Les recensions antérieures à mars 2018 sont présentées en ordre alphabétique d'auteur/auteure.
Lorsqu'il y en a plusieurs, elles sont placées sous « Collectif ».

A-H

Donald Alarie, Puis nous nous sommes perdus de vue, histoires, Montréal, Éditions Pleine lune, 2017, 160 pages, 20,95 $.
Donald Alarie a publié de nombreux romans et recueils de nouvelles ou de poésie. Son tout dernier ouvrage regroupe 28 histoires qui nous renvoient d’abord à son enfance (fin des années 1940), puis au fil de sa vie dans la région de Montréal principale-ment. Dans Puis nous nous sommes perdus de vue, l’homme de 72 ans raconte ses souvenirs avec tendresse, le plus souvent à s’accrochant à une personne croisée brièvement, puis perdue de vue. Ainsi va la vie.
Lorsqu’il décrit le cours classique, il faut avoir 65 ans ou plus pour comprendre  « éléments latins, syntaxe, méthode, versification ».
Je suis arrivé dans un petit séminaire d’Ottawa pour ma dixième année (syntaxe) en 1962. Comme l’auteur ou l’un de ses personnages, je me suis demandé si j’avais la vocation.
À l’instar d’Alarie, je me suis aussi accroché à la lecture, un peu plus tard que lui, mais avec le même résultat : « La lecture serait pour moi un besoin vital. Un art de vivre. Et j’en viendrais à me poser la question : que font les gens qui ne lisent pas ? »
L’auteur écrit que la vie nous réserve parfois des surprises et que nous sommes parfois dépassés par les événements. En parlant de
la mort de sa mère, il écrit qu’une vie réussie, « c’est comme une balance ancienne munie de deux plateaux. Tout ce qu’on peut espérer, c’est que les deux plateaux, l’un des joies et l’autre des peines, finissent avec le même poids. »
La dernière histoire, intitulée tout simplement « La vie », m’a vivement touché car elle raconte comment une femme est passée à travers la chimio-thérapie, puis la radiothérapie, avec la perte des cheveux, de l’énergie et de l’appétit,
la nausée, les jours pénibles, puis l’espoir
et le retour de l’énergie. Exactement comme pour mon amie Nancy.
Toutes ces histoires d’une belle simplicité ont comme toile de fond
le Québec en évolution, marqué par l’immigration, la désaffection envers la pratique religieuse et le vieillissement de la population. Même phénomène en Ontario français. 
Aharon Appelfeld, Des jours d’une stupéfiante clarté, roman traduit de l’hébreu par Valérie Zenatti, Paris, Éditions de l’Olivier, 2018, 272 pages, 32,95 $.
Plusieurs romans ont raconté l’horreur des camps de concentration. Dans Des jours d’une stupéfiante clarté  Aharon Appelfeld choisit de nous amener sur les traces de son personnage Theo qui, à 20 ans, marche d’un camp autrichien jusque chez lui. Un trajet de plus de 300 km qui concilie passé et présent, solitude et solidarité.
Au printemps 1945, Theo Kornfeld quitte le camp de concentration no 8 (Mauthausen) située à 24 km de Linz, en Haute-Autriche.
Les gardiens allemands ont déguerpi à l’approche des Russes
et Theo décide alors de marcher jusqu’au village de ses parents, Sternberg, soit environ 290 km de Linz.
Le roman entremêle passé et présent, les retours en arrière nous permettant de connaître les parents de Theo, surtout sa mère Yetti
si différente des autres mères et chez qui « il est difficile de savoir si c’était son désespoir ou sa détermination qui s’exprimait ».
Theo passe son enfance et adolescence à la suivre dans des monastères où elle aime contempler les icônes du Christ et écouter la musique de Bach, sans laquelle « la vie ne vaut rien ». Même si Yetti est juive, les lieux catholiques lui offrent une « lumière de source supérieure ».
Curieusement, les prisonniers ne se dépêchent pas de rentrer chez eux. J’aurais pensé que les soldats russes et/ou alliés les auraient immédiatement conduits aux bons endroits. Non, l’histoire de Theo indique qu’il marchera pendant plus d’un mois et demi pour atteindre Sternberg.
En route, il découvre des réserves abandonnées par les Allemands ou des camps approvisionnés par l’armée : vêtements, café, biscuits, bonbons, médicaments, bière, cigarettes, etc.
L’auteur décrit comment les années dans un camp de concentration transforment les prisonniers : « Maintenant seulement nous savons distinguer l’éphémère de l’immuable. » Plus loin, il ajoute que
les survivants des camps de concentration apprennent à « accepter l’incompréhensible comme une part d’eux-mêmes ».
Aharon Appelfeld réfléchit à la question religieuse. Les prisonniers sont juifs, mais pas tous pratiquants. L’un d’eux dira à Theo que
« le camp a fait de moi un croyant », […]. Nous étions ensemble, nous nous soutenions et il y avait entre nous une grande lumière. »
Le rythme de ce roman est lent ou mesuré, à petits pas comme sur la route empruntée par le protagoniste. Il y a des détours dans le temps (flashbacks), des vallées de solitude, des sommets de solidarité, des chemins où se croisent des questions existentielles : comment vivre après la catastrophe, comment retrouver sa part d’humanité ?
Né à Bucovine en 1932, Aharon Appelfeld est décédé le 4 janvier 2018, juste avant la parution de la version française de son roman Yamim shel behirout madhima (2014). L’éditeur n’hésite pas à comparer Des jours d’une stupéfiante clarté à un récit de résurrection.


Marie-Christine Arbour, Moi, Hercule, roman, Montréal, Annika Parance Éditeur, 2017, 280 pages, 24,95 $
Jean-Christian Arbour, 48 ans, touche deux millions de dollars
à la mort de son père… s’il réussit à accomplir douze travaux,
comme Hercule. L’aventure que raconte Marie-Christine Arbour
dans Moi, Hercule s’avère tantôt loufoque et démesurée tantôt introspective et initiatique.
Le presque quinquagénaire se dit écrivain mais n’a point réussi à publier, pas sous son nom du moins. Le roman que nous lisons est son propre récit. C’est parfois d’« une inventivité machiavélique ».
À la naissance, la sœur jumelle de Jean-Christian est décédée.
Il l’a sent toujours à ses côtés, elle le hante, il l’enlace et ressent
un bonheur fugace. « Mais pourquoi es-tu morte ? Ne ressentais-tu pas mon amour démesuré ? »
Les douze travaux conduise notre « Hercule » depuis Montréal jusqu’à New York, Paris et Vancouver. Certains de ces travaux consistent uniquement à poser les bonnes questions ou à fournir la bonne réponse. Qu’est-ce que le bien ? Qu’est-ce que Dieu ? Qu’est-ce que l’amour ? Comme Jean-Christophe est diplômé en philosophie, il s’en tire aisément. Pour lui, « la réalité est l’extrême opposé du bonheur ».
La table des matières nous indique, au départ, que le protagoniste va se rendre jusqu’au douzième et dernier travail, non sans absorber une quantité phénoménale de tranquillisant Xanax et Celexa. En route, l’auteure démontre que nous ne pouvons pas être poètes si nous portons en nous la cohérence. Elle illustre aussi que l’appât du gain peut nous rendre machiavéliques. Et même si nous nous disons indépendants, asociaux ou one man team, nous pouvons prendre plaisir à « glisser sur un chemin qu’on a tracé pour nous ».
Moi, Hercule est un roman coup de poing qui raconte l’histoire d’un homme extraverti. Il « sait improviser dans la vie », il est un être vrai-faux qui « mange l’enfer », un spectre « qui vit au milieu de vivants qui se meurent ».
Mikaël Archambault, L’homme de ses rêves, roman, Montréal, Éditions Hurtubise, 2018, 248 pages, 24,95 $
Avoir un fantasme n’est pas rare, l’assouvir peut parfois l’être.
En fantaisie amoureuse, tout peut arriver. C’est ce que Mikaël Archambault tente d’illustrer dans L’homme de ses rêves. Il réussit
son pari en empruntant plus le style d’un conteur que d’un romancier.
La protagoniste du conte-roman est Alice, Montréalaise de 31 ans, pour qui le dicton «mieux vaut être seul que mal accompagné» semble avoir été inventé. «Ses talents de séductrice sont comparables à ceux d’une plante verte.»
Alice travaille dans un dépanneur et, en voyant la couverture
du roman à 7,95 $ que lit un jeune employé, elle s’imagine au bras du beau Nico qui l’amène dans divers lieux de rêve. Bien entendu,
il s’agit chaque fois d’un rêve. Sauf que Nico a «l’effet d’un baume réconfortant» en lui offrant tout ce que la vie réelle lui épargne.
La mère d’Alice s’invente des maladies et croit à une mort imminente. Elle voudrait bien voir sa fille mariée et porteuse
d’un petit-fils ou d’une petite-fille. La pression est telle qu’Alice
en vient à faire déborder son rêve vers la réalité familiale.
Lors d’un repas bien arrosé, Alice fait le pari insensé de présenter son «copain» à sa famille dysfonctionnelle dans… trois mois. S’ensuit une série d’aventure pour trouver «l’homme de ses rêves», le sosie de Nico. L’auteur nous fait vivre toutes les émotions d’Alice: peur, bonheur, espoir, culpabilité et, surtout, confusion.
Dans les romans québécois, c’est maintenant la mode d’étayer
les dialogues de mots anglais; ça fait plus télé-réalité. Archambault n’y échappe pas: game, thinking, show, sparkle, blender, cinq mots anglais en cinq lignes.
Le style de l’auteur est léger est parfois coloré. Il écrit, par exemple, qu’«au Québec, les chantiers [routiers] sont comme les clémentines à l’épicerie: on prétend qu’il n’y aura pas de pépins, mais il finit toujours par y en avoir.»
L’homme de ses rêves est le premier roman de Mikaël Archambault; il le dédie «à ma première lectrice et femme de mes rêves»..

Brigitte Aubert, Mémoires secrets d’un valet de cœur, roman, Paris, Éditions du Seuil, 2017, 320 pages, 39,95 $. 
Bienvenus dans le Paris de 1915, tel que décrit dans les Mémoires secrets d’un valet de cœur. Ce thriller de Brigitte Aubert lève
le voile sur les travestis ou transgenres avant le mot – « femmes nous voulions être, hommes nous étions » – en imaginant une intrigue qui met en scène tout « un corps d’élite chargé des vices privés ».
L’Hôtel Sélignac est dirigé par un banquier du sexe. Les travestis vendent leur corps mais gardent leur tête, surtout André / Dédée.
Il parle d’elle-même au féminin et plaît aux messieurs qui, pour satisfaire leur contentement, ont besoin à la fois de l’apparence féminine et des attributs masculins.
Un tueur en série rôde dans le sixième arrondissement afin d’éradiquer les erreurs de la nature. Est-ce pour assouvir sa haine ou taire son désir honteux ? « Il n’y a rien de plus ambivalent que l’activité érotique. »
Cinq meurtres ont lieu en quelques semaines, dont un dans la maison close où Dédée travaille. C’est elle qui est la narratrice et presque l’adjointe du coroner.
Ce thriller illustre bien comment la peur est une seconde nature chez les travestis au début du XXe siècle. « Peur d’être insultée, peur d’être arrêtée, peur d’être humiliée, peur de mourir… » Cela crée automatique-ment des réflexes de survie et de protection.
Le roman regorge de références à Gide, Colette, Cocteau et Nijinski. On voit Marcel Proust fréquenter l’Hôtel Sélignac… « afin de se documenter ».
Brigitte Aubert cite des chansons de Mayol ou de Byrec, voire un vers de Gertrude Stein. Comme il s’agit de mémoires écrits cinquante ans après la série de meurtres, il y a aussi quelques paroles de chansons interprétées par Serge Lama, Claude François et Johnny Hallyday.  
La romancière aime farcir son texte de mots rares ou d’argot comme « voix de rogomme, parapluie bayadère, griller une cibiche, rentrer fissa au bureau, mettre la main sur deux biffins, ratiociner sur son état mental ou c’est trop dégueulbif ».
Elle se plaît aussi à faire des jeux de mots comme « on la tue parce que son neveu est une tante », « j’en ai ma claque de votre clique » ou « le rhum éloigne le rhume ».
Lorsqu’un policier somme Dédée d’arrêter de parler de ses collègues au féminin, elle répliqu e: « On ne vous a pas appris l’accord de genre ? » La voilà en avance sur son temps, précurseure des droits basés sur l’orientation sexuelle et l’identité de genre!
Brigitte Aubert a publié des dizaines de romans, dont certains traduits dans plus de vingt pays. Celui-ci démontre que si l’humanité a peut-être besoin de sexe, elle a encore plus soif de drame et de passion.
Johanna Basford, Noël féerique, album à colorier, Paris, Éditions Marabout, collection Loisirs créatifs, 2016, 80 pages, 17,95 $
Johanna Basford est l’illustratrice des livres de coloriage les plus vendus au monde : quelque 20 millions d’albums dans 40 pays. Après Jardin secret, Forêt enchantée, Océan perdu et Jungle magique,
elle vous emmène dans le monde merveilleux de Noël féerique.
Avec ses doux flocons de neige, ses maisons en pain d’épice délicieusement décorées et ses traîneaux tirés par des rennes,
le Noël de Johanna Basford célèbre les fêtes de fin d’année et vous invite à sortir vos feutres et vos crayons pour colorier et rêver ces moments féeriques.
L’artiste écossaise se définit comme « une évangéliste de l’encre ». Elle préfère les plumes et crayons car les pixels d’un ordinateur manquent de chaleur et de charme. Chaque dessin est fait à la main
et emprunt de poésie. L’album offre un véritable tourbillon graphique où étoiles, sapins, boules de Noël, couronnes de houx, lutins et montagnes de cadeaux rivalisent de poésie.
Il y a 63 malicieux rouges-gorges cachés dans les illustrations de cet album. Parviendrez-vous à les retrouver tous ?
François Blais, Un livre sur Mélanie Cabay, récit, Montréal, Éditions L’instant même, 2018, 128 pages, 19,95 $.
Si on se souvient d’un événement survenu en 1994, c’est peut-être
le génocide au Rwanda ou le suicide de Kurt Cobain qui s’affiche tout de go. L’enlèvement et l’étranglement de la jeune Mélanie Cabay demeure plutôt un fait divers relégué aux oubliettes. François Blais a tenté de faire revivre la disparition de cette jeune fille de Montréal dans Un livre sur Mélanie Cabay.
Mélanie Cabay, 19 ans, passe la soirée du
21 juin 1994 avec des amis. Vers 1 h 20 du matin, en se rendant à l’arrêt d’autobus, elle s’arrête chez son ami qui lui prête un chandail. C’est la dernière fois qu’elle sera vue vivante. Ce n’est que
le 5 juillet 1994 qu’un passant découvre le corps de Mélanie, enseveli sous des bardeaux dans un boisé de Mascouche.
Elle a été assommée et étranglée. Le meurtrier court toujours.
On connaît très peu de chose sur la vie bien ordinaire de Mélanie Cabay ou sur l’enquête policière. Pas assez, du moins, pour écrire un livre. François Blais rappelle quelques détails glanés dans les courts articles de la presse écrite et ouvre surtout des parenthèses pour nous raconter la vie qu’il menait, lui, en 1994. On se fout de
sa pseudo blonde Julie Parent, de ses petits vols à l’étalage ou de son expédition à La Ronde sous l’effet de la drogue. Ce remplissage de pages n’a rien à voir avec Mélanie Cabay.
L’auteur a navigué allègrement sur Internet pour étaler des cas de jeunes filles enlevée, violées, assassinées et abandonnées dans un sous-bois ou sur le bord d’une route secondaire. Il décrit comment on en est arrivé à la théorie du Bootlace Killer, tueur en série opérant toujours selon le même modus operandi. Encore là,
ces vagues digressions ne nous apprennent rien sur
le cas de Mélanie Cabay. Nous penchons plutôt vers la théorie
que «des individus animés de penchants meurtriers [peuvent] croire – avec raison – qu’il était facile de violer et de tuer des filles au Québec sans se faire prendre» dans les années 1970-1990.
Comme l’écrit clairement l’auteur, ce récit n’est pas un livre sur Mélanie Cabay mais autour de la jeune fille disparue en juin 1994. François Blais semble l’avoir écrit tout simplement parce que Mélanie Cabay avait le même âge que sa sœur Marie. Motivation insuffisante pour réussir. Dommage, car jusqu’ici j’associais le nom de François Blais à des histoires fascinantes et finement ciselées.


