. Dans la chambre à coucher, il aime jouer le jeu de l’esclave
au service d’un maître badré de cuir. Dan
le considère toutefois comme son égal. « You are my partner; I have no wish or intention to control you. »
Dan se dit qu’il a frappé le jackpot :
un amant d’une beauté enivrante, sexy, intelligent et adepte du cuir en plus. Pour Karim, Dan est tout : saveur, ami, maître
et amant. Le couple est « hard and nasty
at times and then the most caring ».
Tel que mentionné plutôt, le roman est
une fiction érotique gay pour lecteurs avertis. Les moments de tendresse sont magnifiquement décrits mais, hélas, trop
peu nombreux. L’action est de loin axée
sur les performances sexuelles rehaussées de cuir. Suçage, léchage et enculage sont
au menu dans presque chaque chapitre.
Lifesafer est plus que mille et une façons de fourrer un mec bardé de cuir. À première vue, on peut se poser cette question :
« Are there no depths you won’t stoop to for your carnal lusts? » Mais ce qui sauve la mise dans ce roman se résume à cette autre phrase : « They both loved the rough sex and the gentle caring sex in equal measure. »
Nick Christie vit en Angleterre avec son mari et deux chats. Son amour du cuir transpire dans chacun de ses roman,
son talent de narrateur aussi.
Note : Darkness, de Nick Christie, figure parmi mes coups de cœur dans la troisième section du site.
19 mai 2021
Souvankham Thammavongsa, Le K ne se prononce pas, nouvelles traduites de l’anglais par Véronique Lessard, Montréal, Mémoire d’encrier, 2021, 136 pages, 21,95 $.

Des mots coups de poing ou caresses

Le nom de Souvankham Thammavongsa vous est sans doute étranger. Or, cette Laotienne a remporté le Prix Giller 2020 pour son recueil de nouvelles à succès, How to pronounce knife, traduit maintenant par les éditions Mémoire d’encrier sous le titre 
Le K ne se prononce pas.
Souvankham Thammavongsa est né en 1978 dans un camp de réfugiés laotiens en Thaïlande. Elle vit maintenant à Toronto
et continue d’être l’une des voix les plus puissantes de sa génération. Au sujet du K qui ne se prononce pas, le New York Times parle d’un livre incontournable.
La première nouvelle donne son titre au recueil. Comme on le sait, le k de knife est muet, mais une fillette insiste pour dire que cette lettre ne peut pas être muette car c’est la première lettre du mot. Il faut qu’elle ait un son, hurle-t-elle « comme si on lui avait enlevé quelque chose d’important ».
Les personnages mis en scène dans les quatorze courts textes vivent férocement.
Ils glissent de brillantes remarques comme « Savoir ce que quelqu’un n’aime pas, c’est en être proche. » Ou encore « La beauté ennuyait. Être laid, c’est être particulier, mémorable, inoubliable même. »
L’autrice note comment on entend souvent les gens se dire amoureux, mais ce n’est
pas vraiment le cas, à son avis. Ils croient devoir l’affirmer parce que c’est la mode ou la coutume. Ça ne signifie pas qu’ils savent ce qu’être amoureux représente.
Il en va de même pour « être vieux ».
Ça se passe à l’extérieur, c’est quelque
chose que les autres voient à notre sujet. Mais est-ce que ça se passe pour autant à l’intérieur…?
Le Laos demeure présent, bien entendu, dans plusieurs textes. On note, par exemple que la nourriture laotienne est belle.
Les couleurs sont vives et éclatantes.
Les saveurs ressortent et s’aiguisent.
Chaque repas goûte la grande occasion.
Une nouvelle prévient un jeune homme : « Garde tes rêves petits. De la taille d’un grain de riz. » Mais Raymond veut rêver sans limite. Ce sentiment agréable lui permet de passer à travers un quotidien terne, de se « rendre à tout à l’heure », à demain. Raymond veut avoir droit à ses rêves.
On suit deux enfants qui vont demander des bonbons à l’Halloween dans un quartier chic. Ils sonnent, on leur ouvre, ils lancent « tchik-a-tchi », une déformation de Trick-or-treat. Résultat : une montagne de sacs de chips, de grosses barres de chocolat et des paquets de chewing-gum.
Dans une autre nouvelle, une jeune fille
de treize ans prénommée Chantakad change son nom et devient Céline. Elle ne veut pas que sa mère vienne la chercher à l’école, encore moins parler à ses amis. « Tu me fous la honte. » Blessée, la mère met sa fille en garde : « un jour, quand tu seras toi-même mère, tu te souviendras de ce que
tu viens de me dire et tu te détesteras ».
Puis il y a cette Mary, une comptable à son compte, qui ouvre un comptoir pour aider les gens à faire leur déclaration de revenus. Comme le formulaire demande d’indiquer l’état civil, elle devine toutes les étapes
de l’amour en remplissant cette case :
« Il y avait le vertige initial d’avoir trouvé l’autre, l’ennui d’avoir été ensemble trop longtemps, l’angoisse de la séparation, la finalité d’un divorce, la bouée de l’espoir d’une réconciliation qui ne viendrait pas. »
Souvankham Thammavongsa écrit avec
une franchise parfois désarmante. Difficile de ne pas être touché par ses mots tour
à tour coups de poing ou caresses.
11 mai 2021
Baptiste Thery-Guilbert, Pas dire, roman, Montréal, Éditions Annika Parance,
coll. Sauvage, 2021, 110 pages, 13 $.

Torturé par le désir trouble

Paris, 1987-1992. Le narrateur est
un homosexuel épris d’un homme du même âge que lui. Ce mec n’est jamais nommé (son prénom est noirci dans le texte). Baptiste Thery-Guilbert signe Pas dire, un roman qu’on peut lire en commençant
par le début ou par la fin.
L’auteur précise que les lecteurs préférant
le sens chronologique choisiront de commencer par la fin, l’expérience étant alors complètement autre. Avec une telle mise en demeure, on devine que le texte sera trituré ou torturé. Il l’est à souhait.
Thery-Guilbert se demande ce qui vaut
la peine de noircir une page : « parfois
un détail insignifiant pour les autres ne
l’est pas pour moi, sinon je ne l’écrirais pas ». Il lance des remarques, pêle-mêle,
du genre « Le garçon qui n’a jamais essayé les garçons mais qui voudrait essayer
les garçons » ferait un bon titre de roman.
Pour les besoins de cette recension,
le personnage aimé mais jamais mentionné sera appel X. Il s’agit d’un homme qui ne veut pas aimer les hommes, bien qu’il soit fortement attiré vers eux, et bien qu’il cède aisément à son désir trouble.
L’auteur écrit que « ça doit être difficile d’être constamment faux. […] Incarnant
un seul et unique rôle : celui le plus éloigné de lui-même. » L’auteur est le seul à aimer X. Il l’aime comme un père, comme
une mère, comme un frère, comme un ami, comme un amant. Intégralement.
Quand X se promène dans la rue avec
son ami gay, il s’arrête devant des vitrines pour admirer les dessous féminins et pour montrer que toute cette histoire de cul n’est que temporaire. Pour montrer qu’il est dans l’erreur en couchant avec un homme.
Bien qu’il prenne plaisir à coucher avec
des hommes, X les qualifie de « sales pédés gauchistes » ou d’« intellectuels de saunas pleins de bites ». Son plaisir demeure
de courte durée. Il fait aussitôt place à
une forme de honte, celle d’avoir commis quelque chose de mal.
L’histoire se déroule en pleine période
du sida. L’auteur visite un ami qui en est atteint, à l’hôpital. Personnellement, je n’ai pas connu un proche ami ou friend with benefits qui est mort du sida; ce fait explique peut-être que j’ai lu difficilement entre certaines lignes.
Parlant sida, X dit « Ce n’est pas d’attraper
le sida qui me dérange. C’est que les gens vont savoir, ils vont savoir que j’ai couché avec un homme. » X a tellement de difficulté à s’accepter qu’il lance à
son compagnon de baise : « Si seulement
tu avais des seins ça serait moins compliqué. »
Dans Pas dire, Baptiste Thery-Guilbert
décrit une relation violente, intense, cruelle, troublante, mais aussi tendre et passionnante. Les émotions sont toujours
à fleur de peau. Il est question de Désir
et d’Amour, refoulés ou assumés.
4 mai 2021
Ludovic Piétu, Pédale ! roman graphique illustré par Jika, Nantes, Éditions Rouquemoute, 144 pages, 20 €.

Une sortie du placard graphique

Pédale! Ce terme péjoratif dans
la communauté LGBTQ+ est désormais un cri de ralliement en faveur du coming out, et ce grâce
à l’Hamiltonien Ludovic Piétu.
Né en 1978 dans un petit village
de Loir-et-Cher, en France,
cet ingénieur agronome vit maintenant au Canada et signe
un roman graphique intitulé Pédale! où il raconte son cheminement.
« J’ai fait mon coming-out à 23 ans.
C’est le temps qu’il m’a fallu pour trouver
le courage. » Depuis, il a le plus souvent croisé des oreilles attentives, curieuses de comprendre sa sortie du placard. Chaque fois, il a pris soin de répondre à toutes
les questions, de lever des ambiguïtés,
de clarifier le vocabulaire. « Par exemple,
je n’ai pas “choisi” d’être homosexuel, c’est quelque chose qui m’est tombé dessus mais je fais avec, et j’essaie même d’en être fier. »
Pédale! est un récit graphique et auto-biographique. Ludovic Piétu y aborde sa quête d’identité sexuelle avec transparence: ses questions d’enfant, ses inquiétudes d’ado, ses mensonges de jeune adulte. L’illustratrice Jika est aussi une Française; elle a demeuré à Kitchener en 2013 et 2014. C’est là que
le projet a vu le jour.
Dès le processus de création, elle a été
testée sur la légitimité d’un tel projet.
On lui faisait des commentaires du genre : « Qu’est-ce qu’elle a de si spéciale son histoire? On n’a pas déjà tout dit sur l’homosexualité? Ça va pour les homos maintenant, ils ont le mariage gay. » 
L’auteur et l’illustratrice ont opté pour
une approche unique en ce sens que,
à travers une histoire plutôt banale,
ils racontent comment se passe un coming-out. Le texte et les illustrations dédramatisent ce processus et, pourquoipas, en rient allègrement. À la fois personnel
et universel, cet album s’adresse à tous
ceux qui se sont un jour sentis incompris, en décalage avec la normalité que l’on n’apprend pas à remettre en cause en premier lieu. Les dessins de Jika adoucissent la rudesse de situations parfois crues, tout en gardant le témoignage authentique et sans filtre.
« Avant de raconter les plans culs, il y a une autre histoire », précise Jika. C’est celle d’un long cheminement vers la vérité et
la liberté. À cet égard, une citation placée
en exergue au début de l’album y fait écho. Bien que publié en France, la citation provient du Québécois Michel Marc Bouchard : « Avant d’apprendre à aimer,
les homosexuels apprennent à mentir. »
Des remerciements discrets sont adressés à « nos Olivier, meilleurs maris de la Terre ». Et l’auteur et l’illustratrice ont un conjoint qui porte le même prénom. Le mari de Ludovic Piétu est Olivier Lechapt, coordonnateur régional (Sud-Ouest) pour la Fédération des aînés et des retraités francophones de l’Ontario.
22 avril 2021
Sonia K. Laflamme, Emily Stowe, militante féministe, biographie pour les jeunes, Montréal, Éditions de l’Isatis, coll. Bonjour l’histoire, 2021, 80 pages, 13,95 $.

Plein feu sur Emily Stowe

Au Canda, la pratique de
la médecine par des femmes
et le droit de votes de ces dernières sont intimement liés à l’Ontarienne Emily Stowe (1831-1903). Sonia K. Laflamme raconte son parcours tumultueux dans Emily Stowe, militante féministe.
Élevée dans une famille de quakers
où l'égalité des sexes est un principe fondamental, Emily est d'abord institutrice, puis devient la première femme directrice d'école, en Ontario. Une fois mariée et
mère de famille, elle dépose une demande d’admission à l’École de médecine de l’Université de Toronto.
Le recteur lui répond, en 1865, que
les portes de son institution ne laissent entrer aucune femme. Il ajoute avoir
« la certitude qu’elles ne le permettront jamais. Pas de mon vivant en tout cas. »
Emily Stowe étudie l’homéopathie à New York (1865-1867), puis ouvre son propre cabinet de consultation à Toronto. En 1867, elle devient la première femme à pratiquer la médecine au Canada, « même si elle m’a aucun permis officiel pour le faire ».
Il ne lui sera livré qu’en 1880.
En 1876, Emily Stowe fonde le Women’s Literary Club à Toronto. Il s’agit du premier groupe de suffragettes au Canada.
Elle meurt le 30 avril 1903, sans jamais avoir eu l’occasion d’aller aux urnes puisqu’il faudra attendre encore quinze pour que le Canada accorde le droit
de vote aux femmes.
Emily Stowe, militante féministe s’ajoute
à vingt-cinq biographies de la collection « Bonjour l’histoire » aux Éditions de l’Isatis. Parmi les autres femmes, on retrouve
Mère Marie de l’Incarnation, Madeleine
De Verchères, Jeanne Mance, Laura Secord, Madame Bolduc et Lucy Maud Montgomery.
18 avril 2021
Martin Pâquet et Stéphane Savard,
Brève histoire de la Révolution tranquille, essai, Montréal, Éditions du Boréal, 2021,
280 pages, 20,95 $.

Histoire et legs de
la Révolution tranquille

Le 7 septembre 1959, Maurice Duplessis meurt. Le 16 février 1983, le gouvernement du Parti québécois adopte la loi dite matraque, obligeant le retour au travail des grévistes des écoles et collèges du secteur public. Comment ces deux dates sont-elles reliées ? Il s’agit du début et de la fin de la Révolution tranquille.
Pour connaître les tenants et aboutissants
de cette importante période, il faut lire Brève histoire de la Révolution tranquille, essai
de Martin Pâquet et Stéphane Savard.
On y apprend que l’appellation paradoxale
a été cernée le 23 novembre 1961 par un journaliste anonyme du Ottawa Citizen et reprise en français par André Langevin
dans le Magazine Maclean de février 1963.
Un sondage universitaire publié en
2018 signale que la Révolution tranquille
« est désignée comme l’événement le plus important des 50 dernières années de l’histoire québécoise par les trois groupes, les francos (30 %), les anglos (20 %) et
les allophones (23 %) ».
Le livre considère cette période comme
un moment dans l’histoire du Québec où
il existe un consensus social autour de
l’État du Québec, que celui-ci soit
autonome ou non. L’État est envisagé
comme un instrument d’émancipation collective; « l’épanouissement individuel des citoyens passe par le renforcement
de l’État ».
Les auteurs écrivent que le décès de Maurice Duplessis devient le ground zero
à partir duquel les membres de la société québécoise érigent un tout nouveau rapport à l’État, « un tout nouveau sentiment d’appartenance ».
L’ouvrage fort bien documenté est divisé
en trois temps : SITUER la Révolution tranquille, la VIVRE et S’EN SOUVENIR.
Dans la première partie, l’événement est situé dans son contexte québécois, canadien, américain et international.
Vivre la Révolution tranquille propose
une lecture à la fois analytique et chronologique des quelques vingt-cinq années qui ont modelé l’expérience des Québécois et Québécoises. Dans un dernier temps, se souvenir de la Révolution tranquille interroge la mémoire de cette période, son patrimoine transmis au sein
de la société québécoise, et sa place
dans l’histoire.
C’est durant les années 1960 que le Québec a notamment fondé un ministère de l’Éducation et qu’il s’est doté d’instruments économiques pour accompagner une génération d’entrepreneurs. Ces actions
de l’État ont contribué à établir une appartenance politique forte en rupture
avec la référence canadienne-française.
En l’espace de vingt-cinq ans, le Québec
a vécu en accéléré. La province est sortie
de la religion et des politiques publiques dans les années 1960; elle a embrassé
la participation citoyenne dans les années 1970; elle a connu la défaite référendaire
et une crise économique dans les années 1980. Il ne se passe pas un événement politique ou social sans qu’on évoque
le legs de la Révolution tranquille.
Cette Brève histoire de la Révolution tranquille donne au lecteur l’occasion d’approfondir sa compréhension d’une période charnière de l’histoire du Québec. En prenant comme personnage central
de son analyse l’État québécois, elle lie habilement histoire des structures et
histoire des représentations collectives.
Martin Pâquet est professeur au Département des sciences historiques
de l’Université. Stéphane Savard est professeur d’histoire à l’Université
du Québec à Montréal.
10 avril 2021
Kathleen Collins, Happy Family, nouvelles traduites de l’anglais par Marguerite Capelle et Hélène Cohen, Paris, Éditions du Portrait, 132 pages, 27,95 $.

Quand l’intérieur s’extériorise

Je n’avais jamais entendu parler
de Kathleen Collins (1942-1988), poète, dramaturge, écrivaine,
cinéaste, réalisatrice, militante des droits civiques et éducatrice afro-américaine, avant de lire Happy Family, un recueil de nouvelles laissé dans son tiroir et rendu
public par sa fille. L’écriture vive
et sincère de Collins puise toute
sa puissance et sa poésie dans
ce que la différence produit sur l’autre, aussi petite soit-elle.
Dans la Préface, l’écrivaine américaine Danielle Evans écrit que Kathleen Collins
est une magicienne de l’intériorité. « C’est
là son plus grand tour de force : elle sait
se glisser sous un moment de tension émergeant presque à l’insu des personnages qui peuplent ses fictions pour nous présenter leur vie intérieure, et elle n’a
pas sa pareille pour décrire ces moments
où l’intérieur s’extériorise, où les masques tombent et où l’indicible s’énonce à voix haute. »
L’écriture de Kathleen Collins cherche à ramener le lecteur au cœur de ces moments de connexion et de déconnexion, de déception et d’enchantement, qui marquent les individus et les définissent. Se libérer du regard de l’autre et devenir un être singulier et agissant, voilà l’horizon des écrits de Collins. Certains de ses textes illustrent comment il est parfois difficile de contempler cet horizon.
Dans la première nouvelle, l’autrice présente des échanges de lettres où un couple se débarrasse des diverses bribes inabouties d’une histoire qui n’avait jamais était épanouissante. « Face à face, nous étions désormais pire que des étrangers. » Dans
un autre texte, elle ajoute que « les raisons, c’est comme les sourires, mec, des jeux inutiles auxquels jouent les gens ».
Pour un personnage de Collins, « la vie
était pleine de sens parce qu’elle n’avait aucun sens mais ce n’était pas grave ».
Puis il y a ce cas où la vie suit un tracé
net et inévitable qui n’a rien à voir avec
la protagoniste.
J’ai particulièrement aimé la nouvelle intitulée « Défunts souvenirs ». L’autrice imagine une sorte de ruse pour établir
une communication durable. Tenez-vous bien, c’est littéralement piqué des vers : « tout ce que j’avais à lui dire, je l’ai écrit sur un papier que j’ai mis dans sa main avant de fermer le cercueil ».
Entre les ligne, on lit comment les stéréotypes, les codes sociaux et les traditions qui ont construit et qui nourrissent le racisme et le sexisme, depuis si longtemps, ne s’éteindront pas en un jour. Ajouté à cela, il y a, pour une majorité d’Afro-Américains, une enfance qui « évoque une longue série de blessures intimes et profondes enfouies sous la honte, l’anxiété ou l’embarras ».
Défendant des valeurs universelles,
Kathleen Collins partage les mêmes convictions littéraires et politiques que James Baldwin ou Toni Morrison. Une belle entrée en matière pour 2021, année de l’Afrique.
4 avril 2021
Elisabeth Cardin et Michel Lambert, L’Érable et la perdrix. L’histoire culinaire du Québec à travers ses aliments, essai, Montréal, Éditions Cardinal, 2021, 408 pages, 44,95 $.

Histoire culinaire
du Québec :
patchwork de rencontres
et de partages

L’Érable et la perdrix est un titre savoureux. Il coiffe un ouvrage d’exception qui présente l’histoire culinaire du Québec comme on ne
l’a jamais vue. L’autrice-restauratrice Elisabeth Cardin et l’historien Michel Lambert nous proposent un regard unique sur le passé, le présent
et le futur.
« L’histoire racontée dans ce livre est celle de la rencontre entre la culture et la nature. C’est une histoire qui témoigne à la fois de l’austérité de nos hivers et de la résilience de nos familles. » Ces dernières sont
venues de partout et ont su développer
des préférences et des techniques culinaires, des symboliques et des mythologies, un vocabulaire et des traditions.
Cardin et Lambert ont sélectionné 20 aliments fondateurs de la culture culinaire québécoise : anguille, blé, bleuet, bourgot, caribou, chou, corégone, courge, érable, haricot, maïs, miel, morille, morue, navet,
oie blanche, perdrix, phoque, pomme et porc.
Je ne connaissais pas le bourgot (ou buccin) qui est un coquillage spiralé. Ce « limaçons de mer » devient facilement caoutchouteux si on les fait trop cuire. J’ai aussi appris que le poisson blanc s’appelle corégone.
Le choix des 20 aliments tient compte de
la facilité de se les procurer sur le marché actuel. Il permet « de faire honneur à
la saisonnalité de notre cuisine en couvrant l’approvisionnement, la conservation et
la consommation de nourriture locale
sur une période d’aune année ».
Les photographies, très nombreuses, sont
de Philippe Richelet, un aventurier enthousiaste qui est « sensible aux vibrations lumineuses, aux textures colorées, au mouvement des saisons ». Les recettes, une par aliment retenu, sont des créations culinaires du chef Simon Mathys, « cuisinier des paysages ».
Un lexique culinaire du Québec présente 165 mots, dont certains sont assez peu connus. J’ai appris qu’un « blasphème » est un type de pain qu’on garnit, en le cuisant, des restes de viande ou de poisson. Quant au tire-liche, il s’agit d’une casserole composée en alternance de tranches de lard salé, d’oignons et de citrouille, arrosée
de mélasse et cuite au four; le mot désigne aussi une galette de sarrasin sur la Côte-du-Sud.
L’ouvrage est très fouillé, au point où j’ai parfois trouvé difficile de naviguer à travers ce savant traité historico-philosophico-gastronomico-poétique. Il cherche à susciter « une réflexion sur ce qui nous distingue des autres. La culture culinaire ressemble à un arbre vivant qui s des racines, un tronc principal et plein de nouvelles pousses ».
Cardin et Lambert nous invitent à lire L’Érable et la perdrix « légèrement, peut-être lentement. Se faire bercer par les espaces qu’il contient, Prendre conscience
de ce qui était et de ce qui s’en vient. »
26 mars 2021
Orbie, La morve au nez, album illustré par l’autrice, Montréal, Éditions les 400 coups, coll. Grimace, 2021, 32 pages, 16,95 $.