France Boisvert, Professeur de paragraphe, roman, Montréal, Lévesque éditeur, 2017, 160 pages, 25 $.
Il y a cinquante ans, au Québec, on assistait à la création des cégeps. L’enseignante France Boisvert imagine les tribulations d’un collègue fictif dans Professeur de paragraphe, un roman qui défie parfois l’imagination.
Maurice Lecamp est un prof de la vieille école. Seulement papier
et crayon, pas de tablettes, même si elles valent 800 $. Il considère ordinairement ses élèves comme « une bande d’ignorants frelatés
par les jeux vidéos YouTube et Google ». Quand il a 125 dissertations à corriger, ce prof est certain de les trouver « bourrées
de fautes aussi folles que riches en niaiseries que pauvres en connaissances ».
Lecamp entend bien enseigner la littérature, ou ce qu’il en reste, et aussi faire connaître diverses figures de style: litote, euphémisme, prosopopée. Face à un bon pédagogue, les élèves ne cachent pas leur satisfaction. « L’une lance que c’est bien la première fois qu’un cours de français est aussi intéressant; l’autre, qu’elle n’a jamais eu
un professeur qui explique en dessinant avec un doctorat sous le bras » (au cégep !). Personne ne sèche un cours.
L’auteure adore étayer son texte de jeux de mots. Elle écrit, par exemple, que plus son professeur cherche à mieux lire, plus il s’enfarge « dans les fleurs du tapis. Pleurs de dépit. » Ou encore « Je suis gros Jean comme devant, comme la baronne Dudevant, vrai nom d’Aurore Dupin devenue George Sand. » Mais elle force assez souvent la note en glissant des « années surannées », « disparus disparates », « vélo véloce » et « fainéant flânant fané ». On finit par craindre l’ivraie qui fleurit dans ce livret.
France Boisvert sait néanmoins bien camper ses personnages et
les plonger gaiement dans des situations tantôt cocasses tantôt pimentées. Une des épices de ce roman inclut évidemment des références aux grands poètes et romanciers français. On devine une riche culture générale.
MP Boisvert, Au 5e, roman, Montréal, Éditions La Mèche, 2017, 216 pages, 23,95 $.
Devenir amis, devenir amants, devenir quelque chose, voilà ce que l’auteure MP Boisvert semble vouloir explorer dans son premier roman intitulé Au 5e. Cinq personnes – trois femmes et deux hommes – habitent le même appartement au 5e étage d’un édifice à Sherbrooke, où le sexe et l’amour sont partout.
Boisvert est connue comme militante lesbienne. L’amour lesbien, homosexuel, hétérosexuel et/ou bisexuel pimente l’histoire qu’elle raconte. La réalité transgenre y figure aussi ; selon un personnage secondaire, « être assigné garçon à la naissance et vouloir être réassignée en fille plus tard, c’est être homosexuel, mais une coche plus fuckée ».
Quand il est à la fois question d’un homme et d’une femme, Boisvert écrit « ielles ont couché ensemble ». L’égalité dans l’originalité. Mais le mot « toustes » pour inclure les deux sexes n’est pas élégant, loin de là. Toujours au niveau de l’écriture, l’auteure ne se gêne pas pour transformer un nom en un verbe, comme dans « mon corps n’a pas encore compris, lui, il crise-de-panique sans préavis ».
Au 5e permet à l’auteure de malmener allègrement les stéréotypes sexuels. Dans un dialogue entre Camille et Simon, la première envoie le second se promener car, pour lui, « les filles c’est pas menaçant, voyons, c’est moi, le chum, le primaire, literally no vagina can mesure up to the power of my penis ».
Vous avez bien lu. Il y a de l’anglais en plein milieu de certaines phrases, sans compter des répliques dans la langue de Shakespeare seulement. Je peux comprendre que Boisvert écrive que le cadran sonne
« à six fucking heures du matin », ou quelle glisse un Right?, voire un HOW EXCITING! Mais je n’accepte pas qu’elle nous serve un
« J’ai manage de parler de relations amoureuses… », ou pire encore,
un « J’veux pas indulge tes issues avec ta propre sexualité. » Manage, indulge et issues n’ont pas leur place ici, à moins que ce soit un roman garbage !
Alastair Bonnett, Atlas de notre temps, la planète comme vous ne l’avez jamais vue, traduction de l’anglais par Christophe Canus, Montréal, Éditions de l’Homme, 2017, 224 pages, 50 cartes, 49,95 $.
Si vous voulez être de votre temps, je vous invite à consulter l’Atlas de notre temps, préparé par Alastair Bonnett. Vous y découvrirez, entre autres, la diversité des espèces, les zones propices aux catastrophes naturelles ou aux anomalies de température et l’empreinte écologique par habitant.
En dévoilant de nouveaux déserts, en examinant l’occupation de l’espace aérien, en présentant de nouveaux pays émergents ou en identifiant des ressources naturelles sur chacun des continents, les cartes de ce magnifique atlas décrivent comment la Terre a évolué au fil des années et de quoi pourrait être fait son avenir.
Sans doute par déformation professionnelle, je me suis arrêté plus longuement aux cartes sur la diversité linguistique et les langues menacées. Sans trop de surprise, j’ai constaté que des pays comme Cuba, Haïti et les deux Corées sont très monolingues.
Mais c’est aussi le cas en Grande-Bretagne (95%) et aux États-Unis (75%). L’Inde, pour sa part, est le pays le plus linguistiquement diversifié (1 700 langues).
Plusieurs langues sont menacées. C’est le cas du sia pedee en Équateur (30 locuteurs), du saami en Suède (20 locuteurs), du karaïm en Ukraine (6 locuteurs), de l’iduh au Vietnam (5 locuteurs) et du mabire au Tchad (3 locuteurs).
«Préparez-vous à être surpris: le plus grand pays communiste du monde, la Chine, est également l’un des plus diversifiés d’un point de vue religieux.» C’est Singapour qui offre la plus grande diversité religieuse, du bouddhisme à l’islam en passant par le christianisme, l’hindouisme, le judaïsme, les croyances populaires et les non-affiliés.
Pas étonnant, presque évident, la Cité du Vatican est un des États les moins religieusement diversifiés. C’est encore plus le cas en Papouasie-Nouvelle-Guinée, au Sahara occidental, en Iran, en Roumanie, en Tunisie, au Timor oriental, en Afghanistan et en Somalie, tout comme au Maroc et aux îles Tokelau.
Une carte indique que le Lesotho et le Costa Rica produisent à 100% leur énergie de sources renouvelables. En revanche,
les efforts de l’Australie demeurent très modeste, seulement 10%. Le Canada se situe à 81,6%.
Du côté du trafic aérien, c’est le Qatar qui a le plus grand nombre de passagers en transit par million d’habitants (618 362). C’est « 1 640 fois plus que la République démocratique du Congo » (377).
L’Atlas de notre temps traite de grosses et de petites réalités. C’est en Asie du Sud-Est où le pourcentage de la population obèse est le moins élevé (5%), alors qu’il monte à 27% dans les Amériques. Pour les petites choses, on apprend que la diversité des fourmis augmente avec la température. Il y a 62 espèces de fourmis en Suède, 224 en France et 683 en Afrique du Sud.
Vous trouverez des cartes et des explications sur les armes à feu,
la drogue, la consommation du sucre, le prix de l’essence, les migrations et flux humains, bref, sur plusieurs facettes de notre monde physique, politique et culturel comme vous ne l’avez jamais vu auparavant.
Camille Bouchard, 13 000 ans et des  poussières, roman, Saint-Lambert, Soulières éditeur, coll. Graffiti+ no 111, 2017, 160 pages, 14,95 $.
Avec le débat sur l’aide médicale à mourir qui bat toujours son plein, il fallait s’attendre qu’un roman allait paraître sur cette thématique. Camille Bouchard relève le défi avec brio dans 13 000 ans et des poussières. Son roman pour ados traite aussi d’intimidation.
La narratrice et protagoniste est une élève du secondaire, au Québec. D’origine chinoise, Jade a été adoptée par un couple qui ne pensait pas pouvoir procréer. Cinq ans après son arrivée, la mère donne naissance à Hugo, un beau bébé rieur. Lorsque l’histoire commence, Jade a 13 ans, mais se sent comme si elle a 13 000 ans et des poussières. Elle se trouve laide, pas très intelligente et hors de sa place à l’école qu’elle fréquente.
Lorsque Jade apprend que sa mère veut mourir pour ne plus souffrir, elle imagine que c’est à cause d’elle qui est si nulle. L’auteur tisse une intrigue qui illustre comment la vie est parfois « remplie de plus d’absences que de présences ». Camille Bouchard fait doucement comprendre qu’un store peut empêcher le soleil de pénétrer dans une pièce, mais « il n’existe pas de store pour empêcher les enfants de se trouver devant leur maman malade ».
Le petit frère Hugo rit tout le temps, mais lorsque la date de départ choisie par sa mère est arrêtée – dans quelques mois –,
on sent que ce sont « des rires de fins de joies, de ceux qu’on tire d’une réserve qui s’épuise ». Puis entre en scène un nouvel élève dans la classe de Jade, un beau pétard que les plus jolies filles draguent. Or, Mohamed s’intéresse davantage à Jade, en raison de sa beauté intérieure.
Des scènes d’intimidation, de vil taxage, ancrent le roman dans une triste réalité. Jade voudrait elle aussi mourir pour ne plus souffrir aux crochets de « sacrées vipères ». Bouchard garde ses lecteurs en haleine en créant d’habiles rebondissements, tous décrits avec des coups de plume qui deviennent au besoin des coups de poing.
Ma sœur jumelle a dû se rendre en Suisse pour mourir dans la dignité (la loi canadienne ne s’appliquait à son cas de sclérose en plaques). J’ai retrouvé ma jumelle dans un passage du roman. Paulette, comme la maman de Jade, « ne voulait pas mourir. Elle tenait seulement à cesser de souffrir. Et à ne pas nous imposer des tâches qui viendraient à l’encontre de sa dignité. » Je remercie Camille Bouchard d’avoir fait vibrer plus d’une corde sensible.
Édith Bourget, ici, là et ailleurs, nouvelles, Saint-Lambert, Soulières éditeur, coll. Graffiti+ no 109, 2017, 160 pages, 14,95 $.
Édith Bourget écrit pour les enfants et les ados depuis vingt ans.
Née à Lévis (Québec), elle vit depuis longtemps à Edmundston
(N.-B.) et rencontre les élèves dans des écoles d’un bout à l’autre
du pays. Ce sont eux qui l’ont inspirée à rédiger 14 nouvelles regroupées dans ici, là et ailleurs. Comme elle sème des graines
de fleurs et de légumes dans son jardin, c’est là que « je sème des mots français dans mes livres et dans le cœur des jeunes ».
Chaque nouvelle met en scène un ou une ado qui vit en français dans son environnement particulier. Il y a Alexandre qui se rend
de Pokemouche à Shippagan  pour fréquenter l’École Marie-Esther, puis Véronique qui visite l’Île-du-Prince-Édouard avec sa famille. On rencontre Emma qui fait du théâtre urbain à Sudbury, dans
la province « où il y a le plus de francophones en dehors du Québec », ou encore Juan qui est féru de basketball à Montréal
où on parle le français avec des accents multiculturels.
À Saint-Boniface / Winnipeg, une ado porte le même prénom que la célèbre romancière Gabrielle Roy, ce qui fouette son processus identitaire. À Lethbridge, Derek étudie dans une école de langue française et fait découvrir à son ami de Moncton les particularités du sud de l’Alberta, dont les tornades. La dernière nouvelle met en scène l’auteure elle-même, à Vancouver/Coquitlam où elle transmet
sa passion pour les mots et les images à des élèves en classe d’immersion.
Voilà un livre qui clame haut et fort que les jeunes sont le cœur du pays !
Dan Brown, Origine, roman traduit de l’anglais par Dominique Defert et Carole Delporte, Paris, Éditions
JC Lattès, 2017, 576 pages, 34,95 $.
Dan Brown est de retour et le célèbre professeur Robert Langdon est propulsé dans une autre aventure scientifico-rocambolesque. Dans le roman Origine, la science livre une attaque au vitriol contre la foi et l’auteur nous conduit en territoire espagnol, où la séparation de l’Église et de l’État est un constant sujet de friction.
La première phrase du livre précise que « tous les lieux, œuvres, théories scientifiques et organisations religieuses cités dans cet ouvrage sont authentiques ». Les lieux les plus importants sont Bilbao et Barcelone, les principales œuvres sont de Gaudi, les théories scientifiques touchent, entre autres, l’intelligence artificielle et l’entropie, une des organisations religieuses est l’Église chrétienne Palmarienne où siège présentement un antipape.
Avec un cadre aussi éclectique, les rebondissements ne manquent pas et les personnages rivalisent à qui mieux mieux pour nous tenir en suspense. Un de ces personnages est la fiancée du prince héritier; elle dirige le Musée Guggenheim de Bilbao et accepte que l’éminent futurologue Edmond  Kirsch y annonce une découverte aussi importante que celle de Copernic, Darwin ou Einstein. Plus de 80 millions d’internautes sont à l’écoute.
La découverte de Kirsch est une réponse à deux questions: D'où venons-nous? Où allons-nous? Athée le plus connu de la terre, Kirsch oppose la science à la religion et ses opposants vont tout faire pour l’empêcher de livrer son message.
Je ne vous dévoilerai pas, bien entendu, le dénouement de cette intrigue savamment imaginée par un Dan Brown en pleine forme.
Je vous lance tout simplement deux questions. Qu’arrive-t-il
quand une personne en sait trop? Pourquoi « de tous les temps,
les hommes les plus dangereux sur terre ont été les hommes de Dieu ? »
Le roman de Dan Brown est centré sur l’origine de l’humanité et sur son devenir. Il y a place à l’interprétation, notamment celle des symboles et codes dont Robert Langdon est l’expert mondial. Il va recevoir un coup de main du secrétaire particulier de Kirsch, qui est un ordinateur comme on n’en a pas encore vu, une fusion entre l’intelligence humaine et l’intelligence artificielle.
L’auteur décrit avec vivacité des lieux comme le Musée Guggenheim de Bilbao, ce «colosse de verre et de métal qui paraît flotter sur l’eau», la Sagrada Familia de Barcelone, chef-d’œuvre de Gaudi
où « les symboles dépassent de loin le cadre de la chrétienté »,
le pont aux chaînes de Budapest, l’Église chrétienne Palmarienne
où siège l’antipape, et L’Escurial où reposent 26 monarques d’Espagne.
Un des personnages les plus colorés du roman est le plus proche conseiller du roi d’Espagne, un archevêque à qui Kirsch a résumé sa découverte. Le prélat avoue qu’il a «recueilli des confessions depuis cinquante ans et qu’il sait reconnaître un mensonge». Mais ce qui est un mensonge pour l’Église est souvent une vérité pour
la science. Galilée en sait quelque chose.
J’ai eu grand plaisir à lire 500 des 576 pages du roman Origine.
Les passages où il est question d’entropie, d’interpolation, de nucléotides, de Technium et d’endosymbiose m’ont cependant
assez ennuyé. Heureusement, les prouesses en symbologie et iconographie de Langdon pimentent finement l’intrigue.
John Calabro, Un homme imparfait, roman traduit de l’anglais par Hélène Rioux, Montréal, Lévesque éditeur, 2017, 186 pages, 25 $.
L’écrivain torontois John Calabro a publié deux novellas et un recueil de nouvelles. Un homme imparfait est son premier roman.
Il aborde un sujet peu connu, soit le TIRIC ou Trouble identitaire relatif à l’identité corporelle.
L’histoire se passe dans le quartier torontois de Parkdale, entre
le lac Ontario et la rue Queen, entre High Park et les terrains de l’Exposition nationale. Jack Hughes, un enseignant d’origine irlandaise, souffre du TIRIC ; il ne supporte pas son bras gauche, source, selon lui, de tous ses problèmes depuis l’enfance.
Jack est en effet anxieux depuis son entrée
à l’école parce que son bras gauche ne se comporte pas normalement, mais aussi parce qu’il n’a pas connu son père et
parce que sa mère ne l’a pas pris plus souvent dans ses bras. Il n’a pas d’amis, n’en a jamais eus. Sa mère disait toujours qu’«on ne doit faire confiance qu’à soi-même». Elle disait aussi que son fils avait «une araignée au plafond», qu’il était né idiot.
Le professeur d’anglais au Parkdale High School n’est pas idiot, il rêve juste d’être manchot, un état normal pour lui. « J’ai l’impression que ce bras gauche n’appartient pas au reste de mon corps,
qu’il y a en lui quelque chose de toxique ». Jack croit inutile de voir un thérapeute, tel que fortement recommandé par sa voisine infirmière. Ce serait comme une réorientation sexuelle, ça ne marcherait pas. Il croit que le bras ne lui appartient pas, « point à
la ligne ».
Les péripéties auxquelles nous convie John Calabro s’apparentent parfois à de la fantaisie ou de la science-fiction. On est presque porté à se demander si l’auteur n’a pas une araignée au plafond… Bien sûr que non. Il aime juste nous faire passer sans transition
du sourire à l’horreur.
Donato Carrisi, Tenebra Roma, roman traduit de l’italien par Anaïs Bouteille-Bokobza, Paris, Éditions Calmann-Lévy, 2017, 304 pages, 29,95 $.
Un proverbe bien répandu mais
de source inconnue dit que « Rome ne s’est pas faite en un jour ». Il en faut moins que ça pour la détruire, comme le démontre Donato Carrisi dans le thriller Tenebra Roma. Un black-out et des pluies torrentielles pendant un peu moins de vingt-quatre heures suffisent à semer le chaos dans la Ville éternelle.
Pour écrire Tenebra Roma, Carrisi a consulté des géologues, archéologues, ingénieurs, urbanistes et météorologues pour finalement imaginer une apocalypse. Il s’est aussi inspiré d’une bulle pontificale de Léon X. Le 22 novembre 1521, neuf jours avant de mourir, ce pape a émis une bulle contenant une obligation solennelle, à savoir que Rome ne devait « jamais, jamais, jamais »
se retrouver dans le noir. Elle fut respectée pendant plus de trois cents ans, puis l’électricité arriva. La bulle pontificale n’a cependant jamais été révoquée.
Donato Carrisi imagine un black-out de 24 heures, rendu nécessaire pour réparer une centrale électrique. Cela se produit au même moment où le Tibre inonde la Ville éternelle suite à des pluies torrentielles. Rome est paralysée par la panique qui, selon Carrisi, est « le poison de la raison ». Comme Tenebra Roma est un thriller, il y a meurtres et enquête. L’originalité, ici, réside dans le fait qu’une policière photographe fait équipe avec prêtre pénitencier, le dernier de son ordre, et qu’un haut prélat du Vatican est mêlé à l’affaire.
Pour pimenter son thriller, Carrisi imagine une Église de l’éclipse, un Seigneur des ombres, des hosties noires hallucinantes, un Haut Tribunal des âmes et un tatouage en forme de cercle bleu qui ne cesse d’apparaître, tant sur le corps de suspects que d’agents policiers. L’un d’eux est même chargé des crimes ésotériques.
L’auteur s’est fort bien doser histoire, art, religion, psychologie et… anomalies. Le cardinal du Vatican est l’Avocat du diable, le prêtre pénitencier subit une perte de mémoire, un policier viole et tue. Qui dit anomalies dit « plis imperceptibles sur la toile de la normalité, défauts dans la trame des choses ». Tous les ingrédients sont
là pour tenir le lecteur en haleine.
C’est la première fois que je lis cet auteur italien et je dois avouer que Donato Carrisi tient bien sa place dans le club des Tony Parsons, Michael Connelly et Louise Penny. Pas étonnant que son roman Le Chuchoteur ait été traduit dans vingt pays et que
La Fille dans le brouillard ait été adapté au cinéma.
Ingrid Chabbert, Si tu ne vas pas à l’école…, album illustré par Séverine Duchesne, Paris, Éditions Frimousse, 2017, 24 pages, 24,95 $.
Ingrid Chabbert est connue, entre autres, pour son grincheux petit Louis qui refuse de manger sa soupe, de ranger sa chambre ou de se coucher. Voici maintenant qu’il refuse d’aller à l’école. Sa mère sort toutes sortes d’arguments en dégainant ses « si », comme « 
Louis, si tu ne vas pas à l’école, tu vas tellement t’ennuyer ici
que des racines pousseront sous tes pieds. »
Coquinement illustré par Séverine Duchesne, Si tu ne vas pas à l’école… est une histoire qui déborde non seulement d’imagination mais aussi de pédagogie astucieuse. Il n’y a que les bébés qui ne vont pas à l’école. Alors, Louis veut-il se retrouver avec une bavette autour du cou, un biberon à la main et une tétine à la bouche… ou avec un cartable à la main ?
Ingrid Chabbert écrit depuis qu’elle haute comme trois pommes, à plein temps maintenant depuis 2010. Séverine Duchesne a deux passions: la cuisine et le dessin, ce qui lui permet de cuisiner
ses images..
Bernard Chevrier, Le Destin d’Antoine Brûlé, tome 2, Dans l’arène du Parlement, récit, Ottawa, Éditions Baico Inc., 2017, 128 pages.
Bernard Chevrier s’est inspiré de la vie de ses grands-parents paternels pour écrire Le Destin d’Antoine Brûlé. Un premier tome a paru en 2006 et le second s’intitule « Dans l’arène du Parlement ». Après avoir lutté pour l’affirmation du fait français en Ontario, plus particulièrement à Cornwall où il a été maire, Antoine Brûlé est élu député fédéral de Stormont et entend bien faire reconnaître les droits linguistiques de ses compatriotes.
À travers une intrigue politique et romantique mouvementée, l’auteur rappelle les années Trudeau-Mulroney-Chrétien et les dossiers de cette période turbulente : rapatriement de la constitution, accord du Lac Meech, accord de Charlottetown, accord du libre-échange, création du Bloc Québécois. Aussitôt élu, le député Antoine Brûlé saisit chaque occasion qui se présente pour revendiquer les droits des Francophones hors Québec. Il veille à l’application de la Loi sur les langues officielles afin de la rendre conforme à la Charte canadienne des droits et libertés.
Jean Chrétien est décrit comme homme « reconnu pour son franc-parler, son esprit grégaire et sa jovialité ». Brûlé a des rendez-vous presque secrets au restaurant Clair de lune du marché By « où la bonne table d’Adel Ayad a de quoi remonter le moral ».
Le rythme de ce récit m’a semblé parfois trop calme, comme les ormes centenaires, l’arôme des bois et la splendeur du fleuve.
Quand les conservateurs sont battus, Chrétien devient Premier ministre et nomme Antoine Brûlé au poste de « ministre d’État responsable de la francophonie et des langues officielles ». On a un peu l’impression que l’auteur nous décrit le rôle qu’il aurait aimé jouer dans une vie politique fictive. Lionel Chevrier, père de l’auteur, a été député et ministre sous Mackenzie King, Saint-Laurent et Pearson (1935-1964) ; est-ce que fiction et réalité se rejoindraient alors entre les lignes de ce roman curieusement appelé récit… ?
Marie-Laure Chevrier, La ville des autres, récits, Presses de Bras-d’Apic, 2017, 112 pages, 18,95 $.
Vancouver est au cœur des nouvelles ou récit mijotés par Marie-Laure Chevrier dans La ville des autres. Elle puise dans ses souvenirs vécus, imaginés ou transformées au fil des ans. Son but consiste à nous « amener folâtrer dans un Vancouver apprivoisé ».
Le recueil est dédié « à tous les Walter de la planète qui pimentent la vie de Vancouver ».
Un de ces Walter est un musicien au marché Granville, un homme capable d’insuffler ses états d’âme aux clients et, du coup, rendre
le marché Granville unique. Dans une autre nouvelle, on croise le DJ le plus « allumé » et versatile de Vancouver. Plusieurs rencontres ont lieu dans des bars branchés ou au chic Vancity Theatre et Maillardville devance son Festival du bois pour coïncider avec
les Jeux olympiques de 2010.
Le style de Marie-Laure Chevrier est soigné et parfois coquin. Elle écrit, par exemple, qu’un homme « me tournait autour comme un taon. Voulait-il à tout prix piquer ma curiosité ? » Ou encore que
« se faire courtiser par un tiqueur n’est pas pire que se faire embaumer par une haleine d’ail grillé ». L’auteure sait allier vérité et fiction pour mener ses lecteurs à la découverte d’une francophonie frémissante au bas-Fraser, là où la langue française
a plusieurs accents et autant de sources.
Le recueil est publié par une nouvelle maison d’édition, les Presses du Bras-d’Apic, dirigée par le sympathique Louis Anctil qui représente les éditions Boréal et Seuil chaque année au Salon du livre de Toronto.