Le drame de la morve

Ceux et celles qui écrivent ou illustrent des albums puisent souvent leur inspiration dans
ce qui entoure un enfant,
qu’il s’agisse d’un animal,
d’une plante, d’une chanson,
d’un rire et même d’un pet.
Que dire de la morve au nez ?
Cela aussi est inspirant s’il n’en tient
qu’à Orbie. Avec des mots, du pastel,
de l’aquarelle ou de l’art numérique,
cette autrice-illustratrice crée des histoires rafraîchissantes qui ne manquent pas
de faire sourire. Son tout nouvel album,
La morve au nez, est un bel exemple.
« Louka est enrhumé. TRÈS enrhumé.
On pourrait même dire qu’il a la morve au nez. Louka n’aime pas se faire moucher par maman. Alors il va s’organiser tout seul. Comme un grand. » Mais comment se débarrasser de ce nez qui coule quand
on ne maîtrise pas l’art du mouchoir ?
Le petit Louka, 4 ans, ne veut pas que
sa maman le mouche. Il veut être autonome et ne manque pas d’essayer toutes sortes de techniques. « Avec la langue, c’est vite fait. Et… ça ne goûte pas mauvais. Mais son nez coule encore. » On pourrait parodier Cyrano de Bergerac et dire que « C’est la Mer Jaune quand il coule ! »
La manche essuie tout. C’est parfait. Louka peut se pencher pour bricoler, mais son nez se remet aussitôt à couler. Que faire pour endiguer ce torrent de morve ? Plusieurs options s’offrent à lui : s’essuyer le nez contre les rideaux, contre son doudou, contre son genou. Il tente même sa chance contre le pantalon de sa mère. Mais
le résultat est toujours le même. Son nez
coule toujours.
Orbie nous offre une comédie du quotidien. L’album est à la hauteur d’un enfant,
il parle d’un enjeu qui sait faire rire par l’aspect répugnant de la chose, mais qui interpelle les petits parce que, entre vous
et moi, qui n’a jamais vécu un « drame » comme celui-là ?
Les 400 coups est une maison d’éditionqui se consacre exclusivement à la littérature jeunesse en publiant des albums illustrés époustouflants, humoristiques, stimulants
et souvent même surprenants.
Alliant un esprit ouvert à une passion dédiée, Les 400 coups offre une place à
tous les créateurs qui souhaitent partager
et expérimenter, tout en proposant aux lecteurs des publications qui changent
de l’ordinaire.
21 mars 2021
Markoosie Patsauq, Chasseur au harpon.
Un long récit de Markoosie
, roman traduit de l’inuktitut par Valérie Henitiuk et Marc-Antoine Mahieu, Montréal, Éditions du Boréal, 2021, 128 pages, 19,95 $.

Texte fondateur de
la littérature autochtone

Markoosie Patsauq (1941-2020) a publié le roman Chasseur au harpon en trois volets, entre 1969 et 1970, dans les pages de l’Inuktitut Magazine. La version que j’ai lue
est la première traduction rigoureuse en français d’Uumajursiutik unaatuinnamut, établie par Valérie Henitiuk et Marc-Antoine Mahieu. Auparavant,
les versions françaises étaient
faites à partir de la traduction-adaptation anglaise.
Chasseur au harpon est considéré comme
le premier roman en inuktitut jamais publié. Grâce à ce livre qui a grandement contribué à l’essor de la littérature autochtone au Canada, Markoosie Patsauq plonge dans
la réalité d’une communauté du Haut-Arctique encore préservée de l’intrusion
de la modernité où la coopération et
la vigilance sont les seuls gages de survie.
Il faut savoir que, en 1953, le gouvernement fédéral était déterminé à renforcer
sa souveraineté sur le Haut-Arctique.
Outre une présence militaire et policière,
le Canada avait besoin d’y installer des gens. La GRC a contraint des centaines de résidents d’Inukjuak, sur la côte est de la baie d’Hudson, dans le nord du Québec,
à se relocaliser à Resolute, dans le Haut-Arctique, soit plus de mille cinq cents kilomètres au nord-ouest.
À travers la traque symbolique d’un ours blanc et le dur apprentissage d’un jeune garçon, le roman met en scène le combat immémorial que ces hommes et ces femmes doivent livrer pour survivre. « Je peux mourir aujourd’hui même. Je ne vivrai peut-être plus demain. »   
Markoosie Patsauq écrit que « la chasse
à l’ours est la plus exigeante de toutes. Parfois, si un ours est arrêté par les chiens,
il peut les tuer. Parfois aussi, il peut tuer
un homme. Les ours blancs sont terribles.
On les chasse malgré tout, car il n’y a pas
le choix. Ils donnent de la nourriture et
des vêtements. »
L’ouvrage comprend 128 pages, mais
le roman proprement dit n’occupe que 74 pages. La postface de l’auteur et la note
des deux traducteurs regorgent de renseignements fort intéressants. On y apprend que Marc-Antoine Mahieu a passé du temps avec l’auteur à Inukjuak en 2017 et qu’il a pu profiter des souvenirs de Patsauq, de même que de précisions sur
de nombreux termes et expressions du manuscrit en inuktitut.
Valérie Henitiuk et Marc-Antoine Mahieu notent que, dans le titre de leur traduction, ils ont décidé d’adapter de manière très littérale les deux syntagmes nominaux Uumajursiutik unaatuinnamut et Maakusiup unikkaatuangit qui signifient « Celui-qui-traque-les-animaux avec-son-seul-harpon, récits-de-belle-longueur-de Markoosie ».
Le choix du terme unikkaatuaq par l’auteur indique qu’il ne s’agit pas d’un mythe,
d’une légende ou d’un récit totalement fictif. Le terme renvoie ici à un récit d’événements qui ont eu lieu, semble-t-il, dans un passé non mythique.
Auteur bilingue, Markoosie Patsauq a lui-même traduit ses récits-de-belle-longueur en anglais. « Les deux textes n’en demeurent pas moins asymétriques, chacun possédant ses propres valences, tant les dynamiques d’usage diffèrent selon qu’il s’agit de la langue dominée ou de la langue dominante. »
C’est l’adaptation anglaise Harpoon of the Hunter qui a fait connaître Markoosie Patsauq à l’extérieur de sa communauté.
Or, « le langage employé dans l’adaptation est empli de fioritures, de qualifications enfantines et de dramatisations excessives totalement étrangères au texte original en inuktitut, dont le style direct se démarque radicalement et en fait une histoire sans doute bien meilleure que son adaptation ».
Chasseur au harpon est considéré comme
le premier roman écrit en inuktitut et comme l’un des textes fondateurs de
la littérature autochtone au Canada.
17 mars 2021
Florence Cadier, Né coupable, récit, Vincennes, Éditions Talents Hauts, coll. Livres et égaux, 2020, 160 pages, 24,95 $.

Illustration glaçante
de racisme

Le nom de l’Afro-Américain George Stinney, ne vous est sans doute pas connu.  Ce jeune de 14 ans a eu
le procès le plus expéditif et le plus scandaleux du XXe siècle. Il fut
le mineur le plus jeune à avoir été soumis à la chaise électrique
aux États-Unis.
Son histoire est racontée par Florence
Cadier dans Né coupable, un roman
appuyé par Amnistie Internationale.
Il s’agit d’une illustration glaçante du racisme institutionnel aux États-Unis
dans les années 1940.
L’histoire se déroule à Alcolu (Caroline
du Sud) en 1944. Deux fillettes blanches
sont retrouvées mortes et George semble être le dernier à les avoir vues, à leur avoir dit un mot. Il est arrêté par le shérif J.E. Gamble pour qui « les Noirs sont les plaies de la nation ». Gamble est taraudé pour
un seul objectif : « éliminer cette racaille », quitte à grossir les faits et à les arranger
à sa manière.
Interrogé et poussé à signer des aveux
dont il ne comprend pas le sens, George
est transféré en prison sans jamais revoir ses parents ou des membres de sa famille. Lors du procès, l’accès au tribunal est interdit aux personnes de couleur. George est terrifié de ne pas voir ses parents dans l’assistance.
Le jury est composé de douze hommes,
tous des Blancs connus pour leurs idées racistes, certains appartenant même au
Ku Klux Klan. L’avocat nommé pour défendre George ne l’a jamais. Dans
sa plaidoirie il ne met jamais en doute l’accusation et ne porte jamais un regard vers son client.
Le roman montre comment « les Noirs
sont les parfaits boucs émissaires d’une société blanche suprémaciste ». Nous sommes à l’époque du Ku Klux Klan et ce dernier n’hésite pas à faire brûler une croix dans le jardin des parents de George en guise de sinistre avertissement. Ils perdent leur emploi et doivent quitter Alcolu.
D’un chapitre à l’autre, le lecteur voit comment les parents de George en viennent à ne plus croire en rien, « encore moins en une manifestation céleste qui aurait sauvé leur fils ». Ils ont raison : la National Association for the Advancement of Colored People demandera en vain une révision du procès.
Au début du livre, George est certain qu’il sera mis en liberté le lendemain de son arrestation, qu’il sera quitte « pour une grosse trouille ». Au lendemain du verdict, l’ado décide qu’il ne donnera pas à tous ceux qui l’ont condamné « le plaisir de
le voir s’effondrer ». Sa vengeance consistera à « les priver de sa détresse ».
Né coupable est une histoire rigoureusement vraie qui illustre comment, « dans le sud des États-Unis, au pays de la liberté,
la population noire n’en avait aucune et
pas un jour ne passait sans qu’elle ne soit victime d’une injustice flagrante ».
À titre de renseignements, soixante-dix ans après l’exécution de George Stinney, l’affaire fut réexaminée lors d’un procès au terme duquel la juge Carmen Mullen (Circuit Court of South Carolina) annula la décision qui avait condamné le jeune Afro-Américain d’Alcolu à la mort.,
25 septembre 2021
JOURNÉE DES FRANCO-ONTARIENS
ET DES FRANCO-ONTARIENNES
Serge Dupuis, Les Porte-paroles franco-ontariens, essai, Ottawa, Éditions David, 2021, 272 pages, 24,95 $.

Les 34 leaders de l’ACFÉO, l’ACFO et l’AFO

L’Association canadienne-française d’éducation de l’Ontario (ACFÉO), l’Association canadienne-française de l’Ontario (ACFO) et l’Assemblée de la francophonie de l’Ontario (AFO) ont connu 36 présidents
ou présidentes, deux d’entre eux ayant eu deux mandats pendant des périodes différentes. Dans
Les Porte-paroles franco-ontariens, Serge Dupuis situe ces 34 hommes ou femmes dans un contexte plus large de l’histoire politique
de l’organisme.
L’auteur aspire « à raconter une histoire
de la collectivité franco-ontarienne qui
est aussi, sans toutefois être limitée à celle-ci, celle de son organisme porte-parole et
des gens qui l’ont dirigé ». Les 34 portraits biographiques s’insèrent donc dans « un récit de l’Ontario français, son organisme
de représentation politique, et sur l’expérience individuelle des gens qui
ont occupé le fauteuil de la présidence ».
Le premier portrait déroge à la règle énoncée puisqu’il ne s’agit pas d’un président. Alfred Évanturel (1846-1908) n’a pas connu l’ACFÉO; il a été député, ministre provincial et seul francophone à occuper
le poste de président de l’Assemblée législative de l’Ontario. Le portrait de trois ou quatre présidents commence avant leur mandat de porte-parole.
L’essai couvre six périodes :
- la résistance (1910-927)
- la détente (1928-1944)
- le développement (1945-1968)
- la démocratisation (1969-1989),
- la fragmentation (1990-2005)
- la recomposition (2006-2020).
Au cours de la première période,
les présidents de l’ACFÉO ont cherché à « enraciner la dualité nationale en Ontario. Cela s’est exprimé principalement par
le travail sur le développement d’un régime scolaire franco-ontarien et sa défense pendant la crise du Règlement 17. »
De 1928 à 1944, le réseau institutionnel canadien-français s’élargit pour inclure une variété d’organismes et de coopératives dirigés par des laïcs. L’Église exerçant moins son rôle de rempart de la survie, « l’ACFÉO cherche des solutions dans
la sophistication du réseau institutionnel canadien-français ».
Durant la période de développement,
on assiste à une nouvelle forme de relation entre les Franco-Ontarien et l’État. L’ACFÉO joue son rôle de revendication ou
de pression, mais il y a aussi un contexte canadien où l’État accepte de nouvelles responsabilités sociales et culturelles.
Dès la période de démocratisation,
l’ACFO doit apprendre à représenter
les nouveaux-arrivants qui connaissent
le français et désirent vivre parmi
les Franco-Ontariens. Ils sont souvent membres d’une minorité visible,
de confession musulmane ou les deux.
Les présidents « Serge Plouffe, Jacques Marchand et Rolande Faucher éprouvent des difficultés à établir des ponts ».
Entre 1990 et 2005, l’organisme porte-parole trouve difficile de faire émaner
une voix commune des volontés individuelles et sectorielles. Il n’est effectivement pas facile de « parler au nom des francophones de l’Ontario, dans toute leur diversité contemporaine et pour toutes les régions ».
La fonction de porte-parole de
la communauté franco-ontarienne demeure une tâche ardue. On assiste à
des conflits de personnalités et un certain autoritarisme qui nuisent à la légitimité
de l’organisme.
Malheureusement, l’ouvrage ne renferme pas une bibliographie, ni un index qui auraient été utiles aux chercheurs.
La chronologie des présidences indique leur année de naissance et de mort
mais pas la période de leur mandat.
19 septembre 2021
Nathalie Lagacé, Le poids des seins, roman illustré par l’autrice, Montréal, Éditions
de l’Isatis, coll. Griff no 10, 2021, 56 pages, 21.95 $.

Les seins sous
toutes leurs facettes

Lourds, petits, ronds ou longs,
en forme de courges, de poires,
de cerises ou de melons, ils sont partout dans le monde, près des coeurs, battants, nichés aux creux de dentelles, de dessous sportifs
ou ballottant librement. Il s’agit
des seins, bien entendu. Nathalie Lagacé les présente sous toutes leurs facettes dans Le poids
des seins
, un album qu’elle a
aussi illustré.
L’ouvrage s’adresse au 12 ans et plus.
Il aborde une variété de thèmes qui vont du féminisme au stéréotype en passant
par l’égalité, la sexualité, l’acceptation et
le courage. Avec les seins vient l’inconfort du premier soutien-gorge, des premières serviettes ou tampons hygiéniques. « Pendant que certaines, de leur corps nouveau, se réjouissent, d’autres, songeuses, doutent, s’interrogent… »
Les seins attirent, séduisent et font même siffler. La publicité affiche « des seins-superstars, photoshoppés, siliconés, surdimensionnés… » À l’aise ou non,
les filles portent tout le poids de leurs
seins désirés. « La ligne est mince entre être épanouie et utilisée. » Nathalie Lagacé explique comment on en vient à avoir « des seins assumés qu’on est fière
de porter ».
L’album souligne que les seins d’une femme peuvent attirer un homme, une autre femme ou à la fois un homme et une femme. Il est évidemment question du sein maternel : « des seins au nectar de vie, après l’amour et les baisers ». Le cancer
du sein est aussi mentionné, tout comme les seins moins ronds ou plus bas avec lesquels il faire la paix avec l’âge. Et on n’oublie pas les seins portés le temps
d’une soirée de travestis.
Quelques pages sont consacrés aux seins abusés, violentés, marchandés, en danger. Le poids des seins est parfois celui d’une féminité à protéger. Quel que soit le poids à porter, « les filles continueront de se battre fièrement et de faire leur chemin parce qu’elles ne se limitent pas qu’au poids de leurs seins. »
15 septembre 2021
David Beaudoin, L’écueil des mondes, nouvelles, Éditions Annika Parance, coll. Sauvage no 9, 2021, 168 pages, 16 $.

Géographie du corps

Après un voyage autour du monde qui a duré quatorze mois, David Beaudoin signe un premier recueil de nouvelles. Ses sept textes nous conduisent tour à tour en Équateur, en Indonésie, au Pérou, au Népal,
en Bolivie, en Inde et au Chili. Chaque récit géographique met
en scène des relations érotiques entre des voyageurs et les indigènes des contrées qu’ils visitent.
La description des actes sexuels n’occupe pas la première place. Ce sont plutôt
des catastrophes naturelles ou des événe-ments mystérieux qui donnent l’ambiance de mondes lointains. Les dialogues sont parfois assez directs; ainsi, une femme lance à son mari « que toute cette semence déchargée dans son cul ne leur donnerait jamais d’enfant ».
Dans « Bouillants komodos », un Indoné-sien pilonne sans ménagement une touriste ravie de crier : « Sa grosse queue me fait jouir ! » Quand le beau marin explose,
un volcan fait de même, « et des abysses enflammés surgisse une pluie de roches
en fusion qui dévaste la vie, la forêt et
ce qui reste d’espoir ».
Au Pérou, on assiste à un naufrage dans
la Cordillera Blanca. Mais l’auteur met d’abord en scène une femme déchaînée, presque en transe, qui chevauche
un homme : « il la sentit jouir très fort,
un déluge ».
Dans « Les femmes de l’Isla del Sol »,
le voyage se déroule près du lac Titicaca
en Bolivie. L’auteur décrit au compte-gouttes l’amour entre deux femmes, tout
en nous préparant à un tremblement de terre qui détruit presque tout signe de vie.
Des sept nouvelles, j’ai le plus accroché à « Chroniques de Varanasi ». Sur l’autobus, une Indienne voilée prend place près d’Anissa; sa main effleure le genou de
la touriste, « une fois, deux fois, toujours plus insistante ». Puis la main de l’Indienne caresse la cuisse avec un tel doigté qu’Anissa « sentit qu’elle atteindrait bientôt l’orgasme, que la ligne de non-retour serait franchie ». Elle tape sur son cellulaire
« Je ne suis pas lesbienne. »
Si les avances sexuelles cessent abruptement, l’histoire se poursuit.
De retour à l’hôtel, Anissa se fait masser
par Sadhil. Plus souvent violée qu’aimée
par son mari, elle est surprise d’entendre
le masseur lui demander poliment si elle souhaiterait « relâcher les tensions ».
Elle acquiesce, « il entre en elle, la fait
jouir comme jamais ».
Règle générale, l’érotisme demeure assez discret dans notre littérature. Il est rafraîchissant de lire ce genre de fiction jumelée à des expériences de voyages. David Beaudoin excelle aussi bien dans
la géographie des continents que dans l
a géographie du corps.
11septembre 2021
Larry Tremblay, Tableau final de l’amour, roman, Saguenay, Éditions La Peuplade, 2021, 216 pages, 21,95 $.

Francis Bacon peint
le corps et son cri

Francis Bacon (1909-1992) est
un peintre britannique reconnu pour la violence, la cruauté et
la tragédie de ses portraits. Larry Tremblay s’est inspiré de la vie
de cet artiste pour écrire le roman Tableau final de l’amour. Bacon
est le narrateur et il s’adresse
à son amant sans jamais
mentionner son nom.
Dès le premier chapitre, un petit voleur inexpérimenté s’introduit en pleine nuit dans l’atelier de Bacon. En le découvrant,
le truand attaque l’artiste et l’intrusion se termine par des ébats intenses. Tout au long du roman, le narrateur retrace les errances de la relation tumultueuse de ces deux hommes, principalement à Londres mais aussi à Paris et Rome.
Le peintre cherche constamment à profiter du corps du jeune homme pour le fourrer dans sa peinture. « Ta chair faisait du théâtre, elle jouait à la viande sur ma toile. » Il désire le peindre « comme s’il s’agissait d’un acte purement sexuel ».
On assiste à plusieurs scènes orageuses
où Bacon est roué de coups. Cela l’aide
« à peindre le visage, le sexe, puis leur inévitable confusion, puis fusion jouissive ». Il aime la fureur de son jeune truand.
Il aime abuser de son corps à coups de pinceaux.
Le romancier note deux ou trois fois que Francis Bacon était attiré par les hommes mûrs, costauds, virils, plus difficiles à aborder, qu’il rencontrait dans les ruelles sombres et potentiellement dangereuses.
Il aimait draguer des hétéros, car cela affolait son désir et décuplait son plaisir.
Quelques chapitres portent sur la brève relation que Bacon a eu avec un jeune artiste rencontré à New York. Il l’invite à séjourner avec lui à Tanger, là où il a jadis été « accueilli comme de la chair fraîche dans les bars de pédés ».
Pour le narrateur, il est impossible de déceler, dans un acte sexuel, la différence entre souffrance et jouissance. « Peut-être étais-je ainsi fait que je ne pouvais aimer sans cruauté et être aimé sans violence ? » Un baiser est plus violent qu’un viol.
Au dire de Francis Bacon, l’art n’appartient pas au domaine de l’éthique. Il se nourrit
de vérité et cela n’a rien à voir avec le mal, le bien, le bonheur, le malheur. Selon l’artiste, il n’y a toujours eu qu’une seule chose à peindre : le corps et son cri. 
D’un tableau à un autre, il déambule dans l’anatomie déformée, lacunaire, défaillante du sujet.
Larry Tremblay illustre bien comment,
dans les portraits peints par Francis Bacon, les traits du visage sont toujours violentés, exacerbés, distordus, ni tout à fait féminins ni tout à fait masculins. La personne devient primitive, brute, moins humaine, plus animale.
L’auteur est connu pour son style direct, voire cru. Il peut aussi être poétique, comme dans cette description d’un French kiss : « nous nous embrassions, nos langues s’interrogeaient, se répondaient ».
Le romancier décrit ainsi à quoi se résume le legs artistique de Bacon : « J’avais toujours peint de la viande : je m’étais acharné à faire déborder du corps humain sa part d’animalité, à exhiber le spasme de sa sexualité entravée. J’avais mis en scène, d’un tableau à l’autre, l’absurdité de
la condition humaine, son désespoir,
sa cruauté, et l’absence de toute éternité salvatrice. »
3 septembre 2021
Lili Chartrand, Petites histoires à lire collé-collé, textes et collages, Saint-Lambert, Soulières éditeur, 2021, 48 pages, 21,95 $.

Des histoires
hors collection

Soulières éditeur publie peu de titres hors des collections Ma petite vache a mal aux pattes (6-8 ans), Chat de gouttière (9-11 ans)
et Graffiti (12 ans et plus).
Une nouveauté n’entre pas dans l’une de ces catégories; il s’agit
de Petites histoires à lire collé-collé, de Lili Chartrand.
On y présente vingt historiettes tour à tour poétiques, humoristiques, fantastiques ou fantaisistes. Chacune occupe une page et est accompagnée ou inspirée d’un collage original. La rime est parfois présente, comme dans « Les bonbons au paprika font danser le cha-cha-cha. Les bonbons au caoutchouc étirent les jambes et
le cou. »
Margot découvre une île aux chapeaux. Piquée par la curiosité, elle saisit
un sombrero et couvre sa chevelure
dorée. Un livre apparaît et elle dévore
une histoire qui se passe… au Mexique. Aujourd’hui, Margot a repéré un haut-
de-forme particulier. As-tu une idée de l’histoire qui l’attend ? La réponse est peut-être dans le collage…
Une petite histoire intitulée « Un vrai bijou » montre une magnifique résidence de quatre étages à vendre. Les personnes intéressées on toutes un bec, car il s’agit d’une maison d’oiseaux. Bien entendu,
elle est interdite aux oiseaux de malheur.
Tantôt magique, tantôt absurde, l’univers étonnant et délirant de ces Petites histoires à lire collé-collé ravira petits et grands.
30 août 2021
Karen Olsen, Vincent et Gabrielle, roman, Ottawa, Éditions David, coll. Voix narratives, 2021, 262 pages, 25,95 $.

Van Gogh appartenait
à une autre dimension

Le nom de Gabrielle Berlatier demeure assez peu connu, sauf par ceux pour qui la vie de Vincent
Van Gogh (1853-1890) n’a point
de secrets. Adolescente, Gabrielle
a reçu l’oreille que l’artiste s’est tranchée. Dans le roman Vincent
et Gabrielle
, Karen Olsen raconte
les années de Van Gogh à Arles, deux ans avant sa mort.
Olsen avertit ses lecteurs : l’intrigue qui sert de trame à ce roman est une histoire vraie, mais l’auteure a pris la liberté d’interpréter ce vécu réel pour en faire une œuvre de fiction. La narratrice est Gabrielle, à 90 ans, et son récit comporte trente-sept chapitres, le nombre d’années que Van Gogh a vécues.
En un si court laps de temps, l’artiste néerlandais a marqué notre imaginaire en produisant près de 900 tableaux et plus de 1 000 dessins. « Sa seule folie était d’avoir aimé trop passionnément son travail et l’humanité. »
Le nom Van Gogh est rarement mentionné dans le roman. Il est presque toujours question de M. Vincent. Karen Olsen décrit comment l’artiste est devenu, au cours de ses deux années à Arles, « la bête noire d’une foule haineuse, stupide et superstitieuse ».  
La romancière nous montre un Van Gogh au dos voûté, habillé en épouvantail.
« Il est vraiment la laideur personnifiée.
Il détourne toujours le regard quand on
le croise. S’il fixe quelque chose, ses yeux sont pénétrants, semblables à ceux
d’un aigle. Nous avons tous peur de lui. »
On retrouve, bien entendu, plusieurs références à des toiles de l’artiste. C’est
le cas de cet autoportrait avec chapeau de fourrure de lapin sur la tête enrubannée d’un pansement, pareil à un soldat cachant ses blessures de guerre. « Son visage exprimait à la fois résignation et apaisement. Sur ses traits tirés et son regard lointain, je lisais une profonde lassitude. Pourtant, au coin de la bouche, sa pipe témoignait du calme et de la tranquillité retrouvés. »
Au sujet de la scène de vergers en fleurs, Van Gogh dit que la nature lui raconte quelque chose, qu’elle lui parle et qu’il note ses paroles. C’est ainsi que les couleurs d’un tableau deviennent calmes et paisibles,
« à tel point qu’on a l’impression de pouvoir y pénétrer et d’éprouver la même joie et la même sérénité qu’il ressentait
en les peignant… »
Quand Van Gogh décide de peindre
le portrait de Gabrielle, la mère et la jeune fille offrent des bouquets de tournesols à l’artiste. Il va évidemment créer une série de portraits de ces gerbes. « Je peinsces fleurs avec l’enthousiasme d’un Marseillais qui mange de la bouillabaisse. »
Six toiles de tournesols ont été réalisées lors de son séjour à Arles en août 1988. Pourquoi en avoir produit autant ?
« J’ai voulu montrer tous les stades de leur évolution. Tu vois, en bouton, épanoui,
fané et enfin en graine. C’est le passage
du temps, allant de la vie à la mort. »
Un fois le tableau de Gabrielle terminé,
il prend le titre La Mousmé, 1888 (huile
sur toile, 73,3 x 60,3 cm). La couverture
du livre reproduit cette œuvre qui se retrouve aujourd’hui dans la National Gallery of Art à Washington. Au sujet de
ce portrait, Gabrielle fait remarquer qu’il
y a des choses et des êtres qu’on ne peut jamais posséder. « Alors, au lieu de s’entêter, il vaut mieux ne pas essayer
de les retenir. C’était vrai aussi pour
M. Vincent. Il appartenait à une autre dimension, à un autre monde. »
Quelques chapitres du roman portent sur
la venue de Paul Gauguin chez son « ami » Van Gogh. Je mets le mot ami entre guillemets, car les deux hommes auront une relation extrêmement tendue.
Van Gogh admire presque tout ce que Gauguin produit, mais ce dernier est cruel envers son hôte. Il se plaît à dire que
son collègue a seulement un œil pour
les grosses taches de couleurs sur ses toiles. « Je n’arrive plus à composer avec le caractère difficile de cet homme. »
Karen Olsen nous montre comment
les mouvements du pinceau de Van Gogh étaient « pareils à ceux d’un chef d’orchestre dirigeant une symphonie
que lui seul pouvait entendre. »
25 août 2021
Claire L’Hoër et Mona Dolets, Le Titanic, l’histoire du paquebot légendaire, album, Paris, Unique Héritage Éditions, coll. Quelle Histoire, 2018, 40 pages, 7,95 $.

Une bactérie
au nom du Titanic 

L’histoire du Titanic, l’un des plus grands et plus luxueux paquebots jamais construits au début du
XXe siècle, est bien connue
et nombre d’ouvrages ont relaté chaque angle du terrible naufrage survenu le 15 avril 1912. Dans
un petit album simplement intitulé Le Titanic, Claire L’Hoër et Mona Dolets proposent une initiation ludique et facile d’accès sur l’histoire du légendaire paquebot.
Construit par la compagnie britannique White Star Line, selon les plans de l’architecte Thomas Andrews, le Titanic mesure 269 mètres de long, 28 mètres
de large et 53 mètres de haut. Il peut transporter jusqu’à 2 500 personnes,
mais lors de son premier et seul voyage,
les autrices indiquent qu’il comptait 1 300 voyageurs et 885 membres d’équipage.
On apprend que la traversée inaugurale
du Titanic était le dernier voyage du commandant Edward Smith, 62 ans. Il est noté que Violet Constance Jessop s’était engagé comme hôtesse de première classe et qu’elle a survécu non seulement au naufrage du Titanic mais aussi à un accident sur l’Olympic et au naufrage
du Britannic, les trois navires de la White Star Line.
Le plus intéressant dans cet album,
ce sont les cinq petits jeux à la fin du livret.
Un premier jeu présente 20 dessins de personnes, objets ou animaux qu’il faut identifier dans un gros plan du paquebot.
Il y a le jeu des 7 erreurs et un jeu d’ombre sur la silhouette de Bruce Ismay, président de la White Star Line. Un petit quiz de trois questions porte sur la destination du Titanic (ville américaine),
sur la longueur du paquebot, et sur le nom du bateau venu au secours des naufragés.
Le Titanic est entré en collision avec un iceberg au large de Terre-Neuve le 14 avril 1912 à 23 h 40. Il a disparu dans les eaux non loin de Halifax, où les dépouilles de plusieurs victimes sont enterrées. Une bactérie baptisée Halomonas titanicae ronge l’épave depuis 109 ans. On estime qu’il n’en restera plus rien vers 2030.
16 août 2021
André Leblanc, L’envers de la chanson.
Des enfants au travail 1850-1950
, Montréal, Éditions les 400 coups, coll. Mémoire d’images, 2017, 48 pages, 22,95 $.

Des enfants payés
6 sous de l’heure

Dès la fin du XIXe siècle et jusqu’au milieu du XXe, malgré des lois rendant la fréquentation scolaire obligatoire, des milliers d’enfants
de 6 à 14 ans travaillent de dix
à douze heures par jour, souvent
dans des conditions « pénibles et déprimantes ». Cette triste réalité
est expliquée, photos à l’appui,
par André Leblanc dans L’envers
de la chanson. Des enfants
au travail 1850-1950
.
Le travail sur la ferme n’était évidemment pas payé. Dans les usines, les mines et
les filatures de coton (Nouvelle-Angleterre), « le salaire était deux fois moins élevé que celui d’une femme, et quatre fois inférieur
à celui d’un homme. Un enfant gagnait
en moyenne 4 dollars par semaine, soit
6 sous de l’heure ».
Pour la vingtaine de photos en noir
et blanc, un détail a été rehaussé en couleur. On y voit tour à tour des enfants ramassant des pommes de terre,
un vendeur d’eau, des garçons travaillant dans une mine et des jeunes filles faisant
la collecte du charbon. Le brin de couleur donne un effet encore plus dramatique.
Le titre de l’album renvoie à de courts extraits de chansons qui émaillent
un texte finement ciselé. Sur l’air de
« Savez-vous planter les choux ? » ou
« File la laine, file les jours... », André Leblanc nous replonge dans une dure réalité.
Les 22 notes explicatives ne figurent
pas en bas de page ; elles sont plutôt regroupées à la fin de l’album. Parfoisassez longues, ces notes offrent un contexte historique très apprécié.
10 août 2021
John Boyne, Il n’est pire aveugle, roman traduit de l’anglais par Sophie Aslanides, Paris, Éditions JC Lattès, 2021, 416 pages, 34,95 $.

Le prêtre qui aimait
trop les garçons

Les mots « prêtres » et « pédophilie » ont fait couler beaucoup d’encre. C’est le sujet
du roman Il n’est pire aveugle,
de John Boyne. L’action se déroule en Irlande, mais il s’agit d’un roman aussi intime qu’universel.
Les seize chapitres ont chacun pour titre une année entre 1964 et 2013, mais pas en ordre chronologique, plutôt pêle-mêle.
Je préfère les romans qui ont un début,
un milieu et une fin, mais il semble que
ce ne soit plus à la mode.
Le personnage principal et narrateur est Odran Yates. Né en 1953, il entre au grand séminaire en 1973, à une époque où
les prêtres sont très respectés en Irlande. Que s’est-il passé pour que, quarante plus tard, les rues de Dublin soient envahiesde manifestants scandant « VIREZ-LES ! » ?
À 10 ans, Odran se fait dire par sa mère qu’il a été choisi : « Tu as la vocation pour devenir prêtre. » À cet âge-là, l’enfant croit tout ce que sa mère lui dit. Il entre donc
au séminaire à 17 ans, en même temps que Tom Cardle, second personnage important
et ami proche d’Odran.
L’auteur étoffe son roman en incluant des séjours en Norvège et en Italie. Ainsi, Odran est envoyé à Rome pour sa dernière année de théologie et pour une tâche secrète. Il est choisi pour apporter le thé ou le lait chaud au pape en fin de soirée et pour le réveiller le matin. Son séjour de neuf mois coïncide avec le passage de Paul VI, Jean-Paul I et Jean-Paul II. Le séminariste manque une seule fois de se présenter à la chambre à coucher papale, et c’est le soir où Jean-
Paul I est « assassiné ».
Ordonné prêtre à Rome, Odran Yates est nommé aumônier, prof et bibliothécaire dans un collège de garçons. Il adore la sécurité de cet emploi pendant vingt-cinq ans, puis son évêque décide de le nommer vicaire dans une paroisse. Il va commencer à se poser des questions, sur lui-même
et sur son ami de longue date.
Cet ami, Tom Cardle, est muté dans onze paroisses sur une période de vingt-cinq ans. Chaque fois, des garçons se plaignent des agissements du curé. Cinq cas sont retenus pour que Cardle soit finalement accusé de pédophilie dans un retentissant procès au début des années 2000.
Bien qu’Odran connaisse Tom depuis
le séminaire, il ne l’a jamais soupçonné
d’un penchant pour les garçons. Ou a-t-il préféré regarder ailleurs, dans le confort
de ses fonctions en marge de la vie active dans une paroisse… ?
Nous assistons non pas au procès d’un seul homme, mais plutôt à celui de l’Église catholique à tous les niveaux : paroisses, diocèses, curie romaine et papauté. Au sujet de Jean-Paul II et de Benoît XVI, on lit que « ces deux criminels sont les pires raclures que la terre ait portées ».   
Le public voit en Tom Cardle un salopard
de pédophile. Les mots pédophile et prêtre deviennent irrémédiablement liés, « formant une paire tout à fait impie ».
Le romancier explique comment un prêtre ne pouvait plus animer une réunion avec les enfants de chœur sans qu’un parent soit présent « pour s’assurer qu’on ne se mettait pas à les tripoter ». On n’hésite pas à traiter un prêtre de pédophile à voix haute.
John Boyne peint le portrait d’une Irlande pourrie jusqu’à la moelle et fait dire à
un personnage que ce sont les prêtres qui ont détruit le pays. En réalité, c’est quand un drame rouvre les blessures du passé que nous sommes forcés d’affronter
les démons qui ravagent une institution
de l’intérieur. Du coup, nous interrogeons notre propre complicité.                                                 
3 août 2021
Marc Levy, Si c’était à refaire, roman,
Paris, Éditions Retrouvées, 2021, 448 pages, 22,95 $.

Intrigue tordue
d’une résurrection

Vous faites votre jogging matinal
le long de la rivière Hudson à
New York, quelqu’un vous suit,
vous agresse, vous transperce le dos et vous perdez vie dans une mare de sang. Cela demeure plausible.
Mais voilà que vous reprenez connaissance… deux mois plus tôt. Vous avez soixante jours pour découvrir l’identité de celui qui vous a assassiné et l’empêcher d’arriver à ses fins. Assez peu plausible, me direz-vous, sauf pour Marc Levy qui raconte le tout dans Si c’était à refaire.
Auteur d’une vingtaine de romans, tous publiés aux Éditions Robert Laffont, Marc Levy entame sa carrière d’écrivain sur
un chapeau de roue. Son premier roman
Et si c’était vrai, paru en 2000, fut traduit dans une quarantaine de langues et s’est vendu à cinq millions d’exemplaires.
C’est en 2012 que Levy publie Si c’était
à refaire
, un roman que les Éditions Retrouvées nous offrent maintenant à
« lire en grand », c’est-à-dire en gros caractères. Les 440 pages se lisent peut-
être plus facilement, mais l’intrigue tordue donne parfois du mal à y voir clair.
Grand reporter au New York Times,
Andrew Stilman est cet homme qui fait
son jogging matinal le long de la rivière Hudson, qui est assassiné, puis qui revient
à la vie deux mois plus tôt, juste avant
son mariage… d’un jour. Mener des enquêtes journalistiques relève de ses compétences; il n’en va pas de même pour une enquête criminelle.
Le meilleur ami d’Andrew Stilman identifie quelques suspects dans cette ténébreuse affaire. Il y a d’abord un collègue du New York Times, jaloux de la réussite d’Andrew. Puis ce couple qui a perdu son enfant adopté suite à un reportage du journaliste sur la vente de bébés chinois à des orphelinats américains.
L’assassinat pourrait-il être lié à un voyage-reportage de Stilman en Argentine, sur les traces d’Ortega ? Un policier à
la retraite n’écarte pas, pour sa part, l’idée que l’épouse du journaliste aurait pu orchestrer sa mort. Le nouveau-marié
n’a-t-il pas avoué, le soir de ses noces,
être tombé soudainement fou amoureux d’une autre femme rencontrée dans
un bar… ? 
Une large partie du roman nous propulse en Argentine où Stilman mène une enquête pour le New York Times. Puissance de l’armée, veulerie du président, appareil judiciaire muselé, amnistie de tortionnaires et chacals, tout y passe avec une profusion de détails inutiles et de digressions ennuyantes. J’aurais coupé facilement
100 pages.
Marc Levy écrit : « Vous n’imaginez
pas combien humiliation et imagination s’accordent quand il s’agit de se venger. » J’avoue avoir trouvé son imagination parfois trop débridée. Et je me serais passé
d’un commentaire à l’effet que la vie est une maladie mortelle dans cent pour cent des cas.
Un personnage dit « si on pouvait s’épargner une fricassée de museaux… ».
Il ajoute que c’est une expression québécoise. Je ne sais pas où Levy est allé chercher cela. Il aurait mieux fait de choisir le mot « gibelotte ».
Malgré les longueurs qui alourdissent l’intrigue, le roman fait preuve d’un doigté psychologique qui rend les personnages attachants. On s’accorde avec le romancier qui glisse tout bonnement que « l’amour
de sa vie, c’est celui qu’on a vécu, pas celui qu’on a rêvé ».
 19 juillet 2021
Elly Griffiths, Mortelle dédicace, roman traduit de l’anglais par Vincent Guilluy, Paris, Éditions Hugo Thriller, 2021, 416 pages, 29,95 $.

Accro au meurtre

Pour me détendre, il m’arrive souvent de lire des romans policiers. Ceux de Chrystine Brouillet et de Louise Penny sont des valeurs sures. Récemment,
je me suis attaqué à Mortelle dédicace, de l’auteure britannique Elly Griffiths. Quatre-cents pages
de rebondissements psycho-dramatiques ponctués de sous-intrigue amoureuse.
L’action se déroule en Angleterre et
en Écosse. La mort de Peggy Smith, 90 ans, n’a rien de suspect, a priori… Mais voilà qu’on découvre une carte postale insérée dans le polar qu’elle lisait et portant
les mots « On vient vous chercher ! »
On apprend que Peggy Smith était accro
au meurtre ; elle avait une connaissance encyclopédique du roman policier.
Des auteurs de polars la consultaient pour trouver de nouvelles façons de tuer leurs personnages et la mentionnaient dans
leurs remerciements.
Présentée comme « une âme d’assassin cachée dans le corps d’une gentille vieille dame », Smith attire l’attention de
la lieutenante Harbinder Kaur qui se décrit, pour sa part, comme « meilleure policière sikh gay du West Sussex ». Elle ne tardera pas à avoir du pain sur la planche puisque deux autres morts vont s’ajouter, deux écrivains de romans policiers ayant eux aussi reçu la fameuse carte postale
« On vient vous chercher ! »
Harbinder Kaur n’est pas la seule à enquêter. Trois personnes prochesde Peggy Smith s’improvisent détectives privés. Il y a d’abord Natalka Kolisnyk, une aide de vie d’origine polonaise qui s’occupait de Smith ; puis Benedict Cole, un ancien moine qui tient un café très populaire ; enfin, Edwin Fitzgerald qui est un ancien journaliste et un gay âgé. Harbinder les qualifie de « trois mousquetaires ».
La témérité, l’audace et la perspicacité
de ce trio rendent l’intrigue palpitante et occasionnent des soubresauts pas piqués des vers. De plus, leur constante interaction donne lieu à d’intéressantes réflexions
sur l’amitié, la vie de famille et les relations amoureuses (peu importe l’orientation sexuelle).
De nombreux passages illustrent la vie
des écrivains : écriture solitaire, révision
et édition, lancement, séances de signature, entrevues, etc. Je me suis reconnu plus d’une fois dans ces brèves mises en scène.
L’autrice écrit que le monde littéraire est perçu comme « tellement civilisé : livres, bibliothèques, thé et petits gâteaux ».
Or, voici que ce monde devient un milieu où l’on se fait tuer juste pour quelques mots.
Le dialogue est parfois casuistique, comme dans ce cas :
– Mais il n’est pas venu ?
– Non, Un fâcheux contretemps. Il était mort.
Les pistes pour mettre la main au collet
du ou des responsables des trois meurtres se multiplient allègrement. Je suis prêt à parier ma dernière chemise que vous ne trouverez jamais les coupables. Elles ne sortent pas d’un chapeau, mais confondent les enquêteurs les plus aguerris.
 11 juillet 2021
Camille Deslauriers, Eaux troubles et autres embruns, nouvelles, Montréal, L’instant même, 2021, 154 pages, 13,95 $.

Jeter des ponts
sur l’eau trouble de la vie

À travers vingt-quatre nouvelles assez succinctes, Camille Deslauriers décrit les troubles de l’adolescence, s’arrêtant plus particulièrement
à l’identité, à l’amitié, à la sexualité et à l’imagination. Son recueil
Eaux troubles et autres embruns peint une brochette de jeunes souvent
en période de rébellion.
Camille Deslauriers a publié Eaux troubles en 2011 et, à l’occasion de la réédition en format poche, elle a jouté dix nouveaux
très courts récits dans une section intitulée « Et autres embruns ». On retrouve
Moema, Olga, Nicolas, Marc-Aurèle, Amélia et compagnie en salles de classe au niveau secondaire ou dans leurs familles, tentant de jeter des ponts sur l’eau trouble de
leur vie.
Les mises en scène sont variées et parfois drastiques. Ainsi, Amélia ne voulait pas
se suicider lorsqu’elle est montée sur
le parapet du pont Jacques-Cartier. « C’est juste le vertige qu’elle recherche. » Nicolas, pour sa part, a choisi de dessiner car lorsqu’on invente, « on peut même changer le cours de sa vie ».
Pour Olga, derrière le voile des illusions,
il y a la scène; son exutoire est le théâtre. Quant aux nageuses Noémie et Mylène,
la vie s’avère une chorégraphie perpétuelle; on les appelle « les Conjuguées » et elles semblent évoluer sous les regards complices de Sappho…
Les profs sont présents dans ce recueil, surtout sous des sobriquets. Jacinthe Sénéchal, prof d’arts plastiques, devient Jacinthe-Sénéchal-Prozac. Jérôme Saint-Gelais, prof de géographie, est appelé Jérôme-Saint-Gelais-l’Australopithèque.
La prof de yoga Béatrice Migneault a droit
à trois surnoms : Béatrice-Béatitude-Migneault, Béatrice-Bouddha-Migneault
et Bienheureuse-Miséricorde-Migneault.
Camille Deslauriers excelle dans l’art de commencer une nouvelle par une phrase incisive ou intrigante. En voici quelques exemples : « Pierre-Luc est une huître. 
Le secret d’Émilie a un goût d’orange.
Il y a des mots qui puent. »
Dans une nouvelle au sujet de
la suppléante de français, Amélie Larose,
on a droit à une leçon sur les noms employés comme adjectifs. On écrit
« nous étions coquelicot, pas de s »,
mais « nous étions écarlates, avec un s ». Pourquoi ? « Parce que rose, mauve, pourpre, incarnat, écarlate et fauve sont
des exceptions. » Il n’en faut pas plus pour que la suppléante soit surnommée Amélie-Larose-Mauve-pourpre-incarnat-écarlate-et-fauve ! À noter que la prof suppléante utilise des textes poétiques pour faire découvrir des univers littéraires. Et que choisit-elle ? Un poème de Cécile Cloutier.
Eaux troubles et autres embruns se veut
un recueil introspectif sur une période souvent problématique de la vie. Les mots de Camille Deslauriers sont ceux d’une
fine psychologue.
3 juillet 2021
Charlotte Bellière, Et toi, la famille ?, album illustré par Ian De Haes, Bruxelles, Alice Éditions, 2021, 40 pages, 24,95 $.

La diversité des familles

Il est révolu le temps où le portrait d’une famille représentait un papa, une maman et des enfants tous de la même couleur et du même sang. La réalité est beaucoup plus complexe depuis une génération
ou deux. Voilà ce que Charlotte Bellière tente d’illustrer dans
son album Et toi, la famille ?
Il s’adresse aux 5 à 9 ans.
Dans une cour de récréation, les enfants s’apprêtent à jouer à un jeu universel : papa et maman. Oui, mais voilà, tout
le monde n’a pas un papa et une maman… Un garçon a deux mamans. Une fillette précise que sa maman « a décidé de m’avoir toute seule, donc on est une famille de deux ».
Puis il y a cette jeune qui a un beau-père qu’elle visite dans une autre maison où
il y a déjà deux enfants. Et un autre qui
est élevé par sa nounou ou par sa mamie. Chaque fois qu’un nouvel enfant entre dans la ronde, le portrait familial se diversifie
à qui mieux mieux.
Les illustrations d’Ian De Haes sont de deux types. Il y a d’abord tous ces enfants aussi variés que les délégués aux Nations Unies ; la couleur et les traits du visages sont rendus avec brio. Ensuite, il y a ces scènes qui rappellent des contacts que les enfants ont avec un grand frère, une mamie cuisinière, un chien inséparable… ;
les illustrations sont alors plus détaillées.
En discutant, les enfants découvrent
qu’ils ne vivent pas tous dans des familles semblables, loin de là. Ils adaptent alors
les règles d’un jeu vieux comme le monde à l’époque qui est la leur et à la situation de chacun.
Charlotte Bellière et Ian De Haes vivent tous les deux à Bruxelles. L’une et l’autre sont fascinés par des histoires qui demeurent
à la fois simples et extraordinaires. Leur travail conjoint fait de Et toi, la famille ?
un album tout en douceur et drôlerie
sur la diversité des familles.
15 juin 2021
Sophie Laurin, Fausses routes, roman, Montréal, Éditions Hurtubise, 2021,
256 pages, 22,95 $.