Collectif composé de Florence Braunstein, Jean-François Pépin et François Couture, La Culture générale pour les nuls – Édition Québec, Montréal, First Editions et Éditions de l’Homme, 2017, 686 pages, 34,95 $.
Avec les Nuls, tout devient facile! Il est question, bien entendu, des nombreux ouvrages comme Le Big Bang pour les nuls, Le vin pour
les nuls, Le patrimoine mondial de l’Unesco pour les nuls
ou Défis, quiz et énigmes pour les nuls. Il y a déjà eu La Culture générale pour les nuls, mais voici une édition québécoise de cet ouvrage préparé par Florence Braunstein et Jean-François Pépin, puis adapté
par François Couture avec la collaboration de Mathieu Perron.
L’ouvrage se veut un véritable «magasin général» de la connaissance, de l’étincelle du big-bang aux pyramides d’Égypte, des vierges de Raphaël aux bonds de Nijinski, en passant par les romans de Balzac et la philosophie d’Emmanuel Kant. Les connaissances sont regroupées sous cinq grands secteurs: 1) histoire et géographie, 2) arts et littérature, 3) sciences, techniques et vie de société, 4) sports, loisirs et divertissements, 5) religion, philosophie et société.
Je vous donne un exemple pour chaque secteur. En histoire et géographie, on apprend que l’Antarctique est un territoire international, selon le traité de Washington du 1er octobre 1959, qu’il est dépourvu d’habitants permanents et que son nom vient de la constellation de l’ourse, grande et petite; arktos signifie ours en grec et a donné naissance aux noms Arctique et à son opposé Antarctique.
En arts et littérature, un Nul découvre que, dans l’Antiquité, les Grecs considéraient la danse comme l’art harmonieux par excellence. «En ce sens, elle ne saurait avoir qu’une origine divine.» À cette époque, la danse servait principalement à deux choses: «honorer les dieux et préparer la guerre».
Pour sciences, technologies et vie quotidienne, j’ai retenu quelques grandes inventions qui portent le nom de leurs créateurs. En 1714, Gabriel Fahrenheit invente le thermomètre à mercure; en 1837, Samuel Colt invente le revolver; en 1897, Rudolf Diesel met au point le moteur Diesel.
Dans le secteur sport loisirs et divertissements, j’ai retenu un exemple québécois, soit quelques émissions cultes comme Passe-Partout (1977), Les Tannants (1973), La Semaine verte (1970) et La Soirée du hockey (1952).
En religion, philosophie et société, un nul apprend que «si la croissance des émissions de gaz à effet de serre se poursuit, les conséquences pour les sociétés humaines seront catastrophiques». La planète se réchauffe au rythme de la croissance de
la population mondiale qui est passé de plus de 2,5 milliards en 1950 à 7,7 milliards en 2017.
La Culture générale pour les nuls présente une sorte de palmarès des «célèbres dix». On y trouve dix historiens célèbres, dix inventions majeures, dix chefs-d’œuvre de la littérature mondiale, dix opéras de rêve et aussi dix nombres d’or. Lesquels? Trois vertus théologales, Trois Grâces, quatre cavaliers de l’Apocalypse, quatre vertus cardinales, sept Merveilles du monde, sept péchés capitaux, neuf Muses, dix commandements, douze apôtres et douze travaux d’Hercule.
Les maisons First Editions et Éditions de l’Homme signalent que, avec de bons outils, apprendre devient un véritable plaisir.
Je n’en doute pas, mais je me demande si un nul peut vraiment digérer une telle masse de données aussi hétéroclites…
Collectif, France – 50 itinéraires de rêve, Guides
de voyage Ulysse, Montréal, 2017, 208 pages, 51 cartes,
34,95 $.
Plus d’un million de Canadiens ont visité la France l’an dernier et
ils sont au moins autant à en rêver. Comme vous ne pouvez pas tout voir en une visite, il faut choisir et les Guides Ulysse vous proposent sept genres de circuits qui sont regroupés dans France – 50 itinéraires de rêve.  Cela va de 4 à 16 jours, plus des visites de deux jours dans certaines grandes villes.
Dans la catégorie des grands tours, il y a celui qui vous conduit de Reims à Paris en 13 jours ou de Paris à la Côte d’Azur en 11 jours. Si vous préférez la France gourmande, vous pouvez choisir les Vins et châteaux,
de Bordeaux à Paris, ou encore Les saveurs du Sud-Ouest, d’Aquitaine en Occitanie. Quant à la France des beaux villages,
les Pyrénées-Atlantiques ou la Provence et la Côte d’Azur s’offrent, entre autres, à vous.
Peut-être est-ce la nature qui vous attire. Alors dirigez-vous vers la Corse, « île de Beauté », empruntez la route des Grandes Alpes ou encore mettez le cap vers les côtes bretonnes. Il y a aussi des itinéraires par les fleuves et les canaux de la France : de Honfleur
à Paris, au fil du Rhône, en croisière sur la Loire ou le long du canal
de Garonne.
Les passionnés d’art et d’histoire auront l’embarras du choix.
Ils pourront visiter les plages du Débarquement, bien entendu, emprunter la route des Rois de France ou celle des plus belles cathédrales, faire une tournée des plus fascinantes salles de spectacles, marcher dans les pas des impressionnistes ou traverser la Normandie, la Bretagne et le Val de Loire « comme
dans un film de cape et d’épée ».
Des courts circuits de deux jours sont offerts pour Lyon, Bordeaux, Toulouse, Strasbourg, Lille, Nice et Nantes. Quant à Paris et Marseille, on vous propose un programme de cinq jours. Quel que soit votre intérêt, il y a un itinéraire qui vous attend.
Ce guide de 200 pages renferme plus de 400 photos en couleurs. Chaque itinéraire est évidemment accompagné d’une carte et aussi de suggestions de visites inoubliables.
Collectif sous la direction de Charles Leblanc, Bref !, nouvelles, Saint-Boniface, Éditions du Blé, 2017,
122 pages, 19,95 $.
Pour marquer le 150e anniversaire de la Confédération canadienne,
les Éditions du Blé ont publié BREF !, un recueil de 150 nouvelles, chacune ayant au maximum 150 mots. C’est le Collectif post-néo-rieliste, sous la direction du Franco-Manitobain Charles Leblanc,
qui a initié ce projet illustrant la diversité et le dynamisme de
la littérature franco-canadienne.
Le Collectif a reçu 195 textes, cotés en aveugle, et a retenu 150 nouvelles de 62 auteurs franco-canadiens : 27 du Manitoba, 21 de l’Ontario, 4, du Nouveau-Brunswick, 4 de la Colombie-Britannique, 4 de la Nouvelle-Écosse, 1 de l’Alberta et 1 de la Saskatchewan. Petite anecdote, en Nouvelle-Écosse il y a le père, la mère et le fils qui signent des textes.
Sont présents des auteurs chevronnés tels que Lise Gaboury-Diallo, Maurice Henrie, Laurent Poliquin et Paul-François Sylvestre, tout comme des écrivains en début de carrière, voire des novices s’essayant pour une première fois. Avec 62 auteurs et 150 textes,
il n’est pas rare de voir un nom revenir deux, trois ou quatre fois.
C’est probablement la Franco-Ontarienne Josée Gauthier qui signe
la plus courte nouvelle (60 mots) intitulée Lèche vitrine : « J’étais hypnotisée. Collée à la devanture de Chez Doudou. Je ne voyais qu’elle : rose bonbon avec un col de dentelle fine. L’étiquette du prix était retournée. Mais, je ne savais pas lire. Je rêvais encore de princesses et de diadèmes. – Encore dans la lune, ma grande, me dit maman. Viens vite. La soupe populaire ouvre ses portes. »
Le directeur du recueil, Charles Leblanc, réussit à raconter qu’une mère donne naissance à un enfant du péché et que ce garçon, une fois devenu grand, finit par faire la disparaître… comme un rat. Tout ça en exactement 150 mots. Les genres abordés incluent la fiction
et la science-fiction, le poétique et l’humoristique, l’historique et
le fantastique.
Collectif, Raconter Vanier, récits, Ottawa, Éditions David, 2017, 238 pages, 15 $.
Entre le 31 juillet et le 31 octobre, les Éditions David ont évalué plusieurs dizaines de textes sur les multiples facettes de Vanier,
ont retenu 35 récits et ont publié un recueil intitulé tout simplement Raconter Vanier. On y trouve des pages d’histoire, des sentiments d’appartenance, des moments de vie et des rencontres à Eastview/Vanier/Ottawa.
Le titre du premier récit est un beau jeu de mot : « Il était une foi ». L’auteure est Sasha Dominique, mais le texte est une lettre de… l’Église Saint-Charles. Un peu plus loin, Paul Ruban décrit le chemin de Montréal comme « les Champs-Élysées de Vanier » ; l’artère est sillonnée par l’autobus 2 BLAIR sur lequel des ados se blairent.
Danielle Vallée signe un texte très touchant sur la maison qu’elle occupe depuis trente ans, rue Hannah. On frappe à sa porte et
des enfants devenus adultes demandent s’ils peuvent revoir leur ancienne maison familiale. Ils y passent un après-midi d’émotions, d’animation et de passion.
Il peut arriver que nous prévoyions juste rester quelques années ici, mais Vanier nous ensorcelle. C’est le cas de Micheline Babinski, « fière d’être venue et d’être restée, d’être encore là après tant d’années ». Pour Thérèse Hotte, Vanier coule dans ses veines et bat dans son cœur. Elle est y est depuis 89 ans. « Je serai fidèle à ce quartier jusqu’à ma mort. »
Caroline Joseph, originaire des Antilles, traverse 700 km du Québec à la capitale fédérale pour s’installer à Vanier, « pour bâtir du neuf avec des bribes d’expériences appartenant au passé ». Quelle surprise le premier jour à Vanier ! Elle découvre un bar haïtien, un Kabul Food Market, une Maison Baguette, Wing’s Chinese Food et
le centre Wabano pour les Premières Nations. En langue ojibwée wabano signifie « nouveaux départs ». Caroline « était définitivement chez elle à Vanier ».
Il est évidemment question de l’Hôpital Montfort, lieu de culte
qu’on pénètre « comme on entre dans une cathédrale », pour reprendre l’expression de Suzanne Turcotte. Et de personnages mythiques comme le curé François-Xavier Barrette, le maire
Gérard Grandmaître et la militante Gisèle Lalonde.
J’ai moi-même signé un texte dans lequel
je rappelle les années où les Éditions L’Interligne et la revue Liaison occupaient un bureau, place Dupuis. Je fais écho à Comid’art, café-galerie ouvert par l’artiste Yvan Dutrisac. Je lance surtout un clin d’œil à mon ancien bras droit, Rachel Carrière, qui aimait les barres Caramilk.
Raconter Vanier est le premier recueil d’une série qui devrait en compter plusieurs. C’est bien parti !
Hugues Corriveau, La  Fêlure de Thomas, roman, Montréal, Éditions Druide, coll. Écarts, 2018, 216 pages, 19,95 $.
L’enfance blessée est un thème cher à Hugues Corriveau, qui a eu son écho dans une nouvelle parue en 1996. Il replonge au cœur
de cette thématique dans La Fêlure de Thomas, un roman où il cisèle méticuleusement et peaufine admirablement chaque phrase,
y ajoutant parfois un accent poétique.
Le Thomas du titre est un garçon de 11 ans qui s’amuse à voler de la gomme à mâcher Bazooka au dépanneur du coin, rue Ontario,
à Montréal. Un soir où il s’apprête à commettre son larcin habituel sous l’œil complice de la fille au comptoir, deux voleurs entrent et font un hold-up qui coûte la vie à la jeune caissière.
Dans la panique qui s’ensuit, le revolver glisse jusqu’à l’allée où Thomas s’est caché. Terrifié, l’enfant commet l’irréparable, puis se sauve en courant chez-lui. Nous ne sommes qu’à la page 28. Ce qui suit est un chassé-croisé entre l’enfance et la tuerie au dépanneur.
Thomas a eu un grand frère, Will, porté aux nues par une mère qui n’a jamais accepté qu’un autre puisse dire «Maman.» Ce n’est pas qu’elle reproche à Thomas d’être né, «elle s’en veut de l’avoir laissé naître». Il est de trop.
Corriveau brosse le portrait d’une mère vache, grosse truie, ogre, «une pas-femme-pas-mère». Résultat: Thomas est «avalé par l’inespoir catastrophique qui l’assombrit et le nourrit du mal total d’être l’enfant de la mère».
La relation de Will et Thomas est d’une rare intensité. Ils forment une intelligence composite qui les rend indissolubles, invulnérables, imparables, proprement indispensables. On est en présence d’un frère-frère.
La relation entre Will et Thomas se déroule dans des flashbacks, car on sait dès le début que l’aîné a perdu la vie lors d’une course qui le projette sous les roues d’un camion. Le «binôme» s’est brisé.
Bien qu’il soit question de la mort de quatre personnes dans ce roman, l’auteur note clairement qu’il s’agit d’un roman de la tendresse, celle d’un frère en manque du frère disparu, celle d’un fils en manque d’amour maternel. Chaque page décrit «cette émotion malmenée d’un enfant qui réclame une présence».
Hugues Corriveau a un style pénétrant, voire envoûtant. Voici ce que ça peut donner. «L’incendie de sa poitrine provoque des bonds de géant, dans lesquels tonitruent ses espoirs de n’être qu’un figurant d’opéra en langues étrangères et incompréhensibles, afin
de créer un univers en musique et de boucher les trombones de l’orchestre.»
Il aime juxtaposer des mots comme «élytres électriques», «petite pitié d’être petit», «homme des néants-des-talles»
et «l’imagination de l’imagination imaginée». Quand la mère transmet son pouvoir, elle «délègue, s’allège».
La fêlure de Thomas illustre bien comment l’enfant peut avoir
la grâce d’un bonheur illusoire et l’adulte se cantonner dans l’inévitable trahison de l’âge.

Hélène de Blois, Par la porte des éléphants, album illustré par France Cormier, Montréal, Éditions La courte échelle, 2017, 48 pages, 15,95 $.
Quand les gens ont un animal de compagnie, c’est le plus souvent un chat ou un chien. Oui, je sais qu’il y a aussi les hamsters,
les poissons rouges et les canaris. On peut même avoir une tortue
ou un serpent. Et pourquoi pas… un éléphant appelé Émile ? C’est
le cas d’un garçon dans l’album Par la porte des éléphants, d’Hélène de Blois.
Un jour de pluie, ce garçon décide de faire une petite visite au musée, avec Émile bien entendu. Le gardien moustachu est méfiant. Il s’inquiète de voir un immense pachyderme déambuler parmi ses œuvres d’art avec des fesses aussi grosses que le mont Kilimandjaro. Il surveille donc la bête de près en multipliant les avertis-sements. Le garçon perd patience et lance quelques « Cacahuète ! », voire un « bout de pet de cacahuète ».
Hélène de Blois ne se limite pas à une visite guidée dans un musée des beaux-arts, elle imagine un incident qui déclenche tout un « Broooooaaaaa ! ! ». Les mouvements du garçon, de l’éléphant et du gardien sont finement illustrés par France Cormier.
Les 6 ans et plus s’amuseront avec Émile qui deviendra un héros avec un gros tour de taille.

Jean Delisle, La traduction en citations, florilège, Ottawa, Les Presses de l’Université d’Ottawa, coll. Regards sur
la traduction, 2017, 398 pages, 39,95 $.
La citation la plus connue sur la traduction est sans doute Traduttore, traditore (Traducteur, traître). Elle est anonyme et ne représente pas la réalité du métier de traducteur, encore moins
sa richesse. Pour nous le prouver, l’éminent professeur Jean Delisle
a publié 2 754 citations glanées chez plus de 800 auteurs, de l’Antiquité à nos jours. L’ouvrage s’intitule tout simplement
La traduction en citations, florilège.
Pour vous donner une idée, les auteurs vont de Cicéron à Michel Tremblay, en passant par Pline le Jeune, saint Thomas d’Aquin, Érasme, Ronsard, Montaigne, Voltaire, Zola, Gide et Atwood. Quelques Franco-Ontariens figurent dans ce florilège, notamment Daniel Poliquin et son père Jean-Marc, Claude Tatilon, Agnès Whitfield, Jacques Flamand, Évelyne Voldeng et Andrée Christensen.
Dans un lot aussi vaste de citations, il n’est pas étonnant de voir l’une contredire l’autre. Ainsi, Claude Tatilon écrit que « traduire n’est pas écrire », alors que Daniel Poliquin note que « traduire, c’est écrire avec la main d’un autre ». Dans une autre citation, Poliquin nous fait une confidence : « Traduire de grands écrivains m’a donné le goût de me dépasser, d’être moi-même un meilleur écrivain ». On sait que Daniel Poliquin a traduit Jack Kérouac, Matt Cohen et Mordecai Richler, entre autres.
La traduction peut parfois (souvent) devenir une source de plaisir. Andrée Christensen et Jacques Flamand ont écrit que « traduire des textes réjouissants de sensualité, de liberté et de joie de vivre transforme le labeur en plaisir, et la traduction en enlevante création ». Les 2 754 citations – qui vont des aphorismes, définitions et éloges aux épigrammes, jugements, témoignages ou traits d’esprit sur la traduction – sont classées sous une centaine de thèmes tels que : Art ingrat, Belles infidèles, Éloge du traducteur, Humour, Limites de la traduction, Traduire au féminin ou Vieillisse-ment des traductions. Au sujet des traductions par des femmes, l’écrivaine Évelyne Voldeng note que ces dernières insistent, plus que les hommes, sur « l’aspect duratif du plaisir sexuel ».
Avec ce florilège on ne peut plus exhaustif, Jean Delisle nous fait découvrir des facettes inédites de la traduction, qu’il appelle le « huitième art ». Michel Tremblay, lui, n’hésite pas à dire que « traduire, c’est un plaisir ajouté à l’écriture ».

Michelle Deshaies, XieXie, roman, Ottawa, Éditions David, coll. Voix narratives, 2017, 174 pages, 22,95 $.
La Franco-Ontarienne Michelle Deshaies s’est inspirée de ses voyages en Chine, à partir de 1990, pour écrire son premier roman intitulé XieXie (prononcé ChiChi). L’ouvrage est un mélange de sensualité féminine, d’intrigues matrimoniales, de magouilles entrepreneuriales et de cours d’histoire économico-politique.
Ingénieur-cadre d’une compagnie minière britannique, Raymond fait de bonnes affaires en Chine, à Guilin. Son épouse Rose vient
le rejoindre pour découvrir qu’elle a unit sa vie à un homme « heureux, mais sans mot dire ». La domestique XieXie permet
à Rose de trouver sa place dans un milieu où « tous les goûts sont dans la nature », y compris l’adultère ou les passades extra-conjugales. Mais l’expression s’applique surtout à l’amour entre
deux femmes,
Avec la guerre que mènent le Japon contre la Chine et Mao Zedong contre le dictateur militaire Tchang Kaï-chek, Raymond, Rose et XieXie (portant l’enfant d’un Blanc) plongent dans « cette vie impossible au royaume des étrangers ». Malgré les promesses de son maître et les serments de son amante, « XieXie se retrouve seule avec les Japonais derrière elle et son enfantement devant ».
Michelle Deshaies est originaire de Haileybury, petit municipalité située entre Sudbury et Timmins. Une référence à l’endroit est habilement glissée dans le roman puisque la Haileybury School
of Mines, fondée en 1912, attire un des personnages.
Comme XieXie est une excellente cuisinière, il est souvent fait mention de plats finement aromatisés. On a même droit à des vers et des grenouilles marinés pendant des heures, « dès l’aurore jusqu’à la tombée du jour […] pour ensuite les faire griller. »
Le roman est divisé en trois parties : 1934, 1937 et 1960. La seconde partie renferme plusieurs données sur le destin sociopolitique de
la Chine. Le chapitre 27 parle, par exemple de « la balance commerciale entre la Chine et la Grande-Bretagne, puis le chapitre suivant raconte comment « le Japon n’envisage la Chine que comme une terre d’invasion ». On a parfois l’impression de lire un copier/coller de Wikipédia.
De par sa formation, Michelle Deshaies adopte le style d’une journaliste et agente des communications. Des accents poétiques rehaussent parfois le ton, mais ce sont surtout les passages sur la psychologie et la sensualité féminines qui en font un bon premier roman.


Chantal DesRochers et José Claer, Requiem pour
une muse perdue
, roman, Ottawa, Éditions L’Interligne,
coll. Vertiges, 128 pages, 19,95 $.
Requiem pour une muse perdue  est un roman écrit à quatre mains par Chantal DesRochers et José Claer. J’ai croisé brièvement ces deux auteurs dans des salons du livre, mais comme j’ai connu le père de Chantal et que sa part ici est une autofiction, j’ai eu tendance à chercher davantage son dire dans  la mise en scène des personnages.
Tout commence à Ottawa, en 1985, où  Sun-Ève rencontre Éric.
La première est sur le point de poursuivre ses études de sociologie à Strasbourg ; le second est « victime d’un syndrome aigu du caméléon » et se fait appeler Aruspice, comme le devin romain Aruspice, Le duo part plus ou moins en couple pour la France, où Éric se passionne « à ouvrir le ventre-boîte de Pandore de toutes celles et de tous ceux qui tombent sous son charme » et où Sun-Ève cherche à instaurer une révolution pour aider les victimes de notre société capitaliste. Elle est du côté de « la zizanie intérieure ».
Elle veut mettre au monde une nouvelle planète.
Le résultat est un roman parfois difficile à gérer mais toujours stimulant à disséquer. Pour paraphraser les deux auteurs, je dirais qu’ils savent allègrement mettre des mots sur leurs maux. Et comme on sait que la part de Chantal DesRochers est une autofiction,
on demeure particulièrement sensible à son parcours incarné par Sun-Ève dont la vie est « devenue trop petite pour son malheur
et ses espoirs ».
Le roman regorge de références à des artistes et écrivains tels
que Rodin, Picasso, Beauvoir et Braque, mais aussi à des noms moins connus (pour moi) comme ceux du sculpteur Brancusi,
de l’illusionniste Méliès ou du graveur Escher. Sun-Ève et Éric rencontrent Simone de Beauvoir aux Deux Magots et dégustent
des philosophes sur canapés, en cubes ou au chocolat. Ils font l’amour au Panthéon pour que le concerto des esprits de décédés célèbres se superpose au concerto de leurs corps.
Les coauteurs aiment jouer avec/sur les mots, passant par exemple du culte au cul puis au cumulus culminant, pour culbuter du « chut ! » des lèvres à la chute des reins. À Strasbourg, les aiguilles de l’horloge de la gare deviennent des moustaches daliniennes ou des aiguilles d’héroïnomane. Dans un dialogue, la réplique à
« Tu es de mauvaise foi. » devient « Je me fais du mauvais sang. »
Je soupçonne José Claer d’être derrière plusieurs jeux de mots.
Chantal DesRochers et José Claer nous font croire que l’amour et
la mort sont les deux faces d’un même miroir et qu’il n’y a que
la folie qui les sépare.


Serge Dupuis, Le Canada français devant la Franco-phonie mondiale - L’expérience du mouvement Richelieu pendant la deuxième moitié du XXe siècle, essai, Québec, Éditions du Septentrion, 2018, 290 pages, 29,95 $.
C’est pour endiguer la propagation des service clubs américains – Lions, Rotary et Kiwanis – que le mouvement Richelieu a vu
le jour en 1944, d’abord à Ottawa, puis ailleurs au Canada, ensuite en Europe et en Afrique. On voulait offrir «un contrepoids bien franco-catholique» de culture masculine, selon Serge Dupuis, auteur de l’essai intitulé Le Canada français devant la Francophonie mondiale - L’expérience du mouvement Richelieu pendant la deuxième moitié du XXe siècle.
Contrairement à l’Ordre de Jacques-Cartier et à la Fédération nationale des Sociétés Saint-Jean-Baptiste, le Richelieu évite
dès le départ de créer des structures provinciales. Comme le siège social est à Ottawa, l’élite locale a souvent une courte majorité
au comité exécutif, et ce même lorsque les cercles québécois
seront plus nombreux. En optant pour une approche axée sur
«la consolidation de la Francophonie», le Richelieu a évité de s’enliser dans des débats sur le nationalisme, le souverainisme
et le fédéralisme.
Créés respectivement en 1905, 1915 et 1917, les mouvements Rotary, Kiwanis et Lions étaient responsables de neuf service clubs sur dix aux États-Unis. À partir des années 1920, ces clubs fondent des cellules dans les principales villes canadiennes-anglaises. Durant l’entre-deux-guerres, des localités bilingues de l’Outaouais,
des Laurentides et des Cantons-de-l’Est sont aussi visées.
L’Ordre de Jacques-Cartier invite alors ses membres à joindre les rangs du nouveau mouvement Richelieu, tant et si bien que,
à North Bay, 15 des 20 fondateurs appartiennent à la commanderie locale de l’Ordre. « Le déploiement rapide du mouvement Richelieu ne relevait pas de la coïncidence… », note l’auteur Serge Dupuis.
Comme les service clubs, le Richelieu est là pour faire œuvre caritative, pour offrir un soutien humanitaire aux moins bien nantis de langue française. Voici quelques exemples de dons des cercles locaux : 1 200 $ pour des lunettes (Ottawa-Hull, 1946), 12 000 $ pour la construction d’une colonie scoute (Montréal, 1947), 5 100 $ pour la construction d’un terrain de jeu (Sudbury, 1955), 2 400 $ pour un concert (Manchester, 1958), 35 000 pour le financement d’une colonie de vacances (Québec, 1958-1960), 14 000 $ pour
le tirage d’une automobile (Sudbury, 1959).
Au départ (1944) et pendant longtemps, les cercles du mouvement Richelieu sont une affaire d’hommes issus du milieu des affaires
et des professions libérales ; leurs épouses et les femmes engagées doivent rester dans l’ombre. Ironie du sort, la secrétaire Madeleine Carpentier remplace à pied levé le directeur du siège social de 1957 à 1965 !
Le premier cercle Richelieu voit le jour à Ottawa-Hull en 1945. Voici d’autres premières :
- Québec : Montréal, 1946
- N.-B. : Campbellton, 1949)
- États-Unis : Manchester, 1955
- France : Cannes, 1969
- Congo : Kinshasa, 1970
- Sénégal : Dakar, 1973
- Belgique : Liège, 1974
- cercle féminin : Pointe-à-Pitre, 1980
- Côte d’Ivoire : Abidjan, 1983
- Suisse : Genève, 1988
- Roumanie : Sofia, 1995
- Colombie : Bogota, 1995
L’autonomisation du Québec et la montée du séparatisme font partie des mutations culturelles auxquelles le Richelieu a dû s’ajuster.
En 1968-1969, après « l’échec » des États généraux du Canada français, le président Gontran Rouleau « était arrivé à croire que
la mondialisation francophone pourrait sauver le projet canadien-français et, par ricochet, le Richelieu ». La direction n’a pas hésité
à « écarter certains cercles qui voulaient le québéciser » et à jouer la carte de « l’archipel de la Francophonie ».
Dans le contexte de la contre-culture, l’ouverture aux femmes (cercles mixtes, cercles féminins) et aux jeunes est devenue nécessaire, mais aussi en raison du déclin des effectifs. Cela a forcé le Richelieu à assouplir ses critères d’admission, mais il y a néanmoins eu une perte de 2 100 membres entre 1994 et 2011,
soit un recul de 33% des effectifs. Le phénomène est encore plus aigu chez le Rotary.
« Entre 1995 et 2011, le Richelieu a constitué 45 nouveaux cercles, dont la moitié en France, en Belgique, trois en ancien territoire communiste et trois en Afrique francophone. » Il était devenu international dès 1955 (Manchester), mais plus résolument à partir de 1969-1970 (France et Congo). Tous les efforts en Haïti sont demeurés vains.
L’étude de Serge Dupuis s’arrête à 1995, année de la dernière crise constitutionnelle. La conclusion note cependant que le Richelieu
a lancé, en 2009, une réflexion cherchant à déterminer s’il faut « cibler son engagement plus strictement sur le militantisme francophone ou l’action charitable ».