Cherche amour,
rencontre amitié

Pas facile de trouver l’amour,
de rencontrer l’âme-sœur ou l’âme-frère. Sophie Laurin se penche
sur cette question dans Fausses routes, un roman qui est parsemé de nostalgie et d’humour.
Le titre laisse croire qu’il faut avoir un œil sur la route et l’autre sur
le rétroviseur pour éviter que
les histoires d’amour finissent
dans un cul-de-sac.
Narratrice du roman, Marjorie Morin aimerait bien avoir un petit copain comme c’est le cas pour sa meilleure amie Sara Langlois qui fréquente Sébastien Simard.
Le coloc de ce dernier, Jean-Philippe Leclerc, s’entend bien avec Marjorie, mais
ça reste au niveau d’une solide amitié.
Le récit alterne entre des flashbacks du primaire-secondaire-cegep et l’intrigue actuelle au niveau du baccalauréat.
Soirées dansantes, fêtes bien arrosées, repas au restaurant, sorties en boîte, tout semble axé sur une possible rencontre amoureuse.
Marjorie n’est pas comme la majorité
des filles au secondaire. Un gars lui dit : « Juste pour que ce soit clair, t’es pas mon genre. Moi, j’aime les filles cool. Toi, t’es…
un peu… étrange. T’aimes les affaires que personne aime. Pis tu t’habilles bizarre. »
À 16 ans, Marjorie est impopulaire
et incapable d’attirer le seul gars qui l’intéresse. Durant tout son secondaire,
elle croit que personne ne veut rien vouloir savoir d’elle. « Est-ce que je poignerais,
un jour ? Est-ce que je réussirais à frencher ? »
La narratrice a tellement l’impression d’être juste bonne pour accumuler les déceptions et les échecs. On en vient à se demander
si elle demeure douée plus pour l’amitié
et moins pour l’amour…
Le ton du roman se veut léger. Lorsque Marjorie rencontre un gars qui déteste
le jogging et qui aime la crème glacée,
elle se dit tout de go qu’il est clairement l’homme de sa vie. Les rares fois que
la narratrice réussit à embrasser un gars avec précipitation et maladresse, elle se dit que deux bouches soudées ne peuvent
que confirmer une chose : « j’ai enfin trouvé ce que je cherchais ».
Les personnages sont tous hétérosexuels, aucune petite intrigue LGBTQ ne vient pimenter la réflexion sur l’amour. Cela m’a un peu surpris puisque le déroulement
au présent est campé en 2007.
Malgré l’énorme succès remporté par
son premier roman intitulé En route vers nowhere, Sophie Laurin se fait toujours autant demander si elle écrit son nom de famille comme celui de Sophie Lorain.
30 mai 2021
Francis Juteau et Alice Lacroix, On couche ensemble, roman et poésie, Montréal, Éditions Hamac, 2021, 136 pages, 17,95 $.

Libido,
quand tu me tiens !

Francis Juteau et Alice Lacroix
sont à la fois les personnages et
les auteurs d’un étrange bouquin intitulé On couche ensemble.
Ils décrivent les hauts et les bas d’un jeune couple libidineux,
lui en prose, elle en poème.
Le nom d'Alice Lacroix est
un pseudonyme employé
par souci de confidentialité.
On s’envoie les jambes en l’air pendant
au moins 100 des 130 pages. S’abandonner à fond est le fantasme ultime. Le langage
est direct, cru, laissant peu à l’imagination.
Dans un chapitre, Francis décrit une scène où il joue le rôle de soumis dominé. Alice lui claque les joues à toutes les minutes
et il s’échappe en lançant Fuck you!
« Alice répondit en me giflant sainte-tabarnakement la queue. L’humiliation
me rendait high. »
Tel que mentionné au début, le dire d’Alice prend la forme de courts poèmes, dont voici un exemple : « y’en a qui sucent pour faire venir / le plus rapidement possible / une course au cumshot /
pas moi / j’ai pour objectif de te soutirer un secret / que tu ne connais pas / t’entendre supplier de jouir / le plus longtemps possible / je suce comme
une tortionnaire »
Le cerveau d’Alice bande lorsqu’elle mime à la fois une fellation et une masturbation, avalant le sexe de Francis en s’assurant d’éviter quelque friction que ce soit. Elle
est une « championne du air blowjob ».
Le couple libidineux se posent des questions. S’il n’y pas de pénétration, est-
ce du non-sexe ? D’où vient ce fantasme
de jouir en même temps pour avoir du sexe de qualité ? Cela ne leur arrive presque jamais. La seule fois où c’est le cas, Francis avoue que « cette baise-là s’en va direct dans son top dix ».
Un chapitre s’intitule « Se sauter à
la Ricardo » Il s’agit d’une recette dont
les ingrédients sont « un amant poivre
et sel, une amante carotte, tant pis pour
le reste ». Il faut déposer les fesses nues sur le comptoir tiède, badigeonner le cou
de morsures, croquer avec parcimonie, éviter de concasser les noix, enfourner
une fois la température désirée atteinte.
On assiste évidemment à du sexe oral
de grand jour. Chaque fois qu’Alice est sur le point de retirer la queue de Francis
de sa bouche, ce dernier ressent un afflux sanguin qui lui traverse la tige et qui lui gonfle le gland, ça crée une décharge,
un point de tension, un choc qui amène Alice à gémir elle aussi. C’est « un 69 sur son 31. »
Dans une scène, Alice fait une pipe dans
un cimetière et se fait baptiser la face. Maintenant, « chaque fois que je passe devant une église / je retiens ma respiration ».
Francis est reconnaissant d’avoir été choisi par Alice pour baiser à qui mieux mieux.
Il la remercie avec sa sueur et sa sève,
bien entendu.
Les romans érotiques queer que j’ai lus
en français ne sont pas aussi épicés
qu’On couche ensemble. En anglais, c’est une autre paire de manche ou de jockstrap.
18 mai 2021
Leanne Baugh, L’histoire sur mon visage, roman traduit de l’anglais par Michel Rudel-Tessier, Montréal, Éditions Hurtubise, 2021 342 pages, 24,95 $.

Le regard qui compte
est transcendant

Chez les ados, l’apparence physique revêt parfois des proportions herculéennes. Mais qu’arrive-
t-il quand cet extérieur voile
un intérieur authentique ? Leanne Baugh répond à cette question
dans le roman intitulé
L’histoire sur mon visage.
La narratrice est Abby Hughes, 17 ans,
élève de Rocky View High School à Calgary. En 11e année, elle menait la vie d’une ado jolie et ordinaire. Puis, durant l’été, Abby subit l’attaque d’une ourse grizzly dans les montagnes Rocheuses.
Son visage devient méconnaissable.
Réseau de cicatrices. Joue concave. Œil
droit presque entièrement recouvert par
sa paupière. Front enfoncé. Plus bas, trois balafres : une sur son sein gauche et deux juste au-dessus, là où le grizzly a presque réussi à lui ouvrir la poitrine.
Après sept chirurgies pour redonner forme un tant soit peu à son visage, Abby décide de retourner en classe. Elle est timidement accueillie par la plupart de ses anciennes amies, voire carrément dénigrée par deux gars. Sur la porte de son casier, ils écrivent en stylo-feutre ces mots : « Fast-food
pour ours ».
Ce n’est que la pointe de l’iceberg, côté harcèlement et intimidation. La romancière montre comment à quel point les ados peuvent être incroyablement, cruels, méchants et machiavéliques. Leurs gestes, ici, prennent un tournant dangereux.
Au point où Abby en vient à souhaiter
que l’ourse l’ait achevée.
Or, le problème ne se situe pas au niveau de l’attaque d’un grizzly. Il réside plutôt chez les gens qui entourent Abby.
« Les humains sont devenus mes prédateurs, et ils sont sans pitié. »
Ça commence par un regard en coin,
puis des yeux ronds, ensuite une moue dédaigneuse.
L’ado suit des thérapies de groupe et apprend peu à peu à arrêter d’avoir peur
de la vie, à mettre un frein pour que son accident cesse de drainer toute son énergie. Une trans lui confie qu’il faut restez fidèle
à ce qu’on est profondément. Se foutre complètement de l’avis des autres.
La vie est trop courte pour s’en soucier, clame la trans. « Soyez vous-même. Vivez votre vie en dolby surround sound.
Vous le méritez. » Abby doit se rappeler constamment ce leitmotiv : « Je suis forte.
Je suis courageuse. J’ai confiance en moi. » Mais souvent, cela devient « Je suis forte.
Je suis courageuse. Je suis… sérieusement angoissée. »
L’histoire sur mon visage est un roman
qui ne se nourrit pas d’une vaine pitié
mais plutôt d’une sublime piété du regard intérieur. Celui qui compte, qui soutient,
qui transcende.
Leanne Baugh est née à Calgary (Alberta)
et vit présentement à Victoria (C.-B.) lorsqu’elle ne se plaît pas à parcourir
le vaste monde. The Story of My Face, son premier roman, a paru en 2018 et est traduit par Michel Rudel-Tessier.
10 mai 2021
Gary Lawrence, Fragments d’ici. 25 récits pour (re)découvrir le Québec, Montréal, Éditions Somme toute, 2021, 168 pages,
22,95 $.

Cocktail d’îles, reliefs, hameaux et vallons

Après le succès de Fragments d’ailleurs – 50 récits pour voyager par procuration, Gary Lawrence propose Fragments d’ici, un choix
de 25 chroniques pour (re)découvrir le Québec. Si l’auteur a déjà foulé du pied plus de cent pays et territoires, il n’a pas oublié de profiter des merveilles d’ici.
Dans une longue introduction, Lawrence rappelle que, juste avant la pandémie,
le tourisme représentait 16 milliards de dollars (3,5 % du PIB québécois). Plus de 30 000 entreprises et 400 000 emplois sont reliés à cette activité.
L’auteur aime jouer sur les mots et cela
a souvent un écho dans le titre de ses chroniques. En voici quelques exemples : Les belles histoires des pays dans l’eau, Maître de chais nous, Chaude nuit à l’Hôtel de Glace, Deux mâles alpha au parc Oméga.
L’île aux Basques, nous apprend-il, porte
ce nom parce que, dès le XVIe siècle, des marins d’Euskal Herria- le Pays basque – vinrent y chasser la baleine. Aujourd’hui, on peut « investir rivages et sentes, causer avec les phoques, humer les roses sauvages et se laisser nimber par la brunante ».
En 2007, 5 500 km2 du mont Mégantic sont devenus la première Réserve internationale de ciel étoilé au monde.
Dans l’observatoire, la lorgnette du télescope de 24 tonnes permet d’observer une centaine de milliers d’étoiles qui ont parcouru 25 000 années de voyage interstellaire.
L’ouvrage signale que Stanstead est à califourchon sur la frontière Canada-USA. C’est là que Brian Mulroney et George
Bush père ont paraphé l’Accord de libre-échange en 1988. La bibliothèque Haskell est la seule au Canada à ne pas disposer
de porte d’entrée (elle est sur Derby Line au Vermont), et la seule des États-Unis
qui ne contient pas de livres (tous rangés du côté canadien).
René Lévesque est né à New Carlisle et
une statue lui rend hommage. Elle ne mesure que 5 pieds 4 pouces. Ce qui fait dire à Gary Lawrence qu’il ne faut jamais se fier aux apparences : « on ne juge pas
la grandeur d’un homme à sa taille, mais bien à ce qu’il a accompli. Et à ce titre,
René est, et sera toujours, un géant. »
Esseulée à une quinzaine de kilomètres
au large de Grosse-Île, Brion est l’archétype des Îles-de-la-Madeleine telles qu’elles étaient avant le déboisement, la mine
de sel et les demeures pharaoniques
des Montréalais. Jacques Cartier y a passé deux jours en juin 1534 et l’a baptisée en l’honneur du parrain de son expédition, l’amiral Philippe de Chabot, seigneur de Brion.
Quand les moins d’Oka ont déménagé
à Saint-Jean-de-Matha, en 2009, ils ont cessé de fabriquer du fromage. Ils élaborent d’autre produits, dont « ces bouchées chocolatées devant lesquelles il est aisé
de succomber à la première tentation ».
On peut se confesseur sur place, lol.
Dans la région de Rougement, la Routedes cidres relie sur 140 km des artisans qui cultivent le fruit leur amour.« Ce parcours permet de visiter les installations,
de distiller une conversation, de tutoyer
un verre de cidre ou de se laisser saouler par le spleen pastoral ». 
En terminant, je signale que Gary Lawrence ne manque jamais une occasion de jongler avec les mots. Pour séjourner à l’Hôtel
de Glace Québec-Canada, de Valcartier, écrit l’auteur, « il faut être plutôt dégourdi, un peu givré, ne pas avoir froid aux yeux ni être frileux sur la dépense ».
3 mai 2021
J.L. Blanchard, Le silence des pélicans,
roman policier, Montréal, Éditions Fides, 2021, 352 pages, 24,95 $.

Humour et satire
dans un premier polar

Le premier roman de J.L. Blanchard est un polar intitulé Le silence
des pélicans
. Il met en scène
un jeune enquêteur brillant mais irrévérencieux qui seconde
un lieutenant-inspecteur médiocre dont on cherche désespérément 
à se débarrasser.
Ce lieutenant-enquêteur se nomme Bonneau. La directrice des ressources humaines le qualifie de franchement incompétent et ajoute qu’il emmerde
la direction, ses collègues et son syndicat.
Il s’avère « imperméable à toute forme d’intimidation psychologique »
Elle précise que Bonneau est insensible
aux insultes, aux sarcasmes, « et même
les griefs administratifs sont perçus par lui comme une preuve de sa compétence et de la grandeur de sa vocation ». Quant à son assistant Lamouche, il est décrit comme « un casse-pied de haute voltige ».
L’action se déroule à Montréal. La mort d’une jeune étudiante apparemment sans histoires prend une tournure inattendue.
On passe d’enquête prématurément routinière à un « bal des vampires ».
On cherche un assassin et quelqu’un recommande à Lamouche de « quitter
ce job avant qu’il ne t’assassine ».
J’ai lu plusieurs polars, mais Le silence
des pélicans
est le premier à se démarquer par son ton léger, voire humoristique.Voici un premier exemple. Quand Lamouche explique que la fonction « étoile 69 »
lui a permis de savoir qui a été la dernière personne à avoir téléphoné, Bonneau a cette remarque devant ladite personne : « C’est vous l’étoile du 69 ? »
Et lors d’une discussion avec la directrice des ressources humaines, Lamouche n’est pas sans remarquer le subtil mouvement ondulatoire de sa poitrine. Elle poursuit
en ces termes : « Vois-tu, tout le monde
est coincé dans cette affaire-là. »
Puis quand Bonneau dit avoir lu tous
les Bob Morane deux ou trois fois,
un collègue ne peut résister à la tentation d’affirmer : « Évidemment ! Parce qu’il n’avait sûrement rien compris la première fois ! »
Dans le titre, le mot « pélican » est
un surnom pour désigner des passeurs
de drogue. Il est approprié car le pélican peut se déplacer la gorge pleine, et c’est l’un des rares oiseaux qui ne chante pas. Les « sourdes-muettes » jouent un rôle clef ici.
Bonneau prétend que si son assistant fait tout ce qu’il lui enseigne, « ça ne sera pas long que tu vas être capable de discerner
le vrai du faux pis démêler les fils du crime ». Vous vous doutez bien que ce
sera plutôt Lamouche qui brillera par
son intuition.
Le silence des pélicans demeure
une intrigue policière finement ficelée 
sur fond d’humour et de satire sociale.
21 avril 2021
Shelley Wood, Auprès des jumelles Dionne, roman traduit par Sophie Cardinal-Corriveau, Montréal, Éditions Hurtubise, 2021,474 pages, 27,95 $.

Une vérité fictive
sur les jumelles Dionne

Les livres sur Yvonne, Marie, Émilie, Annette et Cécile Dionne – célèbres quintuplées – abondent, tout comme les films. Y a-t-il encore place
pour un autre ouvrage sur ce sujet ? Oui, s’il apporte un regard neuf
et candide. C’est ce que propose Shelley Wood avec Auprès
des jumelles Dionne
.
L’autrice a imaginé une œuvre de fiction
au sujet d’Emma Trimpany, une aide infirmière qui assista à la naissance
des jumelles Dionne et s’occupa d’elles pendant cinq ans. Elle s’est inspirée du Fonds Emma Grace Trimpany (1919-2008)
à Bibliothèque et Archives Canada, lequel comprend de la correspondance,
des journaux intimes et des coupures
de journaux.
Wood écrit que « son but principal était
de tisser une histoire inventée qui ferait
en sorte que la vérité ne soit pas oubliée ; les faits eux-mêmes sont plus étranges
que la fiction ».
Dans cet ouvrage de plus de 400 pages,
on suit Emma Trimpany à travers un long journal intime très détaillé, qui s’échelonne du 28 mai 1934 (date de naissance des quintuplées à Corbeil) au 23 mai 1939 (lendemain de leur rencontre avec le roi George VI et la reine Elizabeth à Toronto).
Ce journal intime est entrecoupé de coupures de presse, principalement du Toronto Star, mais également du Globe
et du Montreal Gazette. Plusieurs lettres
y figurent aussi, notamment entre Emma Trimpany et la garde Yvonne Leroux, présente dès la naissance et pendant
les premières années.
Comme one le sait, c’est le docteur Allan Roy Dafoe qui est appelé chez les Dionne durant l’accouchement de ce qui semble être d’abord des jumelles, puis des triplets. Selon lui, il est impossible que les bébés survivent plus de quelques heures.
Le devoir des deux sages-femmes est
de sauver la vie de la mère qui a déjà
cinq enfants en bas âge.
La presse reprend l’expression de Dafoe, « completely identical », mais Emma n’est pas cet avis. Elles se ressemblent, bien sûr, mais si on écoute leurs faibles pleurs,
on perçoit des différences. Plus tard, Emma dira que Marie est les plus sympathique, Émilie la plus indépendante, Cécile la plus imprévisible, Annette la plus agressive,
et Yvonne la plus maternelle.
Les quintuplées sont coupées de leur famille et vivent dans l’Hôpital Dafoe,
de l’autre côté de la route. « Madame Dionne y débarque à tout moment avec
son eau bénite et ses prières. » Elle insiste pour qu’on leur parle en français. « L’Association canadienne-française d’éducation de l’Ontario s’est jetée dans
la mêlée à la demande des Dionne, exigeant la garantie que els filles allaient recevoir une éducation catholique et française. »
Parlant de langue, les sources biblio-graphiques de cet ouvrage sont tous en anglais. L’ouvrage de Jean-Yves Soucy (Secrets de famille) est inclus parce qu’il a été traduit. Comme l’essai de Gaétan Gervais, Les Jumelles Dionne et l’Ontario français (1934-1944) n’a paru qu’en français, il n’est pas mentionné.
Le livre de Shelley Wood illustre
comment l’histoire des quintuplées a été « une bataille entre Français et Anglais, mais aussi entre catholiques et protestants, riches et pauvres, vulgaires paysans et éminent docteur ».
En mêlant faits et fiction dans son tout premier livre, l’autrice originaire de
la Colombie-Britannique s’avère
une raconteuse hors pair. « L’objectivité s’est perdue sur le chemin, poussée par
le vent, et je n’ai rien fait pour la retrouver, conclut-elle.
17 avril 2021
Isabelle Roy, Brûlé, tome 1, Premier degré, roman, Montréal, Éditions Hurtubise,
248 pages, 16,95 $.

Dans le feu de l’action

L’appât de l’argent, c’est bien connu, peut conduire à des actes répréhensibles. Ceux-ci sont souvent couverts par le mensonge. Isabelle Roy en donne un exemple poignant dans le roman Brûlé.
Il s’agit du premier tome
d’une trilogie.
La romancière adore écrire pour les adolescents. Après sa populaire série Hackers, qui nous plongeait dans l’univers du piratage informatique, elle nous fait maintenant découvrir le monde des pompiers.
À 16 ans, Sam rêve de devenir pompier, comme son père, même si ce dernier
est mort brûlé dans un incendie qu’il tentait de combattre. La mère s’objecte, évidemment, à ce que son fils suive
les traces de son père.
Ce n’est pas facile d’être admis à l’École nationale des pompiers. Le dossier scolaire doit être accepté. Il faut ensuite réussir l’épreuve physique. Puis c’est l’entrevue avec un comité d’admission, le tout suivi par des tests psychométriques et
un examen médical. Il y a 2 000
demandes d’admission par année et seulement 150 candidats sont choisis.
Isabelle Roy raconte comment Sam passe d’une étape à l’autre… en cachant le tout à sa mère. Il est encouragé par Marco, le fils du nouveau conjoint de la mère de Sam. Marco, lui, veut devenir policier et il dit
à son ami : « Tu es comme moi. Tu as besoin d’adrénaline dans ta vie pour
être heureux. »
Sam a une blonde qui rêve de devenir journaliste; elle aime aller au fond des choses. Doutant que l’incendie ayant coûté la vie du père de son amoureux a été accidentel, elle manigance pour obtenir
le rapport de police. On y indique que
ce fut un incendie criminel, mais
les circonstances du drame font en sorte qu’il est impossible de le prouver.
Sans dévoiler les soubresauts de l’intrigue, je peux me risquer à dire que le loup
se trouve dans la bergerie et qu’il est
un monstre. J’ajouterai que tous les moyens sont bons pour forcer son entourage à fermer les yeux sur les crimes du coupable, même si cela exige de faire flamber
les preuves dans un autre incendie.
Le torchon brûle dans le roman Brûlé.
On plonge dans le feu de l’action quand
un ado « arrête d’être le personnage secondaire de sa propre vie ».
9 avril 2021
Entre solitudes et réjouissances.
Les francophones et les fêtes nationales (1834-1982), sous la direction de Joel Belliveau et Marcel Martel, essai, Montréal, Éditions du Boréal, 2021, 330 pages, 29,95 $.

Évolution des identités collectives à travers
les fêtes nationales

Les fêtes organisées par les États pour marquer leur naissance
datent du XIXe siècle : le 4 juillet américain depuis 1870 et
le 14 juillet français depuis 1880. L’essai 
Entre solitudes et réjouissances, sous la direction
de Joel Belliveau et Marcel Martel,
retrace les origines et l’évolution
de quatre fêtes nationales célébrées au Canada : le 24 mai, le 24 juin,
le 1er juillet et le 15 août.
Trois aspects particuliers sont abordés :
« le contenu des fêtes nationales et les tensions qu’elles provoquent, la manière dont les francophones les célèbrent et, enfin, le rôle des États fédéral et provinciaux ». L’ouvrage couvre environ 150 ans, soit de
la première société Saint-Jean-Baptiste en 1834 au rapatriement de la Constitution canadienne en 1982.
24 mai
C’est en 1845 que le Parlement de la province du Canada adopte un projet de
loi déclarant le 24 mai jour de la fête de
le reine Victoria. C’est un prétexte pour valoriser la monarchie et les liens du Canada avec la Grande-Bretagne. Cette fête est doublée pendant un certain par une fête de l’Empire « pour infuser un contenu nationaliste à la première ».
En 1918, les francophones marquent toutefois leur opposition en créant la fête de Dollard en réponse à la fête de la reine Victoria et à celle de l’Empire. Adam Dollard-des-Ormeaux est un soldat français qui a vécu à Ville-Marie (Montréal). Il est mort en 1660 lors d’une expédition au cours de laquelle son groupe de 17 Français et un nombre indéterminé de Hurons furent attaqués par des Iroquois au « long sault », un rapide de la rivière des Outaouais. Les historiens en ont fait « un archétype des valeurs chrétiennes
et le sauveur de Ville-Marie.
Cette nouvelle fête ne franchira pas le cap des années 1960. C’est seulement en 2002 que le gouvernement péquiste de Bernard Landry désignera officiellement le lundi précédant le 25 mai de Journée nationale des Patriotes.
24 juin
La Saint-Jean-Baptiste (24 juin) est célébrée pour la première fois en 1834 à Montréal. « Elle marie alors la foi catholique et
la langue française comme fondements de la nationalité. ». Le livre nous apprend que le 24 juin est célébrée à Toronto dès 1851,
à Saint-Boniface dès 1854 et en Nouvelle-Angleterre dès les années 1860.
Notons que c’est en 1866 qu’un jeune garçon personnifie pour la première fois
le saint patron lors d’un défilé, à Montréal. « Pour les organisateurs, il est primordial d’utiliser le défilé et les autres activités pour démontrer le vouloir-vivre collectif des Canadiens français en dépit de leur statut minoritaire et des pressions assimilationnistes. »
Le 24 juin ne devient pas une fête légale (chômée) avant 1925, et uniquement au Québec. Les auteurs notent que « la messe, la procession, les discours patriotiques,
les jeux et les feux d’artifice sont autant d’outils qui furent déployés pour inciter
les Canadiens français à fêter leur nationalité ».
Il faudra attendre l’élection du premier gouvernement péquiste, en 1976, « pour dépolitiser, décentraliser, et démocratiser l’organisation de cette fête ». En en fait une fête laïque et civique qui inclut l’ensemble des Québécois, peu importe leurs origines ethniques.
L’ouvrage consacre tout un chapitre aux célébrations de la Saint-Jean-Baptiste en Ontario. On apprend que Pierre Elliott Trudeau et ses fils Alexandre et Justin ont assisté, en 1978, à la Saint-Jean de Vankleek Hill, dans l’Est ontarien; cela a attiré quelque 30 000 personnes. Il est fait mention que la Saint-Jean à Toronto cède sa place à la Franco-Fête en 1983.
1er juillet
C’est en 1879 que le Parlement adopte le projet de loi faisant du 1er juillet un jour férie appelé Dominion Day en anglais et
fête de la Confédération en français. À l’exception des célébrations des 50e et 60e anniversaires de la Confédération, en 1917
et 1927, le gouvernement fédéral s’occupe peu de promouvoir la fête du 1er juillet.
Quand John Diefenbaker devient premier ministre en 1957, le fédéral commence à s’occuper de façon active et constante de cette célébration. L’accent est surtout mis sur les origines britanniques du Canada.
Le retour des libéraux en 1963 changela donne. Les festivités soulignent la présence des Autochtones et font la promotion du bilinguisme. Des artistes franco-canadiens participent au spectacle sur la colline du Parlement, lequel est télédiffusé à partir de 1961.
En 1968, Trudeau informe son cabinet
que l’expression « fête du Canada » doit remplacer fête du Dominion ou de la Confédération. Ce n’est cependant qu’en 1982 que le 1er juillet devient légalement
la fête du Canada. La même année,
O Canada devient l’hymne national.
15 août
Lors de la première Convention nationale acadienne à Memramcook (N.-B.) en 1881, les 5 000 délégués désignent le 15 août, jour de l’Assomption de la Vierge Marie, comme fête nationale. Deux chapitres se penchent sur la fête des Acadiens. Il est souligné comment on est passé d’une fête religieuse et communautaire à une célébration du réveil économique acadien, pour enfin aboutir à une occasion to share a good time dans le Moncton multiculturel du XXIe siècle.
La fête des Acadiens n’a jamais eu de signification stable, note-t-on. « De fait, rares sont les fêtes nationales à avoir été redéfinies si souvent en si peu de temps. »
En conclusion, les auteurs affirment que chacune de ces fêtes a pris des couleurs distinctes d’une région à l’autre. En faire
un survol, c’était « une façon d’appréhender l’évolution des identités collectives et même des sensibilités politiques des francophonies canadiennes ».
3 avril 2021
Ben Handicott et Kayla Ryan, 50 pays
du monde
, atlas illustré par Sol Linero et traduit de l’anglais par Marion Richaud, Montréal, Éditions Hurtubise, 2021, 112 pages, 29,95 $.

Un tour du monde
en 50 escales

Les jeunes qui aiment l’histoire,
la géographie et le dépaysement seront comblés par un nouvel atlas qui permet de découvrir 50 pays,
de l’Espagne à la Thaïlande en passant par la Colombie et
le Canada. Ben Handicott et Kayla Ryan signent 50 pays du monde,
un album illustré par Sol Linero.
Chaque pays occupe une double page.
Une carte indique ses parcs nationaux,
ses sites historiques, ses richesses naturelles et le relief de son territoire. On présente
un résumé des événements majeurs qui
le marquent, de même qu’un tableau
des informations essentielles (monnaie, langue, population, capitale et symboles nationaux).
J’ai toujours pensé que la Scandinavie comprenait la Suède, le Danemark,
la Norvège, la Finlande et l’Islande.
Ils sont tous des pays membres du Conseil nordique, mais la Finlande et l’Islande
ne font pas partie de la Scandinavie.
Cet atlas nous apprend que le Népal possède au moins huit des dix sommets
les plus hauts du monde, le Mont Everest étant le plus connu, bien entendu.
Les Népalais l’appellent Sagarmatha.
Quant au Cambodge, il abrite le plus grand monument religieux du monde, Angkor Thom; il s’agit d’une cité royale ceinte
de murs de 8 m de haut avec cinq portes grandioses.
Deuxième plus grand pays après la Russie, le Canada possède, comme on le sait,
de belles chaînes de montagnes, d’immenses lacs, des kilomètres de forêts
et d’innombrables occasions de pratiquer des activités de plein air. On souligne que « les Canadiens sont connus pour leur gentillesse et leur non-violence ».
L’Afrique est un peu le parent pauvre
de cet atlas, seulement 9 pays compara-tivement à une vingtaine pour l’Europe. L’Amérique du Sud en compte 6 et l’Asie, 18.
Des ruines de Chichén Itzá (Mexique)
aux paysages grandioses de l’Islande,
cet ouvrage donne l’occasion aux jeunes explorateurs de se familiariser avec les plus fascinants attraits de 50 pays. Les auteurs n’indiquent pas leurs critères de sélection. On souligne qu’« il existe aujourd’hui environ 30 pays de plus qu’en 1990 ».
Le titre dit 50 pays, mais il y en un peu plus car certains sont regroupés, comme
la Scandinavie. Voici la liste complète : France, Royaume-Uni, Irlande, Allemagne, Italie, Russie, Espagne, Grèce, Pays-Bas, Estonie-Lettonie-Lituanie, Pologne, Hongrie, Islande, Suisse, Danemark-Norvège-Suède, Turquie, Inde, Vietnam, Thaïlande, Chine, Indonésie, Japon, Népal, Israël, Iran, Jordanie, Arabie Saoudite et Émirats arabes unis, Malaisie, Corée du Nord et du Sud, Philippines, Cambodge, Afrique du Sud, Égypte, Maroc, Éthiopie, Nigeria, Madagascar, Kenya, Mozambique, Rwanda, Canada, Mexique, États-Unis d’Amérique, Cuba, Argentine, Brésil, Pérou, Chili, Bolivie, Colombie. Australie et Nouvelle-Zélande.
25 mars 2021
Josée Ouimet, Dans le secret des voûtes, tome 1, « Le trésor des augustines »,
roman, Montréal, Éditions Hurtubise, 2021, 280 pages, 24,95 $.

Les bases d’une saga historico-sentimentale

Josée Ouimet a publié près de quarante romans et biographies,
tant pour jeunes que pour adultes. On lui connaît, entre autres, deux sagas historiques en trois tomes
qui ont connu un bon succès.
Elle a décidé de récidiver avec
Dans le secret des voûtes dont
le premier tome s’intitule
« Le trésor des augustines ».
Pendant plus de 250 pages, la romancière campe ses personnages et développe
des imbroglios, mais ne boucle jamais
la ceinture. Elle garde ses munitions pour faire avancer l’intrigue dans les deux prochains tomes. Parlant de munitions, l’action du premier volet se déroule juste avant la fin de la Seconde Guerre mondiale.
Solange Lefebvre décide d’entrer chez
les augustines de Québec même si la vie religieuse ne lui dit rien. C’est la seule
façon pour elle de pratiquer le métier d’infirmière. On ne tarde pas à découvrir qu’à travers les soins prodigués aux malades, Solange se cache d’elle-même.
Un passé tantôt trouble tantôt amer la suit.
Un jour, la sœur postulante doit s’occuper d’un séduisant soldat allemand appelé Jörg Munsen. Fait prisonnier en Belgique en 1940, il était détenu dans un camp de bûcherons au Lac-Saint-Jean. Sévèrement blessé en abattant un arbre, il est conduit au couvent des augustines.
L’autrice écrit que « Solange avait cru que l’amour de Dieu comblerait celui qu’elle avait perdu. Aujourd’hui, cependant,
lorsque la main chaude de Jörg Munsen avait gardé la sienne prisonnière, le doute s’était immiscé en elle. » De tendres sentiments ne tardent pas à ébranler
sa foi déjà faible.
D’autres personnages meublent ou compliquent l’intrigue du roman, notamment la mère, les sœurs et le frère
de Solange. Ils semblent tous mener
une vie de misère et de désenchantement. Les sourires et les rires semblent quasiment absents dans les vingt-quatre chapitres
de ce premier tome.
Le titre Dans le secret des voûtes réfère
à plus d’un rebondissement. Jörg tente
de s’évader de l’hôpital avec Solange et
croit pouvoir y arriver lorsque les deux aboutissent sous les voûtes du couvent. Hélas, l’ardeur du loup qui a motivé son plan doit céder la place à la soumission
de l’agneau, « la force du prédateur à
la vulnérabilité de la proie ».
Plus loin, un cortège de diplomates et
de militaires polonais chargés de lourdes caisses arrive chez les augustines dans
le plus grand secret. Mais que renferment donc ces coffres qu’on s’affaire à dissimuler sous les voûtes du monastère ? Rien de moins que des joyaux du patrimoine de Pologne sortis du pays pour ne pas tomber entre les mains des nazis. Le tome 2 nous en dira sans doute plus…
Josée Ouimet semble avoir choisi de concocter un menu pouvant piquer
la curiosité de ses lecteurs. Malgré qu’elle ait ajouté quelques épices sentimentales
et quelques parfums historiques, on reste naturellement sur notre faim. C’est le but
de tout premier tome d’une saga.
20 mars 2021
Camille Bouchard, Les Grossièretés
de Jacques Cartier
, Exploratus 1, roman, Montréal, Éditions Boréal, coll. Boréal Junior #120, 180 pages, 13,95 $.

Jacques Cartier ne se
laisse pas enfirouaper

Camille Bouchard écrit surtout pour un jeune public. On lui doit près
de 150 titres (nouvelles, récits et romans). Avec Les Grossièretés
de Jacques Cartier
, il entame
une nouvelle série intitulée Exploratus, pour les préados.
Le narrateur du roman est Charles-Antoine, 11 ans, qui vit dans un modeste village
de la Côte-Nord. Sa petite vie tranquille bascule le jour où son grand-oncle hérite d’une vieille maison en Colombie-Britannique. Les deux s’envolent vers Vancouver pour voir ce qu’une excentrique parente à léguer.
Dans le Prologue, Charles-Antoine avoue que des trucs bizarroïdes lui arrivent et que, « avec toi à mes côtés, ce sera plus facile de passer au travers des complications qui me tombent dessus ».
Il ne sait pas qui est ce « toi », alors il l’appelle « toi qui lis ». C’est simple et neutre, gars ou fille, jeune ou vieux. L’expression « toi qui lis » revient très souvent dans le récit et ce n’est pas toujours élégant.
Une fois dans la vieille maison, Charles-Antoine laisse son grand-oncle discuté du legs avec le notaire et commence à explorer les lieux. Dans la bibliothèque, il découvre ce qu’il croit être un simple coffret, mais
il s’agit d’un « Exploratus », capable de ramener à la vie – du moins pour quelques heures – les fantômes d’explorateurs disparus depuis des centaines d’années.
La dernière chose à laquelle Charles-Antoine s’attend, c’est de voir apparaître devant lui un Jacques Cartier verbomoteur qui passe son temps à dire des énormités ! Il sursaute « comme une tranche dans un grille-pain ».
Le style de Camille Bouchard est très coloré, notamment au niveau des jurons. En voici quelques exemples : le grand-oncle dit « Misère à pied! »; Charles-Antoine lance des « Crotte de sauterelle! » ou « Pet de grenouille »; Jacques Cartier s’énerve avec « Barbe de bouc! »; La Rocque de Roberval, ennemi juré de Cartier, rétorque « Nom d’une truie! » et « Nom d’un cachalot! ».
Parmi les énormités que lance Jacques Cartier, il y a des commentaires sexistes ou racistes. Dans une remarque adressée à Charles-Antoine, il dit qu’un gars doit toujours être nice avec les filles, « car ce sont de faibles créatures de Dieu ». Il traite une hôtesse asiatique de Sauvagesse et d’Iroquoise.
À noter que Bouchard met dans la bouche de Jacques Cartier des mots qui ne sont pas du tout de son époque, comme cet adjectif nice ou le verbe enfirouaper.
Dans un dossier préparé par l’éditrice,
il est noté que le mot Sauvage employé par les Européens n’avait pas la connotation péjorative qu’on lui connaît de nos jours.
Il signifiait simplement « homme qui vit dans les bois ». Le dossier d’une dizaine
de pages fournit des renseignements sur
la vie et les voyages de Jacques Cartier.
Avec cette nouvelle série Exploratus
pour un lectorat de 9 ans et plus, Camille Bouchard promet de nous faire rigoler tout en nous faisant découvrir, à chaque tome, un explorateur qui a contribué à façonner le monde dans lequel nous vivons.
16 mars 2021
Jean-Pierre Charland, La Pension Caron, tome 3, Grands drames, petits bonheurs, roman, Montréal, Éditions Hurtubise, 2021, 416 pages, 24,95 $.

L’armée, l’Église et le sexe

Le romancier Jean-Pierre Charland a un penchant pour les sagas. Comme il fallait s’y attendre,
il nous sert le troisième tome de
La Pension Caron : « Grands drames, petits bonheurs ». Nous sommes en 1941 et la guerre fait rage depuis plus de deux ans.
Ce contexte bouleverse la vie
de plusieurs à la Pension Caron.
Parmi les personnes qui reviennent en force, il y la propriétaire Précile Caron et son amoureux Léandre Gonthier, le couple Louis et Constance Bujold, les « vieilles filles » Jovette et Yvette ainsi que Lise et Hélène, deux jeunes locataires en quête d’un bon parti.
Comme tenancière d’une maison de chambres, Précile Caron sait que les commères ne se distinguent pas par leur ouverture d’esprit, ni par leur charité chrétienne. Et elle n’ignore pas que des querelles entre jeunes filles concernent presque toujours un garçon.
Une locataire envieuse se demande facilement ce que sa voisine chanceuse en amour a plus qu’elle. « Hélène en arrivait à se sentir coupable de sa chance, peut-être comme un soldat qui, après une attaque, se découvrait le seul survivant de son peloton. »
Parlant de soldats, Jean-Pierre Charland écrit qu’il se trouve certains moralisateurs catholiques pour affirmer qu’il s’en passe des vertes et des pas mûres de l’autre côté de l’Atlantique où « des jeunes hommes, loin de leur curé et leur famille, cherchaient les occasions de pécher ».
La couverture du livre montre deux soldats et deux jeunes femmes à l’entrée du Parc Belmont. Tout un chapitre est consacré aux manèges de cet endroit. C’est là que Hélène rencontre Adrien, économiste de 26 ans et employé de la Commission des prix et du commerce en temps de guerre.
Les fréquentations vont bon train, mais Hélène est « une jeune fille bien, soucieuse de n’accorder ses faveurs qu’après le mariage » ; Adrien découvre qu’elle est toutefois prête « à concéder de petits acomptes » en attendant le grand jour.
Le rôle de l’Église à l’endroit des jeunes épouses est fortement souligné. Leur rôle est de procréer, d’élever une famille chrétienne. Cela n’empêche cependant pas certaines locataires de se questionner sur comment ne pas tomber enceinte quelques mois après le mariage.
Hélène, pour sa part, n’hésite pas à mettre cartes sur table. Elle est vierge aujourd’hui et le sera encore le jour de son mariage. Voilà ses valeurs. Elle en fait part à son fiancé, avec cette précision : « en insistant un peu, il réussirait à m’entraîner dans
son lit, car je l’aime, mais cela me rendrait malheureuse ».
L’amoureux de Précile Caron est un homme qui a déjà été marié. Quand Léandre Gonthier se rend à l’archevêché de Québec pour entamer la procédure d’annulation
de son mariage, il se rend compte que
le personnel de l’Église catholique forme
un redoutable réseau d’information, sans doute supérieur à celui de l’armée canadienne.
L’auteur mentionne Fulgence Charpentier, sans préciser que ce dernier est un Franco-Ontarien. Il souligne simplement que Charpentier s’occupait de la section française du Bureau de censure du Canada durant la Seconde Guerre mondiale.
Il est évidemment question de la conscription et de la promesse du premier ministre Mackenzie King. Ce dernier tient un plébiscite en 1942 pour demander à
la population de le dégager de sa promesse de ne pas recourir à la conscription pour
le service outre-mer. Comme on le sait, durant la campagne, il martèle ce slogan ambivalent : « la conscription si nécessaire, pas nécessairement la conscription ».
Ce troisième tome repose de toute évidence sur une recherche méticuleuse. Comme tout le côté militaire est bien connu, j’ai trouvé qu’il était difficile de maintenir l’intérêt
du lecteur à plusieurs moments de
la narration.
24 septembre 2021
Denis Bachand, Voyages en nostalgie. Parcours mémoriel à travers les arts et
les médias
, essai, Ottawa, Les Presses
de l’Université d’Ottawa, 2021, 144 pages, 19,95 $.

La nostalgie accueille
le passé et embrasse l’avenir

Professeur émérite au Département de communication de l’Université d’Ottawa, Denis Bachand situe ses intérêts de recherche au confluent des arts, de la culture et des médias. Il vient de publier Voyages en nostalgie, un essai sur le pouvoir évocateur de la littérature,
de la musique, de la publicité,
de la télévision, du cinéma et
des jeux vidéo. 
Le vocable nostalgie est un néologisme
créé à partir des mots grecs nostos (retour) et algos (douleur ou souffrance). Il est apparu la première fois en 1688. Par la suite, des recherches en psychologie cognitive
ont démontré que, plus on remonte dans
le temps, plus le volume de souvenirs augmente pour les événements vécus entre 10 et 30 ans. Ce « pic de réminiscence » s’explique par l’intensité de nos premières expériences (amour, voiture, voyage) durant une période importante de formation de
la personnalité.
Selon Bachand, les rappels du passé représentent une large part de la littérature. En témoigne l’engouement des lecteurs
pour les romans historiques échelonnés
sur plusieurs tomes. On n’a qu’à penser
aux œuvres de Jean-Pierre Charland et Michel David. Ces histoires du bon vieux temps « correspondent à ce qu’un large lectorat demande et apprécie, sans doute parce qu’il y trouve un espace de repos, d’apaisement, quelque chose comme
un refuge rassurant et protecteur contre
les agressions du temps présent et
une certaine peur de l’avenir que l’on
ne maîtrise pas. »
Du côté de la publicité, des études récentes tendent à prouver que le recours à
la nostalgie favorise la rétention
des messages. Pas étonnant alors que
les concepteurs publicitaires scrutent avec soin le passé de leurs publics pour repérer les ingrédients les plus susceptibles d’activer « la corde sensible de la nostalgie ».
Dans le domaine de la musique,
les émissions De Céline Dion à la Bolduc, Hommage à Woodstock, La Tournée des idoles et le rappel de Jeunesse d’aujourd’hui par Michèle Richard sont autant d’événements qui font appel explicitement
à la nostalgie. Bachand souligne que
le cerveau connaît un développement neurologique rapide à l’adolescence (entre 12 et 22 ans) et que les émotions ressenties pendant cette période s’imprègnent profondément dans la mémoire chimique
du cerveau. Il ne s'agit pas uniquement
d'un phénomène culturel, mais également d'une commande neuronale.
En matière de télévision, les documentaires et des émissions du type Tout le monde
en parlait
font nécessairement référence
au passé et à l’histoire. Un grand nombre
de fictions télévisuelles utilisent le ressort de la nostalgie. Les belles histoires des pays d’en haut (1956-1970) est un bel exemple. Une nouvelle télésérie a été créé par Radio-Canada en 2016.
Au cinéma, Les Années de Rêves de Jean-Claude Larocque (1984) « génère de façon avouée des sentiments nostalgiques pour une période d’effervescence nationaliste ». L’auteur ajoute que le sport participe
à ce phénomène et peut déclencher
des sentiments nostalgiques :
« En regardant Maurice Richard – solidement interprété par Roy Dupuis –,
je me suis retrouvé en compagnie de
mon père devant l’écran de télévision comme plusieurs le faisaient tous
les samedis soir de la saison pour écouter La soirée du hockey. »
Les arts et les médias réveillent des souvenirs enfouis sous des couches d’oubli. Dans son avant-propos, Denis Bachand a écrit : « La nostalgie est un rétroviseur
que l’on promène sur la ligne du temps qui passe, un véhicule d’exploration de nos états d’âme. » En conclusion, il s’exprime
en ces termes : « Fidèle compagne de
nos rêveries, la nostalgie accueille le passé et embrasse l’avenir dans le mouvement incessant du présent qui lui tend les bras. »
18 septembre 2021
Angèle Delaunois, Émile et sa poulette, album illustré par Félix Girard, Montréal, Éditions de l’Isatis, coll. Tourne-Pierre no 78, 2021, 32 pages, 19,95 $.

Pondre et répondre

J’ai grandi à la campagne et nous avions trois ou quatre poulaillers.
Je n’étais donc pas en territoire inconnu lorsque j’ai lu Émile et
sa poulette
, d’Angèle Delaunois.
Sauf que dans mon cas, les coqs étaient nourris pour finir à l’abattoir, quelques-uns dans notre assiette. Avec Émile, ça ne peut pas
se passer comme ça.
Émile, bébé frisé, et un poussin doré sont nés presque en même temps. À peine a-
t-il dix dents que l’enfant fait la tournée
du poulailler avec son Papi. Parmi toutes
les poules, Émile a une préférée qu’il baptise Poulette.
Saviez-vous que le numéro de téléphone du poulailler est 444-1-9 ? L’inséparable amie d’Émile pond un œuf par jour, puis
un tous les deux jours… tous les trois jours… et ensuite juste une fois par semaine… enfin, plus du tout. Mamie propose de la manger un dimanche soir. Inconcevable ! Émile a plus d’un tour dans son sac pour sauver
sa copine.
Vers la fin de l’histoire, on lit qu’« il y eut beaucoup d’explications de part de d’autre » (entre Émile et ses parents). J’aurais aimé en connaître quelques-unes, peut-être sous forme d’une question et d’une réponse. Pondre et répondre. Il n’y a jamais de dialogue, juste de la narration.
Cet album écrit par Angèle Delaunois
et illustré par Félix Girard s’adresse aux
plus de 4 ans. Il aborde les thèmes de l’amitié, de la famille, des animaux et de
la campagne. Le vert, le jaune et le roux sont les couleurs qui dominent dans les illustrations pleine page et qui accentuent l’intensité des sentiments.
Isatis est une maison d’édition qui publie depuis dix-sept ans des albums, des romans graphiques, des documentaires et
des biographies sur des sujets engagés, philosophiques et poétiques.
14 septembre 2021
Collectif, 52 week-ends inoubliables
au Québec et en Ontario
, guide, Montréal, Guide Ulysse, 2021, 256 pages, 34,95 $.