Sandra Dussault, Justin et les malcommodes, tome 1 «La Fantastique Aventure en forêt», roman illustré par Martine Chapuis, Montréal, Éditions Boréal, coll. Boréal Junior, 2018, 136 pages, 11,95 $.
Justin Dumoulin, 9 ans, prend l’autobus pour se rendra à l’École Saint-Barnabé-du-Précieux Sang. Un matin, l’autobus à bord duquel il monte ne se rend pas à l’école, il n’y a que des personnes âgées confortablement assis. Mais quand Justin se rend compte de son erreur, il est trop tard. Sandra Dussault nous raconte ce qui attend le petit garçon dans « La Fantastique Aventure en forêt », premier tome de Justin et les malcommodes, un roman pour les 8
à 11 ans.
Justin voit bien que ses collègues Martin et Mégan ne sont pas à bord. Il a beau supplié le chauffeur d’arrêter et de le laisser descendre, ce dernier lui ordonne de s’asseoir : « Personne debout pendant que l’autobus est en marche ! Je vais devoir faire un rapport aux responsables de la maison de retraite ! Personne ne suit les règlements dans cet autobus ! C’est un scandale ! »
Les grands-pères et grands-mères qui entourent Justin sont tous des résidents du Bercail, une maison de retraite, et, tannés des bingos, jeux de poches, films, etc.,
ils ont décidé de faire une excursion en forêt. Ils ne sont pas préparés, encore moins équipés, pour une cette fantastique aventure. Heureusement que le scout
Justin est là.
Dès que tout le monde a descendu de l’autobus, le chauffeur part en trombe, laissant le troupeau à sa fantaisie, laquelle s’avère assez rocambolesque. Justin va trouver des framboises, des champignons comestibles et un ruisseau d’eau limpide. Il va surtout prendre « plaisir à écouter les vieilles personnes s’asticoter entre elles. […] Personne n’était vraiment fâché contre qui que ce soit et aucun vieillard ne tenait rancune aux autres. » Voilà un contraste avec ce que l’enfant vit à l’école !
Sandra Dussault illustre avec brio l’impact que peut avoir un enfant auprès des aînés : « Aujourd’hui, tu nous as fait oublier qu’on était vieux. » Et cela, juste en égayant un peu le quotidien des  ancêtres », comme l’écrit l’auteure.

Vittorio Frigerio, Révolution !, nouvelles, Sudbury, Éditions Prise de parole, 2017, 174 pages, 20,95 $.
Professeur d’études françaises à l’Université Dalhousie, en Nouvelle-Écosse, Vittorio Frigerio se passionne pour l’étude de l’anarchie dans la littérature. Il vient de publier un recueil de nouvelles intitulé Révolution !, dans lequel extrémistes, anarchistes, pacifistes, communistes et idéalistes forment une colonne où la liberté ferme la marche.
Chaque texte décrit une forme de manifestation, voire une révolution d’une idée subversive. Aurait-il fallu écrire Révolution au pluriel ? Non, c’est plutôt le concept, l’absolu de la notion qui importe ici. « Le noumène. Les épiphénomènes, les incarnations successives et seulement apparemment diverses ne font que mettre plus en évidence son unicité. »
Le temps et le lieu où se situe l’action de chaque nouvelle ne sont pas toujours évidents. Un mot peut laisser entendre que nous sommes à l’époque du duc d’Orléans, un autre que nous sommes sur le bord de la mer Rouge. Un texte nous ramène à des temps préhistoriques, à Mongo, la première république de l’histoire de la planète.
Vittorio Frigerio aime utiliser des mots plutôt rares, comme le prognathe ou le constrictosaure. Il aime aussi multiplier les adjectifs. Des voix sont « allègres, pressées, furieuses, cajoleuses, claires, éraillées ». Une phrase est « simple, efficace, belle aussi, détonante et juste ».
Son style accroche le lecteur, le surprend parfois. Il écrit, par exemple, qu’un personnage dort « avec une clé anglaise sous l’oreiller juste au cas où. Ça n’aide pas particulièrement à faire de beaux rêves. » Ou il souligne que le contraire de noble est… ignoble.
Dans une nouvelle, une note exprime la gratitude et les excuses de l’auteur à l’endroit d’Ulrike Meinhof, Andreas Baader et Gudrun Ensslin, tous terroristes du groupe Fraction armée rouge en Allemagne dans les années 1960-1970. Une reconnaissance est aussi exprimée envers Alex Raymond (1909-1956), dessinateur américain qui a créé le comic strip Flash Gordon en 1934.
Quelle que soit la révolution menée, il y a toujours une condition sine qua non : ne pas oublier de se révolutionner soi-même, comme dirait l’auteur cité en exergue du recueil, Gérard de Lacaze-Duthiers.

Roger Gariépy, La Terre de William Bates, roman, Montréal, Éditions Hurtubise, 2017, 368 pages, 24,95 $.
Le premier roman de Roger Gariépy s’intitule La Terre de William Bates; c’est un habile dosage de fiction et de faits historiques. Nous sommes dans le Haut‐Canada, au milieu des années 1830, au milieu des Blancs de Kingston et des Mississaugas de la rivière Cataraqui. Le William Bates du titre est un fermier ivre mort trois quarts du temps, qui se fait arnaquer par un avocat véreux et un pasteur machiavélique.
L’auteur illustre clairement que les Blancs traitent les Indiens comme de dangereux Sauvages qu’il faut assimiler ou éliminer.
Ils ne sont guère plus tendres à l’endroit des « maudits loyalistes qui s’imaginent posséder tous les droits dans le Haut-Canada ». Des nouveaux arrivants d’Angleterre et d’Écosse sont attendus avec frénésie.
William Bates est décrit comme un pervers accroché aux tavernes plutôt qu’aux bancs d’église, certains avocats sont peints comme des êtres cupides plongés dans d’obscures machinations, la ville ne manque pas de femmes de mauvaise vie qui se vautrent dans des lieux de perdition, il y a même ce pasteur anglican qui ressemble à Satan, bref, le Kingston du milieu des années 1830 est miséreux et scandaleux.
À côté de cette déchéance, il y a une lueur d’espoir. Elle se trouve dans le camp amérindien où un jeune chef et son épouse réussissent à garder sinon leurs traditions ancestrales, au moins le respect du Grand Esprit. L’auteur oppose finement la sagesse des Amérindiens à la convoitise des Blancs.
Mon seul bémol concerne les trop longues descriptions de beuveries ou d’arnaques dont est victime William Bates. On a compris le message et on aurait pu se passer d’au moins 50 pages de répétitions. Elles sont néanmoins finement ciselées. 
Anne Gilbert (dir.), Linda Cardinal, Michel Bock, Lucie Hotte et François Charbonneau, Ottawa, lieu de vie français, essai, Ottawa, Les Presses de l’Université d’Ottawa et le Centre de recherche en civilisation canadienne-française, coll. Amérique française, 2017,
516 pages, 49,95 $.
« Ottawa a profité de sa proximité avec le gouvernement fédéral pour s’affirmer comme le principal centre administratif, politique, littéraire et culturel de la francophonie canadienne.» Voilà un énoncé qui lance une imposante réflexion sur Ottawa, lieux de vie français, ouvrage collectif sous la direction de Anne Gilbert, Linda Cardinal, Michel Bock, Lucie Hotte et François Charbonneau.
Cet essai publié aux Presses de l’Université d’Ottawa réunit 22 collaborateurs, dont 18 de l’Université d’Ottawa. On y trouve 14 chapitres, 40 tableaux, 63 figures, 516 pages et 1 362 notes en bas de page. L’ouvrage plaira sans doute davantage aux chercheurs qu’au public général peu habitué à plonger dans des articles à saveur très universitaire.
Au départ, les cinq directeurs du collectif notent que le caractère frontalier d’Ottawa et les échanges quotidiens avec les Gatinois constituent « une ressource inestimable pour la vie française, en moussant la demande locale pour les services en français et en pourvoyant certains postes dans les institutions francophones du côté ontarien de la frontière ».
Le professeur Yves Frenette a étudié la population canadienne-française d’Ottawa, de 1871 à 1961, et explique comment un centre forestier s’est transformé en ville de fonctionnaires. La Basse-Ville, souligne-t-il, a certes été un « lieu de pauvreté, mais aussi de solidarité ethnique et nationale, avec ses nombreuses institutions religieuses et culturelles ». Caroline Ramirez (U. d’O.) rappelle, en citant Madeleine Meilleur, que la Basse-Ville a souffert d’un « génocide culturel » entre 1966 et 1978. Rosalie Thibeault (Laurentienne) ajoute que la gentrification ou l’embourgeoisement de la Basse-Ville Ouest s’est déroulé dans « l’absence de tension entre les francophones et les anglophones ».
La densification urbaine qu’a connue Ottawa a évidemment donné une impulsion formidable au patrimoine francophone et l’arrivée récente de milliers d’immigrants francophones laisse augurer un dynamisme et une ouverture communautaire certaine. Peut-on aller aussi loin que donner à Ottawa le titre de métropole de l’Ontario français ? L’historien Michel Bock répond par un oui tout en nuances, signalant que de nombreux organismes à vocation politique, culturelle et économique y ont installé leur siège social.
« Il n’en demeure pas moins que l’espace politique, institutionnel, voire intellectuel de l’Ontario français se démarquait désormais par sa très forte polarisation, note Bock. Entre Ottawa, Sudbury et Toronto, c’était, d’une certaine manière, le passage du Canada français à l’Ontario français, puis à la francophonie ontarienne qu’il était possible d’apercevoir : trois références qui, tout en se recoupant parfois, renvoyaient néanmoins à trois représentations relativement distinctes de la collectivité franco-ontarienne et trois manières d’en concevoir l’institutionnalisation. »
Ottawa serait-elle la capitale culturelle franco-ontarienne ? Lucie Hotte, Joël Beddows et Isabelle Kirouac Massicotte n’hésitent pas à clamer haut et fort que la ville répond à toutes les caractéristiques propres aux capitales littéraires et que l’activité théâtre y est plus féconde que partout ailleurs en province. Mais Ottawa ne serait pas la capitale « symbolique » de la culture franco-ontarienne.
« Notre analyse laisse deviner que cela est attribuable à la grande mobilité des artistes et écrivains d’Ottawa qui migrent allègrement de l’Ontario au Québec que ce soit pour y résider ou y travailler. »
L’ouvrage traite, bien entendu de l’espace scolaire francophone et du rôle majeur joué par Ottawa sur le plan des revendications scolaires au fil des débats sur les écoles secondaires publiques ou catholiques. Le côté politique du français retient plus l’attention. Linda Cardinal (U. d’O.) analyse le mouvement C’est le temps et le leadership exercé par le quotidien Le Droit. Ce dernier « a participé au rééquilibrage du rapport de pouvoir entre les francophones et les anglophones à l’époque [1975], faisant en sorte d’introduire la question de la justice en français dans l’espace public en lui accordant une légitimité qui n’allait pas
de soi pour les médias anglophones ».
La politique du bilinguisme à la Ville d’Ottawa, vous vous en doutez bien, fait couler beaucoup d’encre ici. François Charbonneau (U. d’O.) écrit que, depuis 1970, cette politique vise à « rendre bilingue une ville essentiellement anglophone ». Au moment où il a écrit son chapitre, il voyait la désignation d’Ottawa ville bilingue par
le gouvernement de Kathleen Wynne comme « pure spéculation ». Selon lui, la langue française sur l’arbre nommé Ottawa a toujours été « un greffon qui ne se développe pas parfaitement ».
Pierre Foucher, directeur du CRCCF de l’U. d’O., souligne que le Québec, le Manitoba et le Nouveau-Brunswick ont légiféré en matière de bilinguisme municipal, mais en Ontario la Ville la province et le fédéral se sont toujours renvoyé la balle, chacun se lavant ainsi les mains. Foucher croit que « la reconnaissance législative des langues officielles à Ottawa et de leur égalité de statut, de droits et de privilèges remplirait une fonction symbolique importante et entraînerait des conséquences pratiques
en pérennisant et en clarifiant ces droits ».
Ottawa, lieu de vie français est un essai magistral sur un sujet complexe. Il reconstitue la trame des événements qui ont marqué l’histoire de la ville depuis 1960 et permet de réfléchir à leur portée, tant immédiate que future, à Ottawa et ailleurs en Ontario.

Annie Gilbert, Explorez le Vermont et le lac Champlain, Montréal, Guides de voyage Ulysse, 2018, 176 pages, 13 cartes, 14,95 $.
En 1609, Samuel de Champlain suit les Algonquins et devient le premier Européen à parcourir ce qui deviendra le Vermont. C’est lui qui donne aux montagnes vertes le vocable Vert Mont en 1647.
Le nord du Vermont est la partie la plus large de l’État et il jouxte
le Québec; le Vermont est le seul des six États de la Nouvelle-Angleterre sans littoral.
Le lac Champlain est la sixième plus grande étendue d’eau douce aux États-Unis ; il s’étend principalement au Vermont mais également au Québec et dans l’État de New York. Pour apprécier
ce coin verdoyant, les Guides de voyage Ulysse offrent Explorez
le Vermont et le lac Champlain
.
Dès sa fondation en 1777, l’État du Vermont proscrit l’esclavagisme.
Il devient le 14e État de l’Union en 1791. Sa population actuelle dépasse à peine 630 000 habitants qui vivent à 60 % en milieu non urbain. Les touristes se rendent au Vermont pour le ski, bien entendu, mais également pour ses quelque cinquante brasseries artisanales, ses 150 variétés de fromages, ses nombreux ponts couverts et ses fameux Farmers ou Harvest Market.
À Stowe, vous pouvez suivre les traces de la célèbre famille Von Trapp (The Sound of Music) qui a choisi le Vermont parce que l’endroit lui rappelait l’Autriche. « Si vous ne visitez qu’un vignoble au Vermont, choisissez le Shelburne Vineyard, qui offre un cadre agréable. » À Bennington, le guide recommande de visiter Bennington Potters qui est reconnu pour ses attrayantes poteries
de grès cérame bleu.
Pour une table mémorable, il est recommandé de se rendre à Michael’s on the Hill, à Waterbury. Les recettes du chef suisse sont inspirées aussi bien des traditions européennes que de la Nouvelle-Angleterre. Toujours du côté bouffe, il ne faut pas manquer le Farmers’ Market à Burlington (on y trouve aussi de l’artisanat made in Vermont).

Annie Gilbert, Explorez Terre et Saint-Pierre-et-Miquelon, Montréal, Guides de voyage Ulysse, 2018,
160 pages, 10 cartes, 14,95 $.
À vingt minutes de St. John’s se trouve le phare de Cap-Spear, le point le plus à l’est du Canada. Et environ 25 km au large, baignent les îles Saint-Pierre-et-Miquelon. C’est donc un coin du Canada et
de la France qu’Annie Gilbert nous propose dans Explorez Terre et Saint-Pierre-et-Miquelon.
Ce guide nous apprend que le Viking Leif Eriksson a été le premier à établir un camp en l’an 1000, là où se dresse maintenant L’Anse aux Meadows. John Cabot aborde l’île en 1497 et Jacques Cartier arrive en vue de Terre-Neuve en 1534, mais des pêcheurs bretons, normands et basques y œuvrent déjà depuis trente ans.
Ce qu’on observe le plus dans ce coin du globe, ce sont les baleines et les icebergs. On pourrait aussi ajouter les chiens, les célèbres labradors qui ne sont, « contre toute attente, pas originaires du Labrador, mais bien de l’île de Terre-Neuve. Ils sont les descendants d’une race appelée St. John’s Water Dog.
Parmi les sites incontournables, il y a trois lieux historiques nationaux : Phare-de-Cap-Spear (point le plus à l’est du continent nord-américain), Anse aux Meadows (seule trace des Vikings en Amérique du Nord) et Red Bay (plus important port de pêche pour les baleiniers basques au XVe siècle).
D’avril à septembre, on peut entendre le souffle des baleines le long des côtes de Terre-Neuve, du Labrador et de Saint-Pierre-et-Miquelon. Les macareux moines s’observent à Witless Bay, les fous de Bassan à Cape St. Mary’s, les colonies de phoques du barachois et des chevaux semi-sauvages en liberté à l’île de Miquelon.
Pour des expériences authentiques, on vous propose d’expérimenter le Screech-In à St. John’s, « qui consiste à embrasser sur la bouche une morue (morte) après avoir bu un verre de rhum local ». Peut-être préférerez-vous quelque chose de plus traditionnel, comme une partie de pelote basque dans le village de Saint-Pierre.

Vincent Hauuy, Le Tricycle rouge, roman, Paris, Éditions Hugo et compagnie, 2017, 496 pages, 29,95.
L’écrivain français Vincent Hauuy, établi au Québec, a écrit
Le Tricycle rouge et a remporté le Prix Michel-Mussi du meilleur thriller français. Il s’agit d’un premier roman où un meurtre n’attend pas l’autre, tantôt dans le Vermont, tantôt au Québec. Il ne faut pas avoir peur des cadavres, les vivants sont bien plus effrayants.
Avec près de 500 pages, ce roman multiplie les rebondissements
et entremêlent allègrement les sous-intrigues. Ce n’est qu’à la page 460 qu’on comprend le lien avec le titre du roman. Mais on ne tarde pas à comprendre qu’« il y a plus derrière ces meurtres que le tableau de chasse d’un tueur psychopathe, copycat ou non ».
Le tueur est appelé le Démon du Vermont. Certains de ses meurtres font l’objet de mises en scène qui renvoient à des « princes de l’enfer » comme Belphégor, Bélial ou Belzébuth. Deux policiers, l’un du Vermont, l’autre du Québec, cherchent à trouver la vérité et n’hésitent pas à  manier la duperie ou le mensonge.
Le personnage principal n’est pas le tueur ou un policier. Noah Wallace est un brillant profileur devenu un homme usé depuis la mort de son épouse. Il trempe dans un univers poisseux plein d’histoires sordides. En raison de son passé trouble – c’est le moins que l’on puisse dire –, Noah a peur de lui-même, de ce qu’il aurait fait dans son enfance et de ce qu’il pourrait faire maintenant.
L’auteur prend plaisir à multiplier le nombre de personnages dans son roman, mais ne les étoffe pas au niveau psycho-logique. On a parfois l’impression qu’il a collé les scénarios de deux ou trois romans pour rendre son thriller plus original. Il aime aussi coller des mots rares comme obombré, cascatelle, adamantine, agélaste, caligineux, vésanie et j’en passe.
Le Tricycle rouge renferme des scènes de violence et de cruautés inouïes. Noah Wallace côtoie constamment la violence. « C’est son quotidien d’en étudier les symptômes, de la décrypter sur les blessures, de la lire sur les faciès, de la déceler dans les regards. » Cette violence
et cette cruauté sont connues de la police du Vermont, de la Sûreté du Québec, de la GRC et de la CIA; chacun détient quelques morceaux de ce casse-tête où « le tueur en série n’est que la partie visible de l’iceberg ».
Comme si l’intrigue n’était pas déjà assez tordue, Vincent Hauuy fait intervenir une journaliste-blogueuse de New York,
« une accro aux emmerdes » qui devient suspecte bien malgré elle dans deux meurtres. Cela permet à l’auteur de lancer plein de clins d’œil sexuels, directs ou indirects. Cela alourdit la lecture et risque de faire décrocher certains lecteurs.
Je me suis rendu jusqu’au bout – je n’avais que ça à lire sur l’autobus me conduisant de Toronto à l’Ohio – et je ne suis pas d’accord que le prix Michel-Mussi a couronné « un vrai talent d’écriture ». C’est bon, parfois très bon, mais il n’y a rien d’extraordinaire.