Escapades étonnantes
en Ontario et au Québec

Les touristes désireux de découvrir l’Ontario et le Québec se font souvent proposer des circuits tels qu’un tour du monde culinaire à Toronto, les splendeurs naturelles
et architecturales de Niagara Falls et Niagara-on-the-Lake, une escapade romantique dans le Vieux-Québec ou l’observation des baleines
à Tadoussac. Pour varier le menu, l’éditeur Guides de voyage Ulysse
a réuni 52 week-ends inoubliables au Québec et en Ontario.
Que ce soit pour une balade gourmande, une virée urbaine, une excursion sportive, une pause détente, un séjour contemplatif, une sortie culturelle ou une fugue festive, cet ouvrage abondamment illustré présente d’abord des activités phares, puis des expériences hors des sentiers battus.
Il fournit quantité de repères pour bien profiter d’un voyage de quelques jours, comme des suggestions sur l’hébergement, des indications pour se déplacer efficacement, des tuyaux pour optimiser
son budget et autres conseils utiles.
Pour vous donner un exemple de circuits moins connus, j’ai choisi « Suivre l’Apple
Pie Trail en Ontario » et « Un week-end tout en poésie à Trois-Rivières ». Je ne savais pas que l’Ontario est la plus grande province productrice de pommes au Canada. L’Apple Pie Trail se situe aux abords de
la baie Georgienne. L’itinéraire proposé couvre la région de Meaford, Thornbury
et Beaver Valley.
Il est possible de visiter plusieurs cidreries, avec dégustation bien entendu. Certains vergers permettent aux touristes de cueillir eux-mêmes des pommes. Le Spy Cider House & Distillery, dans Beaver Valley, confectionne des cidres qui font écho à son nom (spy = espion) : Golden Eye, Never Say Never, Mata Hari. En octobre, le Meaford International Film Festival se tient la fin
de semaine de l’Action de grâce, en même temps que l’Apple Harvest Festival dans
le secteur sud de la baie Georgienne.
Le Festival international de poésie de Trois-Rivières a lieu au début d’octobre. C’est Félix Leclerc qui a donné à cette ville le nom de « Capitale mondiale de la poésie » lors du premier festival en 1985. Au centre-ville,
sur la Promenade de la Poésie, on peut lire quelque 300 plaques affichant des extraits de poèmes québécois. Au Parc portuaire,
ce sont 103 poèmes en 22 langues qui longe la Promenade internationale de la Poésie.
Seconde ville fondée en Nouvelle-France (1634), Trois-Rivières offre des sites qui méritent un arrêt, notamment le Lieu historique national des Forges-du-Saint-Maurice, la Vieille Prison et le Manoir Boucher de Niverville. À une quinzaine de kilomètres, le Moulin seigneurial de Pointe-du-Lac renferme une galerie d’art et
un centre d’interprétation sur la transfor-mation du blé en farine et du sciage.
Un atelier (sur réservation) permet de faire son propre pain.
Juste pour piquer votre curiosité, voici quelques autres titres de circuits proposés : Explorer la région de Hamilton, capitale mondiale des chutes; À l’aventure sur
la Véloroute des Bleuets; À la rencontre
des artisans du bois à Saint-Jean-Port-Joli; Immersion dans la culture autochtone sur l’île Manitoulin.   
Lorsque le circuit couvre une région,
il aurait été bon d’inclure une carte ou
un plan routier. Autrement, il n’y a pas de doute que 52 week-ends inoubliables au Québec et en Ontario s’avère un allié précieux pour préparer de formidables équipées de quelques jours.
10 septembre 2021
Serge Fisette, L’Homosexualité masculine au Québec. De la Nouvelle-France à nos jours, essai, préface de Robert Lepage, Montréal, Éditions Québec Amérique, coll. Dossiers
et documents, 2021, 312 pages, 29,95 $.

Étude exhaustive sur l’homosexualité masculine au Québec

Il y a parfois lieu de revoir l’Histoire pour y inclure ce qui a été oublié, omis ou ostracisé. C’est ce que fait Serge Fisette dans L’Homosexualité masculine au Québec. Il s’agit
de l’étude la plus minutieuse et
la plus exhaustive sur ce sujet.
L’auteur procède par tranches d’années : 1648-1899, 1900-1959, 1960-1969, 1970-1979 et ainsi de suite jusqu’aux années 2000. On y apprend, par exemple, qu’un soldat tambour est accusé de crime contre nature en 1648, et que la sodomie était
une faute tellement grave en 1703 que seul l’évêque pouvait l’absoudre.
Les journaux font régulièrement mentionde « crimes dignes de Sodome et Gomorrhe » : Le Canadien en 1885, La Presse en 1886, Le Courrier du Canada en 1899. Les premiers à se définir sur la base de leur homosexualité sont des commis, des cols blancs et des petits commerçants.
L’auteur parle de la relation qu’a eue Émile Nelligan avec le jeune Arthur de Buissières. Dans l’espace de quelques décennies,
on passe du sodomite voué à l’enfer, au criminel passible d’emprisonnement, puis au fou enfermé à l’Hôpital Saint-Jean-de-Dieu.
À coups d’exemples concrets, Serge Fisette démontre que « c’en est bien fini de l’apparente cohésion sociale fondée sur
la triade patrie / église / famille ». En 1968, des gais et des lesbiennes sont interrogés pour la première fois à la télévision lors
de l’émission Dossier animée par Bernard Derome.
Puis arrive le moment où ce qui passait pour un aveu se révèle clairement comme une revendication. Les organismes LGBT voient le jour. L’auteur écrit que le Front
de libération homosexuel, créé à Montréal en 1971, est le premier regroupement gai
du Canada. Il fait erreur puisque University of Toronto Homophile Association fut créé en 1969.
Il n’y a pas que les policiers, juristes, militants et politiciens qui s’intéressent à
la question homosexuelle. « Écrivains, poètes, dramaturges, cinéastes et artistes
se sentent éminemment concernés, et participent à la construction d’un vaste
et impressionnant corpus d’œuvres. »
Dans presque chaque chapitre ou tranche d’années, il est fait mention d’une kyrielle de romans, pièces de théâtre, recueils de poésie, essais, magazines, films et expositions. Cela devient un peu lassant. L’auteur aurait dû inclure quelques appendices pour dresser une liste chronologique complète de
la production culturelle.
Michel Tremblay n’a jamais voulu être
le porte-drapeau de la cause homosexuelle. Malgré lui, il épousera cette cause« par sa facilité à charmer la presse en tenant
des propos souvent amusants, parfois contestataires et revendicatifs, toujours intelligents ».
Un chapitre est consacré au sida et à
son impact au Québec. Le docteur Réjean Thomas note à quel point on était dans
un climat de psychose et de paranoïa.
Les organismes de soutien et les œuvres littéraires ou artistiques ont abondé durant cette période.
En 1993, la firme Léger & Léger a effectué un sondage démontrant que 48,5 % des personnes interrogées reconnaissaient avoir eu des rapports homosexuels, le nombre s’élevant à 63 % chez les 25-34 ans. Une autre étude estime que le pouvoir d’achat des personnes LGBT s’élève à 13 milliards
de dollars par année, soit 20% supérieur à celui du Québécois moyen.
Une communauté minoritaire n’a peut-être jamais disposé d’autant d’organismes voués à la défense de ses droits. Ils prolifèrent « dans les secteurs aussi variés que la culture, le sport, le loisir, les affaires, ainsi que l’action politique et communautaire ».
Je termine sur un renseignement moins connu. À chaque moment où ont été adoptés des projets de loi favorisant l’égalité des gais et lesbiennes au Québec (1977, 1996, 1999, 2002), il y a eu des députés homosexuels au sein du groupe parlementaire et au sein du conseil
des ministres.
2 septembre 2021
Josée Ouimet, Dans le secret des voûtes, tome 2, Les chemins inverses, roman, Montréal, Éditions Hurtubise, 2021,
264 pages, 24,95 $.

Habile mélange
de romantisme et d’action

Le premier tome du roman
Dans le secret des voûtes,
de Josée Ouimet, a campé Solange, une postulante chez les Augustines, qui découvre le sentiment amoureux auprès d’un soldat hospitalisé à Québec durant la Seconde Guerre mondiale. Dans le second tome, Solange pratique son métier d’infirmière sous la direction
d’un jeune médecin
qui s’entiche d’elle.
Le coup de foudre, l’amour, la tendresse,
le sentiment maternel, voilà les principaux ingrédients de ce second volet intitulé
« Les chemins inverses ». José Ouimet excelle dans l’art de multiplier
les rebondissements, tant à Québec qu’en Europe, et de situer son intrigue d’après-guerre dans le contexte du Duplessisme.
Solange a étouffé sa jeunesse sous
le costume sévère d’une Augustine.
Elle met tellement d’efforts à tenter d’oublier
le sentiment de tendresse envers un homme en le muselant « à grands renforts de travail, de prières et d’abnégation ».
Jörg,
le soldat qu’elle a soigné, s’est sauvé,
non sans laisser une marque indélébile dans le cœur de Solange.
Dans ce second tome, la sœur de Solange joue un rôle de premier plan, notamment
en incarnant une situation où les femmes doivent lutter fermement pour surmonter l’autoritarisme des hommes, de la société et de l’Église. Le roman est un habile mélange de romantisme et d’action.
Josée Ouimet illustre comment « l’amour,
le vrai, ne se nourrit pas à la routine des jours, au devoir conjugal, à la soumission.
Il se nourrit à l’aventure, à la liberté,
à la quête d’absolu, à une certaine forme
de folie. »
Le côté romantique donne droit à quelques envolées lyriques, dont voici un exemple : « La chaleur de son corps, l’odeur de
ses cheveux contre sa joue, la douceur
de ses lèvres sur les siennes, et la tendresse de son regard l’avaient remué jusqu’à l’âme. Sa seule présence illuminait tout. »
La romancière aime garder ses lecteurs
et lectrices en haleine. Chaque fois qu’un personnage semble avoir atteint son but,
il ou elle n’a d’autre recours que d’en se remettre aux caprices d’un destin qui parsème son chemin d’embûches. Et elle
ne boucle pas encore la boucle. La dernière ligne – FIN DU DEUXIÈME TOME – annonce de toute évidence une suite. Solange et
Jörg seront de retour.
Josée Ouimet a publié une trentaine de romans pour jeunes et adultes, ainsi que
des poèmes et des nouvelles dans plusieurs collectifs. Elle demeure très active dans
le milieu littéraire en donnant des ateliers
et des conférences dans les écoles et
les bibliothèques tant au Canada qu’à l’étranger.
29 août 2021
Christine Lamer, Téléroman, saison 2,
roman, Montréal, Éditions Hurtubise, 2021, 288 pages, 24,95 $.

Roman en dents de scie

Avec Téléroman, saison 2,
Christine Lamer revient à la charge pour nous montrer comment
une femme peut occuper avec brio les fonctions d’animatrice,
de productrice et d’imprésario.
Nous retrouvons la brillante
et fougueuse Marie Jolie à qui tout réussit professionnellement.
Mais comment se présente
la quête amoureuse de
cette femme de 50 ans ?
En faisant la promotion de ce second et dernier tome de Téléroman, les Éditions Hurtubise soulignent que Christine Lamer décrit avec moult détails le fascinant milieu de la télévision québécoise. Ce n’est pas vraiment le cas. On passe peu de temps dans les coulisses ou sur les plateaux
de tournage. On voyage beaucoup
et luxueusement.
Une très grande partie du roman porte
sur le protégé de Marie Jolie, un jeune chanteur d’une naïveté attirante, d’une sensibilité attendrissante et d’un charme
à toute épreuve. Moitié Haïtien, moitié Suédois, Charles-Viktor Dumas envoûte
son public et rafle un trophée après l’autre, dont l’Eurovision.
À titre d’imprésario de Dumas, Marie Jolie voyage dans les grandes capitales d’Europe. Cela permet à la romancière de fournir
des descriptions détaillées d’hôtels, salles d’opéra, bateau de croisière et résidences luxueuses. Il m’a semblé parfois que
son carnet de notes devenait un copie-collé.
Le roman parle plus d’amour que de téléroman. Marie Jolie n’a pas oublié
son premier et seul véritable coup de cœur, Nicolas Cameron ou Nikki. Ce dernier est vice-président de PolyGram Records et travaille le plus souvent à Londres.
Pour corser l’intrigue, la romancière fait
de leur relation une histoire en dents
de scie.
Marie Jolie surfe constamment sur les bons coups. Comme femme d’affaires, les solutions lui paraissent évidentes, « mais comme amoureuse, c’était la purée de pois ». Nicolas Cameron doit ramer durement pour reconquérir le cœur de celle qu’il décrit
en ces termes : « Adorable, impétueuse, bouillonnante, imprévisible; tu es à la fois volcan et fragilité, tu es tempête et rosée
du matin, tu es à la fois déterminée et inquiète. Je suis tombé en amour avec
tes contradictions. »
Dommage que l’anglicisme « tombé en amour » se soit glissé dans la dernière phrase. Autrement, le style de la romancière est assez bien ciselé et les comparaisons sont parfois originales. En voici un exemple : « une sculpturale blonde au décolleté aussi vertigineux que la gorge
de Coaticook ».
Christine Lamer campe plusieurs autres personnages avec aplomb, dont celui de
la mère de Marie Jolie, qui a élu domicile
en Suisse. On s’y rend souvent, toujours
en première classe, dans les airs comme
sur terre. Le roman devient « à bon verre, bonne table », pour reprendre le titre
du magazine de la Régie des alcools
de l’Ontario.
Téléroman, saison 2 plaira plus aux amateurs d’histoires de cœur qu’aux férus de télédiffusion.
24 août 2021
Clémentine V. Baron, Anne Frank, album, Paris, Unique Héritage Éditions, coll. Quelle Histoire, 2017, 40 pages, 7,95 $.

Album ludique
sur Anne Frank

L’histoire d’Anne Frank et de
son journal est bien connue. Nombre d’ouvrages ont relaté chaque facette de la vie d’Annelies Marie Frank (Anne), née le 12 juin 1929 à Francfort-sur-le-Main (Allemagne) et morte du typhus dans un camp de concentration en 1945. Un petit album simplement intitulé Anne Frank, de Clémentine V. Baron, propose une initiation ludique et facile d’accès sur l’histoire d’une
des plus célèbres écrivaines
du monde entier.
On apprend qu’Anne écrivait un journal pour se tenir occupée durant le séjour clandestin de sa famille juive dans 
le grenier d’une maison à Amsterdam,
aux Pays-Bas. Anne n’a que 15 ans lorsqu’elle décide de transformer son journal en roman qui devait s’intituler L’Annexe. La déportation de la famille
vers Auschwitz bouleverse son plan,
comme on le sait
C’est Miep Gies, une collaboratrice d’Otto Frank, père d’Anne, qui découvre et récupère le journal intime. Quand Otto Frank sort
du camp de concentration en 1945, Miep Gies lui remet les écrits de sa fille. Le Journal d’Anne Frank paraît en juin 1947. Il a été traduit en plus de 70 langues et vendu
à environ 30 millions d’exemplaires.
Le Journal d’Anne Frank a donné lieu à
des pièces de théâtre ainsi qu’à des films.
Il est inscrit au registre international de Mémoire du monde depuis 2009.
Dans divers pays, des rues, des écoles et
des parcs ont été baptisés Anne Frank.
Le plus intéressant dans cet album, ce sont les cinq petits jeux à la fin du livret.
Un premier jeu présente 20 dessins de personnes, objets ou animaux qu’il faut identifier dans un gros plan de l’Annexe.
Il y a le jeu des 7 erreurs et un jeu d’ombre sur la silhouette d’Otto Frank. Un petit quiz de trois questions porte sur le pays envahit par Hitler en septembre 1939, sur le nombre d’années que les Frank sont restés cachés dans l’annexe, et sur le prénom de la grande sœur d’Anne.
La collection Quelle histoire d’Unique Héritage Éditions propose des albums sur plus de 45 personnages. Cela va de Néfertiti à Lady Diana en passant par Léonard de Vinci, Napoléon, Marie Curie, Coco Chanel, Picasso et Simone Veil. 
15 août 2021
Lyne Richard, Prismacolor no 325,
nouvelles, Montréal, Lévesque éditeur,
coll. Réverbération, 2021, 168 pages, 21,95 $.

Silence et tumulte
de la narration

La couleur rouge évoque quelque chose de chaud et de vivant,
mais aussi la mort. Dans la gamme de crayons Prismacolor, le no 325
est rouge sang. Le tout nouveau recueil de nouvelles de Lyne
Richard s’intitule justement Prismacolor no 325.
Les textes de Richard nous entraîne dans
les rues du quartier Saint-Sauveur de Québec, à la rencontre de personnages simples et vrais qui traversent des moments difficiles. La couleur rouge accompagne ce défilé tantôt déchirant, tantôt attendrissant, mais toujours empreint d’humanité.
Dans la nouvelle intitulée « De la mélan-colie dans l’œil », l’autrice se penche
sur le sort d’une femme qui a « depuis longtemps démissionné de la tendresse, démunie devant la férocité de la vie ». Ailleurs, c’est l’histoire d’une mère qui,
une fois le cordon ombilical sectionné,
a laissé tomber l’amour en même temps dans le bac stérilisé.
Dans une nouvelle, on se demande comment un personnage si doux et gentil peut écrire des histoires remplies d’horreurs ? Ailleurs, un vieux couple commence à défaire
ses caresses « comme si c’était un vieux tricot », puis on passe de deux corps usés qui n’ont plus envie l’un de l’autre…
à un ménage à trois.
Énergie et fatigue, gaieté et tristesse, rêve
et mélancolie, tout a sa place dans ces 27 courts textes pleins d’humanité. Tantôt, l’autrice choisit d’effacer toutes les couleurs de sa mémoire et de ne garder que l
e rouge, pour jouir à vif dans toutes ses plaies. Tantôt, elle a l’art de nous envelopper à la fois par le silence et le tumulte d’une narration bien orchestrée.
Des personnages et des lieux décrits dans diverses nouvelles reviennent pour étoffer un des derniers textes du recueil.
On retrouve ainsi Mathias et sa petite librairie gratuite, puis la voisine qui aimait Dalida, de même que les pots remplis
de pinceaux d’une peintre imaginaire.
Le plus intéressant dans cet ouvrage,
à mon avis, ce sont les réflexions sur
le livre ou la lecture, Ici et là, Lyne Richard glisse des remarques du genre « Les livres me donnaient des matins neufs comme d
u bon pain. » Ou encore : « Les livres
nous étreignent mieux que les hommes.
Ils ont cette capacité à entrer en nous
sous forme de clarté. »
Un personnage peut tenir une livre entre ses doigts pendant une heure, puis fermer les yeux et retenir son souffle « parce
qu’il y a trop de bonheur entre les mots ». Les livres ont des odeurs, des humeurs plus graves que la mémoire. « Elles attendent, fidèles, indélébiles comme une brûlure. »
Lyne Richard a un style coloré – toute
la boîte de Prismacolor y passe – et sait bien camper ses personnages en deux temps trois mouvements. J’ai beaucoup
aimé son jeu de mot lorsqu’elle a écrit
que l’envie de mourir peut être « happée par l’absent aigu ».
Poète, nouvelliste et romancière, Lyne Richard est née et vit à Québec. Elle a déjà publié trois recueils aux Éditions David,
à Ottawa. L’illustration en page couverture est aussi son oeuvre ; l’acrylique s’intitule « Au bord du rouge ».
9 août 2021
Oriane Smith, En route ! album illustré par Chloloula, Montréal, Éditions les 400 coups, 2021, 32 pages, 16,95 $.

Le long de la route

Le mot « route » évoque des tracés, des trajets, des traverses. Ça peut aussi être synonyme de voyages selon Oriane Smith qui signe
un petit album intitulé tout simplement En route !
D’une page à l’autre, nous découvrons
les diverses formes de routes, de la plus grande qui est l’autoroute, à la plus petite qui est une piste perdue dans la forêt.
Il y a les rues tranquilles ou achalandées, bien entendu, et les routes pittoresques
de campagne.
Une route peut mener à la mer ou au sommet d’une montagne. Parfois il y a
des obstacles à franchir en cours de route ou des décisions à prendre parce que
la route bifurque et à droite et à gauche
ou disparaît dans un amas de neige.
Une route peut prendre la forme
d’un raccourci vers le point à atteindre ou encore devenir un chemin vers l’inconnu, vers une destination étrangère.
Tous les jours, nous empruntons une multitude de routes… à pied, en autobus,
en métro, en voiture, en train, en avion,
en imagination aussi. Et parfois la route nous conduit vers de nouveaux amis.
Le texte occupe très peu d’espace dans
cet album de 32 pages illustrées par Chloloula. Ses crayons sont une caméra
qui capte tous les angles, toutes les ombres et les lumières, tous les visages et tous
les mouvements.
2 août 2021
Éric Plamondon, Aller aux fraises, nouvelles, Montréal, Éditions Le Quartanier, 2021,
112 pages, 17,95 $.

Lucks et badlucks

Avoir dix-huit ans, c’est finalement atteindre l’âge de la liberté. L’important corolaire qui l’accompagne laisse poindre
des choix, des responsabilités.
Voilà ce que tente de démontrer
Éric Plamondon dans Aller aux fraises, un recueil de trois nouvelles.
Le narrateur masculin aura bientôt 18 ans. Ses parents étant divorcés, il fait la navette entre son père et sa mère selon un horaire qui lui convient. L’ado passe la majeure partie du temps avec ses amis de la fin du secondaire à boire, jouer au pool, se rouler par terre et se promener en voiture.
Une longue scène décrit comment deux amis sont pris dans une tempête de neige
en route par aller déposer les cendres
d’un copain dans un lointain village.
L’un d’eux lance : « M’as crever tusseul icitte comme un rat pis parsonne va savoir quoi faire avec moé. » L’autre regarde l’urne sur le siège arrière et trouve une solution…
Dans ce court recueil, on assiste à la fin d’un monde. Le rideau tombe sur l’enfance-adolescence et sonne la fin d’une relation avec les parents, avec le village, avec un cocon protecteur. À Saint-Basile, tout
le monde se connaît, va à la messe
le dimanche, fréquente la même école,
le même resto du coin, le même bar.
L’auteur écrit qu’à Saint-Basile, il ne se passe parfois rien d’extraordinaire :
« rien d’assez fascinant pour un tirer
une histoire ». Or, c’est précisément ce que Plamondon fait, trois fois plutôt qu’une.
Il tisse trois nouvelles avec presque rien,
en faisant largement appel à ses souvenirs.
Cela donne lieu à de longues digressions,
à de nombreux flashbacks, voire à la description d’un match de pool qui n’en finit plus. Le lever du coude de T-Gilles est aussi précis qu’au moment « de taper la blanche pour la 7 au coin, la 3 par la bande, la 10 au side, la 6 cross-side, la 2 combine avec
la 14 ».
J’aime lire (et écrire) des nouvelles, mais comme j’ai une préférence pour les textes brefs de trois à neuf pages, les nouvelles d’Éric Plamondon m’ont posé un défi, soit celui de garder l’intérêt pendant une trentaine de pages chaque fois. Je trouve que c’est beaucoup de lignes pour en conclure que « dans la vie rien n’est jamais parfait. Les coups de luck pis les badlucks avancent ensemble. »
Né à Québec en 1969, Éric Plamondon a étudié le journalisme à l’Université Laval
et la littérature à l’Université du Québec
à Montréal. Il vit en France depuis 1996. L’auteur a publié huit ouvrages aux Éditions Le Quartanier. Son roman Taqawan a remporté le Prix littéraire France-Québec 2018.
 18 juillet 2021
Sébastien Didier, Ce qu’il nous reste de Julie, roman, Paris, Hugo Thriller, 2021, 432 pages, 29,95 $.

L’imagination galopante
de Sébastien Didier

Une profonde amitié ne meurt jamais ; encore plus que l’amour,
elle résiste au temps. Voilà ce qu’on découvre dans l’intrigue finement ciselée du roman Ce qu’il nous reste de Julie, de Sébastien Didier.
Du coup, le temps et l’amour apparaissent comme des ennemis inévitables.
Ce qu’il nous reste de Julie est le titre
de deux romans, d’abord un texte contemporain de Sébastien Didier,
puis un récit d’un auteur ou d’une autrice fantôme, dont l’action campée dans
les années 1930-1940 est racontée à travers neuf chapitres intercalés ici et là au fur
et à mesure que l’intrigue progresse.
Bien qu’on ne la voie jamais, Julie
demeure l’héroïne des deux romans.
C’était la meilleure amie de Sébastien, Vincent, Émilie et Arnaud. Je dis « était »
car elle a disparu et tout laisse croire
qu’elle a été la victime d’un tueur en série, vingt ans passés.
Pendant 400 pages, le lecteur a droit à
un maelstrom de sentiments douloureux
où les coïncidences demeurent à la fois nombreuses et troublantes. Le titre du roman intérieur est Le Temps d’un été ;
il a été écrit par L. J. Dexley, que le public n’a jamais vu en personne. Julie semble lui avoir dicté ses idées et anecdotes.
On sait que Julie n’a pas connu son père, mais dans le récit de Dexley, il vient pour être avec elle « le temps d’un été »
Ce n’est pas l’histoire d’un père et d’une fille, mais plutôt celle d’une « complicité qui transcende tout le reste ».
L’auteur de Ce qu’il nous reste de Julie est Sébastien Didier. Il en est aussi le narrateur doté d’une imagination galopante. On le voit comme un écrivain qui bascule facilement dans un univers parallèle, celui de ses livres et de son imaginaire.
Une de ses réflexions donne le ton ou l’ambiance des deux romans. Il écrit que « l’écriture ne ment jamais. Lisez entre
les lignes d’un texte écrit par quelqu’un
qui vous aime, vous y trouverez l’écho
des sentiments qu’il vous porte. »
Publié par les Éditions Hugo, dans
la collection Thriller, Ce qu’il nous reste de Julie présente le cas d’un pervers de
la pire espèce doublé d’un être doté d’une intelligence bien supérieure à la moyenne. Les enquêteurs semblent souvent passer
à côté de l’immanquable.
Pour s’étaler sur plus de 400 pages, l’intrigue doit bénéficier de multiples rebondissements. Ils sont souvent complexes et compliqués. Le romancier aime parfois ciseler la dernière phrase d’un chapitre
de façon à nous maintenir sur le qui-vive.
Il écrit, par exemple : « Et, bon sang, vous n’allez pas me croire. » Ou encore : « Émilie, mais… mais qu’est-ce que tu as fait ? »
Il tire parfois une conclusion : « Il était évident que le hasard n’avait nulle place dans cette histoire. »
Sébastien Didier sait très bien illustrer comment la vie avance, efface et écrase, transigeant rarement avec nos états d’âme.
Il aussi excelle dans l’art de démontrer que certaines plaies en apparence cicatrisées
ne demandent qu’à brûler à nouveau.
 10 juillet 2021
Mattia Scarpulla, Au nord de ma mémoire, poésie, Montréal, Annika Parance Éditeur, coll. Sauvage, 2021, 138 pages, 13 $.

Recueil débridé,
décousu et déroutant

D’origine italienne et vivant
à Québec, le poète Mattia Scarpulla
a choisi d’illustrer la fabrication
de nos identités d’une manière fulgurante. Dans son recueil
Au nord de ma mémoire, il campe des personnages qui perdent
des membres ou modifient l
eur apparence physique.
La marginalité a souvent le haut du pavé dans ce recueil écrit sans ponctuation.
Je croyais que cette soi-disant originalité était chose du passé. Pourquoi compliquer la lecture quand le propos est déjà complexe ?
Le premier texte en prose poétique
présente un orchestre dominical. Un Sud-Africain joue du violon avec un seul bras, une Vénézuélienne « sans doigts de mains de pieds sans larmes » joue de la guitare,
le batteur sourd muet arrive de Chine,
le trompettiste palestinien a ni langue
ni testicules, le saxophoniste étatsunien
a décidé de devenir invisible; enfin,
à la basse on retrouve « une femme
sans seins sans utérus sans vagin ».
Je ne vous cacherai pas que j’ai trouvé pénible de lire cet opuscule débridé, décousu et déroutant. Un texte intitulé « Incompréhensions » exprime assez bien ma réaction; en voici un extrait :
« on a écrit absurde
traduit par je ne suis pas d’accord
on a écrit feu
traduit par je brûlerai ta maison
on a écrit chat
traduit par je n’aime pas les animaux (…)
on a écrit sexe
traduit par je veux tuer dieu »
Il y a, bien entendu, des passages moins rébarbatifs. L’un d’eux décrit un habitué
de la Bibliothèque de Québec : « chaque soir à la bibliothèque / je joue le médecin Tchekhov / des ordonnances de livres /
de la camomille un recueil poétique /
de l’échinacée le magazine Ricardo /
de l’arnica une bande dessinée / du rooibos Paris Match / n’importe quoi   me dit
une usagère / pour ignorer l’extérieur ».
L’ébauche des premiers textes d’Au nord
de ma mémoire
a commencé en 2018 lorsque Mattia Scarpulla a exploré le site web du Centre québécois du P.E.N. international, organisme qui vient en aide aux écrivains et journalistes en exil ou
en péril. Quelques proses poétiques y font écho.
Scarpulla est titulaire d’un doctorat en arts, spécialité danse ; il est doctorant en études littéraires – volet recherche et création –
à l’Université Laval. Il organise des ateliers corporels d’écriture et collabore à la création de spectacles littéraires.
2 juillet 2021
Gabriel Osson, Les voix du Chemin, récit, Ajax, Éditions Terre d’Accueil, 2021,
224 pages, 24,95 $.

Une marche
qui a changé une vie

C’est en écoutant les voix
du chemin de Compostelle
que Gabriel Osson a compris
qu’il pouvait se donner
la permission de changer de vie. Partir à pied pour Santiago
a été comme une pause,
un répit vital.
Gabriel Osson a parcouru le chemin de Saint-Jacques-de-Compostelle en 2006
et a publié un récit de son expérience en 2015, sous le titre J’ai marché sur les étoiles : sept leçons apprises sur le chemin de Compostelle. Il revient à la charge avec
de nouvelles réflexions dans un ouvrage intitulé Les voix du Chemin.
Ce vade-mecum est publié par Terre d’Accueil, une nouvelle maison d’édition située à Ajax, qui est dédiée aux auteurs de l’immigration. Gabriel est originaire d’Haïti.
Ce n’était sans doute pas clair au début,
mais Gabriel a marché pour « essayer de comprendre, de donner un sens è la vie,
à MA vie, d’écouter les voix que ne voulais entendre ». Faire le Camino était une occasion de ralentir les bruits dans sa tête. Il avait l’impression de vivre dans « un état de constante agitation ».
Plusieurs vous le diront, « il faut apprendre à se perdre pour se retrouver, savoir se dépasser physiquement et mentalement ». Pour qui sait abandonner le superflu de pensées, l’expérience de Compostelle peut devenir une occasion de « se libérer de
ce qu’on l’on était pour se donner la chance de découvrir et laisser s’épanouir cet autre soi qui ne demande qu’à s’éveiller sur
le Camino ».
Gabriel a été surpris de croiser des pèlerins qui couraient d’une étape à l’autre sur
les 800 km entre Saint-Jean-Pied-de-Port (France) et Santiago (Espagne), ratant ainsi l’occasion « de vivre la route à chaque pas, à chaque découverte ». Il est important
de toujours rester dans un état constant d’émerveillement pour savourer tout ce
qui nous entoure.
Il n’est pas toujours facile de raconter
un mois de solitude, de privations, de joies et de bonheur à ceux qui n’ont pas fait
la route. De plus, dans ce nouveau récit d’une expérience qui remonte maintenant
à quinze ans. Gabriel partage des pages
de vie très intimes : crise familiale, divorce après trente années de vie commune, suicide de sa fille, maladie (AVC).
Aussi pénétrante et éclairante que soit
la nouvelle démarche de Gabriel en publiant Les voix du Chemin, je me suis demandé
s’il n’y avait pas un trop grand étalage de principes, préceptes et prescriptions. C’est utile pour qui songe à prendre la route,
mais un peu agaçant pour qui désire plus un survol qu’un envol planifié au quart de tour.
L’ouvrage comprend, en appendice, un livret de réflexion de 50 pages (plus de 110 questions), et une liste des objets à emporter sur le chemin. Le plus important consiste à ne jamais laisser les autres, la maladie ou les déboires entraver votre marche victorieuse
10 juin 2021
Frédérique Côté, Filibuste, roman, Montréal, Le cheval d’août, 2021, 118 pages, 20,94 $.

Prise de parole décousue des femmes

Dans son premier roman intitulé Filibuste, Frédérique Côté donne
la parole aux femmes parce que, estime-t-elle, ce sont les hommes qui s’en emparent trop souvent.
Une mère et ses trois filles racontent une histoire où le père joue le rôle principal sans jamais prendre
la parole.
Comme on le sait, le filibuster désigne
une technique oratoire d’obstruction parlementaire visant à retarder l’adoption d’un projet de loi. Pour Frédérique Côté,
cela représente un moment où une femme prend la parole et l’utilise comme arme, comme façon de retarder quelque chose
qui doit arriver.
Le roman met en scène une famille complètement dysfonctionnelle. La mère et ses trois filles sont des femmes ordinaires, un peu obsédées par leur propre quotidien. L’auteure, qui a deux sœurs, dédie d’ailleurs son roman à sa mère.
Volet créatif d’un mémoire de maîtrise à l’Université McGill, Filibuste était à l’origine une pièce de théâtre. On retrouve une trace dramatique dans les dialogues qui sont très vivants, toujours directs, souvent ancrés dans l’oralité.
Les trois filles – Delphine, Flavie et Bébé – sont absorbées par leurs chicanes, par
leurs peurs, par leurs tracas et par leurs obsessions. La mère et ses trois filles regardent religieusement des téléréalités
qui en incitent une à parler vulgairement.
Sans dire un mot, le père demeure dans
le décor. En moto, il a foncé sur une voiture qui roulait en sens inverse. Une grand-
mère et une mère de famille sont mortes
surle coup. Chose étrange, on ne connaît
pas la suite de cette tragédie qui se retrouvera dans la rubrique des faits divers.
À un moment donné, Delphine dit :
« Mon chum couche avec sa sœur. »
Il précise : « Je ne pourrai plus jamais avoir une aussi grande complicité sexuelle avec quelqu’un d’autre, j’ai trouvé mon âme sœur. Littéralement. » L’auteure n’appelle pas ça de l’inceste, plutôt une attirance sexuelle génétique.
La mère sait que ces filles ne veulent surtout pas l’avoir comme amie, elles
ont juste besoin d’un ancrage maternel,
une personne sur qui on peut s’appuyer
parce que c’est elle qui dirige la maison.
« Une mère qui aime ses enfants, mais
qui arrive pas à les garder intacts. »
Au sujet de ce roman, Le Devoir a écritque « les nombreuses et longues digressions sur la téléréalité viennent par endroits plomber, voire freiner, le bon déroulement du drame familial ». Je suis parfaitement d’accord.
J’avoue que j’ai rarement lu un roman aussi décousu, je dirais même sans queue ni tête. Ça va dans toutes les directions. Je me suis perdu, voire ennuyé.
29 mai 2021
Agnès Marot et Cindy Van Wilder, #TOUS DEBOUT, roman, Paris, Éditions Hugo et Cie, coll. New Way, 372 pages, 24,95 $.

Contre le racisme,
pour la liberté d’aimer

On doit parfois agir fortement
si on veut pouvoir continuer
à se regarder honnêtement dans
le miroir. Voilà ce que des lycéens découvrent dans le roman
 #TOUS DEBOUT, roman d’Agnès Marot et Cindy Van Wilder.
Ce qui commence par un simple cas de jeune sans-papiers se transforme en
une histoire de premières amours,
en une révolte à coup de tracts et
de hashtags, en un polar ensanglanté.
L’action se déroule au lycée Saint-Exupéry dans un bled français surnommé Trifouillis-les-Oies. Jeune Iranien, Rahim fréquente Saint-Ex sans que ses collègues sachent qu’il est à la fois sans-papiers et bisexuel.
Rahim est courtisé par Méloée mais se sent plus fortement attiré par Mathis, le lycéen ouvertement gay. Anton est le meilleur ami de Mathis et personne ne sait qu’il se cache derrière le pseudo de Gossip Boy pour jouer les justiciers sur Tumblr.
Chaque chapitre est la voix d’un de
ces personnages. Lorsque Gossip Boy révèle que Rahim est un sans-papiers, Méloée rallie un nombre suffisant de lycéens
pour tenir un blocus et empêcher les CRS (policiers français) d’intervenir pour placer Rahim en rétention administrative, premier pas vers son retour forcé en Iran.
#TOUS DEBOUT est un roman engagé
à plusieurs niveaux. Il est bon ton, ici,
de se dire ouverts et tolérants, tant envers les droits de l’homme que les droits LGBT.
À une intrigue déjà complexe se greffent de premières amours, de premières expériences sexuelles.
C’est ainsi que pendant le blocus, une Méloée un peu saoule couche avec Anton, dans les toilettes. Elle perd sa virginité avec un mec qui n’a pas d’autre attrait à ses yeux que de bien vouloir d’elle. Au moment de jouir, elle susurre le prénom du bel Iranien.
Le lendemain, Méloée en a marre de ne plus savoir où elle en est. Marre d’avoir tellement d’émotions qu’elle finit par s’y perdre. « Dans chaque sanglot, j’entends le son de mon cœur qui se brise. Ou bien est-ce qu’il se répare ? »
Rahim, pour sa part, se demande pourquoi c’est si compliqué à comprendre qu’on puisse tomber amoureux de quelqu’un « parce qu’entre nous, le courant passait,
et peu importe s’il était brun, blond, homme ou femme ». Or, en Iran, si tu es homo,
on te pend.
Dans une petite communauté isolée, la violence demeure souvent le seul moyen d’attirer les médias. Quelqu’un décide donc d’inviter des casseurs à la fête. Rahim voulait échapper à la violence de son pays en venant en France. Or, elle le suit jusqu’à Trifouillis-les-Oies.
Voici un court échange entre Rahim et Anton-Gossip-Boy :
– Merci, souffle-t-il.
– Merci ? Alors que je t’ai dénoncé ?
– Tu m’as obligé à arrêter de mentir.
Bref commentaire sur le style du roman :
les dialogues sont parfois crus, des mots d’argot et du slang anglais se glissent ici
et là, et le français de Rahim est parfois boiteux : « Quelqu’un il doit se révolter…
Je ne suis pas dans l’accord avec ce qu’il a fait… »
Agnès Marot et Cindy Van Wilder ont écrit un roman à quatre mains pour montrer avec force qu’il faut continuer à se battre, contre vents et marées, pour ce qui est juste, pour la liberté d’aimer qui on veut, pour l’éradication du racisme ambiant.
17 mai 2021
Julie Myre Bisaillon, Des bières et des femmes, roman, Montréal, Éditions Hurtubise, 2021, 252 pages, 22,95 $.

À chacun son histoire
pas d’allure

Présenté comme un roman en fragments, Des bières et des femmes, de Julie Myre Bisaillon, raconte
les boires et déboires d’un petit resto d’une microbrasserie rurale dans
les Canton de l’Est. Le tout se résume à cette phrase glanée en cours
de route : « À chacun son histoire pas d’allure. »
La narratrice est Maude, 41 ans. Son chum est Nath ; elle à 34 ans. Puis il y a Meg,
la serveuse la plus expérimentée de la gang, qui sait « revirer un client de bord sans
que ça paraisse et gérer les bikers ».
« Bonjour, vous avez rejoint le Restaurant du village, à côté de la microbrasserie. »
On y sert des burgers, des pizzas et des grilled cheese. Pas de crevettes, ni de steaks ou salade César. Que des produits locaux (pas de lime ou de citron).
L’histoire se déroule à la campagne qui demeure, c’est bien connu, un petit milieu. Quelqu’un dit quelque chose à quelqu’un qui le répète à quelqu’un d’autre, pis hop, tout le monde le sait !
Déguster des bières pendant tout un été,
ça n’a pas son pareil pour connaître tout
ce beau monde. La bière servie au comptoir incite tellement à la confidence, au point
où Maude se demande si elle est tenue au secret professionnel.
Le ton du roman est un peu joualisant.
On y lit : «
 Me semble qu’il aurait pu checker ses options avant de m’appeler.
Se donner un range de possibles. » Il y a souvent des petits sous-entendus sexuels, dont voici un exemple avec un beau jeu
de mots : « Le père, j’y ferais pas mal.
Mais le fils, j’y laisserais me faire pas mal d’affaires. »
La répétition est parfois une façon de donner de l’emphase. Mais, ici, on a droit à dix chapitres qui commencent exactement par les trois mêmes phrases, puis à huit autres chapitres qui commencent, eux aussi, par trois autres phrases identiques. C’est original deux ou trois fois ; après cela,
ça devient lassant, voire énervant.
Nonobstant cette faiblesse, les lectrices et lecteurs peuvent en venir à trouver Maude, Nath et Meg parfois drôles et attachantes. Elles gèrent comme elles le peuvent un commerce naissant, avec tout ce qu’il faut
de bonne volonté et d’autodérision.
Des bières et des femmes est un mariage entre le monde de la restauration et les gens de la ruralité. Avec Julie Myre Bisaillon, ce mariage devient un sacrement où à peu près tout un chacun passe au cash.
9 mai 2021
Roxanne Arsenault et Caroline Dubuc, KITSCH QC, Restaurants, bars-salons
et autres lieux dépaysants : histoire
d’un patrimoine méconnu
, essai,Montréal,
Éditions Fides, 2021, 300 pages, 39,95 $.

Un Québec avide d’ouverture sur le monde

Toute une histoire d’un patrimoine québécois méconnu est brillamment révélée par Roxanne Arsenault et Caroline Dubuc dans leur ouvrage intitulé KITSCH QC. On propose
une visite guidée de plus de 250 commerces incontournables partout dans la province.
Ces entreprises ont été fondées entre 1950
et 1980. Les propriétaires souhaitaient « offrir le meilleur dans l’assiette mais également faire vivre un coin de leur pays ». Décor, enseigne, menu et habits
du personnel étaient mis à profit.
Les restaurants, bars-salons et autres lieux sont regroupés par thèmes ou pays.
On aborde d’abord le style rustique, puis
le style maritime. Dans le premier cas, quelques noms suffisent pour donner u
ne idée de ce qui attend le lecteur :
La Catalogne, Le Patriote, le Beaver Club,
la Grange à Séraphin, le Stage Coach Inn,
le WigWam Motel et l’Hôtel Huron.
Côté maritime, il s’agit souvent de transporter le décor gaspésien en ville,
avec ses filets, cages, cordages, bouées, fanaux et gréements. À Montréal,
Le Pavillon de l’Atlantique (1968-1982) évoque l’atmosphère d’un navire ;
ce restaurant avait d’abord été établi sur
le site d’Expo 67.
La représentation de l’identité française
est multiple : restaurants « grande cuisine », bistros parisiens, abbayes
et moines qui les animent, mais aussi commerces aux archétypes propres à
la Provence, la Bretagne, la Normandie et l’Alsace. Un bel exemple est le restaurant
À la Crêpe bretonne, ouvert à Saint-Adèle en 1957.
Sous la représentation alpine, les autrices regroupent l’Allemagne et la Suisse. Avec son relief marqué, la région des Laurentides devient une petite Suisse. Dès 1920, le Chalet Cochand ouvre ses portes à Sainte-Adèle. Quant au restaurant le Vieux Munich,
à Montréal (1969-1994), il s’inscrit dans
la foulée du Bavarian Beer Garden
d’Expo 67.
En 1921, il y a à peine 2 000 Grecs à Montréal, mais ils 150 restaurants.
À Québec, le restaurant Mykonos (1964-1982) transporte les convives dans les îles de la mer Égée. D’autres restaurants appartenaient à des Grecs, mais aucun n’avait encore eu « le décor, l’atmosphère et la gastronomie de la Grèce du Mykonos ».
Les décors de style espagnol dans
les commerces thématiques font référence
à des activités comme les toréadors,
les corridas et les danseurs de flamenco. C’est parfois dans les caves que l’on invite les clients à vivre une expérience espagnole, notamment à Québec avec Las Cuevas (1975-1985).
Après 1950, l’image que les propriétaires italiens mettent de l’avant pour leurs restaurants englobe souvent tout ce qui fait référence aux clichés nationaux. Certains penchent vers le côté plus traditionnel et rustique, d’autres évoquent des périodes ou personnages spécifiques à l’histoire du pays.
Un bel exemple est l’opulent et baroque Paesano à Montréal (1960-1985). Il mélange l’esthétique de la Renaissance italienne et celle des plaisirs de Bacchus. Des salles sont consacrées à de Vinci, Raphaël, Botticelli et Michel-Ange. Celle de ce dernier est couverte de marbre de Carrare et présente une reproduction de son Moïse avec deux pouces en moins.
L’heure avance et je n’ai pas eu le temps
de vous parler de la Chine, du Japon,
de l’Afrique du Nord et de la Polynésie.
Mais sachez que leurs lieux immersifs aux décors exotiques et dépaysants ont fait les beaux jours et les belles nuits d’un Québec avide d’ouverture sur le monde.
2 mai 2021
Joanès Nielson, Les Collectionneurs d’images, roman traduit du danois par Inès Jorgensen, Saguenay, Éditions La Peuplade, coll. Fiction du Nord, 2021, 480 pages, 27,95 $.

Roman sur l’identité féroïenne

Sous le contrôle du Danemark depuis 1388, Féroé regroupe 52 000 habitants répartis sur 18 îles
perdues dans l’Atlantique-Nord.
Pour faire connaître l’identité
de cet archipel, Joanès Nielson signe un roman insulaire intitulé
Les Collectionneurs d’images.
Marin pêcheur puis ouvrier du bâtiment, Jóanes Nielsen est poète, dramaturge et romancier. Il est né et a grandi à Tórshavn, capitale des îles Féroé. Son livre s’avère assez complexe, voire compliqué, car nous avons tour à tour droit à un roman identitaire, mystique, politique et sexuel.
Le roman suit la destinée de six garçons de la classe de 1952 de l’école Saint-François de Tórshavn. Il couvre environ quarante
ans, de l’éducation religieuse à la révolution sexuelle, en passant par les luttes pour
la culture féroïenne et l’exil sur le continent européen.
Djalli meurt le premier d’une méningite; Ingimar est emporté au fond de l’eau
par un filet de pêche; on retrouve le corps de Staffan dans la commune libre de Christiania à Copenhague; Fríðrikur est lâchement assassiné; Olaf meurt d’une maladie interdite à Féroé (sida); Kári fait leur éloge funèbre. C’est lui qui raconte leurs trajectoires.
Le destin de ces six garçons est présenté
à la manière d’instantanés qui sont
autant de récits d’apprentissage dans
un environnement social et géographique difficile. Le roman devient dès lors
le portrait tendre, littéraire et populaire d’une génération féroïenne.
Les collectionneurs d’images, c’est la rudesse de la vie sur les îles, la masculinité toxique, l’homophobie, l’éternelle domination danoise et les lois de l’exil obligé. C’est la manière dont l’archipel, comme l’ogre des contes, dévore parfois ses propres enfants.
Entrelaçant devenirs intimes et collectifs,
le roman déploie une fresque sociale et familiale qui retrace avec émotion l’entrée dans la modernité de cette partie isolée et méconnue du royaume du Danemark.
Jóanes Nielsen offre un bel exemple de
la littérature nordique.
20 avril 2021
Michel Langlois, La Vie avant tout, tome 3,
La vérité sans compromis, roman, Montréal, Éditions Hurtubise, 2021, 328 pages, 23,95 $.