Maurice Henrie, Le poids du temps, notes et commentaires, Ottawa, Presses de l’Université d’Ottawa, 2017, 156 pages, 19,95 $.
Maurice Henrie serait-il le Montaigne ou le Pascal de l’Ontario français ? C’est l’impression qu’on peut avoir en lisant Le poids du temps, un recueil de pensées, notes et commentaires. Ce collage de courts textes, parfois lapidaires, prend la forme de mémoires ou
de réflexions autobiographiques qui permettent à l’auteur de s’exprimer librement sur des sujets reliés à la politique, à la société ou à l’écriture,  entre autres.
Henrie reprend le ton intimiste de ses Aveux et confidences, recueil paru en 2013. Écrire, pour lui, n’est pas un acte du cœur, mais plutôt une décision de l’esprit. Selon lui, «le roman provient surtout du cœur; la nouvelle, plutôt de l’esprit». Tirez votre propre conclusion : Maurice Henrie a publié 4 romans et 8 recueils de nouvelles, plus des essais et carnets littéraires.
Doit-on tirez une autre conclusion en lisant, vers la fin du recueil, que «le passage du temps donne droit à un radotage de bon aloi»? Non, Mon collègue de l’écriture est en pleine forme, sa plume est toujours bien aiguisée et ses phrases ont souvent l’effet d’un coup de poing.
J’ai retrouvé, dans un de ses commentaires, mon propre cheval de bataille, à savoir que Radio-Canada est plutôt Radio-Québec, pour ne pas dire Radio-Montréal. Henrie écrit que pour «échapper à l’omniprésence québécoise», les francophones des autres provinces «ont tendance à se tourner vers les médias anglophones pour obtenir le contenu national ou international qui leur convient et auquel ils ont droit».
Toujours au sujet de la télévision, l’auteur déplore que lors de la présentation d’un film à succès, on est soumis jusqu’à quinze messages publicitaires durant une seule et même intermission.
Ce tas d’annonces n’est rien de moins que de «la manipulation, de la persécution et de l’esclavage. Ce sont de véritables insultes pour l’esprit humain et pour la dignité des hommes». Parfaitement d’accord, mon cher Maurice!
Mais je remets en question ton commentaire à l’effet que l’homme se livre principalement à cinq activités pour se distraire, à savoir: «la politique, la religion, la guerre, le sport et le travail». Je me retrouve dans une seule de ces activités. Je crois que tu aurais dû ajouter les arts.
Tel que mentionné plus haut, ta plume est toujours bien aiguisée.
Tu excelles dans l’art de concocter des notes d’une brévité presque assassine. Exemple: «Il faut vivre comme si on n’allait pas mourir. Autrement, pourquoi voudrait-on vivre?» Ta plume sait aussi être d’une concision éblouissante, comme lorsque tu écris une demi ligne sous la rubrique Amie: «La feuille blanche, ma seule amie.»
On sent que le langage politically correct t’agace. Tu voudrais pouvoir écrire sauvage, bâtard ou tapette si le cœur t’en dit. Dès
qu’il est question de sexualité ou amour, tes notes et commentaires sont hétérosexuels; la réalité LGBTQ te semble inconnue.
Le chapitre sur l’Écriture m’a vivement interpelé. Tu as raison, hélas!, d’écrire que «l’écriture est assurément l’un des parents pauvres de toutes les formes d’art, juste au-dessus du macramé et de l’origami!» Je me suis retrouvé pile dans ton commentaire à l’effet qu’on écrit pour soi-même. Un livre peut être «réussi même s’il n’y a personne pour le lire».
Du chapitre sur la Sagesse, je retiens que la vie cherche constamment à mettre une distance «entre ceux qu’on aime et soi-même» On y peut rien, comme tu le dis; «l’amour s’amincit, l’affection s’effrite, l’oubli pointe l’oreille.» C’est la vie!
Je vous invite à lire Le poids du temps, un carnet où Maurice Henrie démontre qu’il est charmant libre penseur, probablement le seul en Ontario français.

J-Z

Marie-Hélène Jarry, Perdue sans elle, roman illustré
par Geneviève Côté, Saint-Lambert, Soulières éditeur, coll. Ma petite vache a mal aux pattes no 146, 2017,
72 pages, 9,95 $.
À votre descente de l’avion, il vous est peut-être arrivé de ne pas voir poindre votre valise au bout du carrousel. Une expérience que tout passager ne souhaite pas vivre. Imaginez-vous dans la tête de la valise égarée, en route vers une destination inconnue. C’est ce qu’a fait Marie-Hélène Jarry dans Perdue sans elle, un roman illustré par Geneviève Côté.
Une coquette petite valise, qui ressemble à une chouette, se demande pourquoi Ariane ne l’attend pas près du carrousel, pourquoi elle est la seule à ne pas trouver preneur… jusqu’à ce qu’un étranger la lance sur un charriot, puis dans une voiture. Elle voit bien, par le paysage qui défile sous ses yeux, qu’il y a eu erreur; elle est à des milliers de kilomètres d’Ariane.
L’auteure multiplie les rebondissements, tant et si bien que la valise tombe entre les mains de deux sœurs, Aïsha et Fairouz, qui ne tardent pas à fouiller son contenu. Un journal intime leur laisse croire qu’Ariane Marin vit au Québec où il fait terriblement froid,
à en croire par la tuque et le foulard enfouis dans la valise perdue. Cette dernière est celle qui raconte l’histoire. Fort intéressant !

Alex Lake, Traquer Kate, roman traduit de l’anglais par Thibaud Eliroff, Montréal, Éditions Flammarion Québec, 2018, 448 pages, 29,95 $.
Un bar, des gens qui parlent, boivent, tombent amoureux. L’un d’entre eux peut être un tueur en série… et même plus que ça. Voilà ce qui vous attend dans Traquer Kate d’Alex Lake, un roman qui vous tiendra en haleine pendant plus de 400 pages.
La Kate du titre est une avocate de 28 ans. Après de très longues fréquentations, elle vient de larguer son premier petit-ami Phil qui ne réussit pas du tout à l’oublier. Il va juste qu’à l’espionner tard en soirée. Mais Phil n’est pas le traqueur du titre. Kate est traquée par l’Étrangleur de Stockton Heath, dans le Cheshire, non loin de Manchester en Angleterre.
Ce tueur en série étrangle des femmes de 27 ou 28 ans,
qui ressemblent comme deux gouttes d’eau à Kate Armstrong.
Des femmes retrouvées à deux kilomètres de l’appartement de
cette dernière.
L’auteur explique que le meurtrier ordinaire pose un geste guidé par la jalousie, la luxure ou la cupidité. Les mafieux, eux, sont guidés par la vengeance. Or, le tueur en série est « l’un d’entre nous, mais également un autre », quelqu’un qui planifie un acte
lui procurant un plaisir, acte qu’« il voit comme un travail ».
Les amies de Kate l’encouragent à s’inscrire à un Dating Service. C’est là qu’elle retrouve un dénommé Mike, rencontré quelques
mois plus tôt lors d’un voyage à l’étranger. « Soirée au théâtre ? Sexe acrobatique la moitié de la nuit ? Petit déjeuner au lit ? Jogging matinal ? » Kate reprend confiance auprès d’un homme attirant et attentionné.
Alex Lake situe son intrigue à l’ère de Facebook. Il écrit que les femmes y étalent leur vie privée : « dates de naissance, projets
de voyage, toutes sortes d’informations personnelles. Rien de
mieux pour inciter les gens malintentionnés à faire des choses malintentionnées. C’est tellement plus facile de nos jours. »
L’auteur montre aussi comment il est facile pour un tueur en série qui est moindrement initié à l’informatique de faire transférer automatiquement les courriels de sa prochaine victime vers
sa boîte à lui. Et qu’est-ce qui arrive après ? « C’était horrible.
Au-delà de l’horreur. »
Les répliques sont souvent incisives, parfois coups de poing.
En voici un exemple : « Un sédatif rapide. C’est ce qu’on donne
aux gens avant une coloscopie. J’ai trouvé ça approprié pour
un trou de cul dans son genre. »
Plusieurs polars décrivent des meurtres ignobles. Traquer Kate va plus loin et nous plonge dans la folie meurtrière. Ce roman illustre que les gens normaux ont souvent tendance à se laisser guidés
par leurs émotions, en sont même des esclaves. Les tueurs en série, eux, ignorent tout de leurs émotions.
Je ne vais évidemment pas vous dévoiler l’identité de l’Étrangleur de Stockton Heath. Je vous dirai tout simplement qu’Alex Lake est un as des rebondissements bien calculés et des descriptions chaudes d’actes froids. « Souffrance, tourment, agonie : aucun
de ces mots n’approche de ce que Kate vit. »

Michel Laurin, La littérature québécoise en 30 secondes, Montréal, Éditions Hurtubise, 2017, 160 pages, 22,95 $.
Les Éditions Hurtubise poursuivent leur publication d’albums qui expliquent un sujet complexe en une série de courts articles de
30 secondes chacun. Le nouveau-né de cette collection est
La littérature québécoise en 30 secondes, de Michel Laurin. Tout y est, des premiers textes historiques aux récits féministes, en passant par les contes, légendes, poèmes, romans, pièces de théâtre, essais et même la chanson.
Ce livre présente les moments forts et les figures marquantes
de l’histoire littéraire québécoise. Cette dernière débute avec
les premiers récits des missionnaires avides de découvertes.
Elle continue avec les Canadiens français qui cultivent l’art du conte, de la chanson et des légendes pour conserver leur identité. Elle se révèle dans les journaux où les discours, poèmes et essais évoquent la soif de liberté des Canadiens français. Il faudra attendre 1940 pour que les voix de la modernité s’élèvent et que romanciers, dramaturges et poètes donnent la pleine mesure de l’identité québécoise.
Michel Laurin propose 62 articles qui incluent chacun un résumé de 300 mots (30 secondes), un condensé en 3 secondes et un sujet de réflexion. Pour les contes, son condensé se lit comme suit : « Afin d’éviter qu’ils ne sombrent dans l’oubli, les écrivains donnent une forme écrite aux légendes et aux contes de la tradition orale. »
Il inclut le profil de huit écrivains qui ont marqué le territoire littéraire au fil des siècles : Marie de l’Incarnation, Arthur Buies, Émile Nelligan, Anne Hébert, Jacques Ferron, Marie-Claire Blais, Jacques Poulin et Fanny Laferrière.
Il y a même un article sur « La franco-phonie canadienne », où l’auteur signale la contribution d’auteurs comme Gabrielle Roy (Manitoba), Antonine Maillet (Nouveau-Brunswick), Patrice Desbiens et Jean Marc Dalpé (Ontario). On note que Toronto, Ottawa et Sudbury disposent de théâtres, de maisons d’édition et d’une revue culturelle (Liaison).
Lord Durham a déjà écrit que les Canadiens français étaient un peuple « sans histoire et sans littérature ». L’histoire a prouvé le contraire. Le rayonnement des écrits québécois dépasse les frontières provinciales, comme en font foi les pièces de Michel Tremblay traduites et jouées de par le monde ou la présence des auteurs québécois dans les foires du livres à Paris, Bruxelles, Genève et Francfort.
Francis Leclerc, Pieds nus dans l’aube, du roman au grand écran, album, préface de Fred Pellerin, photographies de Daniel Guy.  Montréal, Éditions Fides, 2017, 132 pages, 29,95 $.
Après avoir publié des contes, fables et poèmes, Félix Leclerc signe son premier roman en 1946 : Pieds nus dans l’aube. Il s’agit
d’une chronique de son enfance heureuse, où il rend hommage
à l’amitié, mais surtout à la famille qui, seule, peut préparer l’enfant
à affronter le monde adulte. Le roman a été porté à l’écran cette année par son fils Francis Leclerc et l’album Pieds nus dans l’aube, du roman au grand écran, raconte comment l’adaptation cinématographique s’est faite.
La préface de cet album illustré de quelque 60 photos est signée par le conteur Fred Pellerin, qui est aussi coscénariste. Il précise que le film est « l’histoire de Félix avant Félix… l’œuf avant l’oiseau… l’enfance avant le poète ». Le roman se déroule sur trois ans, mais le film fait une synthèse en trois saisons, juste avant que. Félix quitte La Tuque pour l’Université d’Ottawa.
Francis Leclerc a choisi de faire un film dramatique sans narration, le tout reposant sur les actions et les dialogues. Certains personnages du roman sont écartés, d’autres sont fusionnés. Roy Dupuis joue le rôle du père de Félix, qui est interprété par le comédien Justin Leyrolles-Bouchard. Robert Lepage incarne l’oncle Rodolphe. Le fils Leclerc insiste sur le fait que son film ne raconte pas la vie de son père. « C’est la vie de Félix à douze ans, avant même qu’il ne sache jouer de la guitare. […] C’est la vie réaliste d’un jeune enfant, observateur, un peu rêveur, doué pour les arts, quelque part en 1927. »
L’album revêt un ton intimiste grâce aux photos prises par Daniel Guy. On y découvre une ambiance feutrée, des clins d’œil entre amis, le charme d’une vallée et d’une rivière, des émotions à fleur d
e peau. Oui, des libertés ont été prises avec le roman, « des libertés avec lesquelles le père aurait été d’accord », précise Fred Pellerin.
L’ouvrage donne un extrait du scénario et le nom/rôle de tous les artisans du film, dont 40 comédiens et comédiennes. Il y a une dizaine de musiciens contemporains, plus des airs de Schubert, Vivaldi et Bach. Toute une armée (12 page de noms) a donné une nouvelle vie à une œuvre magistrale du barde de l’Île d’Orléans.
Michel Lozeau, Facultés affaiblies, nouvelles, Montréal, Éditions Druide, coll. Écarts, 2017, 184 pages, 19,95 $.
Il vous est probablement déjà arrivé de perdre vos moyens à cause
d’un fol amour, d’un désir incontrôlable, de la consommation d’alcool ou de drogues, voire à cause de l’emprise des nouvelles technologies. Dans Facultés affaiblies, Michel Lozeau propose quinze nouvelles inspirées de ce genre d’écarts inattendus. L’action se déroule tour à tour à Sherbrooke, Montréal, Paris, voire au Mali et aux États-Unis.
J’aime ordinairement lire de courtes nouvelles, mais ici on a souvent droit à des textes de 10, 15 ou 20 pages. Ils sont tous tellement originaux qu’on les lit d’une traite. Une nouvelle est le journal d’un autocollant, d’un Post-it, et une autre est un dialogue entre Facebook, LinkedIn, Bluetooth, iCloud et bien d’autres plateformes que j’ignore puisque je ne vis pas vraiment dans le
xxie siècle (je n’ai même pas un téléphone cellulaire). 
Dans la nouvelle intitulée « Jeune femme russe, trente-six ans, cherche… », un sexagénaire imagine tour à tour une Lyudmila blonde aux yeux bleus et aux dessous affriolants, puis une Olga massive aux mains rugueuses plongées dans le savon à lessive.
À la fin de cette histoire un peu corsée, l’auteur ajoute, ce qui est rare, une note précisant que tout est fictif. On ne saura jamais
« si son fantasme a un rapport avec la réalité ».
Dans un autre nouvelle, j’ai découvert ce qu’est le catfishing, soit le fait de se donner une fausse identité sur les réseaux sociaux afin de créer des déceptions romantiques. Il y a aussi cette histoire d’un couple septuagénaire qui s’égare dans un train allemand au moment d’un arrêt ; cela m’a rappelé que le train Toronto-Ottawa s’arrête lui aussi en route pour se séparer, une portion bifurquant vers Montréal, l’autre poursuivant sa route vers la capitale fédérale.
« De charmants voisins » est une nouvelle qui nous tient en haleine pendant 18 pages. Les voisins en question sont des escrocs qui cachent bien leur jeu. J’ai aussitôt pensé à mon roman Ces chers escrocs où, là aussi, l’illégalité a bien meilleur goût.
Michel Lozeau a une imagination débridée qui le pousse à concevoir un xxiie siècle où on peut vivre jusqu’à 400 ans ! Résultat : « Les économies des pays du G20 avaient sauté les unes après les autres sous le fardeau intolérable de décennies entières de nouveaux retraités qui ne mouraient plus… » Dans un autre texte fort rythmé, l’auteur imagine un affrontement entre deux gangs de rues, qui règlent un différend en devenant… des slammeurs.
Chacune de ces quinze nouvelles met en scène « des êtres sensibles confrontés à un monde qui se transforme à vitesse grand V, explique l’auteur. J’aime explorer la trans-formation des rapports humains dans ce monde en mutation, ainsi que les décalages culturels qui peuvent désorienter et parfois provoquer angoisses, incompréhensions ou conflits. » Plaisir garanti !
C’est après avoir passé trente ans dans le monde de la finance et de l’informatique que Michel Lozeau s’est tourné vers l’écriture. Comme il a beaucoup voyagé, ses nouvelles nous font traverser des horizons parfois inattendus.

Odette Mainville, Julie, droguée et prostituée malgré elle, roman, Montréal, Éditions Fides, 2018, 304 pages, 24,95 $.
Odette Mainville a récemment publié un troisième roman intitulé Julie, droguée et prostituée malgré elle, où on voit comment l’infamie peut s’emparer d’une vie et la transformer en cauchemar. J’ai rarement vu un ouvrage décrire avec autant d’acuité comment une personne peut se vautrer dans la fange de la prostitution.
La Julie du titre a 3 ans lorsque sa mère perd la vie dans
un accident de la circulation. La grand-mère élève l’enfant tant que la santé le lui permet. Fermée sur elle-même, Julie devient victime de railleries et de mesquineries au primaire et au secondaire.
À 15 ans, l’adolescente tombe dans les mailles d’un gang de rue. C’est le début de la marijuana et de la cocaïne ; la prostitution ne tardera pas à suivre. « L’infamie s’infiltre insidieusement, s’installe confortablement, macule à jamais l’âme puérile d’une innocente. »
Le pimp de Julie prouve « sa virile hétérosexualité à travers des pratiques machistes et abusives ». Pour tous les membres du gang de rue, les filles sont des êtres inférieurs qu’on se partage selon
la règle qui veut qu’on doive « soumettre sa petite amie à un viol collectif ».
Le père de Julie joue le rôle de l’éternel absent. Il se dit qu’elle est « une trop bonne fille pour déroger aux valeurs et aux principes inculqués depuis sa naissance ». Ce qui est évidemment tout le contraire. Elle passe du banal plaisir à la déchéance, « se prêtant, comme un jouet, aux fantaisies lubriques des garçons ».
L’auteur décrit avec moult détails le milieu ou l’abîme dans
lequel Julie est tombée. La maxime de son pimp est la suivante :
« La drogue, tu la vends une seule fois. La pute, tu la loues des
milliers de fois. » Entre dix heures du matin et deux heures de
la nuit, Julie passe une vingtaine de clients, sous des noms fictifs comme Janie, Jacinthe et Clara.
Certaines descriptions m’ont paru un peu cliniques, comme si
elles s’inspiraient trop directement de lectures ou recherches que l’auteure a dû faire pour écrire ce roman très détaillé. Elle fait référence, par exemple, aux tenants et aboutissants du commerce interlope et aux paramètres pour consolider ses assises.
Afin de bien décrire l’univers de la drogue et de la prostitution,
la plume d’Odette Mainville devient presque un scalpel qui en découpe ou décompose toutes les facettes. Le roman regorge de dialogues tantôt crus tantôt touchants. On est cependant surpris
de voir le pimp de Julie disparaître complètement de la carte après avoir occupé une place de choix dans presque la moitié du roman.
J’ai déjà recensé pour L’Express le premier roman d’Odette Mainville, Le curé  d’Anjou (2011), sous le titre «Quand le presbytère devient un bordel». On pourrait dire que l’auteure a de la suite dans les idées en abordant le thème de la prostitution juvénile.


Jocelyne Mallet-Parent, Basculer dans l’enfer, roman, Ottawa, Éditions David, coll. Voix narratives, 2017, 262 pages, 23,95 $.
Qu’est-ce qui pousse un jeune à épouser une cause, à se radicaliser, à devenir un terroriste ? Voilà la question à laquelle Jocelyne Mallet-Parent a tenté de répondre en écrivant un roman coup de poing intitulé Basculer dans l’enfer. Sa réponse prend la forme d’une intrigue savamment orchestrée.
Dans un prologue de 25 pages, l’auteure met en scène trois enfants et leur mère respective. Chaque personnage – québécois, immigrant d’Algérie ou vivant au Moyen-Orient – est campé dans un milieu précis et à une heure précise, 6 h 32. Une entrée en matière très efficace.
Élise, Tariq et Jamil sont trois jeunes devenus des terroristes islamiques. Ariane, Fatima et Oleya sont trois mères qui cherchent à comprendre l’indicible. Le résultat est un thriller d’une percutante actualité.
Le septième personnage à entrer en scène est l’inspecteur Alex Duval qui a l’instinct d’un chasseur et les réflexes d’une proie;
le premier lui dicte quelles pistes explorer, les seconds le guident vers de possibles portes de sortie. Pour lui, « une tonne de soupçons ne vaut pas une once depreuve ».
Jocelyne Mallet-Parent s’est fort bien documentée sur la radicalisation et le terrorisme. Son style lui permet de décrire
« des vérités qui ne sont jamais habillées pour sortir ». Or, elles
se pointent vers l’extérieur, mal vêtues, et rien ne les empêchent d’aller au bal.
Le cheminement des trois jeunes et le cauchemar de leurs mères s’entrecroisent pour créer une tension qui nous met constamment en haleine. Nous suivons « Élise qui se fait fuyante comme une veine sous la pointe de l’aiguille », Tariq qui est résolu à devenir
un héros et non un zéro, Jamil qui doit déclencher des horreurs au neuvième jour du ramadan.
Nous voyons surtout la souffrance brutale, profonde et déchirante de trois mères qui ont presque l’impression d’exploser comme un kamikaze.
Quand un enfant bascule dans l’indicible, le parent ne peut que se tourmenter et se demander comment il ou elle n’a pas vu le coup venir, n’a rien appréhendé. L’auteure va jusqu’à poser cette question : « Vaut-il mieux avoir un enfant mort que d’en avoir un embrigadé dans une radicalisation de fou et ne jamais savoir où il est, ni ce qu’il fait ? »
Mallet-Parent explique très bien que militer peut devenir un formidable moyen de socialisation et que la radicalisation n’a pas de couleur ou de religion précise. Une bonne famille, une bonne éducation, un bel avenir en perspective ne constituent pas des garde-fous à toute épreuve, loin de là.
Le premier roman de cette Acadienne, Sous le même soleil, lui a valu le Prix France-Acadie 2007 et Le silence de la Restigouche a figuré en 2016 sur la liste des «Incontournables de Radio-Canada». Je vous garantis que Basculer dans l’enfer se fera aussi bien remarquer.
Daniel Marchildon, La longue histoire de la petite vache, roman illustré par Caroline Merola, Soulières éditeur,
coll. Ma petite vache a mal aux pattes no 150, 2018,
96 pages, 9,95 $.
Daniel Marchildon est un des rares écrivains franco-ontariens
dans l’écurie de Soulières éditeur. Si j’utilise le mot écurie,
c’est parce que son tout dernier roman jeunesse raconte La longue histoire de la petite vache. Je soupçonne que le sujet a été choisi
en raison du titre de la collection dans laquelle le roman paraît, soit Ma petite vache a mal aux pattes.
La narratrice est Kana la 40e, une vache de race canadienne.
Elle broute aux Îles de la Madeleine et son lait sert à la fabrication du fromage Pied-de-Vent. Kana est tombée au bord d’une falaise et, en attendant le secours de deux fermiers, elle pense à toutes ces ancêtres, de la première à la 39e génération. Tout commence à Québec en 1609 lorsque Kana la 1ère naît d’une vache normande.
Comme on peut s’y attendre dans un roman de Daniel Marchildon, il y aura une vache Kana à Sainte-Marie-aux-Hurons en 1648.
Les jeunes lecteurs feront aussi la rencontre d’une vache souriante aux Trois-Rivières (1667), d’une vache comique à Lévis et de bien d’autres dans la lignée des vaches Canadiennes.
Il est évident que l’auteur a fouillé sur Internet pour connaître
« la Canadienne » dans ses moindres pis, pardon, plis. Des données statistiques étayent son récit et il est même fait mention que l’Assemblée nationale a adopté la Loi sur les races animales du patrimoine agricole du Québec, en 1998. La récolte de renseignements alourdit parfois la fluidité du texte.
Attendez-vous à retrouver les expressions « vachement difficile, sur le plancher des vaches, manger de la vache enragée, une vache qui regarde passer un train » et l’inévitable dicton « Chacun son métier et les vaches seront bien gardées ».
En 2015, Daniel Marchildon avait publié Zazette, la chatte des Ouendats chez le même éditeur et l’ouvrage a remporté le Prix littérature jeunesse de la Toronto French School 2016. Il était aussi finaliste au Prix Trillium 2017.


Mari Mari, Fragments de famille, roman, Montréal, Éditions Fides, 2017, 120 pages, 24,95 $.
Bienvenue chez les Lacasse, une famille typique du Canada français des années 1960 ! Peut-être pas si typique que ça puisqu’il y a vingt enfants, dont deux morts en bas âge. Née en 1952, la narratrice Léonie est la dernière de la « tribu Lacasse ».
Mari Mari, pseudonyme d’une femme de 65 ans, publie un premier roman qui s’apparente à une autobiographie. Dans Fragments de famille, elle semble raconter son histoire, de sa naissance jusqu’à l’âge de 12 ans. Nous sommes d’abord dans l’Est ontarien, à Casselman, où la première des enfants Lacasse voit le jour en 1926.
Une ou un après l’autre, les petits Lacasse sont lauréats ou lauréates du Concours de français, obtenant ainsi des bourses d’études.
La famille déménage au Québec, à Rosemont/Montréal, en 1948. Arrivés sous le règne de Duplessis, les Lacasse vont peu à peu entrer dans la Révolution tranquille qui va bouleverser leur vie. Jusque-là, écrit Léonie, « le ciel et l’enfer tapissent ma vie d’enfant ». L’identité culturelle change aussi. « Les plus vieux se disent canadiens-français, d’autres, franco-ontariens; les plus jeunes prétendent qu’ils sont des Québécois… mais tout le monde boit de la bière Molson et fume des Players ou des Du Maurier. »
Avec 18 enfants qui grandissent et qui découvrent leur sexualité,
il ne faut pas se surprendre que Marguerite soit lesbienne – sa prétendante sera juive – et que Victor abuse sexuellement de sa petite sœur Odile. La narratrice écrit que, « pour moi, lui, c’est le bouc de l’abomination et Odile, l’émissaire de la désolation ».
Le style de Mari Mari est souvent finement ciselé.
Fragments de famille illustre bien comment il n’est pas toujours facile pour l’ado de donner du sens aux contradictions de la vie,
au pouvoir de la religion, aux idées préconçues et aux tabous liés
à la sexualité. Plongée dans le vortex familial, véritable parcours de montagnes russes, l’adolescente/auteure n’en demeure pas moins lucide et réussit à tirer son épingle du jeu féroce que se livrent le beau, le laid, le bien et le mal.
Déjà à 12 ans, Léonie sait que « grandir, c’est comme se lancer dans le vide et apercevoir dans sa chute toutes les lacunes du monde ».
Éric Mathieu, Le Goupil, roman, Montréal, Éditions
La Mèche, 2018, 424 pages, 29,95 $.
Finaliste du Prix Trillium pour Les suicidés d’Eau-Claire, Éric Mathieu récidive avec Le Goupil, un roman que je qualifierais de psycho-exploratoire. Son écriture et sa structure frôlent presque l’absurde pour se loger finalement à l’enseigne de l’incongru,
voire du débridé.
L’auteur brosse le portrait d’un « enfant intérieur » prénommé Émile. Il naît en Lorraine à la fin de la Seconde Guerre mondiale et, tenez-vous bien, il parle couramment dès le premier jour.
« La tirade du nez de Cyrano de Bergerac m’était aussi naturelle qu’une simple comptine. […] je débitais des passages entiers des Mémoires d’outre-tombe. » Il débite aussi des phrases en allemand, en anglais, en roumain, en hébreu, en grec et en latin. Manifestement pas un bébé ordinaire.
Éric Mathieu raconte l’enfance et l’adolescence d’Émile Claudel, surnommé le Goupil en raison de certains traits du visage. On voit très peu Émile sur les bancs d’école. On nous dit qu’il est cancre et juste doué pour les choses mécaniques. Assez surprenant pour
un garçon polyglotte. Ce « vaurien, voyou, voleur et menteur » aboutit à la Maison des pupilles de l’État où les surveillants sont dominateurs et le directeur despotique. Oui, une fugue est au menu.
Voici un exemple d’un passage débridé. « J’attrapai une petite souris grise, […] je la pris par la queue, la plaçai délicatement dans ma bouche, me mis à mâcher et l’avalai en me frottant la main contre
le ventre pour signaler que mon mets de fortune était des plus délicieux. »
Un très grand nombre de chapitres n’ont que deux ou trois lignes. Ils résument parfois la nature d’un personnage : « Maman, ce mot incongru dans ma bouche, ce mot phatique que j’utilise, mais dont
le véritable sens m’échappe. »
Un chapitre peut être composé de seulement six mots. « Tôt ou tard, tu te réveilleras. » Est-ce dire qu’Éric Mathieu nous a décrit un rêve, un cauchemar, une ambiance onirique… ?
L’auteur glisse ici et là des mots peu courants comme coruscant, usoir ou trépané. Il préfère malgracieux à disgracieux.
Le personnage n’est pas ordinaire, l’intrigue n’est pas ordinaire,
le style n’est pas ordinaire.
Éric Mathieu n’est pas un écrivain ordinaire.


Mireille Messier, Moi aussi ! Moi aussi ! album, Montréal, Éditions de la Bagnole, 2017, 36 pages, 19,95 $.
Les albums jeunesse ne comptent pas un grand nombre de phrases.
Il faut juste qu’elles soient bien ciselées. C’est ce que Mireille Messier a fait : 70 courtes phrases pour raconter une histoire intitulée Moi aussi ! Moi aussi ! L’illustrateur Yves Dumont a été son complice en entourant un texte pétillant de dessins scintillants.
Une nouvelle fille arrive dans la classe de Catherine. Elle vient du Midi et se nomme Fabiane. Les deux écolières deviennent rapidement de très bonnes amies. Avec un titre comme Moi aussi ! Moi aussi !, on devine qu’elles ont plusieurs choses en commun : elles aiment le brocoli mais pas le chou-fleur, elles ont chacun un petit frère, elles jouent toutes les deux du piano, elles ont chacune un chat et elles oublient parfois de dire… la vérité.
Amitié et mensonge ne vont pas ensemble. Or, si la première est vraiment solide, pourrait-elle réduire le second en miette? Mireille Messier répond à cette question avec un joli coup de main d’Yves Dumont.
Wilfried N’Sondé, Un océan, deux mers, trois continents, roman, Éditions Mémoire d’encrier, 2018, 248 pages,
24,95 $.
Le nom de Nsaku Ne Vunda ou Dom Antonio Manuel est peu connu. Il est pourtant le premier ambassadeur d’Afrique en Europe, près le Saint-Siège plus précisément (1608). Wilfried N’Sondé raconte la vie tumultueuse de ce prêtre dans le roman Un Océan, deux mers, trois continents.
L’histoire commence en 1604 dans le royaume du Kongo –
État dont le territoire est aujourd’hui réparti entre la République démocratique du Congo, le Congo-Brazzaville, l’Angola et le Gabon. Les habitants du Kongo sont les Bakongos.
Nsaku Ne Vunda, prêtre d’environ 33 ans, ordonné sous le nom
de Dom Antonio Manuel, est choisi par Alvaro II, monarque du Kongo. Sa mission consiste à convaincre le pape de «faire jouer
son autorité sur les monarques d’Europe afin que ceux-ci
abolissent l’esclavage».
Jeune, Nsaku Ne Vunda est décrit comme un être doux ouvert à
la détresse des autres; prêtre, il est considéré comme «un médium entre les mondes terrestre et invisible».
Lorsqu’il apprend le rôle que le roi lui demande, il se rappelle
un cours de géographie et trace une ligne qui contourne la bosse
de l’Afrique de l’Ouest pour se diriger vers le nord, traversant le détroit de Gibraltar pour enfin s’arrêter à Rome, «l’endroit le plus saint de la terre». Mais ce n’est pas du tout comme ça que le voyage se passera.
Dom Antonio Manuel s’embarque sur un bateau rempli d’esclaves bakongos, un négrier à destination d’abord du Brésil. Ce voyage allait «altérer fortement les fondements de sa foi. Qui avait pu inventer la haine et le mépris justifiant les atrocités qui se commettaient sur le vaisseau?»
Ce dont le prêtre bakongo est témoin demeure «aux antipodes
de l’imaginable». L’auteur décrit des scènes de répression qui atteignent «un degré de brutalité ahurissant». Le vaisseau devient «un temple de l’ignoble».
Wilfried N’Sondé a certainement mené une recherche exhaustive pour en arriver à peindre une telle «humanité de laideur,
de méfiance et d violence». La seule liberté dont jouissent
les esclaves est celle de pleurer. Les marins, eux, obéissent, se taisent et cessent de réfléchir,
Une fois les esclaves livrés à bon port, le bateau met le cap vers
le Portugal. Il est attaqué par des pirates et tout le monde périt,
sauf Dom Antonio Manuel qui est pris en otage et livré à Lisbonne en août 1606, contre une rançon.
Accueilli dans un monastère, l’ambassadeur bokongo doit se rendre ensuite à Madrid où l’Inquisition l’attend. Il a beau avoir
«le Seigneur pour berger» et croire qu’il est installé «en de verts pâturages», c’est plutôt «au bord de l’abîme» et «au portique de
la mort» que l’ambassadeur est conduit.
Le portrait que brosse l’auteur du Vatican au début du XVIIe siècle est celui «d’ecclésiastiques qui ne se souciaient plus de l’âme,
ils avaient fait de Dieu un instrument pour servir leurs ambitions personnelles et politiques».
Quand Dom Antonio Manuel arrive finalement à Rome, Paul V
a succédé à Clément VIII. Il meurt deux jours plus tard dans les bras du pape en janvier 1608 et ce dernier ordonne qu’un buste
du prêtre bokongo soit sculpté dans le marbre noir; on peut le voir àla basilique Sainte-Marie-Majeure.
Avec Un Océan, deux mers, trois continents, Wilfried N’Sondé signe un plaidoyer pour la dignité et la liberté. C’est tellement fort qu’on se demande s’il ne s’agit pas d’un premier pas vers la béatification de Don Antonio Manuel.


Joyce Carol Oates, La Princesse-Maïs et autres cauchemars, nouvelles traduites de l’anglais par Christine Auché et Catherine Richard, Paris, Édition Philippe Rey, 2017, 382 pages, 44,95 $.
L’écrivaine américaine Joyce Carol Oates a publié près de
soixante romans ou recueils de nouvelles, dont un Prix Fémina.
Le Washington Post a déjà écrit que «lire Oates, c’est comme traverser un champ de mines émotionnel, être secoué au plus profond de soi par de multiples explosions». C’est peut-être le cas dans certains de ses romans mais pas dans son dernier recueil de nouvelles intitulé
La Princesse-Maïs et autres cauchemars.
Il y a, bien entendu, des textes intéressants, voire palpitants. Deux d’entre eux mettent en scène des frères jumeaux hétérozygotes qui ne peuvent pas se blairer. Dans « Champignon mortel » et « Personnages fossiles », la nouvelliste décrit une parodie d’affection fraternelle. Elle oppose un être rachitique à un monstre athlétique pris au piège d’une relation amour-haine.
Dans la nouvelle « Personne ne connaît mon nom », une fillette réagit mal à l’arrivée d’un bébé sur qui toute l’attention/affection est braquée. Il y a un animal de compagnie qui est toujours nommé de la façon suivante: «chat gris à la fourrure vaporeuse comme du duvet de chardon». C’est plutôt un loup…
La première nouvelle donne son titre au recueil et s’étire sur presque 150 pages. On aurait pu en couper la moitié. La fillette de «La Princesse-Maïs, une histoire d’amour» a 11 ans et est subtilement kidnappée pour un sacrifice inspiré d’une légende amérindienne.
Je me suis ennuyé royalement à lire des phrases comme « Les 101 Dalmatiens, elle passait, Jude, une de ses vieilles vidéos… » Qu’est-ce que ce style à rebrousse-poil? Pourquoi ne pas tout simplement écrire « Jude passait une de ses vieilles vidéos, Les 101 Dalmatiens »?
Toujours dans cette nouvelle qui n’en finit plus, on apprend que composer le 911, c’est «devenir un mendiant… se retrouver nu comme un ver» ou encore voir votre vie ne plus vous appartenir.
Je reconnais que Joyce Carol Oates sait bien brouiller les pistes dès qu’il s’agit d’une enquête. Le coupable est-il un pédophile, un délinquant sexuel, un agresseur d’enfants déjà fiché? Ne cherchez pas si loin, il n’y a pas d’âge minimum pour poser un geste criminel…
Je regrette de dire que la lecture de ces cauchemars n’a pas suscité chez moi «de délicieux frissons», tel que promis par l’éditeur.
Joyce Carol Oates, Paysage perdu, récit, Paris, Éditions Philippe Rey, 2017, 432 pages, 37,95 $.
Dans Paysage perdu, on retrouve la plume toujours ciselée et l’œil aiguisé de Joyce Carol Oates. Elle arpente un endroit et un temps oubliés qui virent la naissance de l’écrivain qu’elle est devenue,
un voyage captivant qui ne manquera pas de renvoyer son lecteur à ses propres paysages perdus.
Joyce Carole Oates est originaire de l’ouest de l’État de New York, au nord du comté de l’Érié. Elle grandit dans une famille où la mère et les grand-mères, les femmes en général, ont une prédilection pour l’autopunition, l’effacement et l’oubli de soi. Elle dira plus tard que cette prédilection était « sans doute apprise, acquise, culturellement déterminée ».
À six ans, la petite Joyce obtient sa première carte de bibliothèque ; elle emprunte Alice au pays des merveilles et De l’autre côté du miroir, de Lewis Carroll. Ceux livre livres lui donnent le désir de devenir écrivain, « de percevoir le monde comme un spectacle indéchiffrable, fondamentalement absurde, mais fascinant ». Comme Alice, Joyce est d’une curiosité inlassable.
On apprend que la religion ne joue pas un grand rôle dans l’enfance de l’auteure. C’est entre 13 et 18 ans qu’elle passe de méthodiste à catholique, parce que ses parents changent de religion et qu’elle ne veut pas les contrarier, offenser, décevoir pour « de si bonnes intentions ». Joyce avouera plus tard que plusieurs de
ses récits et poèmes sont nés de l’ennui des bancs d’église. Il n’était pas normal, ajoutera-t-elle, que « la nature abrutissantes d’une croyance  dogmatique soit imposée à un esprit jeune et naturellement curieux ».
L’enfance de Joyce renferme peu de lettres ou cartes, plutôt des photographies de l’école, associées à un passé mytho-poétique.
À 14 ans, elle reçoit une machine à écrire Remington et compose ses premières histoires. L’adolescente ne le sait pas encore, mais elle va découvrir que l’écrivain est celui qui comprend le profond mystère du familier, « l’étrange opacité de ce que nous avons vu des milliers de fois ».
Joyce a eu un frère cadet (Robin) et une sœur quinze ans plus jeune qu’elle. Lynn Ann était autiste et Joyce l’a peu connue.
Le mal de l’absence s’accroche parfois, « telle une sangsue sur une artère à nu ».
Oates obtient son baccalauréat de l’Université de Syracuse (New York) et sa maîtrise de l’Université du Wisconsin. C’est là qu’elle rencontre son futur mari Raymond Smith. Il dirigera plus tard le périodique littéraire canadien Ontario Review.
Au début, elle ne considère pas qu’écrire puisse permettre d’être indépendant ni constituer une carrière. Écrire vient du plus profond de soi, du plus intime, et n’a peut avoir un rapport avec le fait « de gagner sa vie ». Elle enseignera d’abord à temps plein, dont dix ans à l’Université de Windsor, tout comme son mari.
Ses éminents profs de Madison (Wisconsin) accordent « un excès d’importance quasi démentiel » au contexte historique d’une œuvre. À leurs yeux, les notes en bas de pages sont plus importantes que les vers d’un poème. Oates se rebiffe contre cette approche et soutient que « la littérature doit être dérangeante, mystérieuse, provocante, joyeuse, pénétrante, toucher
en quoi que ce fût le lecteur ».

Gabriel Osson, Envolées, poèmes publiés à compte d’auteur, nouvelle édition 2017, 102 pages, 15 $.
« Être ce qu’on peut être de mieux / Fier de ce qu’on est devenu / Heureux des petites joies / Que la vie nous apporte », ainsi se termine Envolées, un recueil de poèmes basés sur les souvenirs emmagasinés par Gabriel Osson au fil des ans et sur ses expériences, bonnes ou mauvaises.
Poète, romancier et artiste-peintre, Gabriel Osson crée pour apprivoiser son monde « en devenir et en constantes mutations ». L’amour occupe une place de choix dans Envolées, notamment l’amour de « femmes fidèles à des hommes insensibles ». Leur attente, leur espoir, leur angoisse deviennent la muse et l’amie du poète.
Ailleurs, l’horreur d’un Onze septembre 2001 permet à sa plume de ruer dans les brancards quand les morts pleuvent sur Manhattan : « Les peuples de cette terre / Resteront éloignés / Retranchées dans leur camp / Glorifiant leur dieu / Plus juste / Et meilleur / Que celui du voisin ».
Le poète chante l’amour de l’homme pour la femme, suggérant que l’amour lesbien est quelque chose à la mode et que ça fait chic d’être gai. Il se plaint que « Les sorties de placards / Sont plus nombreuses / Que des sorties au cinéma ».
Il est permis de croire que l’expérience personnelle de Gabriel Osson le pousse à se demander si, en peine d’amour, c’est plus difficile « Pour celui qui reste ? / Ou celui qui s’en va ? »
Le recueil renferme un poème bilingue, Don’t explain, Est-ce parce que l’auteur vit à Toronto ? Ou peut-être parce qu’il y a les USA entre son Haïti natale et son Canada d’adoption…
La poésie naît, ici, d’un monde peuplé de l’imaginaire et d’êtres entre deux ombres. Réalité et/ou fiction meublent allègrement ce clair-obscur.