Un roman fourre-tout

Le romancier Michel Langlois a
déjà à son actif quatre sagas
en quatre tomes chacune.
Il entend récidiver avec La Vie avant tout, dont le troisième tome vient
de paraître sous le titre
La vérité sans compromis
.
Nous suivons toujours la famille Marion
de Saint-Jean-Port-Joli. Après la mort de Roméo, en 1924, c’est son fils aîné Bruno
qui tient désormais l’Auberge du JoliPort avec sa femme Marie-Ève Bourgault.
Le nom Bourgault à Saint-Jean-Port-Joli
est synonyme de sculpture sur bois. Nous avons droit à un rappel du rôle joué par Médard, André et Jean-Julien Bourgault
pour faire du village le centre québécois
de la sculpture.
L’auteur ne manque pas de souligner
qu’il ne se passe pas un seul événement
le moindrement important « sans que n’interviennent le curé et le maire ».
Ces deux hommes sont de mèche et s’il y a opposition à leurs décisions, « le curé parle d’excommunication et le maire, d’amendes ».
Parlant de religion, Bruno Marion écrit
un conte, « Le petit homme », qui fait fi
de ce que la Bible (ou le Coran) dit. Ce texte de cinquante pages conclut en ces termes : « Va, mon petit homme, et ne laisse pas
les autres t’imposer leurs idées toutes faites. Invente-toi une belle vie ! »
Le roman ne propose pas une intrigue
avec rebondissements, il offre plutôt
un patchwork de souvenirs et d’anecdotes. Michel Langlois aime remonter dans
le temps, aussi loin que dans les Relations des Jésuites. Cela lui permet de parler 
du « Dieu des Sauvages » ou des « mousquilles » (moustiques).
Il fait souvent du remplissage, notamment lorsque Maxime raconte ses débuts en journalisme. On a droit à des petites capsules qui n’ont rien à voir avec le récit. Exemple : « en 1894, en Norvège, on vient de passer une loi interdisant le mariage à toute jeune fille qui ne sait pas tricoter, coudre et cuire du pain ».
Ou encore : il y a entre 100 000 et 150 000 cheveux sur notre tête et nous en perdons 45 à 60 par jour; le nombre d’abeilles dans un bon essaim est de 30 000; 560 livres de blé donnent 240 livres de farine; le nombre d’œufs d’une morue ordinaire est de 9 300 000. Autant de données complètement inutiles !
Michel Langlois aime aussi truffer son récit de petits jeux de mots. Il signale que si
nous utilisons mal le chiffre deux, nous nous retrouvons assis entre deux chaises
à brûler la chandelle par les deux bouts, avec les deux pieds dans la même bottine.
Si ce troisième tome de La Vie avant tout s’avère un fourre-tout assez boiteux, il a cependant le mérite de démontrer comment « un village contient le monde entier avec ses bonheurs et malheurs. On y trouve,
en fait de caractères humains, tout ce que
le monde peut nous offrir. »
La dernière phrase du roman indique déjà une suite. Maxime dit : « Pour ma part, moi qui attends depuis si longtemps et si patiemment mon prochain grand reportage, je viens d’être affecté à la couverture d’un événement absolument incroyable… »
Pas certain que je serai au rendez-vous.
16 avril 2021
Lily Arcœur, Jonas, roman, Paris, Éditions Hugo & Cie, coll. New Way, 2021, 300 pages, 24,95 $.

Homophobie,
harcèlement
et outing

Presque toutes les semaines,
je découvre un roman ou un récit sur une thématique LGBTQ+. Le plus récent est Jonas, de l’écrivaine française Lily Arcœur. Il s’agit
en grande partie d’un texte sur l’acceptation de soi en désaccord avec son environnement familial.
Nous sommes à Paris, en 2012. La narratrice est Louve, 16 ans, et c’est son frère de 15 ans qui s’appelle Jonas. Inséparables, presque comme des jumeaux, ils fréquentent un lycée catholique et leurs parents affichent ouvertement une opposition farouche au mariage de même sexe.
Plusieurs passages du roman portent sur
les manifs contre « le mariage pour tous ». Les parents y participent et défilent en arborant le slogan « C’est Adam et Ève, pas Adam et Yves ! ». À noter que le mariage
de même sexe deviendra légal en France
le 17 mai 2013 (vers la fin du roman).
L’arrivée d’un nouveau lycéen crée un émoi à plus d’un titre. William est anglais et presque toutes les filles tombent sous
les charmes de ce beau gosse. Il change
de blonde à chaque mois. Lorsqu’il sort
avec Louve, la relation s’étend un peuplus longuement, jusqu’à ce qu’elle le surprenne en train d’embrasser… Jonas.
William se défend en clamant que c’est
le frère de sa blonde qui lui a sauté dessus. Résultat : Jonas est outé (forcé de sortir
du placard). S’il a caché son statut gay,
c’est qu’il a déjà deviné « quelles terribles conséquences la révélation de sa sexualité aurait sur sa vie, sur son rapport à
sa famille, aux gens qu’il aime ».
Lily Arcœur illustre avec brio à quel point une ado, la soi-disant meilleure amie de Louve, peut être cruelle, notamment en envoyant des messages anonymes sur les réseaux sociaux. Elle décrit aussi comment les ruptures amicales ne sont pas beaucoup plus faciles à vivre que les peines du cœur.
« Tout le monde a ses secrets, écrit-elle,
et surtout tout le monde tente de cacher
des choses sur sa famille. Est-ce que c’est ça, grandir, devenir adulte ? »
À la maison, l’ambiance est irrespirable. L’attitude du père homophobe consiste
à dire que son fils doit voir un psy pour oublier « ses démons ». La mère opte pour une position intenable. Un jour elle aime Jonas sans conditions, et le lendemain elle l’aime « quand même », malgré « quelque chose qu’il est, comme une tare ».
Le roman peint un portrait poignant
du drame des adolescents homosexuels.
Ils peuvent être rejetés par leurs amis et
par leur foyer familial qui aurait dû être
un rempart. Le pire pour eux, « ce n’est finalement pas parce qu’ils sont rejetés
par tout le monde… c’est qu’ils finissent
par se rejeter eux-mêmes ».
Jonas est un brillant roman sur l’outingpar de soi-disant amis, sur le harcèlement par des confrères de classe, sur l’homophobie des parents, sur le désespoir d’un enfant qui n’a pas choisi d’être ce qu’il est. Pour Lily Arcœur, l’amour est la meilleure réponse face au rejet et à l’incompréhension. 
8 avril 2021
Andrew David Irvine, avec l'aide d’Edmond Rivère et de Stephanie Tolman, Les grands écrivains du Canada. Les lauréats des Prix littéraires du GG, édition bilingue, Ottawa, Les Presses de l’Université d’Ottawa, 2021, 680 pages, 79,95 $.

592 remarquables auteurs, illustrateurs et traducteurs

En 2018, Andrew David Irvine
a publié une bibliographie des 705 prix littéraires attribués par
le Gouverneur général du Canada entre 1936 et 2017. Il revient
à la charge maintenant avec
une notice biographique des 592 auteurs, illustrateurs et traducteurs qui ont maintenant remporté,
au total, 733 prix littéraires.
L’ouvrage, en format bilingue de 680 pages, porte des titres différents; en anglais il s’intitule Canada’s Storytellers et en français, Les grands écrivains du Canada. On y lit que, « En grande partie, l’histoire des Prix est celle du Canada lui-même. Les livres primés ont influencé le Canada autant que ce dernier les a influencés. »
La première partie de cet  répertoire présente une notice biographique et
une photo souvent pleine page des quinze gouverneurs généraux ayant attribué
les prestigieux prix littéraires.
Cela va de John Buchan (1935-1940) à
Julie Payette (2017-2021).
Rappelons que les Prix littéraires du Gouverneur général ont été créés en 1936, sous l’impulsion de la Canadian Authors Association. Il a fallu attendre jusqu’en 1959 avant que des ouvrages de langue française soient primés.
Les notices biographies des lauréats et lauréates sont très courtes, rarement plus
de dix lignes. Il y a quelques exceptions. Hugh MacLennan (cinq fois lauréat) et Réjean Ducharme (trois fois lauréat), compte chacun une vingtaine de lignes.
Seulement un petit nombre de lauréats
ou lauréates ont droit à une photo.
Les francophones hors Québec semblent
être les parents pauvres à ce chapitre; j’ai
vu une photo seulement pour Antonine Maillet et Mishka Lavigne.
Chaque notice biographique est présentée en ordre alphabétique, de Milton Acorn à
Jan Zwicky. Il faut se référer à un appendice pour connaître les listes des prix selon le genre littéraire. Dans le cas des titres pour jeunes, il y a aussi la catégorie Illustration. En français comme en anglais, la Traduction a également ses lauréats et lauréates.
Ce livre espère donner aux lecteurs un aperçu de la vie fascinante d’une brochette de Canadiens et Canadiennes remarquables.
2 avril 2021
Noah Wilson-Rich, Abeilles, une histoire naturelle, essai traduit par Catherine Bricout, Montréal, Éditions de l’Homme, 2021,
224 pages, 39,95 $.

Les abeilles,
essentielles à notre vie

Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur le monde passionnant des abeilles vous est révélé dans un magnifique
ouvrage de Noah Wilson-Rich, intitulé tout simplement
Abeilles, une histoire naturelle.
Les abeilles ont fait leur première apparition sur Terre il y a 65 millions d’années, après que les plantes aient commencé à se parer de couleurs et d’organes de reproduction parfumés. Aujourd’hui, plus de 20 000 espèces d’abeilles ont été identifiées. Certaines vivent sous terre, d’autres dans
les arbres ou dans des nids, voire dans
les murs de nos maisons.
En dehors du miel et de la cire, nous
avons besoin des abeilles pour polliniser
la majorité des fruits et légumes qui nous alimentent. Aujourd’hui, elles affrontent
de graves problèmes qui vont de la pertede leur habitat aux pesticides et aux maladies mortelles. Cela menace non seulement
leur vie mais celle de toute l’humanité.
Ce livre passe en revue l’évolution,
la biologie et le comportement des abeilles. L’autrice réfléchit sur l’interaction entre l’homme et les abeilles au cours de plusieurs millénaires. On aborde, bien entendu, l’apiculture et on passe en revue une quarantaine des espèces les plus remarquables.
Voici quelques notions qu’il faut savoir sur les abeilles. Seules les femelles piquent et beaucoup d’abeilles solitaires ne piquent pas. Le dard d’une abeille est un organe
de ponte modifié. Une abeille a cinq yeux : deux, composés, perçoivent le mouvement, les trois autres la lumière.
Le régime alimentaire des abeilles ne repose que sur les fleurs : les glucides du nectar
et les protéines du pollen. Les abeilles à miel ne sont pas originaires des Amériques et
les faux-bourdons ne sont pas indigènes
en Australie. Les abeilles pollinisent plus
de 120 espèces de fruits et légumes.
À noter qu’une reine possède les mêmes gènes qu’une ouvrière; elle se transforme
en reine simplement parce qu’elle est nourrie de gelée royale au stade de
la larve. Le génome de l’abeille à miel
a été séquencé; il mesure environ
un dixième du génome humain.
La première ruche connue construite par l’homme, d’un âge estimé à 3 000 ans,
a été découverte en Israël, mais les Égyptiens furent sans doute les premiers apiculteurs. Les représentations dans
les grottes révèlent une longue histoire
de l’apiculture, qui remonterait au moins
à 2400 av. J.-C.
Petite anecdote en terminant : dans
le catholicisme, les abeilles ou l’apiculture sont associées à huit saints et une sainte, dont saint Valentin, patron des amoureux. « Bien qu’on ne comprenne pas son lien avec les abeilles, on peut imaginer que
la douceur du miel a un lien métaphorique avec la douceur de l’amour. »
24 mars 2021
John Grisham, Les oubliés, roman traduit
de l’anglais par Dominique Defert, Paris, Éditions JC Lattès, 2021, 416 pages, 32,95 $

Une justice mal menée

La quarantaine de romans de John Grisham, grand auteur de thriller contemporain, s’est vendue à plus
de cent millions d’exemplaires.
Son tout dernier, The Guardians
ou Les oubliés en français,
illustre comment « il est facile
de condamner un innocent et quasiment impossible de
le disculper ensuite ».
Avec Les Oubliés, on plonge dans un système où une justice lente est un déni
de justice. John Grisham décrit avec brio comment la prison est un cauchemar
pour ceux qui la méritent et un combat
de chaque jour pour ne pas perdre l’esprit dans le cas des innocents.
L’action se déroule principalement en Floride. Un jeune avocat est tué à coups
de fusil alors qu’il travaille un soir dans
son bureau. L’assassin ne laisse aucun indice. Il n’y a aucun témoin, aucun mobile.
Cela n’empêche pas la police de trouver
un suspect dans la personne de Quincy Miller, un homme noir et ancien client
du jeune avocat. Il est jugé et condamné à
une peine de réclusion à perpétuité. Pendant vingt-deux ans, il se morfond en prison
et ne cesse de clamer son innocence.
Le narrateur du roman est Cullen Post, avocat et ancien pasteur de l’Église épiscopale, qui travaille pour les Anges Gardiens. Dans une longue note de l’auteur, Grisham écrit qu’il a découvert, une quinzaine d’années passées, les Centurion Ministries, un groupe de défense de gens innocents injustement condamnés. Il a été fondé par un ancien aumônier de prison.  
L’auteur s’est inspiré de ce groupe, à qui plus de soixante prisonniers doivent leur liberté à ce jour, pour imaginer « les Anges Gardiens » dans Les oubliés. Le col romain sera plus utile à Cullen que sa toge d’avocat.
Miller se tourne vers les Anges Gardiens et Post se porte à la défense de cet innocent injustement incarcéré. La tâche ne sera pas facile. Durant le procès, des gens se sont parjurés, des policiers ont fabriqué de fausses preuves, des experts ont induit
le jury en erreur, et des procureurs ont suborné des témoins.
Presque tous les témoins de l’accusation
ont menti. On a eu recours à des analyses factuellement fausses, scientifiquement ineptes et parfaitement irresponsables
d’un point de vue éthique et juridique.
Avec le coaching de policiers et de l’accusation, des mouchards sont très convaincants devant le jury.
Le roman nous apprend qu’il y a, aux
États-Unis, environ deux millions de personnes sous les verrous, et qu’il faut
un million d’employés pour s’occuper d’eux. On découvre aussi que les meurtres sont monnaie courante dans les établissements pénitenciers.
Les hommes en cage ne font pas juste inventer systématiquement de nouvelles façons de faire souffrir leurs congénères. Cela peut aller jusqu’à éliminer
une personne à l’intérieur des murs de
la prison pour l’empêcher d’être disculpé.
Le romancier fait dire à Post comment « c’est fou le nombre d’anecdotes que
des avocats pompettes ont à raconter ». Résultat : on a droit à moultes digressions.
Et c’est fou aussi le nombre de pistes que Post doit suivre. Elles semblent abonder dans le seul but de remplir 400 pages..
19 mars 2021
Raymond Cloutier, L’échéance, roman, Montréal, Éditions Québec Amérique,
coll. Tous continents, 2021, 256 pages, 24,95 $.

Comment sortir
du non-amour

« C’est toujours plus facile de commencer que d’arrêter une liaison. Comment en finir ? Comment arracher tous les fils cachés de
son histoire ? » Voilà ce que Raymond Cloutier tente d’expliquer dans son roman simplement
et merveilleusement intitulé L’échéance.
D’un chapitre à l’autre, on alterne entre
le dire de Raymond et celui de Véronique, entre deux visions de l’amour, entre deux générations aussi. À 60 ans, Robert retrouve l’amour avec Véronique, 27 ans. Il rajeunit de vingt ans, il ressuscite, les projets fusent.
Or, après dix ans de vie commune,
« chacun a la conviction de l’obsolescence de la relation. Où est la limite, la fin, la ligne d’arrivée ? Qui se décidera en premier à tirer le rideau ? » Robert et Véronique se sont emprisonnés dans une relation; maintenant ils cherchent, chacun à leur façon, la clé du donjon.
Sans se le dire, Robert et Véronique savent que leur relation n’est plus qu’un échec programmé. Tous deux l’occultent depuis trop longtemps. « Faut mettre un point final, finis les points-virgules ! »
L’un et l’autre sont passés de la passion
au désir, puis du désir à la routine et, enfin, de la routine à l’ennui. L’auteur écrit : « Quand on aime comme des fous, on s’le dit, mais quand ça s’refroidit, on parle d’autre chose, on évite le sujet. »
L’action du roman se déroule principalement à Montréal, mais on a droit à quelques rebondissements à Québec et dans
les Cantons de l’Est. Cela permet aux protagonistes de dériver chacun dans
le couloir des hypothèses.
Raymond Cloutier est un fin psychologue. Sa plume agit comme un scalpel qui dissèque les sentiments. Il illustre avec brio comment l’être humain peut réussir à vivre dans le déni, dans le mensonge. Il analyse jusqu’où on peut aller avant de s’arracher l’un à l’autre. On a beau refouler les faits, anesthésier les souvenirs, « les eaux usées » finissent toujours par remonter à
la surface.
Acteur et écrivain, Raymond Cloutier s’est illustré au cinéma, à la télévision et sur scène. Directeur pendant douze ans du Conservatoire d’art dramatique de Montréal, il a animé durant quelques années des émissions culturelles à la Première chaîne de Radio-Canada. Après Fin seul, inspiré
de sa jeunesse, L’échéance est son quatrième roman.
15 mars 2021
Andrée Poulin, Pollution plastique, documentaire illustré par Jean Morin, Montréal, Éditions de l’Isatis, coll. Point Doc no 5, 56 pages, 21 $.

300 millions de tonnes
de plastique chaque année

Notre planète a connu l’âge de pierre, suivi de l’âge du bronze et de l’âge de fer. Elle est déjà entrée dans l’âge du plastique et Andrée Poulin nous fait réfléchir sur notre dépendance
à ce matériel, ainsi que sur
son impact environnemental.
Son documentaire s’intitule tout simplement Pollution plastique.
Le plastique est partout : à la maison et
à l’école, dans les jeux et à l’épicerie.
Depuis 1950, l’humanité a produit plus
de huit milliards de tonnes de plastique, l’équivalent d’environ un milliard d’éléphants. Tous les ans, les pays génèrent plus de 300 millions de tonnes de plastique et la production va doubler dans les vingt prochaines années.
Le documentaire explore comment
le plastique peut être tantôt une merveille tantôt une menace. Il explique comment le plastique à usage unique est catastrophique, comment les bouteilles, sacs et pailles constituent d’immenses ravages, comment les océans poubelles sont devenus des océans malades.
Une section est consacrée à la Covid-19 et au retour en face du plastique jetable.
Il n’y a pas que les masques et les gants, songeons aux visières et aux écrans protecteurs. Porter des couvre-visages en tissu est une solution. Avec le confinement, la consommation d’aliments prêts à emporter et les achats en ligne ont monté en flèche, ce qui a fait grimper l’utilisation d’emballages à usage unique.
L’autrice signale quelques projets novateurs pour mieux protéger l’environnement.
Je vous en signale des lego à base de plantes, des brosses à dents en bambou et de la vaisselle qui se mange. Oui, ça existe ! En Belgique, l’entreprise Do Eat fabrique
des verrines en épluchures de pommes de terre. En Inde, la compagnie Bakeys produit des ustensiles en farine de millet, de riz ou de blé.
Bien que l’ouvrage s’adresse à un jeune public, il renferme plusieurs mots qui nécessitent une explication. On en retrouve plus d’une vingtaine dans un lexique; en voici quelques exemples : biodégradable, dioxyde de carbone, empreinte écologique, monomère et polymère.
Les planches de ce livre peuvent servir de fiche d’activité avec les enfants et même si
le sujet est sérieux, le côté humoristique de certaines illustrations permet aux enfants d’appréhender le sujet de façon ludique.
Chaque année, les Éditions de l’Isatis ont
à coeur d’informer les jeunes sur des enjeux d’aujourd’hui et de demain, en leur proposant des livres de qualité sur des thèmes qui nous préoccupent tous, comme celui l’environnement. 
7 mars 2021
Jean-Louis Grosmaire, Acadissima, roman, Ottawa, Presses de l’Université d’Ottawa, 2021, 370 pages, 29,95 $.

Roman où le lecteur
est un confident

Plusieurs écrivains ont décrit
la contribution des soldats canadiens au front durant la Première Guerre mondiale. Le rôle des soldats-bûcherons, lui, demeure passablement méconnu. Jean-Louis Grosmaire jette un savant éclairage sur cette réalité dans son tout dernier roman intitulé Acadissima.
L’armée canadienne a eu un Corps forestier, composé en partie par le 165e bataillon d’infanterie. Il s’agissait d’un bataillon acadien sous l’autorité du lieutenant-colonel Louis Cyriaque D’Aigle. Grosmaire a effectué une recherche minutieuse et rigoureuse pour faire de ce bataillon la toile de fond d’un roman dont le protagoniste est un jeune Acadien de 18 ans. Jean-Baptiste Beausoleil est un simple manouvrier et aide-pêcheur devenu bûcheron.
L’action se déroule d’abord à Fond-des-Brisants et à Piligan, deux endroits fictifs
qui représentent l’Acadie, là où la terre et
la mer se marient, là où le dur labeur des pêcheurs sur les flots côtoie celui des paysans sur leurs terres. Ce milieu permet à Jean-Baptiste de découvrir que « la vie est comme la mer, un jour douce, toute claire, puis tourmentée, hérissée de vagues sauvages, flots en fracas et puis calme et
en paix ».
Grosmaire décrit avec brio comment
un village ressemble à une famille qui constamment s’observe, se jauge, se juge
et se dénigre. Jean-Baptiste ressort comme
le fils que tout le monde aimerait avoir.
Le 28 juin 1916, il s’enrôle « pour la France et l’Acadie », pour le combat au front.
Le roman, vous vous en doutez bien, renferme une histoire d’amour. Juste avant de partir pour Val Cartier, le jeune soldat revoit une amie d’enfance et c’est le coup
de foudre. Il doit quitter non seulement
les rivages de son Acadie natale, mais également sa bien-aimée Angelaine Kirouac… qui a dès lors « le cœur à marée basse ». Sans dévoiler un rebondissement magistral dans l’intrigue de ce roman finement ciselé, je peux vous dire que
le retour de Jean-Baptiste se fera « tout
feu tout flammes ».
Les fréquentations entre Jean-Baptiste et Angelaine se font par correspondance. Homme de la mer, de la campagne, des bois et des pâturages, le jeune soldat croit qu’il n’a pas d’instruction et qu’il n’est pas doué pour exprimer les mots du cœur. Or, ces lettres sont empreintes d’intelligence et de tendresse. Jean-Louis Grosmaire excelle
dans l’art de décrire les émotions et les sentiments qu’un jeune homme a tendance à taire. On sent Jean-Baptiste prendre de l’assurance, de l’expérience, de la maturité.
Jean-Baptiste arrive en Franche-Comté
le 29 mai 1917. Il a été formé pour combattre l’ennemi, mais c’est contre de nobles arbres qu’il doit se mesurer.
La France est en guerre et les livraisons
de bois donnent lieu à une cadence vorace qui créé une « hécatombe des seigneurs
de la forêt ».
À certains moments, je me suis demandé
s’il était nécessaire d’accorder autant de chapitres au travail du Corps forestier canadien. Peut-être est-ce parce qu’il a regroupé jusqu’à 12 000 hommes en France et 10 000 en Grande-Bretagne – fait carrément inconnu –, que le romancier a cru nécessaire de fournir de nombreuses pages hautement descriptives du travail
des soldats-bûcherons.
Le roman a le mérite d’illustrer comment l’homme aime jouer à être un homme lorsqu’il est dans un groupe. Mais une fois dans la solitude, il entend le fond de son âme, « comme un puits rempli de questions et de doute ». Grosmaire fait dire à un de ses personnages : « C’était pas la route qui était longue, c’était de trouver le chemin
en dedans. »
Il fait aussi dire à un médecin de campagne qu’on rassemble des livres dans sa bibliothèque comme on réunit des amis dans un salon : « On aime discuter avec eux, on écoute leur voix la plus intime,
celle qui n’a même pas besoin d’être parlée.
Celle qui nous touche. Le lecteur, c’est
le confident. » Voilà le plus grand mérite d’Acadissima.