Michèle Ouimet, L’Heure mauve, roman, Montréal, Éditions du Boréal, 2017, 376 pages, 27,95 $.
Une résidence pour personnes âgées « ressemble à une école secondaire, avec ses rejets, ses têtes fortes, ses cliques, ses codes, ses potins et ses rumeurs, sans oublier ses classes sociales ». Voilà ce qu’illustrent Michèle Ouimet et ses personnages colorés dans le roman L’Heure mauve. Ces derniers vivent au Bel Âge, à Outremont, où les crimes de « lèse-vieillesse » se multiplient.
La vieillesse, ça ne s’attrape pas, c’est une réalité qui trop souvent est accompagnée d’une lâcheté, celle « des enfants trop heureux d’abandonner leurs parents à des mains expertes. » Au Bel Âge, ces mains expertes sont dirigées par Lucie Robitaille, 59 ans, qui régente les vieux snobs et les vieilles filles en mal d’émotions fortes.
Elle a décidé de séparer les bien-portants des « atteints », c’est-à-dire ceux qui exigent des soins constants.
Jacqueline Laflamme, 72 ans, s’élève contre cette politique d’apartheid et devient une épine dans le pied de Lucie Robitaille. Jacqueline se disait trop jeune pour s’enfoncer dans une vie de vieux, mais aussi trop vieille pour vivre seule avec sa rancœur et sa colère. Elle entre donc au Bel Âge où « les appartements sont trop petits, les balcons trop étroits, les légumes trop mous, le steak trop cuit, les vieux trop vieux ».
Plusieurs rebondissements viennent briser « la routine bébête pour rassurer les vieux ». Un résident est perdu lors d’une sortie pour une croisière au port de Montréal, un autre fugue pour trouver sa femme décédée depuis un an, une préposée haïtienne est traitée « de négresse et de grosse vache noire », une autre préposée tombe enceinte d’un animateur qui ne l’aime pas et qui ne veut rien savoir d’un bébé.
Le roman décrit bien la triste réalité d’une « résidence remplie de morts en sursis ». Le ton est juste, la psychologie des personnages est bien exploitée, mais il y a malheureusement trop de flashbacks, à Téhéran et Tombouctou par exemples, qui n’apportent rien au développement de l’intrigue, sauf l’ennui. Il aurait fallu couper presque cent pages.
L’Heure mauve a néanmoins le mérite de démontrer que, au moment où ils atteignent le grand âge, les baby-boomers ne sont peut-être pas assurés de tenir une place privilégiée dans le cortège des générations.
Raymond Ouimet, Tuxedo Kid – La beauté du diable, essai, Québec, Éditions du Septentrion, coll. Dossiers criminels, 2018, 168 pages, 19,95 $.
Alfred Hitchcock a déjà dit que « le crime n’a rien d’extraordinaire
en soi, ce qui me fascine ce sont les détails de ce crime ». C’est ce qui fascine aussi Raymond Ouimet, chroniqueur en histoire et auteur de Tuxedo Kid, un dossier criminel bien documenté sur Léo-Rhéal Bertrand (1913-1953), un bel homme gentil, prévenant,
bien éduqué et… assassin d’au moins une de ses deux épouses.
Léo-Rhéal Bertrand reçoit le surnom Tuxedo Kid parce qu’il se présente en cour comme s’il participait au plus chic gala de la haute société. Ce Québécois frappe par sa beauté, son charisme, ses talents musicaux et sa débrouillardise. Il jure cependant dans le décor familial en raison de sa paresse et de ses mensonges. L’auteur écrit que Bertrand est « menteur comme un soutien-gorge » ou « menteur à mille-feuilles ».
Voleur de moutons dans sa jeunesse, avorteur amateur à Ottawa-Hull, auteur d’un hold-up raté en banlieue d’Ottawa, Bertrand
se marie pour faire de l’argent, soit via la police d’assurance-vie
de sa première épouse, soit via un partage des biens considérables de sa seconde épouse. Reste juste à les envoyer ad patres !
Dans ce récit d’une affaire criminelle très médiatisée dans les années 1930 et 1950, l'auteur fournit plein de renseignements sur les enquêtes policières de l’époque, les cours de justice, les pénitenciers de Kingston et de Montréal. Comme le Tuxedo Kid a vécu à Ottawa au début des années 1930, Ouimet nous apprend que le détective Jean Tissot y a mené une campagne antisémite et qu’il était alors appuyé par l’Ordre de Jacques-Cartier.
En dix-neuf années, le Tuxedo Kid « a subi pas moins de cinq procès, dont quatre pour meurtre, et a obtenu cinq sursis ».
Or, il a bénéficié d’un adage selon lequel il vaut mieux avoir un coupable en liberté qu’un innocent en prison. Mais il y a une limite à la présomption d’innocence, limite que Léo-Rhéal Bertrand franchit en 1951.
Avant de se présenter à l’échafaud le 12 juin 1953, Léo-Rhéal Bertrand doit subir un examen médical, « car, pour être pendu,
un homme doit être… en bonne santé ». Son poids, sa taille et
la dimension de son cou doivent être soigneusement notés afin
de permettre au bourreau de régler la longueur de la corde.
Raymond Ouimet étaye son dossier criminel de petits encadrés
sur des sujets comme L’avocat de la défense, Le procureur de
la Couronne ou La peine de mort au Canada. On y apprend que
la sodomie avec un homme ou une bête est passible de mort
dès 1859, que la peine capitale ne s’applique qu’aux meurtres de policiers et gardiens de prison à partir de 1967, qu’elle est abolie
en 1976, sauf dans la loi martiale (abolition en 1998).
L’auteur note que le meurtre remonte aussi loin que Caïn qui assassine Abel. La Bible permet à Ouimet de rappeler que Dieu Lui-même a été un assassin lors du déluge. « Je ferai pleuvoir sur la terre quarante jours et quarante nuits, et j’exterminerai de la face
de la terre tous les êtres que j’ai faits », assène-t-Il dans la Genèse.


Yves Pagès, Encore heureux, roman, Paris, Éditions de l’Olivier, 2018, 320 pages, 29,95 $.
À l’occasion des événements de Mai 68, le Français Yves Pagès publie un roman intitulé Encore heureux. Encore faut-il se retrouver dans l’étrange architecture de ce livre qualifié par l’éditeur de «bombe littéraire»… si on trouve la mèche à allumer.
Pour raconter l’histoire de son personnage Bruno Lescot, l’auteur nous lance 75 pages où chaque paragraphe est un «Attendu que…». Il joint à ce fastidieux exposé des motifs une série de coupures de presse, une étude de cas, une audition des témoins et une contre-enquête.
Vous aurez compris que Bruno Lescot fait l’objet d’un procès. Dès l’âge de cinq ans, il est décrit comme «un incorrigible dépravé». Plus il grandit plus il collectionne les délits. Il finit par être «inculpé d’outrages à un agent, de dégradation de bâtiments publics, de recel de matériaux explosifs et d’incendie volontaire d’un car de police».
Le livre est dédié «au bénéfice du doute». Je me permets donc
de douter de l’efficacité explosive d’Encore heureux. Les centaines d’«Attendu que…» ont fini par embrouiller ma lecture des preuves
à conviction.
Yves Pagès a beau décrire «un diablotin à la gueule d’ange», il n’a pas réussi à retenir toute mon attention durant la lecture de ce polar d’allure oulipienne. Je n’ai finalement pas trouvé la mèche pour allumer la soi-disant bombe littéraire.


Tony Parsons, Le Club des pendus, roman traduit de l’anglais par Anne Renon, Paris, Éditions de la Martinière, 2017, 336 pages, 34,95 $.
Rares sont ceux qui écrivent des romans traduits dans trente-neuf langues et vendus à plus de deux millions d’exemplaires. Tony Parsons est du nombre et son tout dernier polar, Le Club des pendus, se classe dans « le plus intense, le plus sombre et le plus déchirant ».
L’inspecteur Max Wolfe est de retour et doit faire face à une bande de justiciers qui a décidé de rétablir la peine capitale parce que les peines imposées par le système demeurent trop laxistes à leur goût.
L’histoire dont Wolfe est le narrateur se déroule à Londres et la peine de mort en Angleterre a été abolie depuis 48 ans. À partir de 1196, plus de 50 000 hommes, femmes et enfants ont été pendus à la potence de Tynburn, près de Hyde Park. C’est là qu’on retrouve
le corps de la première victime du club des pendus.
Les justiciers n’hésitent pas à diffuser leur exécution en direct
sur YouTube. Ils ne considèrent pas commettre un meurtre,
« ils pensent exécuter une sentence comme si elle avait été prononcée par un tribunal ». Ils sont à la fois juges, jurés et bourreaux.
Sans dévoiler les tenants et aboutissants de l’intrigue, je peux vous dire que deux pendaisons et une tentative de pendaison ont lieu dans les souterrains de Londres où 23 stations de métro ont été fermées entre 1906 et 1939. Un immense labyrinthe, des kilomètres de voies ferrées que personne n’emprunte depuis une centaine d’année, sauf quatre justiciers-bourreaux.
L’auteur écrit que le plus gros mensonge de l’humanité est de faire croire qu’il n’y a pas de hasard. Tout ce qui arrive serait prévu.
« C’est faux. Certaines choses, celles qui blessent le plus, n’ont absolument aucune signification. »
Vous vous doutez bien que l’inspecteur Wolfe va frôler la mort; il va évidemment s’accrocher à la vie car, « lorsqu’on sent
la fraîcheur de la tombe sur notre peau,
on désire la chaleur humaine ». Celle de sa fille Scout, qui figure dans les trois récents polars de Parsons, et celle Tara Jones, une spécialiste de l’analyse biométrique.
Jones doit analyser les voix, les bruits et les sons enregistrés lors
des exécutions diffusées sur YouTube et lors des interro-gatoires. Assez curieusement elle est… sourde. Tout se fait par ordinateur.
La jeune femme ne considère pas sa surdité comme un handicap, plutôt comme une difficulté à surmonter, à l’instar des autres épreuves qui traversent une vie.
Le Club des pendus illustre comment la justice peut être injuste.-
elle vraiment là où on le croit ? Peut-on faire justice soi-même ?.
James Patterson et Maxine Paetro, 15e affaire, roman traduit de l’anglais par Nicolas Thiberville, Paris,
Éditions JC Lattès, 2017, 318 pages, 29,95 $.
Les romans de James Patterson se sont vendus à plus de trois cent vingt-cinq millions d’exemplaires. Ses enquêtes du Women’s Murder Club constituent une série phare. La 15e affaire, coécrite par Maxine Paetro, mêle amour, espionnage et contre-espionnage dans un cocktail pour le moins explosif.
Le Women’s Murder Club réunit quatre amies: Lindsay (sergent), Cindy (journaliste), Claire (médecin légiste) et Yuki (avocate).
La sergent Lindsay Boxer est la narratrice et c’est elle qui mène une enquête sur un quadruple homicide survenu à l’Hôtel Four Seasons de San Francisco.
Le professeur-historien Michael Chan, un des hommes assassinés dans le luxueux hôtel, serait un espion de la Chine. Il avait rencontré sa maîtresse au Four Seasons juste avant d’être abattu.
Et voilà qu’un second Michael Chan, avec la même adresse californienne, figure parmi les 400 passagers victimes d’un écrasement d’avion sur le terrain de jeux d’une école de San Francisco. Le FBI entre en scène et, en croisant le fer avec les agents fédéraux, Lindsay Boxer découvre que son mari Joe navigue dans des eaux troubles.
Pour rendre l’intrigue encore plus corsée, la maîtresse du premier Michael Chan disparaît mystérieusement de la scène du crime,
le corps du second Michael Chan disparaît de la morgue, la sergent Boxer est tabassée par trois Chinois qui disparaissent dans la brume et le mari de Boxer disparaît de la vie de son épouse. Le magicien Houdini n’y est pour rien!
En plus de camper quelques rencontres du Women’s Murder Club pour donner à son intrigue une fibre psycho-féminine, Patterson fait régulièrement entrer en scène Julie, la fille de Boxer, son chien Martha et sa nounou Mme Rose, ce qui ajoute une touche familiale très rafraîchissante.
Le CIA n’est pas en reste dans cette 15e affaire, car l’espionnage et
le contre-espionnage sont au menu. L’auteur écrit que « l’art du mensonge est l’une des deux grandes qualités requises pour intégrer la CIA. La seconde, c’est la faculté de n’avoir jamais aucun état d’âme ».
Il y a évidemment une méchante femme qui hante les coulisses de ce polar. Alison Muller n’est pas juste intelligente et sexy, elle est aussi manipulatrice et dotée d’une personnalité psychopathique.
Les armes à feu n’ont pas de secrets pour elle.
L’écrasement de l’avion, provoqué par un missile, est décrit comme « la pire tragédie qu’avait connue la ville depuis le tremblement de terre de 1906 » et le silence du mari de Lindsay Boxer comme « un mensonge par omission d’une taille colossale ».
Les chapitres se terminent souvent sur une réflexion lapidaire: « Ça ne me plaisait pas, vraiment pas du tout. » « Je n’oublierai jamais l’horreur à laquelle j’ai assisté ce jour-là. Jamais. » « Honnêtement ? J’étais au supplice. » « Mon mari, le père de ma petite fille qui pleurait à chaudes larmes – pour moi, cet homme-là était mort. » 
On a aussi droit à des commentaires d’une grande perspicacité. C’est le cas lorsque Lindsay Boxer affirme que «la curiosité est une force autant qu’une faiblesse». Puis elle ajoute qu’on peut en dire autant de l’amour qu’elle a pour son mari Joe.
Jean-Jacques Pelletier, Deux balles, un sourire, roman, Montréal, Éditions Hurtubise, 2017, 448 pages, 24,95 $.
Dans Deux balles, un sourire, de Jean-Jacques Pelletier, trois dirigeants de compagnies minières, le vice-président aux paradis fiscaux d’une grande banque canadienne et un ex-ministre
des Ressources naturelles, devenu lobbyiste pour l’industrie minière, trouvent la mort selon un plan savamment orchestré avec
des indices dignes d’un Arthur Conan Doyle.
Le Sherlock Holmes, ici, est Henri Dufaux, inspecteur-chef et directeur d’une unité spéciale au Service de Police de la Ville
de Montréal. Il est le narrateur du polar et demeure toujours accompagné de Sarah la blonde, Sarah la rousse et Sarah la noire.
Comme dans son précédent roman, Bain de sang, Pelletier remet en scène la directrice du Service canadien du renseignement
de sécurité… dans un autre bain de sang. Puisque ce polar inclut une liste et une description des personnages, on sait qu’il y en a 43 et qu’au moins cinq d’entre eux seront assassinés.
Pour pimenter son intrigue, l’auteur imagine des écoterroristes d’un groupe appelé Vert Demain, ce qui n’est pas sans rappeler les Bérets blancs de Gilberte Côté-Mercier et le journal Vers demain (1939)
du Crédit social, et des meurtres signés d’une pièce de cinquante dollars en or laissée dans la bouche.
Les thrillers de Jean-Jacques Pelletier abordent toujours des thèmes comme la manipulation des individus et des foules, ’embrigadement idéologique ainsi que les différentes formes d’exploitation de l’homme par l’homme. Selon lui, tout le monde a quelque chose à cacher à la police, même les innocents. Tous donnent «du faux» lors des interrogatoires menés par l’inspecteur Dufaux.
Il se boit beaucoup d’alcool dans ce roman. Dufaux penche vers la bière Mad & Noisy, tandis qu’une des Sarah déguste le vin saint-estèphe. Les goûts ne se discutent pas, bien entendu. Ce qui peut varier aussi, c’est la priorité que la police accorde au droit du public… de savoir vs d’être protégé.
Le personnage Henri Dufaux jouit d’un traitement assez particulier dans ce polar où des victimes sourient après avoir reçu deux balles dans la tête. L’inspecteur-chef fait l’objet d’un «assassinat numérique». À un moment de l’intrigue, son identité disparaît complètement: carte de santé, permis de conduire, comptes bancaires, cartes de crédit… Il a même droit à un certificat de décès!
Jean-Jacques Pelletier sait doser son récit d’ingrédients aussi variés que la rivalité/ hostilité de collègues policiers, les multiples magouilles de la haute direction et le harcèlement informatique, voire l’intervention d’une équipe SWAT (Special Weapons And Tactics) contre l’inspecteur-chef. La description des faits est souvent épicée, mais l’arôme de l’intrigue demeure toujours enivrant. On ne s’ennuie jamais avec cet as du triller québécois.
Luc Proulx, Le Carnaval des masques, roman, Saint-Lambert, Soulières éditeur, coll. Graffiti+ no 113,
136 pages, 11,95 $
.
Si la beauté est subjective, il en va de même pour la laideur.
C’est en créant un personnage oscillant entre le fantastique et
le dramatique que Luc Proulx se penche sur les soi-disant canons de la beauté et sur la popularité superficielle dans son roman social intitulé Le Carnaval des masques.
Francis, un garçon au physique disgracieux, arrive dans une polyvalente une fois l’année scolaire entamée et soulève tout
de go une question unanime : « mais d’où sort ce monstre ? » Karine suit le même cours de français que le nouveau-venu, mais contrairement à ses amies, elle s’arrête aux yeux de Francis et découvre une âme sereine malgré un environnement hostile.
Le titre de ce roman miroir renvoie à la mise en scène que Francis crée sur Internet. Il revêt un costume classique du Carnaval de Venise et un masque tout blanc d’allure féminine, qui cache tout
son visage sauf les yeux. Sur fond de la musique L’Ode à la joie,
le garçon masqué lance son message : « Je vous aime… Je vous hais… Quand bien même… Vous soyez laids… Soyez vous-mêmes… Beaux et laids… »
Luc Proulx clame haut et fort que la beauté ou la laideur ne saurait justifier l’exclusion. L’auteur va plus loin en braquant Francis et sa nouvelle amie devant les revendeurs de drogue dans la polyvalente. Il a même recours à l’hypnose pour barrer la route au chef de bande. Grâce à des rebondissements aussi multiples que réussis, Proulx garde toujours ses lecteurs en haleine.
Le Carnaval des masques est une histoire atypique, une sorte de conte fantastique qui s’adresse aux 12 ans et plus. Je parie qu’ils s’en régaleront.

Aurélie Resch, Sous le soleil de midi, nouvelles, Sudbury, Éditions prise de parole, 2017, 112 pages, 17,95 $.
La chaleur pousse les gens à modifier leur comportement.
Ils s’énervent, s’impatientent, perdent le contrôle. « C’est de ces dérives du comportement et de l’âme » qu’Aurélie Resch parle dans
le recueil de nouvelles Sous le soleil de midi.
Le feu est parfois source de chaleur dévastatrice, comme dans un incendie où le brasier est appelé « ogre rouge » ; il a une « langue vicieuse » et un « sourire incandescent ». Le punch final de cette première nouvelle est un vrai coup… de feu !
Un autre texte nous plonge dans un foutu bar, dans une foutue ville d’un foutu pays, où une Noire s’offre à l’abject d’un Blanc
et devient l’objet de sa haine. Puis dans « La couvée », nous assistons à un duel entre un mamba et une mangouste sous
un soleil de plomb. Ailleurs, nous voyons un homme faire face à une bête de 500 kilos et chercher à affirmer sa suprématie dans une corrida.
Aurélie Resch passe aisément d’un registre à l’autre. Elle décrit tantôt un frère et une sœur, une caresse du soleil… et « un grand vide soudain ». Le froid de l’absence. Ou encore un scénario dans la canicule de Toronto lors d’un embouteillage monstre et intenable. Quelle solution, sinon Hey babe, take a walk on the wild side.
La nouvelle intitulée « Matrice » parle d’une grossesse gémellaire. Comme j’ai eu une sœur jumelle, ce texte m’a tristement piqué car
il évoque la possibilité « qu’un jumeau disparaisse pendant les premiers mois de gestation, avalé par l’autre ».
En lisant la nouvelle « Reflet », j’ai cru entendre un écho de Pars, Ntangu !, premier roman de l’auteure.
Les mots d’Aurélie Resch sont puissants, peut-être trop, puisqu’elle les fait survivre à l’extermination de tous les livres dans une ville cherchant à purifier son âme. « Ils vivent et évoluent entre le cœur et le cerveau. Là où se dessine l’âme. »
La nouvelliste utilise souvent un point au lieu d’une virgule. Voici un exemple : « Le monde semble s’être arrêté. De respirer. De vivre. De bruire. » Ou encore : « Il y avait là un village. Son école. Sa maison. » Cela donne un rythme saccadé.
Écrivaine torontoise, collaboratrice à L’Express, Aurélie Resch place les thématiques de l’exil et de la quête identitaire au cœur de son travail.
Lamara Sagaradzé, Une adolescente en exil, roman, Toronto, Éditions du Gref, collection Le beau mentir no 28, 2017, 272 pages, 13,95 $
Géorgie, Ukraine, France, Syrie, autant de lieux d’action et de révélation pour Salomé, protagoniste du premier roman
de Lamara Sagaradzé, Une adolescente en exil.
De son vrai nom Lamara Papitashvili, l’auteure est d’origine géorgienne mais née à Damas. Son personnage Salomé Zamsakhidzé découvre qu’il est possible de tisser une nouvelle destinée au bout d’une ancienne corde, en faisant disparaître, au besoin, ses sentiments.
Le roman ne mentionne pas un temps précis, mais une référence à Mikheil Saakachvili, président de la Géorgie, nous situe dans les années 2004-2013.
L’enfance de Salomé se déroule en milieu bourgeois à Tbilissi, en Géorgie. Après la mort de ses parents dans un incendie, l’adolescente va vivre chez sa babouchka (grand-mère maternelle) à Dibrivka, Ukraine. La pauvreté matérielle ne masque pas nécessairement la richesse sentimentale…
Transplantée à Paris pour des études universitaires, Salomé rencontre Jamil, un Syrien dont elle accepte de devenir la petite amie dans « une manœuvre qui me rapproche d’une vie meilleure ». Fiançailles et mariage à l’horizon.
Jamil doit prendre la relève de son père mort subitement, Salomé, elle, doit le suivre à Damas où elle « passe le plus clair de son temps à se régaler dans des restaurants et
à lézarder au soleil ». Il est surprenant de voir une femme si réfléchie et travailleuse devenir si superficielle et oisive.
C’est avec plusieurs couleurs locales que Lamara Sagaradzé explique comment « l’argent et le statut social [peuvent devenir] le plus grand fourvoiement ». L’auteure tisse avec doigté des aventures amoureuses qui s’accrochent au statut social ou, au contraire, qui s’élèvent au-dessus.
La nouvelle romancière a un style clair et entraînant. Elle décrit bien les sentiments de ses personnages, notant métaphoriquement par exemple qu’« il fait affreusement gris dans mon cœur, il orage ».
Une adolescente en exil mérite de remporter le prix d’un premier roman.
Ken Setterington, Marqués du triangle rose, essai traduit de l’anglais par Daoud Najm, Québec, Éditions du Septentrion, 2018, 164 pages, 17,95 $.
Le drapeau arc-en-ciel est connu mondialement comme symbole de la communauté LGBT, mais plus de 80 ans après les camps
de concentration, le triangle rose demeure trop souvent méconnu. Avec son essai intitulé Marqués du triangle rose, le Torontois Ken Setterington, va certainement aider à faire connaître les oubliés de
la terreur nazie, c’est-à-dire les prisonniers homosexuels.
Dans les camps de concentration, chaque personne portait, cousu
à sa veste, un triangle dont la couleur indiquait le motif de sa détention : rouge (politique), vert (criminel), noir (antisocial), jaune (Juifs), violet (témoin de Jéhovah), brun (romanichel), rose (homosexuel). À travers un mélange de recher­ches historiques,
de témoignages et de récits individuels, Ken Setterington relate
une page d’histoire qui est tout sauf rose.
Dès 1871, le paragraphe 175 du code pénal allemand rend criminels les actes sexuels entre hommes, mais il n’est presque pas appliqué avant 1928 lorsque Hitler déclare « quiconque pense à l’amour homosexuel est notre ennemi ». Or, dix ans auparavant, « plus
que n’importe où ailleurs dans le monde, Berlin était un milieu
de vie excitant pour un homme gai ».
Qu’est-ce qui change tout d’un coup ? C’est la création d’une « race supérieure » composée d’Aryens forts, d’hommes et de femmes capables de se reproduire. Les homosexuels ne sont évidemment pas de cette race. En 1935, le paragraphe 175 est révisé pour inclure non seulement les actes mais également « une intention ou
une pensée homosexuelle ».
Sous Hitler, « la sexualité n’était pas chose privée, mais un sujet
de grande préoccupation nationale ». Durant les six années avant
la Seconde Guerre mondiale, le nombre de condamnations pour homosexualité en Allemagne passe de 853 par année (1933) à 8 562 (1938). Dans les camps de concentration, un détenu homosexuel était souvent appelé le 175e, en référence au paragraphe 175 du code pénal.
L’auteur signale, en passant, que les mots « camps de concentration renvoient au nombre concentré de prisonniers qui
s’y trouvaient ». Il n’existe pas d’archives indiquant pourquoi
la couleur rose a été choisie pour identifier les homosexuels.
Les lesbiennes, elles, portaient le triangle noir parce que considérées comme antisociales.
« Il n’y a pas de statistiques qui puissent nous renseigner sur
le nombre d’homosexuels morts dans les camps, mais on estime leur taux de mortalité à près de 60 % – l’un des plus élevés parmi les prisonniers qui n’étaient pas juifs. »
Aujourd’hui, il n’existe qu’une seule bande de tissu arborant
un triangle rose et un chiffre, le 1896 ; elle se trouve au United States Holocaust Memorial Museum à Washington D.C. Ce triangle
a été porté par l’Autrichien Josef Kohout.
Durant la guerre, Hitler visait aussi les homosexuels en Autriche,
en France et en Hollande. Or, en Pologne et dans l’Union soviétique, les nazis considéraient la population inférieure et ne prenaient pas
la peine de cibler les homosexuels. « Ils les ont laissés tranquilles, croyant qu’ils permettraient de miner la société de l’intérieur. »
L’auteur nous apprend que les forces alliées avaient très peu d’empathie pour les prisonniers homosexuels lors de la libération, sans doute parce que ces alliés venaient de l’Angleterre, des États-Unis et du Canada où l’homosexualité était encore illégale. À leurs yeux, les triangles roses étaient donc des illégaux, des criminels.
Comme au Canada, ce n’est qu’en 1969 que l’homosexualité a été décriminalisée en Allemagne. Les programmes de compensation
aux victimes du régime nazi excluaient les homosexuels.
Considérés comme des criminels, « ils ne pouvaient pas travailler dans la fonction publique, ils ont perdu leurs titres universitaires
et professionnels et on leur a interdit le droit de voter. »
Il a fallu attendre jusqu’en 1984 pour qu’une première plaque commémorative honorant les prisonniers homosexuels soit installée (au camp de concentration de Mauthausen). L’année suivante,
on fera de même aux camps de Dachau et de Neuengamme.
En 1987, l’Homomonument est érigé à Amsterdam, tout près de
la Maison Anne-Frank. Il s’agit du plus grand monument
au monde honorant les prisonniers homosexuels et prisonnières lesbiennes.
Bibliothécaire pendant plus de trente ans à la Toronto Public Library, l’auteur remercie ses collègues qui « ont été extrêmement serviables lorsqu’il m’a fallu trouver certaines informations ».
Yrsa Sigurdardottir, ADN, roman traduit de l’islandais par Catherine Mercy, Éditions Actes Sud, 2018, 416 pages, 42,95 $.
Yrsa Sigurdardottir est à l’Islande ce que Henning Mankell est à
la Suède : une voix singulière de la littérature policière. Je l’ai découverte en lisant ADN, un thriller machiavélique et glaçant qui maintient le suspense jusqu’au tout dernier chapitre.
L’action de ce polar se déroule à Reykjavik, capitale de l’Islande. Selon l’auteure, il s’agit d’un pays où les suspects avouent facilement leur crime devant de solides preuves, un pays où il est peu réaliste de trouver « deux individus détraqués agissant exactement de la même façon ». Pourtant, deux femmes sont brutalement assassinées, sans couteau, fusil ou strangulation.
Le meurtrier introduit le tuyau d’un aspirateur dans la gorge de
sa première victime et un fer à souder dans celle de la seconde.
Ça dépasse l’imagination du policier enquêteur.
Un mot sur le nom des victimes – Elisa Bjarnadottir et Astros Einarsdóttir – et de l’auteure Yrsa Sigurdardóttir. Un nom de famille qui finit par « dóttir » indique « fille ». Exemple : Elisa est la fille de Bjarna (sa mère). Si le nom finit en « sson », c’est un garçon. Exemple : si Jón Einarsson a un fils prénommé Ólafur, son dernier nom ne sera pas Einarsson comme son père mais Jónsson, indiquant littéralement qu’il est le fils de Jón.
L’auteure aime étonner ses lecteurs par des rebondissements inattendus. Ainsi, un suspect tombe dans un coma en plein interrogatoire. Un policier a une aventure avec l’épouse de son collègue. Un étudiant en chimie est cibiste ou amateur de la radio
à ondes courtes et les messages diffusés sont toujours une série
de chiffres qu’on peut décoder uniquement si on connaît
les symboles des éléments chimiques. Et pour corser l’intrigue,
un suspect est accablé de tellement d’indices qu’il ne saurait être présumé innocent…
Les romans d’Yrsa Sigurdardottir, 44 ans, sont traduits dans une trentaine de langues et ont été récompensés par de nombreux prix littéraires.

Éloïse Simoncelli-Bourque, Poudreries, roman, Montréal, Éditions Fides, 2018, 272 pages, 27,95 $.
On entend souvent dire que la réalité dépasse la fiction. Éloïse Simoncelli-Bourque nous prouve, dans son roman intitulé Poudreries, que la réalité peut dépasser les fictions les plus cinglées et qu’« une folie destructives et sanguinaire peut transformer l’homme en bête immonde ».
L’auteure mène de front plusieurs intrigues: le carnage de chevreuils dans le Parc national du mont Saint-Bruno, la fugue d’une ado qui «glisse sur la pente douce de l’enivrement puis dans le précipice de la dépendance», un éminent chercheur sur la rétinite pigmentaire trouvé assassiné dans son bureau de l’Université de Montréal, la soif insatiable d’une multinationale pharmacologique, une voix démone qui martyrise un personnage et prend son cerveau en otage, diluant ainsi son identité.
Il y a tellement de personnages – plus de cinquante – que l’auteure a jugé utile de les regrouper dans un tableau au tout début du roman et d’indiquer le lien entre les membres de certains employeurs comme le Service de Police de la Ville de Montréal ou de Longueuil.
Les passages sur l’ado accro à l’héroïne sont les plus touchants et les mieux ciselés. Éloïse Simoncelli-Bourque écrit, par exemple, que «la vie sur une montagne russe est autrement plus palpitante que celle sur un tapis roulant». Mais cela implique de passer d’un «ersatz d’éternité» à une «odieuse servitude».
Une imposante recherche sous-tend l’écriture de ce roman, au point où l’auteure sent le besoin de s’expliquer dans une Postface. L’intrigue met en scène la multinationale Rockefellow, mais il s’agit d’une transposition de l’empire Rockefeller, grand magnat de l’industrie pharmacologique.
Poudreries nous apprend que la vie humaine ne fait pas le poids devant l’avidité des compagnies pharmacologiques et que les tractations secrètes des centres de recherches universitaires pour obtenir du financement sont monnaie courante.
Parlant de pharmacologie, une citation en exergue de l’ancien député fédéral Terrence Young rappelle que «les réactions négatives aux médicaments sont la quatrième cause de mortalité au Canada».
Un grand nombre de citations en exergue sont de Simone Weil, dont celle-ci: «On ne peut contempler sans terreur l’étendue du mal que l’homme peut faire et subir. »
Toujours côté recherche, l’auteure insère dans son intrigue
des gants griffus inspirés de l’ère précolombienne et rappelant
un rituel sacrificiel du peuple Mochica en Amazonie entre l’an 100 et 107 avant J.-C.
Le roman souligne que même si la science et la technologie
ont évolué au fil des siècles, les émotions humaines, elles,
sont demeurées «brutes, élémentaires, presque primitives».
Un personnage n’hésite pas à dire qu’«une folie destructive
et sanguinaire transforme l’homme en bête immonde».
L’intrigue de Poudreries est un vrai nœud gordien qui se dénoue, bien entendu, que dans les derniers chapitres. Le suspense est solidement et habilement maintenu. Tantôt saccadé tantôt poétique, le style semble parfois épouser le tempérament des personnages.


Catherine Sylvestre, La Vieille Fille et le photographe, roman, Montréal, Éditions Alire, 2018, 342 pages, 24,95 $.
Catherine Sylvestre (aucun lien de parenté) a d’abord publié
La Vieille Fille et la mort (2015) et nous offre maintenant La Vieille Fille et le photographe. Protagoniste et narratrice du roman, Catherine Sylvestre est le pseudonyme de Francine Pelletier, auteure québécoise estimée et primée. Elle n’est pas une vieille fille, plutôt une partenaire indépendante de son chum Yves Tremblay, alias
le «sergent-détect’Yves».
Dans ce second roman sous pseudonyme, Catherine est toujours fouineuse et détective amateur. Elle lance un clin d’œil au héros d’Agatha Christie et adopte le sobriquet Herculine Poirotte… qui
«n’a rien d’un poireau, elle est un navet qui fait patate!».
Le roman est truffé de jeux de mots. Outre ceux déjà notés ci haut, il y en a quelques-uns sur le personnage Phil qui passe… un coup de Phil, et «ça continue de Phil en aiguille». Bien entendu, «mon ami Phil un mauvais coton».  Un chapitre s’intitule «Sois belle[-mère] et tais-toi», un autre «Ô ciel, qui répondra à mes appels?»
Catherine Sylvestre aime parler à ses lecteurs en pleine narration. Elle écrit, par exemple: «Là, mes amis, si je n’avais pas déjà les fesses posées dans un fauteuil, je tomberais sur le cul.» Ou elle décrit
une situation «tellement absurde, impossible, irréelle – ajoutez ici un adjectif de votre choix, le résultat est le même».
L’auteure invite le lecteur à jouer un rôle de fond: «Ici, veuillez insérer une pièce musicale de votre choix, à condition que
ça inclue des trémolos de violon.» Elle a d’ailleurs prévenu
le lecteur (première page) que son roman est une histoire inventée. «J’aime autant vous en avertir… car puisqu’un lecteur averti en vaut deux, j’espère bien doubler mon lectorat.» Elle est bonne celle-là!
Avec tout ça, je ne vous ai pas parlé de l’enquête que Catherine Sylvestre alias Herculine Poirotte va mener à son corps défendant. Une dame lui demande de trouver son mari disparu-pas-disparu pour lui demander de reprendre contact. «Cette femme est si habile à nier ce qui la dérange qu’elle parvient à oblitérer ses crimes de son esprit.»
En cours de route s’ajoute une «potentielle-éventuelle-supposée disparition-fuite-escapade», de quoi donner du piquant à
un récit déjà corsé. On navigue dans le milieu de l’édition et des beaux-livres, où un conflit d’intérêt ne devrait pas être un mobile de meurtre, a priori du moins.
Comme plusieurs romans publiés ces dernières années, celui-ci a son assaisonnement «orientation sexuelle». Le père, sa fille et un ami sont de la grande famille LGBT.
La Vieille Fille et le photographe est un roman où on sent que l’auteur s’est bien amusée à piocher sur son clavier complice,
avec un cockatiel perché sur le mont épaule .


Lise Tremblay, L’Habitude des bêtes, roman, Montréal, Éditions du Boréal, 2017, 168 pages, 19,95 $.
Les loups d’une meute se protègent entre eux, comme parfois
les membres d’une gang dans un village. C’est ce qui se passe dans
le conflit que décrit Lise Tremblay dans son cinquième roman, L’Habitude des bêtes. L’homme et l’animal ne font souvent qu’un.
Le narrateur est Benoît Lévesque, un dentiste à la retraite, qui s’est installé confortablement dans son chalet près d’un lac au Saguenay, avec son chien Dan. Il croise souvent Rémi, un homme à tout faire, très habile, qui lui rend plusieurs services… tout en lui rappelant constamment que « tu n’es pas un gars par icitte, tu peux pas comprendre ».
La saison de la chasse approche et on se rend compte que des loups rôdent autour, attaquant férocement les orignaux. Un bras de fer se dessine entre le garde-chasse et la gang d’en bas. « Quelques semaines avant la chasse […], y en a qui n’ont plus leur tête. »
La chasse peut rendre quelqu’un complètement fou.
Parallèlement à cette tension dans un village dressé contre
les loups, Lise Tremblay décrit avec une fine psychologie comment le dentiste à la retraite est « incapable d’accepter d’être un jour privé du plaisir de la montagne et du lac ». La romancière montre comment être coupé de ce plaisir équivaut à se retrouver devant
un vide, une vieillesse sans douceur.
Le dentiste Lévesque a un chien Dan et une voisine qui sont en fin de vie. Ce fidèle compagnon et cette amie on ne peut plus indépendante illustrent ni plus ni moins qu’une fin irrémédiable demeure rien d’autre que la vaste respiration de la nature, du monde.
L’auteure est une excellente raconteuse qui module le ton et le rythme selon les états d’âme de chacun de ses personnages. Son texte est étayé de petites phrases finement ciselées, comme « 
La musique m’est venu tard, peut-être en même temps que
le bonheur. »
Micheline Tremblay, Léa. J’ai la mémoire chagrine,
roman, Ottawa, Éditions David, coll. Voix narratives, 2017, 422 pages, 26,95 $.
Dans le Québec de 1900, la campagne tient presque lieu de
paradis alors que la ville est dépeinte comme un antre du diable,
le cinématographe étant le « vestibule de l’enfer ». Micheline Tremblay s’appuie sur cette vision prônée par le clergé pour raconter une déchirante saga familiale dans son premier roman intitulé Léa. J’ai la mémoire chagrine.
La Léa du titre est une mère dont la vie se compose « de tourments, de malheurs, de grossesses, de maladies, de pauvreté ». En ajoutant à cela la mort d’un premier mari et des enfants à l’orphelinat, vous
avez deux familles évoluant l’une à l’insu de l’autre, donc deux romans en un. Soumise à son père puis à son mari, Léa obéit aveuglement, ce qui va lui « coûter très cher ».
L’auteure décrit bien une société où l’éducation est réservée aux garçons, les filles n’ayant pas besoin de s’instruire « pour faire des p’tits pis laver des couches ». S’il y a trop de bouches à nourrir, on retire un enfant de l’école pour le faire gagner de l’argent. Le travail payant se trouve plus facilement à Montréal et c’est là qu’une partie de l’action se déroule. On voit comment « la ville, c’est l’aventure, la mouvance, la vivacité, la modernité, le plaisir ».
Micheline Tremblay multiplie les rebondissements à coups de menteries et de cachoteries dans le double clan familial de Léa Lamoureux/Belhumeur. Elle agit le plus souvent en narratrice avertie et bien documentée, mais passe parfois au « je » de Léa ou d’un enfant. J’y ai trouvé quelques longueurs (c’est souvent le cas d’un premier roman) et je me suis dit que les répétitions se veulent sans doute l’écho d’un cri de désespoir et, pourquoi pas, de délivrance. 
Ayelet TsabariUn coin de paradis, nouvelles traduites
de l'anglais par Richard Dubois, Québec, Éditions L’instant même, 2017, 256 pages, 27,95 $.
Née à Tel-Aviv dans une famille israélienne originaire du Yemen, Ayelet Tsabari est Torontoise d’adoption et a publié un premier recueil de nouvelles qui a été traduit en français sous le titre
Un coin de paradis. L’ouvrage a aussitôt remporté d’importants prix en Israël et a été reconnu par le New York Times Book Review Editors Choice.
L’auteure renouvelle les récits sur l’immigration juive en dépassant le simple cadre politico-culturel. Les onze nouvelles sont souvent centrées sur les Juifs Mizrahi d’Israël, à travers des mères et enfants, des soldats, des gitans, des amants et des meilleurs amis, tous cherchant leur place dans notre monde, leur coin de paradis.
Les textes évoquent la sensibilité des personnages, leurs préoccupations et leurs désirs intimes, sans pour autant exclure l’esprit critique.
À travers un soldat qui écrit de la poésie dans un abri de guerre,
à travers une vieille photo qui permet à une fille de comprendre
le passé déraciné de sa mère, Ayelet Tsabari cherche à émouvoir
son lectorat, à leur faire découvrir une facette insoupçonnée de l’expérience juive. Ce faisant, elle transforme un vécu local en une expérience universelle

Marco Vichi, Mort à Florence – Une enquête du commissaire Bordelli, roman traduit de l’italien par Nathalie Bauer, Paris, Éditions Philippe Rey, 2017,
400 pages, 34,95.
Un garçon de 13 ans disparaît à sa sortie du collège. Son corps est retrouvé près d’un boisé et l’autopsie révèle qu’il a été violé par au moins trois homme avant de mourir. Le commissaire Franco Bordelli est chargé de l’enquête dans le polar Mort à Florence, de Marco Vichi.
Les indices sont rares, pour ne pas dire presque nulles. Seule une petite facture trouvée non loin du cadavre pointe vers un boucher fasciste. Placé sous surveillance, ce dernier tarde à donner espoir à Bordelli.
Entretemps, Florence est frappée de pluies torrentielles et l’Arno déverse cinq cent mille tonnes de boue. Ce n’est pas de la fiction, cela s’est effectivement produit les 3 et 4 novembre 1966 et a causé des dommages considérables dans toute la ville, détruisant entre autres de nombreuses œuvres d’art de la Renaissance.
La vie professionnelle et la vie affectueuse de Bordelli s’entrelacent gaiment dans ce roman où le commissaire arrose son pappardelle au civet d’un litre de vin, coiffé d’un verre de grappa alla ruta. Traduit en français, ce roman italien regorge de mots non traduits, surtout pour désigner des mets comme tagliatelle, lampredotto, tortelli et strozzapreti.
On se promène dans une enfilade de via, viale, piazza et piazzale. C’est parfois déroutant, comme lorsqu’« il s’engagea borgo dei Greci » (un luxueux appartement paraît-il).
L’auteur n’est pas tendre à l’endroit de ces concitoyens. Il écrit que le sens de l’État est totalement étranger aux Italiens, « empoisonnés par le goût des privilèges […], fascinés par les riches et les puissants, dévoués au népotisme et au racolage ». Cette mentalité, ajoute-t-il, existe depuis des siècles et ne risque jamais de changer.
Sans vous dévoiler le dénouement de cette enquête qui se déroule au beau milieu d’une catastrophe naturelle, je peux vous dire
que Bordelli trouvera sur sa route un prélat de la Curie romaine,
un important avocat florentin et un triste homosexuel accro à l’héroïne. Sans compter que la franc-maçonnerie a le bras long. 
Marco Vichi fait parfois preuve d’ironie dans ses dialogues. Lorsque Bordelli demande à un homosexuel si les gens comme lui sont attirés sexuellement par les enfants, le personnage gay lui répond : « Bien sûr, de même que les Juifs sont tous des usuriers, les Napolitains tous des pizzaiolos et les femmes toutes des putains ».
L’auteur aime truffer son polar de remarques d’une perspicacité parfois noire. Il écrit, par exemple, que « la conscience humaine est la plus dévastatrice maladie de la nature ».
Mort à Florence est un polar où on se met facilement dans la peau du commissaire-enquêteur. Comme lui, on a le sentiment de jouer aux échecs contre le destin.
Andrew Waldron, Explorer la capitale, guide architectural de la région d’Ottawa-Gatineau traduit
par Karine Lavoie, Ottawa, Les Presses de l’Université d’Ottawa, 2017, 288 pages, 24,95 $.
Le cent-cinquantième anniversaire de la Confédération canadienne donne lieu à la publication de toute une variété de livres. Les presses de l’Université d’Ottawa nous proposent un Guide architectural de la région d’Ottawa-Gatineau. Intitulé Explorer la capitale, ce guide d’Andrew Waldron présente onze parcours pour découvrir les bijoux du patrimoine bâti d’Ottawa et de ses banlieues outaouaise et ontarienne.
La Colline du Parlement, le marché By et
le canal Rideau sont évidemment des circuits qui s’imposent. Il vaut aussi la peine d’explorer la Côte de-Sable, Rockliffe Park, New Edimburg et le Glebe. J’ai découvert que le Juniorat du Sacré-Cœur, là où j’ai logé de 1964 à 1968, est « le plus ancien bâtiment du campus de l’Université d’Ottawa »; il a été bâté en 1893-1894.
Ce guide décrit pas moins de 350 édifices, structures et monuments, presque tous avec une photo de Peter Coffman à l’appui. Il n’y a pas que des édifices gouvernementaux, des églises, des musées, des écoles ou facultés, des ambassades, des hôtels et des maisons historiques qui figurent au menu; s’y trouvent aussi des écluses, vingt parcs, treize ponts et une ferme expérimentale.
On décrit, par exemple, la Grotte Notre-Dame-de-Lourdes, dans le secteur Vanier, ou encore le Moulin Wakefield, devenu un hôtel et spa. On présente l’Arche royale du quartier chinois, l’Arboretum du Dominion et l’usine E.B. Eddy.
John Woodward et al., Incroyables animaux, le règne animal comme vous ne l’avez jamais vu, album traduit de l’anglais par Christine Chareyre et Marie-Noëlle Pichard, Montréal, Éditions Hurtubise, 2017, 256 pages, 34,95 $.
Le règne animal est fantastique et pour nous le faire connaître
une équipe sous la direction de John Woodward a publié Incroyables animaux, un album qui présente 20 types d’invertébrés, 15 sortes d’oiseaux, 10 types de reptiles, 9 sortes de poissons
et 5 types d’amphibiens. Cela va de la puce du lapin (1 mm de long) à la baleine à bosse (17 m de long).
On apprend, par exemple, que si un homard perd une pince ou
une antenne, il peut la régénérer ; que pendant la frai, la femelle
de l’étoile de mer peut libérer jusqu’à 2,5 millions d’œufs ; qu’une tortue des Galápagos en capture peut atteindre 170 ans ; que les aigles royaux gardent le même partenaire et retrouvent le même nid chaque année ; qu’il y a plus de 11,5 millions de kangourous roux en Australie ; qu’un grizzli peut dormir plus de 6 mois sans manger ni boire.
On découvre les particularités stupéfiantes des animaux, comme les ailes chatoyantes des papillons, les dents acérées du tigre, l’éperon venimeux de l’ornithorynque et la nageoire dorsale de l’hippocampe. On apprend par quel moyen les fourmis communiquent, comment les pingouins protègent leurs oisillons et pourquoi les caméléons changent si aisément de couleurs.